Entre cour et ferme

UNE FAMILLE DE FINANCIERS AU DIX-HUITIEME SIECLE

Sommaire
I      Deux portraits de Carmontelle
II    La nourrice et la femme de chambre
III   La fortune des Chalut
IV   La fratrie Varanchan
V     Côté ferme
VI    Côté cour
VII   Les armes, le rang, le nom
VIII  Les demeures
IX    Amours et amourettes
X      La collection Varanchan
XI     Génération Louis XVI
XII    Des Américains à Passy
XIII   Les neveux terribles
XIV   Chalut et les Deville
XV    Fin de partie
XVI   La Carmagnole
XVII  Post-scriptum
Références


I-  Deux portraits de Carmontelle

Carmontelle a été le portraitiste à la mode dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle. Il savait d’une main rapide rendre dans un dessin aussi bien les traits que la personnalité de son modèle, avec esprit mais sans jamais tomber dans la caricature. « Il a le talent de saisir singulièrement l’air, le maintien, l’esprit de la figure. Il m’arrive chaque jour de reconnaître des gens que je n’ai vu que dans ces recueils » a écrit Grimm. A la fin du règne de Louis XV et sous Louis XVI à peu près tous ceux qui comptaient à la Cour et à la ville ont été croqués par lui.

Un de ses dessins représente le financier Geoffroy Chalut de Vérin sur la terrasse de sa propriété de Saint-Cloud. Il est vêtu d’un habit  bleu ouvert sur un gilet assorti, avec parements et dentelles. Appuyé d’un genou sur une chaise, il déclame une tragédie de sa composition. C’est un homme d’une bonne cinquantaine d’années aux traits énergiques, manifestement sûr de lui, mais dont la physionomie recèle aussi une certaine bonhomie.

Sur un deuxième dessin, une femme aux cheveux tirés en arrière et poudrés sous un bonnet de dentelle est assise devant une table à broder. Ses joues sont maquillées de rouge, au goût de l’époque. Elle porte une robe marron avec des garnitures blanches brodées de fleurs multicolores et converse avec une amie installée en vis à vis. Son visage détendu reflète une tranquille gaieté. Cette élégante un peu rondelette est Elisabeth Varanchan, l’épouse de Geoffroy Chalut, qui paraît ici nettement plus jeune que son mari, à peine la quarantaine.

Elisabeth

chalut-de-verins

Ce couple Chalut-Varanchan que Carmontelle saisit en 1760 est issu de deux familles de la bourgeoisie de province montées à Paris et ayant su s’y créer une place enviable au cours des règnes de Louis XV et de Louis XVI. C’est un peu de l’histoire de ces familles qui va être retracé ici. S’y mêlent le service des princes, l’administration des finances royales, les arts et les plaisirs, et même l’ombre de la Bastille, dans ces années précédant la Révolution dont Talleyrand célébrait la douceur de vivre (1).

1- Les deux dessins appartiennent aujourd’hui au musée de Chantilly, n° d’inventaire DE CAR 24 et DE CAR 228 ; au verso du premier est inscrit « M. de Chalut de Saint-Verin (sic), ancien fermier général, écuyer du Roi, maître d’hôtel de la reine Marie-Antoinette, déclamant sa tragédie de l’Amiral Binck sur la terrasse du château de Saint-Cloud en 1760 » ;  le second est titré au recto « Mme de Chalut et Mme de Spon .1760 ».

 

II- La nourrice et la femme de chambre

Pour suivre dès ses débuts l’ascension des Varanchan à l’époque des Lumières, il faut gagner la Provence et remonter à un mariage, celui des parents d’Elisabeth .

Le 17 mars 1716 est célébrée en l’église Saint-Ferréol de Marseille l’union de Catherine Vignon et de Joseph Varanchan. Les deux époux sont issus de familles de la bourgeoisie marchande locale dont les alliances peuvent être remontées sur deux siècles. Le marié a vingt-sept ans. Son père, Sébastien Varanchan, porte le titre ronflant de « Conseiller du Roy, receveur des gabelles au grenier à sel de la ville de Berre » : en bref, un percepteur d’impôts. La nouvelle épousée, âgée d’environ vingt ans, est fille d’un riche négociant, Louis Vignon (1).

Ce Vignon compte à Marseille. Il est nommément cité dans un armorial de 1697, ou sont décrits les blasons des principaux notables de la ville (2). C’est aux noces de sa fille un solide vieillard d’environ quatre-vingt ans (il mourra à l’âge avancé de quatre-vingt onze ans, avec la réputation de ne jamais avoir été malade (3)), qui semble n’avoir rien refusé à la mère de Catherine, Isabeau Paul, une jeune cousine avec laquelle il s’est remarié sur le tard, sans dot ni contrat, en 1689.

Une rapide digression sur ce couple: Louis avait au moins deux fils d’un premier mariage, et Isabeau risquait de se retrouver rapidement veuve et sans ressource. La maligne sut trouver Dieu ou le Diable savent comment les arguments pour faire établir par son barbon de mari en 1691 un contrat de mariage tardif lui garantissant de solides rentes viagères. S’y ajoutaient les bijoux qu’il lui avait offerts, dont la description a de quoi faire pâlir d’envie la Castafiore (4). Les enfants Vignon du premier lit ont pu faire un peu la grimace, en voyant ainsi grignoter un héritage encore réduit par la naissance cinq ans plus tard de leur demi-sœur Catherine, la mariée de 1716.

Louis Vignon dote somptueusement l’enfant de sa vieillesse : vingt huit mille livres, une somme très supérieure à ce qui est d’usage à l’époque pour une union entre deux familles de la bonne bourgeoisie provençale. De son côté le père du marié fait don à son fils de tout l’ameublement d’une maison et lui attribue une rente annuelle de trois mille livres. Voilà donc les nouveaux époux Varanchan largement parés pour démarrer leur vie commune.

Ils s’établissent à Marseille, où Joseph pratique le négoce. Des enfants viennent au monde. Conformément à l’usage suivi alors en Provence dans toutes les couches sociales (3), Catherine les allaite elle-même.

Survient la Grande Peste.

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Un bateau venant de Syrie, la peste à bord, une quarantaine négligée : l’épidémie frappe Marseille en 1720. En deux ans, elle y fera quarante mille morts.

Malgré l’isolement rigoureux de la ville ordonné par le Parlement d’Aix, le reste de la Provence est bientôt touché. La moitié de la population de Berre est emportée, et parmi elle Sébastien Varanchan qui succombe en juin 1721, laissant deux fils, Joseph et François.

C’est seulement en mars 1722 que Joseph peut gagner Berre pour s’occuper de la succession de son père. L’y attendent dans une cassette les papiers paternels et des espèces provenant en partie des recettes des gabelles.

Chargé d’arrêter les comptes entre ce qui revient au trésor public et ce qui relève de la succession, il tarde à le faire et complique encore la situation en s’attribuant d’office plus de trente-deux mille livres. D’où contestations et procès avec le fermier des gabelles et avec le frère cadet François qui revendique sa part du gâteau. Ces contentieux n’empêchent nullement Joseph d’être nommé maire de Berre (5), ni François d’en devenir juge et viguier. Mais l’affaire dure et s’envenime : Joseph est finalement poursuivi pour détournement et risque l’arrestation (6).

C’est peut-être pour trouver des appuis dans cette situation difficile que Catherine Varanchan gagne Paris fin 1726 ou début 1727. Elle est de nouveau enceinte, comme l’est pour la première fois la reine Marie Lezczynska, épouse de Louis XV. On recherche une nourrice pour le futur bébé royal. Les amis parisiens des Varanchan poussent Catherine à se proposer. Présentée à la duchesse de Ventadour, gouvernante des enfants de France, elle lui fait fort bonne impression : douceur, humeur égale, aspect avenant, madame Varanchan présente toutes les qualités exigées d’une nourrice royale. Un parent médecin à Paris la recommande ensuite aux médecins du roi et à l’accoucheur de la reine, mettant en avant sa parfaite santé, ses six enfants nourris sans problème et jusqu’à la longévité exceptionnelle de son père Louis Vignon. La candidature est retenue. A Marseille, cette promotion inattendue de « la bello Catin Vignouno » fait sensation (7)

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Catherine met au monde un enfant qu’elle ne nourrira pas jusqu’au bout (8). Puis elle attend, comme toute la France, la naissance d’un Dauphin. Le 14 août 1727 la reine accouche de…deux jumelles, Elisabeth et Henriette, aussitôt surnommées « Madame Première » et « Madame Seconde ». La duchesse de Ventadour attribue l’aînée à Catherine, qui s’installe pour longtemps dans l’aile du château de Versailles réservée aux enfants royaux et à leurs suites.

Elle saura s’y faire apprécier, et aura en particulier l’habileté de plaire à Marie-Madeleine Mercier, l’ancienne nourrice de Louis XV devenue première femme de chambre de la reine, une autre provençale qui compte à la cour et qui a si bien sut faire profiter sa famille de son influence que Catherine et ses enfants n’auront plus qu’à suivre ses traces (9).

Madame Varanchan vient de passer trente ans. La voilà aux sources de toutes les faveurs.

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 Ces faveurs, ce sont les postes prestigieux et rémunérateurs que le roi accorde de lui même ou le plus souvent à la demande d’un prince, d’un ministre ou d’une maîtresse. Il peut s’agir d’une charge dans les diverses Maisons des membres de la famille royale, d’un bénéfice ecclésiastique, d’un grade dans l’armée ou encore d’une place dans l’administration des finances, une des plus recherchées étant celle de fermier général. Ainsi des cinq fils de Marie-Madeleine Mercier l’un recevra une abbaye, trois tiendront de hauts grades dans l’armée accompagné pour deux d’entre eux d’une charge de contrôleur général des Maisons du Roi, de la Reine ou de la Dauphine, un autre deviendra fermier général. Leurs trois sœurs épouseront toutes de hauts magistrats. Ce sont des perspectives semblables qui s’ouvrent pour Catherine et pour ses enfants. Mais d’autres solliciteurs seront sur les rangs, et la compétition sera féroce.

Au départ, les enfants Varanchan sont trop jeunes pour que la question de leur future situation se pose dans l’immédiat. Quand leur mère commence à nourrir Madame Première, le plus âgé, Louis, a dix ans. Suivent dans l’ordre Elisabeth, Catherine Victoire, Joseph François, Catherine Henriette et Anne. Une petite Louise née en 1720 est morte à vingt mois (10). Pour l’anecdote, cinq de ces prénoms, Louis, Elisabeth, Henriette, Victoire et Louise sont aussi ceux des enfants de Louis XV. Comme ces derniers sont nés postérieurement et qu’il serait difficile d’imaginer que le Roi ait prit exemple sur madame Varanchan, on ne peut que relever la coïncidence.

Les enfants pouvant attendre, reste le mari, Joseph Varanchan. Il n’est bien entendu plus question de le chicaner pour l’affaire des gabelles de Berre (11). Si pour les années 1727 à 1740 sa trace reste à retrouver, il est à cette dernière date directeur des fermes au Mans. En 1742 il devient directeur général des fermes de Lorraine et Barrois et réside à Nancy (12). La Lorraine est alors un protectorat français, sous le règne débonnaire du beau-père de Louis XV, Stanislas Lecszynski.  Les fonctions de Joseph le placent au centre du système fiscal du duché et doivent lui rapporter gros. Il les occupera jusqu’en 1762, année de son décès.

Passent les années. La petite « Madame Première » a vite grandi. Quand on la marie à douze ans à un infant d’Espagne qui la rend rapidement enceinte, elle écrit de Madrid  pour demander que son ancienne nourrice, restée à Versailles, la rejoigne, « l’aimant infiniment ». Refus du Roi, que son principal ministre le cardinal de Fleury explique ainsi dans une lettre à la petite princesse : « Madame Varanchan a une assez grosse famille, elle demanderait continuellement des grâces pour elle, et deviendrait à charge à votre cour » (13).

Il faut pourtant maintenant penser à placer les enfants, mais Joseph est à Nancy et Catherine n’a plus auprès d’elle la princesse qu’elle a nourri. Et sa santé doit déjà décliner. Elle réussit à obtenir avec ce qui lui subsiste d’influence une charge de femme de chambre pour une de ses filles dans la nouvelle Maison princière constituée pour Marie Thérèse d’Espagne qui épouse en février 1745 le Dauphin, fils unique de Louis XV. Pas d’anachronisme sur le titre : femme de chambre ne signifie pas alors soubrette, mais plutôt suivante. C’est un poste de second rang dans la Maison d’une princesse, que des femmes de chambre accompagnent continuellement, servant de truchement entre elle et le petit personnel qui exécute. Moins qu’une des dames de compagnie, recrutées presque exclusivement dans la haute noblesse, mais beaucoup plus qu’une domestique.

Catherine Varanchan meurt moins d’un an après ce mariage et est enterrée à Notre-Dame de Versailles le 3 janvier 1746. Mais avec Elisabeth auprès de la Dauphine, la génération suivante à le pied à l’étrier.

Un étrier qui manquera de peu d’être vidé, l’infante mariée à dix-huit ans à un Dauphin qui n’en a pas encore seize ne faisant que passer à Versailles. En juillet 1746, elle met au monde une petite fille et meurt trois jours plus tard. Le Dauphin, très amoureux, en est désespéré. Heureusement pour Elisabeth, le dévouement avec lequel elle a assisté sa maîtresse dans ses derniers instants a été remarqué (14). Aussi quand le Dauphin se remarie quelques mois plus tard à Marie Josèphe de Saxe – devoir dynastique oblige – elle est tout naturellement reconduite dans sa charge auprès de cette deuxième Dauphine.

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Les mémoires de Marmontel et celles du duc de Luynes nous donnent une idée d’Elisabeth Varanchan au moral et au physique (15). Pour le premier, qui a été son amant, c’est « une femme excellente, de peu d’esprit, mais de beaucoup de sens, et d’une douceur, d’une égalité, d’une vérité de caractère inestimables ». Plus laconique, Luynes se contente de la juger en 1749 « fort jeune et fort jolie ». Le portrait de Carmontelle de 1760 conserve des traces de cette beauté dans un âge plus mûr ou la guette déjà un embonpoint qui triomphera dans ses dernières années.

Elle a quelques années de plus que Marie Josèphe de Saxe qui vient d’arriver à Versailles : vingt-huit contre quinze. L’âge d’une grande sœur. Et un lien durable se crée. Luynes relève que « madame la Dauphine l’aime beaucoup ». Comme toujours, Marmontel donne plus de détails : «  après avoir été femme de chambre favorite de la première Dauphine, elle avait passé à la seconde, et elle en était plus chérie encore. Cette princesse n’avait pas d’amie plus fidèle, plus tendre, plus sincère, ou, pour mieux dire, c’était la seule amie véritable qu’elle eut en France. Aussi son cœur lui était ouvert jusqu’au fond de ses plus secrètes pensées, et dans les circonstances les plus délicates et les plus difficiles, elle n’eut qu’elle pour conseil, pour consolation et pour appui ».

Des consolations, la jeune princesse pouvait en avoir besoin, entre l’étiquette écrasante de la Cour, un mari fidèle mais consacrant bien du temps aux livres et aux dévotions, un Roi affectueux mais peu disponible, une Reine morose et l’aisance souveraine de la marquise de Pompadour qui, tout en respectant parfaitement les formes, n’allait pas s’en laisser imposer par cette petite fille. Et dans cette ambiance les grossesses infructueuses se succèdent, quatre fausses couches dans les deux premières années de mariage selon Luynes. La dernière en date, en mai 1749, est due à un coup involontairement porté par le Dauphin à son épouse dans son sommeil. Affolée, Marie Josèphe appelle ses femmes. On sait ainsi que si la première femme de chambre, madame Dufour, couchait à la porte de la chambre princière mais au dehors, Elisabeth Varanchan y couchait au-dedans quand elle était de service (16).

Naissent enfin des enfants menés à terme, Marie Zéphirine de France en 1750, le duc de Bourgogne en 1751. La Dauphine a fait partager à son mari les sentiments d’estime et d’amitié qu’elle porte à Elisabeth. Ils songent alors à l’établir : elle est toujours célibataire à maintenant trente ans passés, ce qui est tard pour l’époque. Mais sa situation de fortune est insuffisante pour obtenir une riche alliance.

 Le couple princier envisage alors carrément de vendre certains de ses bijoux pour doter sa protégée. Le contrôleur général de leurs dépenses (Simon Mercier, frère de lait de Louis XV) les en dissuade et suggère d’obtenir du Roi un bon sur une prochaine nomination à la ferme générale pour le futur mari (17).

 Cet engagement et l’amitié des héritiers du trône : voilà qui peut attirer les prétendants. D’autant plus que le clan Varanchan s’est implanté à la Cour : les deux sœurs d’Elisabeth, Catherine Henriette et Victoire sont femmes de chambre de Mesdames, sœurs du Dauphin. Leur frère Louis est nommé au contrôle général des fermes, ce qui lui ouvre de bonnes perspectives de carrière dans l’administration des finances. En voilà assez pour qu’un autre membre de la maison de la Dauphine, le trésorier Geoffroy Chalut de Verin, décide de se déclarer.

Le contrat de mariage est signé le 12 septembre 1751, au domicile d’Elisabeth place Dauphine, l’actuelle place Hoche dont l’octogone dessine un des sites les plus harmonieux de la ville de Versailles. Elisabeth apporte une dot de cent mille livres en deniers, meubles et bijoux qui proviennent, indique le contrat,  tant des bienfaits de madame la Dauphine que des épargnes de la future épouse. Cela peut paraître peu au regard de l’inventaire des biens de Chalut au même acte, mais il faut aussi tenir compte de la promesse de ferme (18).

 La liste des témoins illustre la réussite de des deux familles et leurs appuis : le contrat est porté au château où il recueille le 14 septembre  les paraphes de Louis XV, de la Reine, du Dauphin, de la Dauphine, de cinq des filles du Roi…et de la marquise de Pompadour. Il est ensuite transporté dans divers hôtels et demeures de Versailles et de Paris : signent à leur tour le Garde des Sceaux, plusieurs ducs et duchesses (dont le duc de Luynes qui fera état du mariage dans ses mémoires (19)), et des membres éminents du clergé, de la haute administration ou de la noblesse. La cérémonie religieuse est célébrée le 22 à Notre-Dame de Versailles par l’abbé François Félix Chalut, frère du marié.

1-Acte de mariage St-Ferréol du 17 mars 1716 et contrat du même jour devant Bezaudin (ou Beraudin ?) , notaire à Marseille
2- « Armorial de la ville de Marseille », établi en 1696 et publié en 1864 par G. de Montgrand. Armes de Louis Vignon, marchand, bourgeois : coupé ; au 1er d’azur, à un lion passant d’or, lampassé de gueule, surmonté de trois étoiles d’or posées une et deux ; au 2ème d’argent, à un cep de vigne à deux branches passées en sautoir de sinople, feuillées de même et fruitées chacune d’un raisin au naturel.
3-« Nouveau Mercure », août 1727, cité in « Marie Madeleine Mercier, nourrice de Louis XV » d’Odile Caffin-Carcy, Perrin, 2002, et acte de sépulture Marseille St-Ferréol  15 février 1725.
4- Contrat Faubert (Haubert ?), notaire à Marseille, du 14 mai 1691. Entre autres libéralités, « deux colliers de perles contenant cent vingt-trois perles avec son fermoir d’or garni de dix-neuf diamants de la valeur en tout de douze cent livres et la chaisne d’or avec son clavier peisant en tout trante sept louis d’or »
5- D’après la mairie de Berre, Joseph Varanchan a été maire de la ville du 25 mars 1724 au 5 mai 1726 ; son frère François l’est à son tour en janvier 1735.
6- Pour les détails sur la succession de Sébastien Varanchan et  l’affaire des gabelles de Berre, voir Archives de Monaco, fonds Grimaldi Régusse, GR78 pièces 4 et 5.
7-Le « Recueil de pouesiès prouvençalos » de François Toussaint Gros, publié à Marseille en 1734, contient un long  poème célébrant l’événement à travers un dialogue entre deux Marseillais dont l’un apprend de l’autre :
Que la bello Catin Vignouno
“ Qu’as couneissudo esten pichouno“ Fremo de Moussu Varanchan
Ayen à Paris fa l’enfans
Lou Rei la chausido et la presso
Per nourri la magi Princesso
8- On ne sait rien de ce frère ou de cette sœur de lait d’Elisabeth de France, sinon qu’il est né en région parisienne (cf. Nouveau Mercure et F.T.Gros) ; il est vraisemblablement mort jeune.
9- Odile Caffin-Carcy, op.cit.
10- Pour les enfants du couple Varanchan-Vignon voir BMS St-Ferréol de Marseille: baptèmes de Louis (11/3/1717), Elisabeth (16/5/1718), Catherine Victoire (1/5/1719), Joseph François (4/10/1723), Catherine Henriette (11/12/1724), Anne (20/4/1726), décès de Louise à vingt mois (22/6/1722). Anne aussi est vraisemblablement morte jeune.
11- Archives Monaco, GR78, pièces 4 et 5 « Tout fut ensuite calmé par l’avantage qu’eut madame de Varanchand d’être choisie pour donner du lait à Madame Première de France ». Joseph quitte Berre dès 1727 et signe une procuration à Montbard le 27/9/1732.
12- Almanach royal pour les années considérées.
13-  Echange de lettres entre Elisabeth de France et Fleury, juillet 1741, in Casimir Stryienski « Le gendre de Louis XV, don Philippe, infant d’Espagne et duc de Parme » C.Lévy 1904 page 75 et suivantes. « Je voyais ses larmes prêtes à sortir malgré elle » écrit à Fleury l’ambassadeur de France Vauréal après avoir transmis la lettre de refus.
14- Duc de Caraman « Notes généalogiques pour servir à l’histoire des fermiers généraux ». Il est indiqué à l’article Varanchan , par ailleurs très incomplet : « Mlle Varanchan, femme de chambre de la 1ère Dauphine, fut conservée par la 2ème Dauphine en récompense des soins qu’elle avait donné à la première de ces princesses pendant sa maladie. »
15- Mémoires du duc de Luynes , Tome X  page 136 et Mémoires de Marmontel , éditions Mercure de France, 1999, page 170
16- Luynes, op.cit. X, p.136
17- Marmontel, op.cit. p.170. Une singularité à signaler : la revue anglaise “The Court Journal” du 17 janvier 1835 attribue à la fameuse madame Campan un récit selon lequel Elisabeth aurait découvert une amourette de la Dauphine. Son mariage et les avantages reçus par la suite auraient été le prix de son silence. L’anecdote est assez invraisemblable mais montre à quel point l’éclatante faveur d’Elisabeth a pu frapper ses contemporains.
18- Archives nationales, MC CXII 12/9/1751
19- Luynes, op.cit. XI, p.228 

III- La fortune des Chalut

Geoffroy Chalut a quarante-six ans à son mariage, treize de plus que son épouse. Il appartient à une famille de notables du Bugey où il compte de nombreux cousins et où il possède les seigneuries de Verin et du Crozet. Son père s’est installé comme marchand à Lyon où Geoffroy naît en 1705 (1) et ou il semble avoir d’abord pratiqué la banque. D’après Luynes, l’essor de sa fortune est du à la protection de la comtesse de Mailly, maîtresse royale en titre en 1741. A une époque ou la France s’engage dans la guerre de Succession d’Autriche, Chalut vise un poste de trésorier d’une des armées du Roi : il s’agit d’assurer les dépenses d’intendance et de se les faire ensuite rembourser en prenant au passage son profit. La comtesse, sans doute intéressée à la réussite de l’opération, oriente Chalut sur le maréchal de Maillebois qui le retient pour son armée. Reste à obtenir l’accord du trésorier de l’extraordinaire des guerres, de Launay, mais il a déjà choisi un autre candidat et au-dessus de lui le marquis de Breteuil, secrétaire d’état à la guerre, n’entend pas le bousculer. Il faudra toute l’insistance de madame de Mailly pour que finalement Breteuil se rallie et que Launay cède (2).

Chalut est trésorier de l’armée française de Bavière pendant les campagnes de 1741, 1742 et 1743, brassant d’énormes sommes dont certaines ne lui ont pas encore été totalement remboursées dix ans plus tard (3). On trouve dans ses comptes les noms des régiments les plus prestigieux de l’époque, Royal Infanterie, Royal Cavalerie, Royal Carabiniers, Normandie, Artois, Provence, Berry. C’est lui aussi qui fournit le ravitaillement de l’artillerie pendant le siège d’Ingolstadt. Malgré les lenteurs de certains règlements, il s’enrichit considérablement.

 Ces bénéfices vont être réinvestis dans l’achat d’une charge à la cour. En 1744, on s’apprête à marier le fils aîné du Roi. La Maison de la future Dauphine est constituée. Elle aura à sa tête en tant que surintendante la duchesse de Châteauroux, sœur de madame de Mailly et sa remplaçante dans le lit du Roi. Les principales charges de la nouvelle Maison sont comme d’usage vendues. Il ne suffit d’ailleurs pas de se porter acquéreur, encore faut-il être agréé pour son mérite ou grâce à ses appuis. Si Chalut peut devenir pour deux cent mille livres trésorier de la Dauphine, il le doit sans doute à l’aide du clan Mailly mais aussi à la satisfaction qu’a suscité le travail accompli pour ravitailler l’armée (4). Les autres charges sont d’un montant moins élevé, cent mille livres pour chacun des deux secrétaires des commandements, quatre vingt mille pour celle de maître d’hôtel acquise par Louis Vigor Mercier, encore un des fils de la nourrice de Louis XV, qui s’arrangera pour faire réduire la facture d’un quart. Le total atteindra plus de huit cent mille livres, consacrées au paiement de la vaisselle, des carrosses et des équipages de la future épousée.

C’est peut-être à cette occasion que Chalut a fait la connaissance d’Elisabeth, retenue pour être une des douze femmes de chambre qui assurent une présence continue auprès de la Dauphine.

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Chalut ne se contente pas de cette charge de trésorier de la première, puis de la seconde épouse du Dauphin. Il multiplie les placements d’argent dans les domaines les plus divers: prise d’intérêt dans les octrois de Limoges, fourniture de vivres à l’armée des Flandres pour la campagne de 1748, armement de navires, traite des nègres…Parallèlement, il prête de l’argent, de quelques centaines à quelques milliers de livres, à des personnages influents, grands seigneurs, chefs militaires, membre de la haute administration, sans oublier quelques Mailly, et s’en fait ainsi des obligés tout en s’enrichissant des intérêts. Un de ces prêts est atypique, tant par son montant que par son destinataire : les soixante douze mille livres avancés en 1750-51 au juif Hermann Khan. Peut-être est-il lié aux fournitures aux armées.

A une époque ou les réseaux familiaux comptent beaucoup, c’est tout le clan Chalut qui progresse avec Geoffroy. Il a trois frères, François Félix, Félix et Jean. François Félix choisit l’Eglise. Après un doctorat en Sorbonne il devient en 1745 abbé commendataire de l’abbaye de Clairmont près du Mans, qui rapporte à son bénéficiaire 8000 livres de rente. Il sera aussi chanoine de la Sainte Chapelle de Paris et grand vicaire de Meaux (5). Félix entre dans l’armée. Il sert à partir de 1733 dans le prestigieux régiment des Dragons d’Orléans dont il prend le commandement en 1759. Il sera promu en 1770 au grade de maréchal de camp, l’équivalent du général de brigade d’aujourd’hui. Encore capitaine, il obtient en 1747 une charge de maître d’hôtel de la reine Marie Lezczynska (6). Outre les rémunérations de ses fonctions, Geoffroy lui assure une rente de deux mille livres en contrepartie d’un prêt et de droits issus de l’héritage maternel. Le dernier frère, Jean, dit l’abbé Chalut, est aumônier de l’abbaye de Belleville en Beaujolais. Il sera par la suite « chevalier servant » de l’ordre de Malte (titre réservé à un  membre n’ayant pas fait ses preuves de noblesse) et décoré de l’ordre de Saint-Louis. A lui aussi Geoffroy assure une rente viagère, qu’il augmente quelques jours avant le mariage (7).

L’entrée dans la Maison de la Dauphine en 1744 pour Geoffroy, une abbaye en 1745 pour François, la Maison de la Reine en 1747 pour Félix : au milieu des années quarante, les fils Chalut ont déjà monté plus haut que les notables du Bugey dont ils sont issus.

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Le stade suivant de l’ascension de Geoffroy Chalut est son association à la ferme générale.
On sait qu’au XVIIIème siècle le pouvoir royal concédait à bail la levée des principaux impôts à une compagnie comptant suivant les époques de quarante à soixante membres, les fermiers généraux. Système intéressant pour la monarchie, puisqu’elle était ainsi garantie de recevoir à date fixe une somme déterminée et n’avait pas à mettre en place une administration chargée de la perception. Après avoir réglé au Trésor l’avance prévue, les fermiers se chargeaient eux-mêmes du recouvrement fiscal. Certains d’entre eux, pour réunir les sommes nécessaires à l’avance leur incombant, devaient recourir à l’emprunt ou associer à leur ferme des tiers qui touchaient alors une participation à leurs bénéfices.

L’accès d’un nouveau membre à la compagnie supposait l’accord du Roi, et donc la recommandation d’un haut personnage, membre de la famille régnante, ministre ou maîtresse officielle du moment. Le souverain subordonnait souvent son agrément à conditions : l’association avec une autre personne qu’il voulait aussi avantager, ou le versement pendant la durée du bail d’une pension à une personne qu’il désignait. Sa Majesté Très Chrétienne n’hésitait pas non plus à exiger parfois pour son propre compte un discret mais substantiel pot de vin.

Fort de la promesse qui lui avait été faîte à son mariage, Chalut attend qu’une place se libère. Une première occasion se présente à la mort du fermier Camuset, mais celui-ci à un associé et lui succéder ne ferait de Chalut que le propriétaire d’une demi-place. Il préfère attendre l’opportunité suivante, qui se présente avec le décès du fermier de Villemur. Une difficulté imprévue survient alors : madame de Pompadour, épouse séparée du fermier général Le Normand d’Etiolles mais surtout maîtresse du Roi, a un candidat à placer et demande que l’on diffère d’un tour la nomination de Chalut. Il faudra une énergique intervention du Dauphin auprès de son père pour que, malgré la favorite, le mari d’Elisabeth Varanchan devienne fermier général en octobre 1753 (8).
Il a quarante-huit ans, des fonctions importantes, une grosse fortune, une épouse jeune, belle et influente. Le voila installé.

1- Baptème Lyon Saint-Nizier le 17 janvier 1705
2- Luynes, op.cit. III, p.445
3- L’état des biens de G.Chalut en 1751 est annexé à son contrat de mariage. Cf. MC. CXII
4- Luynes, op.cit. V, p.437 et A.N. O/1/88, O/1/93 et O/1/3744
5- MC XLVII/283 5/1/1775, inventaire après décès de l’abbé François Félix de Chalut
6- O/1/3717 f°106
7- MC. CXVI/364, 21/7 et 18/8/1751
8- Luynes, op.cit. XIII, p.57 et Yves Durand, « Les fermiers généraux au XVIIIème siècle », Maison-Neuve et Larose, 1996, p.105 (ouvrage indispensable), pour qui le prédécesseur de Chalut est La Motte.

 

IV- La fratrie Varanchan

 Elisabeth est mariée, et bien mariée. Dans les années 1750 ses frères et sœurs vont aussi s’établir.

 L’aîné, Louis, poursuit la tradition familiale en faisant carrière dans l’administration fiscale. Il n’est encore que commis au bureau des finances en 1746 (1), puis devient comme son père directeur des fermes en province, d’abord à Limoges en 1754, puis à Saint-Quentin en 1758 (2). Un marchepied vers  la fructueuse fonction de fermier général quand l’occasion s’en présentera.

L’autre garçon, Joseph François, se fera appeler Varanchan de Saint-Ginier, sans doute par l’adjonction à son patronyme du nom d’un domaine lui appartenant. Il choisit la carrière des armes et entre en 1741 dans la Guarda marina espagnole puis devient en 1745 capitaine d’infanterie au régiment Bruselas, dépendant de la prestigieuse Garde Wallonne de Philippe V (peut-être grâce à la protection de Madame Première mariée à un infant).  Il épouse une espagnole, Joargina Rodriguez, qui lui donne en 1752 une fille, Thoriba (3). Il en avait déjà un fils aîné, Paul Maxime. Un troisième enfant, Pierre Joseph, naît à Paris en 1757 de Joseph François Varanchan et d’une dame Jeanne Poullain : remariage, ou simple liaison ? La seconde hypothèse paraît la plus crédible, Pierre Joseph portant toute sa vie un nom d’emprunt, Beaumanoir, et n’y adjoignant celui de Varanchan que dans sa vieillesse (4). En 1769, Joseph François est passé lieutenant-colonel (5). Il devient au milieu des années 1770 maître d’hôtel de la comtesse de Provence, épouse du futur Louis XVIII, cède cette charge à son fils aîné en 1777, retourne ensuite quelques temps en Espagne puis regagne définitivement la France.

Sa sœur Victoire, femme de chambre de son homonyme Madame Victoire, fille de Louis XV, épouse en 1753 à Notre-Dame de Versailles Charles Claude Dejean, fermier général des poudres et salpêtres de France. Ce mariage est l’occasion de constater à quel point les Varanchan et les Chalut sont liés à l’époque. Joseph a envoyé de Nancy procuration à Geoffroy Chalut pour transmettre son consentement. La cérémonie est célébrée par l’abbé François Félix Chalut et Félix Chalut, capitaine des dragons, est un des deux témoins de la mariée, l’autre étant un Polignac. La fratrie Varanchan au grand complet mêle en bas de l’acte sa signature à celle des Chalut (6).

Dejean avait d’un premier mariage deux fillettes. L’une est la future épouse du comte de Sabran, un gaillard qui dans une bataille navale, n’ayant plus de mitraille, a fait charger ses canons avec son argenterie ; devenue veuve, elle mènera une longue liaison avec le poète  Boufflers. L’autre mourra idiote. Victoire s’entend mal avec ces belles-filles, qui seront finalement recueillies par une grand-mère (7).  Moins d’un an après ses noces, elle donne à Dejean un fils, Charles Henry Geoffroy. L’accouchement est difficile et elle manque d’y laisser la vie. Elle en garde un tel souvenir qu’elle se refuse désormais à son mari. Il s’en console en entretenant pour 400 livres par mois une ancienne danseuse de la Comédie française passée à la galanterie, la demoiselle Gallodier (8). Victoire meurt à quarante-quatre ans en décembre 1763.

L’autre sœur Catherine Henriette, qui à servi comme femme de chambre trois autres filles du Roi, Mesdames Henriette, Louise et Sophie, fait en 1759 un brillant mariage en épousant, toujours à Notre-Dame de Versailles et toujours avec François Félix Chalut comme célébrant, Sextius Grimaldi, marquis de Régusse et second président du Parlement de Provence. Encore un veuf âgé. Cette fois Joseph Varanchan est présent, ainsi que ses deux autres filles et ses gendres. Les deux fils, Joseph François et Louis ne signent pas à l’acte. Sans doute sont-ils loin de Versailles. Signe par contre un ami des Chalut que nous retrouverons, l’écrivain Jean-François Marmontel

La nouvelle marquise de Régusse ne le reste pas deux ans. Elle meurt en 1761, laissant une petite fille qui n’atteindra pas l’âge adulte (9). Le marquis ne tarde pas à convoler en troisièmes noces.
Au milieu des années 1760, la fratrie est donc réduite à trois personnes, Louis, Elisabeth et Joseph François. Le premier couronne sa carrière et l’ascension de sa famille en devenant en 1762 fermier général comme son beau-frère Chalut.

 La faveur d’Elisabeth  a du y contribuer, comme l’influence du marquis de Régusse qui bénéficie d’une moitié de part dans les bénéfices de la ferme du frère de sa défunte épouse. Louis s’est de plus acquitté d’un pot-de-vin de cinquante mille livres (10). A noter que cette même année 1762 le vieux Joseph Varanchan meurt à Nancy à soixante-treize ans. Il laisse à ses fils un interminable procès relatif à l’héritage de Sébastien Varanchan mené contre son frère  François puis contre son neveu François Estève, la branche de la famille restée à Berre (11).

 L’année suivante, l’influence d’Elisabeth auprès de la Dauphine fait attribuer à Louis une demi part dans une autre place de fermier général promise à un sieur Millochin . Ce dernier ne se fait d’ailleurs pas d’illusion sur la reconnaissance de ses mérites : « l’intention de cette princesse (la Dauphine) n’a été en sollicitant la grâce accordée au sieur Millochin que de procurer au sieur Varanchamp une moitié dans sa place » écrira-t-il quelques années plus tard, dans un mémoire où il souligne le rôle d’Elisabeth dans l’affaire. La nomination tardera et n’aboutira finalement pas, mais sera transformée en un bon du Roi négociable (12).

1- Acte de sépulture de sa mère, N-D de Versailles 3/1/1746
2- Almanach royal
3- Carrière militaire de Joseph-François en Espagne: «  Real compania de guardas marinas y colegio naval. Catalogo de pruebas de caballeros aspirentes”   vol.1.  Instituto Historico de Marina. 1943  (dénommé Jose Varenchau y Vignon). Naissance de Thoriba A.N.  0/1/681 et O/1/117 f°653
4- LH/2674/70
5- Il est parrain à un baptême à Noisiel le 29 juillet 1769 ; son grade de lieutenant-colonel est cité à l’acte.
6- Mariage  N-D de Versailles 22/12/1753 ; la dot de la mariée est de 40.000 livres plus une pension de 1000 livres sur le Trésor royal cf. MC XVI/799 succession Dejean
7- « Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers » Paris Plon 1875, introduction page II (sur Gallica), et Lucien Perey « Figures du temps passé » Paris 1900 ( chapitre sur la jeunesse de madame de Sabran)
8- Camille Piton, « Paris sous Louis XV. Rapports des inspecteurs de police au Roi », à la date du 19/1/1756.
9- Contrat de mariage, archives Monaco GR 78, pièce 1. Comme sa sœur Victoire, Henriette a une dot de 40.000 livres et une pension de 1000 livres sur le Trésor. Mariage et sépulture N-D de Versailles 29/5/1759 et 20/10/1761.
10- Pot-de-vin très officiellement passé dans les dépenses de sa charge : « A cause des 50.000 livres payées en exécution de la soumission fournie de l’ordre du Roy comme condition sans laquelle la demie place n’aurait pas été accordée à M. Varanchan » Comptes en annexe de sa transaction avec Eyssautier du 9/7/1776, MC LXXXIII 580.
11- Journal de Durival, 17 novembre 1762 « Le S. Joseph Varanchan, directeur général des fermes de Lorraine, est mort la nuit dernière vers onze heures, après avoir soupé à son ordinaire. Il était impotent depuis plusieurs années. »  Sur le procès : archives de Monaco, GR 78, pièces 4 et 5.
12- Archives Nationales, T/975/1. Le bénéficiaire de la demi-part est bien le frère et non le père d’Elisabeth, contrairement à ce qu’indique Yves Durand  dans « Les fermiers généraux au XVIIIème siècle »  p.119. D’autres auteurs ont d’ailleurs fait la même confusion et prétendu qu’Elisabeth avait obtenu une place de fermier général pour son père, alors que celui-ci était toujours directeur des fermes de Lorraine à son décès.

V- Côté ferme

 En cette seconde moitié du dix-huitième siècle, les rapports entre le trône et la ferme sont bien rodés. Tous les six ans, un nouveau bail est passé, par l’intermédiaire d’un prête-nom qui répartit la somme due par la Compagnie a égalité entre ses membres. Cent dix millions de livres par an dans le bail de 1756, cent soixante-deux dans celui de 1774, les montants ne cessent d’augmenter de bail en bail (1). Chaque fermier contribue de ses fonds propres à sa part de l’avance versée au Trésor, sur laquelle il perçoit des intérêts. Bien entendu, la répartition égalitaire masque des situations diverses, selon que le fermier peut fournir seul cette avance ou qu’il doit pour y parvenir emprunter, et selon qu’il est seul propriétaire de sa part ou qu’il a du accepter des associés.

 Il semble de ce point de vue que Chalut, déjà rendu riche par ses fournitures aux armées avant son accès à la ferme, ait été beaucoup plus favorisé que Louis Varanchan. On a vu que ce dernier, nouveau fermier général en 1762, avait du accepter que le marquis de Régusse tire profit de la moitié de sa part. Voila ses bénéfices divisés par deux.  Faute de disponibilité, Louis doit aussi emprunter pour payer l’avance qui lui incombe. Certains de ces prêts courent sur toute la durée du bail, d’autres sont passés pour faire face à des échéances particulières. Les intérêts dus sont souvent au denier vingt (5%) mais vont parfois jusqu’à 10%. Dans le bail renouvelé en 1768, les besoins de Varanchan sont nettement moins pressants et il n’accepte plus de prêt au-delà de 5%. Après règlement de ces charges et versement de la moitié des profits à Regusse, puis à Eyssautier à qui Regusse vend ses droits (2)., ses comptes font apparaître pour les douze ans de ses deux premiers baux un gain net sur la ferme lui revenant en propre d’environ cent trente quatre mille livres, onze mille livres par an en moyenne ce qui est convenable mais pas énorme (3).

Par la suite, Varanchan trouvera d’autres associés. Dans le bail de 1774, il a toujours une demi part, l’autre moitié étant répartie entre les sieurs Dufresnoy et Dupuis chacun pour 1/8ème, Doazan pour 1/24ème et l’indivision née d’une succession Brissard pour les 5/24ème restant. Dans les baux suivants (1780,1787), l’inventaire après décès des papiers de Varanchan ne porte plus trace d’association. Il a vraisemblablement réussi à obtenir et financer une part entière. Sa fortune s’est d’ailleurs notablement augmentée. Le maniement des fonds de la ferme lui permet de prêter de l’argent à de très nombreux particuliers, parmi lesquels plusieurs grands seigneurs, à des taux ne descendant pas au-dessous de 10%. Voila de quoi réaliser de beaux profits quand on emprunte à 5%, et a fortiori quand on n’est plus obligé d’emprunter. Au cours du règne de Louis XVI, Louis passe ainsi d’une solide aisance à la vraie richesse (4).

Mais il ne suffit pas de jongler avec l’argent. Il faut aussi gérer. La ferme n’est pas seulement une immense puissance financière qui fournit la moitié des revenus de la couronne. C’est aussi une lourde machine administrative (5). Trente mille agents répartis sur toute la France veillent au prélèvement des impôts indirects concédés, les principaux étant la gabelle,  les droits sur les tabacs et ceux sur la circulation des marchandises. Une surveillance stricte veille à éviter les détournements. Des instruments de contrôle efficaces sont en place et les nouveaux fermiers généraux doivent effectuer de longues tournées d’inspection en province avant d’accéder aux fonctions centrales.

A Paris, une organisation complexe assure le bon fonctionnement de l’ensemble. Au sommet, une commission restreinte, le comité des caisses, se réunit le matin des lundi et vendredi. Y sont prises les principales décisions en matière financière, commerciale (achat du tabac ou du sel) et les nominations aux principaux emplois. Viennent ensuite des comités spécialisés, dont les plus prestigieux sont ceux des grandes gabelles, des cinq grandes fermes et du tabac. Certains sont plus secondaires, comme le comité en charge des retraites des employés de la ferme (une mesure sociale très en avance sur l’époque). Des fermiers dits de correspondance assurent en outre les relations avec la province, divisée en cinq grands départements.

Où se situent Chalut et Varanchan dans ce dispositif ? Pour le premier, assez haut. Il accède rapidement à des comités stratégiques, tabac et grandes gabelles, et dans la première moitié des années 1770 au comité des caisses. Si on excepte une courte interruption de deux ans, il y restera jusqu’à sa mort. Rentré plus tardivement à la ferme, Varanchan sera d’abord affecté aux tournées en province, puis à des départements secondaires. Il devra attendre la deuxième moitié des années 1770 pour participer à des comités importants, et ne rejoindra le comité des caisses que l’année du décès de son beau-frère, en 1787 (6).

1- Montant et répartition des baux au carton G/1/6 des Archives Nationales
2- MC XLV/543  1/4/1772
3- MC LXXXIII 9/7/1776
4- MC LXXXVI 7/11/1792
5- On trouve dans le carton G/1/63 une savoureuse lettre déplorant l’absentéisme des commis et préconisant l’institution d’une rémunération au mérite qu’on pourrait croire écrite par un ministre des Finances du XXIème siècle.
6- Voir le détail des participations de Chalut et de Varanchan aux diverses instances de la ferme dans la série des Almanachs royaux.

 

VI- Côté Cour

Autant que la ferme, le proche service de la famille royale est source d’honneurs et de profits. Geoffroy Chalut accumule les fonctions. Trésorier de la première, puis de la seconde épouse du Dauphin, fils de Louis XV, fermier général, il est en outre nommé en 1759 « conseiller secrétaire du Roi maison couronne de France et de ses finances », une poste éminent dans l’administration du royaume qui entraîne l’attribution de la noblesse. La mort de la Dauphine Marie-Joseph de Saxe en 1767 vide d’objet son poste de trésorier, mais il est fait l’année suivante lecteur de la chambre du Roi, et en garde l’honorariat après 1781. A l’arrivée d’une nouvelle Dauphine, Marie-Antoinette d’Autriche, épouse du futur Louis XVI, il devient son  maître d’hôtel ordinaire, et le reste quand elle accède en 1774 au trône de France aux côtés de son mari. Il est aussi trésorier de Madame, belle-sœur du nouveau roi et comtesse de Provence (1).

Certaines de ces charges peuvent être très rémunératrices. Pour ses seules fonctions de trésorier de Madame pendant l’année 1775, Chalut perçoit 25.291 livres en gages et indemnités les plus diverses (dont 1504 livres pour l’entretien de deux chevaux de traits).On peut supposer que s’y ajoutaient quelques épices à l’occasion des règlements. Chalut est  en effet amené à manier des sommes énormes : à titre d’exemple158.245 livres pour les seuls gages de la Maison de la défunte première Dauphine au dernier trimestre 1746 (dont 5822 livres pour les douze femmes de chambre ; parmi elles, mademoiselle Varanchan, sa future épouse).

Etre trésorier n’est cependant pas une sinécure : il faut faire vérifier par ses secrétaires et signer en personne toutes les dépenses, bouche, vêture, carrosses et chevaux. A côté des grandes dépenses de la Maison, Chalut intervient dans les domaines les plus divers : verser à la Dauphine de la part du Roi son « argent de poche », quatre mille livres par mois auxquels s’ajoutent deux fois par an douze mille livres (2) ; trancher des cas épineux même à enjeu modeste : ainsi les 64 louis distribués en aumônes par Marie-Josèphe de Saxe lors d’un passage à Paris sont-ils à imputer sur sa cassette personnelle ou relèvent-ils des frais de  Maison ? C’est la seconde solution, la plus favorable à la princesse, qui sera retenue (3). Autre exemple du règlement des frais courants parmi d’innombrables, ces factures présentées par Cozette, tapissier aux Gobelins mais aussi fournisseur en lingerie de la Dauphine. Pour un seul trimestre, il y en a pour plus de dix-huit cent livres en dépenses ordinaires, sans compter les dépenses extraordinaires… Chalut règle. Comme il règle après intervention du père Soldini, confesseur de la Dauphine, une somme due à un de ses protégés. Le billet écrit à cette occasion nous montre un  Geoffroy Chalut si occupé qu’il s’excuse de devoir donner rendez-vous avant huit heures du matin (4). Il est vrai qu’entre la Cour et la Ferme il ne devait pas chômer.

Son épouse Elisabeth a continué à servir la Dauphine après son mariage, ses soeurs Catherine Henriette et Victoire étant avant le leur comme nous l’avons vu femmes de chambre des filles de Louis XV. Au début des années 1760, la faveur d’Elisabeth de Varanchan (la particule de courtoisie est devenue à cette époque d’usage fréquent pour les enfants de la nourrice royale, sauf  pour Louis qui ne l’insère jamais dans sa signature) et à travers elle celle de la fratrie est au plus haut. Elle se traduit très concrètement en numéraire. Les pensions pleuvent : 2000 livres de rente viagère pour Elisabeth, plus 1000 livres en souvenir des services de sa mère ; plus de 1000 livres pour Catherine Henriette. La génération suivante bénéficie de la manne. Thoriba Varanchan de Saint-Geniès, fille de Joseph François, se voit attribuer en 1761 une pension de 800 livres, portée par la suite à 1040, en considération du peu de fortune de son père et des services de sa tante Chalut (encore Elisabeth !). Elle a neuf ans. La même année la fille du marquis de Régusse et de Catherine Henriette est encore un bébé. Le Roi ne lui en octroie pas moins une pension de 800 livres, tant au titre des services de son père que de ceux de Catherine Henriette sa mère, qui vient de mourir, auprès de Madame Sophie. En 1764, Charles Dejean, orphelin de Victoire, reçoit à dix ans une pension de 1000 livres (5).

Ces pensions sont régulièrement confirmées par le Roi. Ainsi celle de Thoriba par Louis XV en 1771 et par Louis XVI en 1779. Elle est encore versée en 1792, à la veille de la chute du trône. De même celle de Charles Dejean lui sera restituée en 1789, au sortir d’un séjour à la Bastille dont nous aurons à reparler. Celle de mademoiselle de Régusse s’est éteinte avec sa bénéficiaire, morte jeune.

Au tout début du règne de Louis XVI, Joseph François, de retour d’Espagne, est entré à son tour au service de la famille royale. Il est maître d’hôtel ordinaire de la comtesse de Provence, dont Chalut est le trésorier. Il le reste jusqu’en 1777 et cède alors cette charge à son fils Paul tout en en gardant la survivance, ce qui lui permet de reprendre un grade de lieutenant-colonel dans l’armée espagnole. Paul démissionnant en 1787, Joseph François le remplace à son tour jusqu’à ce que la nécessité de faire des économies conduise en 1790  le comte de Provence à supprimer le poste, contre l’attribution d’une pension viagère de 5321 livres (très exactement ce que Joseph François percevait annuellement en rétribution directe et en diverse indemnités de fonction (6)).

Ainsi sur les cinq enfants de la nourrice de Madame Première, quatre ont servi à Versailles des membres de la famille royale. Il faut y ajouter son petit-fils Paul et les multiples charges de son gendre Chalut. Et remarquer une exception, celle de Louis Varanchan, décidemment atypique.

1- Chalut trésorier des Dauphines : cf O/1/88 f°339 et O/1/93 f°360 ainsi que O/1/3744 et 3745 ; lecteur du Roi 0/1/113 f°138 et O/1/125 f°253 ; secrétaire du Roi V/2/43 (13/8/1759, dossier d’enquête) et V/2/72 f°193 ; trésorier de Madame R/5/82
2- Luynes, op.cit. VI, p.356
3- ibid, VIII, p.254
4- Archives Yvelines J2378 fonds Soldini pièce 34 ; Chalut et son homme de confiance Desjardins mènent par ailleurs continuellement pour la Dauphine ou pour leur compte propre des opérations de placement financier, comme l’attestent pour le seul premier trimestre 1761 les nombreuses pièces du carton MC CXVI/403
5- Pensions d’Elisabeth et Henriette O/1/3715 ; de Thoriba O/1/117 f°653, O/1/681 et O/1*/702 ; de mademoiselle de Regusse O/1/105 f°670 et O/1/656 ; de Charles Dejean O/1/678
6- R/5/82, maison de Madame.

VII- Les armes, le rang, le nom.

Le cachet qui scelle le testament d’Elisabeth reproduit côte à côte les armes des Chalut (une croix ondée d’azur sur fond d’or) et celles des Varanchan (une tour coiffée de quatre créneaux, deux colombes se faisant face perchées sur les créneaux extrêmes, le tout sous une fleur de lys ; le fond est d’azur, les couleurs des pièces ne sont pas discernables). Les deux écus  sont curieusement surmontés d’une couronne comtale (1). Le cachet de Louis porte au-dessus des armes familiales la même couronne (2). Simple motif décoratif ? Rien n’indique en effet que les Varanchan aient étés anoblis. Ce n’est d’ailleurs qu’extrêmement rarement que dans les divers actes le nom de Louis est suivi du terme « écuyer », attribut des nobles non titrés. Il doit alors s’agir d’une erreur ou d’une mention de complaisance.

Noblesse et bourgeoisie sont de toute manière étroitement imbriquées dans le milieu des financiers où évoluent les Varanchan et les Chalut. Les travaux d’Yves Durand (3) ont fait bonne mesure de la vieille image du fermier général, roturier enrichi souvent parti du plus bas de l’échelle sociale, en démontrant qu’au XVIIIème siècle la Compagnie a toujours comptée une majorité de nobles, soit de naissance, soit passés au deuxième Ordre en cours de carrière.

 Ainsi la charge de « conseiller secrétaire du Roy maison couronne de France et de ses finances » acquise par Chalut en 1759 entraînait attribution des privilèges de la noblesse, transmissibles à titre héréditaire après vingt ans d’exercice. L’absence d’enfant a rendu cette disposition sans objet. Le successeur de Chalut à la ferme, et comme on verra son « quasi gendre», Nicolas Deville, devient à son tour en 1787 conseiller secrétaire du Roi, mais la survenance de la Révolution ne permet pas aux vingt ans de jouer au profit de ses fils. Deville revendique par ailleurs une noblesse ancienne, même si son père n’était au moment de sa naissance qu’un marchand de Gresle. Il a même l’originalité de demander au juge d’armes d’Hozier d’en attester au vu des papiers de sa famille… en 1791, à un moment où beaucoup de nobles incontestables aspirent plutôt à faire oublier leurs origines.

Les alliances des Varanchan –il n’y en a pas côté Chalut- se font aussi bien dans la noblesse que dans la bourgeoisie. Joseph François épouse la fille d’un marchand espagnol, son fils Paul une Mazoyer dont rien ne permet de supposer une origine autre que roturière, mais sa fille est comtesse de Lussan, une de ses sœurs marquise de Régusse, l’autre la femme du fermier général des poudres et salpêtres Dejean dont la famille a été anoblie.

Même si elles ne donnent que l’apparence de la noblesse, les particules se multiplient. Elles peuvent venir classiquement précéder un nom de terre pour distinguer diverses branches d’une même famille : Geoffroy signe ainsi toujours « Chalut de Vérin », d’une écriture en pattes de mouche. Son frère Félix, le maréchal de camp, est devenu « de Chalut ». Un autre frère, Jean, paraphe seulement « Chalut » ou plus souvent « l’abbé Chalut ». La branche de Joseph François complète Varanchan par« de Saint-Giniès ». Les femmes adjoignent à leur nom celui de leur mari et signent Varanchan de Chalut, Varanchan de Régusse, Varanchan de Dejean, de Varanchan de Lussan.

Viennent s’ajouter les variantes orthographiques. Elles sont limitées pour les Chalut, même si on trouve de ci de là un Chalus avec un s ou un Verrin avec deux r. Du côté Varanchan, c’est en revanche la fantaisie la plus complète. On ne sait comment était prononcé ce nom provençal, mais les plumes d’oc et d’oil l’assaisonnent à toutes les sauces : Varanchamp, Varanchant, Varanchon, Veranchan, etc… Dans un acte de 1759, la mariée est désignée en marge comme « Catherine Henriette Varanchan », devient « de Varanchamp » dans le corps du texte et signe en bas « de Varanchan » (4). L’Almanach Royal de 1757 écrit « de Varanchamp » pour Joseph, le père et Varanchamp tout court pour Louis, le fils, qui est dans l’édition de 1778 du même almanach Varanchan ou de Varanchan selon les pages. Louis est pourtant le seul de la fratrie à s’en être toujours tenu à l’orthographe d’origine, signant invariablement « Varanchan » sans particule ni ajout. Quant à son frère Joseph François, le Saint-Ginier de sa signature, avec deux i et un r,  ou parfois un s ou un z,  est parfois écrit Ginié ou Geniè, sans consonne après le é, comme son fils Paul qui peut de plus être Saint-Geniez ou Saint-Geniès, cette dernière version étant le plus souvent adoptée par sa soeur Thoriba (5).

1- MC CXVI 524, 17/10/1780
2- MC LXXXVI/883
3- Yves Durand, op.cit.
4- N-D de Versailles 29/5/1759
5- C’est donc assez arbitrairement que j’ai adopté ici le plus souvent  Saint-Giniès pour Joseph François et Paul et Saint-Geniès pour Thoriba.

 

VIII- Les demeures

La fortune constituée par Chalut comme trésorier des armées, puis comme fermier général, ne lui sert pas seulement à acheter des charges à la Cour. Elle lui permet de vivre sur un train de grand seigneur, et d’abord dans le choix de ses demeures. Au milieu des années 1740, il passe sans cesse de Paris, où siège la ferme, à Versailles où l’appelle son service à la Cour. Saint-Cloud est à mi-chemin. A côté du  château qui appartient aux Orléans, la famille princière de Savoie-Carignan y possède un domaine, le fief de la Gâtine, dit aussi le Pavillon ou la Maison de l’Electeur en souvenir de l’un de ses anciens occupant : deux grands corps de logis couverts d’ardoise et de tuile à flanc de pente, face à la Seine et au village de Boulogne. Des jardins et des prairies descendent en pente raide jusqu’au fleuve. A la mort du prince Victor-Amédée de Savoie, ce domaine est mis en vente par ses héritiers. Chalut l’acquiert pour 32100 livres le 16 mai 1749. Il a sans doute réalisé une bonne affaire, la Gâtine étant offerte aux enchères depuis deux ans sans trouver preneur (1).

Chalut devient manifestement amoureux de sa maison de Saint-Cloud. Il la fait entièrement restructurer en un vaste édifice flanqué de deux ailes et orné en son centre d’un élégant avant corps. Une toiture d’ardoise ouverte de lucarnes domine trois niveaux éclairés par de grandes fenêtres et portes-fenêtres. Il achète parallélement les terrains en vente à proximité, souvent de petites parcelles de vignobles des coteaux de Seine, mais aussi de grandes pâtures ou des terrains incultes. Le domaine ne cesse de s’étendre, déborde largement sur Garches, pousse vers Suresnes et même passe le fleuve pour une annexe à Boulogne. Il finit par compter plus de quarante hectares. On garde trace de plus de cent cinquante actes d’achat durant les vingt ans qui suivent l’acquisition de la Gâtine (2). Rien qu’en terres (car il achète aussi des maisons) Chalut y aura consacré plusieurs dizaines de milliers de livres.

                                                               La Maison de l’Electeur après transformation par Chalut

92-411-Chateau-de-Bearn-a-Saint-Cloud-vers-1780

Il fait aménager en jardins magnifiques la descente vers le fleuve. Quand l’architecte paysager George Louis Le Rouge, après s’être promené dans toute l’Europe, publie en 1777 un « Détail des nouveaux jardins à la mode », on trouve parmi les trente planches l’illustrant le « Jardin de monsieur Chalut de Verin à Saint-Cloud », en bonne compagnie aux côtés de Marly, du Petit Trianon, mais aussi de Windsor, de Bessingen en Allemagne et du Sérail du Grand Turc à Constantinople (3).

 Le plan de Le Rouge nous montre une demeure d’une bonne cinquantaine de mètres de façade, donnant par un perron sur un parc aménagé qui sur trois cent mètres descend en pente rapide vers la Seine par paliers successifs. D’une première terrasse, on accède par des escaliers à deux grands parterres séparés par un bassin orné d’un jet d’eau. Suivent d’autres escaliers menant à un canal d’où jaillissent d’autres jets d’eau. Au-dessous, une longue cascade est entourée de pelouses coupées par des allées arrondies. Au niveau suivant  la cascade aboutie à une nouvelle pièce d’eau et à un long canal la prolongeant vers le fleuve, dont les bassins s’insèrent dans une succession de bosquets disposés parallèlement dans le goût classique. Une très longue allée plantée d’arbres longe le jardin de haut en bas pour le séparer d’un vaste potager.

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C’est sur la terrasse de Saint-Cloud que Carmontelle a dessiné Chalut. On aperçoit derrière lui une vasque ornée d’un arbuste, et en arrière plan la boucle de la Seine. C’est vraisemblablement aussi à Saint-Cloud qu’il a croqué Elisabeth brodant devant une maison sur une terrasse dallée qui ouvre sur une allée arborée.

Chalut sait également bien se loger à Paris. Les documents le concernant le localisent dès 1744 place Louis le Grand, notre place Vendôme (4). Il y est encore au moment de son mariage, et toujours en 1758. Au renouvellement du bail de ferme de 1762, il est passé non loin de là « rue et porte Saint-Honoré », tout près de la Madeleine. Il retrouve quatre ans après pour ne plus la quitter la place Louis le Grand où il loue en 1764 pour douze mille livres par an l’hôtel Crozat, avec un bail de neuf ans qu’il fait transformer  l’année suivante en un bail à vie en son profit et en celui d’Elisabeth (5).

L’hôtel Crozat, aujourd’hui le 17 place Vendôme, est flanqué à sa gauche par l’hôtel de Gramont, l’actuel Ritz, et à sa droite par l’hôtel d’Evreux. Le richissime financier Antoine Crozat l’a fait construire au début du siècle par l’architecte Pierre Bullet. Le bailleur est son fils Crozat de Thiers, qui réside en voisin à l’hôtel d’Evreux où il a réuni une exceptionnelle collection de tableaux (achetée plus tard par Catherine II et à l’origine du musée de l’Ermitage). Le principal corps de logis donne sur la place. Un passage de porte cochère ouvre sur une cour intérieure flanquée de deux ailes de bâtiments. Au-delà, un jardin se poursuit jusqu’à une autre construction recelant les écuries et les greniers à foin, une deuxième porte cochère donnant sur la rue Neuve du Luxembourg, notre rue Cambon. Ces écuries abritent en 1780 quatorze chevaux, tous de robe noire.

A la demande de Crozat de Thiers, le jardin n’est séparé que par un simple treillage en bois de celui de l’hôtel d’Evreux. Crozat s’est aussi réservé à titre viager l’usage de quelques pièces, que Chalut récupère à son décès en 1770. La propriété de l’hôtel passe alors à une des filles du défunt, la marquise de Béthune, celle de l’hôtel voisin d’Evreux allant à une autre de ses filles, la duchesse de Broglie.

Dans cette vaste demeure vont loger Geoffroy et Elisabeth, avec l’un et l’autre ses appartements privés, l’abbé Jean Chalut, qui dispose aussi de pièces réservées, et une  nombreuse domesticité. Dans son « Tableau de Paris », un chroniqueur contemporain, Jean-Sébastien Mercier, indique que «  dans telle maison de fermier général, vous trouverez vingt-quatre domestiques portant livrée, sans compter les marmitons, aides-cuisine, et six femmes de chambre pour madame ». Les Chalut vivent à peu près sur ce pied : ils ont maître d’hôtel, laquais, cuisinier, cocher, portier, femme de chambre et leurs multiples acolytes. Elisabeth et l’abbé disposent chacun de plusieurs domestiques personnels. Le service particulier de Geoffroy est régi par Leblanc, son valet de chambre. Son secrétaire Pierre Petry, son collaborateur le plus direct après son caissier Desjardins, habite aussi sur place, et avec lui les commis qui l’assistent.

Les pièces de réception et celles réservées aux maîtres sont richement meublées. Elles regorgent d’objets précieux. Chalut ne semble pas vouloir être en reste avec son voisin Crozat et acquiert  lui aussi beaucoup d’œuvres d’art. Dix-sept pièces de son hôtel sont consacrées à les exposer. Les almanachs de l’époque citent cette collection comme une des curiosités à voir à Paris, même si pour l’un d’entre eux la quantité l’emporte sur la qualité. Et quelle quantité ! Les murs sont couverts de tableaux, jusque quatre-vingt dans certaines pièces (6).

La « campagne » de Saint-Cloud et l’hôtel de Paris ne sont pas tout. Chalut a de par ses fonctions à la Cour un appartement au Grand Commun de Versailles. Il est aussi propriétaire dans le Bugey, où il possède dès avant son mariage la terre de Vérin, dont il a pris le nom, et d’autres domaines. On ne sait s’il les visite parfois. Au moins en touche-t-il les revenus.

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Avant 1762, Louis Varanchan  a habité Limoges, puis Saint-Quentin. Appelé à Paris par ses nouvelles fonctions, il commence par être hébergé Chalut rue Saint-Honoré, puis le suit place Louis le Grand, où les deux beaux-frères résident en octobre 1768. Peut-être toujours sous le même toit,  Varanchan ayant pu continué à être logé par Chalut, soit gracieusement soit comme locataire. Il quitte au plus tard en 1775 la place Louis le Grand pour s’installer rue Feydeau, où il reste jusqu’à l’achat en septembre 1781 d’une maison rue de la Chaussée d’Antin. Sans atteindre le niveau des hôtels particuliers comme celui de Chalut, c’est l’habitation d’un riche bourgeois parisien de l’époque. Un  premier corps de bâtiment sur rue, ouvert d’une grande porte cochère flanquée du logement du portier et donnant sur une cour intérieure, comporte des remises, les écuries et quelques chambres de domestiques. La maison elle-même est entre cour et jardin. On y accède par un perron. Elle renferme en sous-sol plusieurs caves et les cuisines, au rez-de-chaussée et au premier des appartements en suite et sous les combles des chambres de service. On gagne le jardin, situé en contrebas du rez-de-chaussée, par un escalier extérieur en forme de fer à cheval. Le tout constitue une parcelle de mille quatre cent mètres carrés. Varanchan l’achète à crédit 85000 livres, qu’il aura fini de régler en 1788 (7).
Il y loge son secrétaire, un valet de chambre, deux laquais, un portier, un cocher, un postillon, une femme de chambre, un frotteur et une cuisinière, à s’en tenir au personnel cité au moment de son décès, qui doit sans doute être complété par quelques petites mains affectées aux cuisines et à l’entretien de la maison. A la même période les remises et les écuries abritent trois voitures et six chevaux d’attelage. Pas de cheval de monte, le maître devant être trop âgé, mais une belle selle prisée 48 livres atteste d’une présence antérieure.

Louis va agréablement aménager la maison de la Chaussée d’Antin. Et d’abord les caves, où en 1792 plus de six mille bouteilles de vins de toutes origines attendent son bon plaisir, sans compter quelques barriques. Mais il n’y a pas que les nourritures terrestres : sa bibliothèque compte plus de mille ouvrages, avec une prédilection pour les esprits libres comme Scarron, Piron ou Voltaire. On y trouve aussi des écrits plus légers,  Tom Jones ou les œuvres de l’abbé Prévost. L’absence d’ouvrage de piété dans les titres énumérés, comme celle d’œuvre d’art à motif religieux dans l’inventaire de ses biens, laisse deviner en Louis Varanchan un adepte des Lumières (8).

1- Les numéros de février et mai 1907 de la Revue de l’Histoire de Versailles et de Seine et Oise contiennent un long article de P. Cornu sur le château de Béarn à St-Cloud (nom pris par le domaine au XIXème siècle), dont une vingtaine de pages est consacrée à la période Chalut de Verin. Il ne reste du domaine aujourd’hui que le nom d’un petit « square de la Gâtine ».
2- Liste des actes d’acquisitions dans l’inventaire des papiers de Deville, héritier de Chalut en T1618 (et non T1678 comme indiqué par erreur dans Y. Durand, op.cit)
3- George Louis Le Rouge « Détail des nouveaux jardins à la mode », Paris 1777, planche 15 « Jardin de Mr  Chalut de Verin à Saint-Cloud »
4- Cette première adresse de Chalut  place Vendôme reste à situer précisément. Le logement est assez vaste pour qu’il ne l’occupe pas en entier : le 17 septembre 1753, le journal « Annonces, affiches et avis divers » publie dans sa rubrique « maisons et appartements à louer » la proposition suivante « Très bel appartement, chez M. Chalut de Verrin Trésorier Général de la maison de Mad. La Dauphine, Place de Vendôme. Il y a Ecurie & Remises. On s’adressera dans la Maison même»
5- MC VIII/1155 et 1162 pour les deux baux. Pour l’histoire de l’hôtel Crozat voir Henri Deroy, « Les hôtels du Crédit Foncier », Paris 1952 et Jacques Hillairet « Dictionnaire historique des rues de Paris »

6- Y/11282, 22/8/1787, scellées après décès de Chalut : description des pièces, meubles et tableaux de Saint Cloud et de la Place Vendôme. L’Almanach du voyageur de Paris signale la collection de Chalut (« quantité de tableaux de toutes les écoles ») dans ses éditions de 1783 à 1786 (sur Gallica).
7- MC LXXXIII/606 19/9/1781
8- MC LXXXVI/883  7/11/1792

IX- Amours et amourettes

1749. Le futur encyclopédiste Jean François Marmontel a vingt-six ans (1). Provincial ambitieux monté à  Paris, il est en passe d’y devenir auteur de théâtre à succès, sur les traces de son maître Voltaire à qui il a un moment succédé dans le lit de madame Denis. Car c’est aussi un Don Juan, qui multiplie les  liaisons avec les actrices interprétant ses pièces. Il a ainsi soufflé mademoiselle Navarre au maréchal de Saxe, oncle de la Dauphine et ami du Roi. Le vainqueur de Fontenoy a eu le bon goût d’en rire et s’est facilement consolé avec une ravissante demoiselle Verrière de dix-huit ans qui lui a donné une petite fille baptisée Aurore. En juin de cette année là, le maréchal part en mission diplomatique auprès du roi de Prusse. Marmontel, qui a entre-temps remplacé la Navarre par mademoiselle Clairon, célèbre tragédienne, profite de son absence pour séduire mademoiselle Verrière. Saxe n’apprécie pas le comique de répétition. Il coupe les vivres à sa maîtresse et se répand en menace contre le galant qui juge plus prudent de quitter Paris pour prendre retraite à Passy dans la maison de campagne d’un richissime fermier général de ses amis, La Popelinière. Il s’y trouvera si bien qu’il y restera quelques années, bien au-delà de la mort du maréchal intervenue en 1750 .

C’est chez La Popelinière que Marmontel fait la connaissance des Chalut, nouvellement mariés. Une sinécure dans les services des bâtiments du Roi, due à madame de Pompadour qui se veut protectrice des arts, l’amène fréquemment à Versailles. Il y retrouve le plus souvent Elisabeth. Elle est calme et douce, ce qui le change des caprices de ses comédiennes.  Va commencer entre eux une longue amitié de plus d’un quart de siècle qui se transformera en liaison, dès cette période où peut-être plus tard. On ne sait ce qu’en a pensé Geoffroy Chalut, mais il est nettement plus âgé que les deux tourtereaux et l’époque est toute à l’indulgence pour les couples illégitimes dès lors que les règles d’apparence sont respectées. Couple où Elisabeth a plus aimé que Marmontel, qui note dans ses Mémoires « Elle n’était pas nécessaire à mon bonheur, il faut que je l’avoue ; mais j’étais nécessaire au sien  ». Pour lui, madame de Chalut est une maîtresse parmi beaucoup d’autres. Il est d’ailleurs réputé pour ses performances sexuelles : avec un brin de jalousie Stendhal nous révèle qu’il « allait à dix sans se fatiguer (2)», attribuant avec un peu de perfidie à cette vigueur peu commune son succès auprès des femmes et partant sa réputation d’auteur à la mode.

 Par Elisabeth, il compte bien se pousser auprès du Dauphin. L’occasion se présente quand le prince manque mourir de la petite vérole en 1752. Marmontel compose et fait éditer des « Vers sur la maladie de Monseigneur le Dauphin », complétés par un envoi… à Geoffroy Chalut (3). A partir des récits d’Elisabeth, il y détaille avec tout le pathétique requis le dévouement de la Dauphine pour soigner son mari. Elisabeth s’arrange pour que le poème soit lu par ses maîtres et obtient d’eux la promesse de quelques mots de remerciement, à l’occasion d’un de leurs dîner pris comme l’étiquette le veut en public. Un jour où madame de Chalut est de service à leur table, Marmontel se place face aux princes et attend. Il les voit discuter en le regardant, mais aucun des deux ne lui fait signe d’approcher. Le dîner se passe ainsi, et l’écrivain tout dépité sort de la salle avec le reste du public. Il est bientôt rejoint par une Elisabeth hilare, qui lui donne le fin mot de l’histoire. Le Dauphin et la Dauphine ont passé leur temps à s’inviter réciproquement à l’appeler sans qu’aucun d’eux ne s’y décide. Il lui faut bien feindre d’en rire à son tour.

Mais le Dauphin n’a pas oublié Marmontel. Il lui a même trouvé un rôle à jouer. La petite Aurore, fille de mademoiselle Verrière, est par son père Maurice de Saxe cousine germaine de la Dauphine. Beaucoup plus dévot que le Roi, le Dauphin trouve cette parenté illégitime bien inopportune. Du coup, sachant que Marmontel a bénéficié aussi des faveurs de la mère, il lui attribue publiquement la paternité d’Aurore. Prévenu par Elisabeth, notre auteur manque s’en étrangler et proteste véhémentement : dans cette affaire, il n’a été que le successeur ! Il faudra toute l’influence d’Elisabeth auprès de la Dauphine pour que cette dernière convainque son mari de renoncer à sa si bonne idée.

Marmontel va cependant retrouver Aurore au Pavillon de Saint-Cloud, chez les Chalut. La Dauphine a décidé de s’intéresser à sa jeune cousine. Pas question de la laisser à sa mère, maintenant entretenue par le prince de Turenne qui lui a fait un deuxième enfant. La petite fille lui est enlevée et est confiée à un couvent de Saint-Cloud. A la demande de la Dauphine, Elisabeth veille à son éducation, et la reçoit souvent chez elle, au moins jusqu’à ce qu’elle soit en âge d’être admise dans la fameuse maison de Saint-Cyr.

Aurore de Saxe continue les années suivantes à fréquenter les Chalut et leur famille. Mariée très jeune par la Dauphine au comte de Horn, tué en duel peu après, elle attend dix ans pour se remarier au vieux financier Dupin qui lui donne en 1778 un  fils, baptisé Maurice François Elisabeth. Le premier prénom est celui du maréchal de Saxe, le deuxième celui du parrain, un Polignac, et le troisième celui de madame Chalut, choisie pour marraine. Vingt-six ans plus tard, Maurice Dupin sera le père d’une autre Aurore,  notre George Sand (4).

La position de Marmontel comme ami notoire de la famille est encore attesté par le fait qu’il signe comme témoin l’acte de mariage d’Henriette Varanchan et du marquis de Régusse en 1759. Les années passant, il est toujours assidu à Saint-Cloud, même s’il est à Paris le locataire de madame Geoffrin, qui tient un des salons les plus réputés de la capitale. Quand le Dauphin meurt fin 1765, et encore plus quand la Dauphine le suit quinze mois plus tard, il cherche à consoler Elisabeth dont le profond chagrin n’est pas simulé. Il laisse entendre dans ses mémoires avoir recueilli d’elle à cette occasion des accusations de poison qu’il se refuse à détailler.

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Et Geoffroy Chalut ? Quand ses multiples affaires lui laisse un peu de temps, il se pique de littérature. Le destin tragique de l’amiral Byng, un marin anglais exécuté en 1757 pour ne pas avoir su forcer le destin dans une bataille, lui inspire une tragédie dont il ne reste rien mais dont il est assez fier pour demander à Carmontelle de le dessiner en train de la déclamer. Pour le reste, et mis à part ses goûts de collectionneur, ses plaisirs privés nous échappent. Si les amours d’Elisabeth nous sont connues, rien de tel pour son époux. Fidélité, frugalité ou discrétion ?

Cette dernière qualité n’est pas le fait de son frère Félix, l’officier de dragons maître d’hôtel de la Reine, qui entretient publiquement en 1764 une demoiselle Verdault, qui le ridiculise en vendant ses charmes à d’autres quand il est de service à Versailles (5). Mais l’homme à femmes de la famille est de façon notoire Louis Varanchan.

« Qu’est-il besoin que P…t fasse jouer la comédie à sa campagne ? Que V…n n’entretienne vingt maîtresses ; que L… ait une loge à tous les spectacles ; que L. B… bâtisse des palais… »  Dans ce pamphlet contre les fermiers généraux datant des débuts de la Révolution, les initiales sont assez transparentes pour que chacun à Paris ait pu reconnaître Varanchan aux côtés de Puissant, Lavoisier et La Borde (6).

 S’il ne s’est semble-t-il jamais marié, Louis a en effet accumulé les conquêtes faciles, semant au passage quelques bâtards. A une époque ou il est de mode d’entretenir une maîtresse, fille d’opéra ou demi-mondaine, il multiplie les liaisons. Pour la seule courte période courant de mai 1767 à février 1768, les rapports de police sont édifiants. Ils lui attribuent d’abord les faveurs vénales d’une fausse baronne de Mongenay, qu’on peut avoir pour trois ou quatre louis et qu’il partage sans vergogne avec les ducs de Cogny et d’Aumont et un autre fermier général, Roussel. Suit une demoiselle Fontaine, fille d’une actrice de l’opéra que Varanchan chasse quand il apprend qu’elle lui fait des infidélités, puis une prétendue comtesse de Fontanelles, jolie brune de vingt-six ou vingt-sept ans, qu’il entretient quelques mois avant de la quitter pour le même motif. C’est alors le tour de la Faillon, une demoiselle d’une vingtaine d’années à qui il donne vingt livres par mois et quelques cadeaux qu’elle partage aussitôt avec un sieur Ruhot, son greluchon.

Les rapports de police nous disent presque tout sur cette Marie Barbe Sophie Faillon, petite picarde orpheline de deux parents employés de la ferme, abandonnant très jeune un apprentissage d’ouvrière dentellière pour la prostitution dont elle sort en se haussant au rang de maîtresse entretenue. Son mécène habituel Duvaucel, trésorier des aumônes du Roi (un joli titre !), étant à sec, Louis Varanchan le remplace au début de1768. Il y gagne une jolie brunette « l’œil vif, le sourcil bien fait, les dents belles, l’esprit très borné, l’âme un peu libertine et aimant à guerluchonner », c’est-à-dire toujours prête à s’amouracher d’un beau garçon qui la délassera de son protecteur officiel du moment (7).

Un peu plus tard Marie Sophie  met au jour un fils à qui Varanchan attribue une rente viagère de quatre cent livres mais qu’il se garde bien de reconnaître, ce qui peut paraître sage (8). Ce nouveau-né, Joseph Nicolas, portera cependant le nom de Varanchan et après la mort de Louis revendiquera un droit à une portion d’héritage en qualité d’enfant naturel, arguant de l’existence de la pension de quatre cent livres comme élément de preuve à défaut de reconnaissance explicite (9). A son mariage célébré à Paris en 1818, il donnera pour parents Louis et Sophie Fayon.

D’une nouvelle liaison va naître un autre bâtard, que Louis ne reconnaîtra pas plus mais à qui il fera donner l’éducation réservée aux jeunes gens des meilleures familles. C’est le fils d’une jeune femme encore mineure, Louise Geneviève Gérard dite Mimi Dubois, elle-même fille naturelle d’une demoiselle Dubois. Le fils de Mimi est baptisé fin 1775 à Saint-Eustache sous le nom d’emprunt d’Alphonse Louis de Montfort. Peu après, suites de sa grossesse ou autre raison, Mimi se meurt. Elle lègue à Varanchan tout ses biens, bijoux et vaisselle, garde-robe, carrosse et chevaux (un retour au donataire d’origine ?). Une seule condition : qu’il la remplace dans ses obligations. Et l’acte énumère l’éducation du fils, les loyers de l’appartement, les gages des domestiques et même la nourriture des chevaux. Varanchan va tenir ses engagements : il paie la nourrice du petit Alphonse Louis, puis ses études à Paris dans une pension à Picpus, suivie du collège de La Marche, du collège du Plessis et pour finir du prestigieux collège Louis le Grand, où Montfort côtoie les enfants de tout ce qui compte à la Cour et à la ville. Il lui constitue aussi un pécule en faisant des placements à son nom (10).

Un climat de vaudeville entoure la naissance d’un nouvel enfant naturel en 1786. Louis a à son service depuis de longues années un couple Renaud, lui portier, on dirait aujourd’hui concierge, elle cuisinière, qui l’ont suivi dans ses domiciles successifs. A peine engagés les Renaud avaient donné naissance à une petite Elisabeth que Varanchan a vu grandir. Grandir et embellir au point qu’il finit par la trouver à son goût. Voila Elisabeth enceinte à dix-sept ans. Elle demande à son maître et amant de reconnaître l’enfant. Il s’y refuse, comme dans les autres cas. Mais il va tomber avec les Renaud sur des gens particulièrement coriaces, bien décidés à le faire céder, ou au moins à le faire payer un maximum.

Varanchan croit les avoir calmé en versant cinq cent livres pour les frais de grossesse et d’accouchement et en promettant aux parents Renaud de leur léguer par testament une rente viagère de quatre cent livres. Il va vite déchanter. En septembre 1786, Elisabeth donne le jour à une petite fille, et engage aussitôt des poursuites. Voila Varanchan coincé. En cas de procès il risque gros, et jusqu’au non renouvellement de sa charge de fermier général qui vient à expiration. La Compagnie se préoccupe peu de la moralité de ses membres, mais elle a horreur du scandale. Mieux vaut payer, mais les Renaud demandent de solides garanties.

D’où la signature devant notaire le 25 septembre d’une convention qui mériterait de figurer en bonne place dans un monument à l’hypocrisie ou  une anthologie de l’humour noir. Louis y décrit les faits à sa manière : les longs et loyaux services des Renaud, Elisabeth née et élevée sous son toit, sa surprise en apprenant qu’elle est enceinte, sa volonté d’aider dans ce malheur ces fidèles serviteurs, ce qui explique le versement des cinq cent livres et la promesse de rente. Suit son effarement en apprenant qu’Elisabeth le poursuit en paternité. Il lui accorde cependant toute son indulgence : la jeune fille est excusable de rechercher à assurer l’avenir de son enfant, fut-ce par ce moyen fallacieux. Pour l’aider à élever sa fille et « à tenir par la suite une meilleure conduite (!) », Varanchan, peu en reste de générosité, lui assure une rente viagère de mille livres, transmissible à l’enfant. Bien entendu l’acte précise que ces libéralités ne peuvent en rien constituer un aveu de paternité, et les Renaud se désistent du bout des lèvres, en leur nom et en celui de leur fille, de « tout ce qui a pu être fait ou déclaré » à l’encontre du sieur Varanchan.

Deux ans plus tard ils feront confirmer dans un nouvel acte la rente de quatre cent livres qui leur a été promise. Et Renaud conservera jusqu’à la mort de son maître sa place de portier rue de la Chaussée d’Antin. Les relations entre les deux hommes ont du être curieuses (11).

1- Sur ce qui suit, voir Marmontel, op.cit. et notamment sur Elisabeth Varanchan et sur Aurore de Saxe les pages 151, 170, 171 et 248.
2- Journal, 22 Pluviôse an XIII
3- Luynes, op.cit. XII p.116
4- George Sand, « Histoire de ma vie » Bibliothèque de la Pléiade, note page 1250
5- Camille Piton, op.cit.
6-  « Don patriotique des fermiers généraux », pamphlet anonyme (sur Gallica)
7- Camille Piton, op.cit. I p.195, III p. 220,256,257, 275
8 – MC LXXXVI/883, inventaire après décès de Louis Varanchan, détail de ses papiers
9- MC LXXXVI/887, 18/6/1793
10- idem note 8
11- MC  CV/1396 25/9/1786 et CV/1403 18/3/1788

X- La collection Varanchan

En cette deuxième moitié du XVIIIème siècle, le marché de l’art est florissant. On compte de nombreux amateurs éclairés dans les rangs de la noblesse et du haut clergé, mais aussi de la bourgeoisie parlementaire ou financière. Les salons des riches demeures regorgent de meubles rares et d’objets précieux. Leurs murs sont couverts de tableaux, gravures et dessins. Ces cabinets, comme on dit alors pour désigner aussi bien les collections que les pièces ou elles sont exposées,  sont constamment complétés de nouvelles acquisitions, avant qu’un revers de fortune ou une succession n’entraîne une dispersion. Chaque année, des dizaines de ventes importantes sont organisées à Paris.

1777 est à ce propos particulièrement marqué par les deux « ventes du siècle » qui suivent les décès de Randon de Boisset, un  riche amateur d’art, et du prince de Conti, cousin du roi et grand collectionneur. Les enchères retentissent cette année faste jusqu’au tout dernier jour, avec la vente de la collection Varanchan organisée du 29 au 31 décembre, qui rapporte vingt-quatre mille livres.

Le catalogue de cette vente de 1777, conservé à la Bibliothèque Nationale, est assez impressionnant. Plusieurs tableaux appartiennent aujourd’hui à l’accrochage permanent du Louvre ou d’autres grands musées, comme « Le Cavalier vêtu à l’espagnole » et « Les Baigneuses », de Fragonard, « Les Trois Grâces supportant l’Amour » et une version peinte en grisaille de « Vénus dans l’atelier de Vulcain », par Boucher. Moins connues, deux huiles sur toile rondes de Boucher inspirées des Métamorphoses d’Ovide, « Alphée et Arethuse » et « Pan et Syrinx », ont quand même atteint à Christie’s trois cent cinquante mille euros en juin 2003.

A côté des tableaux achevés, la collection réunit nombre d’esquisses et de gravures d’œuvres célèbres de l’époque, et des dessins montés sous verre, comme cette représentation (« tout à fait folâtre », sourit le catalogue) de jeunes filles arrosées par surprise dans leur chambre aussi due à Fragonard. Elle comporte encore des terres cuites de Clodion, des porcelaines et des biscuits, une pendule à motifs en bronze doré, des meubles en marqueterie de Boulle… Les quatre-vingt deux rubriques du catalogue traduisent les choix artistiques d’un riche amateur du siècle des Lumières, et à travers lui ceux de beaucoup de ses contemporains « éclairés ».

A qui appartenait-elle? Un document sans référence diffusé en 2003 sur Internet à l’occasion de la vente de deux Boucher issus de la collection Varanchan, indique que la vente de 1777 a été effectuée après décès du collectionneur, identifié comme le père de la favorite de la Dauphine, ce qui désignerait Joseph Varanchan. Mais celui-ci est mort en Lorraine en 1762, ce qui rend peu probable une vente posthume à Paris quinze ans après. Restent Louis, le fermier général, son frère Joseph François et son neveu Paul. Beaucoup d’ouvrages d’art évoquent la vente « Varanchan de Saint-Geniès », allongement de nom réservé à Joseph François et à Paul, mais que des auteurs du XIXème n’ont pas hésité pas à attribuer aussi à  Louis qui ne s’en prévalait pourtant pas. Les exemplaires du catalogue de la vente qui ont été conservés portent pour deux d’entre eux la mention manuscrite «M.Varanchan» et pour le troisième « M. de Valanchan » (sic).

Un indice, le côté « liquidation totale ». D’après une note portée sur l’un des catalogues, les œuvres proposées  constituent « le choix du cabinet » (on dirait aujourd’hui le meilleur de la collection). Elles n’en comportent pas moins un côté un peu hétéroclites, alliant des tableaux et des dessins à un luxueux bric-à-brac où se trouvent aussi bien des meubles de prix que des objets d’usage courant, comme une pendule, des vases ou des flambeaux. Et il avait été procédé auparavant à une première vente regroupant les objets les moins intéressants. Tout cela suggère  un départ au loin ou un besoin  urgent de fonds.

Si on retient Louis comme vendeur, il faudrait lui supposer un déficit de trésorerie fin 1777 l’amenant à céder non seulement ses collections, mais aussi une partie de son mobilier. Les montants obtenus paraissent trop modestes, au regard des sommes habituellement maniées par un fermier général, pour que cette hypothèse soit crédible. L’attribution à Joseph François parait plus plausible. C’est justement cette année là qu’il renonce à sa charge à la Cour. Il a pu liquider ses biens en France avant de regagner l’Espagne pour y retrouver son régiment (1).

Peu importe finalement le prénom du propriétaire. Les objets mis en vente nous permettent de mieux imaginer le cadre ou vivait la famille. Les tableaux ont pour thèmes des épisodes bibliques ou des scènes mythologiques souvent prétextes à célébrer le corps féminin, mais aussi des pastorales et des ruines préromantiques. Le tout complété par d’inévitables oeuvrettes un peu lestes. Les meubles à dorures, les statuettes d’Amours ou de nymphes, les porcelaines de Saxe, les singeries et les chinoiseries complètent le décor. On retrouve bien le goût  du XVIIIème siècle finissant (2).

1-Philippe Alasseur  » Varanchan, collectionneur d’art au XVIIIème siècle: tentative d’identification » in Les Cahiers d’Histoire de l’Art, 2012.

2- Les trois catalogues ont pour référence BNF 8-V36-1701 (exemplaire très intéressant par ses annotations),
8-V-8201 (390) et Yd-125(3)-8. Voir également JoLynn Edwards « Alexandre Paillet, expert et marchand de tableaux à la fin du XVIIIème siècle » Arthéna 1996

 

XI- Génération Louis XVI

Dans les premières années du règne de Louis XVI, la réussite sociale des Chalut est éclatante, mais il manque toutefois quelque chose à leur bonheur : leur mariage est resté stérile à une époque ou l’Emile a remis l’enfant à la mode et où, comme l’a montré Elisabeth Badinter, « s’inventait » l’amour maternel. Leur famille s’est réduit côté Chalut à un frère survivant, l’abbé Jean, et à de lointains cousins, côté Elisabeth à ses deux frères, aux enfants de Joseph François et au fils de Victoire, Charles Dejean. Il semblerait tout naturel que l’héritier futur soit choisi parmi ces neveux. Cela semble chose faîte quand Geoffroy Chalut cherche un adjoint qui le soulagera d’une partie de ses charges à la ferme et s’associe en 1776 Paul Varanchan de Saint-Giniès, le fils de Joseph François, alors jeune officier. Paul renonce aux armes, au moins temporairement, et vient résider chez son oncle dans l’hôtel de la place Vendôme (1).

Mais une toute petite fille vient compliquer la donne. Geoffroy Chalut semble avoir été un homme pieux, ou au moins un philanthrope. Il multiplie les aumônes aux pauvres de Saint-Cloud, de Garches et de Boulogne comme aux Capucines de la place Vendôme. Il s’intéresse aussi à  l’hôpital des Enfants trouvés, la célèbre fondation de saint Vincent de Paul. C’est là qu’il remarque une délicieuse Marie Catherine de six ans, fille naturelle d’une champenoise atterrie à Paris par on ne sait quelles circonstances. Elisabeth et lui s’en entichent et la recueillent dès 1775. L’année suivante, la situation est régularisée par une convention entre l’hôpital et les Chalut, qui s’engagent à veiller à l’éducation de Marie Catherine (2). Ils la surnomment Lucile et la considèrent dès lors comme leur fille, même s’il n’y eut pas adoption formelle, la mère naturelle de l’enfant gardant le droit de la reprendre… à condition de pouvoir rembourser aux Chalut les sommes engagées pour son éducation.

Tout semble sourire à Elisabeth : Marmontel, resté célibataire, ne s’est jamais installé dans ses murs, logeant le plus souvent chez d’anciennes ou d’actuelles maîtresses qui lui prêtent ou lui louent quelques pièces de leur domicile. Et voici qu’il quitte la comtesse de Séran pour s’établir chez les Chalut dans un paisible ménage à trois. S’ouvre pour l’ancienne confidente de la Dauphine la perspective d’une vie heureuse, entre son vieil amant et sa petite pupille.

Mais un événement inattendu vient troubler cette belle harmonie : Marmontel tombe amoureux à cinquante-quatre ans d’une nièce d’un de ses amis, Adélaïde de Montigny, qui en a dix-huit. Il l’épouse fin 1777 et va s’installer dans sa belle-famille. Elisabeth en est cruellement blessée et le lui fait durement savoir. Un échotier de l’époque rapporte les faits sans beaucoup de délicatesse: «il (Marmontel) vivait avec la grosse Chalut, femme du fermier général, et il a essuyé de vifs reproches de cette amante délaissée (3) ».

 §

 A cette même époque, la génération des petits-fils de la nourrice de Madame Première a l’âge du nouveau Roi et s’établit à son tour. Les garçons choisissent l’épée de très bonne heure. Paul Varanchan de Saint-Giniès, le fils de Joseph François, a du naître en Espagne autour de 1750 (4). On trouve sa trace en 1764 à Clamart chez un certain Nicolas Collet, maître de pension. Il entre à quinze ans comme sous-lieutenant au régiment de Royal Savoie et a peut-être par la suite servi dans l’armée du sultan d’Egypte Ali Bey.

 D’après une longue lettre écrite par lui sous la Restauration, c’est sous les instances de ses parents et contre son goût qu’il remise les armes pour devenir l’adjoint de son oncle Chalut (5). L’adjoint est alors à un fermier général à peu près ce que le coadjuteur est à un évêque : un assistant et un successeur désigné. Il peut se substituer au titulaire dans les organes de la Compagnie et faire à sa place les tournées en province. Paul assiste ainsi activement son oncle et participe à plusieurs comités. En 1777, Joseph François lui cède de surplus sa place de maître d’hôtel de Madame en prenant la précaution d’en garder la survivance, avant de retourner en Espagne prendre la tête d’un régiment. Entre la Ferme et la Cour, le chemin de Paul semble tracé.

 On ne sait pas grand-chose de son demi-frère Pierre François, sinon qu’il se serait engagé dans l’armée à dix-sept ans puis serait devenu ingénieur civil.

 Leur cousin germain Charles Dejean opte aussi très tôt pour la carrière des armes. C’est un assez mauvais sujet qui va causer quelques soucis à sa famille. Il a perdu sa mère à neuf ans. Son vieux père Charles Claude Dejean, devenu paralytique avant de retomber en enfance, n’a pas pu veiller à son éducation. Emancipé à seize ans, il profite pour mener un train qui le couvre de dettes. Sous-lieutenant de cavalerie il est chassé de trois régiments pour mauvaise conduite et incarcéré par lettre de cachet à la demande de sa famille (6). Son père meurt en 1773 en son domicile de la rue Gaillon où réside aussi une sœur née d’un premier mariage, la ravissante comtesse de Sabran (son portrait par madame Vigée-Lebrun et son buste par Houdon en témoignent). Charles est alors en prison dans la citadelle de Lille dont il s’évadera un peu plus tard. La foule de ses créanciers vient présenter au commissaire au Châtelet chargé de la succession une multitude de quittances non acquittées et de billets non honorés (7). Heureusement, le père Dejean a laissé une fortune suffisante pour permettre au chevalier  Dejean de Manville (ainsi appelle-t-on le fils, qui n’a encore que dix-huit ans) de faire face à ses obligations.

Côté filles, il ne reste après la mort prématurée de mademoiselle de Régusse que Thoriba, « mademoiselle de Saint-Geniès », qui  devient comtesse en épousant autour de ses vingt-cinq ans Louis François d’Esparbès de Lussan, un maréchal de camp qui en a vingt de plus. Il est veuf de la fille du fermier général Rougeot qui lui a laissé une fille qui sera un jour la vicomtesse de Polastron, le grand amour de Charles X. Thoriba voit souvent Aurore de Saxe qui vient de se remarier avec Dupin, encore un veuf âgé, encore un fermier général. Les deux jeunes femmes n’ont que quelques années de différences. Elles chahutent ensemble et s’appellent pour rire monsieur le marquis et mon cher baron. Aurore a fait de Thoriba un portrait joyeusement railleur : « madame d’Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu’elle fut un peu louche et un peu contrefaite… » Ton de couventines (8). Les deux jeunes femmes donnent bientôt chacune le jour à un premier enfant, Maurice Dupin en janvier 1778 pour Aurore, qui choisit comme on l’a vu Elisabeth Chalut pour marraine, et pour Thoriba un an plus tard Félicité de Lussan.

§

 Une génération s’installe, une autre s’en va. Trois ans après la trahison de Marmontel, Elisabeth est gravement malade. Le 14 octobre 1780, elle rédige son testament d’une écriture tremblée qui traduit son épuisement. Le contenu en est simple. Si on excepte quelques legs à  des domestiques, ses deux frères et son neveu Dejean reçoivent chacun un tiers de ses biens. Ses étoffes, bijoux et dentelles (dont l’inventaire détaillé établi après son décès ravirait un historien du costume) vont aux onze ans de « mademoiselle Lucile (9) ».

Deux jours plus tard celle dont l’influence a permis à un mari et à un frère de devenir fermier général s’éteint place Vendôme. Elle avait demandé à être enterrée le plus simplement possible. Sans être entendue : entre convoi, drapé et cérémonie, ses obsèques en l’église Saint-Roch coûtent plus de quatre mille livres.

1- E/2516f°273 20/9/1775 et Almanach royal
2- MC LIII/526 30/8/1776
3- Bachaumont, « Mémoires secrets », 13 octobre 1777
4-  Il devient fermier général adjoint en 1776 (nomination datée de Versailles, le 20/9/1775, cf. E/2516/f°273, ou lui est appelé Antoine, un autre de ses prénoms) ; l’âge minimum de la fonction étant de vingt-cinq ans, il est né au plus tard en 1751.
5- A la Restauration, Paul retrace sa vie dans une longue lettre à son neveu par alliance Auguste de Montcabrier. Cette lettre, qui doit faire partie des archives familiales du château de Fontbeauzard, est reproduite sur le site geneanet albipsy, au nom de « Paul de Varenchan Saint-Geniès » (avec beaucoup d’erreurs dans la transcription des noms). L’engagement au Royal-Savoie y est cité, pas l’aventure en Egypte, qui provient de  Schlözer « Louis Ernest, duc de Brunsvic et Lunebourg », Gotha 1788, p.194, BNF 8-M-20906, ouvrage très défavorable à Paul (voir plus loin le chapitre « Les neveux terribles) : il « avait servi dans le camp d’Ali Bey et avait parcouru l’Afrique et l’Asie ». Ali Bey est renversé en 1772. Si l’information de Schlözer est exacte, Paul a du alors regagner la France.
6- Archives militaire YB 105 ter, 539, 564, 637 bis et A.N. Y/5119/b 16/7/1784 (dossier très complet sur les causes de l’interdiction de Dejean )
7- MC XVI/807 27/4/1773, XVI/818 (5 actes de février 1776) et Y/13125a 21/2/1773
8- Georges Sand, op.cit. Une note de l’édition de la Pleïade fait par erreur de la comtesse de Lussan la fille d’un fermier général (au lieu de la nièce) et l’appelle Jeanne alors que son acte de baptême lui donne pour prénoms Josèphe Marie Françoise Antoinette Gracia Thoriba.
9- Y/14694c scellées du 16/10/1780 et MC CXVI/524, 17 et 23/10/1780

XII- Des Américains à Passy

L’abbé Jean Chalut, frère de Geoffroy, avait pour compagnon de vie un abbé Arnoux. Les deux hommes habitaient sous le même toit, alternant entre l’hôtel de la place Vendôme et une maison d’été située dans le petit village de Passy. Ils étaient si intimes qu’ils envoyaient fréquemment leur courrier de leur part commune. Très présents dans les milieux littéraires parisiens, ils y avaient pour interlocuteur habituel un troisième abbé, Mably. Ce frère de l’académicien Condillac s’était fait une réputation comme historien et économiste.

En 1777 les deux abbés se découvrent à Passy de nouveaux voisins : les représentants américains, envoyés par les treize colonies pour essayer de convaincre la France de soutenir leur révolte contre l’Angleterre, ont choisi de s’établir dans ce qui reste encore la campagne, à mi-chemin entre Paris et Versailles.

 A leur tête, Benjamin Franklin qui à peine débarqué a cherché à procurer des ressources aux Insurgents en négociant avec la ferme générale la vente du tabac américain. Il lui a suffit de deux mois pour trouver un accord complet sur les volumes et sur les prix. Geoffroy Chalut fait alors parti du comité des caisses, en charge entre autres de l’achat du tabac à l’étranger. Il s’est donc nécessairement intéressé au débat.

 Des contacts directs s’établissent très vite entre l’ambassadeur de la jeune république américaine et le fermier général, les deux abbés jouant les intermédiaires. Le 6 janvier 1778, jour des Rois, Chalut invite à dîner Franklin et deux de ses collaborateurs, Dean et Arthur Lee. On est alors en pleine négociation du traité d’alliance que Louis XVI signera le mois suivant. Nouveau dîner le 1er mars, sur invitation d’Elisabeth. Des liens cordiaux se développent, renforcés par de petites attentions: les deux abbés donnent à Franklin une canne pour ses promenades, Geoffroy Chalut fait débloquer quarante bouteilles de rhum qui lui sont destinées et que les douanes retiennent, par un billet où il indique avec humour « bon sans payer de droits, puisque c’est pour sa santé (1) ».

A peine arrivé, un nouveau représentant américain, John Adams, est pris en charge par les deux abbés qui lui rendent de bon matin une visite de voisinage. Ils découvrent qu’il désire améliorer ses notions très succinctes de français et lui proposent de le guider dans ses choix, lui indiquant quelle grammaire et quels dictionnaires acquérir, quels auteurs lire. Adams est un peu éberlué par les deux personnages et se demande même un moment si ce ne sont pas des agents de la Cour, mais il sait que Chalut est le frère du fermier général et qu’il est en outre chevalier de Malte et chevalier de Saint-Louis. Il est donc prudent de ménager ce septuagénaire, nettement plus âgé que son compagnon Arnoux encore dans les débuts de la cinquantaine. Et quand bien même les abbés seraient chargés de l’espionner ! L’Américain les trouve si sympathiques et cultivés qu’il conclut en lui-même, et reporte le soir dans ses carnets, que de tels espions pourraient faire d’excellents amis (2).

On trouve des traces de cette amitié et même d’une véritable familiarité dans une nouvelle invitation envoyée par l’abbé Chalut à Franklin de la part de son frère en mai 1778.

« Madame de Chalut lui fait mille compliments et la petite Lucile désire sincèrement de l’embrasser quoiqu’elle ne veuille pas être américaine ; mais peut-être changera-t-elle de sentiment, elle vous sait toujours bon gré d’avoir voulu l’acheter. L’abbé Arnoux ici présent vous assure de son attachement respectueux. Monsieur Adams et le cher petit seront s’il vous plait de la partie ».  Le « cher petit » est petit-fils de Franklin qui l’a accompagné à Paris. Et quand l’abbé cite Lucile et ses huit ans, on devine la référence à un mot d’enfant auquel Franklin aura répondu par une taquinerie.  Le dîner a lieu place Vendôme le 19 mai et est suivi d’une séance à l’Opéra où Chalut a sa loge.

Geoffroy Chalut appartient donc à la petite coterie des américanophiles de Paris, ou se retrouvent des grands seigneurs comme La Rochefoucauld, Noailles ou La Fayette et des esprits éminents comme Turgot et Condorcet. Les deux abbés y sont des plus actifs, échangeant sans cesse avec les représentants américains, principalement Adams, ces billets qui tenaient le rôle aujourd’hui dévolu au téléphone et au courriel, multipliant les rencontres où on discute passionnément littérature, économie, sciences politiques. Benjamin Franklin évoquera plus tard plaisamment « l’Académie des Belles Lettres d’Auteuil ».

Au fil des ans les dîners se succèdent. C’est souvent Geoffroy Chalut qui reçoit, à Paris ou à Saint-Cloud. Tout est prétexte : entendre des musiciens italiens, fêter la victoire de Yorktown ou tout simplement le plaisir de se retrouver. Les carnets d’Adams gardent ainsi la trace d’une table de douze convives en novembre 1782 : lui-même, Benjamin Franklin et son petit-fils, l’homme d’affaire Matthew Ridley, Grand (sans doute le banquier chez qui sont déposés les fonds des transactions sur le tabac américain) sa femme et sa nièce, les deux abbés, Geoffroy Chalut, Lucile (« la fille du fermier âgée d’environ 12 ans et qui est je crois une enfant trouvée ») plus un jeune homme qui n’est pas nommé. Une compagnie ou se retrouvent français et américains, ecclésiastiques, diplomates et financiers, vieux messieurs (Franklin et les frères Chalut ont passé soixante-dix ans) et jeunes gens. Derrière eux, jamais cités, une cohorte de valets assure le service. Le ton est gai. Geoffroy fait goûter à l’assistance les qualités de chanteuse de sa pupille. Il est très animé, raconte des histoires et montre des velléités malgré son âge de donner la réplique chantée à Lucile. L’abbé Arnoux taquine un peu Adams sur les succès féminins de son fils. Bref, un agréable moment de détente entre amis (3).

Par les deux abbés, Adams fait la connaissance de Mably, qui prépare un ouvrage sur le système de gouvernement des Etats-Unis. Il lui donne quelques conseils et se verra dédicacer l’œuvre, la dernière de l’auteur qui meurt peu après, laissant Arnoux pour exécuteur testamentaire. Les années passent et le réseau amical s’étend. Abigail, la femme d’Adams, qui a rejoint son époux en France, vient s’y joindre. Thomas Jefferson, nommé ambassadeur en France, est à son tour introduit dans le cercle et, après le départ des Adams, leur donne dans ses lettres des nouvelles des abbés. De son côté Franklin, lui aussi rentré, poursuit avec eux par dessus l’Atlantique des échanges bien dans le style de l’époque. «Il n’y a qu’un peuple vertueux qui soit capable d’être libre » leur écrit-il de Philadelphie en 1787 (4).

Le plus illustre des « Pères fondateurs », Benjamin Franklin, les futurs deuxième et troisième présidents des Etats-Unis, Adams et Jefferson. Les amitiés américaines des Chalut n’avaient rien de médiocre.

1- Sur les échanges entre Franklin et les Chalut, voir « The papers of Benjamin Franklin », Yale University Press, et l’édition sur internet par the Packard Humanities Institute : au total une quarantaine de lettres et billets ont été conservés (à noter qu’une lettre de vœux de bonne année d’Elisabeth à Franklin, vraisemblablement du 1er janvier 1778, est datée par erreur de 1784 dans cette édition).
2- John Adams, Autobiography, 16/4/1778
3- John Adams, id, 12/11/1782
4- Lettre du 17 avril 1787 (en anglais)

XIII- Les neveux terribles

Si les solidarités familiales étaient sous l’Ancien Régime sources d’appuis, elles pouvaient aussi présenter quelques inconvénients quand il s’agissait de pallier les carences d’un membre du clan. De ce point de vue Geoffroy Chalut et Louis Varanchan ont eu à supporter les inconséquences de certains de leurs neveux.

Le plus fantasque est Charles Dejean, le chevalier de Manville, un grand gaillard de près d’un mètre quatre-vingt (cinq pieds six pouces), œil noir et bien fendu, nez aquilin, menton rond creusé d’une fossette (1). Un incorrigible fêtard. On l’a déjà vu émancipé à seize ans, couvert de dettes à dix-huit, la mort de son père venant lui apporter à temps un héritage considérable aussitôt joyeusement entamé. Il  séduit une jeune veuve espagnole habitant Paris, file avec elle vers son pays d’origine où il réussit à convaincre la couronne d’Espagne de le nommer colonel en échange de la levée d’un régiment. La mort de sa maîtresse met un terme à l’équipée (2). Il revient en France dilapider sa fortune. Quand sa tante Elisabeth meurt en lui laissant un petit héritage, une nuée de créanciers se présente : banquier, tailleur, drapier, fournisseur de grains et d’avoine dont les factures datent de trois ans, orfèvre, marchand de vin de champagne et quelques autres (3). Il ne faut pas longtemps pour que les quelques milliers de livres venant d’Elisabeth soient dépensées.

Deux ans plus tard, Dejean se retrouve financièrement aux abois. Pour calmer ses créanciers et trouver de nouveaux préteurs, il a alors l’idée de s’inspirer d’une comédie de Regnard, « Le Légataire universel ».

Le journal de Bachaumont daté de mars 1783 rapporte ainsi l’affaire : « M. de Jean est un petit-maître, un agréable débauché, tel qu’on en trouve parmis nos jeunes gens d’aujourd’hui : il est abymé de dettes et ne sachant de quel bois faire flèche : en attendant les bienfaits de deux oncles fermiers généraux qu’il a, il s’est imaginé de jouer une farce dont il a trouvé le modèle dans le Légataire universel.

Monsieur de Chalut, un de ses oncles, a une campagne à Saint-Cloud, limitrophe de Surene ; pendant cette saison où son oncle n’y va point, M. de Jean ayant arrangé sa comédie avec des libertins comme lui, chacun fait son rôle, les uns de domestiques, les autres de médecins, de garde-malades, un plus hardi, celui du malade même, qui avait fait venir des notaires de Paris par l’entremise de son neveu : ces messieurs arrivés, il dicta un testament, par lequel il léguait deux cent mille livres à M. de Jean. »

Quelques jours plus tard le neveu va trouver un des notaires, lui annonce que l’état de son oncle a encore empiré et lui emprunte la très grosse somme garantie par l’héritage imminent. Le temps passant sans apporter la nouvelle du décès, le notaire finit par se rendre chez Chalut, qu’il a la surprise de trouver en parfaite santé. Après un moment de quiproquo les deux hommes s’expliquent et Dejean est démasqué (4).

Le scandale éclate. Contrairement à ce qu’écrit Bachaumont qui évoque une incarcération immédiate, Dejean y échappe en filant en Hollande. Il trouve à se loger chez de riches bourgeois juifs de La Haye et s’empresse de séduire leur fille. Surpris au moment où il se préparait à l’enlever, il doit regagner la France (5).

L’époque connaissait un moyen bien pratique pour les familles honorables qui devaient calmer un rejeton par trop incontrôlable : demander au Roi une lettre de cachet. Mis au courant des frasques de Dejean, Louis XVI le fait incarcérer à la Bastille en février 1784. Un mois plus tard le prisonnier est transféré aux iles Sainte-Marguerite. Mais il y multiplie les tentatives d’évasion, d’où son retour à la Bastille en 1785. La nouvelle lettre de cachet adressée par le Roi au gouverneur de la prison est ainsi rédigée «  Monsieur de Launay, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous receviez à retenir dans mon château de la Bastille le Sr chevalier de Jean de Manville, au moyen de la pension qui vous sera payée de dix livres par jour sur ses revenus et subsidiairement par sa famille. Sur ce je prie Dieu qu’il vous ait, monsieur de Launay, en Sa Sainte Grâce. Ecrit à Versailles le 3 mars 1785. Louis. » L’ordre royal est complété par une note du baron de Breteuil, secrétaire d’Etat, indiquant que « De la volonté expresse de Sa Majesté, ce prisonnier doit être soigneusement gardé et surveillé  dans le château, où Sa Majesté entend qu’il soit toujours enfermé comme un sujet dangereux et pour causes graves spécialement connues de Sa Majesté. L’intention du Roi est également que ce prisonnier soit porté sur les états sous le nom de Villeman ». La famille peut être tranquille : la brebis galeuse est isolée, et avec l’inversion de Manville en Villeman l’incarcération se fait de manière aussi discrète que possible. En complément une un jugement d’interdiction est prononcé « de l’avis des parents et amis».

Dejean est enfermé dans la tour Bertaudière, puis à partir de juin 1785 au troisième étage de la tour Liberté. Sa cellule est assez spacieuse : un octogone d’environ cinq mètres de diamètre sous six mètres de plafond, éclairé par une fenêtre grillagée, murs chaulés et plancher en brique. Juste au-dessous, dans une cellule identique du second étage, un illustre voisin : le marquis de Sade.

 Les historiens de Sade ont amplement démontré qu’il était possible d’assez bien vivre à la Bastille à condition d’avoir de l’argent. Dejean n’en manque pas. Louis Varanchan, nommé curateur à l’interdiction de son neveu, dépense entre 1784 et 1788 vingt-quatre mille livres pour son entretien. On sait par le registre d’écrou qu’à son retour de Sainte-Marguerite le prisonnier a dans ses poches une tabatière en or et un cachet à ses armes également en or. Il est suivi de deux malles et de deux boîtes d’instruments de musique. Il peut acheter des livres, des partitions de guitare. Ce qui bien entendu ne l’empêche pas comme tout prisonnier de se plaindre. Il prétend dans une lettre être persécuté par Launay, déplore que ses courriers à son oncle restent sans réponse, menace de se trancher la gorge (6).

Mais il n’a pas baissé les bras et n’hésite pas à faire appel du jugement d’interdiction obtenu par sa famille. Sans succès: le Parlement confirme la sentence en février 1786. La seule référence de la comtesse de Sabran à son « malheureux frère » dans sa volumineuse correspondance avec son amant Boufflers est pour se réjouir d’avoir gagné ce procès contre lui (7).

A l’extérieur,  Louis Varanchan essaie de mettre un peu d’ordre dans les comptes de son neveu. On peut remarquer que ce dernier lui a prêté cent mille livres quelques jours avant d’être embastillé. Un moyen de mettre à l’abri une partie de l’argent « emprunté » au notaire? Toujours est-il que l’oncle règle fournisseurs et domestiques, récupère des objets de valeur mis en gage au Mont-de-Piété, et surtout réussit à négocier un pacte avec les créanciers qui contre la garantie d’un paiement partiel renoncent au solde de leurs créances. Quand en novembre 1788 Dejean est libéré, sa situation financière est à peu près assainie (8).

§

Autre neveu, autres ennuis. Paul Varanchan de Saint Giniès, le fils de Joseph François, est un gros garçon courtaud et noiraud (9) En tant que simple adjoint à la ferme de son oncle Chalut il ne participe pas à ses bénéfices et n’est pas non plus rémunéré. En revanche il dépense pour exercer ses fonctions des sommes qu’il estimera par la suite à soixante mille livres sur cinq ans. Investissement en pure perte : en 1780, une réforme de Necker  ramène le nombre des fermiers généraux de cinquante-sept à quarante et celui des adjoints de vingt-quatre à quatre. Paul est écarté, et perd du coup la perspective de succéder à Chalut. Ses affaires allant décidément mal, son épouse Anne Madeleine Mazoyer, la fille d’un négociant lyonnais qu’il a épousé en 1779, obtient en 1782 une séparation de biens qui sera transformée sous la Révolution en divorce (10).

Pour refaire fortune, il se prétend colonel au service d’un prince allemand, Philippe de Schlesvig-Holstein, comte de Limbourg-Styrum et entreprend de lever un régiment à partir de  la Riviera niçoise qui appartient alors au roi de Sardaigne. Son projet est de gagner les Indes avec sa troupe, baptisée la Légion de Limbourg ou le Holstein-Hussard,  pour vendre ses services à un potentat local. L’hiver 82-83 est consacré à ses préparatifs et des naïfs lui achètent même comme il est d’usage des brevets d’officier. Mais l’affaire tourne court, les autorités sardes s’y opposant. Paul doit regagner piteusement la France en mars 1783 pour éviter d’être arrêté. On connaît les détails de l’affaire par la correspondance du ministre de la Marine, le futur maréchal de Castries, qui juge le sieur de Saint-Geniès « un sujet peu dangereux pour l’Etat, mais que sa famille a été très empressée d’expatrier ». Au même moment Dejean est en fuite. Rude hiver pour la descendance de la nourrice royale !

Il reste à Paul la charge de maître d’hôtel de Madame cédée par son père. Mais il pense décidément trouver meilleure occasion de faire fortune avec l’habit militaire. L’Europe est dans une paix précaire menacée par la situation politique dans les Provinces-Unies où les grands notables du parti patriotique s’opposent au stathouder Guillaume d’Orange-Nassau. La France soutient en sous-main les premiers, l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche plus ouvertement le second. Des deux côtés on s’arme. Début 1785 un lieutenant général français, le comte de Maillebois, lève avec l’accord tacite de Louis XVI un corps de trois mille hommes pour le compte des Patriotes (11). Paul est alors à La Haye où le rhingrave de Salm, un des principaux opposants au stathouder, le nomme colonel et le charge de lever un régiment de uhlans.

Suit une ténébreuse affaire : une campagne de la presse patriote  accuse le stathouder de comploter avec le duc Louis Ernest de Brunswick, qui vit en Allemagne à Aix-la-Chapelle,  la livraison de la ville de Maestricht à l’empereur Habsbourg. Plusieurs officiers français au service des Patriotes sont peu après (juillet 1785) arrêtés à Aix. Ils sont soupçonnés d’avoir préparé, à l’instigation de Maillebois et de Salm, une action de commando contre la résidence du duc de Brunswick pour s’emparer de ses papiers secrets. L’homme qui les a vendu a donné le nom de leur chef : Paul Varanchan de Saint-Giniès. Celui-ci a échappé à la rafle et filé à La Haye, mais un mandat est lancé contre lui par la justice d’Aix.

Dans un contexte politique où les troubles des Provinces-Unies peuvent à tout moment déboucher sur un conflit européen, l’affaire fait du bruit. Pour calmer le jeu Paul est discrètement exfiltré sur la France par Maillebois  Il y restera caché jusqu’à ce que l’affaire se conclut pour lui par un non-lieu début 1786.  Il retourne alors aux Pays-Bas mais pas pour longtemps : le conflit larvé tourne à la guerre civile. Paul rend en 1787 la charge de maître d’hôtel de Madame à son père et participe aux combats. Vainement : appuyé par les troupes prussiennes, le stathouder l’emporte facilement. Amsterdam tombe le 3 octobre. Paul n’a plus qu’à regagner son domicile parisien et à chercher le moyen de calmer ses créanciers.

Car il s’est lourdement endetté à l’occasion d’un marché passé avec les états de Hollande par lequel il s’engageait à assurer le transport de troupes vers la colonie de Ceylan. Pour l’honorer, il a fait recruter sept cents matelots à Dunkerque et a commandé six vaisseaux à l’armateur Carrier de Monthieu, un personnage un peu louche qui fournissait à Beaumarchais des bateaux pour ses missions secrètes au début de la guerre d’Indépendance américaine. Pour on ne sait quelle raison Carrier a fait faux bond et Paul s’est retrouvé avec un contrat non respecté et les dépenses sur les bras. D’où un procès aussi long qu’onéreux qui entame encore sa fortune (12).

Pour se refaire, il se lance dans des spéculations hasardeuses et tombe entre des mains d’aigrefins qui le roulent comme au coin d’un bois et achèvent de le ruiner. A la veille de la Révolution, il est aux abois.

§

 Dans ces quelques années qui précèdent le Grand Chambardement, Louis semble être devenu le vrai chef de la famille. C’est à lui que s’adresse tout naturellement la comtesse de Sabran quand elle veut faire libérer des paysans arrêtés pour contrebande par les agents de la ferme « je compte écrire  dès demain une belle épitre  au gros seigneur Varanchan

pour tâcher d’émouvoir sa sensibilité et obtenir leur grâce » indique-t-elle à Boufflers dans une lettre de mai 1787 (à noter le gros seigneur pour Louis, après la grosse Chalut pour Elisabeth : les enfants de la nourrice royale devaient avoir la vieillesse rebondie). La même comtesse lui a emprunté cent mille livres en 1785, qu’elle peine à rembourser. Louis accepte d’étaler les échéances jusqu’en 1796, avec en contrepartie une garantie sur un immeuble.

Chacun fait appel à sa bourse. Dejean d’abord, avec lequel il arrête les comptes de sa curatelle après sa sortie de Bastille en novembre 1788. Le neveu a le culot de contester les dépenses engagées par son oncle pour améliorer son ordinaire en prison : c’est après tout à la demande de sa famille qu’il a été embastillé, il n’a donc pas à en supporter les coûts ! L’affaire se règle par une transaction et Dejean récupère les débris de sa fortune, plus les cent mille livres prêtés (ou confiés) à Louis la veille de son incarcération (13).

Paul, pour sortir de sa situation délicate, signe début 1789 un pacte avec ses créanciers.  Dejean compte parmi ces derniers  pour cent mille livres (tous ces prêts interfamiliaux sont bien compliqués). Le pacte réduit la dette des trois quart et repousse les échéances de remboursement. Cette affaire réglée, Paul part mettre son épée au service de l’impératrice de Russie. L’oncle Louis, bon prince, lui assure une pension annuelle de deux mille livres (dont un quartier est versé à Varsovie en février 1791), complétée par les mille deux cent livres de rente accordées à son épouse séparée qui élève leur fils, le petit Armand Léonce Varanchan de Saint-Geniès (14).

Mais la nièce préférée est manifestement Thoriba, la sœur de Paul , qui habite à Paris rue Saint-Marc avec son mari le comte d’Esparbès de Lussan à qui elle a donné un fils et trois filles. Louis accorde au couple en 1785 un don de cent mille livres (15). Il lui assure par ailleurs une pension de quatre mille livres, dont il utilise une partie pour payer lui-même les frais d’éducation des trois petites filles élevées dans un couvent.

La comtesse de Lussan mène une vie de grande dame de l’époque, entre la cour et sa résidence parisienne.  Bachaumont lui à attribué en mai 1777 dans son journal (à moins que ce soit à l’autre madame d’Esparbès, sa belle-sœur), un charmant poème écrit à l’occasion de la visite privée de l’empereur Joseph II en France. Thoriba continue de percevoir une pension de la couronne au titre des services rendus par sa famille et poursuit une amitié déjà signalée avec Aurore de Saxe.

Sa très jeune belle-fille Louise d’Esparbès brille dans le petit cercle de Trianon. Elle épouse le vicomte de Polastron, frère de la duchesse de Polignac, favorite de Marie-Antoinette, et surtout rend follement amoureux le comte d’Artois, le futur Charles X. La fille aînée de Thoriba, Félicité d’Esparbès, ressemblera beaucoup physiquement en grandissant à cette demi-sœur.

Reste un neveu, Pierre Joseph, le fils de Joseph François et de Jeanne Poullain. Il se fait appeler Beaumanoir et épouse sous ce nom en 1784 Marie Thérèse Grand-Adam, fille du concierge du château de Vihiers en Anjou (le concierge est alors plus qu’un simple portier, celui qui à la garde du château). L’acte de mariage identifie ses parents et qualifie Joseph François Varanchan de capitaine d’infanterie, mention reprise de l’acte de baptême transmis au curé, et non de lieutenant-colonel au service de l’Espagne comme dans les autres documents de l’époque (16). Erreur de copiste ou signe d’une absence de liens récents? On ignore tout des relations qui pouvaient exister entre le nouveau marié et le reste de la famille.

1- signalement d’un laissez-passer du 3/4/1793, F/7/4666
2- T/1439 (succession de madame de Madariaga) et Y/5119/b 16/7/1784 (sentence du Chatelet, interdiction Dejean, dossier très complet sur les frasques reprochées au jeune officier et les moyens de défense qu’il oppose)
3- Y/14694c 16/10/1780
4- Bachaumont, op.cit, mars 1783. L’affaire doit remonter à fin 1782 ou tout début 1783 puisque dans une lettre du 10 janvier 1783 à son ministre un agent des bureaux de la Marine, Sabatier de Carre, présente Dejean comme un aventurier et le dit « recommandé », c’est-à-dire vraisemblablement  dénoncé, par Chalut de Verin. Cf. Paul Balleguy « Un général de l’an II, Charles Sériziat », pièces annexes.
5- Y/5119/b supra
6- Dossier Dejean à la Bastille : Bibliothèque de l’Arsenal, 12454, 12481, 12725
7- X1b 4253 17/2/1786 et « Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers », Plon, 1875.
8- MC LII/628 28/4/1789
9- « C’est un petit homme assez ventru, de 36 à 40 ans, ayant les cheveux bruns, plusieurs déjà grisonnant, la physionomie agréable » d’après une lettre du consul de France à Nice de février 1783, in  Paul Balléguy, op.cit., où une importante annexe est consacrées à l’affaire de la Légion de Limbourg. « Haut de cinq pieds de roi, d’une taille grasse et grosse, ayant le sourcil noir, le visage replet et de grosses jambes » d’après Schlözer, op.cit. L’affaire des papiers du duc de Brunswick est retracée dans cet ouvrage sur une bonne soixantaine de pages.
10- Mariage Lyon Saint-Nizier du 13/4/1779 , séparation de bien  du 7/6/1782, Archives de Paris DC6 25 f°76, et divorce 3 fructidor an II, Archives de  Paris V10E 12. La dot, considérable, fut dissipée par Paul cf. Dalloz, Jurisprudence du XIXème siècle, tome 24, note page 35.
11- Cf. lettre de Buffon à Guéneau du 25 février 1785
12-L’affaire des vaisseaux est sans doute antérieure à celle des papiers du duc de Brunswick. Quand cette dernière se déclanche, Paul a en effet déjà dépensé sur un projet plus de 300.000 livres (Schlözer, op.cit.). La même somme est présente dans ses comptes en 1789 à titre de créance sur un gouvernement étranger (MC X/780).
13- idem note 8
14-MC LXXXVI/883 7/11/1792
15- LII/594
16- Registre de l’église Notre Dame de Vihiers 25/5/1784

XIV- Chalut et les Deville

Chalut doit supporter tout le poids de sa charge de fermier général depuis que son neveu Paul Varanchan de Saint-Giniès n’y est plus adjoint. Cumulé avec ses offices de cour, cela est lourd pour un homme allant sur ses quatre-vingt ans, même assisté par un bon secrétaire et une cascade de commis. Il cède son office de lecteur du Roi et en reçoit  l’honorariat. Il n’en reste pas moins conseiller secrétaire du Roi,maître d’hôtel ordinaire de la Reine et trésorier de Madame .

La réforme de Necker avait réduit considérablement le nombre d’adjoints. Elle ne les avait pas totalement supprimés. En 1785, Chalut obtient l’agrément du Roi pour associer à sa ferme un garçon qu’il a remarqué, Nicolas Deville. Il a trente-trois ans et a fait carrière dans l’administration royale comme premier secrétaire aux Affaires étrangères, où il a été le collaborateur direct du ministre Vergennes. Son père est un ancien commissaire des guerres que Chalut a pu connaître quand il finançait les armées.

Pourquoi n’a-t-il pas repris Paul, dès lors qu’il était de nouveau autorisé à avoir un adjoint ? Le choix de Deville semble marquer sinon une rupture, au moins un éloignement d’avec les Varanchan : la mort d’Elisabeth,  l’affaire Dejean et peut-être les inconséquences de Paul ont pu distendre des liens si étroits quelques années plus tôt. En tout cas Chalut semble avoir trouvé en Deville ce fils de substitution que les neveux de sa femme n’ont pas su devenir. En novembre 1785, il fait sortir Lucile du couvent où elle est élevée depuis quelques années comme toutes les adolescentes de bonne famille, pour la marier à son nouvel adjoint qu’il considère dés lors comme un gendre. Vergennes compte parmi les témoins. La dot consentie  par Chalut à sa pupille est véritablement princière : trois cent mille livres.  Le jeune couple aura en outre ses appartements particuliers dans l’hôtel de la place Vendôme et à Saint-Cloud.

Voila Marie-Catherine Desroches, l’ancienne enfant trouvée, devenue à seize ans madame Deville et une des femmes en vue de Paris. Elle a à l’Opéra une loge qu’elle partage avec la duchesse de Châtillon et l’ambassadeur du Portugal (1). Chalut décide qu’il est temps de lui transmettre l’héritage que son épouse lui a laissé : ses bijoux et ses dentelles, estimés à cent mille écus, le triple en livres, si on en croit l’échotier Bachaumont, où beaucoup plus modestement à dix mille livres suivant une autre source qui paraît plus proche de l’inventaire après décès des biens d’Elisabeth (2). Toujours est-il que Lucile décide de ne pas garder le legs pour elle et de le consacrer à une fondation consacrée à doter chaque année deux filles recueillies comme elle naguère aux Enfants Trouvés. On imagine la scène d’émotion familiale qu’a du déclencher cette décision généreuse, à une époque où Rousseau avait mis à la mode la larme à l’œil vertueuse.

Comme pour renforcer encore ses liens avec Chalut, Nicolas Deville « se fait du Bugey » en y achetant un domaine de dix mille livres. Et à l’été 1786, sa jeune épouse commence à attendre son premier enfant.

A la fin de ce même été, Chalut doit se résigner à louer son cher pavillon de Saint-Cloud. Non pour des raisons d’argent, mais comment résister au désir d’une princesse royale ? La reine Marie-Antoinette a acheté à trois pas de là le château de Saint-Cloud au duc d’Orléans. Elle s’entend fort bien avec sa belle-sœur la comtesse d’Artois qui partage ses goûts pour des résidences moins écrasantes que Versailles. La comtesse découvre le pavillon qui lui parait idéal pour en faire son Petit Trianon personnel. Chalut traine un peu les pieds mais doit bien finir par acquiescer. Il loue « à Monseigneur comte d’Artois, frère du Roi, et Madame comtesse d’Artois » le 22 août 1786 pour dix-huit mille livres par an l’ancienne Maison de l’Electeur et une maison voisine avec tout leurs meubles qu’il prend la précaution de faire numéroter spécialement, ce qui permet aujourd’hui d’en identifier parfois un dans une salle de vente (3).

Heureusement pour lui Chalut avait continué à investir à Saint-Cloud, s’y rendant acquéreur des droits de péage du pont sur la Seine mais surtout y achetant plusieurs maisons et leurs dépendances. Son but avoué était de posséder toutes celles situées sur la crête qui domine la Seine pour y constituer une immense terrasse, sans doute dans le goût de celle de Saint-Germain-en-Laye. Au moment ou la Maison de l’Electeur passe à la comtesse d’Artois, il ne lui manquait plus qu’une acquisition à réaliser pour finaliser ce projet. Il choisit de transférer sa résidence de campagne dans une de ces propriétés, la maison Mocquet, où les Deville ont bien entendu leur appartement. A la même époque Chalut cesse d’être locataire de l’hôtel de la place Vendôme pour en devenir propriétaire. Il l’achète quatre cent mille livres à la marquise de Béthune, Deville servant de prête-nom à l’opération (4).

Le 21 mars 1787, Lucile accouche d’un fils qui reçoit les prénoms de Geoffroy Charles. Voilà Chalut quasi grand-père.

Mais il sent approcher le terme. Le 3 février 1787, il rédige son testament. Son seul frère survivant, l’abbé Chalut, se voit accorder douze mille livres de rente, ce qui est plus que confortable. Divers cousins éloignés reçoivent chacun quelques milliers de livres. Ne sont oubliés ni les collaborateurs, ni les domestiques, ni les pauvres de Paris qui reçoivent cent mille livres. Pour tout le reste, plusieurs millions de livres, Nicolas Deville est légataire universel. Les Varanchan, beaux-frères ou neveux, ne sont même pas cités. Le 13, le testament est déposé sous pli fermé chez un notaire, avec interdiction d’ouverture avant le décès (5).

Les semaines passent. Geoffroy Chalut décline. Il doit commencer à radoter : on nous le décrit faisant copier et recopier sans cesse un drame écrit par lui, peut-être sa tragédie de l’amiral Byng. Le 21 août, il est à Saint-Cloud avec les Deville. Son état est devenu si inquiétant que ses amis en sont prévenus. Il meurt au matin du 22, en présence de l’abbé Chalut, de son cousin le chevalier de Saint-Didier, de son avocat de Bonnières, de Deville et d’une vingtaine d’autres personnes. En fin de matinée, Deville regagne Paris pour les formalités. Il croise sur le Cours-la-Reine Thoriba de Lussan qu’il informe, est rejoint place Vendôme par Joseph-François Varanchan qui se rendra à Saint-Cloud dans la journée. Deville sera accusé par la suite d’avoir dans les moments suivant la mort détourné certains papiers et  laissé des domestiques complices s’approprier des objets de valeur. Il le niera toujours et affirmera n’avoir découvert sa situation de légataire universel qu’à l’ouverture du testament. Toujours est-il que les obsèques ont lieu le lendemain 23 août, en présence de Deville, des abbés Chalut et Arnoux et de quelques proches.

Des scellées sont posées place Vendôme et à Saint-Cloud, mais l’appartement du Grand Commun à Versailles est oublié. Joseph François est très présent et signe les procès-verbaux qui sont établis. Il a du être particulièrement déçu à l’ouverture du testament, tout comme Louis qui malade et alité fait venir un commissaire pour émettre des réserves, tant en son nom qu’en celui de Dejean toujours embastillé. Mais c’est du côté de la parentèle Chalut que vont naître les plus grosses difficultés.

En effet, si l’abbé paraît se contenter de sa pension, une dizaine de cousins éloignés, au plus près issus de germains, se prétendent lésés et accusent les Deville de captation d’héritage. Six d’entre eux engagent une action, finalement poursuivie seulement par deux demoiselles, les sœurs Robas. Y sont portées les accusations les plus viles, Nicolas étant accusé d’abus de faiblesse et de vol, et Lucile d’avoir couché avec Chalut pour en hériter. Les auteurs de ces calomnies seront condamnées à des dommages et intérêts et les sœurs Robas perdront toutes les procédures engagées, malgré l’appui d’avocats de renom comme Desèze et Tronchet, les futurs défenseurs de Louis XVI (6). Victoire à la Pyrrhus pour les Deville : la Révolution est déjà en route.

1- Yves Durand, op.cit. p.573
2- Bachaumont, op.cit, 2 février 1786 ; Un factum de 1790 (BNF 4FM32608) évoque un legs de 10.000 livres
3- P.Cornu, op.cit.
4- MC LXXI/76  14/4/1787 (deux actes)
5- MC LIII/ 615  13/2/1787
6- De nombreuses pièces sur ce procès à la BNF : factum Robaz 4-FM-27864bis et F-14354, factum Deville 4-FM-32608, procès cité en FZ-2524 ; par ailleurs voir également Archives Yvelines 4Q94. Ces documents donnent de nombreux renseignements sur l’attitude des différents protagonistes dans les jours qui ont précédé et suivi le décès de Chalut.

 

XV- Fin de partie

 Le 22 août 1787, jour de la mort de Chalut, une de ces émotions populaires qui tendent à se multiplier à Paris rassemble douze cent personnes dans le quartier Saint-Honoré.  Les autorités rétablissent rapidement l’ordre. Trois jeunes gens qui n’ont pas couru assez vite sont arrêtés. L’un d’eux est « gagne deniers commissionnaire », c’est-à-dire qu’il fait profession de porter des messages. Il dit avoir dix-sept ans et se nommer Nicolas Varanchant (1). Le nom est assez rare pour que soit fait le rapprochement avec le Nicolas Varanchant qui quelques années plus tard revendiquera une part de l’héritage de Louis présenté comme son père naturel.

L’émeute du 22 août n’est qu’un des exemples des troubles qui gagnent le royaume. Le système est à bout de souffle, la Cour de plus en plus critiquée. La Ferme a beau faire rentrer assez efficacement l’impôt, la conjonction des dépenses improductives, du poids de la dette et de l’incapacité de Louis XVI à soutenir une politique cohérente et suivie de réformes conduit le pays à la faillite. En dernier recours les Etats généraux sont convoqués à Versailles en mai 1789. S’ouvre alors un processus qui aboutit en quelques mois à l’effondrement de l’Ancien Régime. L’année 1789 n’est pas terminée que la réalité du pouvoir est déjà passée du monarque à l’Assemblée. Quelques personnalités refusent ces changements et émigrent : à leur tête le comte d’Artois, vite rejoint par sa maîtresse madame de Polastron, la belle-fille de Thoriba. Mais à ce premier stade de la Révolution, rares sont ceux qui imaginent les dérapages sanglants des années qui viennent. L’optimisme, voire l’enthousiasme,  prévalent généralement..

C’est donc vraisemblablement sans crainte particulière de voir ses dispositions troublées par les événements politiques que Louis Varanchan rédige son testament le 17 juin 1789, le jour même où à Versailles le Tiers s’autoproclame Assemblée Nationale (2).

Le texte de ce testament est plein d’enseignement sur la personnalité de son auteur et sur ses rapports avec sa famille. En tête, la rituelle invocation à la Trinité, mais les formules pieuses s’arrêtent à ce minimum incompressible. Ni don au clergé ni messe demandée. Les prières pour le repos de l’âme seront faîte s’ils le désirent par les pauvres du quartier qui reçoivent trois mille livres, distribuées non par le curé de la paroisse mais par les administrateurs de la Société philanthropique. Cette œuvre charitable est une création de Savalette de Langes, encore un financier, adhérent de la loge maçonnique des Amis Réunis qui compte dans ses rangs plusieurs fermiers généraux. Tout cela conforte l’image que donnait déjà le contenu de la bibliothèque, celle d’un Louis Varanchan libre penseur, tout au plus déiste et peut-être maçon lui-même : la recherche sur ce dernier point reste à entreprendre.

Les pauvres (assez chichement) servis, les dispositions suivantes concernent très classiquement des dons aux collaborateurs et aux domestiques. Seuls les Renaud n’ont rien, Louis a déjà donné ! Pour la famille, il a retenu une approche assez étonnante. Ses héritiers naturels seraient  faute d’enfant légitime son frère Joseph François et Dejean comme représentant de sa mère Victoire, la seule sœur à avoir laissé un enfant survivant. Pourtant ceux-là n’ont qu’une portion congrue. Joseph François se voit remettre ses dettes à son frère : on en ignore le montant, mais leur première estimation avant inventaire à l’ouverture de la succession ne sera que de quinze mille livres. Dejean reçoit trois mille livres de rente, toutes précautions étant prises pour en interdire la saisie par ses créanciers (c’est d’ailleurs plutôt généreux quand on pense que quelques semaines plus tôt il chicanait son oncle sur les comptes de son interdiction). Paul a l’usufruit de cent vingt mille livres, mais ne peut toucher au capital: il est destinée à son fils mineur Armand Léonce qui en héritera à son décès. Même chose pour Thoriba : elle n’a que l’usufruit du quart de l’héritage. Ce sont ses quatre enfants en bas âge, les petits d’Esparbès de Lussan, qui sont légataires universels.

La génération des petits-neveux est donc privilégiée par rapport au frère et aux neveux. Tout est fait pour que ces derniers disposent de revenus mais ne puissent rien aliéner. Et on retrouve cette inusuelle manière dans le codicille du 1er juillet qui complète le testament. Le jeune collégien Louis Montfort, le fils né des amours de mademoiselle Gérard, reçoit un legs assez considérable, cinquante deux mille livres. Mais là encore, il ne bénéficie que de l’usufruit, la nue-propriété étant destiné à ses enfants à naître (en légitime mariage, est-il précisé!) Des enfants qu’il faudra attendre un peu : Montfort va avoir quatorze ans.

Le testament est l’occasion pour Varanchan de signaler que ses biens  immobiliers se limitent à sa maison de la Chaussée d’Antin, et que sa fortune est principalement mobilière. Il complète en effet les revenus de son activité à la Ferme en agissant en banquier privé, prêtant à des particuliers de grosses sommes contre intérêts ou constitution de rente à son profit. Une stratégie de placement très différente de celle de Chalut, qui investissait prioritairement en terrains.

Un deuxième codicille du 11 mai 1791n’apporte au testament que des modifications de détail. Mais pendant ce temps, les événements ont marché. La famille royale ramenée de force à Paris réduit son train de vie. De nombreuses charges de Cour sont supprimées. Le comte de Provence intègre la Maison de son épouse dans la sienne, ce qui fait disparaître l’office de maître d’hôtel de Madame exercée par Joseph François. Il est indemnisé par une rente annuelle viagère de 5321 livres, dont la pérennité est bien aléatoire vues les circonstances. Et l’histoire s’accélère : Mesdames Victoire et Adélaïde, les deux dernières  filles de Louis XV, souhaitent à leur tour émigrer et prennent le prétexte d’un voyage à Rome. Pour financer ce départ, Louis, pourtant le seul de la fratrie à ne pas avoir servi personnellement un membre de la famille royale,  avance à Madame Adélaïde deux cent mille livres (3). Les vieilles demoiselles réussiront, non sans quelques difficultés, à passer la frontière en mars 1791.

Ce même mois, l’Assemblée Nationale vote la suppression de la Ferme générale. C’est la fin d’un monde, mais la Compagnie réagit avec sang-froid. Elle forme une commission chargée d’arrêter ses comptes avec l’Etat. Le travail est immense et supposera beaucoup de temps, malgré les impatiences révolutionnaires.

A la mi-juin, le Roi tente de retrouver sa liberté mais est repris à Varennes. Du coup, les jeux sont faits et le trône est perdu. Les journées révolutionnaires se succèdent. La dictature des sections fait peser sur Paris le malaise et la peur. L’émigration reprend et divise les familles. Thoriba va s’installer à  Montpellier début 1791 (4) puis passe la frontière. Le comte de Lussan son mari reste en revanche à Paris. Désaccord ou partage des rôles pour éviter la saisie des biens qui menace les émigrés?

 Face à la montée des périls, l’attitude de Louis Varanchan paraît inexplicable : outre son prêt à Madame Adélaïde, il n’a jamais autant avancé d’argent à des grands seigneurs que dans les années 1790-1792. On trouve parmi ses débiteurs la duchesse d’Aiguillon, les ducs d’Uzès et de La Vauguyon. La plupart des intéressés vont émigrer, ou sont déjà à l’étranger comme La Vauguyon, sorti de France dès 1789, qui emprunte de Madrid cent cinquante mille livres. Volonté d’aider d’anciennes relations en difficulté ? Hostilité à la Révolution ? Pari financier sur un retournement de situation ? Indifférence aux risques d’un homme qui sent sa fin prochaine ? Quelles qu’en soient les raisons, Louis Varanchan apparaît dans ces mois cruciaux comme un des banquiers de l’émigration (5). Ce qui ne l’empêche pas de se mettre sur le tard à investir dans la pierre: en janvier 1792 il achète quatre maisons proches de la sienne dans le quartier Chaussée d’Antin (6).

A l’opposé de cette attitude, Nicolas Deville a choisi de désinvestir. Il dispose des biens immenses de Chalut, malgré la guérilla juridique menée par les sœurs Robas qui ne se résignent pas à perdre tous leurs procès et relancent sans cesse de nouvelles procédures.

Pour se procurer des liquidités, il loue ou vend une partie des terres de Saint-Cloud. Parallèlement il ne garde aussi pour lui qu’une partie de l’hôtel de la place Vendôme. Dès 1787 il y avait loué un appartement au compositeur Puccinni. Il prend dans les années suivantes de nouveaux locataires, et parmi eux le ministre de la guerre Duportail. Après le décès de l’abbé Chalut fin 1791 (immédiatement suivi comme il se doit par une revendication d’héritage par la demoiselle Robas), il accorde un bail à vie à l’abbé Arnoux qui n’est plus logé par son vieil ami.

Dans la partie de l’hôtel conservée par Deville, la famille s’étend. Lucile accouche d’un garçon pratiquement tous les ans,  quatre naissances place Vendôme en 1787, 1789, 1790 et 1791, une cinquième à Saint-Cloud en 1792.

Sur le plan politique, cette année 1792 s’ouvre par le décret confisquant les biens des émigrés (heureusement pour les Lussan le comte est à Paris !), se poursuit en avril par la déclaration de guerre aux Autrichiens vite alliés aux Prussiens, en juin par une première invasion des Tuileries, en août par leur prise d’assaut et par l’arrestation de la famille royale, en septembre par les massacres de prisonniers, la victoire de Valmy et la proclamation de la République.

Dans ce tohu-bohu les anciens fermiers poursuivent imperturbablement l’arrêté de leurs comptes. Mais la tâche est immense : plus de cent quatre-vingt mille pièces justificatives à traiter. Et ils sont poursuivis par la vindicte des milieux révolutionnaires, qui très classiquement orientent contre ces percepteurs d’impôt les rancœurs populaires. Vexations, visites domiciliaires et parfois arrestations se multiplient.

Louis Varanchan s’échappe juste avant que le piège ne se referme : il meurt de mort naturelle en son domicile de la Chaussée d’Antin le 7 novembre 1792. Un mois plus tard s’ouvre devant la Convention le procès de Louis Capet.

1- Y/ 11431 22/8/1787
2 et 3- MC LXXXVI/883 7/11/1792  Testaments et inventaire après décès de Louis Varanchan
4- MC X/791
5- Idem notes 2 et 3
6- MC LXXXVI/878 31/1/1792

 

XVI La Carmagnole

« Vive le son du canon ». L’armée est un refuge quand retentit dans les rues la Carmagnole.

Dejean a repris du service comme capitaine de hussard et guerroie à la frontière nord (1). A la nouvelle de la mort de son oncle il obtient une permission et accourt à Paris pour participer à l’inventaire de la succession. Joseph François s’est engagé dans la légion de sa section, les Marseillais. Comme il a autour de soixante-dix ans, il a été affecté au bataillon des vétérans de Paris. Ce qui ne l’a pas empêché de s’écarter des tumultes de la capitale : fin 1792 il est à Berre et y loge chez un cousin. Il rentrera à Paris un peu plus tard (2).

D’autres membres de la famille sont sous les armes. Pierre Joseph Beaumanoir prend du service à Angers en 1790 comme capitaine commandant l’artillerie de la garde nationale, puis comme officier de hussard. Il est blessé dès le début de l’insurrection vendéenne, participe à la défense d’Angers assiégé par les Blancs et contribue ensuite à l’écrasement du soulèvement et à la répression qui suit (3).

Le jeune Alphonse Louis Montfort, âgé seulement de dix-sept ans, obtient son émancipation et s’engage comme volontaire dans un bataillon de canonniers (4). Autre canonnier dans un régiment d’infanterie parti aux frontières, ce Nicolas Varanchant qui en juin 1793 revendique la part échue de la pension de quatre cent livres que lui faisait Louis et la part des biens qui pourraient lui revenir « comme étant son fils illégitime » (5).

Louis hors d’atteinte, les Varanchan aux armées, Deville reste seul en première ligne.  Peut-être pour éviter les visites domiciliaires, il loue une grande partie de l’hôtel de la place Vendôme (rebaptisée sans poésie place des Piques) au nouveau ministre de la guerre Bouchotte, un montagnard bon teint.

Mais sa situation est de plus en plus difficile. En septembre 1793, dans une énième instance relative à l’héritage Chalut, il est violemment pris à partie par le président jacobin du tribunal uniquement parce qu’il est un ancien fermier général (6). Il est aussi l’objet d’un chantage d’un des cousins de Chalut écarté de la succession, Colliex, qui après avoir vainement tenté de lui soutirer de l’argent le dénonce comme ami de suspects et coupable de complots.

Dénonciation bien inutile : la liquidation des fermiers généraux est déjà décidée. Fin novembre 1793 dix-neuf d’entre eux sont conduits à la prison de Port-Libre (ci-devant Port-Royal). Deville et d’autres les rejoignent dans les jours qui suivent. Tous sont transférés le mois suivant à l’ancien hôtel de la Ferme pour y achever en détention l’arrêté de leurs comptes. En y travaillant d’arrache-pied ils aboutissent fin janvier 1794 : loin d’avoir détourné des fonds comme on en l’accuse, la Ferme est créancière de l’Etat pour plus de vingt et un million de livres, somme que par prudence les fermiers acceptent de ramener à dix millions.

Mais  la réalité des chiffres importe peu à la Convention qui a déjà décrété la mise sous séquestre des biens des fermiers généraux. Des scellés sont posés place des Piques. Lucile, de nouveau enceinte, doit se réfugier dans quelques pièces avec ses cinq jeunes fils et ses trois dernières domestiques. Elle y est si à l’étroit qu’elle demande et obtient la levée des scellés sur une pièce supplémentaire. Elle accouche début mai 1794 d’une petite Rose, sa première fille. Quelques jours plus tard les fermiers généraux sont transférés à la Conciergerie, jugés sommairement, condamnés à mort et exécutés le soir même. Ils sont vingt-huit à passer successivement sous la guillotine. Parmi eux le grand savant Lavoisier et Nicolas Deville, quarante-deux ans (7).

Le lendemain la citoyenne Robert, fidèle femme de chambre de Lucile qu’elle sert depuis les jours heureux des débuts de son mariage, écrit laborieusement au Comité de Sureté générale une lettre pleine de fautes d’orthographe. Elle y supplie que soit différée la saisie immédiate des biens du condamné: sa veuve, au septième jour de ses couches, ignore encore la mort de son mari et n’en supporterait pas le choc. Un délai est accordé mais au mois d’août la famille doit quitter la place des Piques pour un appartement loué rue Caumartin.

Il n’y a plus de Cour, il n’y a plus de Ferme, et surtout un certain art de vivre a disparu.
L’histoire est terminée

1- Archives de l’armée de terre, 2YB929
2- LXXXVI/883 7/11/1792, pièce annexe
3- LH 2674/70
4- LXXXVI/883 supra, pièce annexe et LXXXVI/889 13 brumaire an II.
5- MC LXXXVI/887 18/6/1793
6- La Palus « Observations d’un patriote sur ce qu’il a entendu au tribunal du deuxième arrondissement »  Paris, 1793
7- Deville écrit à Lucile une lettre d’adieu publiée dans Joubert, « Les fermiers généraux sous la Terreur », Paris 1869.

 

XVII- Post-scriptum

Il ne reste plus qu’à évoquer rapidement le destin des hommes et la destinée des fortunes, ou au moins de ce qu’il en subsiste.

Adieu Lucile. Les actes ne font plus état que de la citoyenne Marie Catherine Desroches, veuve du condamné Deville. Une veuve ruinée et mère de six enfants. Elle a vingt-cinq ans et va faire montre d’un courage et d’une opiniâtreté peu ordinaires. Inlassablement elle rédige lettres et requêtes, d’une petite écriture régulière, pour préserver au mieux sa famille et récupérer quelques biens. Heureusement pour elle les fermiers sont réhabilités après Thermidor, même s’il faut attendre juin 1795 pour que leurs avoirs personnels soient restitués à leurs héritiers. Avant cette date Marie Catherine avait déjà obtenu la levée des scellés sur une des maisons de Saint-Cloud et qu’on lui rende son cher piano-forte. Après, il faut se battre sans relâche pour récupérer le maximum de ce qui a été confisqué. Elle retrouve Saint-Cloud, la place Vendôme, mais pas les tableaux que Deville avait caché à Versailles et qui ont été vendus à l’encan. Elle remporte aussi de minuscules victoires, comme ces deux cent soixante quatorze bouteilles de vin qui avaient été détournées et qui lui sont restituées (1).

L’hôtel de la place Vendôme est loué en 1799 au département de la Seine qui en fait la résidence du préfet. Il sera finalement vendu en 1827. A cette date les enfants Deville ont grandi et entamé des carrières honorables. L’un d’eux deviendra un archéologue de renom et ne mourra qu’en 1875.

Côté Varanchan, la succession de Louis est d’abord placée sous séquestre comme ayant appartenu à un fermier général. Joseph François Varanchan et Dejean, qui ne signent plus de Saint-Giniès ni de Manville, réussissent un assez joli coup en obtenant d’échanger  l’argenterie contre sa valeur à l’inventaire, plus de dix mille livres. Ils paient rubis sur l’ongle…en assignats, autant dire en monnaie de singe. Puis Dejean rejoint son régiment. Joseph François est encore vivant en octobre 1795, Dejean dix ans plus tard (2).

Paul Varanchan de Saint-Giniès  raconte dans une lettre datant du début de la Restauration qu’il a quitté l’armée russe pour servir les princes, participé aux réseaux contre-révolutionnaires de l’anglais Wickham puis attendu la chute de l’Empire pour rentrer en France.

Son demi-frère Beaumanoir participe aux dernières campagnes de l’Empire puis se rallie à Louis XVIII qui le fait chevalier de la Légion d’honneur. Ce n’est qu’en 1829, à la veille de prendre sa retraite, qu’il prend comme nom complet Varanchan de Beaumanoir. Il meurt à Vincennes en 1840, laissant un fils unique dont la descendance se poursuit jusqu’à nos jours.

Thoriba meurt en émigration, comme meurt aussi sa belle-fille la vicomtesse de Polastron, laissant le futur Charles X inconsolable. Le comte de Lussan, mari de l’une et père de l’autre, est interné comme suspect pendant la Terreur. On lui reproche le départ à l’étranger de son épouse mais il s’en défend en déclarant ne pas être responsable d’une femme dont il a pris la précaution de divorcer (3) et s’être toujours conduit en bon citoyen. Il est libéré après Thermidor. Ses quatre enfants, les petits d’Esparbès de Lussan, ne récupéreront que des miettes de la succession de Louis, au terme d’une cascade de procès entre les différents légataires (4). Armand Léonce Varanchan de Saint-Geniès, le fils de Paul,  plaide encore contre eux en 1830. Thoriba est elle aussi souche d’une très nombreuse descendance, où s’illustrent Camille et Madeleine d’Ayguevives, les fameuses « Petites filles modèles »de la comtesse de Ségur.
Pour finir par la littérature, l’abbé Arnoux publie les œuvres complètes de Mably et vient les présenter à la Convention en demandant sans succès le Panthéon pour l’auteur. Marmontel survit à la Révolution et meurt en 1799. La comtesse de Sabran finit par épouser en émigration son cher Boufflers qui rentre en France sous le Consulat et retrouve son fauteuil à l’Académie. Et la charmante Aurore de Saxe, sous le nom de madame Dupin, consacre ses vieux jours à l’éducation de sa petite-fille Aurore qui ne se fait pas encore appeler George Sand.

1- Archives Yvelines 4Q94. Dossier très riche sur l’arrestation de Deville, le sort de ses biens, le procès Robaz, etc.. A noter que Deville ayant été porté par erreur sur la liste des émigrés malgré son exécution, sa veuve devra agir pour l’en faire radier.
2- Joseph-François solde un achat immobilier le 26 vendémiaire an IV (cf. LXXXVI/878). On a des actes de Dejean jusqu’en 1805. La dernière trace indirecte est la mention « fait expédition pour Mr Dejean  le 20 février 1812 » portée en marge du testament de Louis Varanchan (MC LXXXVI/883)
3- F/7/4774/27 et Archives Paris V 10 E 8, divorce du 24 Pluviose an II
4- Pour les procès liés à la succession de Louis Varanchan : Justice de paix 1er arrondissement 22 Prairial an IX,3 et 20 Vendémiaire et 30 Brumaire an XI, 15 Prairial an XIII (aux Archives de Paris série U1),  Cour de Paris,  2/8/1809, 7/7/1820, 20/4/1822, 31/3/1830, Cour de Cassation 5/7/1821 et 17/4/1824, etc… Voir en particulier une note au Dalloz « Jurisprudence XIXème  siècle », tome 24, page 35, exposant les complexités d’un de ces litiges sous Cassation  civile 17/4/1824.

 

Principales références

Abréviations :
Joseph Varanchan JV ; Catherine Vignon CV

Joseph François Varanchan JFV ; Louis Varanchan LV ; Elisabeth Varanchan EV ; Henriette Catherine Varanchan HV ; Victoire Varanchan VV ; Geoffroy Chalut GC ;

Paul Varanchan PV ; Pierre Joseph  Beaumanoir PB ; Charles Dejean CDJ ; Thoriba Varanchan TV ; Louis François d’Esparbès de Lussan LFL ;  Nicolas Deville ND ; Catherine Desroches CD ;

Armand Varanchan AV; les enfants d’Esparbès de Lussan  EL ;

Bibliographie
Almanach royal de 1742  à  1789   (sur Gallica)

Armorial de la ville de Marseille (sur Gallica)

Adams (John) « Correspondance »

Alasseur (Philippe) “The Americans at Passy and the Chalut Family Circle » Franklin Gazette Philadelphie 2006

Bachaumont « Mémoires secrets» (sur Gallica)

Ballaguy (Paul) « Un général de l’an II, Charles Sériziat » Lyon, A.Rey, 1913 (à la BNF ; voir pages 244 à 272).

Cafin-Carcy (Odile) « Marie-Madeleine Mercier, nourrice de Louis XV » Perrin 2002

Callewaert (Joseph) « La comtesse de Sabran et le chevalier de Boufflers » Paris 1990

Caraman (duc de) « Notes généalogiques pour servir à l’histoire des fermiers généraux » (les notes sur les Varanchan sont incomplètes et parfois erronées).

Cornu (Paul) « Le château de Béarn à Saint-Cloud » Revue de l’histoire de Versailles , février et mai 1907

Cubières (Michel de) « Voyage à la Bastille fait le 16 juillet 1789 » Paris, 1789 (sur Gallica)

« Don patriotique des fermiers généraux », Paris, anonyme (sur Gallica)

Dalloz « Jurisprudence du XIXème siècle » Tome 24, pages 35 à 37, note sous Cassation civile 27 avril 1824

Deroy (Henri) « Les hôtels du Crédit Foncier » Paris 1952

Durand (Yves) « Les fermiers généraux au XVIIIème siècle »  (l’ouvrage fondamental)

Edwards (JoLynn) « Alexandre Joseph Paillet, expert et marchand de tableaux », Arthéna 1996

Funck-Brentano (Frantz)  « Les lettres de cachet à Paris, suivi d’une liste des prisonniers de la Bastille » Paris 1903

Franklin (Benjamin) “Papers”  Yale university press

Gros ( François Toussaint) “Recueil de pouesiès prouvençalos” Marseille 1734

Gruyer (F-A) “Les portraits de Carmontelle” Chantilly 1902

Hillairet (Jacques) « Dictionnaire historique des rues de Paris »

Joubert (André) « Les fermiers généraux sous la Terreur » Paris 1869

La Palus « Observation d’un patriote sur ce qu’il a entendu au tribunal du deuxième arrondissement» Paris, 1793 (favorable à Deville)

Lavergne (Géraud) « Archives de la famille Grimaldi-Regusse, inventaire » Monaco, 1911

Le Rouge (George Louis) « Détail des nouveaux jardins à la mode » 1777

Luynes (duc de) « Mémoires » (sur Gallica)

Marmontel  « Mémoires »

Perey (Lucien) « Figures du temps passé » Paris 1900 (chapitre sur la jeunesse de madame de Sabran)

Piton (Camille) « Paris sous Louis XV. Rapports des inspecteurs de police au roi »

Paul Poujol de Molliens « Madame de Varanchan, nourrice à la Cour » Revue Généalogie en Yvelines n°47, mars 1999 ( à l’origine de ma recherche sur les Varanchan ; quelques confusions de personnes )

« Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers 1778-1788» (sur Gallica )

George Sand « Histoire de ma vie » Bibliothèque de la Pléiade

Schlözer (Auguste Ludwig von) «  Louis Ernest, duc de Brunswick et Lunebourg » traduction en français de C.Jérôme, Gotha 1788 (à la BNF)

Stryienski (Casimir) «  Le gendre de Louis XV, don Philippe, infant d’Espagne et duc de Parme » C.Lévy 1904

 

Archives nationales
Minutier central des notaires

II/838ter  1/11/1814- Succession LV- EL

VII    27/8/1789- Obligation en faveur de JFV

VII/481 Sursis et obligation -Pacte avec créanciers- LFL, TV.

VIII/1155  Bail place Vendôme GC, EV

VIII/1162  Bail à vie place Vendôme GC, EV

X/780  28/1/1789-  Pacte avec créanciers- PV

X/791  14/4/1791 Pouvoir de TV à LFL

X/1b/4253 17/2/86 Appel de l’interdiction CDJ

XIII/493 Succession LV

XVI/807 27/4/1773 inventaire après décès Dejan

XVIII/903  3/9/1792 Inventaire après décès de l’abbé Jean Chalut

XX/854  11/4/1815 Obligation AV. EL

XXI/647 18 Niv an VII-  Succession LV – CDJ,TV,LFL, EL

XLV/543 1/4/1772 Transfert des droits sur la ferme de LV de Grimaldi à Eyssautier

XLVII/283 5/1/1775 Inventaire après décès de l’abbé François Félix de Chalut

LII/594 29/6/1785 Don de LV à TV et LFL

LII/628  28/4/1789- Liquidation de la tutelle CDJ – LV

LIII/526  30/8/1776- Enfants trouvés. Prise en charge de CD par GC et EV

LIII/572  26/7/1782 Constitution de rente de GC pour CD

LIII/615  13/2/1787- Testament GC- ND

LXXI/76  14/4/1787 Achat place Vendôme par ND (deux actes)- GC

LXXI/76  7/4/1787 Notoriété des héritiers Vergennes- ND

LXXI/82  11/1787 Prêt Vergennes à ND

LXXI/95  11/1/1790- Succession Chalut- Notoriété des héritiers (cousins)

LXXXII   6/5/1781- Rente viagère de LV à Marie Odot

LXXXIII/580  9/7/1776 Transaction Eyssautier-LV. Comptes de la ferme LV

LXXXIII/606  19/9/1781 Vente de la Chaussée d’Antin à LV

LXXXVI/878  31/1/1792  Vente de quatre maisons à LV. JFV, CDJ

LXXXVI/883 7/11/1792-Testaments et inventaire après décès de LV. JFV, PV, TV, EL, CDJ

LXXXVI/885  10/4/1793- Succession LV- Créanciers. Maisons Chaussée d’Antin.

LXXXVI/887  18/6/1793- Succession LV. Procuration donnée par Nicolas Varanchant.

LXXXVI/889 3/11/1793- succession LV- Procuration de Montfort à Gaignié

LXXXVI/939  1 Fruc an XIII- Succession LV- Répartition entre légataires- AV

LXXXVIII/611  16/5/1749 Achat de la Gatine par GC

LXXXVIII/1340  6/8/1816 Successions Polastron et LFE- EL

CV/1396  Rente de LV à la fille Renaut

CV/1403  18/3/1788 Rente de LV aux époux Renaut

CXII       12/9/1751 Mariage GC-EV

CXVI/364  21/7/1751- Rente viagère de GC à son frère Félix

CXVI/364  21/7 et18/8/1751- rente viagère de GC à ses frères Félix et Jean

CXVI/403  1761 constitutions de rente GC

CXVI/524  17/10/1780- testament EV- JFV, LV, CDJ, CD

CXVI/524  23/10/1780 Inventaire EV

CXVI/524  20/11/1780 Garantie de créance JFV, LV, CDJ

Autres documents

AF II 322 23 prai an III Comité de Salut Public CDJ. PB

E/2516 f°273  20/9/1775 PV adjoint à la ferme de GC

E/2525 f°113  31/7/1776 Doazan adjoint à la ferme de LV

F/7/4676  Documents Dejean période révolutionnaire

F/7/4676  13 Ge an II Arrestation du frère de Deville et dénonciation Colliex

F/7/4774/27 dossier 5.  an II-an III  LFL arrêté et relaché – Divorce d’avec TV

F/7/4775/40  17 Ni an III  Déménagement JFV

G/1/6  Actes de société des fermes. GC, LV,ND

G/1/55  remboursement des fonds d’avance 1780. GC, LV

G/1/63  Listes des fermiers généraux, absentéisme des commis LV, GC, ND

LH/2674/70 dossier Légion d’honneur PB

O/1/88 f°339  12/1744 GC trésorier de la Dauphine

O/1/93 f°360  25/12/1749 GC trésorier de la Dauphine

O/1/105 f°670  14/11/1761 Brevet de pension pour Melle de Régusse

O/1/113 f°138  1/4/1768 GC lecteur du Roi

O/1/117 f°653  13/6/1771  Brevet de pension TV

O/1/125 f°253  8/6/1781 GC lecteur honoraire

O/1/656  pension sur le trésor- Melle de Régusse, EV

O/1/678  Pension sur le trésor CDJ

O/1/681  Dossier de pension TV

O/1*/702  pension TV

O/1/3715  pensions EV, HV

O/1/3717 f°106 15/3/1747 Félix Chalut maître d’hôtel de la Reine

O/1/3744  Maisons Dauphin-Dauphines GC

O/1/3745  Maison Dauphine.

R/5/82  Maison de Madame JFV,GC

T/58  Emigrés. Scellés Sabran. LV, CDJ

T/975/1  Papiers Gaucherel. Affaire Millochin. EV, LV

T/1439 papiers de madame de Madariaga. CDJ

T/1618  6 Prai an II- inventaire des papiers de ND- GC, CD, enfants Deville

V/2/43  13/8/1759 GC secrétaire du Roi. Dossier d’enquête

V/2/46  11/9/1787 ND secrétaire du Roi. Dossier d’enquête

V/2/50  ND secrétaire du Roi

V/2/72 f°193  22/8/1759 GC secrétaire du Roi

Y/5119/b 16/7/1784 Interdiction CDJ

Y/11282  22/8/1787 Scellées après décès GC-  JFV, ND

Y /11431 22/8/1787- Arrestation de Nicolas Varanchant

Y/13125a  21/2/1773- Scellés Charles Claude Dejean- CDJ et comtesse de Sabran

Y/14694c 16/10/1780- Scellés EV

Z/1J/930  28/6/1769- Description du fief de la Gatine- GC

Archives de l’Armée de Terre
2YB 658 et 930 CDJ capitaine au 23e chasseurs
2YE 207 et 3YF 58580  Dossiers Beaumanoir

 

Archives de Monaco
Fonds Grimaldi Régusse GR78    JV,HV


Archives des Yvelines
J2378, pièce 34 Fonds Soldini  GC
4Q94  Biens de ND sous la Révolution, séquestre, requêtes de CD, affaire Robaz
Enterrement et mariages à ND de Versailles 3/1/1746, 22/9/1751, 22/12/1753, 29/5/1759 CV, EV, VV, HV

 

Bibliothèque Historique de la Ville deParis
Usuel 4° I 29 « Les lettres de cachet de Paris, suivi d’une liste des prisonniers de la Bastille » Funck-Brentano Paris 1903. Pour l’embastillement de CDJ. (même document à Beaubourg 944.117.FUN )
4931 «La Bastille dévoilée» chez Desenne 1789- pour CDJ.
16333 «  Les fermiers généraux » Capedefigue Paris 1855-  en particulier pour la fin de la ferme et le sort des biens propres.

Bibliothèque de l’Arsenal
12454,12481,12725  CDJ à la Bastille

Bibliothèque Nationale
4-FM-27864bis  Factum Robaz succession Chalut 1789 GC, ND, CD, JFL, TV
4-FM-32608  Factum Deville succession Chalut  1790 GC,CD,ND
F-14354  Factum Robaz succession Chalut  1790 GC,ND
4-FM-28972  1830 Factum AV-  LFL, EL
FZ-2524 Procès Deville-Robas 1793  ND, GC
8-V36-1701 et 8-V-8201(390) catalogues de la vente de 1777

Institut National de l’Histoire de l’Art
Usuel- Blanc (Charles) Le trésor de la curiosité Paris 1858  Pour la vente Varanchan de1777
Microfiche Yd-125(3)-8 catalogue de la vente de 1777

Musée de Chantilly
Les portraits de GC et EV sont référencés DE CAR 28 et 228

Divers
Real compania de guardas marinas y colegio naval. Catalogo de puebas de caballeros aspirantes . Vol. 1. Instituto historico de marina 1943 (pour la carrière militaire espagnole de J.F.V.)
Lettre de Paul Varanchan à Auguste de Montcabrier, sur le site geneanet albipsy au nom « Paul de Varenchan Saint-Geniès »

Une réponse

  1. Brunetière Henry
    Brunetière Henry à · Répondre

    Bravo pour l’étendue de vos recherches et la qualité de vos articles concernant les CHALUT et DEVILLE. J’ai été d’autant plus intéressé que Rose DEVILLE était la bisaïeule de mon grand père. A ce propos Nicolas a du voir sa fille avant d’être transféré à la conciergerie car il a écrit une lettre à Lucile datée du 16 floréal à ce sujet. Je n’ai pas vu l’original et dispose seulement d’une copie qui avait été faite par mon grand père dont la grand mère était justement Lucile la fille aînée de Rose DEVILLE et Alexandre JOUBERT-BONNAIRE. Le texte en est assez touchant, en tout cas pour moi, et je puis vous le communiquer si vous le souhaitez. Rédigeant pour ma part des courtes et modestes notices sur et pour la famille, je me suis permis de puiser largement dans vos textes en indiquant autant que possible mes sources et en renvoyant à vos articles. Encore merci pour votre travail. Bien cordialement.

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