Jean Foudras ou le goût du secret

FOUDRAS Jean-1

 

Un récent biographe de Fouché, Jean Tulard, a mis en lumière le personnage de Jean Foudras, un des grands policiers du premier Empire et des régimes qui ont suivi. Ce qui aurait sans doute fort déplu à un homme qui a cultivé toute sa vie la discrétion et le secret.

 Ses origines sont assez modestes : un grand-père épicier à Turin, un père qui pratique à Lyon cent petits métiers- domestique, quincailler, épicier, commis- et s’y marie en 1771 avec une faiseuse de bouton déjà enceinte de leur premier enfant. Ils en auront au moins cinq en dix ans.

 Le jeune Jean naît le  17 juin 1776 et est baptisé le même jour en l’église Saint-Nizier de Lyon. Il reçoit dans sa jeunesse assez d’éducation pour savoir couramment  lire et écrire, ce qui n’est pas à l’époque si fréquent dans son milieu. Il a du être mis assez jeune en apprentissage, sans doute chez un chapelier : de nombreux témoignages affirment qu’il a d’abord exercé ce métier.

 Survient la Révolution. Jean Foudras a dix-sept ans quand Lyon se soulève contre la Convention à la fin de 1793. Les royalistes ont pris le contrôle de la ville mais ils sont rapidement écrasés par les armées jacobines. La répression qui suit, particulièrement sanglante, est conduite par un député nommé Joseph Fouché : il a voté la mort de Louis XVI et participe activement à la Terreur mais par la suite s’opposera à Robespierre qu’il contribuera à faire tomber en Thermidor.

 On ne sait pas exactement quand Jean Foudras est monté de Lyon à Paris pour s’engager dans la police. Vraisemblablement autour de 1800. Très au-dessus de lui Fouché est ministre de la Police générale du premier consul Bonaparte puis de l’empereur Napoléon  pratiquement sans interruption de 1799 à 1810.

 Foudras sait se faire apprécier de ses chefs. Le 13 juin 1806 il est promu par décret impérial officier de paix, un grade élevé à l’époque, et affecté à la Préfecture de police. L’inspecteur général Veyrat, un des « grands flics » de Napoléon, l’y remarque et l’attache directement à son service. Il va se spécialiser à ses côtés dans la « haute police », autrement dit le renseignement intérieur et le contrôle des milieux politiques.

 En juin 1810 Fouché est brutalement disgracié par Napoléon pour avoir engagé en sous-main des préliminaires de négociation de paix avec l’Angleterre. L’Empereur le remplace par Savary et nomme  préfet de police Etienne Denis Pasquier, un ancien conseiller au Parlement de Paris qui a évité de peu la guillotine en 1794 et s’est rallié à l’empire.

 Il existe une curieuse version de la chute de Fouché, donnée par Louis Favre, secrétaire de Pasquier, dans un ouvrage tardif (« Le Luxembourg. Récits et confidence sur un vieux palais » 1882) où Foudras tient le rôle principal. Il aurait découvert des liens entre des comploteurs royalistes et son ministre, pris l’initiative de le mettre aux arrêts et d’en prévenir l’Empereur qui l’en aurait félicité avant de chasser le traître. Aucun historien n’a à ma connaissance repris cette fable. Il est en revanche établi que le nouveau préfet de police distingue très rapidement  le jeune officier de paix et s’attache ses services. Commence ainsi entre Pasquier et Foudras une collaboration qui va durer plus de quarante ans.

 

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Voila pour les débuts de sa vie publique, mais que dire de l’homme privé ? Louis Favre lui attribue une vigueur physique et une énergie peu communes, qualités que viennent compléter une grande capacité professionnelle et une discrétion sans faille. Nous n’avons pour compléter cette description qu’un portrait postérieur à 1815, qui montre un visage spirituel, des yeux très noirs et une chevelure bouclée fournie mais déjà blanchie.

 Nous tenons aussi de  Favre que Foudras « avait eu toute sa vie deux passions en apparence incompatible : la police et la pèche à la ligne. Il les conserva jusqu’à la fin. »

 Goûts incompatibles ? Voire. Il faut savoir patienter et guetter puis agir rapidement au moment propice, qu’il s’agisse de ferrer un poisson ou de capter un renseignement. Cette passion pour la pèche à la ligne est d’ailleurs avérée par des documents: il louera à l’année les droits de pèche sur les deux étangs de Ville d’Avray et acquerra  dans sa vieillesse une maison et une barque aux rives du lac d’Enghien.

 Du côté de sa vie affective, on sait qu’il devient en 1805 père d’une petite Rose qu’il reconnaît sans épouser la mère, Marie Laurencienne Voisard. Mais la femme qui comptera le plus dans sa vie est incontestablement Adélaïde Lemaire.

 Adélaïde est née en 1786 d’une famille d’artisans parisiens du quartier Saint-Nicolas-des-Champs. Elle s’amourache d’abord du fils naturel d’un acteur de la Comédie française, Meynier dit Saint-Fal, et l’épouse en 1806 en prétendant avoir le consentement de ses parents, ce qui parait peu sûr puisqu’ils ne sont ni présents ni représentés à l’acte notarié où elle n’apporte pour toute dot que son trousseau. De son côté le marié reçoit de son père une avance d’hoirie qui sert essentiellement à payer ses dettes. Bref le jeune couple est assez désargenté. Deux enfants vont naître mais Adélaïde, sans doute déçue de la vie de bohème, obtient dès 1810 une séparation de corps . Elle trouve une meilleure sécurité en devenant la maîtresse de Foudras et s’installe avec ses enfants dans le logement de fonction de son amant, « au-dessus du bureau des moeurs » précisent perfidement les Mémoires apocryphes de Vidocq. Meynier n’accepte pas cette situation et veut faire du scandale. Selon un pamphlet de l’époque Foudras le fait interner à Bicêtre, le temps de le faire consentir à un  divorce qui sera prononcé en 1814.

 

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 Viennent 1814, la chute de Napoléon et le retour des Bourbon. Pasquier, rallié à Louis XVIII, se débarrasse de Veyrat et fait nommer Foudras  inspecteur général. Le voila dans les sommets de la hiérarchie policière qui ne compte que deux inspecteurs généraux. Il loge à la Préfecture, rue de Jérusalem, d’où il dirige la haute police. Il va y faire merveille dans un contexte particulièrement compliqué.

 Monsieur, frère du Roi et héritier du trône, obtient que soit écarté un Pasquier pas assez souple à son gré. Foudras, privé momentanément de son protecteur, doit naviguer au mieux entre polices parallèles, complots et factions qui pullulent sous le nouveau régime à la recherche de ses équilibres.  Et c’est le coup de tonnerre du retour de l’île d’Elbe. Paris bouillonne, le pouvoir panique. Le 14 mars 1815, Bourrienne est nommé par le Roi préfet de police. Il ordonne aussitôt à Foudras d’arrêter certains suspects, et parmi eux le duc d’Otrante, alias Joseph Fouché, qui est interpellé en pleine rue. Va alors se jouer une scène de vaudeville : Fouché exige de faire vérifier l’ordre d’arrestation, gagne son hôtel accompagné de Foudras et de ses argousins, demande à s’isoler un instant pour satisfaire à un besoin naturel, saute dans le jardin, court jusqu’au mur du fond qu’il escalade pour tomber de l’autre côté dans la propriété de sa voisine la reine Hortense, d’où il disparaît.

 Foudras et ses hommes n’ont rien fait : maladresse, ou art de ménager l’avenir ? Toujours est-il que quelques jours plus tard le Roi et Bourrienne sont en fuite, laissant la préfecture  aux mains de Foudras, tandis que Napoléon rentre aux Tuileries et que Fouché sort de sa cachette pour être nommé ministre de la Police, patron direct de celui qu’il fuyait hier et qu’il confirme sans ambages dans ses fonctions d’inspecteur général.

 

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La situation politique est inextricable en ce drôle de printemps 1815: tout le monde complote, à commencer par Fouché qui ne croit pas à la pérennité du retour de l’Empereur. Au même moment la vie privée de Foudras  ne se simplifie pas: Adelaïde Lemaire lui annonce une naissance  pour l’automne …

 Pasquier ne s’est pas rallié à Napoléon qui l’a interdit de séjour à Paris. Cela ne l’empêche en rien d’y rencontrer Fouché qui veut maintenir par lui un lien avec Louis XVIII. Foudras est bien sûr au courant, comme il sait que peu de monde à Paris mise sur le succès final de Napoléon, parti en Belgique au devant des alliés qui l’ont mis au ban de l’Europe. Suivent au mois de juin Waterloo et quatre jours plus tard l’abdication de l’Empereur. Décision aussitôt regrettée : retiré à la Malmaison, Napoléon espère encore un impossible retournement de situation, ou au moins le transfert du trône à son fils. Pasquier a chargé Foudras de le tenir à l’œil : « il me tenait informé, jour par jour et presque heure par heure, de tout ce qui se passait à la Malmaison, des projets que nourrissait Napoléon, de ses continuelles velléités de tout hasarder pour ressaisir sa puissance, et des intelligences qu’il entretenait dans ce but avec ce qui lui restait de partisans dévoués dans l’armée et dans les Chambres », rapporte-t-il dans ses Mémoires.

 L’ex-empereur doit finalement s’enfuir. Fouché en  profite pour prendre, ou plutôt ramasser, un pouvoir qu’avec la complicité de Talleyrand (« le vice appuyé sur le bras du crime ») il restitue à Louis XVIII en échange d’un maintien dans son ministère. Mais il y est très vite « marqué » par un jeune royaliste aux dents longues, Elie Decazes, nommé en juillet préfet de police, et par Pasquier devenu garde des Sceaux.

 L’homme qui monte est alors Vitrolles, secrétaire d’Etat qui voit quotidiennement le Roi. Pasquier le met en contact avec Foudras qui se voit proposer une mission insolite : espionner non plus un dirigeant déchu, mais son propre ministre, et faire rapport de tous ses faits et gestes. Nous avons la chance de connaître ces comptes-rendus quasi quotidiens entre juillet et septembre 1815 par la publication qui en a été faîte par Eugène Forgues en 1906.

 A travers leur lecture, apparaît la méthode Foudras : recueillir le maximum d’éléments, les évaluer et en faire la synthèse avant d’en rendre compte. Le tout avec une grande économie de moyens, par soucis de discrétion. Il indique ainsi à Vitrolles « je n’ai pu me confier qu’à deux seuls agents, car si j’en mettais un plus grand nombre dans le secret il y aurait trop à craindre qu’on ne nous trahît » (22 juillet), et préfère que ses espions n’identifient pas certains visiteurs de Fouché plutôt que d’être repérés.

 La majeure partie des renseignements lui vient de familiers infidèles ou indiscrets, ou de domestiques gagnés.  «J’ai renoué avec L…, l’un des domestiques de M. le duc d’Otrante, que je connais depuis longtemps et qui a toute confiance en moi. Par ce moyen, j’espère savoir beaucoup de choses qui se passent dans la maison. » Foudras en recueille lui-même directement, soit à des sources dont il entend préserver l’anonymat (« une personne dont on doit être sûre rapporte… »), soit par relations personnelles (« je suis très lié avec madame de La Valette. Cette dame m’a assuré que le duc d’Otrante travaillait pour l’établissement du duc d’Orléans sur le trône »), et bien entendu à travers ses contacts fréquents avec son ministre.

 De toutes ces sources vont sortir, parfois plusieurs fois par jour, des notes claires et précises destinées à Vitrolles et à travers lui à Louis XVIII, qui au-delà de la personne de Fouché nous dessinent cette période troublée.

 En ces premiers jours de la deuxième Restauration le régime est encore très instable. Quelques têtes brûlées rêvent à une impossible république, ou voudraient donner le trône de France à un prince russe (rapport du 17 juillet). L’hypothèse orléaniste est plus sérieuse et agite bien des esprits. Parallèlement, les relations entre les Parisiens et les troupes d’occupation sont parfois tendues, d’ou des heurts signalés par les rapports de Foudras, qui rendent également compte de débuts d’émeutes suscitées par des bonapartistes ou par des ultra royalistes (5 août).

 Même l’effet du prix du pain sur l’opinion retient son attention : il signale dès le 26 juillet que les boulangers vont demander son passage de 11 à 12 sols. Quand la mesure s’applique le 14 août, il note avec satisfaction que « tous les agents de police avaient reçu l’ordre de préparer à l’avance la classe ouvrière à cette augmentation, et l’on s’est fort bien trouvé de cette mesure de précaution ». Sans nous éclairer plus avant sur les modalités de cette « préparation » des milieux populaires…

 Foudras mène à cette époque avec une certaine modération la répression contre les chefs bonapartistes. Si Labédoyère, qui a rallié son régiment à Napoléon au lieu de lui couper la route de Paris, est découvert par sa police, conduit devant une cour martiale et fusillé, Jérôme Bonaparte, quoique localisé, peut quitter sans encombre la capitale. Le premier août, sont arrêtés plusieurs dignitaires des Cent-Jours, que Foudras baptise « les exilés opiniâtres » : ceux-là seraient toujours libres s’ils avaient obtempéré à l’ordre de s’éloigner de Paris, et la police a fermé les yeux plusieurs jours avant d’intervenir. En général, la capitale échappe aux violences qui frappent le midi de la France. « Une sorte de terreur règne à Nîmes, Montpellier, Toulouse, Montauban, etc »souligne une note à Vitrolles, qui conclut prudemment « il est vrai que ces détails sont donnés par des lettres dont les auteurs paraissent un peu bonapartistes ».

 Le principal sujet des rapports reste bien entendu Fouché, régicide en 1793 et ministre du roi en 1815, en charge de la police et espionné par elle. Il est au centre de nouvelles intrigues. Dans Paris occupé par les Alliés, il joue les Anglais et les Autrichiens contre les Prussiens et les Russes. Foudras rend compte de ses contacts réguliers avec Metternich (rapport du 31 juillet) et surtout de ses liaisons constantes avec les principaux dignitaires anglais présents à Paris, dont Wellington et Lord Castlereagh, ministre des Affaires étrangères. Une note du 12 septembre signale que le duc d’Otrante a confié à un de ses proches « que non seulement il pouvait compter sur l’appui des Anglais, mais encore sur la plus forte partie du ministère autrichien ».

 Parallèlement, Fouché développe ses liens avec les orléanistes qui se regroupent autour de La Fayette avec toute la bienveillance anglaise. Le nom de La Fayette est très régulièrement cité par Foudras dans ses listes des visiteurs de la résidence privée du duc d’Otrante.

 Mais les projets de Fouché ne sont pas seulement politiques. Veuf depuis quelques années, monsieur le duc, qui vient de fêter ses cinquante-six ans, annonce à la surprise générale son remariage avec mademoiselle de Castellane. Pour cette fois, Foudras s’est laissé surprendre par la nouvelle. Le paraphe de Louis XVIII en bas du contrat suffoque ceux qu’il appelle « les royalistes chauds », qui soutiennent avec quelques raisons que « le roi ne devait pas, ne pouvait pas signer le mariage d’un homme qui avait signé l’arrêt de mort de son frère ».

 Foudras rattrape sa distraction en rendant compte de la suite : le mariage à minuit dans une chapelle discrète, le retour des nouveaux époux qui, les recommandations de la mère de la mariée dûment entendues, se couchent à trois heures du matin. « Monsieur le duc s’est montré assez galant avec sa nouvelle épouse », rapporte imperturbablement Foudras, bien renseigné par les domestiques, avant d’ajouter qu’il « avait donné l’ordre précis que personne ne le réveillât avant dix heures du matin ».

 Le rapport du 4 août reste de la même verve. « Le duc d’Otrante conserve un ton d’insouciance remarquable. Son mariage l’occupe très sérieusement et presque autant qu’un jeune homme ».

 Pendant que Fouché roucoule, Foudras prend du galon. Il obtient d’être libéré de toute tutelle du préfet de police et est placé expressément sous les ordres immédiats du ministre par ordonnance royale du 15 août 1815 contresignée par Fouché, qui participe ainsi à rapprocher encore de lui la personne chargée de l’espionner.

 Et la surveillance se poursuit. Un rapport du 7 septembre fait le point de la situation. C’est l’un des rares où Foudras exprime clairement une position politique personnelle. « Il est temps de faire attention à monsieur le duc d’Otrante. Il se crée un parti puissant et nombreux. (…) Ou raffermir monsieur Fouché dans sa place, ou l’en exclure sans délai est une chose d’une nécessité vraiment absolue, à mon avis et à celui de bien des gens que je crois sages ».

 Louis XVIII comprend le danger. Son pouvoir est assis, il n’a plus besoin de transiger : le temps des comptes est arrivé. Le 15 septembre, Fouché doit troquer son ministère contre un modeste poste d’ambassadeur auprès du roi de Saxe. Les rapports de Foudras suivent au jour le jour ses préparatifs et ses derniers contacts parisiens, jusque son départ le 27 septembre. Un départ définitif puisque quelques mois plus tard la loi sur les régicides le frappera d’exil à vie.

 Pour Jean Foudras, cette remarquable année 1815 se termine avec la naissance d’un fils, le 20 novembre. La naissance d’une petite Rosine suivra rapidement. Mais la Restauration est moins accommodante que l’Empire en matière de moeurs ou au moins d’apparences. En septembre 1816 l’inspecteur général régularise sa situation familiale et épouse Adélaïde Lemaire. Un mariage où il peut arborer la croix de chevalier de la Légion d’honneur attribuée par le Roi quelques jours plus tôt.

 

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Passé l’été 1815, nous n’avons plus sur les activités de Foudras de documents aussi riches que celui de Forgues: toujours la fameuse discrétion. Mais son nom apparaît au détour de mémoires ou de pamphlets de l’époque, assez  pour que l’on puisse suivre sa piste.

 A la Préfecture, il conserve son poste d’inspecteur général en charge de la police secrète, directement rattaché aux ministres qui se succèdent auxquels il rend compte quotidiennement. Peu d’évènements échappent à sa vigilance. « On le voyait souvent dans le salon des grands du jour, et par ses nombreux essaims de mouches prises dans toutes les classes, mouches qu’au surplus il payait fort bien, il était exactement informé de tout ce qui se faisait, de tout ce qui se disait » raconte Guyon dans ses portraits acerbes des policiers de l’époque, ou sont cités quelques uns des indicateurs de l’inspecteur général (les fameuses « mouches »). On  trouve effectivement de tout dans cette liste, de l’aristocrate à l’aventurier, plus quelques femmes du monde ou du demi-monde.

 Ce réseau d’informateur est redoutablement efficace. Ainsi les Mémoires de Pasquier rapportent l’infiltration d’un complot ourdi par La Fayette et le banquier Laffitte, par un agent double, un certain  Tiriot. Foudras peut ainsi  rapporter à Pasquier les moindre propos de La Fayette. Un projet de soulèvement est découvert et étouffé dans l’oeuf. Quelques comparses sont arrêtés. Les chefs sont trop importants pour être inquiétés.

 Foudras est aussi du fait de sa responsabilité de haute police en charge du « cabinet noir », c’est-à-dire du service chargé d’intercepter le courrier des opposants (où même des alliés du pouvoir !) avant de le remettre lecture faîte dans le circuit postal. En bref l’ancêtre de nos modernes écoutes téléphoniques. Cette activité s’étend à l’espionnage pur et simple : un agent subalterne de l’ambassade britannique fournit le courrier diplomatique à destination de Londres qui est ouvert à la préfecture de police, recopié puis soigneusement scellé à l’identique et restitué. Pasquier, devenu ministre des Affaires étrangères,  donne à Foudras cinq ou six cent francs par mois pour payer les agents chargés de traduire les précieux documents.

 

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Le mémorialiste Canler, alors jeune inspecteur, complète ce que nous savons  du Foudras de la Restauration par quelques anecdotes datées des années 1820 et 1821.

 D’abord, et sur un registre plutôt déplaisant, la classique provocation policière : l’inspecteur général envoie quelques uns de ses agents infiltrer une manifestation d’étudiants libéraux. Cris séditieux, désordres, réaction « spontanée » de contre-manifestants indignés (en fait des gardes du roi en civil). Les étudiants sont rossés. Dans l’émeute qui suit, l’un d’eux est tué.

 Moins dramatique, la recherche d’un opposant au roi d’Espagne, assez grand seigneur pour qu’il ne soit pas question de perquisitionner la maison ou on pense qu’il se cache. Un agent de Foudras, déguisé en domestique, réussit à s’y introduire en prétextant rechercher un perroquet échappé d’une maison voisine ! Il repère l’hidalgo, qui est le lendemain discrètement expulsé.

 A la limite du vaudeville, Canler cite le cas d’une jeune comtesse qui trompe un ennuyeux mari avec un beau Napolitain. Ils se rejoignent en secret tous les jeudi après-midi dans un fiacre qui parcourt au pas et rideaux tirés les boulevards de la capitale. Tous les protagonistes sont issus d’illustres familles, et il convient d’éviter un scandale politico-mondain. Ordre est finalement donné d’intercepter discrètement la voiture. Surpris « en conversation criminelle », les amants sont amenés devant Foudras. La petite comtesse est tancée, l’Italien invité a repasser rapidement les Alpes. Bien entendu, l’affaire est étouffée.

 

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En ces premières années du règne effectif de Louis XVIII, Foudras entretient de puissants appuis politiques : tout en maintenant ses liens avec Pasquier, il en a noué d’excellents avec le comte d’Anglès, préfet de police, et passe pour un fidèle de Decazes promu président du conseil des ministres par la faveur royale.

 L’assassinat du duc de Berry va bouleverser ce bel édifice. Les ultras demandent une épuration radicale, et d’abord le départ de Decazes. Louis XVIII cède à regret et le remplace par Richelieu, qui est à son tour emporté le 12 décembre 1821 par la réaction royaliste.

 Suivent les démissions de Pasquier, du ministre de l’intérieur et du préfet de police. Le 21 décembre, Foudras demande à son tour à se retirer pour des « raisons de santé » peu convaincantes : il n’a que quarante-cinq ans, et va en vivre encore trente-trois ! Il s’agit beaucoup plus vraisemblablement de ce qu’on appelle aujourd’hui un départ négocié, et bien négocié puisque le roi lui accorde une pension annuelle de six mille livres, qui viennent s’ajouter à ses vingt mille livres de rente.

 Comment s’est constituée sa fortune ? Le pamphlet de Guyon souligne que Foudras « eut des valets à livrée, une maison de campagne à Chaillot somptueusement meublée. La Caisse secrète, transformée en nouveau Pactole, arrosait le pavillon des délices du vizir Foudras. » En clair, il l’accuse d’avoir pioché dans les fonds secrets mis à sa disposition.

 Mais Foudras est certainement encore plus homme de réseaux qu’homme d’argent. Le même Guyon s’étonne de le voir quitter ses fonctions sans garder pour lui les fonds subsistants, qu’il répartit entre ses collaborateurs. De quoi s’assurer pour longtemps la reconnaissance des cadres de la police.

 Une fois rendu le logement de fonction de la Préfecture, Foudras entame une confortable traversée du désert entre sa campagne de Chaillot et un nouveau domicile rue du Mont-Thabor. Adélaïde lui donne en 1822 une deuxième fille, Célestine. Deux ans plus tard il marie Rose, la fille illégitime qu’il a eu en 1805, au fils d’un imprimeur versaillais, en lui attribuant une fort jolie dot.

 

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Charles X qui a succédé à Louis XVIII n’a pas les prudences de son frère. Quand il tente en 1830 de dissoudre une Chambre nouvellement élue considérée comme indocile et de museler la presse d’opposition, Paris se soulève pour les Trois Glorieuses. Mais cette « révolution de juillet » est aussitôt canalisée par les notables modérés. Proclamé lieutenant général du royaume, Louis-Philippe d’Orléans nomme le 1er août Guizot ministre de l’intérieur. Celui-ci appelle dès le lendemain Foudras au poste clef de chef de la Division de la police générale, en charge donc tant de la haute police (politique) que de la basse (criminelle). Ce même 2 août, Charles X abdique, laissant malgré lui la place à Louis-Philippe qui devient une semaine plus tard roi des Français.

 Un mot de Casimir Périer résume le dilemme de tout nouveau pouvoir issu d’une révolution :  « il est bien beau d’avoir fait sortir tout ce peuple, il sera plus beau encore de le faire rentrer ».Malgré quelques soubresauts, en particulier une vague de grèves dures en septembre, l’action conjuguée de la police parisienne et de la garde nationale fait « rentrer le peuple » dans ses ateliers et ses faubourgs.

 Les services ainsi rendus par Foudras au nouveau régime sont récompensés par sa promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur en février 1831. Au printemps de la même année, Casimir Périer, nouveau président du conseil, lui promet une prochaine nomination au Conseil d’Etat comme maître des requêtes en service extraordinaire.

 Cet engagement tardant à se réaliser, Foudras s’en étonne auprès de Perier En fait, le blocage vient du garde des sceaux Barthe, dont la signature est nécessaire et qui fait des difficultés à la donner. Foudras l’apprend par un autre ministre, le comte d’Argout, et envoie à Barthe le 21 juillet 1831 une lettre ou il rappelle ses services et met sa démission dans la balance, suivie d’une autre du même ton le 2 août.

 Le 14 octobre, Barthe finit par concéder à Foudras qu’il sera nommé « à la première circonstance favorable », ce qui l’engage peu. Il faudra pour débloquer la situation une note comminatoire de d’Argout à Barthe : « Cher ami et collègue, nous avons conseil ce matin, pour l’amour de Dieu, apportez donc l’ordonnance pour faire maître des requêtes Labiche et Foudras. Il est véritablement temps que cette affaire finisse et vous m’obligerez sensiblement en ne la différant pas d’avantage ».L’intervention réussit : le 3 novembre 1831 Foudras est enfin nommé. Toute l’affaire démontre que s’il a des ennemis, il dispose aussi de solides appuis au plus haut niveau du pouvoir.

 Un accident de santé interrompt cette nouvelle carrière en 1832. Peut-être est-il lié à la grande épidémie de choléra qui frappe alors durement Paris et emporte Casimir Périer. Foudras  est contraint d’arrêter une première fois ses activités dès l’été, reprend son poste début septembre et rechute aussitôt. Le 10 octobre 1832 il présente sa démission en constatant son incapacité à « supporter plus longtemps le poids des fonctions importantes qui m’avaient été confiées depuis la Révolution de Juillet ».La même lettre se clôt par une demande de voir reconnaître ses services par une promotion au rang de conseiller d’Etat. Par retour, le ministre de l’Intérieur Montalivet accepte la démission et lui promet de soutenir sa requête, mais il est lui-même à la veille d’être remplacé par Adolphe Thiers qui va demander à Foudras de différer de quelques jours son départ pour un ultime service.

 La duchesse de Berry qui a un instant soulevé la Vendée contre l’usurpateur orléaniste est restée dans l’ouest après l’échec du mouvement, échappant à toutes les poursuites et ridiculisant les autorités. Un de ses proches,  Simon Deutz,  prétend pouvoir fournir des renseignements permettant de la capturer si on lui verse la somme énorme de 500.000 francs. A la demande de Thiers, Foudras se rend chez le traître, le fait parler longuement, évalue ses renseignements et les juge suffisamment exact et précis pour donner à Thiers un avis favorable. Il ne s’est pas trompé : quelques semaines plus tard la duchesse est arrêtée.

 Cela ne suffit pas à le faire passer des bancs des maîtres des requêtes à ceux  des conseillers. Il lui faudra de nouveau  solliciter longtemps avant d’arriver à ses fins. Sa nomination au rang de conseiller d’Etat en service extraordinaire n’est finalement signée qu’en juin 1837. L’élévation le mois précédent de son protecteur Pasquier au rang de chancelier de France a du y contribuer.

 Après une brève reprise de ses fonctions à la tête de la police cette même année 1837, Foudras renonce et est définitivement admis à la retraite.

 

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Le voici paisible retraité dans son grand appartement richement meublé de la rue du Mont Thabor. L’inventaire de ses biens après son décès décrit la demeure d’un grand bourgeois voltairien : les murs sont couverts de tableaux, paysages et ou allégories antiques, mais pas de scène biblique ni d’image pieuse. Pas d’ouvrage de piété non plus dans les quinze cent à deux mille volumes de la bibliothèque, mais des classiques français, des œuvres romantiques, beaucoup de livres d’histoire. Il va bientôt s’y retrouver seul avec Adélaïde : leur fils est mort encore enfant, leurs filles Rosine et Célestine font de brillants mariage, la première avec un agent de change, Louis Antoine Koller, la seconde avec un conseiller référendaire à la Cour des comptes, Ernest Salel de Chastanet. Foudras les a somptueusement doté.

Paisible retraité consacrant seulement ses loisirs à taquiner le goujon? On en est loin ! Certes il n’a plus officiellement que sa charge honorifique de conseiller d’Etat en service extraordinaire. Favre écrit, après avoir rappelé sa nomination à ce haut rang de la magistrature : « Il n’a tenu qu’à lui de remplir, plus tard, des fonctions encore plus élevées, mais son ambition était satisfaite, et il ne voulut jamais sortir de l’espèce de demi-obscurité dans laquelle il s’était fait une loi de s’envelopper ». Ce ne sont pas les honneurs en effet qui l’intéressent, mais le renseignement. Et il ne cessera jamais de s’y consacrer.

 La chronique que lui consacre « Le Figaro » à son décès indique que « dès sept heures du matin, même en hiver, il commençait dans Paris une tournée d’enquête. Il visitait successivement M. de Rothschild, M. Pasquier, M. Molé, M. Decazes, apportant à chacun de ces personnages son butin de nouvelles, qui allait grossissant à chaque visite. Vêtu d’une manière sordide, il aimait à s’attabler dans les cabarets, écoutant les propos du peuple et se tenant ainsi au courant de l’esprit public.»

 Exagération de journaliste ? Il ne semble pas. Louis Favre confirme que bien longtemps après sa retraite Foudras continue de fréquenter assidûment les chefs de la police. Il reste « l’homme le mieux instruit, au jour le jour, de ce qui se disait, se tramait dans Paris », et en fait bénéficier quelques hauts personnages, et principalement  le chancelier Pasquier que Louis-Philippe a fait duc et à qui il rend quotidiennement visite. Ces contacts sont des plus discrets : Foudras ne se fait jamais annoncer, attend que le chancelier soit seul pour le rejoindre dans son cabinet et disparaît au premier bruit d’un nouvel arrivant.

 Ce manège se poursuit au-delà de la révolution de 1848, jusqu’au décès de Foudras survenu en 1854. Il a alors soixante dix-huit ans, Pasquier quatre-vingt-sept : on peut imaginer les dernières années, et deux très vieux messieurs échangeant avec gourmandise les secrets de Paris.

 Le jeu a failli même se poursuivre post-mortem. Foudras a bien entendu constitué des archives lui permettant de tenir bien du monde. Il faut laisser ici toute la plume à Favre : « Il (Pasquier) eut le plus grand désir de les parcourir, et il fit toutes les démarches possibles pour se les procurer. Mais ses recherches furent vaines. Les papiers ne furent pas trouvés, et personne ne put dire à qui le dépôt avait été confié. On savait seulement qu’un homme inconnu, dont les visites étaient assez fréquentes, avait reçu en dépôt deux ou trois caisses renfermant probablement des manuscrits, et on avait appris par quelques paroles échappées un jour à monsieur Foudras que lesdites caisses voyageaient constamment dans la banlieue de Paris, de commune en commune, de barrière en barrière, ne restant jamais huit jours dans le même lieu ».

 Malgré tous les efforts de Pasquier cet homme ne fut pas identifié.

 Que sont devenus les dossiers de Foudras ? Ont-ils été brûlés ? Ou fructueusement utilisés par quelque proche ? Cette vie consacrée au secret s’achève par une  énigme.

 

 

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 SOURCES :

 

Marc BOUVET « Le Conseil d’Etat sous la Monarchie de Juillet » L.G.D.J. 2001

Louis Antoine de BOURRIENNE « Mémoires » Paris 1829

Jean BRUNET-MORET « Ascendance de Louise Salel de Chastanet » 1966 (manuscrit)

Jean BRUNET-MORET « Anecdotes de la famille Coutin-Mouillefarine » 1977 (dactylographié)

CANLER « Mémoires » Mercure de France 1968

Jean CAROLY  Sans titre : étude sur les familles Salel et Foudras  1999 (dactylographié)

Louis FAVRE « Estienne-Denis Pasquier, chancelier de France » Didier, 1870

Louis FAVRE « Le Luxembourg. Récits et confidences sur un vieux palais » 1882

Eugène FORGUES « Le dossier secret de Fouché » Revue historique, 1906

FROMENT « La police dévoilée, depuis la Restauration » Paris 1829

GERINHOZE-TOLOSAN « Les comte Decaze, Anglès, etc » Bruxelles 1816

Louis GUYON « Biographies des commissaires de police et des officiers de paix de la villede Paris » Paris 1826

Chancelier PASQUIER « Mémoires » Paris 1894

B. SAINT-EDME « Biographie des lieutenants généraux, ministres, etc, de la police en France et de ses principaux agents » Paris 1829

SAINT-HILAIRE « Mémoires d’un forçat ou Vidocq dévoilé » Tome II – Paris 1829

Jean TULARD « Joseph Fouché » Librairie Arthème Fayard, 1998

Louis Désiré VERON « Mémoires d’un bourgeois de Paris » Tome IV – Paris 1856

Le Figaro n° 21,  20 août 1854  chronique parisienne d’ Auguste VILLEMOT

 Dossier Légion d’honneur de Foudras ( Archives nationales)

Dossier Foudras au Musée de la Préfecture de Paris ( Archives historiques)

Archives nationales , dossier Conseil d’Etat Cote BB.30.729

Archives nationales, inventaire après décès Foudras, , 4 octobre 1854, ET/ LXXVIII/1277