Dejean de Manville

Les mille et unes frasques du chevalier de Manville

 

J’avais numéroté les notes en noir et en chiffre arabe; elles apparaissent sur le blog en couleur et en chiffres romains. Mystères de l’informatique!

 

L’école de la Troisième République, ou du moins sa vulgate, a largement répandu l’image du jeune seigneur d’Ancien Régime libertin, prodigue et insolent, dont les excès ont délabré la santé comme la fortune. La morale voulait qu’il termine ruiné, miné par la vérole, tué en duel ou au mieux enfermé à la demande de sa famille dans une enceinte fortifiée.

Bien entendu peu de jeunes nobles de l’époque de Louis XVI ont correspondu à ce stéréotype. Et les hussards en blouse grise auraient été pour la plupart bien incapables de citer un nom  répondant à leur portrait robot : Valmont n’est qu’un personnage de papier.

Il suffisait pourtant de creuser un peu les archives pour y découvrir l’enfant perdu de l’aristocratie qui illustre parfaitement le discours historique convenu. On y trouve tout ce qui va suivre: les foucades de jeune officier, l’héritage dilapidé, les femmes séduites, les maisons d’arrêts et les évasions, une énorme escroquerie, la Bastille enfin, et toujours en se riant.

Mais il semble que les historiens l’aient manqué. Qui à ce jour a entendu parler de Charles Henry Geoffroy Dejean, le scandaleux chevalier de Manville ?
 

1 – Un mariage à Versailles

Le 22 décembre 1753, dans une église Notre-Dame de Versailles  sans doute glaciale comme elle sait l’être certains hivers, est célébré le mariage de Charles Claude Dejean, fermier des poudres et salpêtres de France avec Victoire Varanchan, femme de chambre de Madame Victoire, fille de Louis XV[i].

L’époux est un homme d’âge mûr, resté récemment veuf avec deux petites filles. Sa ferme sur les poudres, des plus rémunératrices, l’associe à leur production et à leur vente dans tous le royaume. Il appartient à une famille de petite noblesse languedocienne. Pour le distinguer de son père Charles Dejean, ancien grand-maître des eaux et forêts de Guyenne, on l’appelle souvent Dejean de Manville,  du nom d’une de ses terres.

La fiancée, âgée de trente-quatre ans, est la seconde fille de Joseph Varanchan, directeur des fermes de Lorraine et Barrois, un poste clé dans le système fiscal des deux duchés sur lesquels règne sous protectorat français le débonnaire Stanislas Leszczynski. Ce Varanchan est un bourgeois provençal qui doit son emploi moins à son mérite qu’au choix de son épouse comme nourrice de la fille aînée de Louis XV et de Marie Leszczynska. Ses trois filles ont à leur tour servi la famille royale comme femmes de chambre des filles et des brus du Roi. L’aînée, Elisabeth, est devenue la favorite de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe qui l’a confortablement dotée pour la marier à son trésorier, Geoffroy Chalut de Vérin, associé peu après à la Ferme générale. La compagnie des fermiers généraux prélève l’impôt pour le compte du Roi et se rétribue au passage. Ses membres font aussi pour la plupart office de banquiers, prêtant à intérêt à des particuliers comme à l’Etat. Leur puissance financière est immense.

Victoire Varanchan apporte à son époux ce réseau relationnel à la Cour et à la Ferme, une pension viagère accordée par le Roi et une dot de quarante mille livres[ii] . La cérémonie est célébrée par l’abbé Chalut, un frère de Geoffroy. Ce dernier  représente son beau-père resté à Nancy et atteste de son consentement. Parmi les autres témoins un troisième frère Chalut, capitaine de dragons, Dejean l’Aîné, père du marié, et le comte François Alexandre de Polignac, brigadier des armées du Roi. Financiers et hommes d’épée président à ces noces, comme ils présideront au destin de celui qui en naitra.

Le nouveau couple s’installe à Paris dans le quartier Saint-Eustache. Victoire devient rapidement enceinte, comme l’est déjà la dauphine qui donne le jour  en août 1754 au  futur Louis XVI. Le 8 novembre c’est au tour de madame Dejean de mettre au monde un garçon L’accouchement est extrêmement pénible et la mère manque d’y laisser la vie. Le bébé est assez fragile pour qu’on prenne la précaution de l’ondoyer sans attendre. Ce n’est que onze jours plus tard qu’il est baptisé en l’église Saint-Eustache. Le parrain est son grand-père Dejean, la marraine sa tante Elisabeth, l’épouse du fermier général. L’enfant reçoit les prénoms de Charles Henry Geoffroy[iii].

Le ménage Dejean sombre après cette naissance. Crainte véritable ou prétexte, Victoire déclare ne pas vouloir courir  le risque d’une nouvelle grossesse et se refuse désormais à son mari qui s’en autorise pour aller chercher ailleurs ce qu’il ne trouve plus chez lui. Un rapport de police de janvier 1756 précise qu’il entretient pour quatre cent livres par mois une demoiselle Gallodier, ancienne danseuse passée à la galanterie. Il a assez d’humour pour la loger rue des Jeûneurs[iv].

Décidément difficile de caractère, la nouvelle madame Dejean a des relations exécrables avec les deux filles de son mari. Elles sont encore très jeunes. La cadette, Eléonore, n’a que cinq ans de plus que son demi-frère. C’est une blondinette aux yeux noirs qui deviendra une des plus belles et des plus spirituelles femmes de son temps. L’autre, d’un an plus âgée, est malheureusement idiote. Victoire aurait pu servir de mère de remplacement à ces fillettes. Bien au contraire elle les traite si mal que leur grand-mère maternelle, madame de Montigny, finit par les prendre chez elle[v].
Seule trace un peu tendre dans ce climat familial détestable, les liens entre le petit Charles Dejean et sa nourrice, madame Deforges. Il a du bien l’aimer dans son enfance pour toujours honorer plus tard, même en prison, la petite pension mensuelle qu’il lui a consenti. Une exception marquante chez un homme qui ne payait jamais ses dettes.

(1) Il n’est pas facile de traduire en valeur actuelle les sommes en livres du dernier tiers du XVIIIème siècle, d’autant plus que les dépenses ne sont plus de même type. Pour donner quelques points de repère le salaire annuel d’une fille de cuisine était d’une centaine de livres, plus le gîte et le couvert, et sur la même durée un bon ouvrier parisien pouvait gagner entre cinq cent et mille livres. L’hôtel particulier des Dejean rue Gaillon était loué à l’année trois mille livres, quatre fois moins que celui des Chalut place Vendôme, exceptionnellement vaste et luxueux.

 

2- La cuiller en argent

Pendant que le petit Charles grandit, la position de sa famille maternelle s’affirme. La faveur de sa tante et marraine Elisabeth auprès de la dauphine ne se dément pas. Elle en profite pour pousser sa fratrie : sa sœur Catherine Henriette contracte en 1759 une brillante alliance avec un Grimaldi, marquis de Regusse, et surtout son frère Louis Varanchan reçoit un brevet de fermier général en 1762. Dejean, fermier des poudres, a maintenant deux beaux-frères fermiers généraux. Un de ses proches parents, Gilbert George de Montcloux, le devient aussi un peu plus tard, d’abord comme adjoint de Chalut puis de plein exercice. Autant dire que l’héritier n’a pas à se soucier de son avenir avec une parentèle si fortunée : il est né avec une cuiller en argent dans la bouche.

Pour l’instant l’heure est pour lui aux études. Il a pour précepteur un abbé Gibelin et a du aussi suivre des cours comme beaucoup de garçons de bonne famille de l’époque dans un des prestigieux collèges parisien. En tout cas le style de ses propos écrits ou rapportés et ce qu’on connaît de ses lectures montrent qu’il a reçu une bonne formation littéraire. La bibliothèque paternelle est d’ailleurs particulièrement bien fournie : plusieurs milliers de volumes, dont Montesquieu, Voltaire, Buffon, l’Encyclopédie (on y trouve aussi les comédies de Regnard, dont le fils de la maison saura comme on le verra s’inspirer)[vi]. Il apprend aussi déchiffrer une partition,  joue de la guitare et doit comme tout jeune gentilhomme fréquenter le manège et la salle d’armes.

Sa mère disparaît quand il a neuf ans, lui laissant tout ses biens. Du fait de son âge, l’héritage est géré par son père, comme l’est la pension annuelle de mille livres sur le Trésor qui lui est accordé en novembre 1764  par Louis XV aux titres des services de ses mère et grand-mère  auprès de la famille royale[vii]. Mais bientôt l’appui paternel va  lui manquer.

                                                                                       Eléonore Dejean de Manville, comtesse de Sabran

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Charles doit avoir une douzaine d’année quand son père est atteint de paralysie. Les eaux de Bourbon l’Archambault sont préconisées pour cette affection. Eléonore Dejean quitte alors le couvent ou sa grand-mère la fait élever pour y conduire le malade. Dans un premier temps la cure produit un mieux qui ne dure guère. L’état physique et mental de  Dejean va au fil des ans décliner jusqu’à l’impotence et le retour à l’enfance. Inutile de préciser qu’il n’est pas en mesure de surveiller son fils. Or celui-ci arrive à l’âge de toutes les tentations, et n’a aucun mal à trouver de l’argent pour assouvir ses caprices. Qui hésiterait à prêter de l’argent au prochain héritier d’une grosse fortune ? Rien ne retient donc celui qu’on commence à appeler dans Paris le chevalier de Manville, d’autant plus que sa sœur aînée, lasse de jouer les infirmières auprès de son père, décide de trouver sa liberté dans un mariage de convenance. Elle épouse en 1768 le comte Joseph de Sabran, un gaillard qui s’est illustré dans une bataille navale en faisant charger ses canons avec son argenterie après avoir tiré toute sa mitraille. La mariée a dix-neuf ans. Elle apporte outre sa fraicheur cent mille livres de dot à un Sabran ruiné qui en a soixante six. Ce couple curieusement assorti n’en aura pas moins deux enfants.

Sa mère morte, son père alité, sa sœur envolée, le jeune Charles peut se donner tout le bon temps qu’il souhaite. Il devient un de ces Lovelace à la mode qui donnent le ton à la jeunesse dorée. Le portrait qu’en fait un contemporain, le comte de Caraman, doit parfaitement lui correspondre : « Le jeune homme arrivé à quinze ou vingt ans est un être toujours en mouvement, s’habillant le matin comme la dernière classe des Anglais, botté dès la pointe du jour, couvrant ses longs cheveux plats d’un énorme chapeau dont les ailes sont rabattues. Un malheureux cheval anglais bien fouetté et mal mené est attelé dans le brancard d’un cabriolet qui n’est pas payé (…) On va chez les filles des autres lorsqu’on n’en a pas ; on déjeune avec quelques amis dans le costume anglais ou bien on va prendre à crédit chez des marchands des ouvrages de verre, d’acier, des estampes, des étoffes, des chevaux, des harnais, des boutons, des vestes, des boucles de quatre pouces de diamètre, ouvrages qu’on paye deux fois leur valeur parce qu’ils sont anglais. Mais jamais on ne donne un sol aux marchands ; on leur laisse faire des mémoires et c’est aux gens d’affaires qu’appartient le soin de les rassembler et celui de les payer sur des fonds qu’ils n’ont pas. »

On connaît trois récapitulatifs des dettes du jeune Dejean, établis en 1773, 1780 et 1784. A chaque fois on y trouve ce que peint Caraman : bijoux, linge et dentelles ne sont pas plus payés que les vins de champagne, le foin des chevaux ou les gages des domestiques ; de multiples artisans attendent le règlement de leurs factures ; des billets ne sont pas honorés à la date prévue. Et cela dure ainsi depuis son adolescence.

 

3- Des folies de sous-lieutenant

Le chevalier Dejean de Manville a maintenant seize ans. C’est au physique un garçon d’assez grande taille (cinq pieds six pouces, près d’un mètre quatre-vingt), les cheveux châtains, l’œil noir et bien fendu, le nez aquilin. Son menton est orné d’une fossette. Il doit un peu ressembler à sa sœur Eléonore, dont on connait la beauté par un buste d’Houdon et un tableau de madame Vigée-Lebrun. Il saura en tout cas plaire à plus d’une femme.

Puisque son père ne peut plus exercer son autorité, un conseil de famille décide de demander son émancipation. C’est chose faîte en mars 1771, avec cependant une réserve : il ne pourra pas avant vingt-cinq ans, l’âge de la majorité civile, aliéner ses biens immeubles sans l’autorisation d’un tuteur « ad hoc ». En attendant il peut jouir de l’héritage de sa mère, près de cent mille livres dont sont aussitôt retranchées trois mille cinq cent livres correspondant à des dettes que son père a du régler à sa place.

Voilà le chevalier momentanément en fonds. Il lui faut aussi un état. Il arrive à l’âge ou beaucoup de jeunes gentilshommes font leurs premières armes. A la demande de la famille, qui doit penser que la discipline militaire ne pourra que faire du bien à cet écervelé, le marquis d’Arcambal , colonel propriétaire de la Légion Corse, accepte de le recevoir comme sous-lieutenant à la suite, une sorte d’aide de camp, avec la perspective ultérieure d’un commandement. Le chevalier de Manville rejoint son unité cantonnée à Montauban. Il s’y conduit fort mal, fait des dettes, se querelle et néglige son service. Exaspéré, d’Arcambal le renvoie rapidement. Charles prétendra plus tard que c’est lui qui a voulu partir, faute d’avoir été promu au poste qu’il était en droit d’attendre, et qu’il a pour ce faire écrit à sa tante  Elisabeth de le rappeler à Paris. Les deux versions ne sont d’ailleurs pas incompatibles, et il a pu chercher à dissimuler une exclusion imminente sous un rappel suscité.

Cette fois les oncles se fâchent. Depuis ses quatorze ans leur neveu n’arrête pas de faire des siennes. Puisqu’il ne veut rien entendre, un séjour entre quatre murs le calmera. Ils obtiennent à son encontre une lettre de cachet[viii].

Charles Henri Geoffroy Dejean de Manville est enfermé par ordre ministériel dans la maison de force d’Armentières, à la frontière nord du royaume. Ce n’est d’ailleurs pas sa première incarcération : il a déjà été envoyé à la prison de l’Abbaye à Paris par le tribunal des maréchaux de France. Cette juridiction militaire a compétence pour les affaires d’honneur entre officiers, en particulier dans les cas de duels ou de billets non remboursés à la date prévue. Quelle qu’ait été la raison de la mise sous les barreaux du jeune sous-lieutenant, il  passe joyeusement ses arrêts, soudoyant ses gardiens pour qu’ils laissent entrer jusqu’à lui des filles déguisées en homme pour donner le change.
Armentières est nettement moins folichon. Le chevalier décide de s’évader. Il entreprend de percer un mur mais sa tentative est découverte. Il est mis aux fers et par précaution transféré à la citadelle de Lille. C’est là qu’il apprend que son père est mort le 21 février 1773 dans son domicile parisien de la rue Gaillon.  Le voici à dix-huit ans à la tête d’une grosse fortune, même si les circonstances ne lui permettent pas d’en jouir sur le champ.

Des scellées sont mis rue Gaillon et un inventaire entamé[ix]. Commence alors un défilé devant le commissaire au Chatelet de Paris chargé du dossier : les créanciers de Charles viennent l’un après l’autre faire opposition à la liquidation de la succession tant qu’ils ne sont pas réglés de leurs droits. La procédure d’inventaire et l’enregistrement des oppositions se poursuivent pendant des mois. Bien empêché d’y assister, alors que sa sœur et cohéritière la comtesse de Sabran est sur place et très présente, Charles se fait représenter par un ancien directeur des fermes du Roi, Jean-Baptiste Debry. Il mandate aussi son oncle Louis Varanchan, qui s’entend en août avec Eléonore sur le partage de l’argenterie[x].

Mais à quoi peut servir d’être l’héritier d’une fortune considérable si on est enfermé dans la citadelle de Lille ? Au moins à acheter un gardien. Charles réussit à corrompre le soldat qui le garde et prend le large.
Il ne semble pas avoir été poursuivi. Après tout la famille pouvait penser qu’après cette sévère leçon et l’âge venant l’enfant prodigue allait s’amender.

§

Il a du revenir à Paris et y reprendre sa vie de jeune homme insouciant jusqu’à ce que le réseau familial lui trouve un autre régiment. Il faut un peu détailler ce réseau pour mieux comprendre la suite des événements.
Côté Dejean, il y a d’abord sa sœur Eléonore, la comtesse de Sabran, qui a quitté la maison de la rue Gaillon pour s’établir avec son mari et ses deux enfants rue de Bourbon. Son vieil époux disparait en 1775 et elle entame un peu plus tard une longue liaison avec le chevalier de Boufflers que leur correspondance a immortalisée. Du même côté, un oncle par alliance, Janon de Souligné, est receveur général des domaines et bois du Roi. Il y a aussi des cousins plus ou moins éloignés, comme un abbé Dejean, le comte d’Alençon, qui commande un régiment, où les George de Montcloux père et fils, une dynastie de fermiers généraux.

Du côté maternel le fermier général Louis Varanchan est un homme à femmes qui  sème les bâtards et doit s’amuser des frasques de son neveu tant qu’elles n’écornent pas trop ses revenus. L’autre frère de la mère de Charles, Joseph François Varanchan, qui a ajouté à son nom de Saint-Geniès, est officier dans l’armée espagnole mais case brillement ses enfants en France: sa fille Thoriba épouse le comte d’Esparbès de Lussan (encore un veuf d’âge mûr) et son fils Paul est depuis 1776 fermier général comme adjoint de Geoffroy Chalut de Verin, l’époux d’Elisabeth Varanchan. C’est certainement cet oncle Chalut qui de toute la famille a le plus d’influence politique et de poids financier. Il cumule les charges : fermier général, conseiller-secrétaire du Roi, lecteur du Roi, maître d’hôtel de la Reine, trésorier de Madame, comtesse de Provence. Doté d’une fortune considérable, il partage son temps entre son hôtel place Vendôme, une somptueuse maison de campagne à Saint-Cloud et un appartement au Grand Commun de Versailles.
Le conseil de famille qui interviendra dans les années à venir à plusieurs reprises dans la vie de Charles se recrute parmi ces parents complétés par quelques amis influents, comme l’abbé de Sabran, aumônier de la Reine et futur évêque de Laon, ou Etienne Mignot de Montigny, trésorier de France et frère de la première madame Dejean.
Autres amis dont l’influence ne cesse de monter à la Cour, le clan Polignac. Le comte François Alexandre a été témoin au mariage des parents de Charles. Sa parente Yolande de Polignac, favorite de la reine Marie-Antoinette, introduit dans la petite coterie de Trianon  sa belle-sœur Louise d’Esparbès de Lussan, la fille du premier lit du mari de Thoriba . Dans le même temps Eléonore de Sabran est l’amie intime d’une autre Polignac assidue à Trianon, la comtesse Diane. Les  Chalut aussi fréquentent différents membres de cette famille.

Tout ce maillage peut aider un jeune homme à se hisser s’il a de l’ambition. Il peut aussi servir à le contenir s’il n’entend pas jouer selon les règles.

§

Grâce à ces relations, Charles est engagé comme sous-lieutenant dans le régiment des Cuirassiers du Roi. Son grade lui est confirmé par lettre de nomination du 19 mai 1774, neuf jours seulement après que soit monté sur le trône de France Louis XVI, son aîné de trois mois. Le roi et le chevalier n’ont pas encore fêté leurs vingt ans.

Le sous-lieutenant Dejean de Manville ne se comporte pas mieux aux Cuirassiers qu’à la Légion Corse. En 1775, une note portée à son dossier le qualifie de « mauvaise tête en tous points n’ayant pour lui que beaucoup de bravoure dont il abuse ». La fin de la phrase est sans doute une allusion à quelque duel. En définitive son chef de corps le chasse pour mauvaise conduite. On imagine les grommellements des oncles fermiers généraux.

Cela lui permet de se consacrer à la succession de son père, et là aussi pas pour le repos de la famille. Charles Claude Dejean a laissé deux héritiers, la comtesse de Sabran et le chevalier. Mais le règlement ne se limite pas à un simple partage par moitié : il est très compliqué compte tenu des communautés créées par deux mariages successifs et de difficultés liées aux transferts des droits accordés par le Roi sur l’exploitation des poudres. Pour ne rien simplifier, si Eléonore de Sabran est ouverte à une solution amiable, Charles ou au moins ses conseils ergotent sur tout. Du coup la liquidation tarde et le torchon brule entre le frère et la sœur. Pour régler leur différent  et les réconcilier, un conseil de famille se réunit en mai 1775. Il compte parmi ses membres les oncles Chalut, Louis Varanchan et Janon de Souligné, les cousins Paul Varanchan de Saint-Geniés et de Montcloux, l’abbé Dejean, l’abbé de Sabran, Etienne de Montigny. Le secrétaire particulier de Chalut est désigné comme tuteur « ad hoc » de Charles, pour l’aider à trouver une solution et surtout rétablir la bonne entente dans la fratrie. Alors que des concessions d’Eléonore paraissent avoir réglé le problème, de nouvelles exigences de Charles relancent le débat. Des avocats sont consultés, et parmi eux le célèbre Tronchet. Il faut toute la pression du conseil de famille pour qu’une transaction finisse par intervenir en février 1776[xi]. Charles reçoit deux cent mille livres, constituées aux deux tiers de rentes sur les poudres. Dix mille livres sont immédiatement consacrés à désintéresser des créanciers qui avaient fait opposition sur la succession. Mais malgré cette ponction, entre ce qui lui vient de son père, ce qui peut subsister de l’héritage de sa mère et sa pension royale, le voilà à flot pour quelques temps.

La famille lui trouve ensuite une place dans un régiment prestigieux, les Dragons de Noailles, en garnison à Metz. Le prince de Poix, qui le commande, accepte de prendre Charles avec lui (les oncles ont décidemment le bras long). Il y est nommé sous-lieutenant le 7 mai 1777, mais il faut moins de six mois pour que les excès du jeune libertin l’amène à être de nouveau renvoyé[xii].

Que faire de ce garçon dont plus un  colonel ne veut ? Il y aurait bien une solution : Louis Varanchan n’a pas d’enfant et propose de l’associer comme adjoint à sa charge de fermier général, avec la perspective de lui succéder un jour. Cela permettrait de garder un œil sur le jeune homme tout en lui préparant un avenir doré. Mais le chevalier Dejean de Manville ne se voit pas jouer les financiers. Il refuse net. Les bons oncles ont du s’arracher les cheveux.

§

Nouvel épisode avec sa rencontre d’une aventurière espagnole de bonne famille, madame de Madariaga[xiii]. Marie de la Concepcion Iturrigaray a épousé à seize ans un officier du roi d’Espagne beaucoup plus âgé qu’elle, l’a quitté, a vécu  à Paris avec un Magon de la Balue (encore le fils d’une famille de fermiers généraux) avec qui elle a eu une petite fille. Le prince de Guéméné a aussi bénéficié de ses faveurs, à en croire la jolie rente qu’il lui sert. Elle succombe ensuite au charme du chevalier. Il a une vingtaine d’années, elle en a passé trente, l’épanouissement de la femme aujourd’hui, le début de son déclin alors. Cette liaison est pour Charles l’occasion d’échafauder des châteaux…en Espagne. Puisque la France ne lui réussit pas, pourquoi ne pas aller rechercher le succès de l’autre côté des Pyrénées ?
Il existe déjà des liens anciens entre sa famille maternelle et l’Espagne. Son oncle Joseph François Varanchan de Saint-Geniès y a longtemps servi comme capitaine dans un régiment étranger d’infanterie. Marié avec une fille du pays, il en a eu ses deux enfants, Paul et Thoriba.  Rentré quelques années en France occuper des fonctions dans la Maison de la comtesse de Provence, belle-sœur de Louis XVI, il est retourné ensuite en Espagne et y réside très vraisemblablement au moment des événements qui vont suivre.

En mai 1779 madame de Madariaga vend les meubles de son appartement parisien. Le chevalier Dejean de Manville, qui l’a peut-être épousée en secret, prend avec elle la route du sud. Gros soulagement dans  la parentèle parisienne, ravie d’être débarrassée du gêneur.

Le couple passe six mois à Madrid ou grâce aux relations de madame de Madariaga,  à son argent, peut-être aussi à l’aide de son oncle Joseph François, Dejean réussit à négocier avec la couronne d’Espagne la levée d’un régiment. En échange de l’attribution d’un grade de colonel, il s’engage à recruter mille deux cent hommes qui seront incorporés dans l’infanterie wallonne de la garde royale. Le marché conclu, il envoie des officiers faire des levées en Allemagne et gagne Cadix, la ville natale de madame de Madariaga qui y rejoint sa mère et sa sœur pour régler quelques affaires familiales. Il repart ensuite vers le nord avec les trois femmes, laisse les deux dernières à Almagro, près de Ciudad Real, puis remonte vers la frontière française avec sa compagne. Un Français habitant Barcelone se souviendra d’elle comme « l’épouse en seconde noces de monsieur Dejean, marquis de Minville ».

Madame de Madariaga meurt subitement en juin 1780 aux pieds des Pyrénées. Si on en croit la version des faits donnée quatre ans plus tard  par la famille de son amant, elle voulait revenir en France pour se soustraire à ses mauvais traitements. Il y est même insinué que ces brutalités peuvent ne pas être étrangères à sa fin. Toujours est-il que l’équipée espagnole se termine ainsi abruptement. Dejean repasse seul la frontière, avec pour tout bénéfice un titre de « colonel au service d’Espagne » qui ne vaut que sur le papier, et pour passif de lourdes dépenses même si la fortune de madame de Madariaga a du en couvrir une bonne partie.

 

 4- Le Légataire Universel

De retour à Paris Charles s’installe chez sa sœur, la comtesse de Sabran qui devenue veuve habite maintenant avec ses enfants un hôtel particulier rue Saint-Honoré.  Une mauvaise nouvelle l’attend : sa tante et marraine Elisabeth Chalut est gravement malade.

Marmontel l’a dépeinte dans ses mémoires comme une femme « d’une douceur, d’une égalité, d’une vérité de caractère inestimable ». Un dessin de Carmontelle ou elle apparaît calme et souriante ne dément pas cette description. Elle semble avoir toujours eu toutes les indulgences pour son sacripant de filleul. Indulgence qui lui a été bien utile dans la vie à grande guide qu’il a toujours menée. Même en payant le moins possible ses créanciers, il faut bien de temps en temps rembourser une dette, ne serait-ce que pour trouver de nouveaux préteurs ou tout simplement éviter la contrainte par corps. C’est là qu’Elisabeth intervenait. La bonne dame réglait régulièrement des billets que son neveu n’avait pas honoré, sans doute en le grondant un peu, et ce pour des sommes non négligeables : quarante mille livres au total.

Mais ce soutient vient à manquer quand Elisabeth meurt dans l’hôtel de la place Vendôme en octobre 1780. Elle laisse un testament où sont désignés comme héritiers chacun pour un tiers ses deux frères Louis et Joseph François Varanchan et son neveu Charles Dejean. A peine la nouvelle connue dans Paris et c’est la ruée des créanciers venus opposer à la succession factures et billets non acquittés[xiv]. L’héritage de la chère tante s’y consume comme un feu de pailles.

Il ne reste bientôt au chevalier pratiquement plus rien de la fortune de ses parents. A vingt-six ans il en est réduit à vivre d’expédients. Il se vantera d’avoir gagné au jeu cinq cent mille livres, ce qui paraît énorme même sur une longue période. En tout cas ses gains aux cartes partent en fumée comme ses autres ressources. Et s’il trouve encore des dupes qui lui font crédit, c’est avec de plus en plus de difficulté. En 1782, il est aux abois. Pour tenter d’arrêter la multiplication des poursuites il charge un homme de loi de négocier avec ses créanciers mais il ne peut ignorer que ses avoirs ne couvrent pas la moitié de ses dettes.

Il a alors une idée aussi audacieuse qu’extravagante : s’inspirer du Légataire Universel de Regnard pour trouver de l’argent. Dans cette pièce de théâtre du début du siècle un jeune homme ne peut épouser sa fiancée que si son riche oncle Géronte en fait son unique héritier. Il résout le problème en déguisant son valet en Géronte et en lui faisant dicter à un notaire un testament en sa faveur.

Charles réunit une bande d’amis pour monter l’affaire. On imagine facilement les rires et les bouteilles vidées pendant que les rôles sont partagés. Le richissime oncle Chalut est choisi comme Géronte idéal. Il a à Saint-Cloud une magnifique propriété où il ne se rend pas en mauvaise saison. Au début 1783 le chevalier investit la place avec ses amis et y convoque des notaires. Ceux-ci sont accueillis par des domestiques, conduits au neveu, puis dans la chambre de l’oncle où git sur un lit dans la pénombre un vieillard mourant entouré de médecins. D’une voix faible, l’agonisant leur dit que son état de  santé le rend incapable d’écrire et qu’il désire leur dicter ses dernières volontés. Suit l’énoncé d’un testament par lequel il lègue deux cent mille livres à son affectueux neveu Dejean. Puis il ordonne à l’héritier de régaler les tabellions pour les remercier du déplacement. Un somptueux repas leur est servi avant que les convives, sans doute un peu éméchés, ne se séparent les meilleurs amis du monde. A peine les notaires ont-ils le dos tournés que domestiques, médecins et agonisant reprennent leur identité de jeunes et joyeux fêtards.  Le champagne a du couler à flots pour célébrer le succès de la comédie et le talent des acteurs.

 

                                                                                                       Chalut de Verin âgé.Chalut

 

 

Quelques jours plus tard Charles se présente chez un des notaires, lui annonce que l’état de son oncle ne cesse de se dégrader et fait état de difficultés passagères de trésorerie pour lesquels il voudrait emprunter de l’argent, même à intérêt élevé. Alléché, le notaire lui prête les deux cent mille livres garanties par le testament. Puis il attend des nouvelles de la mort de l’oncle.

Passent les jours. Le notaire finit par s’inquiéter, s’informe de la demeure parisienne de Chalut et se présente un beau jour place Vendôme où il demande à voir le fermier général. Il est reçu par un homme allant vers les quatre-vingt ans mais qui paraît en pleine forme. Il le félicite d’avoir si vite guéri ce à quoi l’autre répond ne jamais avoir été malade. Il faut un certain temps pour que le quiproquo s’éclaircisse, mais au bout Chalut est au fait de la polissonnerie de son neveu et n’apprécie vraiment pas.

Le scandale éclate et fait rire tout Paris. Le diariste Bachaumont qui relate en détail toute l’affaire dans ses carnets à la date du 29 mars 1783[xv] ajoute que « M. de Jean est arrêté par lettre de cachet et conduit dans une maison de force pour économiser, en attendant qu’il puisse jouir de la succession de ses deux oncles » (le second est Louis Varanchan). Il semble qu’il fasse erreur sur ce point : Charles s’est mis à l’abri en filant en Hollande. Un décret de prise de corps est signé à son encontre au mois d’août, mais il est hors d’atteinte et s’est déjà lancé dans de nouvelles aventures.

§

Son ami le marquis de Fénelon l’a recommandé à une famille de riches bourgeois juifs de La Haye, les Cappados. Ils reçoivent Charles sous leur toit, qui abrite aussi leur fille et son mari. Charles trouve à son goût la jeune femme et s’isole souvent avec elle pour de longues conversations privées. Le sémillant chevalier de Manville ne tarde pas à séduire la fille de son hôte.  Il échafaude alors le dessein de l’enlever et de l’amener à se convertir au catholicisme, ce qui romprait le mariage juif et lui permettrait d’épouser cette riche héritière. Manque de chance pour les amants, leur projet de fuite est découvert et Charles doit quitter La Haye précipitamment. Il décide alors de regagner la France et de faire front.
Arrivé à Paris en janvier 1784, il confie à son oncle Louis Varanchan cent mille livres. Comme l’argent tombe rarement du ciel, il s’agit vraisemblablement d’une partie du  prêt du notaire. Voila en tout cas un viatique à l’abri de la meute des créanciers[xvi].

Puis il se concerte avec ses avocats, Beaumont et Grouber de Groubental (le second est un de ses complices dans la version renouvelée du Légataire Universel[xvii]). Sur leur conseil il va se constituer prisonnier en déclarant être très surpris d’avoir appris pendant un voyage en Hollande que des poursuites avaient été engagées contre lui. Bien entendu il n’a jamais entendu parler de l’affaire de Saint-Cloud. Il est interné à la Conciergerie.
Il peut penser que ce sera la parole du notaire contre la sienne et qu’avec un peu de chance il s’en sortira cette fois encore. Mais il est allé beaucoup trop loin. A la demande de sa famille, et sans doute principalement de l’influent Chalut de Verin, le Roi signe une lettre de cachet.

Le 3 février 1784, Charles Dejean de Manville est emprisonné à la Bastille. Il n’a encore que vingt-neuf ans.


5- La Bastille

Un malheur n’arrive jamais seul. Un conseil de famille se réunit : il y a là quatre fermiers généraux, Louis Varanchan, Geoffroy Chalut de Vérin, Gilbert George de Montcloux et son fils Anne Gilbert, trois militaires, le marquis de Sabran, les comtes d’Alençon et de Lussan, et un des officiers de Monsieur frère du Roi, Jean-Baptiste Janon de Souligné. A part le marquis qui doit représenter sa parente la comtesse de Sabran, soeur de Charles, tous sont directement ou par alliance ses oncles ou ses cousins. Il est décidé de demander l’interdiction du jeune prodigue, ce qui aura pour effet de lui interdire d’engager seul toute dépense même en cas de libération.

Une requête est présentée au lieutenant civil du Chatelet de Paris qui entend le conseil de famille le 10 mars. Mais il ne suffit pas aux demandeurs d’invoquer l’inconduite et la prodigalité, il faut aussi l’établir. Aussi tout y passe : les folies de sous-lieutenant, les premières prisons qui ne conduisent à aucun amendement,  l’héritage dissipé, l’enlèvement de madame de Madriaga, le faux testament, la séduction de la fille des Cappados. Le lieutenant civil enregistre, mais doit maintenant entendre la position de l’autre partie. Or Charles est resté peu de temps à la Bastille et a été transféré près de Cannes aux iles Sainte-Marguerite, dans l’ancienne prison de l’Homme au Masque de Fer.
Un juge d’Antibes est mandaté pour lui apporter les déclarations de ses parents et recueillir ses réactions. Il fait montre dans ses réponses d’un joyeux culot. La Légion Corse ? Il l’a quittée parce que les engagements pris à son égard n’étaient pas tenus. Le régiment de Noailles ? Il s’y est conduit en homme d’honneur et en vrai gentilhomme, sans inconduite ni dettes. Ses prisons ? Il les doit à des démarches de ses ennemis qui ont trompé le ministre, ce qui ne prouve rien. De toute façon il n’avait que dix-sept ans et « les fautes qu’il avait commise ne pouvaient être regardées que comme le tribut que la jeunesse paie à l’inexpérience ». L’évasion de la citadelle de Lille ? Il n’a fait qu’exercer le droit « de jouir de la liberté que tout homme doit posséder en naissant » (le voilà philosophant en bon disciple des Lumières).

Et la suite est du même tonneau. Il est passé en Espagne pour chercher à y servir et s’est contenté d’escorter respectueusement madame de Madriaga qui rejoignait sa famille. S’il a envisagé de l’épouser, c’est avec l’aval des Chalut et du comte de Polignac (un parent de la favorite de la Reine Marie-Antoinette, sa mise en cause ne peut que troubler les enquêteurs). Sa ruine provient des frais de ce voyage, des sommes détournées par les personnes chargées de recruter son régiment et des indélicatesses de ses hommes d’affaire. Quant à l’affaire du testament, il l’a apprise pendant un séjour en Hollande ce qui l’a amené à retourner sur le champ à Paris se constituer volontairement prisonnier «  pour confondre les imputations calomnieuses qui s’élevaient contre lui ». C’est alors « qu’un ordre surpris au ministre l’a privé du secours de la Loi et de la Liberté » (toujours le langage des Lumières). Il proteste donc contre une lettre de cachet qui l’empêche de prouver son innocence.

Là où il atteint les sommets, c’est dans sa version de l’affaire Cappados. Il s’est toujours conduit chez ses hôtes « avec l’honnêteté et la politesse qui caractérisent le militaire français ». Certes il a eu de longues conversations en tête-à-tête avec la fille de la maison, mais c’était à la demande de la jeune femme qui désirait être instruite dans la religion catholique. Et Charles de conclure que « l’ardeur de son zèle et de sa foi l’ont porté à ne pas s’opposer à son dessein louable, mais qu’il est bien extraordinaire qu’on veuille le faire passer pour un séducteur, tandis qu’il faisait l’office d’un missionnaire». Le beau missionnaire a du bien rire en signant sa déposition.

Bien sûr la famille réplique et n’a pas beaucoup de mal à réfuter les arguments qui lui ont été opposés. Le 16 juillet 1784, convaincu d’avoir dissipé l’héritage de ses parents et contracté d’énormes dettes, Charles Henri Geoffroy Dejean, écuyer, officier de cuirassiers, est interdit par sentence du lieutenant civil. Son oncle Louis Varanchan est nommé curateur de ses biens. Un choix qui n’est pas défavorable au neveu: les relations ne devaient pas être mauvaises entre les deux hommes, à preuve les cent mille livres confiées in extremis avant l’arrestation. A peine nommé Louis Varanchan fait d’ailleurs preuve de son efficacité. Il négocie avec les créanciers de son neveu réunis en association qui finissent par accepter de n’être réglés que d’une partie de leurs droits en échange de ce qui reste à  Dejean comme rentes sur les poudres et salpêtres. Comme la somme est loin de couvrir les dettes, il est prévu une clause de sauvegarde au cas ou lui écherrait une grosse succession. Bien entendu Varanchan s’est bien gardé de leur parler des cent mille livres.

Dejean a gardé la crête haute: il fait appel de son interdiction.

§

Etre interné aux iles Sainte Marguerite dans la douceur du climat de la Côte d’Azur était sans doute un moindre mal, encore que le libelliste Manuel, qui raconte toute l’affaire dans les débuts de la Révolution, insiste sur la dureté des conditions de détention[xviii]. Mais il faut se méfier de Manuel qui veut faire de Dejean une victime exemplaire de l’absolutisme. Ce dernier ne se résigne pas plus à être prisonnier qu’à être interdit et prépare une évasion. Il a déjà trouvé une scie à métaux et tressé une corde avec ses draps et des vêtements quand il est découvert. Il s’enferme alors dans sa cellule où, toujours d’après Manuel qui brode peut-être un peu, il soutient un siège de trois jours et mange son chat avant de se rendre à bout de vivres !

Après quelques mois de captivité,  il tombe malade. Le médecin du fort, dans un long certificat médical daté du 23 juillet 1784, préconise un changement d’air et de nourriture, et de l’exercice. Finalement, sans doute au grand soulagement du gouverneur de Sainte-Marguerite, décision est prise de le renvoyer d’où il vient. Louis XVI adresse une nouvelle lettre de cachet au gouverneur de la Bastille: «  Monsieur de Launay, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous receviez à retenir dans mon château de la Bastille le Sr chevalier de Jean de Manville, au moyen de la pension qui vous sera payée de dix livres par jour sur ses revenus et subsidiairement par sa famille. Sur ce je prie Dieu qu’il vous ait, monsieur de Launay, en Sa Sainte Grâce. Ecrit à Versailles le 3 mars 1785. Louis. »[xix] L’ordre royal est complété par une note du baron de Breteuil, secrétaire d’Etat, indiquant que « De la volonté expresse de Sa Majesté, ce prisonnier doit être soigneusement gardé et surveillé  dans le château, où Sa Majesté entend qu’il soit toujours enfermé comme un sujet dangereux et pour causes graves spécialement connues de Sa Majesté. L’intention du Roi est également que ce prisonnier soit porté sur les états sous le nom de Villeman »[xx]. L’inversion de Manville en Villeman tend à rendre l’incarcération aussi discrète que possible, peut-être pour ménager la réputation de la famille .

Charles retrouve à la Bastille son avocat Grouber de Groubental,  incarcéré pour son rôle dans l’affaire du faux testament, et un autre complice, Bulliod de la Corée[xxi].  Autant dire qu’il y a assez de monde sous les verrous pour que ses dénégations ne pèsent pas lourd.

Il est enfermé dans la tour Bertaudière, puis à partir de juin 1785 au troisième étage de la tour Liberté. Sa cellule est assez spacieuse : un octogone d’environ cinq mètres de diamètre sous six mètres de plafond, éclairé par une fenêtre grillagée, murs chaulés et plancher en brique. Juste au-dessous, dans une cellule identique du second étage, un illustre voisin : le marquis de Sade[xxii].

                                                                                                      Le marquis de Sade

Marquis_de_Sade_portrait

Les historiens de Sade ont amplement démontré qu’il était possible d’assez bien vivre à la Bastille à condition d’avoir de l’argent. « Villeman » n’en manque pas. On sait par le registre d’écrou qu’à son retour de Sainte-Marguerite le prisonnier est vêtu d’une redingote neuve et a dans ses poches une tabatière en or et un cachet à ses armes également en or. Il est suivi de deux malles et de deux boîtes d’instruments de musique.  Une fois installé il fait acheter des meubles pour sa cellule et veille à la qualité de  l’ordinaire de sa table. Il continue de porter des manchettes de dentelle, possède deux montres dont l’une ornée de diamants, peut acquérir des partitions de guitare et des livres, dont la série des œuvres de Rousseau. Louis Varanchan, qui autorise les dépenses de son neveu, règle entre 1784 et 1788 vingt-quatre mille livres pour son entretien. Ce qui bien entendu n’empêche pas le prisonnier de se plaindre. Il prétend dans une lettre être persécuté par le gouverneur Launay, déplore que ses courriers à son oncle restent sans réponse, menace de se trancher la gorge si les choses ne s’améliorent pas. Sa combativité paraît intacte, même s’il a un moment en 1787 sombré dans la mélancolie et cessé pratiquement de s’alimenter. Vrai dépression passagère, ou manœuvre classique du prisonnier qui veut mettre dans l’embarras son geôlier ?

Début 1786 son appel contre l’interdiction est rejeté par le Parlement de Paris qui le condamne en outre à une amende pour avoir fait publier un texte contre sa famille jugé diffamatoire[xxiii]. C’est à la seule occasion de ce jugement qu’Eléonore de Sabran évoque « mon malheureux frère » dans une de ses nombreuses lettres à son amant Boufflers[xxiv]. Elle aurait pourtant eu peu après une autre raison d’en parler: le précepteur de son fils, l’abbé Bernard, est arrêté pour avoir maltraité l’enfant. On trouve dans ses papiers un autre pamphlet prêt à être publié où  la comtesse est accusée d’avoir fait mettre Charles en prison pour s’emparer de ses biens. L’abbé est envoyé à son tour à la Bastille[xxv].

Geoffroy Chalut meurt à Saint-Cloud l’année suivante, laissant un vrai testament qui désigne un vrai légataire universel : il s’appelle Nicolas Deville et a épousé sa fille adoptive. Bien entendu le défunt n’a pas légué un sol à son neveu Dejean.

Celui-ci ne s’est toujours pas résigné à son sort. Tout lui est bon pour faire passer des messages de protestation à l’extérieur : il en bourre le manche de sa guitare avant de l’envoyer réparer ou glisse de minuscules papiers dans des bouchons de bouteille trafiqués. Il réussit à entrer en communication avec Sade par un trou dans son plancher et lui fait passer des lettres dissimulées dans la reliure d’un almanach qu’il est autorisé à lui prêter. La marquise de Sade qui rend régulièrement visite à son mari est invitée à jouer le rôle du  facteur[xxvi]. Mais le major de Losme, adjoint du gouverneur de Launay, surprend le trafic en décembre 1787 et en rend compte à son supérieur. Charles, qui déteste Launay, a par ailleurs de bon rapport avec de Losme, dont il dira plus tard qu’il « était aussi humain, aussi sensible, aussi généreux que le gouverneur était intéressé et barbare ». Il se lie aussi d’amitié avec le marquis de Pelleport, un polémiste enfermé pour quelques écrits scandaleux, en particulier une oeuvrette assez nauséabonde contre la Reine intitulée « Les Passe-temps d’Antoinette ».

Malgré ces palliatifs les mois puis les années de détention ont du lui sembler bien longs, le pire étant de ne pas en connaître le terme quand on voit les autres sortir : Grouber de Groubental n’a été interné que deux mois, l’abbé Bernard est libéré au bout de dix, Bulliod de la Corée le dernier jour de 1787. Le chevalier Dejean de Manville est toujours le prisonnier Villeman.

Les événements politiques se précipitent en 1788. Débordé par la marée montante, Louis XVI accepte en août de rappeler Necker et de convoquer les Etats Généraux pour le printemps prochain. La mode n’est plus à l’absolutisme et aux lettres de cachet. La Bastille lentement se vide. Pelleport sort au mois d’octobre. Et le 13 novembre c’est enfin le tour de Charles Dejean, après quatre ans et neuf mois d’emprisonnement. Toujours frondeur, il emporte en souvenir un barreau de sa fenêtre qu’à force de patience il a réussi à desceller avec un mauvais canif.

Immédiatement après sa sortie de prison, il tombe malade de la petite vérole. Installé à l’hôtel Washington, rue du Chantre, près du Louvre, aux frais de son oncle Joseph François Varanchan de Saint-Geniès, il s’active à peine remis pour faire lever son interdiction et  obtient du conseil de famille une demande en ce sens. Le dossier est instruit par Denis François Angran d’Alleray, lieutenant civil au Châtelet de Paris, qui convoque Charles le 3 mars 1789. L’interrogatoire est des plus débonnaires et le chevalier a bien entendu  réponse à tout : il n’a rien à voir avec le faux testament ni la tentative de rapt de la jeune Hollandaise et a été injustement incarcéré pour dette à la demande de sa famille, alors qu’il était en  bons termes avec ses créanciers. Il est en outre bien décidé à mener désormais une conduite régulière, en vivant honorablement de sa pension royale et de la rente que lui fera son oncle Varanchan. Bref, le diable jure de se faire ermite. Angran conclut à la levée de l’interdiction, ce qu’accorde le 21 mars la  Chambre du Conseil du Châtelet[xxvii].

Reste à retrouver de l’argent. Il produit en janvier 1789 deux billets par lesquels Paul Varanchan de Saint-Geniès reconnaît lui devoir cent mille livres. D’où provient cette grosse somme ? Là encore du recel d’une partie des fonds « empruntés » au notaire ? Il est tentant de le penser. Manque de chance, pendant que son cousin était en prison Paul a réalisé des placements aventureux et n’a plus un sou vaillant. Le chevalier doit accepter de n’être remboursé que de vingt-cinq mille livres, et encore par des paiements échelonnés ne démarrant qu’en 1795.

De son côté Louis Varanchan a arrêté les comptes de sa curatelle: il va s’apercevoir à cette occasion que son neveu n’a rien perdu de son audace.

L’actif est vite calculé : il ne devrait rester à Charles que les arriérés de sa pension sur le Trésor royal, le produit de la vente de sa voiture et une petite part dans la succession d’une cousine germaine, mademoiselle de Regusse, en tout moins de dix mille livres. Mais s’y ajoutent les cent mille livres confiés en 1784 à son oncle et les intérêts qu’ils ont produit depuis cette date, ce qui porte le total à cent trente deux mille livres. Autant dire que le fermier général a sauvé son neveu en acceptant de lui conserver cet argent à l’abri de ses créanciers.

Le passif de la curatelle se monte à quarante cinq mille livres. On y trouve les dépenses faîtes pour le compte du prisonnier, des frais de justice, divers remboursement de créances.

Surprise : Dejean rejette l’arrêté de comptes. Il est d’accord sur l’actif, mais pas sur le passif. Son argument est simple : son interdiction et sa détention ont été demandées par sa famille, ce n’est donc pas à lui d’en supporter les frais. Il se dit prêt à plaider.

Louis Varanchan n’a aucun mal à lui opposer le texte des jugements et les ordres du Roi. Mais il est bon prince et peut-être même amusé par le culot de son neveu. Il accepte en avril 1789 de transiger à cent douze mille livres[xxviii]. Sans rancune, il lui lègue en outre trois mille livres de rente quand il rédige son testament le 17 juin suivant, en prenant quand même la précaution de déclarer cette rente incessible et insaisissable.

§

 Ce même 17 juin 1789, aux Etats généraux de Versailles, le Tiers s’autoproclame Assemblée Nationale. La suite est bien connue : le serment du Jeu de Paume, les mouvements de troupes, le renvoi de Necker. Le 14 juillet l’émeute est maîtresse de Paris. La Bastille tombe dans l’après-midi. Le gouverneur de Launay est massacré par la foule. Pelleport, qui s’est joint aux insurgés, se fait sérieusement écharper en essayant en vain de sauver de Losme du lynchage. Arrivé après la bataille son barreau souvenir à la main,  Dejean pleure l’ami mort et fait soigner l’ami blessé[xxix].

                                                                  La tête de Launay brandie à bout de pique le 14 juillet

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La Bastille devient un lieu de curiosité touristique : le 16 juillet le chevalier est encore sur place avec son barreau, témoignage vivant des excès de l’absolutisme. Bien entendu personne n’a le mauvais goût de revenir sur les raisons de son emprisonnement…

Très vite la machine révolutionnaire s’emballe : émeutes parisiennes et reculades royales se succèdent. Certains préfèrent prendre du champ : une première vague d’émigration suit immédiatement la prise de la Bastille. La comtesse de Sabran quitte la capitale en prétextant une cure à Plombières et passe en Suisse. Elle reviendra à l’automne 1790 avant de repartir en mai suivant pour dix ans d’exil partagés avec son cher Boufflers.

Les cousins germains partent aussi : Paul Varanchan de Saint-Geniès va mettre son épée au service de l’impératrice de Russie avant de rejoindre les Princes. Il ne rentrera qu’à la Restauration. Sa sœur Thoriba gagne Montpellier, puis passe à son tour la frontière. Son mari le comte de Lussan est resté à Paris.

Charles aussi. Il cède en juin 1790 sa lointaine créance sur son cousin Paul à une veuve, Anne de Presle, et empoche en contrepartie sur le champ les vingt-cinq mille livres correspondant. La dame ne pourra être remboursée que dans cinq ans mais ne lui demande aucun intérêt. Elle est d’autant plus aimable d’agir ainsi qu’elle faisait partie des créanciers du chevalier avant son arrestation pour une très forte somme que la transaction avec Varanchan a réduit de moitié. Encore mieux, dans les jours qui suivent le chevalier quitte son hôtel pour venir habiter chez madame de Presle qui lui accorde par contrat gîte, couvert, habits et deniers comptant (l’acte arrête là l’énumération de ses bontés) pour deux mille livres par an à régler seulement douze mois plus tard. Les femmes ont décidément pour lui bien des compréhensions[xxx].

Il signe encore en juin « le chevalier Dejean de Manville » mais en juillet pour la première fois « Charles Dejean ». Entre deux l’Assemblée nationale a abrogé la noblesse et ses titres.

 

6- Un autre monde

C’en est bien fini de l’époque de la jeunesse insouciante et de la douceur de vivre. Exit à trente-cinq ans le chevalier de Manville, remplacé par le citoyen Dejean dont il reste à suivre la trace pendant la période révolutionnaire.

L’Assemblée nationale a entrepris de tout réformer, le système fiscal comme le reste. La Ferme n’a jamais eu bonne presse : on aime rarement les percepteurs d’impôts. Le nouveau régime la supprime en mars 1791. Suivent en juin la fuite à Varennes, début 1792 le décret confisquant les biens des émigrés, en avril suivant la déclaration de guerre à l’Autriche, le 1er août la prise des Tuileries et la chute du Trône.

Pendant toute cette période Dejean vit principalement des cartes. Il appartient à la clique interlope qui grenouille autour de Palais-Royal. Boufflers le croise par hasard rue de Vivienne en août 1790 et fait de cette rencontre un récit piquant dans une lettre à madame de Sabran: « J’ai trouvé ton frère dans son costume accoutumé, avec une physionomie austère et parfaitement dans le sens de la Révolution. Il avait l’air de protéger une jeune citoyenne qui se fiait à sa tendresse comme Déjanire à Hercule (…)  Son cabriolet est arrivé avec un grand cheval efflanqué, qui avait autant de berloques au col que le maître en portait sur ses cuisses. La foule s’est écartée respectueusement pour laisser passer Hercule et Déjanire (…) Il faut te dire que la Déjanire est fille, non pas du fleuve Pénée, mais du ruisseau de la rue Saint-Honoré; quoi qu’il en soit j’ai peur que sa chemise ne soit encore plus dangereuse que celle de quelque Centaure que ce puisse être. »  Le mauvais garçon et la gourgandine …

Il tient la banque de jeu dans un tripot du Palais Royal, activité lucrative mais risquée qui lui vaudra un duel avec un certain La Forest. Au printemps 1791, il ouvre sa propre salle de jeu rue Traversière-Saint-Honoré en association avec sa nouvelle maîtresse, madame Robineau, la fille illégitime d’un financier et d’une comédienne qui fait alors fureur dans le demi-monde parisien[xxxi]. Puis il s’enrôle comme capitaine de hussards le 1er octobre 1792 dans la Légion des Ardennes, une nouvelle unité formée par Dumouriez.

Son oncle Louis Varanchan meurt le 7 novembre 1792. Charles rentre précipitamment de son régiment. Joseph François Varanchan et lui sont les héritiers naturels comme frère du défunt et fils de sa seule sœur ayant une descendance vivante. Mais Louis en a disposé autrement : il ne leur a consenti que des donations particulières et a institué comme légataires universels ses petits-neveux d’Esparbès de Lussan, les enfants de Thoriba. Les deux héritiers spoliés se dépêchent de faire toutes réserves sur la validité du testament.

L’inventaire des biens contenus dans la maison parisienne de Louis Varanchan et de ses papiers va prendre plusieurs mois, de novembre 1792 à mars 1793. Pendant que les notaires détaillent les meubles pièce par pièce, à quelques pas de là se déroulent le procès du Roi puis son exécution. On ignore ce qu’en pense Charles qui paraphe jour après jour les procès-verbaux d’inventaire, mais il a gardé son panache : au moment où les prudents cachent leur particule, il lui arrive de signer de nouveau  Dejean de Manville.

En attendant que soient levés les difficultés de la succession, les biens inventoriés sont confiés à la garde des domestiques du défunt. In extremis, Charles réussit une belle entourloupe: il obtient du notaire que lui soit cédée l’argenterie, à partager avec son oncle Joseph François, contre sa valeur monétaire. Il règle les dix mille livres correspondant rubis sur l’ongle… en assignats, autant dire en monnaie de singe[xxxii].

Il n’a plus qu’à rejoindre son unité à Charleville: le 3 avril il reçoit un laissez-passer pour lui et son domestique. Son signalement note qu’il a une petite cicatrice entre les deux sourcils et qu’il est légèrement grêlé  de petite vérole. Les marques du temps… Le ci-devant chevalier approche la quarantaine[xxxiii].

Il reste peu de temps au front puisqu’en juillet 1793 il est pris dans une rafle avec une vingtaine d’autres personnes dans une salle de jeu du Palais Royal. C’est l’époque des défaites aux frontières et des soulèvements à l’intérieur. Les révolutionnaires parisiens sont aux abois mais rendent coup pour coup. Les insurrections sont écrasées dans le sang, les arrestations se multiplient. L’armée est réorganisée et épurée. Le 16 septembre, le Comité de Salut Public arrête que « tous les citoyens nobles qui ont des emplois dans les armées de la République sont destitués ». Les hussards des Ardennes, devenus  le 23e régiment de chasseurs à cheval, perdent ainsi plusieurs de leurs officiers, dont leur colonel,  Saint-Germain,  et le capitaine Dejean[xxxiv].

A Paris aussi les choses se présentent  mal. Les anciens fermiers généraux sont arrêtés fin novembre et leurs biens mis sous séquestre en janvier 1794. La succession de Louis Varanchan est englobée dans la mesure. Il devient inutile de la disputer aux enfants de Thoriba, dont le père est par ailleurs interné comme suspect en mars. Le cinq mai vingt huit fermiers généraux sont guillotinés après un simulacre de procès. Parmi eux Nicolas Deville, l’héritier de l’oncle Chalut et le cousin Gilbert George de Montcloux, un de ceux qui ont demandé l’interdiction du neveu prodigue. Le massacre se poursuit les jours suivant : dans la seule famille Magon de la Balue, celle du premier amant de madame de Madariaga, douze personnes sont exécutées.

Madame Robineau est arrêtée fin juin 1794, sous l’accusation d’avoir versé des pots de vin à certains conventionnels pour éviter la fermeture de sa maison de jeu. Dejean l’avait précédé en prison[xxxv]. On est au summum de la Grande Terreur et leur vie ne vaut pas chère, mais par bonne fortune le 9 thermidor survient avant qu’on les ait fait monter dans la fameuse charrette.

Charles est libéré huit jours après la chute de Robespierre grâce à l’intervention du conventionnel Cusset, un de ses compagnons de cartes. Beaucoup d’autres prisonniers sortent un peu plus tard, et parmi eux madame Robineau et le comte de Lussan. Si les Thermidoriens maintiennent un régime policier, les excès les plus flagrants de la dictature jacobine sont réformés. Toujours opiniâtre, Dejean en profite pour faire rapporter la mesure l’excluant de l’armée: le 11 juin 1795 le Comité de Salut Public autorise qu’il soit affecté à la suite du général Morgan, un hussard ci-devant baron[xxxvi]. La chasse aux aristocrates tend d’ailleurs à se calmer et Saint-Germain reprend le commandement du 23e chasseurs. Dejean reste attaché administrativement à cette unité. Ses fonctions auprès de Morgan prennent rapidement fin, le général étant destitué après l’écrasement par Barras et Bonaparte du soulèvement royaliste de vendémiaire (octobre 1795).

Ce même mois de vendémiaire Dejean est à Paris pour affaires. Le séquestre sur la succession de Louis Varanchan vient d’être levé, mais la situation juridique est très compliquée. Elle donnera d’ailleurs lieu à une cascade de contentieux dont certains ne seront pas encore réglés au début du règne de Louis-Philippe. En théorie les quatre enfants de Lussan sont les légataires universels mais ils doivent honorer les multiples legs particuliers stipulés au testament, sans parler des contestations de leur cousin Dejean et de leur propre grand-père Joseph François Varanchan. Pour ne rien simplifier ils sont encore mineurs, leur mère a émigré et leur père sort de prison.

C’est en tout cas sans tenir le moindre compte de leurs droits que Dejean et Varanchan se présentent comme seuls héritiers quand ils achèvent de payer en octobre 1795 quatre maisons que le défunt fermier général avait acquis dans le quartier Chaussée d’Antin début 1792 et dont il restait à régler soixante douze mille livres[xxxvii]. Charles s’installe dans une de ces maisons 420 rue du Mont-Blanc et réussit une dernière superbe pirouette en saisissant le Tribunal civil de la Seine d’une requête en annulation du testament de Louis Varanchan. Argument : ce testament a été fait « ab irato », c’est-à-dire sous le coup d’une injuste colère du fermier général qui l’a conduit à déshériter sans motif son excellent neveu. Et l’argument porte : le 17 pluviose an IV (6 février 1796) le tribunal annule le testament et rétablit les droits des deux héritiers naturels. Le voila à la tête de la moitié de la fortune de son oncle Louis!

Pas pour longtemps. Les défenseurs des petits Lussan font rouvrir l’instance et n’ont pas de mal à prouver que loin d’avoir maltraité son neveu, Varanchan l’a toujours aidé et lui a même constitué une rente à vie. Le jugement est réformé le 18 thermidor an IV et les droits des Lussan rétablis. Charles aura quand même eu six mois pour se croire à nouveau riche.

La succession Varanchan va ensuite s’égarer dans le maquis des procédures. La biographie de Charles quitte alors définitivement Laclos pour Balzac. Dommage.

Sa piste devient difficile à suivre. Par des actes liés à la succession Varanchan on le sait fin 1799 toujours rue du Mont-Blanc et toujours capitaine au 23e chasseurs. Début mai 1800 il est affecté comme aide de camp à l’état-major du général Loison qui commande un des corps de l’armée d’Italie. Ce corps se signale le même mois au passage du Grand Saint-Bernard et poursuit sur Milan pendant que Bonaparte livre victorieusement bataille à Marengo. A-t-il alors été mis hors d’état de servir par une blessure ? Le registre du 23e chasseurs porte en face du nom de Dejean « rayé des contrôles le 1er brumaire an IX », autrement dit le 23 octobre 1800 et un rapport de police indique qu’il a été réformé fin 1800.

Ce rapport, destiné à Fouché, ministre de la Police, est établi le 15 septembre 1804 par un conseiller d’Etat du nom de Dubois à la suite de l’arrestation d’un ancien émigré, Tilly-Blaru, accusé de diffuser de la propagande contre le régime[xxxviii]. Il est plein d’indications sur la vie menée par celui qu’on appelle de nouveau Dejean de Manville, qui loge Tilly dans l’hôtel meublé qu’il loue rue du Faubourg-Poissonnière et qui a été aussi arrêté. Il apparaît bien vite que les seules choses qu’on ait à lui reprocher soient son amitié avec Tilly… et son épouvantable réputation que Dubois détaille longuement, après lui avoir attribué quarante ans (alors qu’il va en avoir cinquante : le ci-devant chevalier est  resté fringant). Il rappelle d’abord que Dejean a passé sa jeunesse « dans le libertinage et le plaisir ». Suit l’affaire du testament de Chalut bizarrement située à Lyon, les détentions à  la Bastille et à Sainte-Marguerite, et même pour faire bonne mesure l’affaire de madame de Madariaga : « il est fortement soupçonné d’avoir contribué en 1771 à la mort d’une dame espagnole avec laquelle il revenait d’Espagne et de s’être approprié ses bijoux et son argent. Mais alors on ne put acquérir de preuves contre lui » La police a la mémoire longue, même si ses fichiers comportent de belles erreurs de date et beaucoup de ragots.

Dubois poursuit en indiquant que depuis qu’il est réformé de l’armée Dejean passe sa vie dans les tripots, a tourné à l’homme de main prêt à sauter au collet du premier venu et ne vit que d’intrigues et d’escroqueries. « Il prétend avoir de la fortune et la fait consister dans une rente de 4000 livres qu’il tient d’un sieur Varochan (sic) son oncle et dans le produit annuel d’une maison sise rue du Mont-Blanc et qui lui appartient. Mais on sait que le tout est saisi par ses créanciers et qu’il doit dans Paris plus de cent mille écus ».

Toujours les dettes ! Mais être un prodigue et un mauvais garçon ne fait pas de vous un conspirateur. Fouché fait maintenir Tilly-Blaru en détention et se contente d’assigner Dejean à résidence à Semur-en-Auxois. Il en fait part à  Napoléon, entre autres informations de police, dans son bulletin quotidien du 15 septembre 1804 où l’accusation est résumée en trois mots: « joueur, spadassin, ami de Tilly ».

Par chance pour l’exilé le marquis de Boufflers, qui a épousé Eléonore de Sabran en émigration, est rentré en France et est bien en cour. Il écrit début novembre à Fouché une lettre  en faveur « de son pauvre beau-frère (…) qui ne sait pas de quoi on le punit mais qui sait seulement qu’il en est innocent comme du vol des tours de Notre-Dame ». Fouché qui sait que le dossier est vide accorde alors le retour à Paris, où Dejean réside de nouveau mi janvier 1805.

Après cette date sa trace se perd. Son nom est seulement brièvement cité dans des actes de décembre 1805 et de 1812, sans qu’on en sache plus[xxxix].

Peu importe d’ailleurs le destin de ce flibustier vieillissant. Il avait depuis longtemps perdu le charme juvénile et sulfureux du joyeux chevalier de Manville.

Philippe Alasseur, juin 2009

 

 

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[i] Archives des Yvelines, registres Notre-Dame de Versailles, en ligne.

[ii] AN MC ET/XVI/799 du 17 Juillet 1771, liquidation de succession de Victoire Varanchan, avec détail du contrat de mariage Dejean-Varanchan du 21 décembre 1753. En annexe à cet acte, copie  de l’émancipation de Dejean par le lieutenant civil au Châtelet, 3 avril 1771.

[iii] L’acte de baptême est transcrit dans le dossier de pension sur le trésor AN O/1/678 à la lettre J (de Jean)

[iv] Camille Pitou Paris sous Louis XV, rapports des inspecteurs de police au Roi, T.III p.202.

[v] Joseph Callewaert  La comtesse de Sabran et le chevalier de Boufflers  Paris 1990. Voir aussi Lucien Parey « La jeunesse de madame de Sabran » in  Figures du temps passé , Paris 1900.

[vi] AN MC ET/XVI/807 27 avril 1773 et jours suivants, inventaire après décès de Charles Claude Dejean.

[vii] AN O/1/678 La pension doit être perçue pour son compte par son père jusqu’à ses vingt-deux ans.

[viii] Sauf autre précision la plupart des renseignements qui suivent sur les frasques de Dejean  jusqu’à son embastillement  proviennent du dossier AN Y 5119b Châtelet de Paris, interdiction du 16 juillet 1784, contenant les nombreux griefs de la famille et les répliques de l’accusé.

[ix] AN Y/13125/A 21 février 1773 Scellées après décès de Dejean , fermier des poudres et salpêtres.

[x] AN T 58 Scellées Sabran cote 14, 13 août 1773

[xi] AN MC ET/XVI/818 Le carton contient un avis des parents, deux actes de partage de la succession, la transaction et un arrêté de compte.

[xii] Pour les passages de Dejean aux Cuirassiers et au régiment de Noailles, voir archives militaires de Vincennes YB 539, 564, 612, 628 et 637bis.

[xiii] Beaucoup d’éléments sur madame de Madariaga, née à Cadix le 31 juillet 1743, dans le dossier AN 1439 relatif à sa succession. Ses dépenses courantes à Paris y sont en particulier détaillées.

[xiv] Succession d’Elisabeth Varanchan : scellées Michel AN Y 14694 c 16/10/1780 et jours suivants (avec très nombreuses interventions des créanciers de Dejean) et inventaire après décès AN MC ET/CXVI/524  23/10/1780 et jours suivants

[xv] Bachaumont, Mémoires secrets Tome 22 page 177, à la date du 29 mars 1783 ; l’histoire est aussi racontée avec quelques variantes par Guillaume Imbert de Boudeaux, Recueil de lettres secrètes, année 1783.

[xvi] AN MC L/II/628 28 avril 1789

[xvii] Grouber de Groubental, avocat au Parlement, auteur d’ouvrages sur la réforme des finances du royaume, sera un des assistants de Malesherbes au procès de Louis XVI. Il est souvent confondu à tort avec Groubental de Linières, emprisonné brièvement à la Bastille en 1762 pour diffusion de littérature interdite. Grouber de Groubental est à la Bastille du 8 mars au 13 mai 1785 cf  Les lettres de cachet de Paris, suivi d’une liste des prisonniers de la Bastille  Funck-Brentano Paris 1903

[xviii] Pierre Manuel La police secrète dévoilée Paris an II

[xix] Cette lettre de cachet et de nombreux détails sur le séjour de Dejean à la Bastille au carton 12.454 et microfilm 12.481 des documents Bastille de la Bibliothèque de l’Arsenal

[xx] Funck-Brentano  Les lettres de cachet  op.cit.

[xxi] Ancien gendarme, à la Bastille du 9 mars 1784 au 31 décembre 1787 puis interdit de séjour à Paris par Breteuil cf  Funck-Brentano  Les lettres de cachet  op.cit.

[xxii] Sade est à la Bastille du 9 avril 1784 au 4 juillet 1789 Cf Funck-Brentano  Les lettres de cachet  op.cit.

[xxiii] AN X 1b 4253 Parlement de Paris, 17 février 1786. Dejean est débouté et condamné à 12 livres d’amende pour diffamation.

[xxiv] Lettre d’Eléonore de Sabran du 20 février 1786, in  Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers  Paris 1875

[xxv] Joseph Callewaert, op.cit. p. 221,222 et 313. L’abbé Bernard , précepteur du jeune Elzéar de Sabran, était aussi l’amant de la femme de chambre de sa sœur Delphine. Il maltraite tant  son élève que la comtesse le fait arrêter. Il est emprisonné à la Bastille le 4 décembre 1786 et y restera dix mois.

[xxvi] Pierre Manuel, op.cit. p. 39

[xxvii] Châtelet de Paris 21 mars 1789. Le dossier de la mainlevée d’interdiction, comprenant la demande du conseil de famille, l’interrogatoire de Dejean, la composition de la Chambre du Conseil et sa décision est accessible sur le site famillesparisiennes.  Le lieutenant civil Angran d’Alleray qui a instruit le dossier sera guillotiné en 1794.

[xxviii] AN MC L/II/628 28 avril 1789 Liquidation de la tutelle ; acte très intéressant donnant en particulier le détail des dépenses de Dejean en prison.

[xxix] Michel de Cubières Voyage à la Bastille fait le 16 juillet 1789, Paris 1789, p. 29 à 35.

[xxx] AN MC/X/787  14 juin et 25 juillet 1790. Anne Drouet est la veuve d’Edme de Presle, tailleur breveté de Monsieur, frère du Roi.

[xxxi] Sur les rapports entre Adélaïde Robineau et Dejean voir Olivier Blanc Les libertines : plaisir et liberté au temps des Lumières, Paris 1997, p.184 à 194

[xxxii] AN MC ET/LXXXVI/883 14 novembre 1792 et jours suivants, inventaire après décès de Louis Varanchan.

[xxxiii] AN F/7/4676

[xxxiv] Pour Dejean au 23ème Chasseurs voir Archives militaires de Vincennes 2 YB 658 et 930

[xxxv] Il est arrêté par ordre du Comité de Sûreté le 28 floréal an II (17 mai 1794). AN F/7/4774 -33 dossier 3

[xxxvi] « Le Comité de Salut public authorise le citoyen Dejean, capitaine au 23ème régiment de chasseurs à cheval, de suivre le général Morgan, sans pouvoir prétendre aucun émolument ou traitement pour ce faire. Paris, le 23 prairial an 3ème » AN AF II 322 registre 2648 pièce 21

[xxxvii] AN MC ET/LXXXVI/878 Acte d’achat par Louis Varanchan du 31 janvier 1792, complété par le paiement du solde par Dejean et Joseph François Varanchan du 26 vendémiaire an IV.

[xxxviii] AN  F/7/6443 dos. 9327 Affaire Tilly-Blaru et Dejean de Manville

[xxxix] AN microfilms MC,  registre étude XVIII, procuration du 9 nivose an XIV ; AN MC/ET/LXXXVI/883  note en marge sur le testament de Louis Varanchan : fait expédition pour monsieur Dejean le 20 février 1812

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