Journal d’Edmond Tome 10

Tome 10 Du 6 août 1863 au 5 août 1864

Neuilly, le jeudi 6 août 1863
J’ai vingt-quatre ans aujourd’hui. On n’y songe guères, c’est un jour comme tous les autres. Moi j’y pense beaucoup et suivant mon usage médite tout aujourd’hui sur ma chétive personne. En premier lieu je trouve que je vieillis. Je vais cesser d’être jeune si je n’y prends garde. Je vieillis seul, je vieillis tristement, c’est là mon second point. La vie que je mène n’est en aucun cas de mon goût. Coulon me demandait il y a un an avec sa tendre sollicitude quel était le centre de ma vie? Ayant réfléchi à cela je trouvais que ma vie n’a pas de centre et que c’était là ce qui lui manquait. Pas d’affection, au moins pas d’affection qui remplisse ma vie, à laquelle je puisse rapporter toutes choses et en laquelle je me console des petites infortunes journalières.

J’ai un impérieux besoin de mariage, c’est là le résumé de mes méditations et j’entends consacrer au choix d’une femme cette vingt cinquième année. Mais je ne vois que du doute devant moi. Je suis très difficile, j’ai placé trop haut mon idéal, je finirai par ne pas me marier.

Mon père m’aime tendrement mais je puis bien l’écrire ici, il empoisonne mon existence. Cette union de ma vie à la sienne m’est intolérable et tous les matins je surmonte une impression pénible pour entrer dans son cabinet. Une fois là il n’y a plus de père, il y a un patron inquiet, tourmenté, préoccupé, s’expliquant peu, suivant ses idées, mal clair, exigeant, tourmentant. Et encore je sais que c’est avec des efforts d’affection et de patience qu’il arrive à n’être avec moi que ce qu’il est : il faut voir ses rapports avec cette vieille buse de Prieur, qui n’est pas pour une minime part dans mes ennuis.

Il en est résulté pour moi un enseignement utile : j’ai juré que jamais je ne serai ainsi. Ce que je veux éviter à tout prix, c’est l’abrutissement professionnel. Ce mot est le terme favori de mon père, c’est pourquoi j’ose l’écrire ici. J’ai beaucoup réfléchi en ces derniers temps sur la profession en général et mes idées à ce sujet ont plu à Coulon et contrarié mon père. La profession est pour beaucoup un développement de certaines facultés de l’esprit au préjudice des autres qui s’atrophient. Or je veux à tout prix éviter cet état de l’esprit. Mon père l’a au plus haut degré. Il est excellent avoué à condition de refuser à son esprit toute autre nourriture, à condition de ne pas jouir de sa famille : « on ne produit rien, dit-il, qu’à condition de s’abrutir. » Je résiste à cela de toute mon âme et je me résous à être un homme médiocre. La première chose de la vie, c’est de vivre. Je veux rendre mon âme à Dieu sans l’avoir ainsi façonnée en outil.

En de telles conditions et tout mûrement pesé il ne faut pas que je succède à mon père. Je serais malheureux de tout point, je l’aurais à mes côtés comme un exemple ou comme un reproche, et d’ailleurs trouvant la machine ainsi entraînée il faudrait pour être en paix avec ma conscience que j’en fasse autant que lui, plus même pour suppléer à l’expérience. Je sacrifierais la paix de ma vie et je diminuerais l’étude, je me ruinerais âme et biens.

Donc, beati pacifici. Je veux être avocat et plaider doucement : je ne vise pas de hautes destinées. L’abrutissement de cette profession là est pis encore. L’avocat jette dans sa profession une bien plus grande portion de son âme que l’avoué, il paye bien autrement de sa personne, plus de toute la différence entre conclure et plaider On arrive à une complète destruction du sens du juste, voir Fauvel, Dutard, Mathieu !

Maintenant pourrais-je accomplir cette philosophique détermination ? Ai-je de quoi ne pas vendre mon âme ? Puis-je élever une famille et rester quasi oisif ? Grandes questions, et qui me ramènent à mon début, à savoir que mon mariage devrait précéder la solution définitive de la question professionnelle. Mais trouvez donc un beau-père, comme disait Ripault.

Ce jalon planté, reprenons notre route. Etude donc et Palais. Le soir je vais à Evry et j’y vais avec Henriette. On nous y reçoit très bien. Je trouve le temps d’aller nager dans la Seine avec le vénérable cousin Chéron . Le retour à Neuilly n’est pas chose aisée .

Paris, le vendredi 7 août 1863
Etude, forte chaleur. Je dîne à Paris avec mon père. Je monte ma course de dimanche avec Gaudefroy tout frais arrivé du Mont-Cenis et qui en rapporte des plantes merveilleuses. Je vais à l’enterrement de Mme Michel. Cela est fort triste. Cette famille est vouée au malheur. La pauvre femme est morte subitement en arrivant à Evian où elle allait prendre les eaux. Elle avait au temps des Pyrénées montré pour moi beaucoup de bonté et je l’en avais fort mal payée. Eloigné par l’ennui que distille cette maison je n’y allais que de loin en loin. Je n’ai pas encore vu Henri. Je vais le soir après l’étude faire mes adieux à la famille Chaulin qui part pour les Pyrénées. Georges seul reste jusqu’au 15 .

Paris, le samedi 8 août 1863
Etude, Palais. Coulon vient dîner avec moi à Neuilly. Je suis malheureux cette année : ce compagnon dont je me faisais grande fête me manque à son tour, il ne peut voyager avec moi deficiente pecu. Je ne sais ce que je vais devenir. Notre soirée à Neuilly est charmante, mon père et Coulon qui ne se ressemblent guères se plaisent beaucoup ; nous passons la soirée dans le jardin, étendus horizontalement et fumant. Ma petite sœur Amélie sort aujourd’hui du couvent. Son bulletin, peu brillant du reste, porte écrit que sa timidité l’empêche de montrer son naturel, opinion qui parait singulière en entendant ce « grelot » sonore remplir de bruit toute la maison. La famille est ce soir à table au complet.

Paris, le dimanche 9 août 1863
Cette journée, pour n’y pas revenir, est la plus chaude de l’année, un jour sans précédent à ce qu’il parait. Les journaux ont (mot illisible) entre 35° et 39°. Or voici de quelle façon pacifique nous l’employons. Gaudefroy et moi nous trouvons à 8h à la gare Montparnasse. Personne autre, on avait compté sur Damiens. Tardieu vient nous embarquer. Gaudefroy est tout plein de récits du Mt-Cenis. Le voyage se fait très bien, nous descendons au Perray et y déjeunons. A onze heures nous sortons dans la campagne. Il y fait une chaleur à faire chanceler, il faut être enragés pour continuer. Cependant en parlant du Mont Cenis nous arrivons aux étangs de Saint-Hubert qui n’ont plus d’eau. Nous les suivons jusqu’au bout, ne trouvant pas grand-chose. Gaudefroy me mène voir la localité du walhembergia hederacea. Nous arrivons à Saint-Léger épuisés de chaleur et de soif et faisons deux stations aux deux cabarets qui forment les deux bouts du village. Nous allons battre les marais, là nous retrouvons un peu d’eau et des drosera, rhanchosphora, etc. Je me mets à l’eau jusqu’à mi-cuisse dans les tourbières. Gaudefroy qui n’a pas la même idée tombe tout à plat sur le pré, déclarant qu’il n’en veut plus et envoyant la botanique et moi au diable. Je le décide avec peine à s’y remettre. Nous renonçons à la Butte-à-l’Ane et au sagina nodosa et allons à la Croix-Pater. Le but de notre course était d’y trouver l’erica aliaris et j’ai l’honneur de cette découverte. Cet erica et l’e. vagans occupent les massifs indiqués justement par les deux bras de la croix.

Le cœur nous manque pour gagner Rambouillet et je propose de revenir à Saint-Léger d’où part un omnibus pour le chemin de fer. Nous y arrivons bas portés, la langue pendante et essayant de mordre des poires acides. Là on nous apprend tout d’abord qu’il n’y a pas d’omnibus et que Le Perray est à deux grandes lieues. Nous nous en tirons philosophiquement, buvant d’abord, dînant après, puis revenant de nuit et à la fraîche. C’est néanmoins une rude course et nous avons notre compte le soir.

Neuilly, le lundi 10 août 1863
Etude, un peu de fatigue d’hier, on en aurait à moins. Je fais le Palais et m’arrange une école buissonnière invraisemblable : la pleine eau du Bain Henri IV du Pont-Neuf au Pont-Royal, fruit défendu et savouré. Je vais à Neuilly le soir. Nous avons par extraordinaire assez peu d’ouvrage à l’étude. D’ailleurs pendant des jours très courts la famille entière est réunie autour de la table et j’aime à m’y trouver. Mon frère Georges me plait beaucoup Il a des amis. Le botaniste Peronin vient me voir et me rapporte les 20 francs prêtés à Bouray. On fume sur a pelouse. Georges a canoté tout le jour avec ses amis. Du nombre était son cousin Ernest Levillain. Quand le départ a sonné on cherche en vain celui-ci, on l’appelle, enfin Georges le trouve dans sa chambre couché tout habillé sur son lit. Il avait proprement mis son dîner dans la gouttière et dormait mort de fatigue. Georges prend son parti et va à Marnes où il demeure annoncer à sa mère qu’il n’est pas noyé. Une heure après il dormait toujours et j’ai eu à le déshabiller et changer de linge sans qu’il s’éveille. Je n’ai jamais vu un tel exemple de fatigue. Encore me suis-je aperçu en le déshabillant qu’il aurait dû éviter la fatigue pour de bonnes raisons.

Paris, le mardi 11 août 1863
Palais, étude, chaleur intense. J’ai un règlement de qualités avec l’étude Heriel. Cet avoué là est le pire animal que j’aie vu et nous nous sommes « empoignés » samedi. Le soir je dîne chez le père Buteau, greffier de la justice de paix de Neuilly. C’est le greffier le plus greffier du monde, greffier jusqu’aux ongles, greffier quand il mange et sans doute quand il dort. Vieux garçon facétieux, ordurier, ami des clercs qui l’adorent, il avait aujourd’hui réuni de la jeunesse pour bien boire : le greffier du 14ème arr., le commis greffier de Neuilly, le maître clerc de Petit Beryonz, un bout d’avocat tutoyeur que l’on nomme Dumand, secrétaire de Fauvel, c’était une assemblée triée sur le volet. On a beaucoup ri, pas mal bu, dit des horreurs. Pour moi quoique m’étant fort ménagé j’ai été comme d’habitude emporté par ma faible tête et ai eu des sensations vagues, avec le souvenir toutefois de m’être tenu correctement. Je vieillis : quand on a annoncé qu’il était dix heures et demie je n’en revenais pas. J’ai sagement pris le chemin de fer tout seul, mes compagnons ont descendu les Champs-Elysées à grands éclats et se sont querellés à la place de la Concorde.

Paris, le mercredi 12 août 1863
Etude. Je passe une chaude et laborieuse journée à courir pour une affaire d’assistance judiciaire. Je dîne chez madame Coulon avec son fils et Chaulin. Travail à l’étude avec mon père. Soirée chez Maugin : on arrange la course du 15 août.

Neuilly, le jeudi 13 août 1863
Etude, bain froid. Le soir Neuilly, herbier.

…, vendredi 14 août 1863
Etude. Je vais dîner à Neuilly et faire un doigt de cour à Mme Mouillefarine. Quitter la maison le jour de sa fête est déjà une liberté grande. Et puis je vais à la maison revêtir le costume de Champagne et à dix heures je vais retrouver l’ami Maugin à la gare du Nord. Nous allons passer notre congé sur les côtes picardes si chères à Maugin. Damiens y est déjà. Troisième wagon tout plein, mal composé et nuit désagréable.

Etaples, le samedi 15 août 1863
Que bien que mal et mal plutôt que bien nous passons Rue et Noyelle où nous sommes venus l’an dernier et nous arrivons vers cinq heures du matin à Etaples (Pas-de-Calais), petite ville à l’embouchure de la Canche. Elle est encore profondément endormie, nous réveillons mal aisément les servantes du Lion d’Or où le rendez-vous était pris. Une fois entrés nous allons chanter la marche des Champagnes à la porte de Damiens et cet admirable trio se trouve réunit pour vivre en paix deux jours fortunés. On commence par une promenade le long de la Canche. Nous reconnaissons toutes les plantes vulgaires du bord de la mer, soudes, salicornes atriplex et les formes maritimes de beaucoup de nos plantes de l’intérieur. Je vais à la messe, après vient le déjeuner. On boit de la bière et on mange de longues tartines de pain beurré que Maugin nous apprend à faire. Damiens et lui prétendent n’être venu que pour cela et je me mets très bien à ce régime. On allume les pipes au couver (à la braise), on laisse son fourniment et on s’engage dans la dune en remontant la côte vers le nord.

Si nous étions venus pour herboriser comme le premier Perard venu nous pourrions bien être mécontents. La végétation de la dune est assez uniforme. Nous battons avec soin tous les fonds un peu marécageux et trouvons le sarpus rothia, notre meilleure plante, quelques juneus, le liparis loeselii, un peu de pyrola arenaria à l’ombre des hippophae, l’erytroea littoralis et le sagina nodosa très abondants. Mais le beau moment de la journée est le bain de mer. En franchissant les dernières dunes nous arrivons à l’extrémité de la baie de la Canche sur une plage de sable nu et allons voluptueusement nager dans les lames puis nous rouler sur le sable et nous battre comme des phoques en gaieté. J’ai deux compagnons d’un charme infini. Nous allons faite un goûter de bière et de pain beurré au hameau de Camiers et de là, quittant un peu la dune, nous remontons vers le village de Neufchâtel. La végétation du pays est absolument pauvre et nous battons tous les prés et toutes les mares avec une conscience mal récompensée. Aussi à Neufchâtel arrête-t-on de dîner sans aller plus loin. Ici je suis pris d’une crise de sommeil sans précédents et ne pouvant plus manger je supplie qu’on me laisse et vais tomber au coin du chemin comme un homme ivre. Mes camarades délibèrent et enfin me secouent et me remettent dans mon assiette en me faisant prendre du café. Nous revenons en chemin de fer à Etaples. Déballage des boites, arrangement des plantes, rires fous le reste de la soirée. Je ne songe plus à dormir. C’est que Damiens a retrouvé ici un camarade de collège à lui, brasseur de son état et qui pour ce soir parait avoir bu son fonds. L’admirable abruti que cela faisait a nié tout d’abord énergiquement à Damiens son identité « ce n’est pas Damiens, je le connaissais bien ». Là-dessus interrogatoire dont Damiens sort victorieux. Tous les souvenirs de collège sont épluchés et la confiance renaît par degrés « et comment s’appelait le censeur ?» « Couillasse » « N. de D., madame, une bouteille de Bordeaux ». Cela finit par des transports d’amitié et une invitation générale à déjeuner pour demain. J’avais fort envie d’accepter mais la majorité a eu le dessus.

Paris, le dimanche 16 août 1863
Maugin a dormi dans un lit trop court et est froissé comme un échantillon sous presse. Le reste de la troupe est en bon point. Je vais à la messe, nous déjeunons. Je me fais si bien à ce régime de beurre frais et de bière que je me demande comment je m’en passerai à Paris. On paye et ce n’est pas cher. Les gens de ce pays-ci sont les meilleurs du monde et je comprends que Maugin s’y plaise tant. Nous envoyons nos plantes à Verton, nous passons la Canche et cherchons dans les marais du Trepied qui sont sur l’autre rive le atriplex pedunculata, plante des plus rares et qui justifierai deux jours passés à Etaples. Des recherches longues et consciencieuses ne sont couronnées d’aucun succès, alors on va se baigner et se rouler dans le sable au point le plus éloigné possible de la baie. Nous reprenons notre marche, les plantes sont toujours à peu près les mêmes : le pyrola arenaria forme des champs magnifiques, le carex trinervis abonde, je ramasse un juneus qui me parait bon. Au fond la botanique a du dessous : Gaudefroy nous honnirait mais il s’agit de boire de la bière, de fumer sa pipe et de respirer le grand air des dunes. Course à sac vide comme on dit dans le régiment. Au Trépied, de la bière, la meilleure de la course, à Merlimont une omelette et du pain beurré et puis à Verton, séparation. Ceci est fort triste. Mes camarades continuent la promenade et ont encore devant eux tout un jour de dunes. Moi je prends tout matagrabolisé le train de 6h. Il n’y a que des secondes et l’on ne fume pas. Je suis à onze heures à Paris, ayant grand sommeil.

Neuilly, le lundi 17 août 1863
Un peu de fatigue. Etude. Herbier à Neuilly.

Paris, le mardi 18 août 1863
Au contraire de tous les précédents la fatigue de la course étant partie il me vient le spleen. Atteinte considérable et qui me trouve surpris et sans défense. Rien ne va, j’ai un découragement général. Ce moment-ci de l’année assez fatiguant comme travail est en général soutenu par l’espoir des vacances. Les miennes s’annoncent fort mal, je ne sais pas ce que j’en ferai, je n’ai pu trouver de compagnons de voyage. Et puis il pleut. C’est toujours ennuyeux, spécialement dans ce moment-ci : on doit donner à Neuilly une soirée, le beau temps y est indispensable. Et puis Gratiot chez qui je devais m’amuser beaucoup dans une fête de campagne du genre de la mienne m’écrit qu’elle a lieu le même jour. Toutes niaiseries qui sont des prétextes à spleen et s’ajoutent à l’état général. Je dîne chez Walker et y porte ma mélancolie. Je retourne le soir travailler à l’étude et n’y puis pas tenir. Je vais me coucher à neuf heures tout pleurant d’ennui.

Neuilly, le mercredi 19 août 1863
Spleen. Le moral est atteint profondément. Il vient aujourd’hui à l’étude une dame qu’on nomme Mme Lavanchy que j’ai vue mille fois et en qui j’ai autant de fois remarqué une ressemblance fugitive avec ma bien aimée grand-mère. Aujourd’hui elle me parle d’une certaine manière, me regarde d’un certain air qui agissent sur mes nerfs malades et je m’en vais au Palais pleurant dans la rue de vraies larmes. Tout le passé me remonte au cœur. Au Palais moins de mélancolie et plus d’ennuis. Des détails irritants me surchargent et m’épuisent, l’expéditionnaire de l’étude m’a perdu une pièce importante, je ne sais plus où tourner ma tête malade et maussade. Je dîne à Neuilly et m’enferme dans ma chambre. La pluie ruisselle sur les carreaux. Je passe une longue soirée entre un roman que je lis en m’y intéressant quoique je le sache par cœur et mon herbier. Je suis mieux.

Paris, le jeudi 20 août 1863
Le temps s’améliore ce matin et je sens l’influence du soleil. Je travaille tous le jour assurément mieux et dîne à Paris avec mon père. Mais nous avons ensemble une soirée de travail et de conversation qui me donne une rechute. Je sors de là nerveux comme un chat caressé à rebrousse-poil, toutefois prenant mon mal plus gaiement et disposé à rire de mes nerfs dont je vais m’efforcer de ne plus remplir mon journal.

Neuilly, le vendredi 21 août 1863
Très beau temps. Je fais des courses toute la journée pour mon père. Paul Bonnet vient me voir à l’étude. Son congé finit il va retourner à Tonnerre mais il s’attend à être très prochainement rappelé à Paris. Mme Bonnet sa grand-mère s’éteint après quatre-vingt huit ans de la vie la plus respectable. Les longs récits de jeunesse de ma grand-mère avaient Mme Bonnet pour centre et j’ai de cette façon comme assisté à toute sa vie . Mme Bonnet finit en vaillante femme des anciens temps avec une inaltérable sérénité, une sorte de gaieté des dernières heures. « Arrivez donc, disait-elle l’autre jour à l’abbé Brehier qui entrait chez elle après une absence de quelques jours, j’ai cru que j’allais emprunter monsieur le curé ». Et un autre jour à Ernest Denormandie qu’elle chargeait de quelques aumônes « Tu sens bien, mon cher ami, que ce n’est pas pour moi le moment de faire des économies».

Je vais à Neuilly. La soirée de demain y occupe bien entendu tout le monde. Aurons nous assez de danseurs ? Et les danseuses ? Et les glaces ? Etc. Nous devions faire bivouaquer nos camarades dans le jardin sous une tente, la pluie est venue contrarier ce projet original.

Neuilly, le samedi 22 août 1863
le dimanche 23 août 1863
Mon père, à six heures du matin, entre dans ma chambre tout éperdu. « Es-tu sûr qu’on ait assigné Benoit Lallemand ? » «Très sûr» lui dis-je tout endormi mais pas du tout surpris : je causais tout justement en rêve avec lui, il s’opposait à ce que je sois avocat. « Mais quel est son avoué, insiste mon père » « Daupeley » « C’est impossible, Daupeley est constitué pour les époux Thadome ? » « Tu te trompes, mon père, ceux-ci ont Hervel ». C’est une grosse affaire Bance c/ Lallemand qu’il doit plaider aujourd’hui. L’interrogatoire fini, il passe à l’effusion, comme le brasseur d’Etaples. « Quel avoué tu ferais ! Tu as tout de l’avoué. Un vrai profil d’avoué sur ton oreiller. » Je m’étais rendormi, je me secoue alors et continue les discussions professionnelles dont je viens de rêver. Mon père termine la conversation très gentiment et très tendrement en me disant que j’ai de quoi vivre avocat et que je suis assez sage pour qu’il me le dise.

Je me suis amusé à écrire tout du long cette petite scène parce qu’elle peint admirablement mon père et le pied sur lequel nous vivons. Et comme il a du souffrir. L’objection lui est venue hier soir à onze heures, il n’y avait plus de lumières chez moi, il n’a pas osé monter, il s’est tenu à quatre, etc.

Je vais à l’étude et au Palais où mon père plaide supérieurement cette affaire Bance qui lui tient si fort à cœur.

J’arrive dîner à Neuilly avec ma plus grande boite à herboriser dans laquelle j’ai mis au frais un habit noir et un gilet blanc. On dîne et l’on se disperse pour la toilette et les préparatifs. J’attends dans ma chambre le camarade Tardieu auquel j’ai mandé de venir de bonne heure et avec qui je fais un bout de botanique. A l’heure où l’on arrive nous ouvrons nos boites (car il a pris le même procédé que moi, nous nous faisons beaux et nous descendons.

Tant en est-il que ce soir on danse à Neuilly. La chose n’a pas été commode à organise, mais enfin elle va. Nous avons mes sœurs, notre cousine Amélie, les demoiselles Armengaud, toute la famille Lubin, la fille d’un greffier de la cour Mr Bardot, la belle Mme Pimpernelle, cousine d’Albert, etc. Les danseurs sont un peu mous, au début je paye fort de ma personne, je n’ai ici d’amis que Tardieu qui ne connaissant personne était un peu gêné. Quand j’ai l’heureuse idée de le présenter, vu ses cheveux blancs, sous le pseudonyme de « mon beau-père » la plaisanterie prend à merveille, les dames s’en mêlent, Tardieu mis d’emblée à son aise soutient le rôle avec esprit, prend une verve étourdissante et ce sont de terribles quadrilles croisées et des polkas infinies. On s’amuse. Après le thé Tardieu prend la direction d’un très brillant cotillon. Il trouve moyen de le faire durer jusqu’à trois heures du matin. Nous n’aurions jamais cru si bien réussir et il m’a paru qu’on s’en allait content.

Ici la fête change de caractère. Nous retenons les danseurs, on monte à nos chambres se rajuster, je quitte une chemise trempée, on prend des cigares et des pipes, on valse un peu, entre hommes, dans la salle à manger. Puis, tandis qu’avec des matelas jetés par terre on nous transforme cette pièce en dortoir, nous descendons dans l’office, pièce mystérieuse en sous-sol où le souper nous attendait.

Ce fut beau. Nous étions onze : il y avait Tardieu, Albert et Ernest Levillain, Jules et Eugène Armengaud, Stéphane Lebègue, Léger, un clerc de Metz nommé Deherle je crois, qui nous avait été présenté par la famille Lubin et qui avait été charmant, mes deux frères et moi. On a beaucoup ri, bu, mangé et fumé, le tout ensemble sans s’en apercevoir. On a exécuté en chœur la chanson du Brésilien et Tardieu prenant la parole a raconté une histoire vertigineuse, scie d’ateliers exécutée par lui avec un admirable bonheur. Il parait que cela a duré deux heures, nous avons tous un peu perdu le sens des temps et des lieux. Au moment où Tardieu finissait son histoire dans un tourbillon d’applaudissements, il a brusquement tourné le bouton de la lampe. Il faisait grand jour.

Il ne fallait plus songer aux matelas de la salle à manger et nous avons tous un peu chancelants gagné le jardin, puis la rue, puis la Seine. Piteuse bande ! Les jardiniers matineurs nous regardent passer. Tardieu prétend que nous avons tous des « figures de cotillon . Il est rouge et blême par place, mon frère Georges est tout vert et ne se sens pas bien. On va se coucher dans l’île. Je me secoue le premier et vais à la messe de six heures. Il faut dire que j’y dors tout le temps.

Remis complètement je vais retrouver mes camarades qui ont quitté l’île et se dirigent péniblement vers Asnières. On a couché Georges qui était tout à fait malade. Tardieu n’est guères mieux et se drape dans un pantalon de toile qu’il a apporté. On arrive à Asnières et on dort une heure sur les banquettes d’un café. Tardieu, tout à fait ému, Léger et Albert Levillain nous quittent ici. Le reste exécute la pleine eau qui était sur le programme : on loue un bateau et quoique l’eau soit très froide, Deherle, Lebègue et moi remontons un kilomètre de Seine. C’est charmant.

La rentrée à la maison est moins drôle. Ce sous-sol que nous croyions au bout de monde est terriblement sonore. Mme Mouillefarine possède à fond la ronde du Brésilien, elle sait combien de fois on a applaudi Tardieu, elle a Georges à soigner, si bien qu’elle nous reçoit sèchement et que, comme on dit, nous n’en menons pas large. Je m’en tire avec mon père.

Je déjeune et pour sûreté de conscience je retourne à la messe. A une heure Georges s’éveille, nous échangeons quelques mots. Il se lève quelques temps après, me trouve dormant sur mon lit et va m’imiter sur la canapé, ceci jusqu’au dîner, c’est très fraternel. Mais le dîner ne réussit pas à mon pauvre frère qui tout de suite se recouche et je ne tarde pas à suivre son exemple.

Paris, le lundi 24 août 1863
Je me lève ce matin absolument rétabli. Georges que je vais voir parait beaucoup mieux. Il aura gentiment dormi ses vingt-quatre heures. A Paris je vais voir Tardieu dont j’étais un peu inquiet et il va bien, à cela près que nous ne pouvons pas nous regarder sans rire. Au reste, étude: c’est notre dernière semaine et j’ai beaucoup de travail. Je dîne à Paris pour m’y livrer et abats ce soir de la besogne jusqu’à 11 h.

Neuilly, le mardi 25 août 1863
Palais. J’y apprends la mort de Mme Bonnet. Le soir je vais à Neuilly et passe une bonne soirée d’herbier. Nous causons un peu du voyage de mon père qui se propose de passer en Suisse sa quinzaine de vacances. Je lui arrange un itinéraire.

Paris, le mercredi 26 août 1863
Etude. L’enterrement de Mme Bonnet a lieu aujourd’hui. Tous les membres de ma famille y étaient. C’est pour nous presque une aïeule. Même la pauvre Elisa avait voulu venir d’Evry et était perdue de larmes. Je serre la main à Jules et Paul. C’est une bien respectable existence qui se termine. Je songeais beaucoup à ma grand-mère en me trouvant dans ce salon qui tenait tant de place dans ses récits de jeunesse et songeais que c’était encore un des nombreux chagrins que sa mort lui avait évités. Le reste de la journée, travail acharné à l’étude. Je reste le soir pour travailler avec mon père : après, je vais chez Maugin arranger la course de dimanche. Mes rapports avec Tardieu sont toujours sur le même pied d’hilarité incompressible et l’assemblée nous trouve idiots.

Paris, le jeudi 27 août 1863
A l’étude je travaille encore « comme un mufle » suivant une expression paternelle. Nous avons des jugements à lever, je suis dans les qualités jusqu’au cou, seul d’ailleurs entre Prieur et un expéditionnaire. Je ne bouge pas de neuf heures à cinq heures ce qui est une forte dose de procédure. Le soir à lieu chez Deffreux le banquet des maîtres clercs. C’est une entreprise qui depuis huit jours occupe tout le Palais : elle n’a pas été facile il y avait de fâcheux précédents. Nous avons pu cependant nous réunir 63 et dîner sinon bien, au moins en bonne compagnie. Nous étions présidés par Houtelart , le vieux maître clerc de Paul Dauphin, tout ravi de cet honneur et qui avait l’air d’un pion en goguettes. Voici à peu près les études qui étaient représentées : Audouin, Baulant, Bonnel de Longchamp (Pyon), Boutet (Lejoindre), Bryon (Weill), Boinod (Thélier), Caron (Blot-Lequesne), Castaignet (Goujon), Chain (Méline), Chauvin (Bonfils), Coche, Poinsot, Daupeley, De Benazé (Legrand), Debladis (Deherpe), Maugin, Delessard (Du Bois), Denormandie (Delaporte), Destrez (Jolly, son second clerc, admis par faveur), Dromery (Leymarié), Dufourmantelle, Estienne (Desrousseaux), Foussier, Froger de Mauny, Gaullier, Guitet, Hardy (Louvet), Henriet, Hervel, Labbé (Bocquillin), Lenoir, Lescot, Marchal (Villars), Marquis, Maza (Guinard), Martin du Gard (Caffort), Migeon (Serisy), Ernest Moreau, Oscar Moreau (Amyot), Motheron, Moullin (Rougeot), Petit-Bergonz, Pettit, Picard (Delarbre), Protat (Vacher), Racinet, Rety (Beaumont), Roche, Saint-Amand (Harouel), Tissier (Damais), Tixier (Coste), Vivet. J’en trouve 54, moi compris. On avait admis deux avocats très longtemps maîtres clercs. J’en oublie donc sept.

Malgré le peu de vin qu’on nous a versé aucuns ont trouvé moyen de se monter la tête et spécialement Delarbre, maître clerc de Picard, petit bout d’homme plus que sérieux à l’ordinaire et de rapports assez ennuyeux a trouvé moyen de se griser complètement . Il est monté sur la table et a tenu des propos absurdes en cassant des verres et en marchant sur des assiettes. La fête dégénérait et j’ai tenté un mouvement d’entraînement au dehors en proposant à grands cris qu’on allât à Bullier. Il en est venu une demi douzaine et le reste s’est peu après dispersé, mais le hasard m’a donné pour compagnon de route un individu qui avait été fort calme au banquet –Jolly- et qui au grand air est devenu effroyablement confidentiel : il m’a révélé sans provocation deux ou trois gros secrets de famille. A Bullier, tapageur, gamin, il m’a ennuyé beaucoup, affiché un peu et j’ai fini par le lâcher. Quant au bal, c’est immonde.

Paris, le vendredi 28 août 1863
Etude. Je dîne à Paris avec mon père. Le soir il fait à Prieur et à moi « son testament ». Lecture solemnelle des notes sur les affaires qu’il laisse en train. Elles sont cette année en assez petit nombre et mon père répète solemnellement qu’il s’en va tranquille, comme s’il partait pour six mois. Il me laisse la clef de sa caisse, il me laisse chez Potier une procuration en forme et dit de tel ou tel dossier « je m’en occuperai à la rentrée ».

Paris, le samedi 29 août 1863
J’ai un certain plaisir à songer ce matin que c’est aujourd’hui le dernier jour de l’année judiciaire et surtout de cette dure semaine. Au Palais mon père gagne son affaire Bance-Lallemand, ce qui le remplit de bonheur, et moi j’ai un petit succès d’amour propre dans un référé de Perdriel que je gagne. Mon père l’avait jugé mauvais et l’adversaire, qui était notre ami Lejoindre, riait de pitié. Je dîne à Neuilly. Nous avons à dîner Mr et Mme Passemard, deux amis qui nous sont restés du grand procès Aumassip. Après le départ je cause une heure avec mon père non plus de l’étude, pour la première fois de sa vie il a déclaré qu’il ne voulait pas en entendre parler, mais de la Suisse et de son itinéraire. Il part demain, mes adieux se font ce soir, il est plein de tendresse et de cette confiance sur laquelle je ne me blase pas et avec laquelle il me ferait aimer la copie de pièces. Et puis je m’en vais coucher à Paris tout content.

Paris, le dimanche 30 août 1863
Messe de 6h. A 8h rendez-vous à la gare de Lyon avec Maugin, Gaudefroy et De Bretagne. Nous descendons à Moret et allons déjeuner dans le cabaret à jamais célèbre par le potin de l’an passé. On entamait les sardines quand Lalleux et Peronin, qui arrivés avant nous nous cherchaient par les rues, font une entrée triomphale et sont chaudement reçus. On escalade les coteaux qui dominent le Loing et on y cherche l’euphrasia jaubertiana inutilement et on trouve des plantes plus vulgaires : koeleria valesiaca, stellera passerina, polycnemum arvense, peucedanum oreoselinum. Ces coteaux sont curieux, il y a de grandes inflexions de terrain d’un aspect bizarre. L’aspect uniforme du chaume, la pureté de l’air d’aujourd’hui, leur donnait l’aspect des combes profondes de la montagne et j’éprouvais pour ma part une sensation de vertige ou du moins de vide. On descend au marais d’Episy. Peu de plantes : le triglochin, le sanguisorba, cependant au moulin d’Episy euphorbia verrucosa, l’esula var salicetorum, leersia oryzoides et plus loin cyperus flavescens, spiranthes aestivallis, anagallis tenella, sagina nodosa. Il se fait tard et nous exécutons sur Moret une course d’une rapidité entraînante, six kilomètres en trois-quarts d’heure. Dîner puis retour fort gai : j’en fais les frais avec une pipe neuve dont on discute les mérites et pour le soin de laquelle on m’impose tout un régime à crever de rire.

Neuilly, le lundi 31 août 1863
Etude. Un beau calme succède aux agitations de la semaine dernière. Je passe ma matinée avec un jeune Livonien nommé Grass que Chevrier est venu l’autre jour me recommander avec émotion. Il voyage pour étudier la procédure des différents pays et voudrait voir quelques dossiers. Pour bien faire les choses j’ai invité le Livonien à déjeuner et j’ai discouru trois heures sur les procès. Il a reçu enseignement et nourriture avec une reconnaissance pénétrée, c’est un bon garçon qui me paierait ma peine s’il me trouvait en botaniste en Livonie. Je dîne à Neuilly où je suis chef de maison. Herbier et journaux le soir. Je trouve que cette demie vacance est charmante et ne sachant si mes vacances seront bien agréables je ne suis nullement pressé de la voir finir.

Paris, le mardi 1er 7bre 1863
Etude. Je range un peu, je me mets à flot. Je vais voir Mme Denormandie en condoléance et le soir je vais à Evry où je n’avais pu trouver le temps d’aller. Tout le monde y est bien. Je trouve ma tante presque gaie quoique nous causions à plus d’une reprise de choses tristes. Il faisait ce soir une nuit de lune brillante et froide qui me rappelait ces bonnes soirées d’octobre que je passais à Evry, ces causeries au salon, ces pipes au coin du feu dans ma chambre avec Renault et Gratiot, ce bon lit où maman venait m’éveiller, etc. Amers souvenirs.

Neuilly, le mercredi 2 7bre 1863
Etude. Palais. Neuilly. En décachetant toutes les lettres adressées à Mr Mouillefarine, avoué, j’en ai trouvé une que mon père m’adressait ainsi. Il va bien.

Neuilly, le jeudi 3 7bre 1863
Etude. Il s’établit une vie parfaitement uniforme : je vais le soir à Neuilly, j’écris mon voyage de l’an dernier, cherchant des idées pour celui de cette année. Je ne sais où j’irai.

Neuilly, le vendredi 4 7bre 1863
Etude. Temps abominable. J’erre par une pluie intense. Delton m’apporte un référé pour demain qui me rend bien malheureux. Je le plaide en rêve toute la nuit.

Neuilly, le samedi 5 septembre 1863
Je gagne mon référé. J’avais pour adversaire un avocat, Trolley de Roques. Au fond ce référé qui m’a rendu si inquiet était imperdable, mais les conséquences de sa perte auraient été énormes : il s’agissait de la remise de valeurs au porteur entre les mains d’une vieille femme absolument folle (aff. Pagaud), et puis notre juge Boudet de Paris est si bête. Enfin, la chose finie j’étais très satisfait. Je vais dîner à Neuilly le soir. Je devais revenir pour faire demain la course du tragus. J’étais indécis, les grivoiseries de Schoenefeld m’allaient moins pour demain que pour tout autre jour ; je sais la course par cœur : on n’y doit pas dîner, le rangement de la récolte 1862 n’arrive pas. Il tombe par bonheur une pluie invraisemblable qui me décide et je travaille à mon herbier jusqu’à 19h.

Neuilly, le dimanche 6 7e 1863
Une vraie journée de botaniste : du matin au soir je range mon herbier. Je ne le quitte que pour aller à la messe et le soir ramener Mme Mouillefarine de chez Mme Lubin. Cependant je songe un peu à mon voyage : je vais aller à Aix-les-Bains trouver Guyot-Sionnest, je ferai quelques courses avec lui s’il y est disposé, en tout cas je resterai dans la montagne tant qu’il y fera beau. Après j’irai herboriser en Lombardie et je finirai sans doute en Corse. De Bretagne m’a promis des renseignements sur ce pays par un de ses amis.

Paris, le lundi sept septembre 1863
Etude. Je vais voir Tardieu qui me querelle un peu de mon absence d’hier. La question du voyage une fois mise à l’ordre du jour ne le quitte plus et je vois deux personnes qui ébranlent mes idées. C’est d’abord Mr Guilhaumon qui vient toucher barre à Paris pour le mariage d’Henri Chardin et qui me presse d’aller à Alby ; c’est surtout Gueroult qui arrive de Corse. Il me donne des renseignements et me promet une lettre pour un de ses camarades d’école, Kosjorowitch, qui est ingénieur à Ajaccio. La Corse devient dès lors mon idée fixe et Chamonix qui me prendrait trop de temps est écarté.

Mardi le huit septembre 1863, Neuilly
Je solemnise la fête de la Nativité de la Sainte Vierge en faisant ce matin mes dévotions à Notre-Dame des Victoires. L’abbé Brehier m’avait autorisé à remettre ma communion à l’Assomption. Etude, travail, réflexions et méditations. Le soir, Neuilly.

Neuilly, le neuf septembre 1863. Mercredi
Etude. Je vais au Palais comme à peu près tous les jours en dépit des vacances. Le soir, Neuilly. Je vais aujourd’hui voir ma tante Adèle que j’avais été empêché d’aller voir tout le mois dernier, et aussi Mr Jules Bonnet. Je le trouve vieilli par sa récente perte. Quant à sa femme elle était si souffrante que je n’ai pu la voir. Combien de temps cela durera-t-il et après eux qu’adviendra-t-il des trois plus jeunes enfants ? Mme Madelin est à Paris, c’est elle qui m’a reçu, nous sommes fort bons amis.

Paris, le jeudi dix septembre 1863
Je reçois ce matin une lettre de mon père. Il arrive samedi : je pourrai en conséquence m’embarquer mardi matin pour la Corse. Mon voyage se dessine. J’ai reçu la lettre de Gueroult pour Kosjorowitch. Et puis aujourd’hui j’ai été au bureau de De Bretagne (préfecture de police) pour lui parler des renseignements qu’il devait demander à son ami. Cet ami est la première personne que je trouve dans son bureau et auquel il me présente : Jean della Rocca , un Corse enthousiaste qui s’éprend de l’idée de mon voyage, me le dessine, m’indique les points à voir, me promet des lettres. Tout cela avec une verve méridionale qui m’effraye. Quoiqu’il en résulte, j’ai des renseignements, mon voyage m’envahit le cerveau. Je reste à dîner et réunit le soir Tardieu et Gaudefroy chez moi. Le dernier m’apporte une lettre de Mr Verlot pour un botaniste de Corte. Nous classons les doubles et nous allons en cérémonie en porter chacun un énorme paquet chez Tardieu : c’est pour les échanges qui se feront en mon absence. Je fais ce soir mes adieux à mon brave caporal .

Neuilly, le vendredi 11 septembre 1863
Je déblaye la fin de ma besogne à l’étude. Labey y est revenu, ce qui me fait grand plaisir. J’achète les mille petites choses du voyage. J’ai mon passeport, etcetera. Le soir : Neuilly.

Neuilly, le samedi 12 septembre 1863
Je règle ce matin avec Rougeot, maître clerc chez Moullin, un petit compte qui d’antique et expresse convention devait être suivi d’un déjeuner. A quoi il est amplement pourvu. Je fais mes dernières courses. Je vais demander au Dr Chanet des médicaments et des conseils. Je range mon bureau. Je réunis tous les papiers arrivés en l’absence de mon père, je dis adieu à Labey et à Prieur et je m’en vais tout heureux. Et qui trouvè-je chez moi ? Paul de Bretagne. J’avais en mon esprit accusé Della Rocca. De Bretagne m’apporte de lui douze lettres de recommandation
Mr Ambrogi, directeur de l’école primaire de l’Ile Rousse
Mr Gandie, avocat à Calvi
Mr Tedeschi, receveur particulier à Corte
Mr Multido, propriétaire des bains de Guagno
Mr Ottavi, lieutenant de gendarmerie en retraite à Soccia
Mr Cecaldi, médecin inspecteur général des armées à Evisa
Mr Leca, géomètre chef du cadastre et conseiller général à Ajaccio
Mr Abatucci, député de la Corse à Zicavo
Mr Perette, sous-préfet à Sartene
Mr Baptiste Emily, propriétaire à Ste Marie Sicche
Mr Grassi, propriétaire à Cervione
Mr Fernandi, à la grotte de Brando près Bastia

C’en est invraisemblable : avec cela un itinéraire, un ouvrage de lui sur la Corse. Il m’arrive en même temps une liste de plantes que Gaudefroy m’a faites pour mon voyage. Si je ne rapporte pas quelque chose de bon à ces amis-là, j’y veux perdre mon nom.

Et je vais dîner à Neuilly. Mon père y arrive avec mes frères. Mon père n’est pas de mauvaise humeur, comme l’an dernier, mais enchanté de son voyage, charmant pour tout le monde et mon bonheur est complet.

Paris, le dimanche 13 septembre 1863
Dernier jour : il est fiévreux mais ces apprêts du départ sont plus amusants que le voyage même. Et comme dit Toppfer reprenant fort bien la plaisanterie connue : la bête seule est au logis, l’autre est partie déjà courant par des pays qu’elle dispose à sa guise. J’avais apporté les paperasses de l’étude arrivées pendant l’absence de mon père et nous travaillons une heure ensemble à Neuilly. J’y fais mes adieux après la messe, je fais chez moi de derniers rangements, je vais voir Tardieu et lui porter ce qui reste de mes doubles. Je dîne à Evry où je fais mes adieux à ma tante. Le soir j’écris à Guyot qui est à Aix-les-Bains et à Tournier le guide de Chamonix, qui l’un et l’autre devaient m’attendre, que mon itinéraire est complètement modifié, et je dors avec bonheur ma dernière nuit de Paris.

En chemin de fer, le lundi 14 septembre 1863
Je suis à l’étude de huit à neuf heures. J’y travaille, mais d’un travail médiocre ainsi qu’on peut penser. Albert s’y installe comme clerc sérieux. Mon père me fait de fort tendres adieux, et je vais chez moi revêtir avec des frémissements de joie mon attirail de touriste. J’ai comme tous les ans la chemise de laine, mais en raison des lettres de Della Rocca j’y ai combiné un système réellement ingénieux de faux cols et de cravate longue comme les Anglais en Suisse. Déterminé à herboriser grandement j’emporte deux rames de papier gris et un couteau long d’un pied et demi servant de déplantoir et ayant un aspect terrible.

A onze heures, l’express emporte en ma personne le plus satisfait des voyageurs. En voiture pour la Corse !!

Il est entendu – entendu avec moi tout seul – que je vais en Corse pour m’instruire : aussi durant que le train m’emmène, je lis docilement un gros ouvrage que Mr De la Rocca a joint à ses lettres de recommandation. Cela s’appelle La Corse et son avenir . Il faut dire que ce bienfaisant inconnu parait avoir entrepris la Corse et qu’il rédige à Paris un journal qui s’appelle L’Avenir de la Corse. Cet ouvrage est écrit à un très faux point de vue, à savoir que toute initiative doit venir de l’administration, que tout doit se faire en Corse par son secours. Je viens de lire Paris en Amérique, admirable pamphlet de Laboulaye dont les maximes se sont gravées dans mon esprit. Toutefois ces réserves bien formulées le livre m’intéresse en ce qu’il établit qu’il y a énormément à faire en Corse et qu’on y fait très peu. Il a la date de 1857. Qu’a-t-on fait depuis ? Qu’y a-t-il à faire pratiquement et immédiatement ? C’est ce que je vais voir par moi-même.

Mr de la Rocca fait justice du banditisme et déclare qu’il n’existe plus qu’à l’état de tradition. J’en étais convaincu avant de le lire, mais il s’en faut bien qu’on ait les mêmes idées à Paris. Qui donc m’a demandé au Palais quelles armes j’emportais ? C’est la faute de cet admirable roman de Colomba. Mérimée, qui a popularisé la Corse sous le point de vue par lequel il lui a plu de la dépeindre, en a été le plus grand ennemi.

Mais je trouve que mon auteur passe bien légèrement sur l’insalubrité du pays. Celle-ci est évidente, hier Mr Richardiere en a malencontreusement parlé à mon père, et déjà je m’étais muni des conseils de Mr Chanet.

Le livre en question me mène jusqu’à Tonnerre. Je trouve sur le quai Paul Bonnet avec qui je passe les dix minutes réglementaires. Il est encore dans les premières tristesses de la mort de sa grand-mère. J’aurais du lui réserver quelques heures et je les lui promets pour le retour. A Dijon, dîner, j’y trouve l’ami Delton avec toute une famille que je ne lui connaissais pas. Sitôt après Dijon, une pipe étant fumée, je dors. J’ai comme voyageur des grâces d’état. De temps en temps les bruits de la route pénètrent dans mon sommeil mais c’est un plaisir de plus que de se sentir dormir.

A bord du Courrier Corse, le mardi 15 7e 1863
Mes yeux fermés sur la Bourgogne se rouvrent sur la Provence, plus loin qu’Arles, au sein d’une âpre nature. A six heures et demie j’arrive à Marseille tout ému d’être en si peu de temps déjà si loin du départ et si loin encore du but. Tout aussitôt, prenant une voiture, je ma fais conduire aux bureau de Valéry frères Quai Napoléon n°3 et je retiens ma place. Le bateau qui part le mardi va alternativement à Calvi et à l’Ile-Rousse. Il se trouve que cette semaine c’est le tour de Calvi ce qui me convient fort. De là je me fais conduire à la Joliette. On m’indique le Courrier Corse. Je déjeune dans une des admirables maisons qu’a bâties ici la société des Ports et à neuf heures je m’embarque. Mes derniers souvenirs de navigation remontent un peu haut, à un certain voyage en Angleterre en 1851 où je fus bien malade. Aussi suis-je solemnel et cherche sur le bordage de bonnes petites places, bien aplomb sur les flots. Pour cette fois mon espoir est déçu. La mer est comme un lac, il n’y a ni mal de mer, ni titillation, ni même incertitude du pied. J’ai vu bien autre chose il y a deux ans sur le lac de Côme. Par suite il se répand en moi un bonheur considérable car, tout en faisant le brave, j’avais un peu redouté cette épreuve.

Le ciel sans nuages est d’un bleu pur au zénith. La côte est couverte d’épaisses brumes et c’est un ravissant tableau vaguement indiqué en deux couleurs, le gris et le bleu. Qui voudrait constater trouverait mal son compte, pour moi je jouis sans regret du pittoresque. Au bout d’un quart d’heure Marseille a disparu, nous dépassons la Quarantaine et le château d’If et nous remontons la côte bordée de belles montagnes, très hautes et aux superbes dentelures. Voyant que l’on prépare un déjeuner je vote d’enthousiasme la réitération de ce repas. Ce que j’avais absorbé à terre était purement prophylactique : un moyen de n’être pas pris au dépourvu par infortune. Mes convives sont, aux premières, au nombre de deux : il n’y a personne sur ce bâtiment. Encore le capitaine en est un, ours mal léché et d’un vilain commerce. L’autre est l’ingénieur de Bastia Mr Buffet, jeune homme assez poseur. Mr Buffet, avec qui j’ai par l’école polytechnique quelques amis communs, serait intéressant s’il voulait, car il connaît bien la Corse. Il ne l’aime pas. Le pays est fiévreux mais ceci ne vient que du défaut de culture. Les centres sont sains. En résumé et pour répondre à Mr de la Rocca il y a en Corse onze millions de dépense et un million de recette, ce qui me confirme dans mon idée que c’est à des efforts individuels qu’il faut demander l’avenir de ce pays. Mais tout cela n’est qu’idées préconçues, que je note à mesure des conversations et pour les vérifier sur place.

Notre voyage continue dans d’admirables conditions, nous dépassons La Ciotat, La Seyne puis Toulon. Huit nœuds et demi à l’heure, vent debout mais cela souffle la machine. Je note avec un empressement tout Parisien ces renseignements techniques. A quatre heures nous passons par le travers de la dernière des îles d’Hyères, Porquerolles ; depuis ce moment nous quittons la côte et cinglons en large. On dîne. Grâce à l’état de la mer le maître d’hôtel ne gagne rien sur nous. Les mets pour la qualité et la propriété sont un intermédiaire entre bien et mal dont en voyage on se contente à merveille, mais c’est une duperie par un si beau temps que de prendre les premières.

Quand nous remontons sur le pont il fait nuit, le phare de Saint-Tropez s’allume et l’une après l’autre toutes les étoiles du ciel : alors c’est un spectacle enchanteur. Je fume sur le pont, rêvant, dormant à demi, regardant le phare, regardant les étoiles, regardant la mer et la phosphorescence du sillage et puis je vais m’étendre dans mon cadre. Encore un préjugé de moins : on y est très bien et même les domestiques ont ordre de vous donner des draps à votre première demande. La seule difficulté est de s’insérer entre le plafond et une large planche dont le lit est bordé pour préserver le dormeur d’un roulis nocturne.

Calvi, le mercredi 16 7e 1863
Je dors le meilleur sommeil du monde, à demi bercé par le balancement du navire. A quatre heures du matin je suis réveillé par la cessation de ce balancement : nous sommes arrivés, ayant gagné six heures sur le temps porté au programme, nous sommes à Calvi et le jour vient. Bientôt habillé et monté sur le pont, je contemple cette Corse si désirée et il est difficile de voir rien de plus morne que l’aspect de Calvi dans les brumes du matin. C’est, à ce qu’il semble, un méchant village de quelques maisons sales et décrépites. Pas de jetée, on s’affale en bateau et les bateliers raflent la moitié de mon bagage. Mr Buffet m’indique l’Hôtel de France (Orsini. 6 f. par jour). Je m’étais préparé à tout et suis agréablement surpris, après avoir traversé une cuisine pleine d’oignons qui exhalent les parfums de certains quartiers de Saragosse ou de Madrid, d’être conduit dans une annexe située à quelques maisons plus loin, où on me livre une grande chambre blanchie à la chaux qui a vue sur la mer. J’y reste peu, impatient de promenade et d’herborisation. Je prends sous le nom de café une infusion parfaitement fabuleuse et dont le goût et la couleur bouleversent toutes les idées reçues et puis je me jette avec ardeur dans l’espace.

Mes premières impressions ne sont pas favorables : les collines qui voisinent Calvi sont grillées. Il y avait plus de végétation l’an dernier le 15 octobre à Biarritz. Je reconnais qu’il faudra chercher sa vie et abandonnant la colline je me rapproche de la mer. Là je suis plus heureux. Au fond du golfe dont Calvi garde l’entrée il y a des dunes, petites, mais vu avec mes plantes d’Etaples, je trouve un fort beau silène tuberculeux (s.corsica ?). Un peu plus loin au bord du chemin je m’arrête en admiration devant un merveilleux arbrisseau. Il a le port d’un osier, des fleurs d’un blanc de lait en grappes retombantes et des fruits crépitants comme le coluteau et pleins de coton. C’est je l’ai su plus tard l’asclepias fruticosa.

Cependant le soleil s’est levé et a modifié du tout au tout mes idées sur Calvi. Je n’en avais vu que la moitié. Calvi se divise en deux parties : la basse ville où je loge au foyer Orsini ; puis au dessus la vieille ville ou la citadelle, située sur une montagne ou plutôt sur un rocher, enceinte de murailles énormes et merveilleusement massée. A ses pieds s’ouvre un petit golfe bleu du fond duquel en ce moment j’observe et je décris, puis au fond sont d’immenses montagnes noyées dans la brume bleue du matin et dessinant des silhouettes incertaines et charmantes. C’est le groupe du Monte Grosso. Cette illumination qui change le tableau ma pénètre de « la joie des voyages ». Et tout de suite je me baigne.

Ici un épisode bizarre qu’on n’imprimera pas après mon décès et dont je puis bien me réjouir un moment dans mon journal. Je nageais à dix brasses du rivage. Au devant de moi je vois un grand corps noir qui me parait un rocher et j’y vais prendre pied. Cela recule en remuant quelque chose à droite et à gauche. Brrr, tout hier soir on a parlé requins, marsouins, souffleurs. Je tourne au rivage et après une brasse, regardant derrière moi, le corps noir m’a suivi et s’agite presque sous moi. Si bien que les brasses qui suivent sont tout à fait nerveuses. Et toujours la bête à mes côtés. Je prends pied et me retourne moitié peureux, moitié colère. La bête recule et se tient à distance. C’était mon ombre, bonnement.

Dans les sables que je retraverse pour venir à Calvi je vois des essais de culture de coton qui paraissent négligés.

Je rentre déjeuner. J’ai pour convives deux ou trois habitués, entre autres un jeune officier de la garnison à moitié mort d’ennui et qui est fort aimable. Il parait que ce golfe si joli et si bien entouré ne vaut rien pour les navires. Il est ensablé et quand souffle un certain vent qu’on nomme le Libeccio, vent du sud-ouest je crois, les navires y sont plus malmenés qu’en pleine mer. Au reste Calvi, maintenant que j’ai fait amende honorable au point de vue du pittoresque, n’est purement qu’un village. L’Ile-Rousse l’a tuée. Paoli qui a fait construire ce dernier port a annoncé que c’était une potence pour pendre Calvi. Les habitants étaient dévoués aux Génois. On en a dit autant d’Algajola. L’un de ces trois points seuls pouvaient vivre, en devenant le marché de la Balagne, contrée fertile dont j’aurai à m’occuper.

Les femmes de Calvi sont en général fort belles. Elles ont des grands yeux noirs, de la pâleur, une certaine morbidezza qui rappelle les tableaux d’Hebert. Au moment où cette idée me venait j’ai vu passer les Cervaroles détachés de leur cadre : les femmes vont chercher l’eau dans de grandes amphores qu’elles portent sur leur tête, et deux descendaient l’escalier d’une fontaine qui est derrière la basse ville.

Ayant déjeuné, je fais une course au cap Rivelata. C’est la pointe la plus orientale de la Corse et Gaudefroy dans la liste qu’il m’a remise, m’a indiqué là et à Bonifacio un certain narcissus serotinus, recommandé avec toutes sortes de points d’exclamation et de notes à l’encre rouge. Je m’y rends en suivant les contours de la côte découpée en des miniatures de golfes et de caps, tantôt suivant tantôt dominant le rivage, et même me mettant à l’eau pour voir de plus près des actinies couleurs de pourpres. Chemin faisant je prends quelques bonnes plantes, un asplenium, un cyperus, le statice articulata, l’erodium corsicum, et surtout une petite plante délicate et charmante, le leuconium roseum qui me fait presque pleurer d’émotion. Quant au narcissus cherché avec le plus grand soin au cap et sur le chemin, il fuit absolument mes regards. Du phare placé sur le cap on a une belle vue de mer. La côte fuit vers le sud et à gauche la vue s’arrête à un énorme rocher tombant à pic dans la mer, mais à droite j’ai la citadelle de Calvi et les montagnes derrière, la pointe de l’Ile-Rousse et au loin la ligne du cap Corse. J’explore avec grand soin au point de vue botanique la pente abrupte du cap vers la mer et me console en recueillant le leuconium en abondance, puis je reviens par la même route. Je prends mon bain de mer, c’est le troisième mais les deux premiers étaient des essais.

En arrivant à Calvi je m’arrête émerveillé par la splendeur du spectacle. Il fait une soirée d’une admirable sérénité, j’ai devant moi la citadelle avec ses épaisses murailles plantées sur le roc et en continuant perpendiculairement l’escarpement. Après sont les toits et les clochers de la ville basse, derrière le golfe bleu et au fond le groupe du Monte Grosso détachant à la lumière du soir toutes ses arrêtes et tous ses détails. De bonnes gens montés sur leurs ânes entrent dans la ville haute, des gamins presque nus galopent sur des petits chevaux corses qu’ils mènent boire à la fontaine, de belles filles l’entourent avec des amphores sur la tête. C’est un merveilleux tableau.

Je rentre dîner. La nourriture est un peu fantastique : on nous sert un certain poisson détestable nommé cazeto , dont je n’ose traduire le nom. Ayant fait le doigt de toilette que comporte mon sac je vais chez Mr Gandie : c’est une des personnes pour qui j’ai une lettre de Mr de la Rocca. Il n’y est pas. Alors j’arrange mes plantes de la journée, je clos dans mon sac toutes mes élégances en ne gardant que le strict nécessaire, puis je vais expédier à la diligence de l’Ile Rousse mon sac et une de mes rames de papier. L’autre rame va m’attendre à Ajaccio. Ces soins pris j’écris une lettre et m’étends dans un grand lit garni de draps fort blancs. Cela va le mieux du monde.

L’Ile-Rousse, le jeudi 17 septembre 1863
Ce matin Mr Gandie vient par l’organe du garçon d’hôtel frapper à ma porte. Tant pis pour lui, mes beaux habits sont partis pour l’Ile-Rousse et je vais recevoir sa visite avec mon feutre informe, ma chemise de laine et ma vareuse. C’est une extrémité inévitable mais le garçon d’hôtel la prend moins philosophiquement que moi, il me dit d’un air tout fâché « est-ce que vous n’allez pas d’abord vous laver ? » Admirable propos qui me fournit une entrée en matière pour mon entretien avec Mr Gandie. Cet entretien a lieu sous le marché de la ville. Ce pauvre jeune homme qui ne parait pas manquer de moyens est avocat et juge suppléant à Calvi, et de tout cela il ne s’amuse guères : il n’y a pas d’affaires. Il y a trois avoués et quand le procès renferme plus d’intérêts distincts on autorise un avocat à se constituer, ce qui renverse les idées parisiennes. On plaide surtout ici des délits de port d’armes. Depuis 1851 le port d’armes est interdit en Corse. La peine, disproportionnée et de circonstance, était au minimum d’un mois de prison, depuis peu on a admis l’application de l’art.463 . Mon avocat trouve cette loi détestable : un paysan n’a pas moyen de repousser un sanglier qui lui dévore ses récoltes. Selon lui la loi n’est pas la cause de la disparition de la vendetta : quand on veut tuer son ennemi, un couteau ou un bâton font fort bien l’affaire. Il y a bien à répondre à cela, l’absence du fusil supprime au moins l’embuscade, il faut un bien moindre degré de colère pour tuer un homme à vingt pas qu’à bout de bras, la défense est bien plus facile à l’arme blanche, etc à l’infini, mais ici je ne discute pas, j’écoute. Au reste Mr Gandie ne désire pas vieillir ici et pétitionne pour être défenseur en Algérie.

A dix heures je déjeune et, léger de tout bagage, je prends la boîte au flanc le chemin de l’Ile Rousse. Il y a 22 kil. J’entame avec ardeur. C’est la route que j’ai prise hier en herborisant et qui suit les rives du golfe. De l’autre côté, en face Calvi, commence la Balagne. C’est la partie fertile de la Corse et un Corse en a toujours le nom aux lèvres. A ce titre j’ai bien fait de commencer par là. La Balagne se compose de vallées ou plutôt, pour me servir du terme Suisse plus exact, de combes immenses qui descendent de la montagne vers la mer, pays merveilleux à ce qu’il semble pour y cultiver la vigne. Cependant il y en a moins qu’il ne devrait, mais en revanche j’y vois de superbes oliviers, hors de toute proportion avec ceux que j’ai vus en Provence, et aussi du blé, quelques mûriers. Les villages sont haut perchés sur la montagne et toujours à ce qu’il semble à l’endroit le mieux choisi pour le plaisir des yeux. Autre en est la raison toutefois. C’est qu’au temps des Sarrasins d’abord et des Génois ensuite le voisinage de la mer était malsain aux petites gens. Ces villages sont d’un aspect étrange. Le premier que je rencontre est Lumio, situé en face de Calvi mais beaucoup plus haut aux flancs de la montagne qui ferme le golfe. Lumio réalise l’idée qu’a priori je me forme des villages arabes. Les maisons étagées, uniformément grises, sans toit, exactement carrées et plus hautes que larges et percées d’étroites fenêtres, sont absolument des tours. Entre les maisons, sur les espaces libres du rocher, s’étalent de vigoureux opuntia pliant sous des fruits tels que je n’en ai vu nulle part encore ailleurs. En même temps derrière moi Calvi et le golfe apparaissent dans toute leur splendeur. Et pour qu’aucune partie de moi-même ne soit charmée je rencontre en quantité une excellente plante corse, le polygonum equisetiforme.

Chaude est la monté cependant et je sens mon ardeur de grande route diminuer. Après Lumio la route, sortie du golfe, suit la mer quelque temps en faisant corniche. Je songe à mon brave Ripault avec qui je devais courir les champs cette année. Puis elle descend dans une des riches vallées de la montagne où s’élèvent très haut les oliviers et les villages. On la nomme, si je ne me trompe pas, vallée di Sant’Antonio, mais je n’affirme pas. Au bord de la mer est Algajola, aujourd’hui mince village mais qui par ses fortifications et par une tour qui l’avoisinent décèlent une antique splendeur. Le tout est de la façon des Génois. Ils avaient destiné Algajola à cette situation de marché de la Balagne dont je parlais hier. Il y paraissait appelé par sa situation centrale. Paoli l’a tué en même temps que Calvi : c’est à lui que s’appliquerait le mot que je citais hier. J’anticipe pour ne pas revenir : Paoli m’a-t-on conté à l’Ile-Rousse appela sur une montagne voisine les chefs de familles influentes d’Algajola au nombre de neuf, et leur annonça que s’ils persistaient à tenir pour Gênes, il allait sur le rocher de l’Ile-Rousse dresser pour les pendre des potences (force). Ils résistèrent et ruinés passèrent à Gênes ou on leur donna pour guerdon une permission de mendier : ainsi m’a-t-on conté à l’Ile-Rousse.

J’étais un peu las et avise un cabaret borgne. L’ardeur me revient après un verre d’eau anisée et surtout une bonne pipe. J’arrive à trois heures à l’Ile-Rousse, ayant fort mal marché. C’est une petite ville peuplée, aux rues droites, étroites et dallées, et qui me rappelle pas mal les grands villages de la Corniche. A l’extrémité il y a une belle place plantée d’arbres dédiée à Paoli. C’est là que sont les belles maisons de la ville, surtout celle des Piccioni. C’est là aussi que sont les hôtels. L’hôtel d’Europe où je descends est une grande maison avec des chambres peintes à fresque comme à San Remo (De Giovanni 5f.50 p.j.). Je prends un bain de mer, je fais porter une lettre de la Rocca à un sign. Ambrogi, et je dîne. On dîne pas mal.

Après dîner je vais voir Mr Ambrogi. C’est le maître d’école. Il me reçoit avec une cordialité timide et affectueuse toute particulière et me monte pour demain une course dans la Balagne, encore qu’il déplore ma précipitation et qu’à son sens l’Ile-Rousse vaille un jour. Nous causons tout le soir. Je m’efforce d’être aimable, lui procède par questions et cela va si bien que l’Europe entière passe au crible de ma parole religieusement écoutée : événements, hommes d’état, écrivains. Avant de clore l’entretien il me remet une brochure de lui. Cela s’appelle Deuxième rayon de lumière et ce sont des vers français détestables. Il est convenu que nous partons demain matin à six heures du matin et je rentre à l’hôtel pour arranger mes plantes et pour dormir.

Corte, le vendredi 18 septembre 1863
Je m’éveille à cinq heures et attends Mr Ambrogi qui n’arrive pas. A sept heures et demie je vais frapper à sa porte. Il n’a pu avoir un cheval ce qui nous force à abréger notre tour. Nous ne partirons qu’à neuf heures. Depuis ce temps il s’empare de moi et la chose est laborieuse. La brochure d’hier n’était qu’un avant goût. J’ai le malheur de lui en dire du bien et le digne homme en prend prétexte pour tirer un volumineux manuscrit proprement mis au net et qu’il me prie de lire. Cela a trait aux devoirs de l’instituteur. « Et vous m’en donnerez votre avis en toute sincérité » Et pendant que je mettais les yeux dans le cahier le pauvre homme avait les siens attachés sur moi, si désireux et si craintifs que c’était peine à voir. C’est un pauvre rêveur, honnête et nuageux, évidemment malheureux à l’Ile-Rousse et supérieur à sa situation par de certains côtés de son esprit. Son ouvrage dans lequel il vit est le fondement de ses chimères. Ce qu’il m’en fait lire est très mauvais, ou plutôt c’est le néant, l’inintelligible. A propos de l’instituteur il développe sur le perfectionnement moral des idées absolument banales en phrases emphatiques et filandreuses qui n’en finissent plus. Je n’avais autre chose à lui dire que du bien de son ouvrage, il aurait pleuré, je crois, si j’en avais dit du mal. Je m’efforçais de dégager une idée des nuages de sa prose pour l’approuver ou la développer avec lui et c’était en réalité un pénible travail d’esprit. J’ai toutefois paru le satisfaire. Mais quand il m’a demandé avec sa même expansion hésitante et maladive si je croyais que son livre pourrait avoir un éditeur à Paris, que lui pourrait vivre à Paris de sa plume, présenter à l’Empereur ses ouvrages et lui exprimer ses idées, j’ai eu honte de plus mentir et lui ait dit ce que je pensais sur le sujet à force de précautions oratoires. « Je vois m’a-t-il dit d’un air découragé en me quittant, qu’il faut que je reste à l’Ile Rousse . »

J’ai résumé ainsi pour n’en pas faire à deux fois notre entretien de toute la matinée, car une fois le fatal cahier sorti de son enveloppe il ne m’a plu quitté. J’ai proposé pour faire une diversion une promenade au phare, il a pris le cahier sous son bras puis à de certains moment une idée lui venait qui y était traitée. Il ouvrait à la page et me priait de lire. Sur la jetée nous étions au grand soleil et l’éclat du papier blanc me blessait les yeux. Je l’ai aperçu qui marchait tête nue, les yeux sur mes yeux et tenant à la main son chapeau pour me faire de l’ombre. Aussi malgré l’ennui que me causait ce brave homme et le labeur d’esprit que j’ai subi pour causer avec lui de son livre, il me laisse un souvenir de sympathie et de commisération.

Cependant, comme je ne suis pas en Corse pour voir Mr Ambrogi il serait bon de parler un peu des localités. L’Ile-Rousse doit son nom à trois grands rochers roux placés dans la mer à l’entrée du petit golfe où elle est bâtie. On a joint deux de ces rochers à la terre et sur celui du milieu, de beaucoup le plus haut, on a planté un phare. C’est à ce phare que je suis monté avec Mr Ambrogi. On y a une belle vue de mer et l’on découvre d’un côté le cap Corse, de l’autre le cap Rivelata et le haut des forts de Calvi. J’ai pu ici arracher une demie heure à mon bourreau en allant prendre un bain de mer entre les rochers.

A 9h ½, toujours lisant et causant, Mr Ambrogi m’a fait faire chez lui une collation où a figuré un mets nouveau pour moi, des confitures de figues de Barbarie (opuntia). A 10h nous sommes montés ensemble dans un petit char corse attelé d’une mule. Ces chars ressemblent aux chars suisses mais ils sont encore plus primitifs. C’est une simple banquette à deux places où l’on est fort mal quand on est trois comme aujourd’hui. On a sous les pieds un filet de grosse corde sur lequel on arrime les bagages. L’ensemble ne pèse rien et doit aller par tous les chemins.

Il fait comme hier un temps magnifique. Il y a cinq mois qu’il dure. La route suit la mer en s’élevant. Je n’ai qu’à tourner le dos pour avoir une belle vue sur le golfe, la ville et les rochers. L’aspect ne vaut pas celui de Calvi mais il n’est cependant pas à dédaigner.

Nous quittons la mer à un point où s’élève sur le rivage les restes d’une tour génoise : c’est là que s’ouvre une des plus riches vallées de la Balagne, la vallée de Fiumereggio. Elle s’élève en tournant vers des montagnes vertes qui ne ressemblent guères aux montagnes pelées de Calvi. C’est en suivant cette vallée que nous allons retrouver la route de Calvi à Bastia et notre point de rencontre est Belgodère. C’est un village situé à moitié sur la montagne, à moitié sur un roc qui parait s’en être détaché. Et du fond de la vallée c’est un spectacle magnifique que ce village ainsi situé, de moi à lui la vallée qui monte avec ses magnifiques oliviers, ses grands opuntia, sa végétation puissante, puis au-dessus du village la montagne brillante au soleil et semée de chênes lièges qui détachent leur ombre sur le gazon. Une des plus belles choses que j’ai vues. Ambrogi n’en revenait pas de ma satisfaction.

Notre modeste char que le mulet hisse péniblement dans les pentes rapides de la vallée de Fiumereggio entre dans Belgodère en même temps que la diligence de Bastia. Il ne peut être question de déjeuner. Je fais de rapides adieux au digne Mr Ambrogi qui a payé le char en traître et me laisse tout honteux. Et puis je me claquemure dans le coupé d’une effroyable petite diligence traînée par deux mules, entre deux commis voyageurs heureusement très polis et de très bonne compagnie. La voiture gravit une terrible montée du haut de laquelle je vois la pointe du golfe Saint Florent et à la descente elle pénètre dans un pays effroyable, grillé, absolument désert. Au village de Ponte à la Leccia la voiture nous abandonne pour continuer sur Bastia. Nous, c’est-à-dire les deux commis voyageurs et moi qui, alliés par l’infortune, craignons fort de devoir y coucher. C’est un affreux village situé entre trois gorges, balayé d’air froid et que par suite décime la fièvre. Les rares habitants ont des mines à faire peur, sauf la maîtresse de poste, une grasse et jolie indolente. Il s’agissait de savoir si la diligence de Bastia à Ajaccio aurait des places vides, cas qui se produit heureusement. Nous y trouvons tous trois places et à huit heures du soir, après une grande montée et une grande descente, nous faisons notre entrée à Corte. La table d’hôte de l’hôtel Cervoni répare toutes les abstinences. Quelle bombance et qui s’y serait attendu ? Puis les commis voyageurs me mènent au café où je bois d’excellent moka, si bien que je proclame Corte, comme disait Lacoudrays, une petite Capoue et que je me sens pris d’une exubérance de satisfaction à laquelle je donne cours dans une lettre à Tardieu.

Corte, le samedi 19 septembre 1863
Le temps reste splendide. Toutefois comme c’est demain dimanche je ne puis commencer aujourd’hui l’excursion du Monte Rotundo . J’ai d’ailleurs besoin de réunir des renseignements à ce sujet. Je me propose donc de passer la journée à Corte et dès le matin j’examine la ville. Elle a deux éléments très différents : les nouvelles maisons à six et sept étages s’étendent le long de la route d’Ajaccio à Bastia qui se nomme ici le cours. La vieille ville, grimpée sur la montagne, a des maisons petites, basses et sombres. Une haute citadelle domine le tout. La hauteur des maisons neuves donne à la ville sa physionomie la plus caractéristique. Dans un pays comme celui-ci où l’espace est loin de manquer ces dimensions sont inattendues. Je n’ai rien vu de pareil qu’à La Chaux de Fonds où cela s’explique par les besoins de l’industrie.

Un autre trait singulier est la présence dans les rues de grands Arabes déguenillés et promenant gravement leurs grandes têtes africaines. C’est bien autre chose que les Arabes à demi civilisés que nous voyons parfois sur le boulevard des Italiens. Ce sont des condamnés politiques internés à Corte. Libres toute la journée, ils habitent à la citadelle qui de tout temps a servi de lieu de détention politique.

J’emploie ma matinée à herboriser et en même temps à examiner les lieux au point de vue topographique. Corte est dans une assez large vallée au pied des grandes montagnes. On pénètre dans celles-ci par deux gorges qui s’ouvrent ici : celle du Tavignano et celle de la Restonica. Le vieux Corte vient finir sur un roc d’un très bel aspect qui forme un des côtés de la gorge du Tavignano. Celle de la Restonica s’ouvre en phase et ce torrent confond ses eaux à celle du Tavignano au pied même de Corte. Au moins la géographie veut-elle qu’on parle ainsi car aujourd’hui le Tavignano n’avait pas une goutte d’eau à mêler aux flots d’argent de la Restonica : on eut dit deux associés fournissant l’un son nom, l’autre sa commandite.

J’herborise dans ces deux gorges. Je commence par celle du Tavignano qui, tournant Corte, coule derrière la citadelle et est couronnée par ses remparts. J’ai peu de succès. Je trouve cependant les dernières fleurs de plantes spéciales à ce pays mais qui y sont communes, teucrium marum, hypericum hiranum, Je suis plus heureux dans la gorge de Restonica où je prends plusieurs bonnes plantes et notamment le cyclamen neapolitanum que je voyais pour la première fois et qui me ravit d’aise. Je rentre à Corte la boite pleine et mon couteau que je brandissais en anthropophage satisfait est tout simplement saisi par un officier de gendarmerie qui ne me le rend qu’après enquête. La prohibition du port d’arme s’étend-elle aussi loin ?

Après un déjeuner que couronne le café, toujours avec les commis voyageurs d’hier, je m’occupe de mes lettres de recommandation. J’en ai une de Mr Verlot pour Mr Burnouf, botaniste de la localité. On m’apprend qu’il n’habite plus Corte depuis trois ans : ils sont à ce qu’il parait bien informés au Museum ! J’en suis un peu contrarié, ayant compté sur des renseignements botaniques. Alors mettant mes gants je vais voir Mr Tedeschi, receveur particulier à qui j’ai fait remettre la lettre de Della Rocca. Il occupe le dernier étage d’une maison énorme qui loge le Palais de Justice au premier et dans l’intermédiaire je ne sais combien de services publics, y compris le sien. C’est par goût : à Corte le propriétaire est toujours le plus près du ciel. Quand je dis que Mr Tedeschi est propriétaire, il faut s’entendre. La propriété de ces grands immeubles est assez complexe. D’usage, on paie le sol en donnant à son propriétaire l’un des étages du milieu dans la maison qu’on construit. Et ici, comme Mr Tedeschi a pris des associés pour bâtir la maison, ils se la sont de plus partagée par tranches perpendiculaires. Cette division de la propriété est du reste prévue par la loi et je crois me souvenir qu’elle est en usage à Bordeaux.

Mr Tedeschi est un homme distingué de figure et d’esprit à ce qu’il semble. Il m’accueille de la meilleure façon et tout d’abord m’offre une chambre dans le spacieux appartement qu’il occupe. Il va sans dire que je refuse et nous causons, avec grand fruit pour moi. Je le fais parler de son pays et il me formule en bons termes des idées qui déjà ne me sont pas nouvelles. La Corse produit peu et consomme peu. Le paysan n’a pas de besoin. Le pays est chaud, il est en toute saison assez vêtu avec un costume de pilone. Il vit de blé quand il y en a, à défaut de châtaignes. Ce qui est affligeant au point de vue de l’économie générale, c’est le défaut de bras pour l’agriculture. La Corse qui pourrait nourrir un million d’habitants n’en a que trois cent mille. L’accroissement de la population serait le premier pas vers le progrès, puisqu’il donnerait à la fois la nécessité et le moyen d’utiliser d’avantage le sol. On le gaspille. Même dans la Balagne dont le nom est à chaque instant cité on perd énormément de terrain et on livre à l’opuntia des coteaux où la vigne ferait merveille. Les familles sont nombreuses cependant mais un grand nombre d’habitants s’expatrient. Beaucoup sont soldats. Les Corses arrivés haut sur le continent épaulent bien fort leurs amis et cette espérance en attire beaucoup hors de l’île dans les carrières administratives.

Par suite et même dans l’état incomplet, presque rudimentaire, de l’agriculture en Corse, les bras lui manquent. Tous les travaux sont faits par des Lucquois : on comprend sous ce nom générique des habitants de toutes les parties de la côte italienne qui au printemps arrivent ici en grand nombre. Ils gagnent deux francs par jour, ils vivent pour dix sous et emportent annuellement un million de Corse. C’est le chiffre donné par Mr De la Rocca dans son livre et Mr Tedeschi le croit exact.

Et encore, me dit Mr Tedeschi du haut de son balcon qui me donne le vertige, tout ce que vous avez vu jusqu’ici est comparativement fortuné. Derrière ces collines, à l’embouchure de ce Tavignano qui coule à nos pieds, se trouve Aleria et la plaine orientale. Cette plaine est d’une merveilleuse fertilité, on dit qu’Aleria a eu quatre vingt mille habitants du temps des Romains et des Sarrazins, vous n’y trouverez pas aujourd’hui vingt maisons. Toute cette plaine est désolée par la fièvre. C’est la malaria du pays romain et la maremme de Toscane. Et suivant Mr Tedeschi ces miasmes ont pour unique source le défaut de culture.

La plaine orientale, voila la vraie plaie de la Corse. C’est le plus beau pays du monde à ce qu’il parait. Je le verrai, mais rapidement. C’est là qu’ont été essayés par des compagnies françaises de grands efforts industriels, la Solenzara, le Migliacciaro, qu’on liquidait cette année au Palais. Tout a échoué devant la malaria. Il est certain que contre ce fléau des efforts individuels sont impuissants. Durant que je dessèche mon champ celui de mon voisin m’empoisonne. Il faudrait agir d’ensemble et entamer le dessèchement et la culture sur quarante lieues de longueur en même temps. Mr Tedeschi me le dit et je le comprends aisément. Il n’y a que la colonisation qui puisse sauver la plaine orientale. Et il ajoute cette proposition sensée que le plus grand mal arrivé à la Corse est la conquête de l’Algérie qui a donné une autre direction aux idées de colonisation.

Et même en supposant que tout fut fini de ce côté et que l’Algérie fut peuplée, il n’irait pas de soi d’envoyer les gens dans les maremmes cultiver des terres empoisonnées et se faire tuer dans leur sillon comme à la bataille pour gagner des terres à l’utilité générale. Les Anglais l’ont fait en Australie, mais l’Australie est loin et la Corse fort près. Le découragement est chose assez française et la colonie serait vite abandonnée.

Aussi impasse, problème insoluble. La solution est de moi et pour un siècle encore elle est un rêve. Pourquoi l’armée ne serait-elle pas employée à ces travaux ? Y a-t-il plus de courage à mourir de la fièvre jaune à la Vera Cruz que de la fièvre paludéenne à Aleria ? Le beau de la chose est-il donc qu’on va au Mexique pour tuer des Mexicains et qu’on irait en Corse pour faire vivre des Français ? Arrivera-t-on un beau jour à séparer l’idée de gloire de l’idée de coup de canon ?

Aussi bien tout cela est dit in petto et je le trouve trop avancé pour Mr Tedeschi. Revenons à son balcon dont j’ai fait un beau détour.

De ce balcon on voit le Monte Rotundo dont je commence à rêver. C’est une fière pointe et qui attire. L’entretien changeant de caractère Mr Tedeschi me donne quelques idées sur la course, me fait goûter son rhum et ses cigares, m’invite de nouveau à déjeuner, à dîner et coucher chez lui et pour plus de détails il me livre à son fils avec qui je cours la ville jusqu’au soir.
Celui-ci, jeune homme de mon âge, est une triste variété de la pianta uomo : pauvre garçon qui a été passer quatre ans à Paris pour y faire son droit et qui en rapporte un incurable ennui, un profond dégoût des choses de son pays. Ankylosé par l’ennui et l’oisiveté, il s’est fait des manières automatiques et un visage de pierre. Rien ne le déride ni ne l’émeut. Au fond, serviable et bon comme les gens de son pays, il emploie sa journée à arranger mes affaires mais il me fait bouillir avec son silence et sa lenteur. Et quand dans notre marche à travers Corte nous rencontrons le cours (la grande route), les pieds de Tedeschi s’emparent de son individu et le voila qui monte de l’hôtel Cervoni à la place Paoli, puis redescend de la statue à l’hôtel, un pas par minute. J’en ai d’abord été pris, croyant qu’il me cherchait quelqu’un ou quelque chose. Quand je lui rappelais la réalité, il me disait : dans un moment et nous reprenions la suite de nos affaires.

Enfin, à force de pas et de démarches, j’arrive à établir quelques bases. Je galvanise un peu mon glacial compagnon qui se décide à faire l’ascension avec moi. Il est convenu que je redescendrai de l’autre côté de la montagne sur les bains de Guagno. Il nous faut trois mulets et nous faisons prix du tout avec un gaillard nommé Zampone : ce nom me ravit .

Je finis même, en mettant le jeune Tedeschi sur des sujets bien choisis, à avoir de lui une conversation intéressante. Corte, situé au pied des grandes montagnes, est un pays de bandits. Ceux-ci bivouaquaient d’habitude dans les lieux que je parcourrai demain. Aujourd’hui que les bandits ont disparu, ils deviennent légendaires et ces légendes sont d’un grand intérêt. Je n’en ai pas pu tirer à cet égard du bon Ambrogi qui m’a répondu que son principal soin d’instituteur était d’empêcher que la vendetta ne devint une vertu épique et les bandits des héros. C’était fort juste, néanmoins Tedeschi m’amuse fort en me déliant, comme disent les seguedilles catalanes, tout un plein sac d’histoires. C’est Sacrone caché, rancune tenante, dans la maison de son ennemi juré. C’est Zeraffino remettant dans son chemin un gendarme continental perdu dans la Balagne. C’est le trépas de ce même Zeraffino. Il a la jambe cassée, les gendarmes l’entourent, il en choisit un à qui il voulait du bien : « c’est toi qui sera décoré, voila mon pistolet, casse moi la tête. » Ce qui s’exécute de bon accord. C’est Arrighi soutenant huit jours de siège avec ses compagnons dans une grotte située à quelques lieues d’ici et qui a pris le nom de Masoni, le premier qui y fut tué des compagnons d’Arighi. C’est Sarruchi qu’on mène à l’échafaud et qui, voyant un gendarme qui fait le fier à côté de sa charrette, se penche à son oreille et fait Brr. Le gendarme a un tressaillement et Sarruchi sourit avec dignité.

L’échafaud est un vilain dénouement, heureusement fort rare dans les histoires de banditisme : la plus grande partie meurt à la bataille. Tedeschi tout petit en a vu rapporter un mourant dans les rues de Corte, c’était je crois Sacrone. Il a couru après lui comme les autres enfants et s’est senti transporté de fierté d’avoir pu toucher de la main le bout de son pilone. D’un homme aussi parfaitement civilisé et aussi froid ce trait de mœurs n’est pas le moins curieux de ses histoires, d’autant qu’il ne s’y mêle aucun penchant au paradoxe. Au fond, me dit-il, ce sont des gueux, mais que vouliez-vous, nous en faisions des héros. Il y en a qui disparaissent absolument. On en cherche encore un qu’on n’a pas vu depuis des années et dont la tête vaut mille francs, ce qui, sauf correction, me parait être a regular humbug. D’aucuns passent en Sardaigne et y font souche d’honnêtes gens. Gambini a fait l’expédition de Gênes avec le grade de capitaine. Santa Lucia a été garibaldien en 1848. Ce Santa Lucia est de tous celui qui donne le plus de pâture aux légendes. C’était un honnête citoyen au nom inconnu. Son frère, un honnête vicaire, est accusé de je ne sais quel crime. Il est arrêté, il passe en cour d’assises. Le futur bandit assiste aux débats déguisé. Tous les ennemis de son frère viennent déposer contre lui. Le plus acharné déclare avoir vu commettre le crime et adjuré par le Président de dire vérité, il ajoute « si j’ai menti que sainte Lucie patronne des yeux m’ôte les yeux ». Le prêtre est condamné. Son frère quitte la ville et va s’embusquer sur le chemin. Quand les faux témoins passent, il les arrête, va à celui qui avait pris sainte Lucie à témoin et lui dit « Me connais-tu ? » « Oui, tu es untel. » « Non, je suis Sainte Lucie » et il lui crève les yeux avec son stylet, le lie sur son cheval et gagne la montagne, où il fait vite connaître son nom de Santa Lucia. Depuis il joue le rôle du Figaro du banditisme, prenant mille costumes, trompant toutes les surveillances, allant trouver l’évêque d’Ajaccio pour lui démontrer l’innocence de son frère, se trouvant dans le cabinet du procureur général, aux soirées du Préfet, que sais-je, et qui m’eut dit que je ne quitterais pas l’île sans avoir sur lui des détails autrement précis ?

Il est besoin de bien entendre et de bien répéter en France que tout cela est de la légende, que le banditisme a disparu de l’île et en même temps que lui la vendetta. Toutes les passions corses (et je ne m’en doutais guères) se réfugient dans les luttes électorales. La politique générale y est étrangère, tout le monde ici est impérialiste à des exceptions si rares qu’il n’y a pas à s’en occuper. Ce n’est qu’une question d’influences, question des plus ardentes du monde. Il y a deux partis à Corte, le parti Mariani et le parti Gaffori. De l’un à l’autre on ne se parle pas. Tout le tribunal est marianiste et Tedeschi qui est gafforiste y perd tous ses procès.

Ici Tedeschi, parlant goutte à goutte, devient réellement très intéressant. Chaque famille riche a son influence qui s’exerce sur un plus ou moins grand nombre de paysans et de montagnards. C’est la clientèle dans le sens romain du mot : appui réciproque au forum. Quand il y a un avocat dans la famille et c’est le cas de mon ami Tedeschi, il plaide à peu près sans honoraires tous les procès de ses clients et au jour du vote il a trente ou quarante voix qui lui appartiennent. A ces grands jours là, tout le monde est à son poste. Les marianistes et les gafforistes se mesurent de l’œil. Il n’en est pas un qui n’ait son stylet dans sa poche. A un mot que dirait un homme comme Gaffori par exemple, qui groupe toutes les influences d’un parti, on en viendrait aux mains. Avant la prohibition du port d’arme, c’était bien mieux : on venait au vote le fusil chargé et Tedeschi a vu coucher dix hommes par terre sur la place de Corte.

Le chef de cette féodalité originale, Gaffori, que Tedeschi me montre sur le cours, est une physionomie curieuse. Il a 96 ans et comme il est avocat depuis l’âge de seize ans il peut passer pour le doyen de l’ordre dans le monde entier. C’est un petit homme encore très vert et très droit à qui l’on donnerait bien 70 ans. Il se lève parait-il chaque matin à quatre heures et lit sans lunette des ouvrages de droit. Il plaide encore quelque fois pour ses amis. A coup sûr il se promène gaillardement. Cet homme là a pu un beau jour, en 1815, marcher contre les Anglais à la tête de son parti, comme le Cid ou un chieftain de W. Scott, et il les a très bien battus. En 1852, à la tête du mouvement napoléonien, il ne marchait qu’avec cinquante hommes derrière lui. Il est officier de la Légion d’honneur. Son influence est énorme, presque légendaire. Tedeschi raconte et croit fermement que sous Louis-Philippe, en un jour d’humeur railleuse, il a fait nommer pour député le général Paoli . Sa dernière campagne a été une victoire car le candidat de l’opposition, Mr Garini, a triomphé malgré les efforts de toute l’administration et du sous-préfet de Corte, Mr Mariani, frère du candidat officiel. Et Tedeschi s’enflamme presque en parlant de cette lutte.

A quatre heures Tedeschi clôt nos longues promenades par une ample visite à sa vigne. Elle est fort belle mais nous voyons à l’entour bien des coteaux arides. Il m’explique que l’oïdium a sévi en Corse plus que partout ailleurs et que les propriétaires découragés ont arraché leurs ceps. Nous avons de sa vigne une belle vue sur Corte et passons au pied des ruines d’un couvent qu’on va reconstruire.

Je reviens dîner à l’hôtel Cervoni et à propos de mon ascension de demain on parle à la table d’hôte du Monte Rotundo. Un des convives qui prétend y être monté narre si pittoresquement les innombrables dangers de la course que je suis forcé de faire le modeste et de dire que j’essaierai sans entêtement. D’autre part on m’annonce que sur cette même montagne est aujourd’hui une famille continentale, le père, la mère et deux fils, dont l’un est substitut aux environs de Paris. Je pense immédiatement à Dubois, dont la mère a de si belles campagnes. Quelques renseignements me confirment dans cette idée que je change en certitude en voyant l’adresse des malles. La rencontre est admirable, et après avoir mis en voiture mes amis les commis voyageurs qui partent pour Ajaccio, j’attends avec impatience la descente des voyageurs. Ils descendent à 8h ½ et je tombe presque dans les bras de Dubois. Sa mère, dont la figure est beaucoup plus jeune que l’âge que ses enfants lui donnent, me charme tout d’abord. Après la rude excursion qu’elle vient de faire, elle est animée, fiévreuse comme une jeune fille qui sort du bal. Ne trouvant pas la bergerie où on doit coucher ils ont passé la nuit dernière à bivouaquer sous une sapinière. Voila une femme ! La soirée est très gaie, nous échangeons nos renseignements.

Tedeschi vient me dire qu’il ne me suivra pas au Monte Rotundo et j’en suis vite consolé.
Bergerie de Timozzo, le dimanche 20 7e 1863
Je vais de bonne heure à la messe avec Albert Dubois, frère cadet de mon camarade Georges. Celui-ci, dont les vacances expirent, est obligé de s’embarquer après-demain à Ajaccio et il part pour les bains de Guagno en passant par les lacs d’Ino et de Creno. Et puis je vais chez mon endormi d’avocat de qui dépend l’agencement de mon expédition. Il était au lit : je ne le quitte plus, peu s’en faut que je ne l’habille et non sans peine je lui fais reprendre ses démarches d’hier. Il n’y a plus de Zampone, Zampone a été reconnu insuffisant. C’est Anto Maria qui me conduira. Celui-ci est un beau Corse barbu qui ne sait pas un mot de français et il faut stipuler à nouveau que je veux descendre aux bains de Guagno, que je ne veux pas coucher aux bergeries de Rivesecco, qu’il me faut un mulet pour mon bagage, que je veux marcher à pied et partir de bonne heure, et ainsi de suite indéfiniment, le tout par l’entremise de Tedeschi qui est bien le plus déplorable interprète du monde et qui, de peur de se lasser, rend trois mots pour une phrase qu’on lui confie. Bel-men ! Enfin il est entendu que le mulet sera à dix heures et demie à la porte de mon hôtel. Il ne me reste plus qu’à établir les vivres avec l’excellent Cervoni, à causer et à déjeuner avec Dubois dont la famille se rend aussi aux bains de Guagno, mais par le Niolo et la forêt de Valdoniello. Il est impossible que nous ne nous retrouvions pas.

Cependant dix heures et demie se passent, onze heures et demie aussi et les mulets n’arrivent pas. La famille Dubois est comme moi dans l’attente. La population de Corte qui n’a jamais vu de touristes si nombreux forme des groupes et Boule, l’admirable garçon de l’hôtel Cervoni, Boule à qui j’aurais du faire l’honneur d’une description, multiplie autour de nous ses protestations et ses expressions de condoléance. J’envoie le petit décrotteur me chercher Anto Maria, le décrotteur me rit au nez et la population s’égaie. Je deviens un peu sauvage (to turn savage) et cours le vieux Corte comme un furieux. Voila bien le mulet harnaché, voila bien Dominique, le fils d’Anto Maria qui parle français, mais Anto Maria s’est rendu invisible. Il a tout simplement mis dans sa tête corse ce qu’il a essayé de me persuader ce matin, à savoir que deux heures suffisant pour arriver aux bergeries il ne fallait pas monter « pendant la chaleur »: au mois de septembre ! Je fais des interprétations polyglottes, espagnoles notamment, dont les désinences trompent ma rage. Puis je me mets à louer un autre guide, moyen plus simple et qui fait arriver immédiatement Anto Maria. A midi un quart la famille Dubois avait complété son armement et je lui faisais mes adieux. A midi et demi il me manquait encore des gourdes et toute la famille Anto Maria était dispersée pour m’en trouver. Fidèle à ma politique je fourre les bouteilles dans mes poches et vais devant avec le mulet. Les gourdes rejoignent avant que je n’aie dépassé la ville. Ce sont des courges toutes rondes, particulières au pays. En langue corse, zucce.

Mr Tedeschi en me faisant ses adieux m’a dit que j’allais avoir un bon guide, que c’était son cousin et qu’il m’avait recommandé à lui. Ici cela est tout simple et le guide n’a pas eu plus de fierté à me le dire que Mr Tedeschi n’avait eu d’embarras. Ce guide est un bel homme, taillé en force et dans d’excellentes proportions. Il a sur la tête un bonnet de laine épaisse incliné sur le côté. Il est tout entier vêtu en pilone de couleur brune. Il porte ses vivres dans la peau d’une brebis noire, suspendue à son cou comme j’ai ma boite. Les quatre pattes, liées par paire, forment les points d’attache. Il a ses allumettes, son amadou, tous ses petits objets de pâtre dans sa cartouchière (carchera), seul reste du costume militaire des Corses. Il se nomme Gambini, comme l’un des bandits que j’ai nommé hier. Il en est cousin et me parle de cette parenté d’un ton aussi naturel que de celle avec Mr Tedeschi. Quand je dis qu’il me parle, c’est d’une manière indirecte, car il sait autant de français que moi d’italien et du tout on ne ferait pas un gros dictionnaire. Notre truchement est son fils Dominique annexé à l’expédition pour faire demain tourner la montagne au mulet qui porte mon bagage. Celui-ci est la jeune Corse, portant le velours au lieu du pilone et la casquette au lieu du bonnet. Il parait bien chétif à côté de son père et j’ajoute que sa moralité n’est pas ressortie absolument pure à mes yeux de son rôle dans la course. Deux jeunes chiens très gais et d’un aimable commerce complètent l’expédition.

Nous nous enfonçons dans la gorge de la Restonica, d’abord sous de grands châtaigniers, ensuite sous des pins et dans des maquis de cistes et de bruyères en arbre. Cette gorge est assez belle mais les deux heures annoncées sont largement dépassées. Les Corses sont à ce sujet d’une impudence ou plutôt d’une indifférence sans égale et vous annoncent quatre heures de chemin une heure après qu’ils ont énoncé que deux heures suffisaient à le faire. Flegmatiques à l’excès, oisifs par principe, ils ne comprennent pas l’impatience et n’ont jamais, je pense, songé à mesurer les distances par le temps.

Cependant le beau temps qui avait souri à mon départ semble se rembrunir et les nuages s’amoncellent du côté du Monte Rotundo. Je l’annonçais hier à table d’hôte, j’ai une étoile fatale aux ascensions. Anto Maria, en vrai fainéant Corse qu’il est, essaye de tirer parti de ces menaces et me propose de nous arrêter pour ce soir dans une excavation de rochers que nous rencontrons au confluent de la Restonica et d’un petit torrent nommé le Timozzo. C’est un lieu célèbre dans les annales du banditisme et notre cousin Gambini y a fait, si je ne me trompe pas, quelques peaux de gendarmes. Cette considération me laisse absolument froid. Je repousse la proposition avec énergie et nous prenons la gorge du Timozzo qui est fort abrupte. Je rencontre sur le chemin les vestiges du bivouac de notre ami Dubois.

A cinq heures et demie nous arrivons aux bergeries du Timozzo où je dois passer la nuit. Le temps s’est découvert et s’il circule encore quelques fumées sur les pentes, le ciel est absolument pur du côté du Monte Rotundo. Nous sommes à la limite des forêts et des pâturages. Il n’y a plus autour de nous que des pins rabougris, des aunes, des berberis . Au-dessus de nous, nous avons la montagne ou notre vue ne peut beaucoup s’étendre et au-dessous de nous la gorge du Timozzo qui s’enfonce profondément et qu’une grande arête de rochers sépare de la Restonica. C’est un beau bivouac de montagnes et dont l’aspect grandiose et sévère me ravit d’aise. Quant au gîte, c’est du confortable. Je m’étais préparé à une seconde édition de ma nuit du Canigou. C’est une toute autre affaire. La cabane est grande, haute, bien couverte et bien close. Les bergers y ont laissé un ample morceau de pilone et une marmite. Tandis que Dominique descend remplir celle-ci au torrent son père accroche sa gourde et ma boite au tronc branchu d’un sapin qui, planté dans les pierres de l’enceinte, sert à chaque bergerie d’armoire et de porte manteau. Cette prise de possession effectuée il a en un moment transformé la cabane en un four et, étendu presque nu devant le feu, il s’y grille avec satisfaction. Je veux le suivre mais mes yeux moins aguerris ne pouvant supporter la fumée il m’apporte au dehors un tronc tout enflammé qui m’arrange beaucoup mieux. C’est autour de ce foyer extérieur que nous déballons mes provisions et que je partage avec mes guides le gigot et les œufs durs de Cervoni. Je fais le café et Anto Maria n’en revient pas. Pendant le repas la nuit est venue avec cette majesté que j’ai déjà décrite et la fraîcheur tombe des montagnes. Nous rentrons dans la cabane où le feu, bien allumé, répand une douce chaleur et pas de fumée. Les arbres qui brûlent occupent toute la longueur de la cabane. C’est de ce côté que se tendent nos pieds, tandis que nos corps sont voluptueusement étendus sur un vaste pilone qui recouvre un lit de camp en planches légèrement inclinées. L’oreiller est représenté par un gros laricio. Je distribue des cigares de l’Ile-Rousse dont le bon Ambrogi m’a bourré les poches, j’allume ma pipe et il y a une heure de causerie. Dominique, couché entre son père et moi, fait passer les demandes et les réponses. Je leur redis ce qu’on m’a appris à Corte sur le cousin Gambini, je narre ma nuit du Canigou, j’expose comment sont faites les montagnes à Paris. Puis peu à peu les cigares et les voix s’éteignent, et je n’entends plus que la respiration égale des deux Corses, ou le gémissement de ma boite que le vent fait battre le long du sapin. De temps en temps nos chiens hurlent aux renards du maquis. Pour moi la singularité de ma situation éloigne pour un temps le sommeil de mes yeux, mais ce temps est court. Peu à peu les pensées deviennent vagues et s’évanouissent dans les rêves.

Bains de Guagno, le lundi 21 7e 1863
Je passe une nuit excellente. Cependant, à quatre heures et demie, c’est moi qui réveille tout le monde. Il y a quelques nuages du côté de Corte mais le côté de Monte Rotundo est parfaitement pur. Je fais un léger repas qu’Anto Maria me complète d’une tasse de lait chaud en rencontrant un troupeau de chèvres. Dominique reste avec le mulet pour remonter la Restonica et nous retrouver ce soir. Son père et moi nous suivons le Timozzo. La montée dure trois heures. Les deux premières sont rudes, mais sans excès. Il y a bien quelques points un peu perpendiculaires mais aussi des plans sur lesquels nos deux chiens jouent avec entrain. Nous arrivons à un petit lac (lago di Monte Rotundo ) où finit le Timozzo. La montagne est devant nous avec de grandes plaques de neige gelée et de grands rochers sans végétation. Le Monte Rotundo fait partie d’une série de montagnes en ligne qui ne lui sont pas de beaucoup inférieures. Une heure me sépare encore du sommet mais cette heure est rude et Anto Maria qui jusqu’alors s’était contenté de marcher devant s’emploie énergiquement à m’aider. Les mains sont aussi nécessaires que les pieds. Il y a entre autre une certaine brèche à franchir qui a bien cinq pieds de haut. Anto Maria enlève son chien et le pose en haut. L’autre, qui était un camarade annexe, reçoit un coup de pierre en cérémonie et reprend tout pensif le chemin de Corte. Puis il monte et prenant mes deux mains il m’enlève à bout de bras comme une plume.

A huit heures du matin après un dernier coup de collier nous atteignons le sommet. Hélas ! il y a bien peu de vue. J’en suis un peu fâché mais pas du tout surpris. Sauf la Dole, je n’ai jamais pu réussir une ascension et les choses se passent ici comme l’an dernier au Canigou. Le ciel au-dessus de ma tête est d’une parfaite pureté mais l’horizon est chargé de vapeurs et quelques nuages flottent sur les sommets inférieurs. Il s’en faut bien que je vois la mer de tous les côtés comme Mr de la Rocca m’en avait flatté, ou même de trois, comme la famille Dubois avant-hier. Je l’ai à l’est et à l’ouest : d’un côté les étangs de Diana et d’Urbino et la mer, de l’autre côté les golfes d’Ajaccio et de Propriano dont les rivages, hauts et découpés, sont d’un bel effet. Sous mes pieds j’ai une vue très étendue sur la terre Corse. Devant moi Corte, le Niolo, le lac d’Ino, à gauche de profondes vallées que le guide me nomme, entre autres celles de Vico dont je vois le couvent. Derrière moi le Monte d’Oro qui parait aussi haut que moi et les grandes montagnes de Sartène, à droite sur la côte orientale la plaine du Migliacciaro, puis à mes côtés d’âpres sommets, de petits lacs, une très belle nature alpestre ; et par-dessus tout, ce qui console des vues incomplètes, j’ai ce grand air vif des cimes, ce déjeuner du sommet, cette bonne pipe fumée à demi couché dans un méplat de la cime, tout à côté de l’homme de pierre.

A 8h ½, la course étant longue, Anto Maria propose de repartir. La descente qui se fait du côté diamétralement opposé commence d’une façon moins farouche que n’avait fini la montée. J’ai moins besoin des membres supérieurs et me passe de l’aide d’Anto Maria. J’arrive ainsi à un petit lac nommé je crois Battoniella qui est au pied de l’autre face du Monte Rotundo, trouvant, chemin faisant, de très bonnes plantes. Là je croyais mes fatigues finies : jamais il n’y eut pareille erreur. Anto Maria me fait descendre de nouvelles pentes, circuler sur des crêtes, traverser des versants. De chemin aucune trace mais à chaque instant un escalier de pierres pointues. Il faut en éprouver les degrés avec le bâton, jeter en avant le couteau botanique, puis se balançant sur les mains jeter les pieds en avant. Anto Maria absolument rassuré sur mon sort était toujours à un kilomètre et vraiment, quoique je le donnasse parfois au diable comme guide, je ne pouvais m’empêcher de l’admirer comme type de montagnard. Il était vraiment superbe à voir se dessinant en pleine lumière sur un rocher culminant. Quand je tardais trop il bourrait sa pipe d’un tabac verdâtre qu’on nomme l’herbe corse et qu’il roulait entre ses mains pour la pulvériser. Quand il m’avait perdu de vue il chantait à tue tête une chanson lente et traînante. J’arrivais, on repartait alors et il avait vite repris sa distance.

Après trois heures de marche dans le désert nous atteignîmes une crête qu’on nomme je crois le col de Stervio et sur laquelle recommençaient à se montrer quelques maquis. Les sapins se montraient, mais beaucoup plus loin et dans la profondeur de deux gorges qui s’enfonçaient, l’une à l’orient, celle du Vecchio, l’autre à l’occident, celle du Liamone. C’est vers le Liamone qu’Anto Maria a dirigé mes pas. La pente du col de ce côté a achevé mes pauvres plantes. J’en arrivais au découragement et trouvais comme Della Rocca dans son livre que c’était au gouvernement à faire le reste. Enfin à midi et demi nous avons trouvé la première bergerie et la première apparence de chemin. Un vieux pâtre tout déguenillé est venu se pendre au cou d’Anton Maria et le baiser comme pain. Ce vieux bonhomme était superbe dans les débris de son pilone. Il nous a offert un seau d’eau que j’ai presque à moitié vidé, encore que je n’eusse pas laissé un ruisselet de la montagne sans y emplir ma tasse de cuir. Quelle course ! Le reste a été long mais beaucoup plus facile. La gorge du Liamone est une des belles choses que j’ai vues et ne pâlirait pas à côté de Fourvoirie. Nous marchons entre d’épais châtaigniers, en face de nous et au-dessus de notre tête s’élèvent jusqu’au ciel de grands laricios, couvrant la montagne et la gorge de leur vert charmant. Un grand nombre, et ceci est particulier au pays, morts debout comme des Romains étendent au milieu de la verdure leurs grands bras décharnés, d’autres succombant au temps gisent sur la pente ou barrent le torrent. Les gorges latérales donnent des points de vue sur les grandes montagnes. Nous n’allons pas vite, à chaque instant Anto Maria rencontre des amis. On s’arrête, on cause, on échange une série d’histoires dans lesquelles je remarque celles sur le bandit Gambini que j’ai contées hier soir. Les noms de Garini et de Mariani reviennent dans l’entretien : on cause évidemment politique. Puis on s’occupe de moi et à la mode corse on m’intente mille questions en italien sur mon voyage, mon nom, ma profession, l’utilité et le prix de chaque partie de mon costume. Ma boite a surtout un vrai succès de curiosité. Dominique et le mulet n’arrivent pas. On fait d’interminables pauses pour les attendre et je dors sous les châtaigniers. Les deux intéressants personnages ne nous rejoignent qu’à cinq heures du soir et à six heures, au fond de l’Angelus, nous faisons notre entrée au village de Guagno, moi juché sur mes bagages d’un air morose et malsain. Depuis une demie heure mes jambes refusent le service et j’avais fait descendre de la mule Anto Maria qui s’y était campé sans demander permission et y chantait des terzetti, poésie locale à ce qu’il parait dont j’aurai bien voulu enrichir mon carnet. Je n’en ai pu obtenir la traduction de Dominique .

Le village de Guagno est merveilleusement situé dans les arbres. Toutefois ce soir je me sens mal disposé à l’admirer. A vrai dire j’ai mon compte, j’ai trop bu d’eau et n’ai pas faim, c’est pourquoi je tiens essentiellement à me reposer cette nuit dans les lits de Bains de Guagno. La chose ne va pas tout seul et Anto Maria l’entend autrement. Il y a eu de l’obscurité dans notre contrat. Il s’en faut de deux lieues que les bains de Guagno et le village de Guagno ne soient la même chose. J’ai dit Guagno, nous sommes à Guagno, mes guides n’entendent pas aller plus loin et un grand cousin que nous avons rencontré dans la gorge entend me garder cette nuit. Cette hospitalité qu’il m’aurait en tout autre cas amusé d’accepter ne me sourit pas ce soir, et je lève les difficultés en réglant avec les gens de Corte (f.25) et en louant un nouveau mulet pour aller aux Bains. Je descends au clair de lune une vallée qui me parait charmante et à 8h ½ , ranimé par l’air du soir, je frappe aux volets de l’établissement. C’est Mr Multedo en personne qui vient m’ouvrir : c’est le propriétaire des bains, oncle de Mr Della Rocca et pour lequel j’ai nécessairement une lettre. Il me fait souper et je me couche avec bonheur.
Bains de Guagno, le mardi 22 septembre 1863
Je suis réveillé par une pluie torrentielle frappant contre mes carreaux et je l’entends sans peine, car elle m’ôte d’un doute. J’avais grand envie de monter aujourd’hui au lac d’Ino et je redoutais d’autre part ce supplément de fatigue : je me rendors donc et quand je m’éveille c’est qu’il me pleut sur la main. Cet établissement très fort vanté par Mr de la Rocca n’est qu’une masure. Je m’habille et trouve en mauvais état mon sac confié à Dominique. Ma fiole de café est vide. Il s’en est bien un peu répandu, mais certes pas tout, et il me manque une belle pipe sculptée d’Orezza achetée à Corte. On déjeune assez maigrement dans une grande salle voûtée et cénobitique. Il pleut toute la journée. Je la passe assez facilement à fumer, à écrire quelques lettres, à mettre mes notes au courant et à faire quelques parties de whist. C’était encore le meilleur endroit de la Corse pour y être ainsi bloqué. Le personnel, fort dégarni à cette époque, se compose du père Multedo, bonhomme à l’air doux et malheureux, parfois égrillard, toujours fort accueillant, ses neveux et nièces, le frère de Mr Jean della Rocca, Alexandre, personne serviable qui ne dîne pas à table, et ses trois sœurs, Saveria, Marie et Rose. La première est mariée à un officier de manières distinguées, Mr Allier, la dernière est une jolie fille. En hommes, il y a le garde général de Vico, Mr Vico, personnage un peu prétentieux mais bon homme, des officiers parfaitement vulgaires et un barbouilleur de peintre qui fait le portrait des dames. A quatre heures j’essaye à sortir et suis ramené par la pluie. Le dîner est égayé par des plaisanteries d’un goût odieux sur les amours conjugales de Mr Allier. Et puis Mr Vico qui me dit tout bas, en confidence, que je voyage avec un revolver, que j’ai tort, plus tort de le nier, qu’il me donne un bon avis, etc. Il ne se tait que par politesse, du reste il est convaincu de visu, Mr Allier l’a vu comme lui hier soir. Ce fait est curieux : voila à quoi tiennent les témoignages. Après dîner on joue au salon à de petits jeux de carte. Les messieurs ont la pipe aux lèvres et enfument les dames à loisir. Toujours la pluie, je me couche fort triste.
Vico, le mercredi 23 7e 1863
Pas de pluie ce matin, de grands nuages et de grands coups de soleil qui se battent. Je me lève à six heures, tout heureux, et à sept heures je monte à Soccia. C’est un petit village situé dans une gorge élevée en face des Bains. Par cette gorge, on monte aux lacs d’Ino et de Creno: c’est là une belle course qui me laisse des regrets mais quand j’en ai parlé ce matin le docteur Multedo a levé les bras au ciel en disant « Dieu préserve ». Les torrents de la montagne sont fort grossis à ce qu’il parait. Le village est haut perché comme les villages corses et par suite très haut perché. On y arrive par les lacets d’une belle route qu’on répare en ce moment et je passe sous une fusillade de questions. Que cercate ? Que vendez-vous ? Qu’elle est votre profession ? Quel est votre nom ? A n’en finir plus. Avant d’arriver au village je traverse des grands ravins ombragés de châtaigniers. Des femmes y lavent pieds nus et déguenillés. Elles tiennent un drap qu’elles secouent sur terre et en l’air avec énergie. Je n’y comprends rien et si j’écris jamais mon voyage je n’essaierai pas de décrire ces laveuses, mais le matin, les pénombres du ravin, la vapeur d’eau répandue en l’air, tout cela m’a tenu cinq minutes, regardé et regardant, songeant aux Lavandières Bretonnes de Yan d’Argent. Le tableau était fantastique. Ma promenade à Soccia a d’ailleurs manqué son but : je voulais voir un ancien officier de gendarmerie corse, Mr Ottavi, pour qui j’avais une lettre et qui m’aurait sans doute dit de belles histoires de brigands, mais je ne sais par quel quiproquo on m’a dit qu’il était à Marseille et je suis redescendu aux Bains où l’on m’a appris que Mr Ottavi ne quittait plus son fauteuil.

Aux Bains, je fais à déjeuner des plans avec Mr Vico qui a à faire une excursion forestière très conforme à mon itinéraire et dont la compagnie me serait très avantageuse. Je fais mes adieux au bonhomme Multedo qui ne veut pas me laisser payer et me met dans un embarras mortel. Je m’en tire heureusement à mon avantage.

J’ai envoyé ce matin par le voiturier de Vico mon carton à plantes qui devient énorme. Je boucle mon sac et part à onze heures ½ . Je quitte les Bains sans regret. Peut-être serait-ce le lieu d’en dire un mot oublié jusque là. Les eaux de Guagno guérissent nécessairement tous les maux, mais plus spécialement ils me paraissent être un succédané de Barèges pour le traitement des anciennes blessures. Il y a des militaires, mais en bien moins grand nombre que n’avait espéré Mr Multedo qui a fait de grandes dépenses et qui se ruine à ce qu’il parait. J’ai d’ailleurs peu examiné l’intérieur de l’établissement et ma plus grande peur, hier soir, a été d’y être indéfiniment bloqué. Aussi je me retrouve avec bonheur sur les grands chemins et gambade sous mon sac. Je marche allégrement, fumant et herborisant : il y a trois lieues à peine et quand j’arrive à deux heures je me croyais encore fort loin. Méprise toujours agréable à reconnaître.

Et tout de suite, ce qui a son charme aussi, le messagers des Bains et l’hôte soupèsent mon sac, ma boite, me mettent au feu pour sécher ma sueur et décident que « ces continentaux ont le diable au corps ». Le conducteur est cependant continental lui-même. Ce brave homme qui se nomme Desmaret est né près de Mantes et connaît bien La Falaise . Venu aux Bains pour une saison il a pris racine au pays. Quant à l’hôte, c’est un gros Corse grave aux bras nus, qui a logé Mr Requien et qui porte un nom illustre ailleurs, ici fort commun, Pozzo di Borgo.

Séché, reposé et ayant goûté, je vais à la promenade. Vico, dont mon ami Della Rocca veut faire une sous-préfecture, est un triste bourg, presque un village, mais comme tous les villages corses dans une position charmante. C’est là une beauté de ce pays-ci. Vico est sur le penchant d’un vallon. En face et dans les bois est le couvent que j’ai aperçu avant-hier. Les religieux (oblats) y font sur une pente ingrate d’assez bonne culture pour montrer aux Corses à s’y prendre. Je vais faire une grande promenade dans les bois du couvent. J’y cherche et y trouve probablement la mantha insularis de Requien dont c’est la localité classique, puis redescendant dans la vallée je reprends d’assez loin la route des Bains et je remplis ma boite d’un bel echium du mercurialis corsica et d’une autre ravissante borragnée que je n’avais fait qu’entrevoir – borrago laxiflora.

Je rentre à six heures. On dîne à la table d’hôte, c’est-à-dire avec l’hôte, convive assez malpropre. Toutefois on dîne à peu près. Il y a le peintre des Bains qui tout le jour s’est occupé au milieu d’un public nombreux à peindre une enseigne d’apothicaire, les lettres comprises, sa famille et quelques employés. Au dessert je fais causer corse, mais mes gens n’en savent pas long et je m’attire un bien joli mot. « Croyez-vous, leur dis-je, que si les Anglais étaient ici ils ne sauraient pas faire du coton ? » « Si les Anglais étaient ici, ils ne sauraient faire que des esclaves. »

Après dîner je vais voir Mr Vico qui est pareillement arrivé des bains. Je m’entends avec lui pour notre course de demain. Puis je rentre à l’hôtel m’assurer un cheval pour trois jours et une place dans la diligence de dimanche qui me trouvera à Sagone. Ceci n’est pas facile car les voitures sont encombrées de séminaristes qui rentrent. J’arrive à négocier l’affaire toutefois avec Melle Pozzo di Borgo que ce soin regarde, belle indolente qui me répond à peine. Sa mère au contraire, petite bonne femme éveillée, m’assassine de questions à la mode corse et quand on en vient à écrire mon nom sur les paquets que je laisse ici, c’est une joie folle.

J’ai par cette belle personne des nouvelles d’Albert Dubois. J’en avais eu aux Bains. Il est passé ici lundi matin et n’est parti que par grâce. Le gros temps de mardi l’a par suite pris en mer mais j’ignore encore dans quel coin il aura bloqué le reste de sa famille.

Evisa, le jeudi 24 septembre 1863
A cinq heures et demi je me lève : le cheval qui devait m’éveiller par ses hennissements se fait attendre une heure. Ici cela va de soi. Nous partons à sept heures. Il ne fait pas beau. Mr Vico est monté sur une petite bête noire, laide mais pleine de feu. J’ai un pauvre cheval gris, bien maigre qui à tout l’air d’un âne et qui ne connaît que le pas. Je ne sais comment nous aurions pu faire route ensemble. Le temps par grand malheur se charge de trancher la question. Les nuages s’amoncellent et une pluie violente se met à tomber. Après un moment de délibération Mr Vico prend le parti de rebrousser chemin, ce qui gâte fort mon affaire. Je me décide à continuer au moins jusqu’à Evisa, mais désolé et songeant à me rembarquer mardi pour le continent. Je laisse passer le plus fort de l’orage dans une masure puis je reprends ma route sur ma pauvre bête qui ne tient le trot qu’à la condition d’être constamment et énergiquement battue. Mon bâton ferré m’a servi de cravache et j’en avais mal au bras le soir. La route s’élève pour suivre un petit col d’aspect sauvage où je quitte la pluie pour marcher dans les nuages, distinguant seulement la pente au-dessus et au-dessous de moi comme dans certains paysages écossais que décrit Walter Scott .

Le col passé, la route redescend dans une vallée profonde où se trouve le petit village de Cristinace et mettant pied à terre je vais spéculer mon cheval dans la pente.

A Cristinace ils ont la battue. C’est un jour concédé de loin en loin aux habitants durant lequel on peut porter le fusil et chasser sans permis. Ils en usent avec bonheur et, quoique la pluie en détrempant les maquis eut rendu la chasse impossible, les habitants réunis sur la route étaient tous armés et brûlaient leur poudre aux moineaux ou tiraient à la cible. J’ai spécialement distingué à un kilomètre de distance un grand vieillard de six pieds qui devait bien faire il y a vingt ans. De là je pousse ma bête jusqu’à Evisa. C’est un pauvre village assez sale, bien situé comme toujours. Un gamin m’indique une auberge borgne des plus malpropres que j’aie vues, où une nourrice débraillée me sert un plat de chèvre pour mon déjeuner. Jamais plat de chèvre ne fut mieux fêté.

Après ce repas et malgré la pluie je m’empresse comme à Vico de chercher des nouvelles de la famille Dubois. Des touristes continentaux au milieu de cette population oisive et curieuse ne sont pas pour passer inaperçus et un intrépide petit bonhomme qui m’assure que la pluie ne le mouille pas et refuse mes sous me conduit aux deux autres auberges d’Evisa. Dans la seconde que tient un certain Carrara et qui est très supérieure au bouge où on m’a conduit, je trouve des nouvelles toutes fraîches de Dubois. Il a quitté Evisa il n’y a pas deux heures et à tout hasard a laissé pour moi sa carte, comme les navigateurs du Pôle laissent de leurs nouvelles sur les banquises. Voici ces nouvelles : « Mon cher ami, nous avons passé ici la nuit de mercredi à jeudi, après avoir vu le Niolo et reçu au Valdo Niello la plus gracieuse hospitalité dont la pluie nous a forcé d’abuser pendant deux jours. Qu’es-tu devenu par cet affreux temps et quand pourrons-nous espérer nous retrouver ? Ce soir nous couchons à Piana et demain à Vico. Samedi nous irons à Guagno et au Campotile, et si la pluie ne contrarie pas trop nos projets nous serons dimanche soir à Ajaccio. C’est là je crois que je puis te donner rendez-vous avec quelqu’espoir de te rencontrer. Tout à toi, etc. »

De l’auberge Carra je vais tout de suite remettre à son lieu la lettre que j’ai pour Evisa. Elle est adressée à Mr Ceccaldi, médecin inspecteur général des armées. Malgré ces titres je vais faire ma visite en grandes guêtres, désespérant d’être propre je m’efforce d’être pittoresque. Et Mr Ceccaldi me fait tout d’abord à l’aise par la cordialité et la bonhomie de son accueil. Je n’ai aucun effort à faire pour l’amener à causer de son pays, surtout au point de vue de la culture. Ce que j’ai acquis dans mes précédents entretiens me sert à mener celui-là, et quand nous en sommes à parler de la plaine orientale le cœur me bat d’aise en entendant Mr Ceccaldi émettre avec aplomb les utopies auxquelles je m’étais laissé entraîner à Corte. On ne fera rien de ce pays, me dit-il en termes exprès, qu’en y jonchant la terre de cadavres, et c’est trois régiments qu’il y faut mettre. Et tout de suite il m’indique le côté pratique de son idée. La fièvre dure de juin à octobre, on pourrait faire les travaux d’octobre à juin. En trois ans on en aurait fini. Les terres malsaines ne donnent à les remuer de miasmes que pendant deux ans. Il parait même qu’au fort de la malaria on pourrait tenir le pays et s’en défendre au moyen de certaines précautions sanitaires. Quant aux résultats, ils seraient immenses. Le pénitencier de Casabianca établi sur la côte orientale fait d’admirables récoltes sur une terre improductive auparavant. Mais il faut bien reconnaître que là il meurt beaucoup de monde. On a peu de soin des travailleurs et d’ailleurs un point de la côte étant assaini, les miasmes lui arrivent du midi et du nord. Pour réussir il faut que l’œuvre soit entreprise en même temps sur toute la côte. Il parait par conséquent difficile que l’initiative en vienne d’autre part que de l’administration.

Des questions générales Mr Ceccaldi passe à celles qui le touchent de plus près et me parle de sa vallée. Il me montre avec orgueil une lande située en face de nous de l’autre côté du vallon dans laquelle pointe quelques bouquets verts au milieu des fougères jaunies par l’automne. Ce sont de jeunes châtaigniers dont il a déterminé la plantation par son conseil et ses exemples. Il vit ici instruisant et prêchant. Son potager est sous ses fenêtres. Il lutte contre le sol en pente et construit des murs de soutènement comme j’en ai vus hier, comme j’en devais voir les modèles au cap Corse, plantant sur tout et faisant planter. Le châtaignier doit être l’arbre de salut de ce pauvre pays et c’est à le multiplier que tendent tous ses efforts. Cet arbre s’accommode de mauvais terrains, il exige peu de soins et produit beaucoup. Avec les châtaignes le paysan fait du pain et de la polenta. C’est bien souvent ses uniques aliments. La pluie de ces jours-ci sauve la récolte de châtaigne et Mr Ceccaldi la voit tomber avec plaisir.

Cependant il me demande l’influence qu’elle va exercer sur mes plans et m’offre sa maison comme une chose toute simple et que je ne peux refuser : voici ma chambre et voici mon lit. Je m’excuse bien entendu. Toutefois je ne puis résister à une invitation à déjeuner pour demain, au retour de l’excursion que je vais entreprendre.

Je me propose d’aller voir la forêt de Val d’Oniello, l’une des plus belles de Corse au dire de Mr Vico qui devait m’y conduire et me présenter partout. Seul, je suis un peu embarrassé. Il n’y a pour coucher que l’hospitalité de la compagnie qui exploite la forêt. Dubois s’en loue fort, mais si on peut l’accepter quand on se trouve pris en pleine forêt par la nuit et le mauvais temps, il me semble assez difficile d’aller la demander par voie principale. Tout le monde à Evisa et Mr Ceccaldi lui-même m’assurent que la chose va de soi. Je me décide à partir pour prendre conseil des événements.

La pluie a cessé quoique les nuages soient toujours amoncelés et menaçants. Je pars à pied, laissant ma déplorable monture se refaire à l’écurie. J’estime d’ailleurs qu’il est plus sain d’être mouillé en marchant.

C’est un genre de plaisir que le ciel se garde de me refuser. A trois kilomètre d’Evisa je suis rejoint par l’orage. Je cherche l’abri des châtaigniers mais cet arbre est traître. Toppfer l’a remarqué, ses grandes feuilles moles font gouttières et distillent l’eau du ciel . Je me décide à marcher et suis mouillé tout le soul.

Pour arriver à la forêt de Valdoniello il faut traverser la forêt d’Aitone. Je pénêtre dans celle-ci et vois de biens belles choses. La route est sur le penchant d’une gorge haute et profonde. Je n’en aperçois pas le fond mais j’y entends mugir le torrent d’une voix épouvantable. De mon côté c’est une pente rapide, garnie de laricios, en face c’est une brèche à pic. Il y a des pins qui s’accrochent dans les fentes du roc ou qui se groupent dans les méplats. Il y a de grands nuages qui parcourent la montagne, que le vent troue et qui aussitôt se reforment. Il y a de minces cascades qui tombent d’en haut, sortant du brouillard. Tout cela est confus, changeant, fantastique et me produit une impression profonde. Je n’ai jamais trouvé tant de charme au mauvais temps.

Toutefois, la pluie redoublant, je vois avec plaisir quelques établissements humains. C’est une scierie, la scie d’Aitone suivant l’expression usitée à Evisa. Autour du hangar sous lequel elle fonctionne se trouvent des maisons en planche. Je frappe à l’une d’elles et les ouvriers me font place autour d’un grand feu de laricios. Je me sèche de mon mieux puis je vais voir travailler la scie qui débite de grands laricios. Les opérations sont surveillées par un des membres de la compagnie de Valdoniello. C’est un homme fort bien élevé et qui m’intéresse en me parlant de ses travaux. Ils exploitent les deux forêts d’Aitone et de Valdoniello, ils résinent, ils coupent les arbres et chargent leurs produits au golfe de Porto. Mr Ceccaldi me disait que sans ces exploitations le pays serait mort de faim cette année où toutes les récoltes ont manqué.

D’ici, pour compléter ma course, il me faudrait passer un col et retomber dans la forêt de Valdoniello. Elle est beaucoup plus belle à ce qu’il parait que la forêt d’Aitone. Ici les arbres sont jeunes. Les Génois avaient exploité la forêt d’Aitone en conquérants et en marchands qu’ils étaient. Mais je ne pourrais aujourd’hui aller jusqu’à Valdoniello et revenir à Evisa et, si aimable que soit ce monsieur, je ne sais de quel front piquer son assiette. Je paierai cher une auberge, fut-ce la bergerie de Timozzo. Enfin j’y renonce et la pluie ayant cessé je reprends le chemin d’Evisa, admirant plus à loisir la gorge que j’ai suivie pour venir.

Je suis à Evisa à quatre heures. Je décide que l’auberge où l’on m’a fait descendre est indigne de moi et j’arrête de transporter mes pénates chez Carrara. Je fais seller mon cheval et pour ne pas être un prétexte à jalousies locales je fais un tour d’une heure en forme de V, jusqu’à l’embranchement de la traverse par laquelle je suis venu dans la grande route qui traverse le haut d’Evisa et a l’auberge de Carrara en façade. Le temps s’étant éclairci je prends une idée sur la topographie du pays. Le système de montagnes qui forme la face abrupte de la gorge d’Aitone s’infléchit et passe derrière le mamelon sur lequel Evisa est bâti. Les montagnes continuent vers la mer pour faire l’un des côtés de l’enceinte du golfe de Porto qu’on voit au loin. J’ai l’avantage en même temps de voir un berger vêtu du classique pilone à capuchon : costume que je m’apprêtais à ranger dans les choses fabuleuses.

Puis je viens dîner chez Carrara. C’est modeste, mais propre et satisfaisant. D’un autre côté j’aurai aujourd’hui vécu pour 3 f 50 c, comme Desbarrolles . D’un autre côté aussi je dîne avec des Corses fort amusants. Il y a un certain Mr Barbieri, inspecteur voyer à ce que je crois, qui fait les frais de la conversation. Les histoires de brigandage vont aussi dru qu’à Corte. J’apprends de lui comment les brigands faisaient parfois la police. Autour d’un gros bonnet du maquis, un Zeraffinone par exemple, se groupaient des drôles qui, tout fiers d’avoir marché dans son ombre, commettaient sous son nom de vilaines larroneries et se permettaient de pressurer les gens, se disant chargés par le maître de ses recouvrements. Quand ces badinages arrivaient aux oreilles du bandit il se mettait en campagne et toutes choses cessantes allait casser la tête du voleur.

Mr Barbieri a connu des bandits et sa phrase un peu vulgaire et dite avec un pur accent marseillais est si drôle que je lui cède la parole. « Et Sacrone, monsieur, et f.., j’ai connu Sacrone, que j’ai mangé plus de trente fois le macaroni avec lui dans le maquis. Et je vois encore son compagnon, le Paysan qu’on l’appelait, m’ôtant le tartre des dents avec un petit instrument de fer qu’il s’était confectionné pour cet usage. Une idée d’hygiène qu’il avait ».

Mr Barbieri connaît aussi le bandit introuvable. Il m’apprend son nom, Castana, et me donne des détails sur les apparitions qu’il fait et les nuits blanches que passe la gendarmerie. Il l’a vu fumant son cigare dans les rues d’Ajaccio.

Et le meilleur, dont on ne m’avait pas parlé à Corte, c’est Teodoro Poli. Il était de Guagno et avait pris le maquis après avoir tué un brigadier de gendarmerie, son rival et son persécuteur. C’est pour le réduire, m’assurent mes convives, qu’ont été institués les voltigeurs corses qui ont précédé la gendarmerie, troupe un peu sauvage qui recrutait les mécontents du banditisme et combattait les bandits plus par vendetta que par discipline .A l’affaire de la grotte de Masoni le dernier bandit qui se rendait sous promesse de vie sauve fut tué par une balle sortie des rangs des voltigeurs corses. Le nombre de ces voltigeurs qu’a tué Teodoro Poli est innombrable. Il portait ces mots écrits sur un galon cousu à sa manche « Teodoro re secundo ». Il y a eu a la fin du 18ème siècle la royauté éphémère d’un Théodore en Corse. Le trépas de ce bandit est épique. Il fuyait avec deux camarades devant une troupe de voltigeurs. Il est pris d’une douleur au côté qui lui rend la marche impossible. Il ordonne qu’on le laisse , se met à genoux dans un poste abrité et fait face aux voltigeurs. Ceux-ci tiraillent toute la nuit et une partie du jour. Poli avait été traversé d’une des premières balles. Ils tirent toujours sans oser avancer. Un enfant qui s’est glissé près du roi des bandits vient dire aux voltigeurs qu’il ne bouge plus et qu’il doit être mort. Ils tremblent encore et il faut que l’enfant aille ôter le bonnet du cadavre agenouillé pour qu’ils s’avancent jusqu’à lui . Je sais des vers fort admirés de Delavigne qui rendent assez bien ce tableau
On dit qu’en les voyant couchés sur la poussière,
L’ennemi, l’œil fixé sur leur face guerrière,
Les contempla sans peur pour la première fois.

Mes convives, hommes murs et pratiques, concluent en disant que ce temps là était le pire de tous, qu’il n’y avait aucune sécurité et qu’on respire à présent. On use pour en empêcher le retour d’un moyen singulièrement énergique. Quand il y a eu mort violente les parents de l’assassin présumé sont avertis qu’ils ont un certain délai pour faire constituer prisonnier celui-ci. Le délai passé ils sont tous mis en prison. Il s’en suit que le coupable n’a plus personne pour lui porter à manger au maquis et qu’on n’y monte que pour lui porter d’excellents conseils : que s’il est endurci, on va lui casser la tête. L’utilité est incontestable, la légalité ferait plus matière à doute au moins dans mon esprit continental. « Voyons, dit péremptoirement Mr Barbieri, a-t-on le droit d’arrêter les assassins ? » « Evidemment » « Et bien en Corse il n’y a pas d’autre moyen de les arrêter ». Que répondre à cela : il y a des sophismes irrésistibles.

Dans ces aimables devis la soirée s’écoule le plus agréablement du monde. On me fait fumer l’herbe corse : c’est tout simplement de la feuille de nicotiana rustica séchée au soleil et c’est supportable. Mr Barbieri retournant demain à Vico, je le charge d’une lettre pour Dubois, aux soins de Mr Pozzo di Borgo. Je le mets au courant de mes faits et gestes, mais mon but principal est d’offrir à sa mère ma place dans la diligence de dimanche : autrement ils seraient bloqués à Vico.

Piana, le vendredi 25 septembre 1863
Ma matinée n’étant occupée que par le déjeuner de Mr Ceccaldi je paresse sur le petit lit de camp que m’a bâti Carrara. Et à dix heures, brossé de mon mieux et encore fort malpropre, je me présente chez Mr Ceccaldi. Il s’est rasé de frais et a mis un habit avec sa rosette. Du reste la bienveillance de son accueil n’a pas changée et quand il apprend que, revenu hier d’Aitone, j’ai couché à l’auberge, il me le reproche en quelques mots tout à fait sérieux. Ceci rappelle la Chaux-de-Fonds, encore étions-nous présentés chez Mr Boch par Gustave son filleul, intime ami de la maison, ici je tombe des nues. Et puis l’hospitalité de Mr Ceccaldi a un caractère de distinction qui manquait au Jura Suisse. Je déjeune avec Mme Ceccaldi qui a les charmes physiques de Mme Rivolet, Melle Ceccaldi qui lui ressemblera mais qui élevée à Saint-Denis a une conversation toute sémillante, et enfin le notaire du lieu, bon paysan en habit de velours. On me reçoit bien mais sans le faste gênant du repas de province. Au reste nous sommes ici dans le pays le plus pauvre de la Corse et Mme Ceccaldi raconte une petite histoire presque touchante. C’est un enfant à qui elle demande ce qu’il aime le mieux manger et elle lui parle de bœuf rôti et de poulet, et il répond : de la polenta au lard. Je parlais de cet enfant qui hier refusait des sous après m’avoir conduit sous une pluie battante et Mr Ceccaldi m’a dit qu’il venait souvent chez lui pour une commission des enfants qu’il savait être affamés et auxquels il ne pouvait faire accepter du pain. Après déjeuner nous causons des nombreux voyages que Mr Ceccaldi a fait en Algérie et de celui qu’il va faire en Italie. Il me montre d’assez jolies porteries kabyles et chinoises. Sa conversation si intéressante et si pleine de bonhomie me faisait oublier l’heure, quand Mme Ceccaldi entre et dit en italien à son mari que le temps se gâte et qu’il ne faut pas me faire manquer ma journée. Ce que je ne trouve pas sot et le plus hospitalier du monde. Je vais donc payer Carrara, faire seller mon cheval et je quitte Evisa, à qui je laisse en souvenir mes admirables guêtres qui séchaient. Mr Ceccaldi me fait la conduite avec son neveu maire du lieu jusqu’à l’entrée des gorges. Nous rencontrons un paysan qui labourait une lande. « Bravo, crie en français Mr Ceccaldi , bravo, voila comment il faut faire.» Et le laboureur rougit d’aise de cet éloge public. Ce dernier trait résume parfaitement la mission que s’est imposée Mr Ceccaldi et l’estime qu’il m’inspire m’oblige à penser que je le reverrai. Jamais je n’ai été séduit en aussi peu de temps à un égal degré. Voila les hommes qu’il faudrait à la Corse, connaissant ses maux et luttant sur place pour les guérir, au lieu d’aller en France vivre de places et faire des livres .

A partir de ce moment et jusqu’à ce soir je contemple des beautés d’un ordre tellement supérieur que je ne sais si je pourrai même essayer de les décrire. Les craintes de Mme Ceccaldi ne se sont pas réalisées, l’orage a fui et le plus beau soleil du monde éclaire ma route. Mr Ceccaldi m’a laissé à midi et demi à l’entrée d’une gorge large et profonde qui me rappelle spécialement celle des Pyrénées. Au fond coule le torrent d’Aitone et la gorge est la continuation de ce que j’ai vu hier. Il y a deux routes, en haut celle des voitures faite avec beaucoup d’art et des travaux immenses, en bas celle des chevaux et des mulets :c’est une route pierrée construite par les Génois, véritable sentier de chèvre étroit et montueux, admirablement pittoresque, qui grimpe les rochers en d’innombrables zigzags et passe les torrents sur des ponts solidement bâtis, mais si minces au milieu que c’est à donner le vertige. On nomme cette route la Spelunque – la Spelunca. Je n’ai pu démêler si elle avait pris ou donné son nom à la gorge tout entière qu’on appelle aussi quelquefois ainsi. C’est là-dedans que je m’engage à pied, chassant devant moi mon cheval qui s’accommode au mieux de cette façon d’aller. Elle me convient aussi à merveille. De hautes montagnes en pleine lumière se lèvent sur ma droite et à ma gauche le torrent écume, le sentier se contourne, des chèvres ou de petits moutons corses sautent autour de moi, un chien invisible me tient de vilains propos et une pierre lancée au jugé dans le maquis ajoute un bémol à sa chanson. Enfin je suis le plus heureux des touristes et pour pouvoir converser avec mon unique compagnon je lui impose le nom de Basta-cosi, par allusion à ses allures modérées et à son trot si vite ralenti.

Cependant il fait dans les gorges une terrible chaleur et j’arrive avec plaisir à Otta. C’est un petit village accroché aux rochers entre des opuntias, patrie d’un illustre bandit, l’un des Seraffino je crois, car il y en a eu deux, le gros et le petit, Seraffinone et Seraffinello. Là se place un épisode de mon voyage très gracieux ou du moins que j’ai trouvé tel, la solitude rend indulgent. Je m’étais assis par terre à l’ombre d’une maison, tenant mon cheval par la bride. La population toujours oisive et toujours curieuse m’observait à distance. Une femme se détache du groupe et me demande en mauvais français si je n’ai pas chaud, si je n’ai pas soif et si je ne veux pas me reposer chez elle. J’accepte et tout aussitôt elle envoie son petit garçon puiser de l’eau fraîche au torrent et sa fille cueillir deux citrons à l’arbre. Et me voila en plein rêve. La fille était charmante, non qu’elle eut la beauté sculpturale de certains visages corses, mais un fichu bien blanc encadrait son corsage et ses beaux pieds nus étaient aussi blancs que ses mains de marbre. Ici où toutes les femmes vont pieds nus ce sont les premiers pieds que j’aie regardés. J’entrai dans la chambre de cette charmante enfant, pauvre et blanche comme elle (il y avait à coté de son ouvrage des volumes dépareillés d’Anquetil) et quand sa mère et elle m’eurent pressé des citrons dans l’eau glacée, je bus le nectar. J’aurais bu jusqu’au soir si Piana n’était pas si loin. La mère me racontait ses histoires, la fille se tenait debout silencieuse et immobile. Je pris encore quelques raisins et je remontais à cheval avec des pieds nus plein la tête et une grande envie de faire des vers. Cette brave femme se nomme Mme Rigonneaux, elle est femme d’un gendarme continental qui a pris ici sa retraite et tient une petite auberge. J’en ai eu pour 50 c. et des souvenirs pour cinquante louis.

Après 2h ½ de marche j’arrive au golfe de Porto. C’est comme je l’avais supposé d’Evisa un fort beau golfe étroit admirablement enceint de montagnes abruptes. La compagnie d’Aitone se l’est approprié. Elle bâtit des hauts fourneaux, des maisons, et des batelets vont charger de résine un navire mouillé un peu plus loin. La route que j’ai suivie se sépare en deux sur les deux côtés du golfe : au nord elle va vers Calvi, je me dirige vers le sud et m’élève en zigzags. Le chemin n’est pas des meilleurs, on l’élargit et les remblais envahissent l’ancienne voie. Et il y a des endroits si abrupts et si dégradés qu’à plusieurs reprises je descends de cheval et je laisse cet excellent Basta-cosi se tirer d’affaire, ce qu’il fait le mieux du monde.

Après avoir marché dans un petit bois épais qui tantôt me cache et tantôt me montre à mes pieds le golfe bleu, déjà charmé par cette route et songeant à la corniche, j’arrive au passage connu sous le nom des Calenche de Piana. Je n’ai de ma vie rien vu de semblable, rien d’aussi étrangement beau et je me sens absolument impuissant à les décrire. Impuissance qui ne vient pas du temps écoulé et qui existait dès le soir. Avec quels mots vais-je jalonner mes souvenirs ? La mer tout en bas, au dessus la montagne, des pins et des rochers, de grands rochers rouges, tourmentés, éclatés en mille boursouflures étranges, coupés par la route et se dressant comme de grands fantômes. Le chemin vertigineux au-dessus de l’abîme, au-dessous des rochers qui se dressent et qui menacent. Quelque chose d’inouï. On ne m’a jamais parlé de rien de pareil et en remontant dans mes souvenirs je ne trouve que le défilé de Pancorbo en Espagne qui ait quelque analogie. Mais les plates sottises que je viens d’écrire pour une si puissante impression ! Une heure comme cela vaut le voyage.

J’ai laissé venir la nuit dans le défilé et Basta-cosi, avec lequel je me réconcilie, sort des Calenche par un beau temps de galop. J’entre dans une plaine fort élevée au dessus de la mer qu’ont voit de loin et à six heures je fais mon entrée dans Piana, un fort village où il y a un cadran au clocher et des bonnes gens qui se promènent, dont plusieurs gendarmes : la pleine civilisation au sortir du chaos. Toutefois ce n’est pas sans peine que j’effectue mon annexion temporaire à cette population heureuse. On m’avait indiqué l’auberge de Cantoniello. J’y frappe et une horrible mal peignée qui berce un marmot entrouvre une porte pour me crier qu’on va venir, puis les choses en restent là. En vain je proteste que le cheval e sudado et moi affamé : les choses en seraient là encore sans un vieux brave qui parle français et que j’intéresse à mon sort. Il arrive à secouer la lenteur corse et j’arrive d’abord à surveiller l’installation de mon coursier, ensuite à m’introduire moi-même dans la cuisine où siège l’hôte. L’homme et le lieu sont sales à faire frémir et la grâce y est représenté par une luronne de fille à pieds nus, avec de grands yeux noirs et de grands cheveux mal peignés. Elle est en coquetterie réglée avec le percepteur d’Evisa que ma bonne fortune me fait trouver ici. C’est un neveu de Mr Ceccaldi dont le nom continue à me protéger. Par son entremise je sais que « les continentaux » ont couché ici hier soir. C’était toute une affaire, car à la famille Dubois était jointe le Cdt Dupont et sa suite : trois messieurs dont un galonné me dit la fille. On s’était rencontré à Valdoniello et Mr Dupont retournait le matin à Calvi pendant que la famille Dubois gagnait Vico. J’ai su depuis par Dubois que c’était un jeune homme fort riche voyageant avec un ami et un domestique, ami des de Sèze et par là me connaissant un peu. Il avait été l’année dernière vaguement question d’un voyage d’Espagne entre nous.

On dîne. Oh, la piteuse affaire ! Cantoniello préside la table à laquelle le percepteur et moi nous asseyons. Une soupe, un œuf, et puis une tarte, affreuse chute ! Et quelle tarte, des potirons couvrant une pâte incuite. Je mords avec résignation, décidé à tout trouver à merveille. Cette longanimité faillit s’évanouir dans ma chambre. Il y avait eu entre la fille et le percepteur une longue discussion sur les lits, c’était en italien et je n’y avais rien compris, mais celui où me conduit cette mal peignée à un aspect louche. « Vos draps sont-ils blancs, mademoiselle, dis-je avec une naïveté parfaite comme au Grand-Hôtel.» « Je les trouve blanc, me répond-elle, mais vous n’avez qu’à prendre la lampe pour voir s’ils le sont assez pour vous » Ceci sans la moindre apparence de raillerie et avec une bonne fois parfaite. Un mot comme cela console de tout. Je me fourre de bon cœur au lit et tâche de m’endormir vite car en rappelant mes esprits, je me trompe fort si la politesse du percepteur n’a pas consisté à se faire dresser quelque part un lit de rencontre, m’abandonnant celui à qui une longue possession lui donnait droit.
Sagone, le samedi 26 7e 1864
Ce matin je fais un petit repas de fromage proportionné à celui d’hier, c’est-à-dire le plus mauvais du monde, et je pars. Le percepteur et moi allons à Cargese et il est entendu qu’eu égard à la différence de nos montures je pars le premier pour arriver le dernier. Et me voila en route. Basta-cosi, décidemment remis, a des grâces exquises et je me désole en songeant que je vais le quitter. Il est toujours prêt à trotter et c’est moi qui me sentant décrocher les entrailles prononce les mots calmants que je mettais hier dans sa tête de cheval. D’ailleurs peu d’incidents. Le pays n’est pas beau et c’est là l’inconvénient de la Corse que des beautés de premier ordre y sont séparées par des pays insignifiants et qu’on ne peut les traverser plus vite. Rien à voir depuis les Calenche jusqu’à la rade d’Ajaccio. Je fais route avec un conducteur des ponts et chaussées qui a accompagné hier Mme Dubois au même point et me fais voir après elle des ruches faites à la mode antique d’un tronc d’arbre creusé. Puis je chemine avec un paysan qui me croyant sourd me hurle du corse aux oreilles. Il voulait me débarrasser de mon bagage, en tout bien tout honneur. J’ai en effet autour du corps tout un attirail de cartables, boites, paletots, assez gênant. J’aurais eu part autant du banditisme. Ce brave homme me montre d’ailleurs la pureté de ses intentions en rattrapant ce folâtre de Basta-cosi à qui pour marcher à pied j’avais mis la bride sur le cou et qui partait de son meilleur trot.

Matinée superbe d’ailleurs et promenade agréable. Je m’allonge bien d’un bon quart en semant sur la route par deux fois différentes ma vieille vareuse noire, fidèle compagne de trois voyages et que je vais rechercher : c’est déjà trop d’avoir laissé mes grandes guêtres à Evisa. Toutefois j’arrive à Cargese peu après le percepteur, et encore Basta-cosi n’en voulait démordre et prétendait emboîter le galop de sa jument. Je m’y suis opposé.

Cargese est un assez fort village occupant la pointe extrême d’une large baie qu’on nomme le golfe de Sagone. C’est, chose singulière, une colonie grecque établie en Corse depuis un siècle et demi. Battue de malheurs sans nombre, dépouillée et proscrite, cette colonie a repris possession du sol et y fait de la culture. C’est les seuls champs en état que j’ai vus depuis ce matin. Le pays que j’ai traversé était à peu près désert et le conducteur me montrant des maquis brûlés m’expliquait le système d’assolement auquel ce misérable pays doit avoir recours. La pente du sol est telle qu’après quelques années de culture les eaux ont entraîné vers le bas toute la terre végétable. La culture se retire et laisse arriver le maquis, et les cistes et les arbousiers se mettent à l’œuvre pour reconstituer un sol que leurs racines retiennent. Ce qui était champ devient maquis, ce qui était maquis devient champ. On brûle un coin de bois, les cendres sont le premier engrais, et la charrue arrache les racines comme elle peut.

Cargese est donc un village grec, on y parle grec à ce qu’il parait, ce que je n’ai pu apprécier. On y bâtit une église grecque qui a une certaine apparence. Je descends dans une auberge fort propre tenue par un certain Corfioti où le percepteur m’attend entouré de paysans et du pope ou prêtre grec, un grand homme admirablement typé avec de grands cheveux flottants et une longue barbe grise Et je fais œuvre de mon métier dans cette population, chose curieuse. En Corse on se demande sans façon ses nom, et profession, comme aux assises, si bien que le percepteur qui me connaît à fond depuis hier me renvoie un de ses contribuables qui voulait une consultation. On me soumet un pacte de famille écrit en italien transparent et je rédige séance tenante une quittance qui le complète. Encore le pope voulait-il m’en faire tirer bénéfice, exposant à son ouaille que toute peine valait salaire et qu’un avocat d’Ajaccio eut pris gros. J’ai failli déjeuner gratis.

J’ai failli aussi ne point déjeuner du tout : quand le percepteur est arrivé il n’y avait pas dans tout Cargese de quoi nous mettre sous la dent. Il s’est évertué et on a trouvé une langouste qui est le fondement de notre cuisine. On en fait deux plats, la soupe et le bouilli. Avec cela, une carafe du célèbre vin de Cargese et une brune pâle aux yeux noirs pour nous servir à table et dans laquelle je m’arrange pour retrouver le type grec. Cependant les paysans attendent au bout de la salle et le pope silencieux et grave se promène à grands pas. Moi je cause avec le percepteur, un bon vrai Corse. Il n’est pas content de son oncle qui connaît du monde plein les ministères et qui ne l’a pas fait venir encore sur le continent. Ce n’est pas ainsi qu’on agit et en ce moment il le boude un peu.

Après déjeuner je me sens pesant, non que j’aie pris trop de nourriture ni omis de noyer d’eau le vin de Cargese. Je descends à la mer pour herboriser. Il vient une petite pluie et je me réfugie sous un figuier de barbarie où je perd momentanément le sentiment : on y est le mieux du monde. Toutefois après un moment je me secoue et regardant ma montre, je me frotte les yeux. Il est trois heures et demie et je suis là depuis midi. Je songe à mon grand-père Noé et pense que ces Grecs ont emporté ici les vignes de Mitylène ou de Chio.

Par bonheur le reste de ma course n’est que d’environ trois heures. Je vais faire seller Basta-cosi et prenant congé du percepteur je pars pour Sagone. La route suit les détours du golfe, la mer mugit à mes côtés et de temps en temps je m’arrête pour prendre quelques bonnes plantes. J’arrive à Sagone à la nuit tombante. C’est, au fond du golfe, un bourg composé de trois ou quatre maisons, reste d’une grande ville. Ces maisons ont bon air d’ailleurs et sont pour la plupart des auberges. Un temps de galop -les adieux de mon coursier- et je suis devant la porte de Maspoli, l’aubergiste à qui je dois le rendre. Le tout sur ma parole, on est confiant dans ce pays. Je trouve également chez Maspoli une lettre de Dubois, datée d’hier à Vico. Sa mère accepte mon offre et prend ma place dans la diligence. Je vais m’arranger pour aller à Ajaccio de mon mieux.

Ce que je trouve le moins c’est à dîner. Quelques légumes, des haricots mange-tout, mets parfaitement fade, une omelette et pas de vin. La provision est épuisée et on en attend de Vico qui arrive comme je fumais ma pipe. Je dîne avec un Corse, demi monsieur que cette mauvaise chaire attriste plus que moi et qui me fait subir avec plus de détails que jamais l’interrogatoire traditionnel. Puis, voulant partir avant l’aube, je me couche de bonne heure.

Ajaccio, le dimanche 27 septembre 1864
Je me lève de très bonne heure et je n’ai pas mis la tête à la porte qu’un souffle de mer me ranime. Je mange un morceau avec deux braves gens qui vont faire route avec moi : c’est un jeune soldat convalescent des fièvres que son père conduit sur un mulet s’embarquer à Ajaccio. Je marche aussi à pied à côté de la bête, car on n’a pu me trouver un cheval. On m’en fait espérer un à Calcatoggio, village à une quinzaine de kilomètres. Nous suivons le golfe de Sagone. La route est sans incidents. Nous traversons le Liamone à son embouchure. Il y avait un pont, les détenus d’un pénitencier voisin s’étant échappés y ont mis le feu et on passe en bac. Je trouve dans les fossés voisins une belle malvacée , l’abutilon avicennae, puis la route remonte le long de montagnes qui ferment la baie de Sagone, nous coupons par des raccourcis horriblement durs et Calcatoggio qui avait l’air tout près n’arrive pas. C’est un petit village, joliment situé à mi-hauteur, de là on domine tout le golfe de Sagone et on voit au loin la pointe de Cargese. J’y arrive très las et mal en point. Nous entrons dans une auberge comme on en trouve en ce pays, une sale basse, enfumée, pleine de monde en l’honneur du dimanche et sale à plaisir, cuisine et salle à manger tout à la fois, et aussi salon de réception où l’on me laisse entrer et me dépêtrer comme je puis de mon fourniment en m’observant avec intérêt. Je trouve par bonheur un homme parlant français : c’est le fils de la maison, ancien soldat qui a tenu garnison à Paris et qui s’intéresse à moi tout de suite.

Par ses soins j’obtiens ma part d’un haricot de mouton qui mijotait dans la poêle en compagnie d’oignons et de pommes de terre. Ici on mange de la viande le dimanche, en quittant Sagone j’ai vu égorger une grande chèvre noire. Mon mouton de Calcatoggio pourrait bien en être proche parent, toutefois jamais mouton de pré-salé n’a été plus tendrement accueilli, je meurs bonnement de faim, n’ayant pas mangé de viande depuis Evisa. C’est la raison de ma fatigue et deux parts de mouton ne font que passer sur mon assiette.

Après déjeuner je suis un autre homme et vais entendre la messe, accompagné de mon ami le fils de l’aubergiste qui ne me quitte plus et me mène avant et après au café. Il y a un café à Calcatoggio, il y en a même plus d’un car celui-ci se nomme le café Bartholi, en raison du parti qui s’y rassemble. On est encore ici tout chaud des élections et mon homme était un chaud bartholiste. Comme en prenant mon nom par écrit il m’a fait écrire le sien, je puis bien le nommer. C’est Giovanelli Etienne Mathieu, tenant l’auberge di Fiumenar. « Ecrivez bien Etienne Mathieu car il y a le maire d’ici qui porte mon nom de famille et est mon grand ennemi. » Et en tant qu’avocat, car il a fallu décliner aussi ma profession et mon adresse, il me tient au courant des difficultés d’entre lui et son cousin. Le maire, qui comme de raison tenait pour Abatucci, a retiré de l’urne jusqu’à dix-sept bulletins de Bartholi. Etienne Mathieu a protesté comme trente diables et l’autorité la lui a gardé bonne. Il règle le prix d’un fermage avec son colon et cause avec lui d’amitié dans un coin : tapage diurne. Il a fait un vœu en Afrique de faire chaque nuit du 28 août brûler deux cierges sur sa fenêtre. C’est justement le jour que Mr Bartholi a commencé une campagne contre les irrégularités de l’élection et assigne nombre de maires. Etienne Mathieu illumine d’avance : manifestation séditieuse. A chaque fois assignation devant le juge de paix d’Orri, qui est à trois heures, acquittement, mais journée perdue. Il se propose pour avoir son tour d’assigner son maire en deux cents francs de dommages intérêts devant le tribunal d’Ajaccio qui est bien plus loin. Consulté en forme sur le bien fondé, je lui expose l’art. 75, jolie institution à faire comprendre à un honnête homme qui en ignore, et qu’elle vous rend fier d’être Français.

Cependant mon ami Giovanelli a fait de son mieux pour me trouver un cheval et sans aucun succès : il faut terminer l’étape à pied. Nous nous faisons les adieux les plus cordiaux et j’emboîte le pas. La route franchit les montagnes qui enceignent la baie de Sagone, domine quelques temps un autre petit golfe et puis s’enfonce dans les terres. Elle est sans intérêt aucun et je marche au kilomètre. Tout finit par lasser : il y en a trente six et demi et les avant-derniers m’ont assez ennuyé. Je ne dis pas les derniers, car quoique je fus très las, ils m’ont paru les plus beaux du monde. Je débouche sans préparation dans le golfe d’Ajaccio. Il est admirable et je me sens embarrassé à le décrire. C’est une large enceinte de montagnes environnant la mer. La ville est en face de moi sur un petit cap, au dessus s’étagent des maisons de campagne et une ancienne citadelle, et dans le golfe est embossée l’escadre d’observation de la Méditerranée. C’est le dimanche et tout est en fête. Sur la route qui suit la mer et que bordent de superbes villas il y a des voitures à deux chevaux et des dames en robe de soie : c’est original pour qui a déjeuné à Calcatoggio. La route en entrant dans la ville devient le cours Napoléon, avec des orangers plantés comme les arbres de nos boulevards, de vrais orangers avec des oranges mures. Je vois une belle statue du général Abbatucci, je vois une fontaine adossée à un rocher et entourée d’aloès et de cactus, je vois surtout avec bonheur le bruit de la ville, les marins qui se répandent partout, errant, riant, montés deux par deux sur des rosses qu’ils frappent à tour de bras, et les bons citadins qui me regardent avec de grands yeux, et les marchands de légumes et de fruit. Il faut pour saisir ces harmonies avoir fait trente six kilomètres et demi.

Cependant, de toutes ces choses, celle que je vois avec le plus de plaisir c’est l’hôtel de France où le rendez-vous a été pris avec une bonne chambre bien aérée, voyant la mer en côté, où je me repose avec bonheur. J’ai mon compte. Je retrouve en bas mes deux commis voyageurs de Corte, Mr Bernard et l’autre avec qui j’avais pris aussi jour, et qui me reçoivent à grande amitié, vermouth avant le dîner et café après, et quand je veux payer ma part, on se fâche.

Coucher de bonne heure, j’avais besoin de mon lit. Cependant je vais à la voiture de Vico tendre galamment le poing à Mme Dubois et la voiture arrive sans elle. Je me perds en hypothèses.

Ajaccio, le lundi 28 septembre 1864
Je me réveille tout à fait remis de ma fatigue mais de pires soucis m’arrivent. J’avais hier trouvé la poste fermant. J’y cours ce matin et j’y trouve bien des lettres du continent, de Tardieu, de Coulon, de ma tante, mais point du tout de mon père. Ceci trouble tout, pour jouir du voyage pleinement il faut être tranquille sur les choses de chez soi. Quand cette sécurité disparaît tout le charme est détruit. J’envoie une dépêche télégraphique à mon père et en même temps j’écris à Coulon, que je sais à Paris, d’aller chez lui et de s’informer doucement de l’état de toutes choses, sûr qu’il y courra au début de ma lettre. Cependant, et tout mis au pis, je me tiens prêt à partir par le paquebot de France qui chauffe pour demain.

Mais tout cela me met en mauvaises dispositions pour faire du tourisme. La matinée se passe assez languissamment à prendre un bain, à prendre mon paquet de papiers gris qui est arrivé de Calvi pour changer de linge mes plantes arrivées hier par la diligence de Vico. Elles en avaient besoin et les deux jolies borraginées de mercredi sont bien malades.

L’arrivée de la famille Dubois sur le midi m’impose une distraction forcée et me secoue mes diables bleus. C’est une grande effusion et de longs remerciements de Mme Dubois, puis l’histoire d’une odyssée qui n’en finit plus. Hier avant de partir de Vico ils ont été voir un curé des environs que par aventure ils se trouvent connaître. Là, ils ont trouvé la lenteur corse, un déjeuner qui n’arrivait pas, une mule qui était aux champs, et ils ont manqué la diligence. Mme Dubois me dit très gaiement qu’elle en a pleuré comme une petite fille. Il a fallu trouver des chevaux pour Ajaccio, cela a mené jusqu’à trois heures, on est parti à la douce, la nuit est venue, plus de bac au Liamone, il a fallu remonter et passer à gué. Ils mouraient de faim et ils ont trouvé tout clos à Calcatoggio, et Giovanelli le père les a envoyés promener malgré les prières de deux gendarmes charitables. E un’orso ! Enfin ils ont trouvé un abri pour la nuit au café Bartholi. Mme Dubois en tout cela est fraîche comme une rose et prête à recommencer. Le beau tempérament de voyageuse que c’est là.

Quand la famille Dubois est là nous faisons bien des choses, car ce ne sont pas gens à rester en repos. Tout d’abord nous courons la ville (j’ai fait un doigt de toilette). Elle en vaut la peine et si elle n’a plus aujourd’hui l’aspect animé d’hier il lui reste de quoi charmer , non par ses monuments mais par la mer bleue qui l’entoure, le soleil qui la remplit, sa propreté et son aspect méridional. J’ai déjà parlé du cours que j’ai suivi hier, avec ses hôtels, sa fontaine dans les rochers et les cactus et les jeunes orangers qui la bordent. A la hauteur de l’hôtel, le cours est coupé par une autre voie qui va vers la mer et un peu avant s’arrondit en une place circulaire. Au milieu est une statue de Napoléon, un marbre blanc, drapé à l’antique. La statue est mauvaise, les maisons ne sont pas bien monumentales, mais l’ensemble est réussi. Ces villes du midi ont besoin du soleil pour être vues et tout va bien quand elles en ont. Le golfe est si beau d’ailleurs que tout ce qui lui sert de cadre est suffisant.

Et puis pour procéder régulièrement et en touristes congrus nous allons à la maison de Napoléon. C’est dans un coin retiré et nous avons eu quelque peine à nous y rendre mais l’endroit est charmant, plein de fleurs et de soleil. La maison de Napoléon est une de ces choses qu’on s’est faite cent fois et je m’étais toujours représenté des meubles de serge et de grandes pièces blanchies à la chaux. En quoi je m’étais fort trompé. La maison, amplement distribuée, est pleine du luxe un peu lourd mais très sage des châteaux Louis Quatorze et il y a entre autres une galerie de bal avec lustres en cristal qui me renverse mes idées. Partout des meubles en soie éclatante dont les touristes snobs arrachent des morceaux : mon ami Bernard en avait hier plein le portefeuille, échantillonnés comme des commissions à prendre. Mais dans tout cela je ne note que le contraste, car ces constatations de choses inévitables à voir me ragoûtent fort peu et seul, n’eut été la crainte de poser le paradoxe, j’aurais brûlé la maison. A coup sûr j’ai laissé la famille Dubois constater sans moi la grotte où Napoléon étudiait ses leçons : bourde énorme, comme j’en ai déjà vu apprêter en maint endroit aux touristes honnêtes.

Nous allons au musée. Ceci pourrait être bon. C’est le reste de la collection du cardinal Fesch, ce qu’on n’en a point volé, et à ne juger que par l’étendue il en reste la matière d’un des plus beaux musées de province. Mais on s’en occupe assez peu et quand un garçon nous présente au directeur, la famille Dubois est toute surprise de me voir serrer la main de ce haut fonctionnaire et de lui demander des nouvelles de tout son monde. C’est le brave homme de peintre des bains de Guagno qui à Vico peignait les lettres d’une boutique à la profonde admiration de la marmaille du lieu. Le musée s’en ressent, pas un catalogue, pas un nom d’auteur. Mal connaisseur je crois cependant qu’il y a là d’admirables tableaux italiens. Le directeur ne m’a guère éclairé mais il nous a promené partout avec un amour évident de son musée et annonçant l’intention de s’en occuper avant peu. Comment, je ne sais : s’il ne rentoile pas il n’y aura que demi-mal.

Et puis, quittant un peu la famille Dubois, je vais faire des visites. J’avais une lettre de Della Rocca pour un Mr Lecca que je ne trouve pas, et une lettre de Guéroult pour Mr Kosiorowitch, l’ingénieur ordinaire des ponts. C’est un ancien de Bonaparte que je n’y ai jamais connu mais avec qui j’ai beaucoup d’amis communs. Dès que j’ai déclaré mon nom il ouvre son tiroir et tire une lettre à mon adresse. C’était de Paul Bonnet à qui j’avais dit en cinq minutes que je viendrai ici.

L’ingénieur me reçoit fort bien. Il est un peu piqué du snobisme provincial et administratif, mais ce n’est rien. Il adore les montagnes de Corse – c’est lui qui a fait la route de Porto à Evisa, et celle des Calenche- et il me bâtit pour le midi un plan d’excursion qui me parait supérieur à celui de Della Rocca. Il entoure ma route de toutes sortes de facilités et je ne puis m’empêcher de transcrire ici in extenso l’ordre de service qu’écrit sous ses yeux un de ses employés à mon intention

Ajaccio, le 28 7e 1863. Ordre de service
Le chef cantonnier Paolantonacci accompagnera jusqu’à Corra le porteur de cet ordre.
Il lui donnera ensuite des cantonniers pour l’accompagner jusqu’à Cozzano, où le chef cantonnier Andreani se mettra à sa disposition. Le chef cantonnier Andreani mettra également à la disposition du porteur les maisonnettes de Scrivano et Chisaldino et devra l’accompagner jusqu’à Ghisoni et plus loin si cela était nécessaire.
Le conducteur, Labre.

On ne peut rien trouver de plus réussi. Cela sent l’ukase, le mougik, le voyage en Russie. Je vais faire pâmer Mme Dubois et décide facilement la famille à se joindre à moi dans ce tour qui doit durer trois jours et nous permettre de voir encore ensemble Sartène et Bonifacio. Nous allons commander une voiture qui nous mène au point de la route de Sartène où nous devons nous engager dans la montagne : c’est le village de Grossetti, et marché est fait d’un char à bancs.

Puis le soir s’avançant nous nous offrons un spectacle d’une merveilleuse splendeur, c’est de nous élever au dessus de la ville pour voir le golfe dans son ensemble. J’ai à peine jusqu’ici parlé du golfe et j’en rougis, c’est l’incomparable beauté du lieu. A cette heure la mer est calme comme un lac, les montagnes qui l’enceignent se dorent au soleil couchant et l’âme est envahie d’admiration et de béatitude.

On dîne et je passe ma soirée à écrire, à faire quelques préparatifs et à clore pour le paquebot de demain mes paquets de plante. Leur emballage n’est pas chose commode. Heureusement que les gens de ce pays-ci, ayant la curiosité des oisifs, en ont en même temps la complaisance et je trouve partout aide et protection. Mes paquets vogueront demain vers Paris. Il pourrait se faire, en tout état, que je les accompagne. Mais je chasse ces idées là. La lune s’est levée et la nuit est telle que je n’en ai jamais vu de si belle. La mer resplendit, le ciel brille d’un bleu sombre, les maisons de la place et du quai sont comme des palais de marbre et la statue semble vivante dans la lumière rose qui l’inonde. Je me promène longtemps, fumant ma pipe et enivré de félicité. Oh le Midi, oh l’Italie !

Corra, le mardi 29 septembre 1864
Mr Dubois, fatigué de son retour de Vico, a été souffrant cette nuit et il est décidé entre sa femme et lui qu’ils nous laisseront faire notre voyage et iront nous attendre à Sartène où d’après les indications de Mr Kosiorowitch nous devons être après-demain soir. Nous modifions en conséquence nos préparatifs.

Le matin je reçois de mon père une dépêche parfaitement rassurante. Il y a eu quelques lettres perdues. Grâce à cet admirable télégraphe j’aurais pu être rassuré dès hier avant dîner sans une petite erreur d’adresse. Tout va donc bien et je me reprends à voyager par tous les pores.

Nous finissons nos constatations ce matin en allant voir l’église où sont enterrés les Bonaparte. Rien de plus fade et de plus ennuyeux, et je me souviens bien mieux des grandes maisons qui sont en face l’église et dont les balcons peints et singulièrement historiés ont une tournure espagnole. Ceci fait nos devoirs sont accomplis et nous songeons au départ. Georges cependant va en toute hâte voir un des grands vaisseaux embossés dans le golfe et dont la présence ne constitue pas peu à donner à Ajaccio cet aspect de splendeur qui restera dans mes souvenirs. Durant ce temps le paquebot chauffe pour la France : c’est une affaire d’Etat, toute la ville est sur le quai, chacun se dandinant à la méridionale et questionnant le plus qu’il peut. Les deux commis voyageurs partent ce matin en emportant mes lettres pour la France et toutes sortes de poignées de main, d’adresses échangées, etc.

Nous déjeunons et vers midi ou une heure (il ne faut pas en Corse y regarder de trop près) Georges dit adieu à sa famille et tous deux, équipés en course, montons dans un petit char découvert, voiture idéale en voyage. Celui-ci devait nous coûter quarante francs. Le loueur ce matin est venu nous le réduire à vingt-cinq et chacun de noter ce beau trait. Dubois et moi nous apercevons en route qu’il l’a aussi réduit à un cheval et de compte fait il n’y perd pas.

Nous prenons le cours par où je suis entré et suivons le golfe mais nous tournons à droite. Le golfe d’Ajaccio est de tous côtés entouré de montagnes et nous avons à franchir l’une d’entre elles. Le passage qui suit la route de Sartène se nomme le col de Saint-Georges. C’est fort long, le chemin est ordinaire, le charme de la locomotion et la splendeur du ciel auraient suffi pour lui donner des charmes mais la vue du golfe vaut plus que la peine. Nous nous élevons à peu près comme la route de Fribourg au dessus de Vevey et à chaque détour le point de vue s’élargit. C’est le golfe entier, les Iles Sanguinaires se suivant dans la ligne du cap, comme des pierres jetées dans une mare, le phare qui la termine et Ajaccio qui nous parait à chaque pas plus petit, plus resserré entre la mer et la montagne. Tout cela est inondé de lumière.

Si bien que nous allons lentement, marchant à pied et dépassant encore notre poussive voiture, causant des choses de Paris, de nos amis, de nos voyages, regardant surtout et jouissant à plein de l’existence. Nous remontons en voiture au sommet du col, la boca en langue corse, et la descente se fait rapidement. Nous descendons vers un pays de petite montagne peuplé de quelques villages, ceux-là parfaitement situés à la façon corse, des châtaigniers dans tout cela , un joli pays en somme mais sans que rien y saisisse ou y arrête le regard. Notre principal soin est de nous informer à chaque passant de Paolantonacci, ce précieux cantonnier chef au nom bizarre qui doit nous ouvrir toute la filière administrative, nous passant de main en main comme un seau d’incendie. Ce précieux personnage apparaît sur le bord du chemin, cassant des cailloux lui-même. Je lui tends le firman, peu s’en faut qu’il ne le baise, sa figure s’empreint de respect et le conducteur n’y comprend plus rien. Nous convenons de nos faits et reprenons notre course pour nous arrêter à Sainte-Marie-Sicche : c’est un petit village un peu plus loin que Grossetti où notre voiture nous abandonne.

Il est cinq heures, j’ai une lettre de De La Rocca pour un habitant du lieu mais l’envie me manque de la porter. Nous dînons dans une auberge du lieu. Il y a une queue de bœuf, des œufs, des raisins et des noix pour lesquelles Georges se découvre un goût immodéré. Puis à six heures Paolantonacci vient nous rejoindre, gréé pour la course. Ce nom infini et bizarre nous a déjà mis en joie. Son propriétaire devait nous faire passer quelques moments agréables ; serviable, obséquieux, maladroit, lent, gauche et par-dessus tout curieux, c’est bien le type du paysan corse. Le mieux est qu’il parle un très bon français et que la teneur de l’ordre de service lui inspire à notre endroit une vénération mêlée de crainte qui le mènerait au diable à notre suite, tantôt marchand à côté et tantôt suivant, aiguillonné par la curiosité et retenu par le respect, n’y comprenant rien et mourant d’envie d’en avoir le mot. Grâce à lui et pour faire bref l’arrondissement de Sartène est encore à se demander qui nous sommes, des agents voyers, ou des employés de la Solenzara, etc.

Pour le présent nous demandons au plus intrigué de tous les guides de nous conduire à Corra où nous devons coucher. La nuit tombe et de suite la lune se lève et c’est merveille, nous marchons en plein rêve. La lune a des enchantements et à Neuilly où j’écris ces lignes j’ai vu par de certains soirs s’idéaliser les affreux carrés qui nous entourent, mais ici et sous ce splendide ciel du midi c’est fantaisie pure, et le sentier, et le torrent, et le moulin, et le châtaignier, et surtout la maison étincelant dans les arbres. Avec cela un bon bavardage ami qui grise après plusieurs jours de silence et de solitude. La route a dû durer trois ou quatre heures, je m’en souviens comme d’un quart d’heure et ne saurais rien décrire qu’un long enchantement. Nous arrivons à Corra entre neuf et dix heures. C’est un petit village où tout dort. Paolantonacci nous a promis que nous trouverions sur sa bonne mine un lit chez le maire et nous travaillons en conscience à réveiller ce premier magistrat. La première porte cède et je fais éclater une allumette qui me montre un hangar assez dénudé. « Ohé, Dubois il y a une planche. » « Oui ! » « Et un peu de braise par terre. » « Vraiment ? » « Et un petit chien qui dort. » « Il y a de tout ici ! » s’écrie Dubois du ton d’une admiration profonde. De ces bonnes bêtises de voyage qui font rire à l’infini. Le maire arrive et aussi la mairesse. Grande surprise. Ils nous font un lit et se vont coucher gros de questions rentrées. La chambre est propre, le lit suffisant et mon compagnon et moi le partageons en bons frères, quoiqu’il parait qu’en dormant, pour ravoir la couverture, je l’ai traité de misérable !! Vivent les voyages !!

Maisonnette de Scrivano, le mercredi 30 7e 1863
Une journée de mésaventures, partant de bons souvenirs, où nous avons moins examiné le pays que ses habitants. Paolantonacci nous réveille à l’aube. La fée d’hier soir a soufflé sa lanterne magique et Corra n’est qu’un village fort ordinaire sur une pente de châtaigniers. Notre guide et nos hôtes ont que je crois mis en commun leur curiosité et le maire ouvre le feu au réveil pour savoir ce que nous sommes et ce que nous venons faire ici. Mais j’ai trouvé une formule qui satisfait Dubois : nous voyageons parce que nous avons du pays à voir. Dit d’un air profond, c’est de l’huile sur le feu. Nous payons (ce n’est pas cher) et laissons cette malheureuse famille en proie à l’incertitude. Le cantonnier emboîte le pas, perdu dans les hypothèses. Dubois avant son départ a eu le soin fort sage d’écrire à sa famille que nous pourrions bien n’être pas demain soir à Sartène.

Nous descendons la pente et nous trouvons sur une route notée dans tous mes itinéraires sous le nom de route forestière n°5, que nous devons suivre. Nous faisons halte aux bains de Guitera. On nous avait fait espérer que nous y trouverions un char ou des chevaux pour continuer notre route. Espoir fortement déçu, c’est ici la misère même. L’établissement thermal se compose d’une vasque en plein air divisée en deux compartiments et où bouillonne une eau chaude. Deux grands fantômes funèbrement drapés de flanelle s’y baignent à l’abri d’un toit de branchages flétris, ou vont se rajuster dans une grange. Nous faisons le premier repas avec du saucisson rance qui est encore plus lamentable.

Ici nous faisons notre plan. Paolantonacci ira à Zicavo, un fort bourg qui est voisin, il nous louera deux chevaux pour trois jours et nous rejoindra au village de Cozzano s’il n’y est pas avant nous. Il part et nous peu après lui. La route n°5 que nous suivons passe au pied de ce Zicavo, un village à mi-montagne merveilleusement situé -mais je me lasse de dire cela à chaque page- puis elle suit la vallée du . Rien que d’assez banal, beaucoup de bois, un air assez désert, les éléments ordinaires d’un paysage corse. Le principal événement est la rencontre d’une charogne de cheval qui pourrissait si délicatement dans le fossé que nous en avons été pris d’émotion et avons essayé de lui donner des soins.

Il y a à peu près deux heures jusqu’à Cozzano. C’est un village de rien. Nous entrons dans un bouge appelé Auberge du Cours, où même Hôtel si je me souviens, et que remplissent des Lucquois avinés jurant le sang de la madone et toutes les saintetés qu’ils se remémorent. Nous y tâchons à déjeuner et c’est assez malaisé. Le pain manque surtout, nous attrapons un peu de soupe et de la tête de bœuf. Il parait que nous sommes voués dans ce voyage à toutes les extrémités. Mais le charme incontestable de la chose est dans l’hôte, ancien soldat comme celui de Calcatoggio, parlant bien et le plus admirable Corse que j’ai jamais vu. Il ne nous quitte pas et pour nous dérober notre secret nous dit tous les siens, comme quoi la civilisation marche et Cozzano est en plein progrès, comment il se fait qu’aujourd’hui on y puisse improviser un dîner pareil à celui qu’il nous sert, ou plutôt qu’il nous fait servir, car paresseux autant qu’il est bavard il transmet nos commandes à sa femme, manière d’ilote à physionomie abrutie. Supérieur à ces détails il les connaît mal et formule sur ce que nous demandons soit des craintes qu’on n’en manque, soit des espérances de nous voir satisfaits. Le plus beau de la discussion est le moment où je lui demande des châtaignes. Il faut noter que nous marchons sous les châtaigniers depuis deux jours et que Cozzano en est ombragé. « Oh, pour cela, messieurs, je crains bien que vous n’en puissiez avoir parce que, vous m’entendez, la police est mal faite. » Ebahissement des continentaux. « Eh oui, chacun cueille à l’arbre, les gamins y jettent des pierres. » Et me voila à lui expliquer ce que c’est qu’un garde-champêtre, à lui remontrer que leurs villages sont pleins de soldats en congé définitif qui ne sachant pas de métier fainéantisent tout le jour, qu’ils garderont leurs moissons ou leurs arbres quasi pour rien, etc. Mais j’y ai perdu mon temps. « Ce n’est pas cela, dit l’homme en branlant la tête, il nous faudrait des gendarmes mais on ne fait rien pour nous. »

Voila toute la Corse et tout le livre de De La Rocca. Dubois se venge par faire des carnages de noix.

Cet hôte admirable, dont j’ai par grand malheur oublié le nom, ne nous en a pas tant dit sans espoir de retour et à maint reprise il profite de nos attentions pour nous porter des bottes. Il procède par voie de paris et lance avec un admirable hochement de tête des hypothèses sur notre existence. Il y a de l’ancien, il y a du nouveau. Ce qu’il a inventé de mieux est de faire de nous des ingénieurs venant étudier un tracé de chemin de fer, au plus grand bonheur de Cozzano. Nous le laissons dire parce que Paolantonacci n’arrive pas.

Nous sommes arrivés ici à dix heures et propos et déjeuner nous ont mené jusqu ‘à midi. Nous allons nous étendre sur le chemin de Zicavo, moi fumant, tous deux causant. Mais la pipe finit et la conversation s’épuise et Paolantonacci n’arrive pas. On lui dit des injures dans toutes les langues, cela mène à une heure. On passe encore une demie heure à bombarder de cailloux les porcetti qui vont partout, grognant et courant. A deux heures la rage nous prend et après avoir laissé à l’hôtel des renseignements détaillés nous prenons à grand pas le chemin de Zicavo.

C’est une traverse à mi-côte à travers bois. Il y en a pour une petite heure et l’on rencontre de jolies filles qui ne savent rien du cantonnier ni des chevaux. A Zicavo nous voyons la maison de la famille Abbatucci qu’habite encore le député. J’avoue qu’à la voir je regrette presque d’avoir laissé à Ajaccio la lettre de De La Rocca qui m’en ouvrait la porte. La dimension seule la distingue un peu des maisons de paysans qui l’entourent. Un petit jardin l’avoisine, elle est en façade sur la rue comme la première venue. J’aime cela et je trouve dans cette maison des ancêtres religieusement habitée quelque chose de patriarcal et qui sent son vieux Romain.

Tout cela est vu rapidement car nous avons hâte et demandons Paolantonacci à tout venant dans un italien péniblement collaboré. Oh ! Oh ! nous répond un vieux avec un sourire aimable, et dites-moi de grâce quelle est votre profession ? Celle-ci est trop Corsée et nous éclatons de rire. Nous en faisons immédiatement une formule que pour tout le restant du voyage nous appliquons comme consolation à toutes les mésaventures. Nous sommes plus heureux avec les gendarmes et apprenons d’eux que Paolantonacci a des mulets, qu’il est parti il y a une heure pour Cozzano et que c’est miracle si nous ne l’avons pas rencontré. Et les deux camarades de se lancer sur la route de Cozzano au pas redoublé.

Nous y arrivons quand j’entends dans le maquis au-dessus de nous des imprécations de muletier et des pas de chevaux. Il serait assez drôle, disons-nous, que nous croisions encore Paolantonacci et nous y regardons par manière d’acquit. Pas autre ! C’était ce triple idiot qui retournait à Zicavo nous chercher : il a la voix admirablement pâteuse, la figure illuminée, et du temps perdu pas la moindre excuse. Les mules étaient au champ. Il en a deux à défaut de chevaux, une grande blanche qui a l’air d’une jument, une petite noire qui a l’air d’un âne. Dans tout cela il est quatre heures passées, il faut renoncer à coucher ce soir à Ghisoni et nous faire ouvrir une des maisons forestières de mon firman. Dubois prenait mal aux nerfs de Cozzano et voulait partir tout de suite pour la forêt qui ferme la vallée et que nous voyons du village. A grand peine je le décide à profiter de la soupe que fait en ce moment tremper notre hôte beau parleur. Il y a encore un peu de viande et surtout des noix, et l’hôte ajoute même que si nous voulions coucher on arriverait à pourvoir tant les choses marchent, mais nous n’opposons que le silence à cette insinuation politique.

Donc vers la nuit tombante nous montons à mulet et quittons avec joie ce village enchanté. Ici nous quittons aussi Paolantonacci qui a fini son service et viendra reprendre nos mules à Sainte-Lucie de Talane. Il s’en va convenablement rémunéré et aussi content de nous que de lui-même. L’ordre est transmis à son confrère Andreani, que la conservation de notre personne regarde désormais et qui se fait assister du cantonnier porteur des clefs de la maisonnette. Commencée au crépuscule, la marche s’achève au clair de lune. Nous entrons dans la forêt de Verde où de grands laricios étendent fantastiquement leurs branches.

C’est le paradis qu’on nous ouvre, cette maisonnette de Scrivano, et je n’ai jamais mieux senti mon importance. En bas une cuisine et un cabinet de travail, en haut deux chambres, deux lits avec des draps de rechange. Ce sont des logements pour les ingénieurs en tournée . Nos deux cantonniers empressés vont nous chercher de l’eau au torrent et voulaient même changer les draps du lit. Mais Dubois et moi, mal habitués à ce raffinement, refusons. Nos gens nous laissent et nous nous étendons à demi vêtus sous la couverture. Le sommeil venait quand on tape un maître coup dans notre porte et nous ne pouvons nous défendre de quelques méditations sur le lieu, l’heure, la solitude.

Mais le sommeil prend vite le dessus.

La Ghisonaccia, le jeudi 1er octobre 1863
Nos hommes nous réveillent à l’aube d’après la consigne et nous amènent nos bêtes qui ont passé la nuit je ne sais où. Le cantonnier Andreani qui de tous les vices de Paolantonacci n’a que la curiosité (on n’est pas Corse pour rien) nous aurait bien accompagné jusqu’à Ghisoni, tant pour obéir à l’ordre que pour faire plus ample connaissance, mais Ghisoni est fort loin, nous voulons aller vite et le quittons dès le matin. Je ne puis lui faire accepter la plus légère rémunération. Il me parait atteint d’un doigt de misanthropie et me dit d’un air fort sombre que s’il avait appris, il voudrait rendre service à plus de monde, et toujours gratis. Nous continuons les pentes du col de Verde du pas pacifique de nos mules. Celle de Dubois est une bête absurde, molle et sans ressort. La mienne irait bien et prend le grand trot pour rattraper, mais se sentant plus petite elle se fait un devoir de ne pas dépasser sa compagne. Ici le botaniste se rappelle avec émotion un admirable asphodèle balançant ses fleurs roses sur sa haute tige. J’arrêtai la caravane pour l’avoir, au grand plaisir de Dubois qui craignait toujours que je ne me privasse d’herboriser. Hélas, il a succombé au voyage et mon herbier n’en a rien vu.

Au premier ruisseau de bonne apparence nous mettons pied à terre et rompons le jeûne avec des œufs durs et du pain emportés de Cozzano que nous arrosons faute de mieux de gorgées d’eau claire. Nous sommes dans la forêt de Verde, sous les premiers laricios. Nous revoyons avec plaisir cet arbre doux et étrange, à la fraîche verdure, aux grands bras étendus, mais la forêt, que Koziorowitch m’avait vantée, n’a toute sa beauté qu’après avoir passé le col. Les pentes de l’autre côté sont splendides. Ce sont des arbres gigantesques, les uns debout, les autres étendus et paraissant plus grand, ce sont de grandes pentes de forêt ou, comme à la gorge d’Aitone, des brèches gigantesques que les laricios couvrent en partie. Le chemin fait de longs détours pour descendre et nous ménage une série de vues splendides. La gaieté règne dans l’expédition, on chante, j’initie Dubois au brésilien, comme dans la cave de Neuilly, et pour que rien ne manque à la joie nos mules prennent comme par miracle un espèce de trot allongé. C’est horriblement dur mais on gagne du pays et pour aujourd’hui notre étape est fort longue.

Le col descendu nous sortons de la forêt et suivons une nouvelle vallée qui doit nous mener à la mer, celle du . J’ai peu de chose à dire de la route, sauf qu’elle est longue et creuse l’estomac. Nous avons de nos mieux pressé nos mules. Toutefois ce n’est qu’à midi que nous apercevons les toits rouges de Ghisoni. L’aspect à son prix, c’est toujours, dit-on entre Champagne, une jolie paroisse que Saint-Potage, mais déjeuner à part Ghisoni se présente bien, c’est un assez fort village amassé en rond au centre d’un amphithéâtre de collines.

Je l’ai dit nous mourions de faim et trouvons une auberge qui après Cozzano nous semble merveilleuse. Il y a une vraie salle à manger avec une glace et des gravures, et puis du bœuf et des pommes de terre. J’y fais ajouter du café et des liqueurs en raison de la malaria que nous allons braver, et puis l’hôte vient causer avec nous, s’étendre sur le sopha et nous griffer sur une guitare un petit air italien à mouvement de valse. Et me voila à tourner comme un mouton fou. On a en voyage et nulle part ailleurs des instants de joie absolument purs.

Le seul inconvénient de cette charmante expédition est que nous allons lentement eu égard aux parents de Dubois. Koziorowitch a fait une affreuse erreur en nous disant qu’en un jour nous pourrions aller de Ghisoni à Sartène. Nous serons heureux si nous atteignons demain ce dernier point et pour hâter notre marche nous nous efforçons de trouver ici un cabriolet, ou un char corse pour être moins ambitieux, auquel on attellerait les mules. Il s’en trouve bien un dont on nous demande quarante francs sans marchander pour aller jusqu’à la Solenzara. Aussi nonchalant qu’avide son propriétaire nous laisse dans l’ébahissement où nous a mis son offre et nous commandons qu’on selle nos coursiers.

A n’aller que jusqu’à la Ghisonaccia il nous reste encore une forte étape. Après être sortis du vallon de Ghisoni nous reprenons avec la grande route le cours du et entrons dans la partie de sa gorge qu’on nomme l’Insecca. Encore que l’ingénieur ne l’eut surfaite en la comparant aux Calanche, c’est une fort belle gorge de montagnes et qui valait la visite. Les rochers, soit par la nature, soit par les coupures que la route y a faites, ont des aspects bizarres et se dressent parfois comme dans ce splendide golfe de Porto, mais la comparaison serait un blasphème. L’un de ces rochers dressés nous sert d’abri pendant un vif et rapide orage que nous essuyons, et nous continuons après du pas toujours plus lent de nos mules.

Après l’Insecca les bords de la vallée s’abaissent, nous sommes au seuil de la montagne et de grands maquis de cistes sont le seul ornement du chemin. Le jour baisse cependant et c’est aux dernières lueurs du crépuscule que nous atteignons la célèbre plaine orientale dont nous avons tant parlé et tant entendu avant que de la voir. L’instant a sa grandeur. Les longues lignes de la plaine paraissent majestueuses à nos yeux habitués à la montagne et l’air chargé de l’humidité de l’orage, la nuit qui gagne, les cris du marécage et je ne sais quelle secrète horreur de ce pays malsain, tout cela s’unit pour nous donner un léger trouble qui n’est ni sans solemnité ni sans charme. Il est bon de dire que le danger est tout fictif, les fièvres, je l’ai dit, finissant en octobre, et d’ailleurs une pluie comme celle que nous venons de rencontrer lave l’air et emporte à la mer les miasmes. Les paysans nous l’ont dit.

Et nous marchons longtemps, bien longtemps, dans cette plaine sombre et déserte sans voir la fin du chemin et entendre la mer ou le bruit d’un village. Nos bêtes sont fourbues et nous allons à pied derrière elles assez mélancoliquement. Il s’allume derrière nous dans la montagne et fort loin à notre droite dans la plaine des lueurs trompeuses. Ce serait le pire endroit pour passer la nuit et nous avons la sagesse de suivre notre chemin encore qu’il semble s’effacer. En effet guères avant huit heures nous foulons avec bonheur le sol officiel d’un grand chemin. C’est la route orientale de Bastia à Bonifacio et à peu de distance est un village, mais invraisemblable, de grandes maisons énormes éloignées les une des autres, on dirait un quartier de Paris qui serait allé herboriser. « Je crois, dis-je à Dubois, que c’est La Chapelle-Saint-Denis, n’aie pas peur, j’y ai des clients.» Ces inepties là font rire.

C’était pourtant bien la Ghisonaccia : nom bizarre et sauvage, c’est l’augmentatif méprisant de Ghisoni, comme on dirait Ghisoni le pauvre ou le mauvais. Chaque village de la plaine a, comme on dirait bien, son correspondant dans la montagne, l’un est dans l’air pur, l’autre dans la fièvre. Le nom comme on voit s’explique parfaitement, toutefois je n’ai pas rencontré d’autres exemples de cette nomenclature. Dubois qui voit une fenêtre éclairée dans une de ces maisons hautes et sinistres va dessous crier de sa voix la plus tendre en guise de sérénade un « Dov’e l’albergo ? » des mieux sentis, et la fenêtre s’ouvrant on nous indique à quelques pas la maison de l’adjoint près de la gendarmerie.

Tout cela sonne la civilisation le mieux du monde mais la réalité n’a rien de flatteur. Dans une petite salle basse dont la porte absente laisse passer l’air de la nuit et qui sert à la fois de cabaret, de cuisine, de boutique et de salle à manger sont trois hommes d’aspect assez triste. Le plus pâle, le plus endormi et le plus languissant est l’adjoint maître de céans. Il dit un mot toutes les minutes, si bas qu’on l’entend à peine, et se remue si lentement, si silencieusement, si douloureusement que c’est pitié. Triste vie que la leur : les femmes et les enfants sont à la montagne et les hommes restant seuls ici dans la saison des fièvres passent le temps malsain le mieux qu’ils peuvent, les uns mourant, les autres vivant à peine, comme l’adjoint de la Ghisonaccia. Il trouve non sans efforts moyen de nous faire souper. Notre ordinaire est mélancolique, quelques tranches de poisson grillé, les éternelles noix dont Dubois lui-même commence à se lasser et un affreux fromage de Sardaigne qu’on trouve ici partout. Après, le coucher. Il nous donne une chambre à un seul lit, ce n’est pas ce qui nous effraye mais bien un bourdonnement continu dans le plafond. Il n’en faut pas douter ce sont des moustiques et à peine avons-nous éteint qu’ils descendent en troupe avide. Nous nous relevons indignés et nous croyons sauvés en trouvant dans un cabinet voisin une vieille moustiquaire en forme de cloche à melon que nous disposons autour de nous, mais outre qu’elle est chargée d’une épaisse et odorante poussière elle a des trous et bientôt des moustiques y sont entrés et alors c’est comme une chasse gardée. Nous jetons loin cette fragile barrière et nous livrons sans défense à nos persécuteurs.

Forêt de Bavello, le vendredi 2 octobre 1863

Quelle nuit, il m’en souviendra ! Les piqûres continuelles m’avaient jeté dans une sorte de cauchemar assoupi et de rêve malsain, mais enfin je dormais ou plutôt j’aurais dormi sans Dubois qui était une vraie âme en peine. Il sautait comme une carpe, me passait brusquement sur le corps pour courir dans la chambre se mettre à la fenêtre ou s’habiller, ou bien il prenait les partis les plus étranges « laisse-moi emporter l’oreiller, je vais dormir dans le palier », puis il revenait découragé « ceux du palier ont encore plus faim ».

Ainsi, et plus lamentablement encore que je ne puis le dire, nous avons gagné l’aurore. Dubois, dès qu’il y a eu une apparence de jour, s’est levé pour aller tremper la soupe et est venu une heure après me chercher pour la manger. Délivré de ses plaintes et les moustiques repus je goûtais un pur repos auquel je m’arrache avec peine et nous mangeons la soupe en question. Mme Dubois qui est la plus admirable voyageuse qu’on ait jamais vu a muni son fils au départ de tablettes de bouillon. Ce n’est pas fameux et cela sent surtout l’eau chaude, mais l’apparence est celle d’un excellent pot-au-feu. C’est un prétexte à manger du pain et puis cela complète le caractère du voyage pittoresque dans un pays primitif. Je n’en veux plus faire d’autres. Puis nous reprenons nos mules décidément harassées et que nous ne pouvons faire sortir du pas, même en les éperonnant avec mon couteau botanique. Elles font juste la lieue à l’heure, nous irions plus vite à pied.

Nous suivons une route qui côtoie la mer au milieu des prairies du Migliacciaro. Le bâtiment d’exploitation est à une lieue de là. Ce pays ressemble assez bien aux plaines de Lombardie. Nous traversons de temps en temps un torrent descendant de la montagne, le Fiumorbo notamment qui à grand peine arrive jusqu’à la mer et le plus souvent s’endort sur la rive –inde mali tabes- de la malaria.

La Solenzara ou nous comptons déjeuner est à quatre heures de la Ghisonaccia. C’est une grande exploitation métallurgique. Richardière qui l’a liquidée m’en a parlé à Paris. Nos yeux devenus sauvage voient avec surprise la civilisation, des cottages avec des grilles en bois et des jardinets devant et une auberge qui, en attendant, se nomme Hôtel du chemin de fer. On nous y sert un bifteck aux pommes. Dubois qui dort a demi sur sa chaise me prie de savoir si le tintamarre est en lecture, bref nous déjeunons fort bien, servis par un crétin d’aspect malfaisant que nous désignons sous le nom de Steeves Hargraves, du roman de Miss Aurore . Tout le monde parle ici italien, nous avons quelque peine à nous éclairer sur notre route et les renseignements quand enfin ils viennent ne sont pas satisfaisants. Kojiorowitch était décidemment bien brouillé avec la carte. Le plus prochain village sur la route de Sartène est Zonza, à quarante beaux kilomètres. Du reste aucun moyen de transport que la diligence de Bonifacio. Il est une heure du soir et nos chevaux vont comme je l’ai dit.

Il n’y a pas à hésiter en présence de l’inquiétude de la famille Dubois. Je fourre philosophiquement le reste du pain dans ma boite à herboriser et nous reprenons nos bêtes et leur façon d’aller, discutant entre nous sur le meilleur gîte pour la nuit, d’un maquis ou d’un porche d’église. La route qu’on nous indique suit le cours de la Solenzara et nous nous en réjouissons parce qu’elle nous dirige vers une chaîne de montagne faîte en dents de scie qui se détache d’une façon pittoresque à l’horizon et que nous avions regardé ce matin avec un certain regret. On nous a dit qu’elles s’appelaient les force d’Asinao. Au reste d’ici à Sartène rien de certain dans les noms, nous n’avons ni guides, ni cartes, ni indications quelconques. Je les ai attrapés comme j’ai pu et retenus de même.

La gorge de la Solenzara est d’une fraîcheur charmante. Les maquis en sont formés d’une plante au vert glauque, le cistus halimifolius, qui donne au paysage des teintes d’une exquise douceur. Elle s’élève et à mesure nous voyons mieux la mer derrière nous et devant nous les montagnes aux dentelures bizarres. Celles-ci même sont si près que nous avons un moment l’espoir qu’on nous a trompés sur la longueur du chemin et notamment sur les 26 kil. qui nous séparent de la bocca, du sommet du col. Un pli de terrain s’abaisse et nous touchons les force au moment où, le soleil se couchant, il s’abat sur elles un nuage de pluie fine qui les voilant à demi leur donne un aspect d’une grâce étrange. Il y a bien ici un col, mais c’est le premier, il faut descendre et remonter, laissant à gauche les force, pour passer la chaîne en un autre point. Ce premier col se nomme, d’après un passant, la bocca di Larone, ou approchant.

Du haut du col nous avons un spectacle étrange. L’illusion a pu y tenir sa part mais tel quel c’est un des paysages de montagne les plus originaux que j’aie vu. La nuit vient avec l’orage, nous avons au dessous de nous une gorge profonde et qui parait fermée de tous les côtés. Le fond en est tout obscur, et mêlé d’ombre de pluie et de vent on y démêle au milieu de noirs sapins des grands rochers blancs groupés comme des maisons. La montagne se replie tout autour, noire de sapins. Tout cela hurle au vent, il tonne dans le lointain. C’est émouvant et l’on serre son manteau.

Nous spéculons à la descente et retrouvons la route au fond de la gorge à la dernière lueur du jour. Elle remonte du côté opposé en contournant la gorge et en passant sur plusieurs torrents qui de précipitent vers l’entonnoir, à ce que je pense. L’orage est venu tout de bon, il pleut un peu, il tonne à faire plaisir, il éclaire et ma mule harassée prend une pose apocalyptique en renâclant avec effroi sur un pont formé d’arbres mal joints qu’elle frappe du pied avec fureur. Force m’est de descendre pour la faire avancer. Dubois qui n’a pas dormi la nuit dernière s’assoupit sur sa selle. Jamais notre expédition n’a atteint un si parfait degré de fantastique. Nous marchons toujours sous le bois et dans la nuit, mais désespérant d’atteindre Zonza. La pluie d’ailleurs rend les maquis un séjour désobligeant. Aussi est-ce avec quelque plaisir que sur le bord de la route nous voyons la lumière sous la fente d’une porte et entendons aboyer un chien. Nous crions comme dans le conte du Petit Poucet et un homme parait à la porte qui nous offre l’entrée. Nous acceptons et pénétrons dans le logis. C’est une hutte de terre et de bois où vivent quelques cantonniers. Je leur montre le firman de Koziorowitch et quoi qu’ils ne soient pas de sa circonscription ils en conçoivent un certain respect. Du reste ils mettent toute la maison à notre service et nous acceptons l’hospitalité comme aux anciens jours. Nous sommes dans la forêt de Bavello, à deux kilomètres du col mais encore à une distance folle de Sartène:c’est merveille si nous y arrivons demain. La famille Dubois va être dans une inquiétude mortelle. Georges en pleurait presque.

Il faut s’installer. Nos mules entravées quelque part auront un peu de foin mouillé. Il y a de grosses charrettes qui campent ici et les charretiers passent la nuit autour d’un feu dans une hutte voisine d’aspect parfaitement sauvage où autant que j’ai pu démêler il y a une posada rudimentaire. Nous, nous trempons la soupe à l’ébahissement des cantonniers qui nous livrent tout leur ménage et se mettent en quatre pour nous abandonner une de leurs chambres. Après souper on va au lit. Ces braves gens nous ont fait une couchette presque présentable et nous nous étendons tout habillés, Dubois et moi, sous une étroite couverture, entendant la pluie tomber sur le toit de terre à quelques pieds de nos têtes et songeant non sans plaisir aux situations de plus en plus invraisemblables où nous mène notre humeur vagabonde. Le sommeil vient vite, car la fatigue nous accable. Dubois dans le demi sommeil s’écrie avec angoisse que voici les moustiques qui reviennent. Ce n’était qu’un rêve et Morphée nous prodigue de plus faciles pavots.

Sartène, le samedi 3 octobre 1863

Il ne fait pas chaud sous cette chaumière disjointe et le froid du matin n’a pour venir à nous que le choix des passages. Dubois et moi qui désirions partir de bonne heure sommes tirés au soleil avant cinq heures. Les menaces de la nuit ont fui au loin, le soleil se lève de fort belle humeur et dore les sommités abruptes des montagnes qui nous touchent. Nous sommes en plein cœur de forêt et en plein aussi dans la montagne. L’endroit valait d’être vu de jour. Nous quittons ces braves gens sans pouvoir leur faire accepter le plus léger présent et reprenons la route du pas lamentable de nos mules, enrageant de leur langueur et comptant les kilomètres.

Nous atteignons facilement le sommet du col. Nous avons une belle vue sur les montagnes environnantes et notamment sur une gorge voisine, et par delà la forêt nous voyons briller la mer bleue et à ce que je crois l’île de Monte-Christo.

Nous faisons en repassant la montagne la même remarque qu’en les passant, à savoir que le versant occidental est beaucoup moins beau. La vallée où nous entrons est ordinaire et rappelle celle de Cozzano.

Après avoir fourni nos seize kilomètres nous arrivons à neuf heures au village de Zonza, pauvre gîte et qui ne doit pas nous faire regretter la hutte de la forêt. On nous indique une auberge où un pauvre bonhomme tout essoufflé seul au logis arrive non sans peine à nous trouver quelques œufs. Alors Dubois, fécond en ressources, nous fait deux tasses d’un excellent chocolat. Le plus singulier c’est qu’il pense trouver des nouvelles de ses parents : on lui fait récit d’un monsieur et d’une dame continentaux qui venaient de Propriano et sont passés hier par ici. Je reconnais là l’activité de Mme Dubois.

Et puis tout va à merveille : nous trouvons une petite voiture, un char découvert, la voiture idéale, qui pour le prix modéré de vingt francs nous mène à Sartène. Nous y montons avec bonheur. La seule difficulté est d’utiliser nos absurdes mulets. On attache l’un derrière, on campe l’autre dans le brancard et on part, mais la bête de derrière se butte sur ses pieds, se fait traîner et finit par rompre son licou. Celui de devant lance d’admirables ruades dans la voiture et peu s’en faut dans nos jambes. Le conducteur, qui veut se donner des airs de parler français et qui m’entend m’exprimer mon indignation à Dubois en termes énergiques, s’approprie l’épithète et s’exprime d’un ton sentencieux : « oh oui, il est cochon. » Et nous de rire pendant un kilomètre. Nous traversons Levie et nous arrivons à Sainte Lucie de Talane, fort village disséminé en plusieurs hameaux sur la montagne et d’une jolie apparence.

Là, nous avons des nouvelles certaines de Mme Dubois : elle nous a préparé un des plus curieux épisode de notre voyage. Un prêtre de haute taille, haut en couleur et d’un air bonace s’approche de nous et nous annonce qu’elle va bien et l’a prié de nous donner de ses nouvelles en même temps qu’il ferait notre connaissance. C’est l’abbé Sainte Lucie, le frère du bandit, le héros des histoires de Corte, et il nous mène dans la salle haute du cabaret et on nous apporte du café, des liqueurs, des raisins, du vin du lieu célèbre dans toute l’île. Et durant la collation il nous raconte des histoires.

Ce digne homme, qui pourrait se poser en martyr, est le plus simple du monde. On a quelque peine à le jeter dans les récits de banditisme. En parlant des aventures de son frère il dit « nos malheurs » puis peu à peu il s’anime et joint les récits aux récits. On voit, dans des teintes effacées, la lutte entre le prêtre et le Corse. L’histoire de la Cour d’assises est exacte dans son ensemble. Des ennemis de la famille Santa Lucia (c’est son nom) accusent l’abbé d’un crime, je ne sais lequel. Il passe aux assises de Bastia. Son frère accusé en même temps que lui mais qui a pris la fuite est caché dans l’auditoire. Les faux témoins déposent. « J’ai vu commettre le crime, dit l’un d’eux, si je mens que Sainte Lucie, patronne des yeux, me fassent perdre les miens. » Et l’abbé est condamné à dix ans de réclusion. Son frère va attendre le témoin sur la route. « Tu as invoqué Sainte Lucie, Sainte Lucie va t’ôter les yeux, » etc.

Depuis ce temps il prend la montagne et tue tous les faux témoins l’un après l’autre. Du reste, pas de cruautés inutiles, il ne tue pas les gendarmes et leur échappe par une série de déguisements merveilleux : c’est le Figaro de banditisme. On le trouve un beau jour dans les rues d’Ajaccio, on le reconnaît, on court sur lui. Il va vers un douanier, lui prend sa carabine. Le douanier résiste, ne lâche pas. Santa Lucia lui pique amicalement les bras avec son stylet, puis l’ayant désarmé s’en va à petits pas, tenant la gendarmerie en respect. Le public est pour lui, le laisse faire. Le lendemain il renvoie la carabine au procureur impérial avec un mot d’excuses où il demandait de remettre au porteur son chapeau qu’il a laissé tomber dans la bagarre.

Cinq ans se passent. On découvre les véritables auteurs du crime pour lequel les frères avaient été condamnés. Santa Lucia apparaît un jour chez l’évêque pour lui représenter que son prêtre innocent est encore en prison. L’évêque agit, obtient la grâce. L’abbé Sainte Lucie est remis en liberté, et avant d’arriver ici, nous dit-il, je savais bien dans quel bois trouver mon frère. Ils vivent ainsi quelques temps, le prêtre au village, le bandit dans le maquis, armés tous deux, se secourrant l’un l’autre contre les vendettas suscitées contre eux par les représailles de Santa Lucia. Puis l’abbé part à son tour pour Paris, il va demander à l’Empereur, alors président, la grâce de son frère. Ceci est le point obscur, il est probable qu’on lui a promis de fermer les yeux. Mais Santa Lucia a quitté l’île et est allé joindre Garibaldi. Il devient son aide-camp, il accomplit des faits merveilleux d’adresse dont on m’a parlé. A l’expédition de Rome, il envoie sa démission à son général pour ne point se battre contre des Français. « Mais ils t’ont condamné, ils t’ont proscrit, » dit Garibaldi. « C’est vrai, mais ils ne peuvent faire que mon sang ne soit français. »

Tel est l’abrégé sommaire, incomplet, où manquent mille choses curieuses, des légendes que nous a dites pacifiquement ce vieux bonhomme, sirotant son café ou grugeant son raisin, tandis que notre esprit voguait en pleine fantaisie. Nous n’avons pu en savoir clairement ce qu’est devenu son frère. Il passe pour mort mais les réticences de l’abbé nous ont fait penser le contraire. Il a un fils sous-officier dans l’armée.

Nous serions restés indéfiniment avec ce bon abbé qui, hospitalier et paternel, nous promène de son mieux et nous fait voir le couvent où je fais une forte herborisation, mais notre cocher nous réclame et nous ne quitterons pas l’île sans avoir fait attendre un Corse, chose rare entre toutes. Et puis voici venir le célèbre Paolantonacci dont j’oubliais de parler. Il était convenu avec cet ingénieux animal qu’il reviendrait prendre nos mules à Sainte Lucie. D’après le compte fait en le quittant il devait y être hier. Aujourd’hui, aucun signe de sa présence. L’hôtelier du lieu ne voulait pas recevoir les mules et j’ai vu le moment où elles nous restaient pour compte. Le petit Paolontonacci est arrivé comme nous partions et rémunéré à nouveau, chargé de fonds pour le loueur de Zicavo, est parti avec son air idiot et satisfait.

Et la voiture de reprendre sa marche. La vallée de Sainte Lucie que nous suivons et qui aboutit au golfe de Propriano, en bas de Sartène, est assez belle. Elle a une largeur de plis qu’on trouve rarement en Corse mais on n’y voit aucun village et ses pentes sont uniformes et sans vie. Nous la suivons d’un assez bon train. Vers cinq heures et demie notre cocher nous dépose au bas de Sartène.

Nous avons vu bien des situations pittoresques en Corse mais point de comparables à celle-là. La ville est à mi montagne sur deux versants qui se croisent. Les maisons, vues d’en bas et dans la pureté du soir, prennent un aspect monumental. Nous montons en toute hâte encore que le chemin soit bien plus long que nous l’avait annoncé notre voiturier, heureux de se débarrasser d’un crochet de grande route.

Nous trouvons la famille Dubois qui commençait à s’inquiéter et un dîner majestueux répare les abstinences de ces jours-ci. J’ai pendant le repas une belle souleur. On m’annonce qu’une dépêche télégraphique m’attend au bureau et j’y cours tout hors de moi. Ce n’était qu’une réponse de Coulon à ma lettre d’Ajaccio. J’ai trouvé ici de bonnes lettres de Neuilly. Après dîner nous voyons la ville, c’est vite fait. Mr et Mme Dubois s’y sont amplement livrés tout aujourd’hui. Ils ont eu l’introduction en grande pompe, avec des fleurs et des coups de fusil, de la jeune épouse d’un Pietri dans la maison de la famille qui est ici, et puis le changement de garnison « Vous êtes du bataillon qui arrive », dit un gamin à Mr Dubois. « Non. » « Vous êtes donc du bataillon qui s’en va. » « Pas d’avantage. »

Et puis comme la diligence de Bonifacio ne part qu’à minuit, Dubois et moi nous nous retirons dans une chambre. Il se jette sur le lit durant que j’écris des lettres et que je parcours un roman invraisemblable de Janin autrefois célèbre, L’Ane mort. Je le tiens au courant mais quand je lui annonce finalement qu’on va disséquer l’héroïne il m’envoie au diable, non sans raison.

Bonifacio, le dimanche 4 octobre 1863.

A minuit juste part la diligence, heure commode pour voir le pays. La famille Dubois est au coupé et moi comme il convient à l’intérieur, où je dors bien, où je dormirais mieux n’étaient mes voisins. Je crois, à moins que ce ne soit un rêve, qu’on m’a réveillé pour me demander ma profession.

Nous arrivons au petit jour à Bonifacio, lumière assez triste, heure assez maussade Toutefois Bonifacio est curieux, et après avoir admiré en Corse tant de belles situations il me faut trouver pour dépeindre celle-ci des traits particuliers.

Une large falaise s’avance vers la mer en cône tronqué, déclive à l’un de ses points par où monte la route. Elle est coupée à pic dans tout le reste de son contour, à gauche et en devant par la mer, la vaste mer, au-delà de laquelle on voit la Sardaigne présentant un large flanc de cotes et de petites îles accessoires dont une carte me dira les noms ; à droite la falaise s’entaille à pic sur un long chenal, comme une impasse. C’est un petit golfe qui s’avance dans le sein de la montagne comme si la mer avait voulu venir au devant des vaisseaux. Au plus haut du cône est Bonifacio, un tas de maisons bien serrées avec une forte ceinture de murailles et une vieille citadelle dont les assauts sont des légendes : on parle de puits qui communiquent avec la mer, de sentiers entaillés en une nuit dans la falaise. Je ne les ai pas trop bien démêlées et ne les en aime que mieux.

Nous trouvons un hôtel, un fragment d’hôtel, quelques chambres au troisième étage d’une maison d’ailleurs occupée par d’autres industries. Georges et moi avons deux chambres qui se commandent, et qui commandent encore un autre appartement secret : d’où il se trouve que tout l’hôtel nous doit compte de ses démarches intimes. Mr Dubois jette sur tout cela sa gaieté incomparable et tout parait aller le mieux du monde.

Nous allons à la messe, les femmes ont des façons de mantilles espagnoles qui sont déjà ravissantes et des traits un peu mauresques absolument distincts de tout le reste de l’île. Bonifacio est à la Corse comme Gibraltar à l’Espagne, presque en dehors, et a à lui ses traits, son langage, ses mœurs et son histoire. De l’église nous allons visiter la maison où a couché Charles-Quint. C’est un point. Je fais ces choses là quand je voyage, en conscience. D’ailleurs Mme Dubois n’y entend pas raillerie : c’est la plus intrépide questionneuse qui fut jamais. Nous voyons donc la maison, et la chambre, et presque le lit. Cela est fort vieux, point beau, mais orné de deux ou trois portraits anciens qui, cadres et toiles, me paraissent admirables.

A déjeuner, comme il fait très beau et que Mme Dubois a l’imagination la plus entraînante du monde, on décide tout d’un coup d’aller passer une heure en Sardaigne. Et tout se prépare pour cette expédition. Il faut d’abord voir le commissaire pour faire viser nos passeports puis louer une barque et pour cela nous descendons à la marine dont j’aurais dû parler plus tôt. Bonifacio est double. La ville a deux étages : il y a un groupe au haut du cône, qui est la ville. Il y a une ligne tout en bas, dans l’étroit espace entre l’escarpement de la falaise et la rive du bras de mer qui pénètre : c’est la marine. Beaucoup de villages corses ont de la montagne où ils perchent leur correspondant près des vagues bleues, leur sosie, leur alter ego, qui se nomme la marine. J’en verrai surtout dans le cap Corse.

Une barque est vite louée, assez grande et assez forte pour le voyage, et les préparatifs commencent, vigoureusement menés par un vieux marinier caduc et un mousse à peine né. Quelle lenteur, bon Dieu, et quel air rechigné ! Quelle désolation de gagner sa journée ! Assis sur les bornes du quai nous causions de choses parisiennes avec le plaisir qu’on y prend en voyage, notamment du ballon de Nadar dont j’ai entendu parler pour la première fois dans la marine de Bonifacio, comme on m’a vanté à Tolède l’horloge du café du Château d’Eau. Nous pressions un peu nos hommes cependant qui devenaient plus sombres à chaque instant. Au bout d’une heure où deux durant lesquelles le gréement n’a pas fait un pas le vieux s’avise de nous dire que le vent a sauté, qu’il n’est plus bon pour aller en Sardaigne, pire pour en revenir. L’expédition est tout de suite prorogée et le gamin, dans un batelet, nous mène voir les grottes.

C’est la curiosité de Bonifacio. Il y en a trois, l’une le long du bras de mer, qui se nomme le pertuis de Saint Barthélemy si ma mémoire me sert, les deux autres qui sont à la mer, l’une à gauche du bras, sous Bonifacio même, l’autre à droite. On nomme celle de gauche la grande grotte, il grotone, celle de droite les chambres. Le pertuis est le plus étrange, c’est une étroite fissure dans la falaise où le bateau entre à peine, chacun courbé et le batelier saisissant le roc avec ses mains. La galerie en pénétrant dans le roc va s’élargissant. Une lumière incertaine vous y a suivie qui couvre et l’eau et les rochers d’une teinte glauque exquise. C’est froid, mystérieux et enchanteur.

Les deux autres sont d’immenses cavités creusées à plein roc dans la falaise, hautes comme des maisons, profondes, sombres, présentant des enfoncements inexplorés où la mer entre en plein et où les vagues déferlantes éclatent avec de grands hurlements. Ce doit être, par une mer mauvaise, un spectacle d’une infinie majesté. Les vagues n’étaient pas bien méchantes, toutefois la bonne Mme Dubois qui craint la mer par-dessus tout avait par provision une peur terrible. Nous avons un peu abrégé et nous sommes faits mettre à terre à un phare sur la falaise en face de Bonifacio, autre moitié du cap qu’est venu fendre en deux ce bras de mer invraisemblable.

J’ai laissé mes compagnons visiter le phare et me suis plongé tout seul dans une herborisation charmante. Ce n’est pas que j’aie un peu enragé de ne pas trouver le narcissus serotinus, dont c’est la seconde localité indiquée, mais j’ai revu l’erodium corsicum, un saxifraga exquis, de bonnes composées. J’ai fait lentement et péniblement parfois le tour du petit golfe et suis rentré dîner à Bonifacio.

C’est la dernière soirée que je passe avec la famille Dubois qui s’en va prendre le bateau de mardi à Ajaccio. J’ai tâché de leur exprimer quelle bonne fortune ç’a été pour moi que de les rencontrer et j’ai fini mes expéditions avec Georges par une dernière que j’ai craint un moment trop pittoresque. Le matelot caduc a bellement gardé nos passeports que nous lui avions remis pour la Sardaigne. Il est venu vers Mr Dubois je ne sais quel drôle lui faire comprendre la nécessité d’indemniser ce vieillard pour le temps qu’il a employé à nous faire enrager. Mr Dubois a envoyé paître l’officieux, mais nos passeports n’arrivent pas. Et Georges et moi de descendre à la marine sur les neuf heures. Nous étions fort montés et je me préparais de très bonne fois à ce que mon camarade Damiens appelle pittoresquement « un bourrement de gueules ». L’animal trouvé à grand peine nous a crié d’abord à travers la porte qu’on verrait demain, mais nous avons fait éclater une si belle tempête de cris et de coups de bâtons ferrés contre la porte qu’elle s’est entrebâillée pour laisser passer les papiers demandés. E finita la musica, on va se coucher. C’est là que Dubois a fait sa synthèse comme compagnon de voyage « Je te demande pardon, mais cela te dérangerait-il que je porte tes habits dehors pour qu’on les brosse ? »

Je n’y change pas un iota ! Quel homme !!
En diligence, le lundi 5 octobre 1863.

Quand Dubois et moi nous nous éveillons il tombe une pluie superbe, le ciel est sombre, il fait du vent et les rues de Bonifacio sont transformées en torrents. Il n’en faut pas tant pour décider Mme Dubois de renoncer au retour par mer qu’elle avait projeté hier et je vais lui retenir ses places dans la diligence d’Ajaccio tandis que je prends la mienne dans celle de Bastia. A sept heures la séparation s’effectue, fort amicalement des deux parts à ce qu’il m’a semblé. Pour moi je n’ai eu qu’à me louer des excellents rapports que j’ai eus avec Dubois au milieu de nos misères et quant à sa mère sa résolution, sa gaieté et son entrain lui ont acquis mon admiration. Et comme je lui disais en riant hier je voudrais, si je me marie, qu’elle eut fait faire un voyage à ma femme.

Les adieux se concluent, la diligence roule. Je m’étends dans le coupé qui m’est tout entier livré et me voila seul par un vilain temps et dans un assez triste pays : cela sent déjà le retour. On marche avec la lenteur corse, vingt-trois heures pour faire à peine cinquante lieues. Le conducteur aperçoit dans un étang des manières de sarcelle : il descend avec un fusil, tire, en blesse une, la cherche longtemps, la trouve et reprend tranquillement sa route. A Porto-Vecchio, durant les dix minutes que le conducteur m’accorde et qui en langue du pays valent bien trois quarts d’heure, on m’improvise un déjeuner passable. Là, par manière d’acquit, je m’informe du botaniste local, Mr Revolièse, dont Damiens m’avait eu le nom. On ne connaît absolument personne de ce nom à Porto-Vecchio. Ce sera un regret de moins, c’est comme Mr Burnouf à Corte.

Porto-Vecchio est au bord d’un golfe très profond et qui de loin à l’air d’un lac. Ce village est comme tous bien situé et assez joli de loin.

Nous reprenons notre route. A de certains moments elle borde la mer et est assez jolie, à de certains autres elle s’enfonce dans le maquis, à de certains autres aussi je dors, ce qui me dispense de toute description, mais je n’aperçois de véritables plaines un peu étendues que celles que nous avons traversées jeudi et vendredi avec Dubois. La diligence y arrive. Je salue la Solenzara et l’Hôtel du Chemin de fer, je cherche en vain pendant qu’on relaye le célèbre Steeve Hargraves qui doit ronger ses rancunes dans quelque coin. Il me monte un monsieur qui me montre en mer l’île de Monte-Cristo. On dîne au Migliacciaro, assez triste auberge, mais cependant très supérieure d’aspect à notre gîte de la Ghisonaccia. Nous passons peu après dans ce village fabuleux et j’échange quelques compliments avec notre adjoint toujours fiévreux et rêveur.

Puis mon gentleman est remplacé par un abominable paysan qui est sale et qui m’intente la série des questions usitées auxquelles décidément je ne veux plus répondre. Toutefois il me rend ce service qu’il appelle mon attention sur le pénitencier de la Casabianca (ou Casabianda, je ne sais) dont m’avait parlé Mr Ceccaldi. Les bâtiments sont sur une hauteur, où cependant la malaria sait à ce qu’il parait s’élever, et tout autour sont d’admirables cultures, de forts oliviers au milieu des chaumes, des grandes meules de blé, pas un maquis, pas une lande, un bel exemple pour le pays qui n’en profitera guères. Tout ce que vous voyez là, me dit le paysan, c’est à l’Empereur. Ce qu’il ne me dit pas, mais ce que bien sûr il pense, c’est que c’est affaire à l’Empereur de cultiver si bien son héritage et que le pauvre monde n’y saurait prétendre. Après, c’est la nuit, c’est Aléria, c’est décidément le sommeil, mon paysan s’en va. A Cervione on me complète mon coupé avec deux jeunes gens. Je dors obstinément, quoiqu’assez torturé par les dimension étroites du coupé.

Luri, le mardi 6 octobre 1863.

Nous arrivons à Bastia vers quatre heures et demie ; toutefois le buraliste n’étant pas ouvert les chevaux piétinent dans la rue et les voyageurs dans le coupé, lequel est si bien agencé qu’on n’en peut sortir sans la permission du conducteur. Sur les interpellations du continental, le conducteur répond « dans un moment » et les compagnons de voyage « à quoi bon ? » Ceux-ci qui dans la nuit, entre deux rêves, m’ont intenté quelques questions discutent ce matin avec calme. Il s’agit de la concupiscence. L’un, laïque, attaque les principes avec audace, l’ecclésiastique les soutient avec calme et quand son adversaire tire un argument fallacieux du crescite et multiplicamini qu’a dit Jésus-Christ, il lui rappelle fort à propos que c’est Moïse.

Enfin on m’ouvre et je fais porter mon sac à l’hôtel Tellier où je dors en attendant le jour.

A sept heures je me lève et vais à la poste. Il y a deux lettres de Tardieu remplies de son aimable gaieté, une de Coulon qui confirme sa dépêche de Sartène et m’annonce qu’il m’en a envoyé d’identiques ici et à Bonifacio -le brave ami que cela fait ! et enfin une lettre de Mr Eymieu qui m’annonce m’attendre à Saillans . Il faut donc que je m’embarque après-demain et pour cela j’organise de suite ma course du cap Corse. Qui croirait que dans une ville comme Bastia je n’ai pu trouver un cheval à louer pour deux jours ? Au moins un idiot de garçon d’hôtel qui s’en est chargé est revenu sans succès. Voila un pays qui me plait infiniment, où si je pouvais je resterais huit jours encore pour voir le cap Corse, la forêt de Vezzavona et le nord du golfe de Porto, mais je commence à en avoir les habitants dans un degré d’horreur inexprimable. A peine puis-je avoir une feuille de carton pour me faire un cartable. Je finis par en trouver une chez un quincaillier.

Ce faisant je cours Bastia : c’est une assez jolie ville sans monuments que quelques églises qui au dehors sont un peu moins laides que d’habitude et au dedans ornées dans le goût italien. Elle est bien bâtie, assez propre, très remuante. Elle a une large rue qu’on nomme ici la traverse et qui descend du palais de justice à une grande place au bord de la mer. Le palais n’a rien de curieux. « Le palais de l’injustice, monsieur, demandez à qui vous voudrez » me dit un plaideur mécontent auquel je demande ma route. La place est un carré de belles maisons dont la mer forme un des côtés. En face on voit l’île d’Elbe toute enveloppée de brumes ce matin et plus près et au nord l’île de Capraia. Au milieu de la statue est un Napoléon comme à Ajaccio : un grand marbre blanc drapé à l’antique, mais celui-ci est très beau, les draperies sont majestueuses et la figure noble. Je crois démêler d’après l’inscription du buste que c’est le Napoléon de Canova.

Rentré à l’hôtel je m’organise non sans peine un repas de fruits et de café et je pars à 9 h ½ de mon pied léger. Le plan que m’a donné Dubois est de suivre aujourd’hui la côte orientale du cap Corse, de le couper à la hauteur de Luri et d’aller coucher sur la côte occidentale à Pino pour revenir demain par Nonza. Ce plan, sans cheval, sera peu commode.

Brando est le premier but auquel je vise. C’est à deux heures, on suit le rivage en passant devant de belles forges en pleine activité. Ce pays est fort joli. La montagne que je suis s’ouvre de temps en temps et laisse voir de petits villages admirablement perchés. Brando étale plusieurs hameaux sur les pentes et sur le rivage de sa marine qu’on nomme Herbalonga. Dans le cap Corse la plupart des villages sont ainsi hauts perchés et ont un hameau au bord de la mer qu’on nomme leur marine.

A Brando il y a à voir une grotte à stalactites qui m’est fort recommandée. C’est la première fois qu’en Corse je vois exploiter quelque chose, tendre aux touristes un appât quelconque, et ici c’est un plaisir. Je n’avais jamais vu de stalactites et celles-ci sont admirablement montrées. On pénètre par un escalier creusé dans le roc dans « le salon », grotte profonde habilement éclairée par des lampes et qui est d’un effet magique. Ce sont de grands piliers amincis au milieu, des pendentifs resplendissant de lumières et ruisselant d’eau, de grandes stalagmites qui se dressent du sol, des petits coins sombres dans lesquels on entrevoie d’autres merveilles. La chose est vite vue, car la grotte est petite, on en cherche d’autres en ce moment, mais elle vaut largement les trente sous qu’elle coûte, comme une cascade de l’Oberland.

Après avoir payé mon tribut j’avais fait porter au commandant Ferdinandi, propriétaire de la grotte, la dernière des lettres de mon bon génie De la Rocca dont j’aurai à me servir, et en sortant des entrailles de la terre je trouve le commandant en question, vieux bonhomme assez rond qui me fait goûter d’un vin exquis du cap Corse et manger des fruits de diospyros virginiana, un arbre qu’il plante et dont il m’offre d’emblée. Cela passe avec le vin et l’intérêt botanique.

Cependant je vais déjeuner à Herbalonga où on me fait faire triste chère et boire de bon vin. Je suis encore à cinq heures de Luri et je reprends un pas vigoureux.

Depuis Brando c’est le désert, ça et là quelques marines en ruine, le reste du temps la montagne, la route et la mer. Je marche au kilomètre. Chemin faisant cependant je trouve de bonnes plantes, après Bastia une composée voisine des érigerons, à Brando un alnus, probablement le cordata, après un dianthus, et puis une des grandes émotions botaniques de ma course : je crois voir un albinisme de ce dianthus, je me baisse, c’était le narcissus serotinus si laborieusement cherché à Calvi et à Bonifacio, si solemnellement promis au caporal. J’y avais renoncé ! La jolie plante que c’est, et quel puellage !

Le nombre de kilomètres annoncé me met non pas à Luri mais à la marine de Luri. Le village est à une grande heure encore. Il est quatre heures et demie et je dois renoncer à coucher à Pino. J’admire avec tranquillité. En automne l’heure qui précède le coucher du soleil donne à la nature des teintes ravissantes et la vallée qui s’ouvre ici vaut qu’on la regarde. Elle a de jolis villages et au fond elle se termine par les montagnes du cap Corse dont la silhouette se découpe sur le ciel. En face de moi est une grande dépression dans la chaîne, la bouche de Sainte Lucie par laquelle on va à Pino, et à gauche de ce col un burg, quelque chose d’étrange dans un paysage Corse, un petit pic de rochers amoncelés sur lesquels se dresse une tour : c’est la tour de Sénèque dont m’a parlé Dubois.

Je remonte avec calme la vallée de Luri, longeant des cultures de cédratiers et recueillant de beaux arums. J’arrive avant six heures au village et trouve une auberge assez propre que tient un certain Cervoni, parent de celui de Corte. On me fait bien dîner. Je cause avec l’hôte et reconnaît l’impossibilité d’exécuter le plan de Dubois : faute de chemins entre Nonza et Brando, ce pourrait être une journée de vingt heures. Je me décide à prendre demain la voiture de Bastia. Fatigué, je me couche de bonne heure. Il fait un orage qui me fait me féliciter de n’avoir point poussé jusqu’à Pino.

Bastia, le mercredi 7 octobre 1863.

L’orage continue toute la nuit avec des coups de tonnerre terribles. Je songe avec commisération à la famille Dubois qui est en mer. La pluie dure jusqu’à huit heures du matin. Quand elle est finie j’entreprends l’excursion de la tour de Sénèque : c’est l’affaire d’une heure et demie. L’ascension du col de Ste Lucie n’est rien, celle du petit pic qui supporte la tour est au contraire très difficile et encore plus la descente. La vue du haut de la tour est assez belle, à gauche (occident) on a la mer à ses pieds, à droite on suit la vallée de Luri de villages en villages jusqu’à la marine -cette vallée est charmante d’ici- et en mer on découvre Capraia, l’île d’Elbe et entre les deux les côtes lointaines de l’Italie.

Je reviens au village de Luri en suivant une route qu’on construit en ce moment à travers le col de Ste Lucie et je traverse de belles cultures en étage de raisins, de figues et de cédrats. Je déjeune à 12 h et disant adieu à mon hôte, vieux brave homme qui me plaisait assez, je me confie à une patache qui me porte à la marine de Luri. Là, la patache attend la diligence qui suit la côte orientale de Macinnaggio à Bastia. Celle-ci ne s’avise-t-elle pas de passer complète comme un omnibus parisien ? Le conducteur complaisant m’offre une place sur la capote, mais le narcissus m’attire, j’ai des remords d’en avoir si peu pris hier. Et confiant seulement mon cartable à ses soins, ma vertu est récompensée, je prend du narcissus à satisfaire Gaudefroy lui-même, et je trouve en outre un très beau cyperus près duquel j’étais passé hier. C’est près d’un hameau dont j’ignorais le nom et songeant à l’étiquette d’herbier, je le demande dans le meilleur italien que je puis à une petite fille qui gardait sa vache dans le maquis au-dessus de la route. La petite se retourne et pousse un « che » épouvantable. Je reprends « Como se chiama questo luego, », appuyant mon discours de gestes explicatifs et montrant les maisons. Là-dessus elle lâche sa vache, bondit épouvantée sur la route et court jusqu’à des ouvriers auxquels je vois qu’elle demande assistance avec des cris et des gestes de profonde terreur. C’est mon satané couteau botanique qui est cause du quiproquo. Je le tenais à la main et il avait donné à mes gestes un caractère singulier. L’aventure pouvait mal finir si les ouvriers avaient partagé les illusions de la pastoure. Je prenais ma meilleure contenance : heureusement un des ouvriers parlait français et tout a fini par des rires. Le hameau se nomme Pietracorbara.

Je fais mes 28 kil. de 1h ½ à 6h ½. J’entre de nuit à Bastia assez las et fort affamé, très content de ma promenade. Le temps s’était éclairci et j’ai fort bien vu outre les deux îles le rocher de Monte Christo qui a fort bonne apparence.

Je soupe et vais au café. J’y rencontre le jeune Tedeschi de Corte qui me reçoit presque avec chaleur. Il est avec son oncle et son jeune frère qui s’embarque demain. Nous causons de fort bonne amitié.

J’écris à Tardieu et je dors ma dernière nuit de Corse.

A bord de la Princesse Clothilde , le jeudi 8 octobre 1863.

Assez beau temps ce matin, cependant la mer est sombre. Je me lève de fort bonne heure pour les acquisitions que j’ai à faire : des stylets microscopiques en corail pour mes sœurs et Mme Eymieu, une gourde montée en argent pour Mr Eymieu, et puis pour mes amis et pour moi des gourdes et des pipes de paysan, c’est ce qui me donne le plus de mal. Je vais à la poste et n’ai pas de lettre qui me rassure sur le sort des paquets envoyés d’Ajaccio. Je m’occupe ensuite de ma place dans le paquebot. C’est horriblement cher, quarante francs, et il y a des formalités de visa de passeport qui sont insupportables.

A neuf heures je me rends à bord de la Princesse Clotilde qui doit m’emporter, fort désolé de finir mon voyage, fort désolé de quitter le sol corse où j’aurais encore bien de bonnes journées de promenade et de botanique à passer. C’est ainsi qu’après avoir vécu en pleine liberté et en plein oubli on sent la nécessité vous tirer par la longe, le collier de misère.

Je prends une cabine et m’installe de mon mieux au milieu de la plus terrible confusion. Tout Bastia est je crois sur le pont, d’un côté des militaires ivres, de l’autre côté des bourgeois qui se disent adieu. Tedeschi me recommande son frère et à la séparation m’embrasse sur les deux joues, ce dont je reste ahuri.

A dix heures on part. Il y a du roulis, le navire danse, on n’avait pas dépassé la ville que c’est une razzia générale, mal de mer, dispersion des dames qu’on convoie le mieux qu’on peut vers les cabines, le pont se vide en un instant. Le petit Tedeschi est immédiatement et considérablement atteint. Je le soigne et je le couche, tout fier de ma santé.

Nous suivons le cap Corse, je salue Brando, la roche au narcissus, la tour de Sénèque. J’ai un peu mal à l’estomac, à cela près, marin parfait. On m’induit à me mettre à table, je me laisse faire, mange des mieux, fume après ma pipe et me trouve à merveille. Quand nous avons dépassé le cap Corse la mer devient moins agitée.

La traversée est des plus agréables : il y a un capitaine d’Alger qui revient de eaux d’Orezza avec sa femme et sa petite fille, un ingénieur qui vient de faire de la géodésie en Corse, un inspecteur vétérinaire, etc. On vit en bonne intelligence, on cause beaucoup. L’ingénieur me nomme les montagnes. Tout en causant nous avons fait du chemin et la Corse se présente à nous dans toute sa largeur, du cap Corse à la pointe Rivelata. Le Monte Rotundo domine tout cela et j’en suis tout fier.

Au dîner je mange très bien, quoique de temps en temps il faille venir respirer l’air du pont, et je reste assez tard sur le pont à causer avec un jeune Anglais qui parle très bien français et qui connaît les Indes. A dix heures je vais me coucher. Il a fallu doubler les voyageurs et j’ai dans ma cabine l’infortuné Tedeschi qui, malade sans discontinuer, n’a plus forme humaine.

Marseille, le vendredi 9 octobre 1863
La mauvaise nuit que je passe : le vaisseau roule énormément et je me cogne aux parois, puis l’air manque et arrive infesté par les voisins. Les hoquets des malades interrompent mon sommeil et au-dessous de moi Tedeschi s’en donne à cœur joie. Plusieurs fois, me sentant défaillir, j’ai ouvert mon écoutille et respiré l’air de la mer. A deux heures tous les secours de l’art sont insuffisants, la catastrophe arrive : c’est abominable.

Depuis ce moment je passe à l’état de malade. Je m’étais par précaution couché tout habillé : je me traîne sur le pont et attends le jour à l’air. Le temps s’est gâté, il y a des éclairs, de temps en temps de la pluie, des vagues énormes. Le vaisseau arrive à la perpendiculaire d’un bord à l’autre. Mais la pluie même ne peut me chasser du pont : l’atmosphère du salon est épouvantable.

Le tout manque de gaieté. Nous n’avons pas marché, le jour nous trouve aux îles d’Hyères. Les chauffeurs se sont grisés cette nuit avec les gourdes des soldats que le mal de mer avait abrutis. Mes convives d’hier ne vont guères mieux que moi et de temps en temps on voit paraître à l’escalier une tête have qui va au bordage, etc.

Je ne sais pourquoi je m’arrêterais à décrire de lamentable voyage. Je veux faire bref : après des alternatives d’état aigu et d’état comateux, de pluie et de vent, de roulis et de tangage, nous arrivons à une heure du soir à Marseille. On nous avait promis de débarquer à sept heures du matin. Une fois dans le port nous sommes mieux et j’admire à loisir l’entrée à Marseille. Cinq ou six gros vaisseaux de commerce y entrent en même temps que nous, les uns remorqués, les autres à pleine voile, et des paquebots qui partent nous croisent et s’enfoncent dans le gros temps.

A terre nos maux ne sont pas finis: la douane nous fait perdre deux heures. Ce n’est qu’à trois heures que nous arrivons à l’hôtel (l’hôtel Bellevue, près du théâtre). Je me couche et dors deux heures. Je me lève pour dîner, voulant partir ce soir pour Valence, mais quand je me lève pour dîner je m’aperçois qu’il faut changer mes plans. Le mal a survécu à la mer, j’ai la fièvre. Les gens de l’hôtel m’installent dans une belle chambre bien aérée et je me recouche à sept heures.

Valence, le samedi 10 octobre 1863
Après douze heures de profond sommeil dans un excellent lit je me lève remis et comme il fait beau temps je courre la ville. Marseille devient admirable, on perce des rues, on construit des squares. La Cannebière qui se termine par une haie de mats est bien l’une des plus belles rues du monde. Et puis c’est si amusant. Ce monde est si afféré, si chaud, si convaincu ; on se promène en flânant et on attrape des bribes de conversation, on entre dans un magasin et on écoute les chalands en attendant son tour. Enfin cette année Marseille me séduit infiniment et j’aurais volontiers passé huit jours à me reposer ici.

Toutefois et par les raisons exposées hier je prends l’expresse de 11h30. On dirait la salle des pas-perdus : il y a Brette, Floquet, Cadillan. Et puis à la station d’Orange je tombe nez à nez d’Emile et de Marie qui cherchaient un wagon. Nous montons ensemble et jusqu’à Valence ce n’est qu’un long bavardage entrecoupé d’éclats de rire et de nougat de Montélimar. Ils arrivent d’Italie et entre plusieurs bonnes histoires qu’ils me rapportent, la meilleure est Henri Chardin cherchant avec sa jeune épouse affamée sur le Dôme de Milan un célèbre restaurant qu’on lui avait dit s’y trouver.

A Valence où je descends ma position est beaucoup moins gaie. La voiture de Saillans est partie, il n’y en a plus que demain matin. Sur les trois journées que je devais y passer en voila une et demie de perdue.

Il faut tuer le temps : je revois la ville et mes impressions se ressentent de ma méchante humeur. La Maison des Têtes me parait fruste et mesquine, quant à la cathédrale on l’a si bêtement finie que cela à l’air d’un colombier. Je distille mes ennuis dans une lettre à Tardieu et le soir je vais au café chantant. Voila où j’en suis ! Mais j’en ai honte et rentre me coucher. Je loge à la Croix d’Or, hôtel de commis voyageurs où l’on vit presque comme à Corte.

Saillans, le dimanche 11 octobre 1863
La messe et le déjeuner occupent ma matinée. La fortune ennemie l’emploie à me jouer un dernier tour, je trouve la voiture de Saillans complète. Je pars à 9h dans une petite patache qui fait le service de Crest, c’est une petite ville à 15 kil. de Saillans. Là j’attends la diligence de Saillans : elle est aussi complète et je me préparais à arpenter la route quand le conducteur par un retour de pitié me mets sous la bâche au milieu des paquets.

Donc, que bien que mal, j’arrive à deux heures à Saillans et tombe dans les bras de Léon Eymieu qui depuis hier était à l’arrivée de toutes les voitures et me voila goûtant une fois de plus la cordiale hospitalité de ces excellents amis. Mme Eymieu, que je ne vois jamais sans émotion, a bon visage, elle se porte bien, son accueil est le plus souriant et le plus gai du monde. Je fais bientôt connaissance avec leurs enfants, ils sont très gentils. Henri va mieux, il n’est pas encore bien coloré mais il a une bonne petite mine fine et matoise. Emmanuel me séduit, c’est un admirable garçon plein de force, de santé et de bonté. Tous deux ont l’accent du pays et traînent les e muets. C’est un plaisir de se faire dire des contes de fées par Emmanuel sur cette petite mélopée. Je fais ma visite à Mme Eymieu la mère. Le père est absolument en enfance.

Je suis heureux ici, je me sens bien accueilli et m’ouvre tout à mon aise. Nous causons avec Mme Eymieu de nos souvenirs de La Falaise et ce sont de bons rires, alternant parfois avec quelques soupirs et des silences mélancoliques. Tant de deuils nous séparent de cet heureux temps. Je n’ai qu’une querelle avec mes hôtes, c’est l’intention annoncée de partir demain. Ceci mis de côté la journée passe comme une heure entre nous trois.

Livron, le lundi 12 octobre 1863
Il pleut à verse ce matin, de plus Léon est assez triste. Il se sent repris d’une maladie de la gorge qui le tient tous les hivers et l’oblige à un silence et par suite à un isolement absolu. Il garde aujourd’hui le rôle d’auditeur. La conversation continue entre Mme Eymieu et moi et ne languit guères, ou bien ils me font de la musique et exécutent quelque charmante sonate de Mozart.

Vers trois heures je profite d’une éclaircie pour aller herboriser dans une petite gorge latérale à un point qu’on nomme Les Clapiers. C’est une très bonne localité que je connaissais bien où la flore des Alpes vient affleurer la flore méditerranéenne.

Puis à huit heures du soir je boucle mon sac avec la malédiction au destin qui est le refrain de tous mes départs. Je fais mes adieux à mes amis que j’espère bien revoir à Paris cette année. A 9h je monte dans une voiture qui me mène à Crest. Là j’en trouve une autre qui me mène à la station de Livron, embranchement de Privas. On y arrive à minuit.

En chemin de fer, le mardi 13 octobre 1863
Je fais à Livron une station qui n’est pas des plus gaies de minuit à quatre heures du matin, tantôt dormant sur un banc, tantôt marchant pour me réchauffer. Il souffle un mistral très désobligeant. Quant le train arrive, mes maux sont finis. Je dors du sommeil du juste jusqu’à Lyon et le reste de ma journée – je suis dans l’express- se compose de lectures, de repas et de petits sommes confortables.

J’arrive à deux heures et demie à Tonnerre. Je m’acquitte auprès de Paul Bonnet d’une visite que je lui avais promise il y a un mois. Cet excellent ami est en fort bon état de corps et d’esprit. Il me montre son petit logement, sa ville qui est dans une assez jolie situation et son parquet où il me parait faire une besogne guères plus divertissante que celle du clerc d’avoué. Il a depuis un an qu’il est là donné des conclusions dans trois affaires civiles, le reste du temps se passe à remuer des paperasses.

Nous dînons à l’hôtel des Courriers avec un magistrat de son tribunal nommé Mr Hué qui est de fort bonne compagnie. Je passe la soirée à fumer ma pipe dans son grand fauteuil en causant de bien des choses présentes et passées, comme entre vieux amis, puis à neuf heures je clos enfin le voyage en prenant mon billet pour Paris, cette fois en seconde, et décidément fatigué je m’endors du plus imperturbable sommeil.

Je note ici un compte fait hier, à savoir que le voyage m’a coûté 650 francs. J’ai un peu gaspillé car on vit pour rien en Corse.

Neuilly, le mercredi 14 octobre 1863
Je m’éveille à quatre heures du matin à Paris. Ces arrivées sont depuis trois ans les mêmes, débarquement nocturne, voyage laborieux dans l’omnibus, mon domicile où je n’éprouve aucun bonheur à me trouver rendu et que tout d’abord j’emplis de désordre, défaisant mon sac, jetant mes hardes aux quatre aires du vent, remuant mes papiers et m’efforçant d’oublier le joli rêve dont je m’éveille. Ce matin je vais voir mon ami Coulon, lui reporter son testament confié à mes soins et le remercier de la sollicitude qu’il a mise à me rassurer.

Et puis à huit heures et demie j’arrive à l’étude comme en étant sorti la veille. Mon père très content de me voir m’annonce d’un air louche qu’il ne m’attendait que demain 15, ce qui sauf le respect que je lui dois est un gros mensonge : il savait fort bien que j’étais parti le 14 et avait fait son compte. Je dois dire qu’il ne me plonge pas aussi vite que l’année dernière dans les affaires, il y en a en ce moment assez peu et on parait n’avoir rien fait en mon absence. Prieur a fait quelques rangements promis depuis deux ans. Nous avons Albert, mon beau-frère, comme 3e clerc qui va me soulager de pas mal de broutille.

Pour reprendre d’un coup mon existence je vais au Palais : il est assez désert. Je vais serrer la main du bon Tardieu et aussi donner des nouvelles de Paul à ses parents.

Le soir je vais dîner à Neuilly où je suis reçu par ma chère Henriette avec sa joie de tous les ans. Je me couche de bonne heure.

Neuilly, le jeudi 15 octobre 1863
Etude. Je vais voir Chaulin. Il est toujours second clerc chez son oncle, toujours en faisant du moins qu’il peut, toujours projetant de se mettre bientôt à l’œuvre et cependant prenant des années et passant l’âge du badinage. Je vais au mariage de Melle Cornuault, une sœur consanguine de Mme Eymieu. Elle épouse un de mes camarades de cléricature, Alfred Desrousseaux, cousin de ce pauvre Edmond Desrousseaux que nous avons connu à Cauterets. Léon et sa femme m’avaient prié de ne pas manquer à ce mariage pour donner de leurs nouvelles et excuser leur absence. Le soir je vais à Neuilly et me replonge dans mon herbier. Ce n’est pas une petite affaire.

Neuilly, le vendredi 16 octobre 1863
Etude. Je commence à m’apercevoir que j’y suis pour tout de bon. Cela ne m’amuse pas plus que l’an dernier, plus qu’au jour du début, plus qu’au dernier jour sans doute. Mes impressions auront été mûries et seront restées constamment les mêmes : la profession d’avoué me déplait fort, je la mènerais si cela était nécessaire et tâcherais de le faire consciencieusement, mais il me parait bien évident que je puis vivre sans cela. Donc les quelques incertitudes que j’ai eues un moment se dissipent et dans un an je reprends ma robe d’avocat. Cette ère de liberté que je commence à entrevoir m’aide puissamment à supporter les amertumes de la rentrée. Ce n’est pas que je me sente une vocation bien profonde pour le métier d’avocat mais j’y vois le moyen de vivre avec indépendance, de vivre pour moi, de me recueillir, de vivre. Oh ! Travailler au coin de son feu, voila un bonheur que je retrouverai.

En attendant et pour secouer un peu l’ennui je fais énormément de botanique. J’en fais le soir à Neuilly et à Paris, je m’efforce de rassembler les débris épars de l’association. Bonnet a eu des mots avec Mr Gaudefroy et est consigné à la porte, Tardieu est mou et cependant il faut s’occuper des correspondants. On a annexé Damiens qui nous apportent son ardeur.

Paris, le samedi 17 octobre 1863
Etude toute la journée. A cinq heures je vais à Evry voir ma tante. Elle est bien et accomplit avec résignation ses pénibles devoirs. Ses petits enfants vont bien, sauf André qui a été malade ces jours-ci. Mon cousin Mr Cheron ne l’a pas quittée. Il s’était si bien habitué à vivre sans entrave au gré de sa fantaisie que c’est un sacrifice dont il faut lui savoir gré. Je n’ose espérer qu’il le continuera toujours ainsi. La pauvre femme trouve toujours au fond de sa situation l’irréparable solitude. Elle me reçoit avec une affection quasi maternelle et la lettre qu’elle m’a écrite en Corse en était empreinte. Je reviens coucher à Paris.

Neuilly, le dimanche 18 octobre 1863
Je vais ce matin à la conférence de Saint-Médard. Elle est encore bien dégarnie de nombre. Je vais voir cet excellent caporal Gaudefroy dont je partage le déjeuner. Nous jetons un coup d’œil sur mes plantes de Corse desséchées par lui : il y a peu de chose mais c’est excellent. Je vais voir ma sœur Amélie à son couvent. Et puis je reviens à Neuilly m’installer à mon herbier. J’ai fini d’étiqueter et je commence à faire entrer les plantes en herbier, c’est une œuvre plein de charmes que d’engranger ses richesses, j’y consacre toute la soirée. Je vois mon frère Georges, il est rentré non plus à Rollin mais à l’école préparatoire de Sainte-Barbe. Ce changement qui a eu lieu sans trop le consulter ne lui va guères : mon père à craint, peut-être à tort, que les études mathématiques ne fussent faibles à Rollin. A cinq heures on envahit ma chambre pour voir passer les ballons : c’est d’abord le ballon ordinaire que Godard fait partir tous les dimanches, et ensuite le Géant, ballon de Nadar qui a six mille mètres cubes. Depuis mon retour j’ai trouvé qu’il y avait ici deux grandes questions, ce ballon et la mort de Billault . Il s’est enlevé il y a quinze jours je crois, portant une semaine de vivres et des lettres en sept langues et est allé s’échouer à Meaux : de là un immense éclat de rire qui dure encore. Aujourd’hui le Géant paraissait rapidement baisser et nous n’avons pas auguré qu’il pût aller loin.

Paris, le lundi 19 octobre 1863
Etude. Je dîne à Neuilly et le soir me trouve avec Tardieu chez Bonnet. Nous avons arrêté le plan de nos travaux botaniques et commençons par aller respectivement visiter nos doubles avant de rien donner aux correspondants. Aujourd’hui je visite ceux de Bonnet qui ayant peu herborisé a peu de plantes. Je remporte de chez Bonnet le paquet de plantes corses qu’il avait, les autres me viendront de chez Gaudefroy et Tardieu par le factage parisien, invention nouvelle très précieuse pour nous

Neuilly, le mardi 20 octobre 1863
Etude. Le soir je dîne à Neuilly et me mets à minuit dans mon herbier. Je n’ai jamais eu une si belle fureur botanique.

Neuilly, le mercredi 21 octobre 1863
Etude. Je fais le Palais et j’ai un référé portant le n°64 qui passe à cinq heures et demie. C’est Mr Glandaz, un tout nouveau juge, qui les tient avec une merveilleuse inexpérience. Dans l’intervalle je vais faire ma visite à Mr Jean de la Rocca. Je suis disposé à faire mes efforts pour me rendre agréable à cette providence de mon voyage. Il est entendu que je lui donnerai mes impressions de voyage pour son journal, mais nous aurons du mal à nous entendre : d’une part il voudrait un journal complet et rien n’est si fastidieux, de l’autre si je partage son enthousiasme pour le pays j’ai peu de goût pour les habitants et le silence sur eux est tout ce que je pourrai faire. Or De la Rocca n’admet pas un seul bémol à la fanfare et s’attache dès aujourd’hui à me prouver que j’ai vu tout de travers et que les Corses sont le peuple le plus laborieux du monde. Il a l’air moins satisfait de moi quand je le quitte. En mon absence Dubois vient à l’étude m’inviter à le voir dimanche à Corbeil. A Neuilly encore des plantes jusqu’à minuit, j’arrange la troisième centurie qui finit aux drosera.

Paris, le jeudi 22 octobre 1863
Etude. Je vais à cinq heures voir ma tante Adèle, je dîne chez Foyot. Le journal du soir publie des détails sur l’ascension du Géant que j’ai vu partir dimanche. C’est à faire frissonner : tombés dans le Hanovre ils ont été traînés trois heures par leur ballon dont ils ne pouvaient plus ouvrir la soupape, renversant des arbres, des poteaux, arrachant des toits de maison. Peut-être est-ce un peu embelli. Au résumé ils s’en tirent à bon compte : un bras cassé, des luxations, etc. Le soir pour accomplir le plan des travaux botaniques Tardieu et moi allons visiter les doubles de Damiens. Il demeure au diable derrière les Invalides : nous y trouvons Peronin, obligeant botaniste qui fait les étiquettes, c’est sans prix. Il y a quelques bonnes graminées, mais il s’en faut que la botanique occupe toute la soirée. Alors on lit du Rabelais, où bien Tardieu rendu à son élément exécute la charge de Crevin, Vieillot et Trompette, mais avec de telles variantes que c’est irrésistible et que dans un transport de joie je tombe à la renverse avec ma chaise qui casse un carreau.

Paris, le vendredi 23 octobre 1863
Etude. Je vais voir mes deux familles de la conférence de Saint-Médard, Mme Compère et Mme Hudrioutoux, je dîne au restaurant et vais chez Tardieu. Il y a assemblée générale de l’association : on se partage les plantes rapportées par Gaudefroy du Mont-Cenis. La récolte est si ample qu’à onze heures et demie nous n’avions pas fini. On en laisse et on s’ajourne à lundi.

Paris, le samedi 24 octobre 1863
Etude. Je dîne à Paris chez Mme Coulon et le soir je vais au Vaudeville avec Georges voir Les Ressources de Quinola. C’est une pièce de Balzac qui n’a eu aucun succès à son origine et qui, ou je me trompe, n’en aura pas plus à sa reprise. Elle est mal agencée. La donnée principale, l’invention de la vapeur, se prête mal à la scène mais Balzac a nécessairement dû imprimer à son œuvre un certain caractère de grandeur : il y a des scènes admirables d’une passion puissante. La pièce est bien jouée par Mme Esler, assez bien par Félix et très mal par un certain Laroche qui a le rôle principal. Dans la journée je vais voir Mme Dubois : elle n’est pas moins aimable à Paris qu’à Ajaccio, mais son mari qui décidément n’est pas de force est tout à fait souffrant. Ils ont eu belle mer, mon orage de Luri était purement local. Ils sont revenus avec Mr et Melle Ceccaldi et Mme Dubois est enchantée de celle-ci.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Vaudeville Les ressources de Quinola, comédie en 5 actes d’H. de Balzac et le détail de la distribution : 16 acteurs et 5 actrices, Félix joue Quinola, Laroche joue Fortanarès, Jane Essler joue Faustine.]

Neuilly, le dimanche 25 8e 1863
Messe. Je vais ce matin déjeuner à Corbeil avec Dubois ainsi qu’il m’y a invité. Je me trouve au chemin de fer avec son frère, Thureau-Dangin et un professeur d’allemand qui est le meilleur Allemand du monde. Thureau a fait un voyage aussi invraisemblable que le nôtre, il arrive du Tyrol. Il va passer ses examens d’auditorat au Conseil d’Etat, forte brèche à une de mes théories : je le citais comme exemple d’homme de très grande valeur ayant de parti pris refusé d’embrasser une carrière quelconque. Toute carrière rapetisse, avait-il dit suivant Decrais. Parole énorme qu’alors je n’avais pas comprise. Il parle au contraire, maintenant. Dubois nous reçoit avec sa gracieuseté ordinaire, il a un fort joli logement dans la Pêcherie et il nous y sert un déjeuner meilleur même que celui de Ghisoni. Après nous allons voir le point de vue des Brosses et les prairies de l’Essonne. Il fait aujourd’hui un charmant soleil d’automne et les lointains sont baignés d’une lumière douce et tranquille. Je reviens à trois heures à Paris et vais de là à Neuilly me plonger dans mon herbier.

Paris, le lundi 26 octobre 1863
Etude. Je dîne à Paris : ce soir c’est moi qui reçoit les botanistes. La soirée est consacrée à l’examen de mes plantes de Corse et d’un petit paquet envoyé par Levent. Mes plantes ont du succès, il y a réellement de très bonnes choses. J’en dresserai la liste à ma première soirée libre.

Paris, le mardi 27 octobre 1863
Etude. Le soir je dîne chez Chaulin avec son camarade d’étude Olivier, puis Chaulin et moi allons au Théâtre Lyrique entendre Les Noces de Figaro. L’exécution en est généralement mauvaise. Les hommes sont tout à fait détestables, l’orchestre joue trop fort, Mme Ugalde est usée. Il y a une très gracieuse personne nommée Mme Brunetti qui est assez bonne mais Mme Miolan est merveilleuse. Quelle délicieuse soirée je passe. Je commence à goûter cette musique si fine, si distinguée, si amusante : c’est la troisième fois que je viens ici et le plaisir a toujours été croissant. Et puis la pièce est si gaie et s’unit si bien à la musique malgré les mauvais vers de Mr Barbier.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre Lyrique Les Noces de Figaro opéra en 4 actes, livret de Barbier et Carré, musique de Mozart, 9 rôles listés dont mesdames Ugalde (Suzanne), Brunetti (la comtesse), Miolan-Carv. (Chérubin)]

Neuilly, le mercredi 28 octobre 1863
Etude. Notre système de chauffage qui recommence me vaut comme les autres années une migraine continue : il faut s’y acclimater. Je vais à Neuilly le soir par une pluie épouvantable, j’y trouve Amélie qui est revenue du couvent avec la petite vérole volante. C’est une maladie d’enfant qui n’inquiète personne. Botanique le soir.

Neuilly, le jeudi 29 octobre 1863
Etude. Albert mord décidément à la procédure beaucoup mieux que je n’aurai cru, sa présence à l’étude me soulage dès à présent de toute la broutille à laquelle j’étais condamné l’an qui vient et j’avoue que j’en suis heureux, commençant à être las de ces détails. Le soir, Neuilly, toujours le mauvais temps.

Paris, le vendredi 30 octobre 1863
Etude. J’y vois Decrais qui arrive de vacances avec son discours prêt. Je dîne à Paris par un temps plus mauvais que jamais et je vais à une soirée botanique chez Tardieu avec nos acolytes. On finit les plantes du Mont-Cenis, on examine mes doubles restés chez Tardieu et l’envoi de Delaporte. Tout irait bien, sauf que Bonnet et Gaudefroy se montrent les crocs à tout moment.

Chaumes , le samedi 31 octobre 1863
Le temps si atroce se rassérène ce matin et je renais à l’espoir de reposer ma migraine chronique au sein de la nature. Non que Chaumes en lui-même m’amuse beaucoup. J’en avais fait mon deuil aisément à cause de la pluie. Je travaille toute la journée à l’étude et peu s’en faut qu’un billet que je retrouve à protester vers 4 h ne coupe court à mes plans de campagne. Tout se termine et je puis être à cinq heures à la gare de Mulhouse. Je fais le voyage, et fort gaiement, avec Emile, Bonneville, mon cousin Parmentier et son frère. On arrive à 7h ½ et fort bien reçus par Mme Parmentier la mère , nous dînons amplement. Le soir on joue au billard. Marie que je crois grosse est non dans sa beauté, elle n’a jamais été belle et sera laide bientôt, mais dans tout l’éclat dont elle est susceptible. Entre Emile et elle la différence de ton est imperceptible d’aujourd’hui à six mois en arrière, sauf qu’elle ne l’appelle plus mon oncle. Les calmes époux que cela fait. Ah bah, elle est trop verte ! J’aime mieux ma mie, o gué. Quelle sera ma mie : that is the question.

Chaumes, le dimanche 1er novembre 1863
Très joli temps de Toussaint, presqu’aussi beau que dimanche dernier. Emile et moi allons à la messe de 8h. A 9h ½ partent les chasseurs que nous devons rejoindre et ayant quelques craintes sur le déjeuner qu’ils nous promettent, nous nous offrons un léger acompte au repas de famille. A dix heures et demie nous traversons la plaine et allons à Malassise. C’est une ferme entourée de champs et de bois qui est le quartier général de la chasse. C’est fort propre et la femme du garde fait les apprêts du festin. Chasseurs et chiens nous rejoignent : il y a Bonneville et son petit frère Robert, Parmentier et un certain habitant de Chaumes nommé Pierret. Le déjeuner est énorme -je recommence le mieux du monde- et il est égayé d’une façon folle par les facéties de Pierret, bonhomme qui sert de plastron, et les infortunes de son porte carnier, jeune crétin annexé à la partie. Après déjeuner on chasse mais avec un aimable laisser-aller : on cause, on se promène, Marie arrive sous l’escorte de son oncle Mr Auguste Parmentier. On me confie un fusil que je vide avec une émotion profonde sur un lièvre déjà blessé par Bonneville. L’animal parait remis par ce traitement homéopathique. On ne tue rien mais on s’amuse beaucoup. Il se trouve qu’ayant mis sur mes papiers de m’ennuyer beaucoup je passe une journée charmante. Je serai fou de la chasse dès que je m’y pourrai livrer.

Le soir un ample dîner auquel mes repas n’ont pas fait tort, puis des parties de billard et des cigares à l’infini.

Neuilly, le 2 novembre 1863
Je quitte Chaumes seul ce matin et par la plus épouvantable rafale de pluie et de vent que j’ai vue. Je ne fais que traverser Paris, je donne un coup d’œil à l’étude, je vais à l’église et je déjeune puis je me rends à Neuilly auprès de mon père. Durant que je menais joyeuse vie lui tout hier palissait sur l’examen de ma homotation, c’était tout le moins que j’allasse auprès de lui aujourd’hui, d’autant plus que tout plein de son travail il éprouvait un impérieux besoin d’en causer. Mes affaires me donnent mal aux nerfs, cette conversation m’est intolérable. Je suis absurde en cela mais bien de ma famille : voyez plutôt mon pauvre oncle Henri. Toutefois comme mes nerfs sont de petits seigneurs j’ai passé outre et sais à peu près mon affaire. Mon oncle me doit une trentaine de mille francs : lui, absolument ignorant de ses affaires, il m’a toujours payé ses intérêts sur le pied de quarante, d’où il suit qu’il me faut un peu resserrer mon budget et qu’un certain voyage en Orient médité avec amour pourrait bien être compromis. J’ai économisé 3.000 fr. mais sont-ce des fonds ou des fruits, faut-il les remployer ou peut-on les dépenser ? Voila la question du bonus paterfamilias.

Le reste du temps est à mon herbier : en cinq minutes de botanique tous les ennuis sont oubliés et l’esprit flotte doucement dans une rêverie creuse.

Paris, le mardi 3 novembre 1863
Etude. J’ai toujours la migraine et me fais un régime anti-phlogistique. Albert que je ne croyais capable d’aucun effort mord décidément à la procédure. Il cherche à s’instruire, il demande de l’ouvrage. Il m’a émis en l’air l’autre jour l’idée de succéder à mon père au lieu d’être notaire comme il le pensait. Je ne veux tenter aucune influence qui réussirait mal, mais ce serait pour moi un coup de fortune. Je dîne à Paris et je travaille le soir avec mon père.

Paris, le mercredi 4 novembre 1863
Etude. Je vais au Palais, j’y vois Renault qui arrive de vacances puis je vais faire de grandes courses tant dans l’intérêt de l’étude que de ma santé. Je ne vais pas à l’étude le soir : je dîne chez Chaulin. Maurice va commencer son droit. On veut le mettre à la Bourse, il vaut mieux que cela.

Le jeudi 5 novembre 1863
Etude. Palais. Je vais chez un de nos clients, Mr Bricard, rue du Petit-Lion-St-Sauveur, causer d’un procès qu’il a et en même temps visiter les restes d’un hôtel du Moyen Age qu’il a chez lui et qu’on appelle la Tour de Jean sans Peur. Englobés dans des constructions modernes ces vestiges n’ont pas un bien grand intérêt, j’ai remarqué seulement la spire de l’escalier qui est fort élégante et au sommet une colonne figurant un arbre et épanouissant des rameaux sur la voûte.

Et puis nous avons le discours de l’Empereur, singulier, libéral, utopiste, destiné à remuer l’Europe au profit de l’inconnu. Il y est écrit textuellement que les traités de 1815 ont cessé d’exister. Il annonce qu’il va convoquer un congrès européen pour vider tous les points en litige, idée absolument impossible en pratique.

Je dîne chez ma tante Emilie. Le soir je reviens à l’étude pour travailler avec mon père.

Neuilly, le vendredi 6 novembre 1863
Je vais aujourd’hui à Courbevoie assister en justice de paix Mr Bricard dont j’ai parlé hier et qui est bien le plus charmant client de l’étude. C’est un gros marchand de fer, d’aspect assez commun, mais fin comme l’ambre et d’une verve intarissable. Il a charmé par ses conversations les longues heures d’attente et quand cela a été notre tour il a fait de mon rôle une sinécure et plaidé sa cause avec un entrain merveilleux. Il s’agissait d’une servitude d’eau et son adversaire était Mr Lalouel, homme solemnel et presque aussi pâteux que son fils avec qui j’ai fait mon droit. La gaieté de l’assistance s’était communiquée au juge de paix et j’étais moi-même fort égayé, si bien que nous avons entortillé Mr Lalouel au moment où il tenait la victoire dans un dilemme captieux, d’où il est sorti en interlocutoire qu’on renvoie sa cause aux calendes. De la mairie au pont Mr Bricard et moi n’avions pas fini de rire. Cela m’a permis de venir dîner à Neuilly et le soir de me plonger dans mon herbier.

Paris, le samedi 7 novembre 1863
Etude. Je vais le soir dîner à Evry. Les enfants sont tous un peu enrhumés et il est temps que la pauvre mère les ramène dans ce fatal appartement. Je lui ai porté ce soir les travaux de mon père sur notre liquidation et nous l’avons lu au moins quant aux résultats avec Cheron. Il y a là 100.000 f. pour ses enfants.

Neuilly, le dimanche 8 novembre 1863
Messe, conférence, visite de pauvres, déjeuner. Le reste du jour est consacré à la botanique : il est grandement temps de s’occuper des correspondants. Tardieu et moi visitons nos doubles (les miens sont chez lui) pour Burle, Huet, Legrand, Lhospital, Levent et Mallebranche. Burle et Huet qui sont de nos meilleurs nous ont envoyé des desiderata impossibles. Il n’y a que les plantes de Corse qui leur conviennent. Après nous allons chez Gaudefroy lui porter des plantes : il fait le paquet de Mr Perier, d’Albertville.

Je vais dîner en famille à Neuilly et fais de la botanique sur nouveaux frais

Paris, le lundi 9 novembre 1863
Etude. Je découvre une énorme « boulette » dans deux procédures d’interdiction. C’est fort grave. Je l’ensevelis dans le silence, j’ai peut-être tort. A coup sûr je n’en dors pas. Travail le soir. Le joli métier.

Neuilly, le mardi 10 9bre 1863
Etude. Palais. Ma boulette me poursuit. Botanique le soir.

Paris, le mercredi 11 novembre 1863
Etude. Palais. Je travaille le soir avec mon père assez utilement : j’aurai pris à l’étude le style des conclusions, je me sens en progrès sur ce point très important. Mon père fait peu de changement dans ma rédaction, au reste nous sommes dans une veine de rapports excellents. Nous dînons tous trois à Paris et travaillons le soir. Albert va son train, plus travailleur que je n’aurais cru mais faisant à coup sûr des nuits échevelées, à peine éveillé à neuf heures, les yeux battus. Triste sujet au demeurant. Pluie atroce.

Paris, le jeudi 12 novembre 1863
Etude. Palais. J’y rencontre Lefebure, toujours aimable. Il est conseiller général de la province d’Oran en attendant qu’il soit auditeur au Conseil d’Etat, ce à quoi il se prépare. Il y a des gens merveilleux. Sans grand poids ils en ont un, si bien attaché (comme les Prussiens de mon enfance) que partout où ils tombent ils sont tout debout, prêts à la bataille. Lefebure a des idées sur le coton algérien- pour un kilomètre ou une colonne de journal- point sottes du tout, au moins pour un ignorant ayant bonne façon. Il résulte de l’entretien un plan comme on en enfante un grand nombre en hiver : c’est de l’accompagner l’an prochain durant la session de son conseil général, ceci au cas ou je n’irais pas à Jérusalem. Mon père va dîner à Neuilly, je reste à Paris, il revient le soir à l’étude et nous travaillons ensemble.

Neuilly, le vendredi 13 9bre 1863.
Etude. J’y travaille avec une tranquillité que je n’ai jamais goûtée. Albert se charge du détail, au moins dans l’exécution, il ne me reste que la surveillance. D’où il suit que j’ai beaucoup de temps libre pour étudier les affaires, faire des conclusions, former des demandes : j’en ai fait une aujourd’hui fort grosse à laquelle mon père n’a pas changé deux mots. Mon style se forme. De cette façon j’arriverai sans un trop grand ennui à atteindre la fin de l’année, mais quels plans de vie agréable ne me formè-je pas pour l’an qui vient ! Nous dînons à Neuilly le soir, je fais de la botanique, à savoir des rangements d’herbier car, une fois pour toute, c’est là toute la botanique. Je dépasse les Composées : mon herbier avait 1616 espèces valeur au 1er janvier 1862.

Paris, le samedi 14 novembre 1863
Etude. Je dîne à Paris chez Mme Chaulin qui est assez souffrante. Un gros rhume la retient au lit. Elle me reçoit avec une bonté plus maternelle encore que d’ordinaire. Après avoir dîné Maurice et moi nous allons voir Aladin ou la lampe merveilleuse. C’est une féerie, je les aime infiniment et n’en manque pas une. Cela n’a ni queue ni tête et on n’a pas besoin pour écouter de grands efforts d’esprit, mais des costumes admirables, des décors éblouissants, des changements à vue, des coqs à l’âne invraisemblable. Maurice et moi nous passons une soirée charmante. Colbrun et Potier sont parfaitement amusants.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre du Châtelet Aladin ou la lampe merveilleuse, féerie nouvelle en quatre actes et vingt tableaux de Dennery et Crémieux, avec musique et ballets et une liste de très nombreux exécutants dont Ch. Potier dans le rôle du grand Sha d’Angora et Colbrun dans celui de Baba]

Neuilly, le dimanche 15 9e 1863
Je vais à la Conférence. Jules et Paul Bonnet y sont tous deux. Ils sont venus me voir avant-hier à l’étude, ils ont en ce moment leurs vacances. Messe, déjeuner, je fais un peu de botanique chez Tardieu et rentre chez moi empoisonner des plantes. Je vais voir mon oncle Charles et ne le trouve pas, ce dont je suis fâché car, à part le devoir à lui rendre, je désirais causer avec lui de nos intérêts communs. Je vais dîner à Neuilly et fais le soir des rangements d’herbier jusqu’à plus de minuit.

Paris, le lundi 16 9e 1863
Je dors la grasse matinée, ayant à dix heures une expertise à Puteaux. J’y vais par le plus beau temps de monde, nous avons l’été de la Saint-Martin, au reste la chose est parfaitement fastidieuse de soi. Je passe le reste de ma journée à l’étude et y travaille le soir avec mon père. Après dîner je vais voir ma tante Emilie et rire avec Marie. Je suis fait à sa position nouvelle, au vrai j’ai été un peu grognon quelques mois, ils ont fait semblant de ne pas s’en apercevoir et nous sommes les meilleurs amis du monde. Non que je l’aimasse, mais j’avais arrangé dans ma tête qu’on ne ferait rien là sans moi et il me semblait qu’on eût dû me demander permission. Au résumé je ne regrette rien, une jeune femme très gaie, très aimable, bonne amie à conserver mais froide, tranquille, la femme qu’il fallait au flegmatique et positif Emile

Ma tante Elisa est arrivée ce soir à Paris.

Neuilly, le mardi 17 9e 1863
Etude. Je vais au Palais. Je vois ma pauvre tante au milieu de ses dérangements et du bruit de son emménagement : elle est transie de douleur et de solitude. Je dîne à Neuilly. Herbier le soir.

Paris, le mercredi 18 novembre 1863
Palais. Je vais chez ma tante Adèle lui porter des nouvelles de ma tante Elisa. Elle me reçoit avec cette affection profonde qui fait qu’y allant si peu je m’y trouve si bien et ne puis en sortir. Dans ses discours tout maternels mon avenir et partant mon mariage sont le principal sujet et reviennent fréquemment. Aujourd’hui elle me parle de Melle Cécile Bonnet. J’y avais déjà parfois songé mais sans aucune pensée d’actualité, et voici qu’en causant avec elle l’idée m’envahit le cerveau et que pour tout le jour je suis obsédé de cette idée, et qu’il faut que je me soulage en la discutant à fond.

De beauté point : elle est laide, une bouche énorme, des cheveux mal plantés, le front bas ; de la douceur dans la physionomie ; très bien et très sévèrement élevée, aucuns plaisirs ; les soins de la maison mis à sa charge par la santé de sa mère ; ravissante, au moins je me la figure, pour un jeune mari qui l’initiera au monde, qui la sortira de son sépulcre et lui fera connaître le plaisir. Elle l’aimera beaucoup, il y a deux ans je la voyais trépigner de joie chez Mme Guyot-Sionnet, cela avec les tempéraments de son éducation très religieuse.

La dot serait à connaître, je la crois suffisante depuis la mort de Mme Bonnet. Passons vite sur ce vilain point là.

La famille, charmante, des beaux-frères mes amis intimes, des parents qui sont déjà mes amis, une amitié datant d’un siècle cimentée par un mariage. Le seul inconvénient serait d’avoir les demoiselles Ducloux pour cousines : on s’y ferait.

Enorme objection, la belle-mère : une femme terrible, une main de fer gantée pliée par la maladie dans son fauteuil mais de là menant toute la maison, rigoriste, exclusive, jalouse. A habité rue Cassette pour avoir ses enfants sans partage aucun avec la rue du Sentier .

Tout ceci est grave, mais ce qui l’est autant c’est d’avoir posé la question. Jamais je n’avais donné une forme aussi concrète à mes méditations matrimoniales. Vais-je mettre la question tout à fait à l’étude ? Attendons quelques jours que l’obsession se dissipe, aujourd’hui j’étais dans la plus complète rêverie et le mal aux nefs le plus intense. Il est étrange que je me laisse aller ainsi sans savoir l’âge de Cécile, base indispensable, et je flotte entre 15 et 18 ans. Je suis absurde. Le soir à l’étude je suis poursuivi, je me réfugie dans la procédure et après je vais chez Maugin.

Neuilly, le jeudi 19 9e 1863
Etude. Je vais à la messe de bout de l’an de ma tante Henriette. Mon père n’y a pas été convoqué : c’est là un fait auquel je n’attache pas d’importance mais qui règle le ton des rapports entre moi et mon oncle Picot. La magistrature est une caste : cela fait enrager, quand je le leur dis, Paul Bonnet et Dubois, mais il y viendront.

Paul Bonnet était à cette messe et naturellement je ne pense qu’à lui. Je m’en empare en sortant et je l’emmène déjeuner avec moi. Il s’agissait de savoir l’age de sa sœur : avant-hier je lui aurait bonnement demandé, aujourd’hui j’ai pris les plus ingénieux détours et je n’ai pu rien savoir. Je crains qu’elle ait l’age d’Henriette seulement. Cette considération devrait me faire penser à autre chose, mais on ne se débarrasse pas ainsi d’une obsession telle. Je ne sais ce que j’ai mais toute la journée est consacrée, je la mêle à ma procédure et à mon herbier, et la nuit j’en rêve.

Paris, le vendredi vingt novembre 1863
C’est aujourd’hui ma fête à laquelle je ne songe guères : j’en oublie tous les anniversaires, à peine ai-je pensé au treize novembre cette année et encore le soir. J’ai une enquête devant le juge de paix de La Chapelle. Il s’agissait de savoir si un héritier s’était avant sa renonciation immiscé dans la succession (aff. Joubert c/ Houée). Mon adversaire était Poinsot, un jeune avoué. C’est un très bon garçon. Le juge de paix ayant interrompu l’enquête pour tenir son audience il m’a entraîné au café et deux heures durant il m’a bien frotté au billard, en me rendant moitié. Ami des Jouaust il a connu par eux Du Parquet et a sur cette grandissime canaille de bien bonnes histoires. Du Parquet filoutant cinquante francs par mois à sa famille pour prendre des leçons de droit, Poinsot indiqué comme répétiteur et en cette qualité invité à dîner, la conversation qui y eut lieu : c’est une scène admirable. Enquête et parties de billard nous prennent la journée et j’en profite pour reprendre possession de mon libre arbitre et penser à autre chose qu’à cette idée unique née on ne sait d’où. Bref le cerveau se dégage et le soir je puis procéder convenablement sur papier timbré. Néanmoins on y resongera. Pourquoi pas, mais autant valait Marie.

Paris, le samedi 21 novembre 1863
Etude. Suite et fin de mon enquête de La Chapelle : la vérité n’en est pas clairement sortie mais c’est un exercice d’une extrême utilité. Il devrait être fait uniquement par voie d’interrogatoire dirigé par la partie, comme en Angleterre, sous l’appréciation du juge. Notre juge de paix était d’ailleurs intelligent, fort lent mais consciencieux à l’excès.

Je dîne à Paris avec mon frère Albert et nous allons ensemble au Palais Royal.

[Collées en marge, deux coupures de presse : Au Palais-Royal Un Ténor pour tout faire, opérette en un acte de Varin et Delaporte, avec la distribution ; et Les Diables Roses, vaudeville en 5 actes, avec la distribution.]

Neuilly, le dimanche 22 9e 1863
Conférence, messe, visite des pauvres, un peu de botanique chez Tardieu. A une heure décente je vais rue Cassette, grosse affaire qui manque encore : je voulais regarder Melle Cécile, ce qui ne m’est jamais arrivé. Elle n’y était pas et Mme Bonnet, regardée comme belle-mère, m’a paru infiniment désagréable, froide, gourmée, etc. Il faut penser à autre chose. Je n’ai vu que Jules, Paul était à Corbeil chez Dubois. Tous deux partent la semaine prochaine. Botanique chez moi et à Neuilly, mes rangements arrivent aux joncées.

Paris, le lundi 23 9e 1863
Etude. Tout n’est pas rose, j’ai fait une boulette et cours les bureaux de l’Hôtel de Ville. Temps exécrable et mélancolique. Le soir mon père va au Domino Noir avec Henriette et je dîne chez Delastre, avoué d’appel de l’étude. Sa femme est fort aimable, j’ai souvent dansé avec elle chez Herbette. Les convives étaient les beaux-frères de Delastre et les les deux Barboux, l’un avocat, l’autre maître clerc de Poisson, avoué. C’était fort intime, j’ai passé une soirée charmante, cette jeune dame est des plus agréables. Le soir il est venu quelques jeunes gens.

Paris, le mardi 24 9e 1863
Palais, étude, dîner à Paris, travail le soir. La chambre fait un bon coup de sa tête en annulant l’élection d’Isaac Pereire après toutes les ignominies qu’elle a laissé passer.

Neuilly, le mercredi 25 9e 1863
Palais. Tardieu m’envoie en primeur le volume de vers que Lafenestre vient de faire paraître, Les Espérances. J’y retrouve avec Pasquetta mes émotions de la Conférence Labruyère . Je les fais partager à Mme Mouillefarine qui pleure comme une Madeleine, je ne l’aurais jamais cru. Il y a des pièces admirables dans ce volume, un peu de monotonie, Lafenestre y a laissé subsister trop de pièces de sa première manière un peu terne, et puis des négligences de versification. Rangement d’herbier le soir à Neuilly.

Les affaires des diverses successions qui me sont échues paraissent avancer vers la liquidation. Mon oncle Albert revoit en ce moment le travail de mon père et nous allons probablement hâter la vente des terrains de Neuilly dans la crainte d’une loi fiscale qu’on attend et qui ferait payer à tous les co-partageant les mêmes droits que l’étranger.

Mes rapports avec Gratiot sont dans une bien singulière phase : depuis six mois nous ne nous sommes vus qu’en passant, il a déménagé, je lui ai écrit pour savoir sa nouvelle adresse et il-n’a-pas-répondu. Quid juris ? A qui ai-je déplu, ai-je point lâché quelque sottise? Je le regrette un peu, c’est un bon garçon, sa mère et sa sœur me plaisaient beaucoup, il m’avait produit dans des maisons charmantes dont il faut sans doute faire mon deuil. Je serais bien curieux du pourquoi? A coup sûr et jusqu’à réponse de lui je ne ferai pas un pas.

Paul et Jules Bonnet sont repartis hier.

Paris, le jeudi 26 novembre 1863
Etude. Je vais à une expertise assez gaie : il s’agit de notre fameuse maison Feuilloys, si vaillamment défendue contre le Préfet. Il en avait vendu le sol à la Compagnie immobilière qui a tous les terrains de ce côté. Après des phases diverses dans la lutte on a transigé et les consorts Feuilloys sont restés maîtres du terrain. Ils y bâtissent en ce moment. Or il se trouve que la jambe étrière de l’immeuble Pereire sur lequel ils doivent appuyer leur construction est absolument vicieuse. La Compagnie l’avait bâti pour elle et n’entendant y appuyer qu’un système donné de constructions. Le petit Lemonon, greffier des bâtiments, le leur a dit tout crûment et ça été une belle risée. J’ai fait une escapade à la Société Botanique pour voir son herbier. Le soir mon père, allant à Neuilly, j’ai fait un dîner d’une gaieté folle chez la mère Amyot avec Camescasse, Corne, Desjardins et Chévrier. Etude après.

Paris, le vendredi 27 novembre 1863
Etude. Dîner avec mon père. Travail le soir.

Paris, le samedi 28 9e 1863
Palais : mon oncle Albert cause avec mon père de la vente de nos terrains de Passy : c’est maintenant la grosse affaire. La grande question est la présence des mineurs dans l’indivision. Comment les faire participer sinon aux éventualités de la spéculation, au moins à la valeur d’affection qu’ont ces immeubles aux yeux de mes cohéritiers. L’idée de mon oncle est d’obliger tous les majeurs à racheter la totalité à 70 francs le mètre et par suite à les constituer débiteurs chacun pour un huitième au regard des mineurs du neuvième leur afférant. Cette idée d’une conception spécieuse et qui chose bizarre avait séduit mon père est en ce qui me touche d’une exécution impraticable. En effet les immeubles ne donnent pas de revenu et en supposant que les mineurs n’engageassent pas le capital j’aurais sur mon avoir de 3.000 f.de rente 505 f. d’intérêt annuel à leur payer. Tout ému de voir s’établir une combinaison dont je paraîtrais le seul obstacle et qui mettrait des rapports pénibles entre ma tante et moi, je manœuvre activement dès ce soir pour la couper au pied en voyant mon cousin Georges au parquet et mon oncle Albert chez lui.

Je dîne chez Mme Chauvin et vais avec Maurice voir Peau d’Âne. C’est la seconde fois de la saison, mais nous n’y retrouvons pas la gaieté d’Aladin. Les trucs sont supérieurs, il y a un certain royaume des Ondes qui est le plus beau décor que j’ai vu. Somme toute nous sommes moins satisfaits.
[Collée en marge une coupure de presse annonçant à la Gaité Peau d’Ane, féerie en 4 actes et 20 tableaux, avec la distribution]

Neuilly, le dimanche 29 9e 1863
Messe, conférence, déjeuner. Tout de suite je quitte le Quartier Latin pour aller chez mon oncle Charles. Georges m’y a engagé hier. Bonne réception, ce digne homme, dont je fais peu de cas d’ailleurs, se trouve obligé par son intérêt à m’être utile : il en a assez de l’indivision, il en a trop de la gestion de mon once Albert, nous sommes d’accord. Il y a eu un fait énorme que j’ai su hier seulement, mon oncle Albert l’an dernier n’a pas payé le crédit foncier : il y a eu une réclamation officielle adressée à mon oncle qui est devenu plus pourpre que sa robe. Quant à la combinaison d’hier, je n’ai pas eu besoin de crier misère : comme mes 505 f. se multiplient par trois à son égard, il la repousse. Je voudrais l’induire à faire un prêt collectif qui permit au cousin Cheron de racheter la part des mineurs. Quant à Georges, il croyait que le cahier des charges devait contenir attribution à chacun des cohéritiers respectivement de chacun des lots mis en vente. Voila les gens qui vont nous juger .

Je reviens chez moi coller et emballer pour Neuilly les plantes que j’ai empoisonnées à la quinzaine. Le voyage à Neuilly devient abusif, il fait un froid de loup.

Paris, le lundi 30 9e 1863
Etude, froid intense, rhume au début, je gèle tout le jour. Je reçois la visite de mon vieux camarade Gomont: il est tout bourrelé de projets matrimoniaux et me fait des confidences fort explicites. Il est dans les dernières incertitudes. Hélas, depuis combien suis-je aux premières. Un amour et une vocation, mon Dieu !

Paris le mardi 1er Xe 1863
Etude. Jamais je n’ai été mieux monté. Il m’arrive un amateur nommé Courapied, soigneux, zélé et intelligent. Je n’ai qu’à diriger et je forme des demandes à qui mon père ne change pas un mot. Vu le rhume, le froid et la saison je remplace Neuilly par un dîner chez la mère Amyot avec Couteau, Barrême, Corne, Gaultier et Camescasse. Je reviens le soir à l’étude.

Paris, le mercredi 2 Xe 1863
Gros rhume, pluie. Je vais à l’enterrement du père de mon ami Baudrier. Je passe toute la journée à l’étude et le soir j’y reçois des clients nommés Lamagnère qui m’exposent une histoire de supposition d’état à faire frémir. C’est du Capendu , résumait-il. S’il en sort un procès, il sera admirable.

Neuilly, le jeudi 3 décembre 1863
Suite du rhume, étude. Je prends un terrible coup de froid à une expertise. C’est aujourd’hui le jour de sortie d’Amélie : nous allons à Neuilly par un temps qui rend ce pèlerinage peu agréable.

Paris, le vendredi 4 décembre 1863
Etude. Le rhume qui va son train me force à la quitter le soir : je vais à la maison me coucher. Ma tante Elisa a été malade de son côté, elle a eu trois jours de fièvre, elle va mieux.

Neuilly, le samedi 5 décembre 1863
J’essaye en vain de rester à l’étude ce matin, j’ai une toux incessante et un enrouement absurde. Albert étant aussi enrhumé que moi, notre père nous envoie nous faire soigner à Neuilly où Henriette, toute joyeuse de son office, nous inonde de laits de poule, tisanes, etc. Je manque à Paris la seconde séance d’un dîner mensuel formé par Coulon pour recueillir les débris de nos amitiés de collège.

Neuilly, le dimanche 6 décembre 1863
Rhume et tisane. Je vais seulement à la messe. Albert se proclame guéri le soir et retourne à Paris ; pour moi mon enrouement a augmenté et mon père me conseille de rester demain encore.

Neuilly, le lundi 7 décembre 1863
Malgré tous les soins que je me prends de ma personne, l’enrouement augmente :j’arrive à un état presque complet d’aphonie. Ceci me préoccupe bien autrement que le rhume et le soir je reconnais avec mon père l’impossibilité de retourner demain à l’étude. Voila mes anciens ennuis revenus, j’en ai pour une quinzaine

Neuilly, le mardi 8 décembre 1863
C’est aujourd’hui une journée fort triste pour moi : vu l’absence de ma voix j’ai fait appeler le médecin de Neuilly Mr Becquet, homme d’excellentes manières, et me suis dévotement fait poser par Mme Mouillefarine un sinapisme sur la gorge ordonné par lui. Pas plus de voix. Je reste tout le jour dans ma chambre, m’ennuyant fort, rangeant mon herbier et lisant Grandisson . Le soir mon père vient : je cause avec lui et au bout de trois minutes la voix vient à me manquer, mais complètement, à peine puis-je chuchoter. J’ai quelque chose au larynx, est-ce une maladie, est-ce une faiblesse particulière ? L’un et l’autre sont inquiétants, plus de plaidoirie possible. Je me laisse aller à des idées qui sont loin d’être couleur de rose. Le rhume a diminué, presque disparu, ce qui ajoute à mon inquiétude.

Neuilly, le mercredi 9 décembre 1863
Etat toujours le même, fort perte de voix. Je me tiens enfermé et ennuyé de mon état. Je finis de ranger mon herbier : j’avais 1616 espèces exercice 1862, j’en ai 2520 exercice 1863.

Paris, le jeudi 10 décembre 1863
Je suis content, la voix est un peu revenue et le rhume aussi, d’où il suit que l’enrouement pourrait bien n’être qu’une conséquence du rhume. Toutefois je ne puis penser à reprendre ma vie active sans avoir vu le docteur Chanet. On s’en va aujourd’hui de Neuilly, c’est donc à Paris que je transporte mes pénates de malade. Une lettre arrive ce matin de mon père qui me fait engager à venir me faire soigner rue du Sentier, ce dont je m’excuse civilement : c’est à faire frémir, il ne peut s’habituer à lâcher sa proie et comme l’appartement est déjà exigu je présume qu’il se proposait de me coucher dans un casier.

C’est donc rue de la Chaussée d’Antin que je me rends. On y avait fait grand feu. Albert vient m’y voir avec l’agenda des causes où personne ne connaît rien : cela me flatterait si je n’étais excédé de l’étude. Mr Chanet que j’avais mandé s’empresse de venir voir le malade et renvoie assez loin mes espérances de vie active : il reviendra demain, il m’est interdit de bouger jusque là et je me fais apporter à dîner dans ma chambre. Cependant il me laisse une potion, potion homéopathique bien entendu, dont trois cuillères me mettent en nage et il l’avait prédit. O grande puissance de l’orviétan !

Paris, le vendredi 11 décembre 1863
Je m’ennuyais un peu à Neuilly avec Grandisson pour toute nourriture (cependant j’y ai lu Dante), une fois chez moi et condamné à y passer quelques jours sans inquiétude et sans souffrance je m’arrange une vie excellente. Lever tard, court repas pris sur un coin de ma table et puis lectures intéressantes que je n’ai pas le temps de faire depuis un an. Travaux : je remue mes paperasses, j’écris mes voyages d’Espagne et de Corse, je médite, je réfléchis, je vis enfin et suis le plus heureux des cloîtrés. Si mon père s’en doutait que de malédictions ! Mais Coulon m’entend à merveille.

Ceci me mène au chapitre des visites : Coulon est venu, Maurice Chaulin aussi, son frère est venu trois fois. Grosse affaire : il va peut-être se marier, c’est un abbé qui moyenne cela. Clérical, va ! comme me disait Beslay l’autre dimanche où je le quittais pour aller à la messe. Une famille très riche, 400.000 f. de dot. On n’exige pas de fortune mais on ne voudrait pas d’un avoué. Il suppose que c’est la famille Labbé. C’est incroyable le nombre de mariages riches déjà proposés à Georges par des gens tenant à la Conférence ou au patronage. Nous en causions : c’est, me dit-il, que je suis un heureux résumé de toutes les médiocrités. J’ai protesté mais c’est très profond en supprimant l’exagération à laquelle dans un sens ou dans l’autre on paie tribut en parlant de soi. En effet, sans profondeur autre que celle des principes, superficiel, léger, un peu paresseux, il réussit et charme en toutes choses. Ce sont les plus séduisants dehors, ils tiennent lieu de l’esprit et s’unissent à l’âme la plus tendre, la plus honnête et la plus ardente au bien. Il me représente le cavalier accompli des romans à poudre, Grandisson aux discours près.

Paris, le samedi 12 décembre 1863
Je mène la bonne vie claustrale qu’hier j’ai dessinée, relisant Colomba en même temps que j’écris mon voyage, lisant L’Histoire romaine à Rome de Mr Ampère, un ouvrage intéressant. C’est la critique historique poussée jusqu’à la conjecture, il arrive à créer sa légende à lui sur les débris de la légende admise, mais le paradoxe séduit. Je vois Coulon, mon frère Albert, Maurice Chaulin, mon père, Emile, sa sœur . Mon père m’envoie du vin vieux, Mme Chaulin des confitures, et je me recoquille dans ma chambre comme le plus joyeux limaçon du monde.

Paris, le dimanche 13 décembre 1863
Suite. Des visites : Tardieu, toute ma famille, mon père, Mme Mouillefarine, Georges et Henriette. Mon père m’apporte les journaux. C’est aujourd’hui l’élection de la 9ème circonscription et j’ai regret de n’y pouvoir pas aller. Le Constitutionnel vomit sur Pelletan d’immondes injures. Coulon qui arrive de la bataille m’apprend les petites infamies de l’administration : une circulaire signée de tous les maires de la circonscription dirigée contre Pelletan qu’on a affichée ce matin à l’heure où on n’y pouvait plus répondre. Lecture, le Journal d’Eugénie de Guérin, curieux, édifiant, ennuyeux. Mme Chaulin est assez gravement souffrante.

Paris, le lundi 14 décembre 1863
E finita la musica ! Le Dr Chanet qui vient à midi m’annonce que je suis guéri et que, sauf le soir, je puis dans la journée vaquer à mes affaires. Ce cathare est arrivé à guérison sans passer par la période « grasse », la sputation fréquente, d’où le docteur conclut que ma constitution s’est affermie. Je ne vais pas à l’encontre. Cependant je n’aime pas le retour de ce vieil ennemi qui n’avait pas paru depuis Cauterets. Peut-être serait-il bon de retourner me plonger dans ces eaux bienfaisantes. Actuellement je retourne à l’étude où sans vanité mon absence se faisait sentir. Je reviens dîner au coin du feu et j’y passe la soirée. Coulon tout enfiévré vient m’y apporter le résultat de l’élection de Pelletan. Près de six mille voix de majorité : voila le produit des turpitudes semi-officielles.

Paris, le mardi 15 Xe 1863
Etude comme hier de 10h à 4h. Dîner chez moi. La rougeole est chez ma tante Elisa. J’ai croisé Paul Denormandie qui en descendait et l’ai entraîné au coin de mon feu à me faire un cours de belle-mère, moitié se moquant de moi, moitié parlant sérieusement. Mon plan était d’avoir son opinion sur Mme Bonnet, tout en noyant cela dans son sujet. « Une belle-mère inhabitable, m’a-t-il dit, jalouse comme une louve.» Je n’y pense plus. Chaulin d’ailleurs n’en voulait pas.

Paris, le mercredi 16 Xe 1863
Etude de 10h à 4h. Mme Chaulin est malade, Chaulin ne se marie pas et entre maître clerc chez mon oncle. Thureau-Dangin est nommé 1er auditeur au Conseil d’Etat, le second est Goupy lauréat l’année après moi et de Sancy le 3ème. La liste comprend aussi de Joinville mais je n’y vois pas Lefebure. Ce Thureau sera ministre.

Paris, le jeudi 17 Xe 1863
Etude. Je dîne rue du Sentier et reviens chez moi de suite après.

Paris, le vendredi 18 Xe 1863
Etude. Je vais voir Mr Chanet à 5h et il me signe ma sortie d’hôpital : je reprends donc toutes mes fonctions et reste le soir à l’étude. Je vais voir Mme Chaulin qui est toujours au lit fort souffrante et la plus mauvaise malade du monde.

Paris, le samedi 19 Xe 1863
Etude. Palais. Albert et son cousin geignaient tous les matins à qui n’irait pas. Je dîne rue du Sentier et le soir je vais voir avec mon père un admirable mélodrame intitulé L’Aïeule. C’est très bien fait et réellement intéressant. Le dramatique en est grossier mais il existe et saisit le peuple. Quant à le raconter, je m’en garderai bien.

Grosse conversation hier avec Mme Mouillefarine. Albert lui donne du chagrin. Sa passion pour Melle Armengaud continue. Je n’en avais pas entendu parler depuis deux ans, il faut lui reconnaître au moins de la constance. Mais son incurable bêtise fait pis que jamais et la petite personne sotte et coquette au premier chef lui donne à ravir la réplique. Ce sont des jeux de pied sous la table, des signaux par la fenêtre dont on glose, dit Mme Mouillefarine. Assurément il est inqualifiable de faire de telles sottises dans la maison de sa sœur. Mme Mouillefarine ne veut plus donner à danser pour ne pas avoir à recevoir Melle Armengaud.

[Collée en marge une coupure de presse annonçant à la L’Ambigu L’Aïeule, drame en cinq actes et six tableaux avec la distribution]

Paris, le dimanche 20 9e 1863
Messe. A 9h je vais chez Tardieu à une séance de partage : il y a Bonnet et Damiens. Nous avons un paquet de Malbranche (Rouen), une de Brutelette (Albertville) et un troisième d’un nouveau correspondant de Narbonne, Mr Gaston Gaultier. Les deux premiers n’ont aucune valeur mais le troisième est énorme et d’une merveilleuse richesse : nous n’en pouvons voir que la moitié. Je vais à la Conférence. Guyot-Sionnet est depuis hier père d’un garçon. Je vais voir ma tante Adèle et rentre boire de la tisane car la toux recommence. A cinq heures petite visite chez mon père, visite à Mme Gretillat qui me reçoit fort bien et dîner chez Chaulin.

Paris, le lundi 21 9e 1863 (pour 21 X°)
Toux cette nuit, toux incessante dans la journée, je suis repris et à huit heures rentre me coucher.

Paris, le mardi 22 9e 1863 (pour 22 X°)
J’ai fortement toussé cette nuit et arrêté de me soigner à nouveau. Je me clos dans ma chambre et y fais mes deux repas. Chaulin installé depuis hier chez mon oncle comme maître-clerc m’y fait de fréquentes visites . Je fais venir mon docteur qui constate que je suis repris non de bronchite mais de trachéite. C’est toujours le catarrhe. Il me clôt au logis jusqu’à nouvel ordre et m’enjoint de mettre sur mes papiers une saison de Cauterets pour cette année, d’où il pourrait se faire que je mourusse sans voir Jérusalem.

Paris, le mercredi 23 Xe 1863
Journée de chambre. Visite de Coulon, de Chaulin et d’Edouard Darlu. Grâce à ma claustration (dont je commence à me lasser) je prends des idées sur deux questions dont je ne savais pas le mot : le Slesvig-Holstein et l’isthme de Suez, encore je dois cette dernière à la conversation de Coulon. Je regrette infiniment de ne pas m’être lié au collège avec Charles de Lesseps, charmant garçon et qui verra de près des choses intéressantes. Decrais vient de lire son discours à la conférence des avocats –Mr de Vatimesnil- avec un succès sans précédents .

Paris, le jeudi 24 Xe 1863
Visite du docteur, autorisation d’aller demain à la messe, visites fréquentes de Chaulin, visite fort aimable de mon cousin G. Picot. Il a aujourd’hui 25 ans, la première place de juge suppléant sera pour lui. Coulon vient le soir assez tard et nous philosophons sur mes chenets. Mêmes idées, jeunesse sans vocation et sans amour, repos parfaits de nos consciences, rien à nous reprocher, donc vie heureuse, toutefois regret des sensations enthousiasmes qui lui manquent. Mariage redouté par lui, désiré par moi. Toutefois je subordonne l’accomplissement de mes désirs à la réunion de tant de conditions que s’il les trouvait ses répugnances disparaîtraient. Sa brave femme de mère veut toujours le marier et vient en causer de longue haleine avec Mme Chaulin.

Paris, le vendredi 25 Xe 1863
Gustave et Léon Renault viennent me voir ; ce dernier m’apprend son mariage, il épouse Melle Aubry fille d’une amie de sa mère à la grande satisfaction des deux familles. Il y a loin de là aux amours passionnées de Dresde. Il sera fort heureux en ménage comme partout ailleurs. Il a eu encore un grand succès de plaidoirie récemment et Mr de Vienne est venu lui serrer la main à l’audience. Chose merveilleuse son talent est mûr et je fais rire en disant qu’il est de mon age. Je vais à la messe, après visite à Mme Chaulin qui est en pleine convalescence. J’y trouve Mme Grétillat, elle est agaçante au dernier degré, affectée, coquette, plaisantant bêtement. Encore une qui veut me marier, et à une demoiselle Chernoavitz. Chez moi je vois mon père qui le soir me ramène Henriette et Mme Mouillefarine. Il a à peu près perdu l’affaire Tremplier et en est fort sombre. Cette affaire avait été pour lui un travail surhumain.

Paris, le samedi 26 Xe 1863
Visite du docteur, il m’autorise à reprendre mes occupations. Etude. Le soir je vais me confesser.

Paris, le dimanche 27 Xe 1863
Communion. Je vais voir Decrais à qui je devais des félicitations : il me retient à déjeuner au coin de son feu. Visite à Mme Chaulin. Travail, repos et méditation à la maison. Visite à Delastre. Je dîne chez Mr Gomont avec mon camarade Maurice, Tremblaire et Gaultier-Passerat, avocat cousin de la famille. Réception très amicale avec un degré de familiarité et d’intimité qui a été long à venir. Aucune cérémonie, soirée très agréable. Mon pauvre ami Gomont me conte de nouveau ses ennuis. Outre ses incertitudes matrimoniales il a de gros ennuis sur sa profession. Son chef de service l’a pris en grippe et lui donne des notes détestables, il est à présent en retard sur toute sa promotion. Il n’a pas besoin de sa place pour vivre mais donnera-t-il sa démission ? Recommencera-t-il une carrière à 25 ans ? Toutes questions dont je ne puis lui donner la solution, mais qui par un retour sur moi-même m’ôteraient tout regret de n’avoir pas embrassé la même carrière si jamais j’en avais pu concevoir.

Paris, le lundi 28 Xe 1863
Etude. Mon père m’y fait la vie dure, non qu’il se plaigne de moi, je possède à présent la manière de travailler avec lui et c’est mon absence qui le désoriente, mais ce qui m’ennuie si fort ce sont ses façons chagrines et violentes, ses reproches à tous et à chacun, notamment à Albert, cet atmosphère d’emportement et de cris dont il m’entoure. Je ne veux pas me lasser de confier à mon journal l’impression de fatigue et de malaise qui m’envahit, cela sera bon à relire. Après l’étude je vais à La Bruyère, je n’y connaissais plus personne. Le vice-président Mr Loubers qui tenait aujourd’hui le fauteuil montre de l’esprit. Il y a une spirituelle boutade de Rousselier qui a fait de grands progrès. Le sujet de la discussion était La Sorcière de Michelet.

J’ai eu à l’étude la visite de Tellier, l’ancien Micropris de Champagne. Fixé à Roubaix il fait 0 Paris un passage qui va être l’occasion d’un repas de corps.

Paris, le mardi 29 Xe 1863
Etude. Je vais voir Mme Chaulin qui s’est remise au lit. Je vais au Palais où la question de l’isthme de Suez est partout. Je corresponds avec Tardieu, nous collaborons une chanson. Le soir je prends le chemin de la Conférence Tronchet. Je croise Coulon et Dupray qui en revenaient fort égayés : orateurs inscrits, ils se sont trouvés pour tout auditoire un nouveau venu ému et demandant Lacoin qui devait le présenter. Ils ont joué la question à l’écarté.

Paris, le mercredi 30 Xe 1863
Etude. Je la quitte à cinq heures. Le dîner des Champagne à lieu au Palais-Royal dans des conditions modestes : c’était à 3f.5, mais le vin réclamé par les altérés de la bande fait monter la dépense à 6 f. Etaient présents Tardieu, Tellier, Bonnet, Gaudefroy, Perard, Damiens et Lalleux. On est fort gai et notre chanson à nous deux Tardieu obtient un succès convenable. C’était une revue de Champagne, sur l’air de « Trou la la, tout va bien, tout s’en va ». Après dîner on va au café. Tardieu qui comme toujours a la tête innocemment montée m’entraîne au grand air. Nous allons à l’amphithéâtre des Français entendre les derniers actes de Jean Baudry. Je trouve la pièce fort belle. Tardieu se refuse à la prendre au sérieux et fait des folies à nous faire mettre dehors. Après nous allons chez Maugin.

Paris, le jeudi 31 Xe 1863
Etude. Georges et Amélie sortent aujourd’hui. Après dîner je rentre chez moi, refusant le spectacle par mesure de santé. Pour ma récompense je reçois la visite de Duvergier de Hauranne qui reste chez moi assez tard. Il est charmant, son amitié un peu féminine a des formes caressantes. Il fait sienne avec la meilleure foi du monde les idées qu’on lui inculque au logis. Ce soir il posait la prose et la raison. Il tombait mal, j’avais pris le dernier volume de Lafenestre et d’ailleurs la date me rendait rêveur. Il parait que son frère qui a des sens froids et des passions brûlantes (probablement impuissant) s’était pris ces vacances d’une femme mariée et leur a fait du chagrin. Et Emmanuel de dire que notre éducation et notre milieu nous mettait trop dans l’idéal, qu’il fallait rechercher les réalités. Oh, innocent ! que je te voudrais clerc d’avoué, moi la réalité m’envahit et m’entoure et je cherche l’idéal qui fuit devant moi. Oh année qui viens, inconnue qui nais, est-ce toi qui doit m’apporter l’idéal, l’amour, la vie du cœur ? Je veux espérer en elle. Pourquoi, me disait Emmanuel, ne prendrais-tu pas une grisette, il y en a de très gentilles. Que la scélératesse est bonne sur ces lèvres là.

Le ton dont il parlait, je ne puis le redire.
1864

Paris, le 1er janvier 1864, vendredi
C’est avec bien de l’émotion que je monte ce matin chez ma tante. Quels vœux puis-je offrit à cette pauvre abandonnée ? Quel avenir lui présenter ? Elle est toute au passé et je n’essaye pas de l’en faire sortir en parlant avec elle et partageant sa douleur autant que je le puis.

Défilé des étrennes : domestiques, portier, je passe en plein dans la classe de ceux qui donnent . Chez mon père, déjeuner traditionnel. Je me gorge des bonbons d’Henriette. Je vais voir ma tante Emilie et m’en tient là. Le jour de l’an a cette année tous ses charmes : le froid, la boue et une neige serrée. Mon récent cathare me devant servir d’excuse, je me borne à aller prendre des nouvelles de Mme Chaulin et reviens me chauffer les pieds. Je passe une heure avec ma tante. A cinq heures le temps s’étant adouci je vais voir Mme Coulon. La meilleure femme du monde : nous avons joliment ri de ses intentions matrimoniales et tante Adèle dit avoir toujours vu ces plans là chez les vieilles femmes malheureuses en ménage. Au moins la mère Coulon y met-elle de la bonhomie et de la gaieté.

Puis, pour clore, je fais la plus grande gaucherie du monde. Mon père de toute mémoire dîne au jour de l’an chez Mme Petit la mère. Cette année j’avais le choix de les y suivre ou de dîner au restaurant. L’un et l’autre parti m’ennuyant très fort j’ai été induit par Mme Mouillefarine à prendre le premier. Or il se trouve que Mme Petit ne m’avait pas invité, que je dérange son service et ses cartes. Mon père me donne ces détails au moment où je faisais mon entrée. Jamais je n’ai été mieux vexé. J’ai été sauvé par Mr Charles Petit et sa femme qui m’ont reçu à cris de joie. Mme Petit jeune, mise à côté de moi à table, m’a donné tant de détails sur ses enfants, tant ouvert son cœur, tant dit de choses aimables que n’était l’age de sa fille c’était à la demander en mariage au dessert. Je voudrais bien faire quelque chose pour être agréable à ces braves gens là et le soir je fais danser intrépidement les petites filles. Il y avait un quadrille, mes sœurs comprises, toute la dynastie des Levillain, etc . Ernest Levillain réussit à peu de choses, il n’a comme dit Craniose de Toppfer que la bosse du sot moineau.

Paris, le 2 janvier 1864. Samedi.
Etude, que le lendemain de jour de l’an rend assez décousue. Dîner de camarades. La société d’amis -qui a son origine dans « les cinq » du Lycée Bonaparte- qui s’est formée aux « samedis de Coulon » et après a formé le cercle auquel je suis demeuré étranger, est aujourd’hui un peu dispersée par suite de la suppression du cercle. Coulon a eu la très bonne idée d’installer un dîner pour les premiers samedis de chaque mois. Il y en a déjà eu deux. Ce soir nous étions douze : Brunet, David, de Lesseps, Michel, Coulon, Lechevallier, Herbette, Fontane, Fortin, Lapema, Petit et moi. Les deux derniers, acquis du cercle, me sont inconnus. Cela a été très gai, de bonne camaraderie, un peu bruyant. Fontane a eu beaucoup d’esprit. C’était chez Grossetête, passage de l’Opéra, et très bon pour dix francs. Brunet s’est un peu grisé. Après nous sommes allé chez Coulon. On s’est mis d’arrache-pied à faire du cancan, en rhétorique nous n’eussions pas mieux fait. Je les ai laissé à minuit, très en train de continuer. Brunet venait d’arriver en femme mais on ne s’y était pas trompé longtemps. David vient d’être enfin reçu à son nème examen. Brunet est nommé interne. Dans le jour visite chez Mme Walker. Je vais voir aussi Mme Chaulin qui ne va pas mieux.

Paris, le dimanche 3 janvier 1864
Voila un événement : je m’étais couché fort sain, ou me croyant tel, je me réveille bellement à onze heures du matin. Plus de conférence possible, je vais à la messe et fait des visites, ma tante Adèle, madame Gretillat, mon oncle Charles, Mr Dubois, Mr Michel, Mme David . J’ai le bonheur de ne trouver personne à peu près. Dîner rue du Sentier.

Paris, le lundi 4 janvier 1864
Etude, froid intense, conférence Labruyère fort ennuyeuse, divertie seulement par les excentricités de Revillout, avocat médecin, personnage original.

Paris, le mardi cinq janvier 1864
Mon père plaide ce matin au tribunal une exception d’incompétence fort délicate. Il n’avait pour étudier l’affaire que les notes que je lui avais faites hier soir. Il gagne en battant Nicolet et il reçoit beaucoup de compliments. Il y est d’ordinaire insensible mais cette fois il en est fort heureux en raison de la part que j’avais à son travail, et même pour moi ce succès oratoire, bien qu’obtenu par personne interposée, est un événement agréable et qui rompt la monotonie de l’existence. Ce n’est qu’une ombre, mais si ç’allait être shadow of comings events . Le soir nous dînons en famille chez Mr Charles Petit. Je suis invité cette fois et m’en targue. Il a un peu pour nous mis dans ses convives mon digne et respectable ami l’abbé Lheureux, aujourd’hui curé de Brunoy où Mr Petit passe l’été. Il le met à côté de moi à table, de sorte que la soirée est charmante pour moi. Le dîner est très gai et cordial comme nos hôtes. Ce qui est plus drôle, on y parle des Champagnes : le nom en est passé de Schoenefeld à Cosson et ce dernier est le frère de Mme Petit. Aussi me met-on sur la sellette pour révéler les secrets de l’association. Le soir il vient des petites demoiselles, les mêmes que vendredi et nous nous livrons aux mêmes innocents plaisirs. J’en suis cependant un peu distrait par la conversation de Lejoindre et de Roche qui viennent le soir et qui forment avec moi la saint trèfle des maîtres clercs chers à Mr Petit. Nous nous en allons vers minuit par un froid intense. Ce temps qui me brûle les lèvres et le nez m’est horriblement désagréable.

J’ai omis de dire qu’hier j’ai été voir Ripault dans son nouveau ménage. Sa petite femme est toute gentille et m’a reçu d’un air de bonne humeur parfaite. Quant à lui c’est le plus heureux mari du monde et le plus convaincu.

Paris, le mercredi 6 janvier 1864
Continuation des grands froids, je ne sors pas de l’étude. Je dîne le soir chez Mme Coulon qui me fait faire une chair de chanoine. Son fils et moi nous prenons après dîner à nous rappeler avec bonheur notre vieux temps et notamment les grands débats avec Mr Chaulin, et je prévois le bonheur que dans notre vieillesse nous donnera mon journal, si nous l’atteignons. J’ai un peu de peine à secouer ces bonnes réminiscences pour aller à l’étude le soir.

Paris, le jeudi 7 janvier 1864
Palais. André est fort malade, il a une angine couenneuse. La pauvre Elisa n’est pas au bout de ses chagrins. Le soir l’enfant est un peu mieux. Je dors en laissant danser Rivolet chez qui j’aurais pu aller. Ce n’est pas que j’aie cet hiver des invitations à n’en savoir que faire, les Tetu sont en deuil, Mr Javal a marié sa fille. Justement cette année je me proposais de voir le monde. Mais chez Rivolet on s’ennuie à périr et puis j’ai trouvé sur mon bureau une invitation fort attardée mais à laquelle je tenais beaucoup.

Paris, le vendredi 8 janvier 1864
L’état du petit malade est stationnaire, il n’a pas de fièvre et l’on ne s’inquiéterait pas sans le caractère insidieux de sa maladie. Je dîne chez Mme Chaulin, elle est tout à fait bien, elle dîne à table et nous tirons les rois fort gaiement. On déballe pour Georges un très beau costume de chef annamite que lui envoie un cousin à lui, officier dans la flotte. Je vais à l’étude où mon père pris ce soir d’un accès d’inquiétude me retient un peu plus tard que de raison à scruter des procédures.

Je rentre et m’habille solemnellement : ce bal où j’ai été invité est une affaire. C’est chez Mme Gillotin. J’y dois rencontrer la famille Gratiot chez qui je ne crois pas pouvoir aller et savoir la raison de ma disgrâce. Je fais mon entrée et ne vois pas Georges. J’échange avec sa mère des saluts et quelques mots très froids et j’invite à danser Melle Alice. En deux mots dits en dansant, si naturels, si gentils, elle a brisé la glace et j’interromps la polka pour me jeter quasi dans les bras de sa mère, n’étaient les convenances du temps et du lieu. Georges n’a pas reçu de lettres de moi , il est malade, il me demande à grands cris. Puis la polka finie c’est une longue conversation avec Mme Gratiot, reprise à plusieurs fois dans le cours de la soirée où elle me montre une amabilité, une simplicité et j’oserais presque dire une affection charmante, m’excusant les procédés négligents de son fils et les reprochant. Si bien que venu tout raide j’ai le cœur tout fondu. Ce fut des séries de bonnes scènes que j’allais raconter à Marie Delacourtie qui était aussi au bal.

Je me reportai à l’an dernier où j’avais ici des crampes au cœur. Marie est toujours aimable et intelligente mais plus du tout jolie. Mes yeux lui avaient je crois prêté toute cette beauté. Ses traits ont grossi et sa famille a rougi. Melle Alice est charmante plus que jamais.

Je connaissais peu de monde à ce bal. J’ai peu dansé et je suis resté tard, attendant une polka que j’avais eu la sottise de demander. Cette oisiveté aurait été peu de chose si elle ne s’était transformée en une profonde et amoureuse mélancolie. Après lui avoir parlé cinq minutes et sans plus presque la regarder je tombe sous le charme de Melle Alice et je reste des heures entendant la musique et songeant à elle, mortellement triste. Peut-être faut-il rire de ce sentiment subit mais je n’ose l’affirmer, n’ayant jamais ressenti rien de pareil. Je rentre assez tard chez moi, insensé, pleurant presque, tout dans une idée et brûlé de passion autant qu’il semble du moins à ce pauvre vieux cœur qui n’a jamais servi.

Paris, le samedi 9 janvier 1864
Je vais à l’étude puis au Palais, traînant une amère tristesse. C’est en ce sentiment que se résument les impressions diverses, confuses, mal définies qui m’agitent. Quel est ce sentiment imprévu ? J’ai vu cent fois Melle Gratiot, elle n’était hier ni plus gracieuse ni plus jolie, cent fois je me suis donné d’excellentes raisons de ne pas l’épouser : son père est un pédant malveillant, sa mère une bonne femme assez sotte, pas de religion dans l’éducation. Je l’ai écrit ici non pas une mais dix fois, et aujourd’hui voila que ces raisons se présentent en vain à mon esprit et ne peuvent en effacer cette idée tyrannique et nouvelle. Quelle folie est-ce là ? Ou bien est-ce au contraire l’appel de l’idéal, l’apparition de l’amour que j’appelais il n’y a pas huit jours ? Une autre heure me sera-t-elle donnée si je repousse celle-la ?

Je ne me connais plus, je ne me contiens plus et en tout détestant la lutte je me plonge l’esprit dans l’engourdissement et la langueur. Je vais voir Gratiot, comme on peut penser, sitôt que je m’échappe du Palais. Je n’y vois pas sa sœur mais seulement sa mère qui me renouvelle toutes ses cordialités d’hier. Avec Georges je sabre les questions de récrimination mutuelle et nous en venons à faire le point sur les derniers six mois. Le pauvre garçon aujourd’hui ingénieur aux usine d’Essonne s’est blessé le genou contre une machine et a une hydarthrose, ce qui me parait assez cousin germain d’un épanchement de synovie et par suite doit être long.

Le soir je vais avec Albert entendre Faust au Théâtre Lyrique. La disposition nerveuse où j’étais m’a fait de cet opéra une source d’émotion profonde et au chœur religieux de la kermesse j’ai cru fondre en larmes. L’opéra est d’ailleurs mal chanté, sauf par Mme Miolan.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre Lyrique Impéria Faust opéra de Barbier, Carré et Gounod, avec la distribution. Madame Miolan-C. joue Marguerite]

Paris, le dimanche 10 janvier 1864
Conférence, visite de pauvres, messe. Je me rends invinciblement 3 rue Nicolas Flanel. Mes idées dont j’ai hier donné un exposé complet m’emplissent encore l’âme et y absorbent toute autre activité. Je passe deux heures avec Gratiot sans autre plan arrêté que d’être près du frère de sa sœur et dans sa maison. Je ne la vois pas plus qu’hier, mais seulement ses parents et un moment. Mr Gratiot le père est fort pincé. Ou je me trompe fort, ou je ne plais guères à ce petit monsieur. Je fais une visite à Mme Gomont. Dîner chez mon père. Je n’ai pas le courage dans l’état incertain où est mon esprit d’aller m’asseoir au coin solitaire de mon foyer et je vais cherchant les distractions qui sont le plus sous ma main, d’abord chez Mme Coulon puis chez Mme Chaulin. Cette dernière était chez Mme Gretillat et je vais l’y rejoindre. La curieuse soirée. On l’a passé à dire des horreurs, des choses que je rougirais d’écrire et que le lendemain matin j’étais presque embarrassé d’avoir dites. Pour ce soir heureusement je m’étais mis derrière Mr Chaulin, emboîtant son pas de fort loin. Mais la mélancolie est restée sur le carreau.

André est toujours dans le même état. C’est je pense un bon signe que cette situation stationnaire. La pauvre mère, cependant habituée aux douleurs, n’en parait pas inquiète.

Le petit Guyot-Sionnest porte ce même nom d’André.

Paris, le lundi 11 janvier 1864
Triste chose à dire : moi qui ai la pensée de ma grand-mère sans cesse présente j’allais oublier cet anniversaire et je partais pour l’étude quand mon oncle m’a rappelé. Nous allons à la messe. Cette date revient bien cependant pour m’exciter à demander conseil à l’esprit de ma mère, à l’avoir présent dans mes méditations et mes rêveries et à juger d’après elle. Mes derniers désirs peuvent-ils se soutenir devant elle ? Je crains que non mais je ne suis pas encore assez froid pour l’examiner. Tout le jour je m’exerce à vivre avec ma mère et vais prier pour elle. Le soir après une étude nauséabonde je vais à Labruyère. Duvergier de Hauranne jeune y fait sur L’Histoire du Consulat et de l’Empire de Mr Thiers un beau discours de début et qui promet un orateur. Puis pour s’élever immédiatement à de bien autres sphères nous avons des nouvelles de la grande harangue prononcée par Mr Thiers à la Chambre aujourd’hui. Je vais passer une heure dans le café voisin avec Decrais, Emmanuel Duvergier et notre poète Lafenestre dans une conversation intéressante.

Paris, le mardi 12 janvier 1864
Etude, Palais. Je fais une longue visite à Gratiot. Sa mère vient dans sa chambre et nous causons gaiement du temps passé comme de vieux amis. Mme Gratiot est la meilleure femme du monde, toute simple, toute gaie, très aimante et dont je ferais je crois la belle-mère que je voudrais. Mais, en supposant que nous nous fussions mis d’accord, que de choses j’aurais à modifier dans l’éducation qu’elle a donné à sa fille. Grosse tâche, j’y songerai mûrement. Le soir après l’étude je vais chez Mme Dupré : c’est la maîtresse de français de ma sœur, une charmante personne. Henriette et Mme Mouillefarine y sont déjà mais on s’y ennuie à périr. J’y fais mes adieux à un charmant jeune créole son cousin avec qui Albert s’était lié, nommé Emmanuel Léger. Il retourne à la Guadeloupe.

Paris, le mercredi 13 janvier 1864
Etude matin et soir. Je travaille et me calme l’esprit.

Paris, le jeudi 14 janvier 1864
André, mon jeune cousin, va beaucoup mieux. Etude, Palais, je vais voir Gratiot. Le soir nous avons à dîner Delton, Prieur et le cousin Chéron, réunis pour goûter d’un certain pâté truffé envoyé par un client du Périgord et qui se trouve immangeable. Le soir Albert et moi allons au bal de l’Hôtel de Ville, moi sous un faux nom comme l’an dernier. J’avais juré que cela ne m’arriverait plus et puis, le billet offert par Albert, je n’ai pas dit non cinq minutes. Ces bals sont superbes et je m’y amuse beaucoup. On y rencontre cent personnes de connaissance et puis, si pauvre danseur que je sois, je ne résiste pas à l’entraînement de l’orchestre de Strauss. Je suis tout heureux de trouver là Melle Delabalme, gracieuse personne que je fais danser. Il y a aussi Melle Dubois avec qui au temps jadis nous avons pris des leçons du père Elie. Mr Boucher me joue le mauvais tour de me faire inviter Melle Lozoirel, la fille d’un de ses amis, une tour, un colosse à montrer aux foires. Cependant son neveu Maurice Chaulin, négligeant la danse, accomplit au buffet des exploits qu’on peut bien dire mais non pas imiter, et il compte à mesure. Nous revenons tout trois à deux heures.

Paris, le vendredi 15 janvier 1864
Etude. Dîner chez ma tante Elisa et le soir sommeil facile.

Paris, le samedi 16 janvier 1864
Etude, palais, visite à mon malade Gratiot. Je dîne chez Mme Chaulin et vais au spectacle avec Maurice. L’an dernier à cette époque mes samedis étaient consacrés au monde mais par une série de circonstances je n’ai pas une invitation cette année où j’en aurais accepté volontiers. Nous allons au Palais Royal : on y rit, mais non pas irrésistiblement comme dans certains jours. Toutefois soirée assez gaie. J’entends chanter cette fameuse chanson du Brésilien qui, inaugurée à Neuilly, a résonné sous les laricios. Geoffroy est très amusant dans deux pièces.
[Collée en marge, coupure de presse avec le programme du Palais Royal : Un ténor pour tout faire, de Varin , Delaporte et Robillard, Les trois chapeaux de femme de Siraudin et Lafarge, La commode de Victorine de Labiche et Martin, Pifferard de Duru et Chivet, Le Brésilien de Meilhac et Halévy. Geoffroy joue dans les deuxième et troisième pièces]

Paris, le dimanche 17 janvier 1864
Conférence, messe. Je déjeune avec de Lapparent qui,sorti le premier de l’Ecole des Mines, est selon l’usage secrétaire pour un an du conseil des Mines : assez bonnes nouvelles de nos amis communs. Colin se marie, Sadi Carnot va être père, nous sommes une génération conjugale, et ceci m’amène à parler du mariage de Renault. Il parait, m’a dit Decrais qui en est tout chagrin, que sa future a plus de trente ans, qu’elle est laide, désagréable, sans fortune d’ailleurs. C’est à n’y rien comprendre. Renault avec son talent si mûr et sa tête si excellente a l’esprit le plus passionné qui se trouve. Il connaît depuis son enfance Melle Aubry, il s’en est épris d’une autre à son nez -Melle de Jong- et a fait les mêmes folies. Celle-ci parait être sérieuse.

Il pleut, je rentre chez moi assez mélancolique. J’ai chez mon oncle Charles un rendez-vous d’affaire auquel prennent part mon père, mon cousin Cheron et mon oncle Albert, rendez-vous très nécessaire et qui cependant offense mon oncle Albert, l’homme du silence. Il m’en veut fort de l’avoir suscité et nos affaires réglées nous pourrions bien rester brouillés. J’en suis tout consolé d’avance, peut-être serait-il au mieux de mes intérêts que nous brouillassions de suite. Voici la matière du rendez-vous : la succession de mon grand-père Picot se comporte de dix mille mètres de terrains à Passy en deux tenants et d’une maison avenue Frochot. Nous allons sortir de l’indivision, chacun de nous rachetant un neuvième des terrains s’ils se vendent au dessous de 80 f. le mètre. Ce prix est exagéré, mais mes oncles n’y entendent pas raison. La difficulté est la part des mineurs, mon oncle Albert déjà chargé de dettes veut la racheter et leur en payer l’intérêt : c’est insensé. On a jeté les bases de tout cela, sauf à y revenir. Le jugement ordonnant la vente va passer.

Je dîne chez ma tante Emilie.

J’étais fort triste aujourd’hui et voici ce que j’écrivais, donnant la meilleure forme que j’aie pu trouver à une idée nullement cherchée et qui me parait vraie.

Pour certains d’entre nous sevrés trop tôt de la famille et d’ailleurs timides aux plaisirs la jeunesse ressemble à ces grands passages des Alpes que nul n’accomplit sans émotion. Derrière lui le voyageur laisse l’étroite et riante vallée, le chalet enfoui dans la verdure, les bonnes gens qui lui montraient la route et les grandes vaches noires qui s’arrêtaient à le voir passer. Devant lui va s’ouvrir la plaine, sa poitrine appelle des parfums nouveaux et des brises attiédies, là-bas les vignes pendent aux arbres, les figuiers ploient leurs branches et l’Italie en fleur lui tend ses bras.

S’avançant ainsi entre le regret et l’espérance, tout entier aux horizons que lui livrent ses yeux ou que lui retrace sa mémoire, il oublie qu’il est las, qu’il est seul, que la route est rude, qu’il fait de la neige et du vent. Que de tristesses cependant s’il y voulait songer ! Pas un bruit de vie sur ces âpres sommets, pas une voix qui l’encourage, pas un foyer qui lui soit ouvert. Mais il ne faut pas qu’il songe à cela. C’en est fait de lui s’il se décourage, s’il s’arrête un instant il n’ira pas plus loin. Il faut qu’il vive dans l’avenir ou qu’il succombe aux rigueurs du présent.

Et chose étrange pour nous qui faisons ce dur passage, c’est lui qu’avant toute chose nous voyons regretter par les voyageurs dont la course est finie. La vingt-cinquième année qui nous semble un calice amer apparaît dans leurs récits comme un banquet regretté. Ont-ils vécu autrement que nous et notre sévérité est-elle folie ? N’est-ce pas plutôt qu’ayant aujourd’hui tout ce qu’ils espéraient alors, ils manquent seulement de la faculté d’espérer ? Cette faculté n’est-elle pas le seul vrai bien d’ici-bas ? S’il en est ainsi nous avons raison car nos espérances sont infinies comme notre nature.

En me relisant je sens un peu la tirade, mais en écrivant je n’y songeais guères et me faisais triste de bonne foi.

Et puis, pour achever s’il se peut la descente du col, j’ai pris un grand parti. J’ai chargé mon père de me savoir la dot de Melle Alice. Non que j’aie répondu à toutes les objections que ce plan soulève, mais c’est que je m’aperçois à ma grande surprise que pour la première fois je manque de sang-froid pour les discuter avec moi-même, et alors pour rompre la discussion je commence par la plus grosse, non, par la plus invincible, celle de l’argent. Ou je me trompe fort, ou elle n’a rien. Ce point éclairci me dispensera d’examiner les autres et je reconquerrai ma tranquillité en ce moment compromise.
Alice- Isabelle- Louise
???

Paris, le lundi 18 janvier 1864
Etude. Le soir je vais à La Bruyère. La discussion continue sur Mr Thiers et est fort intéressante. Quand je suis arrivé Serout parlait depuis une heure déjà au milieu des rires et des huées. C’est un héros de ridicule. Mais nous avons eu un discours de Desjardins, l’un des meilleurs que je lui aie entendu faire au point de vue de la forme. La sienne ce soir a été exquise.

Paris, le mardi 19 janvier 1864
Etude et palais, et le soir un vrai calvaire, nous avons le dîner de famille. C’est toujours à périr d’ennui, mais aux familles Levillain et Petit on avait joint Mr et Mme Adrien Hallays et les demoiselles Lubin, et le soir on danse. Je n’avais trouvé que Tardieu et Chaulin d’assez dévoués pour partager ce calice. Albert avait quelques amis aussi. Il a été impossible de dégager de la situation une gaieté quelconque, les demoiselles Lubin dansant en profil, en retour d’équerre. Qui en avait une fois goûté ni revenait plus. Quant à ma pauvre Henriette … c’est pour elle que je me suis dévoué à cette tâche ingrate de danseur tandis que ce niais d’Albert faisait le whist avec ses amis. Il suffit de voir la pauvre enfant pour être convaincu que les plaisirs de la jeunesse ne sont pas pour elle et cette soirée qui était pour nous une corvée était pour elle un amusement unique. Aussi j’ai fait de mon mieux pour qu’elle ne s’ennuyât pas et mes amis m’y ont aidé. Cela a fini à minuit : amphytrion honteux et repentant je voulais faire souper Tardieu et Chaulin qui ont refusé.

Paris, le mercredi 20 janvier 1864
Etude. Je vais rue Duguay-Trouin à l’enterrement d’un Mr Desnoyers, oncle de Paul Bonnet. Je trouve celui-ci à la cérémonie, il était arrivé cette nuit de Tonnerre. Je vais voir ma tante Adèle dont la santé semble s’améliorer chaque jour et qui met dans son accueil toute l’affection possible, tout le plaisir du monde à me voir sans jamais un mot de reproche pour mes longues absences. Je vais aussi voir Mme Bonie qui veut que nous allions faire un pèlerinage à La Falaise en tête à tête pour y retrouver nos vieux souvenirs d’enfance et de jeunesse. Ma sœur Henriette dans ses ébats d’hier a pris un violent mal de gorge et garde le lit. Sa cousine Amélie vient la voir et je reconduis celle-ci le soir rue des Francs-Bourgeois, ce qui m’y vaut, ou à peu près, ma visite faite.

Paris, le jeudi 21 janvier 1864
Etude. Palais où je passe tout le jour, étude le soir. Albert ne fait rien et se barbouille fort avec mon père.

Paris, le vendredi 22 janvier 1864
Henriette est toujours au lit fort enrouée. Palais encore. J’y retourne pour le référé Feuilloys c/ La Compagnie Immobilière. J’en ai parlé. Les deux jambes étrières de l’hôtel Pereire vont sauter, c’est très moral. Ils n’ont pas résisté au référé. Le rapport de Demetz ne laissait pas de place à la résistance. Le soir je vais voir Paul Bonnet, suivant l’habitude il me reçoit au salon. Décidément Melle Cécile est affreuse, où donc avais-je l’esprit et où donc l’ai-je à présent ? Ce n’est pas qu’elle me reçoive avec de petits airs amicaux et des révérences toutes joyeuses, mais elle est trop laide en réalité. Visite à Gratiot ce matin.

Paris, le samedi 23 janvier 1864
Je cours tout le matin dans des rendez-vous et déjeune au Quartier Latin dans le café Souflet où nous faisions au temps jadis de beaux tournois de plaisanterie avec Emile, Renault, Gaultier. J’y retrouve le garçon qui nous servait et qui se ressent encore des paradoxes de Gaultier. Mais j’y trouve aussi Mr Jean de la Rocca qui m’apprend la mort du digne Mr Multedo son oncle, ce bon vieillard qui m’avait si bien accueilli aux bains de Guagno. Etude. Le soir rien à faire, pas un bal, pas un spectacle monté, cet hiver est triste à pleurer. Je vais tout seul au Gymnase voir Montjoye. C’est une pièce d’Octave Feuillet qui a en ce moment un grand succès. On pourrait faire des critiques de l’œuvre. Le principal caractère ne se soutient pas et finit au 5ème acte en héros de Berquin, mais le spectacle est charmant, le jeu des acteurs supérieurs, de Lafont surtout que je n’ai jamais vu aussi complet et le quatrième acte est à fondre en larme. Il y avait Lacaille et sa jeune femme qui est réduite à rien.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Gymnase Montjoye, comédie d’Octave Feuillet, avec la distribution. Lafont joue Raoul Montjoie.]

Paris, le dimanche 24 janvier 1864
Conférence, j’y vois Paul Bonnet. Messe, visite de pauvre. Je rentre chez moi manquant une distribution de plantes qui a lieu chez Bonnet et laissant par suite ma besogne à faire à mes copins , mais ce Bonnet est par trop ennuyeux. Je dîne chez Mme Walker. La bonne réception, il y avait Talandier et de Lapparent, le fils de Plocque qui est lourd et ennuyeux et un bon petit curé précepteur dans la famille de Mas et que nous avons vu à La Rochette. Mes camarades et moi nous avons ri de tout notre cœur, nous taquinant comme en rhétorique et Mr Walker était tout ravi de nous voir rire. Je ne sais rien de meilleur que ces braves gens là.

Paris, le lundi 25 janvier 1864
Etude. Henriette va mieux et commence à se lever. Labruyère le soir : il y a le début assez remarquable d’un jeune confrère, nommé je crois Borulle et puis un discours de Renault un peu négligé mais dont l’exorde était admirable. Il parle un langage d’une étonnante beauté et qu’on admirerait partout. Nous allons causer au café d’Orsay avec lui, Decrais, Duvergier, Lafenestre, etc. Ce dernier nous parle de quelques jeunes poètes contemporains et entre autres d’Albert Glatigny. Il nous en récite quelques parodies d’un comique achevé dans le goût des Odelettes de Banville et nous dit des traits de lui qui transportent dans la réalité les histoires de Murger, ses aventures comme comédien de campagne, un voyage à pied fait de Bruxelles à Paris en surcot moyen age, etc.

Paris, le mardi 26 janvier 1864
Etude. Palais. Gratiot un peu mieux portant est reparti pour Essonnes et me voila tout morose, je m’étais fait à y aller fumer un cigare en sortant du Palais et je rêvais creux au retour. Mon père ne fait rien pour m’avoir le fameux renseignement et en dépit de moi j’y pense plus que je ne voudrais. Etude le soir.

Paris, le mercredi 27 janvier 1864
Etude. Mon père pour la première fois depuis cinq ans qu’il est suppléant a à faire acte de juge de paix au 17ème arrondissement. Il tient l’audience et malgré mon vif désir de le voir faire je suis obligé d’aller aux criées. Il revient de là fatigué mais amusé quoi qu’il en ait. Il a grand désir d’être nommé juge de paix en quittant sa charge. En quittant l’étude à 9h ½ je vais à la conférence Demante. Il est bien nécessaire de me remettre à exercer ma parole. Je n’y connais plus guères que Chartier et Lechevallier, toutefois je m’y rendrai assidu. La Tronchet de son côté cherche à revivre .

Paris, le jeudi 28 janvier 1864
Etude. Le soir a lieu le banquet des anciens élèves du Lycée. Nous nous retrouvons les mêmes à peu près que l’an passé : de notre temps Gueroult, Javal, Ginoux qui est père de famille, mon cousin Georges puis Emile, Pector et les deux Jouaust. L’institution conserve à peu près les mêmes vices, rassemblés à sept heures on attend une heure durant laquelle Tibère respire l’encens et le peuple meurt de faim. On dîne dans la somptueuse salle à manger du Grand Hôtel et le commencement du dîner parait bon grâce à la faim, et le reste médiocre. Quant à la partie littéraire, le speech, il a été au-dessous du médiocre, un discours du prince de Broglie, président, dont on n’a pas entendu un mot de notre côté, une espèce de toast aux défunts en forme de lettre qui était bien la plus ridicule idée qu’on put avoir, puis Labedollière, Fournier et de Saint-Maur, les poètes éternels. Le dernier a seul été drôle. Fournier avait pris Nadar comme sujet et entonné la trompette. Je suis retourné chez moi mettre une cravate blanche et faire chez Rivolet une apparition décente : je n’y ai pas mis les pieds de l’hiver. Quoi que ce fut un des « petits jeudis » on dansait quelque peu. J’étais à minuit chez moi.

Paris, le vendredi 29 janvier 1864
Etude. Je vais au Palais et y prenant une voiture je rentre chez moi pour une importante démarche. Je vais louer à Mr Lagneau un appartement dans la maison. Cet appartement coûte 700 francs, il n’est pas beau, ce sont deux pièces qui se commandent, il est au quatrième. Je l’étais venu voir hier avec mon père qui m’en avait dégoûté. La nuit a changé ma résolution. Il a trois grands avantages : c’est le premier que je vois, et j’en aurais vu 150 si je n’avais pas pris le premier ; il est dans la maison, je suis près de ma tante, en cas de maladie j’ai des soins à portée et si je m’y déplais et le quitte ce ne sera pas un second déménagement mais un premier ; enfin j’échappe à une prétention que j’avais vu dans le débat élever à mon père, c’était, déménageant lui-même en octobre, de prendre un appartement assez grand pour m’y loger. Bref l’affaire se conclut et le concierge seul en parait mal satisfait. De là je vais rue du Chemin-de-Versailles faire une visite à Mme Wallet, charmante femme avec qui je suis à peine poli et qui l’autre jour dans la rue a arrêté ses deux filles pour me donner la main. Chose singulière elle est chez elle d’une froideur de glace et je renoue cent fois l’entretien qui tombe. Et elle sait que je connais les liens qui l’unissent à Georges . Je sens que cette froideur est un masque et je ne peux arriver à le lui faire soulever. Je dîne chez Chaulin. Etude le soir.

Paris, le samedi 30 janvier 1864
L’étude Mouillefarine est aujourd’hui toute livrée au plaisir. La chose est qu’un quincaillier de la rue de Cléry, notre client le père Baron, marie son fils à la demoiselle d’un boulanger et a prié du bal de noce toute l’étude, c’est-à-dire Albert, Prieur, Labey et moi. Cela a déjà manqué une fois il y a deux mois et nous ne parlons d’autre chose. Je vais faire un tour à la messe et Mme Mouillefarine qui s’était crue obligée au même devoir est dans la sacristie baisée comme pain par le père Baron :d’où je prends une gaieté mal contenue tout le jour. Après dîner je vais voir un moment Tardieu pour m’exercer les muscles rieurs, comme on fait des gammes ou des battements, puis à dix heures je fais mon entrée dans les salons de Deffieux où se faisait la noce. Au début c’est assez froid, la mariée trop serrée dans son corset avait pris une indigestion au dîner et on l’attendait pour le quadrille d’honneur. Moi je conviens d’une polka avec une petite dame rose qui me couvre de poudre de riz et tient à faire le cavalier. Albert arrivant, et aussi nombre de dames en toilettes voyantes, les choses se remettent. Nous découvrons une certaine petite Mme Huberty, séparation de corps commencée à l’étude et qui jouit en attendant de la liberté du veuvage. Albert et moi ne la quittons plus et nous la repassons. Avec deux garçons d’honneur qui nous vont nous organisons des quadrilles croisés de plus en plus vifs. Une dame mûre s’y étant risquée se déboîte le genou, on l’emporte et le père Baron profond scélérat déclare que c’est la première fois qu’une dame se trouve…mal dans ses bras. A quoi je lui tape sur le ventre, et ayant usé trois foulards il emprunte une serviette au garçon pour s’éponger le front. Mme Saint Huberti (nous adoptons cette forme) me met une rose à la boutonnière et prenant le bras d’Albert s’écrie « suivons-le ou on va l’enlever, il est trop joli ». Et je vais prendre le père Baron par la taille.

A 2h ½ on sert un ambigu. Albert et moi mettons Mme St Huberti entre nous deux et le papa Baron en face. Alors c’est pour en mourir de rire. J’atteins une gaieté que jamais je ne me suis vu, ni personne, sans ivresse et se possédant : propos pleins d’audace à ma voisine, défis au père Baron, calembredaines au garçon. J’étais lancé comme jamais. Le bout de la table s’étant grisé lance le jeune homme empoisonné que j’appuie. Une jeune dame chante une romance en trou la la des plus grivoises et je termine par le Brésilien hurlé avec un tel renfort de verres et d’assiettes que c’était à frémir. Après on danse comme de plus belle, les quadrilles atteignent un indicible pittoresque et une gaieté folle, ils se terminent en galops furieux, enfin je me croyais à l’œuvre jusqu’à huit heures du matin, on a fini à cinq heures et demi ; ce fut le seul tort de cette fête dont je passe mille détails mais assurément la plus folle que j’ai jamais faite. Eh sac à papier, papa Baron, vous qui mariez si bien votre fils, à quoi pensiez-vous de n’en pas faire quinze !!

Ah, j’oubliais, j’ai trouvé un de mes vis-à-vis à qui, en le pressant un peu, j’ai fait avouer que le mariage était un viol social. Enfin, la scie de Malesherbes.

Paris, le dimanche 31 janvier 1864
Je me lève à dix heures. Je ne suis pas très frais mais je ris tout seul dans la rue. Après la messe je vais déjeuner chez Grossetête avec Coulon, Mr Guilhaumon et un revenant en l’honneur duquel se fait le festin, Augustin Richard, notre vieux camarade. Il est adjudant, presque officier au moins pour le costume. Le déjeuner est très gai, Augustin raconte sa vie et ses campagnes. L’état militaire ne l’a point changé, c’est un esprit médiocre et vaniteux, mal servi d’ailleurs par les circonstances, malheureux en famille et qui a trouvé sa vraie voie en se faisant soldat. Le bon Guilhaumon jubile entre nous trois. Après déjeuner je sommeille quelque peu. Je fais une promenade au pas de marche pour produire en famille une mine éveillée et un appétit décent et reviens dormir douze heures.

Paris, le lundi 1er février 1864
Etude. Je vais le soir prendre le thé chez Mr Petit : vaine formule, car m’ennuyant fort je pars avant le thé. On danse quelque peu, au grand bonheur de la jeune Caroline et je n’ai pas Lejoindre dont la conversation est ma ressource dans ces cas là. Une lettre de Mr Eymieu m’annonce sa prochaine arrivée à Paris.

Paris, le mardi 2 février 1864
Etude. Palais. Mon père a vu Potier et lui a dans les formes les plus discrètes posé la question de la dot de Melle Gratiot : il va s’en informer, attendons. Après l’étude du soir je vais à la Tronchet. C’est un vieux souvenir, ils sont une douzaine et assayent de vivre en discutant en famille. Lacoin préside, il y a encore Corne, Lejosne, Duvergier, Drechou, Lejoindre, etc. Au moins ont-ils gardé la bonne habitude de discuter sans prétention et en famille.

Paris, le mercredi 3 février 1864
Etude. Je vais le soir à la Demante. Ma petite cousine Marthe a été prise d’angine couenneuse, comme André, elle est en ce moment dans un état assez inquiétant. Ma pauvre tante n’a pas un moment de repos.

Paris, le jeudi 4 février 1864
Etude. Je dîne chez Guyot-Sionnest qui m’a invité hier au Palais. Je ne conçois rien à ses façons : il me reçoit sur le pied d’une intimité étroite seul avec sa femme, il la gronde en tatillon qu’il est sur le bœuf mal cuit ou la lampe qui fume, sa femme se fâche et va bouder puis on apporte le baby qui a six semaines, il crie, on le remue et on le change, et cependant il me raconte les charmes du bal de sa grand-mère auquel il ne m’a pas invité. Un peu plus tard je lui dis sans penser que je n’ai rien à faire aux jours gras. Il me répond d’un air charitable qu’on danse chez son père dimanche et que j’y puis venir si je veux, ce dont je me garderai. Enfin je finis par y prendre de l’intérêt. A dix heures je mets ma cravate blanche devant le psyché de madame et vais au bal de Rivolet. Cette soirée était vouée aux plaisirs austères. Ce n’est ni mieux ni pire et je ne m’y ennuie ni moins ni plus longtemps. Je fais danser Melle Henriette Caignet, le plus vieux de mes souvenirs d’enfance.

Paris, le vendredi 5 février 1864
Etude. Marthe va mieux. Je vais voir Mr et Mme Eymieu arrivés hier soir. Ils sont assez mal en point, tous un peu grippés, mais Léon sent déjà l’air de Paris le ranimer et va ce soir au Palais-Royal. Emmanuel est toujours charmant.

Paris, le samedi 6 février 1864
Etude. Le soir en l’honneur du Samedi Gras nous faisons une nuit d’orgie comme aux beaux temps de la première année de droit. D’abord notre dîner mensuel chez Grossetête. Nous sommes une douzaine : Fontane qui répand la gaieté, Michel, Talandier, Brunet, David , Coulon, de Lesseps, Lapena, Petit, Chaulin, j’oublie les autres. Très gai. Au dessert les souvenirs de collège arrivent en foule malgré les protestations de Fontane qui trouve qu’on la fait à la Labadens, phrase difficile à expliquer mais très comprise. On reste une heure ou deux à causer en fumant, après quoi on se disperse. Je vais avec Brunet et Talandier à Valentino, un joli endroit. C’est immonde mais j’y obtiens un succès auquel je ne m’étais point attendu. J’entre au tir et arme ma main encore échauffée du repas : 28 balles sur 30 au carton, mes camarades n’en revenaient pas. Ceci fait la gaieté de la nuit, nous allons souper chez Peters où nous retrouvons Michel et David, mes cartons étalés devant moi. Je déploie une insolence inaccoutumée, gourmande le garçon et houspille Wattelin que le hasard m’amenait. Notre petit souper est extrêmement folâtre et en sortant on parlait de rôtir un cheval de fiacre au feu qu’avaient fait des égoutiers. Je rentre vers quatre heures.

Paris, le Dimanche Gras 7 février 1864
Levé un peu tard je vais à la conférence et à la messe. Mais une idée me poursuit, c’est de courir à un tir pour voir ce qu’il en est de ce talent nouveau. Je trouve un tir près de l’Observatoire et vais placer quelques bonnes balles, quoiqu’en moins grand nombre qu’hier. Il y a là très réellement une disposition à cultiver. Après la visite des pauvres je vais voir Mr Eymieu, nous convenons ensemble d’un spectacle pour demain, il est sensiblement mieux. Je rentre quand je rencontre de Lesseps : en deux mots sur mes succès récents je lui fais venir une envie soudaine et folle de tirer au pistolet et nous voila entrant au café, consultant un Bottin et nous faisant conduire en voiture au tir de Gastine Renette, rond-point des Champs-Elysées. Au milieu de tout cela nous voyons le Bœuf Gras. Nous tirons donc et je double trois balles dans la mouche, ce qui irrite ma passion naissante. De Lesseps me mène voir au Palais de l’Industrie les apprêts du banquet de l’isthme et par sa protection je suis reçu à y souscrire quoique le délai doit passé.

Disons un mot de la question de l’isthme puisque je viens de le nommer. Elle est vivante en ce moment, au Palais on ne parle d’autre chose et dans nos rangs elle fait l’objet de discussions assez aigres entre Coulon et Herbette, le premier étant brutal et le dernier venimeux. Mr de Lesseps a conçu le plan de percer l’isthme de Suez et a obtenu du vice-roi d’Egypte la concession des travaux. Cette concession était accompagnée de l’abandon à la Compagnie de l’Isthme des terrains bordant son futur canal et de la prestation que lui faisait le gouvernement égyptien de corvées d’ouvriers, soit constamment 20.000 hommes. Voici le plus clair de l’affaire. Comment arrive-t-il maintenant que le gouvernement égyptien après avoir favorisé Me de Lesseps l’ait pris en haine et dirige contre lui tous ses efforts ? C’est ce que je ne saurais dire. On y voit l’influence de l’Angleterre, sans doute avec raison. Ce qui est certain c’est que l’Egypte a accrédité à Paris un agent délié et riche, Nubar-Pacha, qui a commencé contre Mr de Lesseps dans les journaux une polémique extrêmement vive. Mr de Lesseps y a répondu et il faut reconnaître que ce n’est point de son côté que se trouvent le bon goût et la modération. Nubar-Pacha se retranchait derrière cette considération de droit que l’Egypte était un pouvoir vassal et que ses traités avec la Compagnie étaient subordonnés à l’approbation du suzerain. Pour obtenir cette approbation il semblait indiquer deux conditions, sans qu’on puisse bien reconnaître si ce sont les seules et si leur accomplissement doit entraîner l’adhésion de la Porte, ou si celle-ci les demandes comme des garanties préliminaires à tout examen. Ces conditions sont l’abandon des terrains limitrophes et la renonciation aux corvées, et il faut bien avouer que si la première de ces conditions ôte à l’entreprise son principal émolument, la seconde rend son accomplissement impossible dans un pays mal peuplé et où le travail libre est introuvable.

Nubar-Pacha pour dernière machine de guerre a imaginé de se faire donner par trois noms d’éclat, Jules Favre, Dufaure, Odilon Barrot, une consultation favorable au système soutenu par l’Egypte et lui a donné une publicité considérable. Le coup était fort, cependant je dois constater qu’au Palais il y avait eu réaction et que tout en reconnaissant que la consultation était bonne en droit, on disait unanimement que c’était avoir trop raison et qu’il était triste d’employer et tant de force et tant de poids à combattre une idée française, utile, humaine. Mr de Lesseps a eu le tort grave suivant moi de faire passer le débat de la presse à la justice et en même temps qu’il assignait certains journaux pour avoir refusé d’insérer de très violentes réponses qu’il avait faites à Nubar-Pacha, il assignait celui-ci en 300.000 francs de dommages-intérêts pour avoir par des textes falsifiés surpris la religion des avocats consultants.

Ceci est détestable, c’est du procès-réclame comme en faisait Mirès. L’affaire vient le vendredi et Senart défend avec ardeur l’entreprise de l’isthme contre laquelle Jules Favre déverse tout son fiel. Pour balancer l’effet de ces attaques on a organisé pour jeudi un grand banquet meeting en faveur de l’isthme que présidera le Prince Napoléon et c’est à ce banquet que je viens de souscrire.

Je traiterai de nouveau cette question en son lieu et aurai peut-être à rectifier quelqu’une des idées ci-dessus.

Après dîner je vais chez Chaulin lui emprunter un costume, un éternel Pierrot rose encore frais et que je veux revêtir. Nous n’allons ni l’un ni l’autre chez Guyot-Sionnet et je me couche.

Paris, le Lundi Gras 8 février 1864
Etude. Je dîne chez Mr et Mme Eymieu et vais avec Mr Eymieu entendre Moïse à l’Opéra. Obin chante Moïse, Faure Aménophis, Warot Pharaon et Melle Battu Anaïs. J’ai eu des impressions un peu confuses surtout au commencement qui sont allées en se précisant. C’est une œuvre admirable dont l’ensemble me saisit. Je suis loin d’en avoir compris tous les détails.

Après l’Opéra je rentre chez moi mettre le Pierrot rose de Chaulin. C’est fait en un moment et assez galant, comme dit Mr Jourdain. Je vais à pied masqué et hué par les passants rue de Chabannais chez Mme Dupré. C’est la maîtresse de français de ma sœur, une charmante et digne jeune femme qui donne une soirée costumée. Je ne m’étais pas promis et lui fais une belle peur en entrant tout masqué, mais grâce aux indiscrets je ne réussis pas à intriguer ma sœur. C’est comme on dit sans prétention, les demoiselles ont relevé leurs jupes et mis quelques rubans. On est bien une vingtaine. Mme Dupré est créole ainsi que toute sa famille et il y a deux dames qui portent de merveilleux costumes de mulâtresses. Albert n’y est pas, Georges s’est bâti un costume de Chinois. Je m’amuse fort et malgré mes souliers trop étroits je gambade comme un perdu. Les mulâtresses sont mes danseuses ordinaires et y apportent une gaieté vigoureuse. Je profite de mon costume pour faire toutes les folies du monde, au quadrille notamment. A trois heures cela languissait, je m’en vais. Toutefois j’ai su le lendemain qu’ils s’étaient séparés à 8 h du matin.

[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre Impérial de l’Opéra Moïse, opéra de Jouy et Rossini, avec la distribution dont les quatre chanteurs cités supra]

Paris, le Mardi Gras 9 février 1864
Je m’éveille rompu et les pieds hors service. Je vais au Palais toutefois mais je le quitte à midi et j’amène Maugin au tir au pistolet de l’Observatoire. Mais quand je rentre chez moi à trois heures je n’y tiens pas et me couche jusqu’à six heures. J’avais une soirée dansante chez Mr Armengaud mais je n’en ai pas la force et reviens me coucher. Je me suis surmené, ces folâtreries là ne sont pas coutumières.

Paris, le mercredi 10 février 1864
Hai, carême ! La vie d’étude, le déjeuner à onze heures et la procédure entre les repas : rien de nouveau à cela et pourquoi en geindre ? L’ennui n’est pas pour durer longtemps. Albert est bien plus triste que moi qui m’annonce le mariage de Melle Lucie Armengaud. Elle va suivre à Rheims son époux. Ainsi prendront fin, à la grande joie de Mme Mouillefarine, les niaises amours du jeune homme. « Je le savais, m’a-t-il dit, avant que ce fut décidé. Elle me l’a… on me l’avait dit.» Lapsus assez gai dont je n’ai pas osé m’autoriser pour lui parler de condoléances: il souffre peut-être, après tout. Dîner, étude le soir et travail après.

Paris, le jeudi 11 février 1864
Etude : je passe ma journée entre la Bastille et Charenton à traquer deux bonnes femmes de clientes qui ont une affaire chez Leclerc, notaire à Charenton. L’une est la fille de l’autre et c’est une brave fille, une ancienne actrice de Bordeaux nommée Marie Evrard, non pas vieille mais poussée en chair, qui emploie ses économies à faire vivre sa mère. Nous avons eu le temps de causer sur la grande route.

Je ne rentre qu’à 5h ½ à l’étude et m’habille. C’est aujourd’hui le banquet de Suez dont j’ai parlé. La chose se fait au Palais de l’Industrie, dans un grand transept où on a divisé des salles et que parcourt également un froid glacial. Grâce aux soins de Ch. de Lesseps nous formons un groupe de camarades, Coulon, Brunet, David, Liouville et Denaut. Herbette et Lechevallier sont commissaires, terrible corvée que j’ai esquivée, c’est-à-dire que la boutonnière enrubannée ils font le tour de la table, surveillant le service, étourdis de plaintes et eux-mêmes affamés. Au point de vue substantiel ce banquet rappelle les Saint-Charlemagne, on crie, on s’agite, on attrape à la volée un plat que l’on dévore. Je finis par en mourir de rire et Herbette s’efforce de me ramener par la persuasion à une tenue plus digne. Le Prince Napoléon qui présidait prend la parole après le toast à l’Empereur et parle près d’une heure. Il est fort curieux, parlant avec facilité avec abondance, il a rarement l’expression juste et parfois triviale mais il est éloquent somme toute : surtout de l’éloquence vive, mouvementée, piquante qui était nécessaire dan un pareil meeting. Il a un succès énorme : l’auditoire est en communion avec lui et l’applaudit, le suit, le devine et le devance. La question toute entière est traitée par lui avec la plus entière liberté d’appréciation sur Nubar-Pacha, sur l’Angleterre, sur la Porte, sur l’Egypte. Celle-ci, avec les meilleures intentions du monde, ne peut rien faire. Elle a dépassé vingt millions pour faire un barrage au Nil, c’est un superbe ouvrage mais ce n’est qu’un pont faute de quinze cent mille francs qu’il faudrait pour y mettre des portes, et c’est le fait d’un homme qui perdrait ses pantalons faute d’un bouton pour sa bretelle! Il a dirigé aussi sur Mr de Morny quelques charges moins directes mais visibles cependant. Après lui Mr de Lesseps a parlé et encore le père Dupin. Je n’ai pas entendu un mot. On sortait tumultueusement et une partie du public, excité par le discours, demandait à la musique le grand air de Charles VI. Fontane, David et moi très divertis par ce détail avons la bonhomie de crier de notre mieux et d’attendre le résultat de nos instances. On nous a joué du Guillaume Tell .

Je suis allé « prendre le thé » chez Mr Hallays-Dabot, corvée d’une heure. Vu Jouarre.

Paris, le vendredi 12 février 1864 Etude, travail.

Paris, le samedi 13 février 1864
Etude. Palais. Après dîner je vais voir Mr et Mme Eymieu, non sans peine : je suis ramené deux fois à passer les ponts par des amis marchant à l’inverse. Une fois c’est Beslay, l’autre Decrais et Desjardins. Beslay veut me marier et me parle d’amours. Je suis mélancolique à pleurer ce soir et il fait un temps doux qui sent le printemps, aussi j’écoute Beslay tant qu’il veut. J’arrive enfin au but. Mr et Mme Eymieu après bien des infortunes sont installés 53 rue Saint-Dominique-Saint-Germain. Mr Eymieu est plus muet que jamais. Je rencontre chez lui son beau-frère Desrousseaux, actuellement maître clerc d’Estienne. Le soir Brunet reçoit : il y a à peu près tout notre public des samedis et de plus Walker. On rit assez.

Paris, le dimanche 14 février 1864
Conférence, déjeuner, messe. A 1h ½ je vais au tir de Gastine Renette. J’y avais hier pris rendez-vous avec Walker qui amène Delarue. Nous nous proposons de faire une école de tir. Actuellement j’y tiens la première place, je tire vraiment aujourd’hui assez probablement le près-total, 23 balles sur 24 et les environs de la mouche sont dévorés. A la caroline je réussis beaucoup moins bien. Nous revenons par un temps superbe, c’était plaisir de se sentir vivre en descendant les Champs-Elysées et nous extorquons un régal de glaces à la candeur de Delarue. Je dîne rue du Sentier. La famille Passemard ayant fait son envoi annuel d’une dinde truffée il y a quelques personnes, la famille Lubin et quelques amis de Georges, Lebegue et Lavenue. Le soir on fume et comme de raison on fait un peu sauter ces demoiselles, mais bien peu et pour la digestion plus que pour la galanterie. Leur frère est toujours un bien plaisant personnage.

Paris, le lundi 15 février 1864
Etude. Je dîne chez ma tante Emilie : on cherche à marier la cousine de Marie Melle Delabalme, personne agréable mais ne ressortant pas du commun et d’ailleurs 60.000 francs. Après l’étude du soir je touche barre à Labruyère. La discussion sur Mr Thiers traîne en longueur et j’y reste peu. Je rentre chez moi commencer Le capitaine Fracasse, un roman de Gautier. C’est amusant comme un livre d’images avec cela de plus qu’on se fait l’image à soi-même, c’est de la peinture plus que du style et l’action qui unit ces différents tableaux est un canevas pâle destiné à les unir, gracieux toutefois, de façon que l’esprit ne sort ni choqué ni retenu, qu’on n’ait ni à passer une page choquante ni à courir vers une page attendue mais seulement à laisser les tableaux se peindre sur la rétine de l’œil intérieur. Le second volume où l’action essaye de se nouer est inférieur, les enlèvements, les embuscades et les amours sont neufs comme Grandisson. Quelques bonnes bouffonneries cependant qui font éclater de rire.

Paris, le mardi 16 février 1864
Etude. Palais. A cinq heures je vais voir Ripault qui a perdu sa grand-mère fort récemment et dont le père a été aussi fort malade. Il me reçoit fort amicalement et de propos en propos nous arrivons à une conversation commencée distraitement et finie avec le plus grand intérêt. Il a une cousine qu’il désire fort marier et dont il m’avait parlé il y a quelques mois, mais fort en l’air car le chiffre de sa dot était fort insuffisant. La succession que vient de recueillir son père porte cette dot à 160.000 francs et très sérieusement Ripault m’assure que ce serait pour moi un excellent parti et qui ne me serait pas refusé. Le père est juge d’instruction à Mantes, situation qui m’irait fort. Il me montre un portrait de la jeune personne qui est assez bien. Elle se nomme Melle Isabelle Farjas. Ripault m’assure qu’on me prendrait comme je suis, sans position aucune et assez peu riche. Il fait d’ailleurs de sa cousine un éloge vif et chaleureux, emprunt de l’enthousiasme qui lui est habituel et me cite d’elle des traits qui rentrent assez dans mes idées. Je suis très sérieusement occupé de cette idée et j’en parle dès le soir à mon père. Je rentre après l’étude travailler une question de conférence.

Paris, le mercredi 17 février 1864
Je vis aujourd’hui à l’étude et au Palais, mais l’esprit fort ailleurs, tout le matin occupé de Melle Farjas et tout le soir de ma question de conférence, car il y a bien deux ans que je n’ai plaidé.

J’ai omis de dire que je dois voir Melle Isabelle Farjas dimanche à la messe. Pourquoi me l’offre-t-on ainsi, voila ma préoccupation et il résulte des confidences de Ripault qu’elle a été déjà offerte à Cheramy, la dot étant alors moins forte, et refusée par lui pour cette raison.

Au milieu de tout cela un grand ennui d’étude, un dossier s’est perdu à l’étude, pendant mes vacances je crois, avec des reconnaissances. Cela s’appelle la contribution Perier.

Vers quatre heures ces diverses sollicitudes se fondent dans la question de savoir si un moine étranger mort civil dans son pays à cause de sa profession religieuse est apte à succéder en France. De cinq à six j’en entretiens péripatétiquement le jardin du Palais Royal : il pleut un brin et rentrant sous les galeries je fais retourner les passants par mes patenôtres de singe et mes marmonnements convaincus.

Vers huit heures je vais à la Demante, ému tout de bon. Il y avait du monde, une quinzaine, et en nouveau le précieux Emile Tétu dont je vais m’occuper. Il m’a dit de vilaines choses sur Mr Gratiot dont je me suis réjoui, les idées ayant changé d’arrondissement. Toutefois je ne le tiens pas quitte. J’ai plaidé ma petite affaire comme il y a deux ans, ni plus longtemps ni mieux ni pire, vingt-cinq minutes. On m’a écouté mais je n’ai pas amusé. J’avais apporté un passage gai qui a manqué son effet. J’avais pour adversaire le président, Cadot, qui remplaçair au pied levé un confrère empêché et a montré une certaine facilité. J’ai gagné à 9 contre 7. Après on a plaidé une de ces questions comme on en plaide en conférences et dont la pratique détourne : si la femme pouvait en prouvant des infirmités se faire dispenser de suivre son mari. L’avocat de la femme avait été quasi nul et Cadot ayant rentré dans la lutte à la discussion générale je l’y ai suivi, soutenant la femme et l’y ai de nouveau battu après deux reprises assez vives. J’ai été content. Je suis sorti de là enchanté, rajeuni si j’osais dire et songeant aux belles discussions de la Tronchet.

Puis je viens m’habiller de bal et vais rue de Bondy chez un Mr Poupinel. C’est Mr Charles Petit qui m’y présentait avec toute la légion des Roche. Une fois là je me suis trouvé idiot. Je n’ai pas manqué cet hiver une occasion de bal, déplorant leur rareté et poursuivant le rêve de m’y amuser : une fois là je m’ennuie à mort et mon plus grand divertissement est de changer deux fois d’idées en mettant et en ôtant mes gants et ma cravate. Je viens d’énoncer là elliptiquement une idée que je mûris mais je ne sais si je me comprendrai en me relisant dans dix ans, à moins que je n’aie fait quelque chose d’ici là – l’influence des milieux, avoir un bouton de moins à sa chemise, voir une pièce du paradis ou de l’orchestre. En ce moment je porte des gants dans la rue pour me déshabituer d’y siffler. Cela a réussi, mais je me blase. Enfin, voila des jalons.

J’ai rencontré là cet âne de Lacoudrays, plus rougeaud, plus sensuel, plus clignant et plus bête que jamais.

Paris, le jeudi 18 février 1864
Je passe ma journée au Palais à entendre les conclusions du ministère public dans une affaire Thuret c/ Burdin qui contient les plus grandes ignominies que j’aie jamais rencontrées de la part de Burdin, un ancien avoué, et dans lesquelles a trempé son successeur Debladis. Et puis Plocque plaide l’affaire Pagaud, une affaire d’interdiction dont je me suis fort occupé. Il la plaide admirablement avec une mesure exquise et son adversaire Colin de Saint-Menge me montre ce que c’est qu’un mauvais plaidoyer. Mais nous avons le ministère public énergiquement contre nous. Je rentre fort tard, à cinq heures, et je vais chez Ripault : attendre à dimanche me paraissait impossible. Nous remettons l’entretien où il en était resté, lui avec son enthousiasme, moi avec mon irrésolution émue. Je lui demande bonnement pourquoi son oncle est si pressé : il parait qu’il craint que sa fille ne s’ennuie à Mantes, que toutes ses amies se sont mariées, etc. Enfin il est pressé. J’explique à Ripault que cette précipitation augmente mon embarras, que le temps est aussi malheureux que possible, que sa cousine est en grand deuil, que je n’ai aucun moyen de la voir. Lui, avec un élan qui me divertit et me touche, me propose de la voir ici à l’heure même. Elle est en haut avec sa femme, il va les faire descendre sous un prétexte qu’il se charge de trouver. Et ainsi se passent les choses. Je vais au salon où étaient Mme Ripault, son père et Melle Farjas. Dire que j’ai beaucoup et bien parlé, beaucoup et bien regardé, ce serait mensonge. La langue me collait au palais et j’étais perdu sans Ripault qui a donné un tour gai à l’entretien. Mais Melle Isabelle encore que mal vue est jolie, gracieuse, distinguée et ce qu’elle a dit n’était point sot. Je rentre bouleversé, je ne dîne pas, je suis hors de moi.

L’affaire devient sérieuse, il faut immédiatement réunir des renseignements. Je vais m’ouvrir à Chaulin pour qui j’ai peu de secrets pour avoir par le curé de La Roche-Guyon son ami une entrée à Mantes. J’écris dans le même but mais sans dire les noms à l’excellent abbé Lheureux. Enfin j’ai un long entretien avec mon père que mon émotion émeut et fait en même temps sourire. Mr Farjas a été commissaire-priseur à Paris, mon père s’occupera de ce point. Mais pourquoi offrir ainsi sa fille, c’est à quoi mon père et moi revenons toujours. Je verrai Cheramy.

Paris, le vendredi 19 février 1864
Je suis fort aux affaires aujourd’hui, sans pouvoir empêcher cependant que le fond de l’esprit ne soit tapissé de la même idée et par suite les nerfs agités : le joli nom qu’Isabelle, je l’ai dit cent fois comme une bête. Je cours bien cependant : je vais pour l’interdiction Pagaud causer avec le Dr Brière de Boismont chez qui Mme Pagaud a été enfermée. C’est un homme de haute réputation et cependant sa femme et lui ont dans les manières, le costume et le ton quelque chose d’étrange, de l’originalité, tranchons le mot de la toquade. Y aurait-il contagion ? A cinq heures je me trouve avec les clients chez Mr Plocque. Méline, son secrétaire, prépare une note en réponse au ministère public. Le soir étude. Mon père et moi ressassons la question Farjas.

Paris, le samedi 20 février 1864
Etude. Palais. Je reviens par l’étude Lavaux demander à Cheramy un rendez-vous. Je trouve à son étude un vieux camarade Lhéritier qui revient assez bronzé par cinq ans d’Amérique. Je dîne de travers car l’entretien avec Cheramy a une importance que je pressens.

Il est assez curieux pour que je m’y étende : amicalement reçu par ce vieux camarade et un peu ému toutefois, je lui exposai nûment mon affaire, qu’on m’offrait Melle Farjas, qu’une indiscrétion m’avait appris qu’on la lui avait offerte et que je venais lui demander s’il avait encore des prétentions, pour ne plus y songer, et au cas contraire pourquoi il l’avait refusée. Sur cette question et avec une franchise dont je lui sais un gré infini Cheramy commença une narration curieuse. Te rappelles-tu me dit-il (et je m’en souvenais fort bien) d’un soir de l’été dernier que Ripault, toi et moi fûmes ensemble au Grand Balcon boire de la bière et dire des folies. On causa beaucoup mariage à propos de celui de la sœur de Weill avec Lebrasseur et Ripault quand tu nous eus quitté, me menant jusqu’à ma porte, me conta qu’il allait se marier et m’engagea vivement à en faire autant. Il me dit qu’il avait une charmante cousine qui serait pour moi la meilleure femme du monde, qu’elle avait cent mille francs, et comme je lui disais que c’était court il m’assura que le père irait bien à cent cinquante. Le tout à brûle-pourpoint et sans que j’y attachasse d’importance. Tu remarqueras qu’à cette époque nous venions de faire connaissance et que j’étais employé à quatre mille francs à la Compagnie de Madagascar, sans avenir certain.

L’époque de son mariage arrive, il m’y invite, c’était à Villers-Cotterêts et j’y passe la journée. Il me met à table près de sa cousine qui me parait jolie, distinguée, intelligente, d’accord avec moi sur plusieurs points. On me montre sa mère qui à l’air assez éventé. Quant au père il n’avait eu de moi que le salut collectif adressé au moment du départ à toute la compagnie.

Ceci se passait le lundi : le vendredi en rentrant de l’étude je trouve mon père fort intrigué, qui me demande comment je me suis comporté à cette noce. Il avait ouvert une lettre qui m’était adressée sans mon prénom. Elle était de Mr Farjas qui énonçait en substance qu’au point où en venaient les choses il était bon que nous nous connaissions et échangions nos idées face à face, et me demandait ma visite à Mantes pour le dimanche prochain.

Je ne te cacherai pas, mon cher, que je fus un peu embêté, comme toi en ce moment. On délibéra en famille et on convint qu’en raison de l’age et de la position de Mr Farjas je devais me rendre à son rendez-vous. J’allais à Mantes le dimanche et fus reçu au Palais. Aucun ridicule ne manqua à cette entrevue, pas même la formule « c’est bien à Monsieur que j’ai l’honneur » : nous ne connaissions pas nos figures. On causa et je t’assure que je déployai un vrai talent pour maintenir l’entretien dans les généralités, l’un parlant du désir de rendre sa fille heureuse, l’autre des qualités qu’il attendait de sa femme. La dot était retombée à 100.000 f. Tu comprends bien que je ne discutai pas. Enfin je partis et dans le wagon je me demandais quel rêve absurde je faisais.

Le lundi matin j’allai à l’étude et quand j’entrai dans le cabinet de Mr Lavaux : « Vous allez vous marier, me dit-il ? » « En aucune manière ! » « Je reçois cependant une lettre de Mr Farjas, juge à Mantes, qui me demande des renseignements sur vous ! » Ce dernier point termina la confusion de Cheramy. Il n’a pas vu la lettre mais elle avait trois pages. Il y était parlé même de la promesse de traité passée entre Lavaux et Cheramy, promesse tenue quasi secrète au Palais et qu’il avait confiée à Ripault. Il y a, disait le bonhomme Lavaux avec un sourire majestueux, un certain article 4 touchant les mœurs antérieures à qui je ne sais comment répondre.

J’allai, dit Cheramy, laver la tête de Ripault, le bonhomme Lavaux écrivit à mon instigation une lettre très courte où tout en faisant mon éloge il exprimait qu’à son sens j’étais trop jeune pour d’aussi graves nœuds. Et les choses en restèrent là.

Si maintenant tu veux mon avis sur cet empressement, le voici. J’ai démêlé des discours de Ripault que Mr Farjas vivait fort mal avec sa femme, lui-même est d’une mauvaise santé et se sent pressé de soustraire sa fille à son intérieur. Le joli visage que nous ferions là, toi ou moi, avec une belle-mère qui ne nous ayant pas choisis nous détesterait, qui est jeune, évaporée, qui peut se remarier. J’ajoute ceci c’est que la mère et la fille vont beaucoup dans le monde à Paris, que si on n’a pas demandé la fille ce n’est pas faute de l’avoir vue et qu’avec la légèreté de Ripault rien ne promet que dans la liste de ses candidats nous soyons venus les deux premiers.

Ainsi et mieux parla Cheramy. Pendant ce discours coupé de mes exclamations un phénomène se passait en moi que je n’aurais pas prévu : l’envahissement du calme. Mes nerfs tendus depuis mardi se calmaient à plaisir, l’idée unique s’en allant, les ris et les jeux parcourant la boite osseuse, et nous avons fini par rire comme deux bienheureux.

Donc n’en parlons plus, et il me semble qu’il y a un an que je n’en ai parlé. Je suis le mieux disposé du monde pour aller au bal et je rentre m’habiller. Mon bon camarade Rougeot a enfin succédé à son patron le père Moulin, doyen des avoués, et ce parce que le père Moullin est mort. Il épouse lundi Melle Dufay, fille d’un avoué fort désagréable, et c’est aujourd’hui le bal de noces. Il y a un monde fou, tout le Palais et bien d’autres : on danse sur place et les coudes au corps. Je fais d’héroïques efforts pour faire polka Mme Desrousseaux. A minuit le maître clerc de Giry, Delpoule je crois, me voyant assez sombre me propose de le suivre dans une soirée intime rue du Pas-de-la-Mule. Cet éloignement fantastique ne me déplait pas et je me décide en apprenant que Couteau s’y rend aussi. Nous frétons un fiacre et débarquons : c’est chez un Mr Angouard, un Douaisien. Je n’y connais personne mais c’est gentil, on saute au piano, peu de toilette et cependant rien de commun, des dames qui rient de bon cœur, des petites filles qui dansent comme des ressorts et nous battent la mesure avec la main. J’avais en outre à faire honneur à mes cicerone, aussi je danse comme un perdu. Couteau passe ici pour le type de l’esprit et de la distinction et animé par le succès il déploie une verve étourdissante. Il conduit un cotillon des mieux. A cinq heures cela finit en plein feu sans que personne ait parlé de s’en aller. Et je reviens à pied chez moi tout joyeux.

Paris, le dimanche 21 février 1864
11 h, déjeuner, messe. Je vais voir ma tante Adèle que je trouve souffrante et faire mes visites de pauvre Je vais au tir mais la mauvaise nuit et le grand froid qu’il fait aujourd’hui égarent mes balles de tous côtés. Je vais voir Mr Eymieu, dîner chez Chaulin à qui je conte ma sortie d’amour, sans dire les faits ni nommer Cheramy, mais pour arrêter ses recherches. Je goûte le calme et suis tout réjoui d’avoir plus d’une idée dans la tête. De mardi à hier je n’ai pour dire vrai pas vécu.

Paris, le lundi 22 février 1864
Etude: je raconte à mon père mon entretien avec Cheramy, il allait partir pour les renseignements, en chasse ! Je reçois une lettre de l’abbé Lheureux qui m’indiquait aussi une voie. Le tout est mis comme dit mon père aux affaires terminées. Mais, petit côté de l’humaine nature, voila Cheramy qui vient m’emprunter six cent francs.

Paris, le mardi 23 février 1864
Etude. Palais. Travail chez moi le soir.

Paris, le mercredi 24 février 1864.
Etude, encore le Palais. Après le calme, l’ennui. Je me trouve l’esprit esseulé et la procédure ne le remplit pas. J’ai vécu nerveusement la semaine dernière, mais vécu pour un mois et aujourd’hui me voila retombé dans l’exercice engourdi de mes occupations. Je vais à la Demante après l’étude du soir, trop tard pour entendre Emile Tétu qui plaidait, assez pour le féliciter, le reconduire et le faire causer. Ceci ne va pas tout seul cependant, car ce gros garçon d’une loquacité infinie est un torrent qu’on ne peut conduire. Je le subis cependant, convaincu qu’un beau jour il prendra un cours favorable et pourra m’éclairer sur la famille Gratiot : veteris vestigia, etc. Je me suis dit et redit que c’est la meilleure sottise que j’aurais à faire et cependant je reviens à y penser. Au surplus je cherche consciencieusement à réunir les raisons contre et ce gros Tétu peut m’en fournir.

Paris, le jeudi 25 février 1864
Etude. On juge l’affaire Pagaud et nous avons l’enquête, c’est un vrai succès. Après l’étude du soir je vais à une soirée chez Mme Thomas : c’est une amie de la famille Chaulin à qui depuis longtemps je désirais me faire présenter. Elle a des jeudis fort agréables et reçoit des artistes. Ce soir on jouait chez elle la comédie de société. Des acteur des Français, Coquelin et Emma Fleury, ont joué une bluette de Banville, Les Fourberies de Nerine et Chez une petite dame, pièce du Palais-Royal. Cette dernière pièce a été charmante, Emma Fleury est pleine de charme et de distinction. Après on a dansé, j’ai fait pour la forme ma polka ordinaire, mesure de mes faibles moyens, et me suis retiré à 12h ½ . Il y avait là Offenbach, sa femme et sa fille dans des quasi travestissement l’un suisse, l’autre espagnol ; Mme Mouchet femme du notaire avec sa fille qu’on voulait faire épouser à Chaulin ; Melle Morau-Sainti, j’ai oublié son nom de femme : une statue antique avec un nez de bonhomme de neige, il semble que le praticien n’ait pas fini de dégrossir ; et puis des hommes, Verconsin, notre confrère Guerrier, parfaitement communs et bruyants.

Paris, le vendredi 26 février 1864
Etude. Je vais à un tir que Walker a découvert dans le passage de l’Opéra, puis au Palais. Jules Favre plaide pour nous l’affaire Loubat c/ les Omnibus, harmonieusement mais mollement, sans force et ainsi qu’il l’a dit à Coulon avec la parfaite conviction qu’il avait tort. Après trois ans de procédure je suis encore à comprendre ces choses là. Marie a commencé à le battre en brèche avec une merveilleuse vigueur. Au retour je rencontre avec sa mère Melle Alice, jolie comme les amours, et voila qu’en saluant je rougis si bien que Coulon et Larnac qui m’accompagnaient m’entreprennent à n’en finir plus. Niais ! Coulon me ménage une charmante soirée en m’offrant une place à côté de sa mère pour les débuts aux Français de Mme Victoria. On joue une pièce charmante d’Alfred de Musset et on la joue avec une telle perfection que c’est un délice. Provost est exquis. Quant à la débutante très applaudie, très bien reçue, elle joue bien un rôle facile, bien choisi pour elle et qui se résume dans une scène délicieuse. Toutefois nous en causions au foyer avec Decrais, Roche, Camescasse et quelques autres et je ne pense pas qu’elle soit chez elle ici : intelligente mais sans moyens physiques et d’un genre un peu monotone, elle ne pourra aborder que peu de rôles de l’ancien répertoire et sera notamment insuffisante dans Henriette qu’on va lui faire jouer. Après j’ai payé ma place en reconduisant Mme Coulon qui devient folle à ce que je pense et m’a tenu sur les mœurs du clergé des discours à tomber des nues.

[Collée en marge, coupure de presse annonçant à la Comédie-Française trois comédies, Le roman d’une heure de Hoffmann, Il ne faut jurer de rien de Musset et Faute de s’entendre de Duveyrier, avec les distributions. Provost et Victoria jouent Van Buch et Cécile dans Il ne faut jurer de rien]

Paris, le samedi 27 février 1864
Etude. Je vais avec Walker au tir et nous faisons des cartons superbes. Le soir mon père et moi ne pouvons trouver des places au Palais-Royal et par desoeuvrement je vais voir Le Fils de Giboyer. La pièce a fait grand bruit et j’étais en retard. Le jeu des acteurs est parfait, Provost est charmant, Got très dramatique, j’ai pleuré à la fin, mais la pièce est détestable, il le faut avouer. Comme comédie politique, outre la lâcheté de frapper les vaincus, c’est d’une naïveté qui laisse Scribe derrière elle : un libéral devenant clérical en recopiant un discours, un pantin que les parties se repassent en lui serinant des discours qui enlèvent la chambre, cela ne supporte pas l’analyse. Mais le jeu des acteurs et le style font passer la pièce et j’ai été content.

[Collée en marge, coupure de presse annonçant à la Comédie-Française Le Fils de Giboyer d’Augier, avec la distribution. Provost et Got jouent respectivement Maréchal et Giboyer]

Paris, le dimanche 28 février 1864
Conférence, déjeuner. Je déjeune avec de Lapparent qui n’est point libéral, lui, mais de l’école fort dangereuse de Mgr de Ségur. Esprit net et logique il arrive à poser que la prescription est de droit divin. Ce mot dans cette singulière école est le synonyme de droit naturel. Il y a donc dans notre entretien une logomachie terrible et je ne veux rien entendre à tout cela.

Visite à Mr Eymieu, tir au pistolet. Tardieu vient me voir, nous allons badauder, voir de beaux dessins de Doré à l’exposition du boulevard des Italiens et entendre assis parmi les bonnes les marionnettes des Tuileries. J’ai ri comme un bienheureux. Il fait un admirable temps qui fait songer aux courses.

Dîner chez mon père, longue promenade avec Emile sur le boulevard. Je n’entends pas qu’il espère être père. Au contraire Ripault m’a conté orgueilleusement ses espérances. Il parait que pour certains il s’était trop pressé et a du faire passer des rectifications. Ainsi est rempli le célèbre défi qu’il portait à Emile le soir de son contrat non sans une certaine présomption, présomption de paternité comme nous disions l’autre jeudi. Il ne m’a pas vu depuis, je ne sais ce qu’il doit penser et moi je ne sais comment remuer cette affaire qui me semble vieille d’un an.

Paris, le lundi 29 février 1864
Etude. Je vais le soir à la conférence Labruyère. Il y a un beau commencement de discussion sur George Sand. Beslay parle admirablement, répondant à Ernest Duvergier de Hauranne. Ce dernier ne manque pas de talent et efface complètement son aîné. Après la conférence j’erre une demie heure en compagnie de Beslay qui reprend avec plus d’ardeur que jamais sa propagande matrimoniale. Il y est si amusant que je ne peux soutenir le sérieux de l’entretien : mes rires le désolent.

Paris, le mardi 1er mars 1864
Etude. Palais. Le soir je vais à la Tronchet, qui va : ils sont une douzaine. Ma petite sœur Amélie est un peu malade.

Nous avons été affligés au Palais par la mort du maître clerc de Baulant, notre camarade Jaffeux. Il est mort d’une façon horrible. Il est allé samedi au bal de l’Opéra-Comique, souper après à ce qu’on pense, et s’en est trouvé si mal en sortant qu’il n’aura pu retourner chez lui. Il demeure Chaussée du Maine. Il est venu demander du secours chez Baulant qui demeure rue Lepelletier. Il était six heures du matin, on lui a ouvert et il est tombé mort la face sur les premières marches de l’escalier. On l’y a trouvé une heure après. J’avais été au collège avec lui. J’ai été à son enterrement qui a été très triste et très nombreux.

Paris, le mercredi 2 mars 1864
Etude. Journée de pluie intense et que je passe à faire des courses, notamment à aller à Arcueil. Nous vendons un fond de fumisterie et les ayant droits, sous le coup d’une vente du mobilier sur saisie indiquée pour le même jour, ont quitté leur fond à 7 heures et se grisent depuis ce temps là. Le cabinet de Dupont offre un joli tableau. Après l’étude je vais chez Maugin causer des courses et monter celle de Nemours. Voici venir notre quatrième saison de Champagne.

Paris, le jeudi 3 mars 1864
En ce benoît jour de mi-carême il fait un temps abominable et les cavalcades sont mouillées. Celle du Marché Saint-Germain conduite par un boucher, reconnaissant à ce qu’il parait, va remplir la cour du Dr Ricort et lui faire des aubades. Ricord enchanté parait au balcon et fait donner des rafraîchissements. A 12h ½ je mets la clef sous la porte à l’étude. Je vais au tir avec Walker et Talandier. Cela va pas mal, mais Walker m’a bien dépassé. Je suis le reste du jour chez moi. Le soir nous avions parlé Léon Eymieu et moi d’aller au bal de l’Opéra. N’ayant aucune nouvelle de lui je vais seul à la revue de Bobino. Je m’y amuse fort. Les couplets sont bons et il y a une actrice impayable, madame Cavalié, genre Alphonsine. Quant à la matière, c’est comme toujours les principaux événements de l’année : Mathieu de la Drome, Nadar, la liberthé des théâtres, les billets de banque bleus, le factage parisien, le salon des refusés, les courses de Vincennes, l’ours d’Hermann, l’exposition des arts industriels et puis les pièces, Aladin, Peau d’Âne, l’Aïeule, etc. Les deux compères de la revue, Houdin et Detroges, sont très amusants tous les deux .

[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre du Luxembourg Un Bartholo de Carnaval, vaudeville en un acte, suivi de Cocher, à Bobino, revue de l’année en trois actes et neufs tableaux de Saint-Agnan Choler, avec le détail des tableaux et de la distribution]

Paris, le vendredi 4 mars 1864
Etude, Palais, toujours la pluie. Je dîne chez ma tante Emilie.

Paris, le samedi 5 mars 1864
Etude. Je vais le soir avec mon père voir au Palais-Royal une bien bonne bouffonnerie qui nous fait rire aux larmes.

[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Palais-Royal Monsieur Boude, vaudeville de Delacour et La Cagnotte, comédie vaudeville de Labiche et Delacour, avec la distribution]

Paris, le dimanche 6 mars 1864
Conférence, déjeuner, visite de pauvres. Le Moniteur contient des nominations dans la magistrature. Mr Nacquart passe de juge conseiller par la vertu de sa femme et deux de mes camarades sont nommés, Adolphe Guillot substitut à Vitry-le-François et Masson juge suppléant à Fontainebleau. Travail à la maison. Je dîne chez Mme Chaulin en famille. Sa nièce Mme Dinet est décidément une charmante personne. Georges me mène à la répétition d’un concert que donne une société chorale dont il fait partie : c’est en général de la musique sacrée et j’entends des choses admirables, et en outre une vieille chanson de Lulli, l’Hiver, qui est charmante.

Paris, le lundi 7 mars 1864
Etude. Mme Mouillefarine a perdu son frère Mr Foussereau. On ne le voyait pas depuis bien des années. Il était de caractère fort étrange et il y a un an il avait eu une attaque et était resté en enfance. Il laisse un testament où il institue son ami Templier l’avocat. Celui-ci est venu ce matin dire à mon père qu’il renonçait au legs et entendait que la fortune de Mr Foussereau revint à ses héritiers naturels. Elle est du reste peu considérable.

Ripault vient me voir à quatre heures, il était tout pâle et fort ému. Je l’ai été d’abord et me suis vite remis. Je l’ai accommodé d’une banalité que je tenais toute prête, à savoir que mon père me trouvait trop jeune pour me marier, et nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. J’ai bien fait de couper court avec lui car il est d’une légèreté infinie et horriblement compromettant. Il m’a avoué qu’il avait parlé de moi à son oncle malgré ma défense formelle et celui-ci s’était montré fort disposé à m’accepter malgré sa répugnance pour les officiers ministériels. Voila un malgré qui n’est pas heureux et me consolerait à lui seul si j’avais des regrets.

La Labruyère n’a jamais été plus intéressante. On discute à propos de Mme Sand la théorie de l’art pour l’art. Après deux excellents discours en ce sens de Duvergier jeune et de Decrais, Guizot rétabli la thèse de la morale dans l’art avec une autorité de parole que je ne lui avais jamais vue.

Paris, le mardi 8 mars 1864
Etude. Renault se marie aujourd’hui. Je suis à la même heure à l’enterrement de Mr Foussereau avec Templier et quelques parents. Je dîne chez ma tante Elisa le soir, ses enfants vont très bien. Le soir je profite d’une place dans une loge que m’offre la famille Chaulin. Nous allons voir au Gymnase une pièce d’Alexandre Dumas fils, 3ème représentation. C’est un bonheur fort rare pour de petites gens que de voir une pièce avant d’en avoir lu l’analyse et de se faire une vraie opinion à soi. Il se trouve que cette pièce est détestable. Je ne m’y ennuie pas car je suis en bonne compagnie et d’ailleurs il y a de l’esprit, mais des mots de mauvais aloi, aucun intérêt, aucune action, des situations cyniques sans être émouvantes, des caractères ridiculement dessinés. Je n’aurais jamais rien attendu de si mauvais d’Alexandre Dumas fils qui se repose depuis trois ans.

[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Gymnase-Dramatique L’ami des femmes d’Alexandre Dumas fils, avec la distribution]

Paris, le mercredi 9 mars 1864
Etude. Le soir je vais chez Darlu qui donne un petit thé présidé par sa maîtresse, une grosse laide qui n’et pas amusante. J’en suis vite parti.

Paris, le jeudi 10 mars 1864
Etude. Le soir je vais chez madame Thomas, on y chante Ma Tante Aurore : Archaimbault, Verdellet, Mmes Sabattier, Mirra et Clay, c’est excellemment exécuté. Cette maison me plait beaucoup.

Paris, le vendredi 11 mars 1864
Etude. Je vais à la caisse et ai une dispute avec un avocat nommé Langeron, si sot et si impoli que j’en suis écoeuré pour tout le jour. Sot métier que le mien, mais qui va finir par bonheur. Je compte un peu les jours.

Paris, le samedi 12 mars 1864
Etude: je fais une station de deux heures à la caisse des consignations avec Mr Mortimer Ternaux. C’est la suite des gracieusetés de Langeron et peu s’en faut qu’il n’y ait un engagement personnel entre le client et l’avoué adverse. Tout vient à point cependant et nous touchons ce qui était l’essentiel. Mais deux heures avec Mr Mortimer Ternaux, c’est long. Ce personnage a quelqu’importance, il a été député, il est grand orléaniste et c’est chez lui que s’assemblait l’an dernier le comité Thiers, mais il ne se peut rien trouver de plus nul. Nous avons épuisé tous les sujets, à tel point qu’il en est venu à me dire que un père de famille était bien embarrassé et qu’il voudrait bien marier sa fille à un jeune homme distingué. « En connaissez-vous ? Dans la magistrature, au Conseil d’Etat ? » Et comme par désoeuvrement je lui nommais Thureau ne m’a-t-il pas demandé son age et sa fortune ? On n’est pas plus drôle ni plus impoli, mais cela sans s’en douter, il me parlait comme au mur et ne me supposant ni sexe ni age. J’en ai ri jusqu’au Palais où j’en ai fait des gorges chaudes avec Decrais. Je vais chez Mr Cosson prendre des renseignements pour notre course de demain. La belle installation botanique, j’y reviendrai. Etude, le soir travail chez moi.

Paris, le dimanche 13 mars 1864
Pour la première de mes chères courses il fait le plus beau temps du monde. Je vais à la messe de six heures puis Duvergier me recueille dans sa voiture, non sans scandaliser un peu son cocher : mes habits de Champagne ne sont pas superbes. Nous allons à la gare de Lyon où se réunissent Maugin, Gaudefroy et un nouveau nommé Mabille. On va à Nemours, c’est trois heures, on y est à onze heures. On déjeune à l’hôtel de l’Ecu où l’hôtesse nous reçoit en vieilles connaissances et nous traite au mieux, puis l’on va à Poligny par les rochers et les bois. La nature est exquise, le tableau est tout entier composé dans les gammes du jaune et du gris et il est adorable, jamais je n’ai plus admiré Nemours. A Poligny on s’arrête à l’asarum et on prend un guide. Nous avons à chercher le pyrum thalictroïdes dans la vallée de l’avocat et surtout le gagea bohemica dont la localité qui ne se trouve pas dans les flores nous a été donnée par Cosson sous le sceau du plus grand secret et avec la promesse notamment de na pas l’écrire sur nos étiquettes d’herbier. C’est le Marchais Muet. Toutefois il semble que le secret ne soit pas si précieux, car après n’avoir rien trouvé dans la vallée de l’avocat nous battons à fond le Marchais Muet, qui est un bois, chacun séparément et pendant une heure. Rien. L’heure avancée nous force à reprendre le chemin de Nemours, Maugin et moi philosophant, Gaudefroy grognant à merveille. Nous prenons le chemin de fer à 6h 44 et nous arrêtons à Fontainebleau pour dîner entre deux trains. Grâce à des ordres laissés ce matin au passage la soupe était sur la table et au dessert Gaudefroy et Mabille, en affreux sournois qu’ils sont, tirent le gagea de leurs boites et nous le distribuent. Il y en a peu, mais chacun en a. Grande joie. Nous sommes à minuit chez nous.

Paris, le lundi 14 mars 1864
Un jour invraisemblable. Hier au retour de la course Maugin et moi causions mariage. Il me dit être à la 35ème proposition et n’est pas homme à surfaire. Je ne pouvais lui donner que le numéro un : je trouve le numéro deux sur ma table à l’étude. C’est une lettre de Mme Eymieu : copions les pièces, la chose en vaut la peine.

Mon cher Edmond
Ne manquez pas, je vous prie, de venir déjeuner avec nous demain lundi à onze heures. J’ai à vous faire une communication de la plus haute importance. Ne riez pas, quoique vous deviniez qu’il s’agit de mariage. S’il y a des gens nés sous un astre protecteur, vous en êtes, mon cher ami. Rien de plus sur le papier, venez demain.

Vlan ! Voila le cœur qui me bat comme il y a un mois, je passe la lettre à mon père qui rit dans sa barbe et à onze heures je sonnais chez Mme Eymieu, moitié riant, ému à demi. « Asseyez-vous mon cher ami, je suis toute ébaubie de ce que je vais vous dire. J’ai dîné jeudi chez Mme Pougin, je vous l’ai dit vendredi. (Mme Pougin est une sœur de Mme Tétu, me voila tout pâle) A dîner j’ai parlé de vous, en manière de conversation. A votre nom prononcé Mme Pougin m’a arrêté » « Tu connais Mr Mouillefarine, parle-nous en donc » et des questions sur vous sans nombre. Moi j’ai répondu dans l’innocence de mon cœur et bavardée sur vous en vieille amie, y attachant si peu d’importance que je ne vous en ai pas parlé le lendemain. Samedi je vois arriver chez moi Mme Pougin. « Quel age a ton ami Mr Mouillefarine ? Sais-tu s’il veut se marier ? Il a plu beaucoup chez Mme Tetu et c’est le mari qu’il faudrait à Louise (j’abrège le récit de Mme Eymieu, j’écoutais à moitié mort) »
« et enfin mon cher Edmond par-dessus tout cela et hier dimanche voila la lettre que j’aie reçue de Mme Pougin » :

Chère Marie,
Nous pouvons très bien marcher de l’avant pour ton jeune ami, je sais qu’il convient, j’en ai parlé hier à Mme Tetu. Maintenant tâche de me donner quelques détails sur la position financière du jeune homme, quoique je te le dise ce sera une chose secondaire, mais encore faut-il savoir sa position. Viens demain lundi, nous causerons de cela, je crois que nous pouvons faire deux heureux car il est impossible de te dire ce qu’est Louise, c’est ce qu’il y a de plus charmant et modeste, enfin pour moi c’est l’idéal de la perfection, aussi lui faut-il un jeune homme bon et qui sache comprendre toute la délicatesse de cette charmante nature de femme. Ah, il sera heureux celui qui l’aura, adieu ma bonne petite fille, etc.

Voila la chose. Ma main tremble en écrivant tant l’émotion dure encore. Je ne me connaissais que ce côté de connaissances communes avec Mme Eymieu et en venant j’avais bien songé à Melle Tetu, mais j’avais repoussé cette idée ou plutôt je m’en étais amusé comme d’une chimère pour faire le chemin. Et voila que je marche en plein dans mon rêve, c’est à se frotter les yeux et à se demander si on dort. Cette figure si charmante et si hautaine, cette piété dont les critiques de Gratiot m’avaient un soir rendu épris, cette fortune enfin car on annonce trois cent mille francs de dot et un million d’espérances, tout cela je n’ai jamais osé y penser. Je le leur disais cette année à Saillans. Quand je l’ai vue au bal j’en ai eu pour trois jours, à Saragosse j’ai passé une journée à y rêver, et tout cela enfin que je n’aurais jamais demandé, on vient me l’offrir, on insiste presque. Et où m’a-t-on vu ? Au bal ou je suis gauche à plaisir. Et on me dit que j’ai plu. C’est à rendre fou.

Léon Eymieu rentre peu après et nous avons à nous trois une bonne conversation, gaie et sérieuse par passages où éclate leur cordiale amitié. Je ne fais pas grand tort à leur déjeuner. Après, je prépare le brouillon d’une lettre que Mme Eymieu écrira à Mme Pougin et où j’expose avec honnêteté ma position de fortune.

Il en sera ce qui pourra mais c’est pitié de rendre les gens aussi fous que je le suis maintenant. Je ne saurai rendre un compte bien exact de ce que j’ai fait le reste du jour, j’ai erré principalement. Toutefois je n’ai pas tenu à venir trouver Chaulin. Il m’a dit avec sa bonne franche amitié qu’il était comme moi et n’y comprenait rien du tout, que du reste j’aurai tort de refuser. Quant à mon père il a de beaux moments de fatuité paternelle. Il a à peine souri et se refuse à s’étonner. Il y a longtemps d’ailleurs qu’il me fait briller aux yeux la fille et les millions de son ami Mr Dhostel.

Toute la famille dînait à Neuilly, j’ai été chez la mère Amyot mais je n’y ai pris contre mon habitude ni grand plaisir ni grande nourriture. Hors de moi est le mot de ma situation. Je vais pourtant le soir à l’étude, mais le triste clerc.

Paris, le mardi 15 mars 1864
Suite : je ne dors pas et éveillé à six heures j’étais à l’étude avant l’heure réglementaire et décachetais fiévreusement une lettre de Mme Eymieu. Elle m’envoyait la copie de sa réponse à Mme Pougin, à mes détails financiers elle ajoutait des éloges de moi tels que son amitié peut l’inspirer et les quelques mots qui servaient d’envoi à cette copie étaient plus charmants encore « ce sont vos mères qui vous enverront la femme qu’il vous faut. Est-ce celle là ? Je vais prier de toute mon âme pour que vous soyez éclairé et guidé et vous pouvez avoir confiance, quand on a deux saintes au ciel c’est un appui auprès duquel toutes les choses humaines ne sont rien. »

J’ai une affaire à l’étude qui m’oblige d’aller à la mairie de la rue Keller. C’est fort loin, j’attends longtemps, l’affaire n’est pas grave et j’ai tout le temps de me replier sur moi-même. Je fais bien des rêveries, qui s’en défendrait en pareil cas, mais je fais aussi des réflexions. Ce qui domine dans mon histoire, c’est l’invraisemblance : je ne suis pas beau, c’est au bal qu’on m’aurait apprécié ; je n’ai pas encore plaidé, je n’ai pas de position, nul ne peut augurer de ce qu’elle sera ; je ne suis pas riche : un père riche en le supposant d’idées aussi larges que possible va bien prendre sans fortune Chaulin ou Renault, mais moi ! Un confrère de Mr Tetu a pris ainsi Oscar Falateuf, mais moi ! Tout cela sans fausse humilité, je suis en face de moi, d’ailleurs je me reconnais des qualités, mais ce sont précisément celles qu’ils ne peuvent connaître. Et de suite j’arrive à ceci que Mme Pougin que d’ailleurs je ne connais pas a la tête un peu folle. Marie me l’a dit. Qu’elle ait eu je ne sais comment l’adhésion de Mme Tetu, soit : mais le père, l’homme sérieux, éclatera de rire et il aura bien raison. Et j’en ferais autant.

Il faut donc ne pas faire un pas en avant, ceci est facile, la dignité et la timidité s’entraidant. Il faut n’y plus penser. Ceci est moins commode et je lutte avec mon cerveau. Ainsi pense mon père qui toujours le même me raconte des histoires de femmes intrigantes qui machinent des mariages et tout à coup s’interrompt les yeux baignés de larmes, en songeant que cette jeune fille s’appelle Louise.

Merci, ais-je écrit ce soir à Marie, mais n’y comptez pas, ce serait un trop beau conte de fées.

Ce qui n’empêche pas que j’aille innocemment faire visite à Mme Gratiot. C’était une vieille dette et elle me reçoit à merveille. Elle n’est pas très forte et je la fais causer tant que je veux sur les Tetu. Ce n’est pas encore le lieu d’analyser ceux-ci. Il parait qu’Emile, depuis son entrée à la Demante, me porte aux nues. Est-ce que par hasard ce serait là ? O destin.

Et puis après cette journée agitée j’écris fiévreusement ce journal décousu. Vieux cahier, vieux consolateur, te brûlerai-je, te montrerai-je à une petite Louise venant en peignoir blanc lire sur mon épaule, ou bien continuerai-je à peupler ma solitude de ce patient auditeur ? Je ne sais mais il me semble que je suis quitte avec mes idées quand je les ai jetées ainsi en forme. D’ailleurs il faut le tenir au courant, les pages blanches qui terminent ce cahier me donnent la fièvre.

Paris, le mercredi 16 mars 1864
Journée sans événements, ce qui est du plus mauvais signe : en supposant la vitesse du départ continuée, Mme Pougin avait lundi soir la lettre de Marie, elle voyait Mme Tetu mardi matin, elle écrivait mardi soir à Mme Eymieu et j’avais ma lettre aujourd’hui. Or il faut que mon affaire s’enlève d’enthousiasme, je ne supporte pas la discussion. Cette conspiration de mamans se sera brisée hier soir sur deux phrases du père, homme de sens à qui je n’en veux pas.

Ah bah ! Je m’exerce à la philosophie et tout irait bien n’étaient mes imbéciles de nerfs qui ne me laissent ni manger, ni dormir, ni travailler. Je me dis que j’ai mis à la loterie, qu’il peut me tomber du ciel une jolie fille avec vingt mille livres de rente : ce contingent futur m’eut semblé bien beau dimanche. Je me dis que même refusé il est superbe d’avoir été candidat à cette merveille, et candidat sympathique. Ce bon vouloir de mamans peut se replacer. Il y a Melle Travers et aussi Melle Gratiot dont sa mère me parle à tout bout de champ. L’important est de ne pas trop rêver, cela fait mal.

A défaut de travail je fais des courses et vais au Palais. Je m’y ouvre à mon ami Coulon sans donner de noms propres. En voila un qui m’aime et songe à mon bonheur. Le soir je vais à la Demante, j’avais souci de voir ce benêt d’Emile. Son accueil a été ordinaire et voyez la misère, il a fait une proposition idiote d’amendement au règlement, l’institution du ministère public. Le bureau m’a prié de la combattre. Je me suis tenu, mais pas longtemps, il m’ennuyait trop. Je me suis lancé, quelques autres après moi : il n’a pas eu une voix. Il est parti furieux, presque impoli. Je crois que j’ai brûlé un de mes billets de loterie. C’est qu’aussi il m’agace trop, si nous étions beaux-frères nous passerions le temps à nous gourmer. Cette idée me divertit jusqu’au logis et je me couche à peu près calmé.

Paris, le jeudi 17 mars 1864
Le calme dont je parlais hier n’empêche pas que le sommeil me quitte avant le jour, comme avant-hier et hier, chassé par la pensée d’une lettre qui peut m’attendre à l’étude. Pas de lettres et je vais à midi chez Mme Eymieu : ce que je prévoyais arrive, Mme Pougin leur a dit hier qu’elle avait montré leur lettre à Mme Tetu, qu’on me trouvait bien jeune, qu’on m’avait cru 29 ans. Ceci, tout respect gardé, est un gros mensonge :d’abord Mme Pougin a demandé mon age à Marie, ensuite Mme Tetu m’a vu cent fois et je parais plus jeune que je ne suis, enfin elle sait que j’ai fait mes études avec son fils. Il parait que sa fille a 21 ans. Mais c’est un prétexte honnête et cent bonnes raisons sont derrière trouvées par Mr Tetu. Je reçois cela comme une nouvelle attendue et m’emploie au contraire à relever le moral de la famille Eymieu qui a des difficultés sur l’état de lieux avec sa propriétaire et ne sait à quel saint se vouer. On leur a dit que néanmoins on songerait fort à moi et en braves gens qu’ils sont ils voulaient dès demain retourner à la charge. J’ai pris leur parole de ne plus ouvrir la bouche sur ce sujet.

Un refus, cela vaut mieux que cette attente nerveuse où je suis depuis trois jours : je n’ai pas fait un pas, ma dignité n’est point compromise et je vaux autant que lundi matin. C’est ce que je me dis tout le jour, c’est ce que je dis à Chaulin avec qui je dîne, mais le soir les nerfs se distendant après trois jours de tension, j’entre dans un abattement profond et le travail de l’étude me semble un supplice. Mon père essaye en vain de m’intéresser au cahier des charges de nos biens qu’on va vendre et pour lequel nous nous sommes réunis aujourd’hui chez Bardout. J’écoute comme dans un rêve, je m’échappe à la demie sonnante et je ne me suis jamais senti plus découragé qu’à l’heure où j’écris ces lignes. On ne rompt pas comme on veut avec une idée qui depuis trois jours vous hante sans relâche. Et puis ce prétexte ! C’est ce que c’est, la première raison la bonne qu’on l’a pris. S’il avait 29 ans ! Désolation. Remettre à cinq ans toutes ses idées de bonheur, n’avoir droit à une famille que quand on n’a plus de jeunesse, passer seul les dix plus belles années de sa vie, sans affection, sans famille, voila l’arrêt social, et ces braves gens répètent honnêtement une chose banale et convenue. Je me sens hors d’état d’écrire et mes idées se mêlent dans le brouillard noir du chagrin.

Paris, le vendredi 18 mars 1864
Je suis mieux ce matin mais encore bien mou à l’étude. Je n’ai pas repris mon équilibre et pour y arriver je m’envoie à une expertise à Pantin. Il fait un temps superbe, je me perds dans la plaine des Vertus et passe ma journée à errer et à causer tout seul, compagnie dont je ne me lasse pas. Ceci fait du bien. Mon père un peu fatigué se couche de bonne heure, je n’ai pas avec lui ce travail si fatigant du soir et sors de l’étude tout vivant, ce qui est rare : en général l’autre est mort à cette heure là.

C’est une bête ce marchand de bois comme disait mon père ce matin, et c’est la dernière chose que j’en veux dire. J’aurais rendu sa fille très heureuse. C’est vrai, il me faut une femme comme cela, autant du moins que je me représente Melle Tetu : intelligente, bonne, d’accord avec moi sur la religion, un petit esprit un peu faussé par une éducation étroite mais j’aurais redressé cela à force d’amour -or j’en ai beaucoup, ayant fait des économies- et puis jolie, riche. Mais je me suis scruté aujourd’hui avec le plus grand soin et je puis déclarer que ce n’est pas la richesse que je regrette mais la femme, le mariage, l’intérieur, l’affection.

Coulon vient me voir au moment où j’écrivais ces lignes et dit de moi tout ce que je viens d’en écrire, avec des réflexions ajoutées d’une gaieté amère sur les pécores du jour et les pères de famille du temps présent.

Paris, le samedi 19 mars 1864
Cela s’efface, s’efface, va mieux : je reprends lentement possession de moi-même. Mais si jamais je ressens l’amour, quels ravages il fera en moi qui suis malade de ses apparences. Journée de Palais et d’étude. Je dîne chez ma tante Elisa mais le soir je reprends le spleen à voir ses petits enfants que l’on déshabille et qui sont adorables à demi nus. Le vrai regret est de voir s’enfuir devant moi l’heure où j’aurais des anges semblables à mon côté.

Je vais en soirée, c’était un peu tard en carême mais chez un juif, Mr Aldrophe, l’architecte de l’affaire Muller c/ Chatelain. Il a un bel appartement et reçoit fort bien. C’est d’abord un concert, on entend Bussine, Mr et Mme Marchesi qui me font grand plaisir, puis au milieu de cette musique classique deux romances d’un Mr Armand Gouzien qui me causent une émotion indicible, c’était quelque chose de naïf et de nouveau, de sentimental et de souffrant. Je frissonnais comme à certains vers de Lafenestre, l’auteur les disait au piano d’une voix contenue et avec un charme exquis, j’en frissonnait tout entier. En intermède du concert, Il Pupazzi, divertissement à la mode : des marionnettes représentaient les célébrités du jour, Girardin, Dumas, Thiers, Lachaud ? C’est d’un comique inégal et souvent médiocre. Puis on a dansé : il était tard et après m’être fait voir dansant durant un temps décent je suis rentré. C’était toute la juiverie de Paris, et pas une jolie femme. J’ai été d’entraînement féliciter ce Mr Gouzien qui s’est trouvé un monsieur très ennuyeux posant l’incompris.

Paris, le dimanche 20 mars 1864
Messe, conférence. Je déjeune avec Paul Bonnet qui est pour huit jours à Paris. Je vais voir Mr et Mme Eymieu, nous parlons beaucoup de leur propriétaire avec qui ils sont en pleine querelle et un peu de Mme Pougin. Ils l’ont vue vendredi, elle leur a dit ce que j’avais pensé dès mardi, c’est qu’elle et Mme Tetu étaient parties en avant sans se mettre d’accord avec Mr Tetu. Cette brave femme s’y était d’ailleurs employée avec une merveilleuse ardeur, il parait qu’elle est énorme et que c’était pitié de lui voir monter les étages de Mme Eymieu. Mais celle-ci avec le sens délicat qui lui est ordinaire, m’extrait une consolation de leurs derniers entretiens : il parait bien que dans l’esprit de ces dames le gendre était un objet d’ameublement qui devait rester à l’hôtel comme un coq en pâte. Cette vie commune m’aurait mal convenu.

Je vais à Corbeil et chemin faisant j’exhale ma douleur en d’assez méchants petits vers, marque d’un esprit libre et très consolé.

Love’s labour lost.

Cela commença le lundi
C’était comme un conte de fée
Bon Dieu, que le cœur me battit ;
Cela commença le lundi.
Dans ma poitrine il tressaillit
Tant qu’elle en est encor brisée
Cela commença le lundi
C’était comme un conte de fée.

Un conte où j’étais le héros
N’était-ce pas très vraisemblable
Dans ma tête, il fut vite éclos
Ce conte où j’étais le héros,
Mais il m’en coûta mon repos
Pour m’être pris à cette fable.
Un conte où j’étais le héros,
C’était pourtant bien vraisemblable !

Et le jeudi en vit la fin
L’histoire n’avait qu’une page,
Le livre échappa de ma main
Et le jeudi j’en vis la fin
L’amour frôla mon front chagrin
D’un bout d’aile en quittant sa cage
Et le jeudi j’en vis la fin
L’histoire n’avait qu’une page.

Il fait le plus beau temps du monde et je n’ai jamais fait plus gaiement des vers mélancoliques. A Corbeil je vais voir Dubois que je ne trouve pas et me dirige sur Essonnes. Gratiot m’avait invité à dîner, aujourd’hui ingénieur attaché à l’usine il y passe l’année. J’avais accepté son invitation sans balancer, je l’aime assez d’abord et lui me reçoit avec plus d’amitié que je ne lui en ai vue d’ordinaire, en outre je savais pouvoir le faire causer sans rien lui dire et je m’en donne à cœur joie. Il n’aime pas Melle Louise et je savais qu’il m’en dirait du mal. Je venais en entendre. Elle est sèche, elle est froide, elle n’aime personne, elle fera des enfants parce que Dieu le veut, et ainsi pendant une heure. J’ai eu soin bien entendu de mêler l’entretien. J’ai attrapé pendant ce bavardage quelques faits curieux. Melle Louise a dix-huit ans et non vingt-et-un comme l’a dit pour se dépêtrer cette brave tante. Elle a été demandée un grand nombre de fois, sa mère a refusé tous les partis (est-ce pour moi ? la voila à l’aise), le père est un homme fort honnête et de grand sens que sa femme adore (elle ne le contrariera plus). Gratiot est un homme précieux.

Je reviens coucher à Paris, réfléchissant, rêvant agréablement à la lune et polissant mes triolets. Je clos ici l’incident Tetu : c’est le numéro deux. Chaulin en est bien depuis hier au numéro onze. En entendrai-je reparler ? Je ne jurerai pas que non, ce que femme veut, etc, mais je crois pouvoir affirmer que cela ne mènera à rien car après mes notes d’aujourd’hui j’hésiterais et de l’autre côté on serait évidemment peu pressant. Ce qui est bien certain c’est que le chagrin et loin et ne reviendra jamais, sauf en de certains soirs moroses où l’on mâche l’ennui à vide. Mais je m’amuserai à voir marier cette belle fille l’an prochain.

Paris, le lundi 21 mars 1864
Etude. Je dîne chez Emile. Le soir nous avons les élections des deux dernières circonscriptions de Paris, Carnot et Garnier-Pagès, deux membres du gouvernement provisoire. Il n’y avait pas de candidat du gouvernement. Celui-ci s’est abstenu et a même fait, en dispersant brutalement une réunion chez Garnier-Pagès, une gaucherie calculée en sa faveur. On peut pouvoir crier au loup et montrer le spectre rouge aux députés de la province. Mais ces élections m’affligent. Nulle individualité chez nous, on se groupe autour de noms bruyants. La démocratie a ses candidatures officielles. Et ces deux hommes d’ailleurs honnêtes sont impossibles, manifestement hostiles par leur passé. Laboulaye qui est l’homme de la situation n’a pas eu huit cent voix .

On juge à Aix un procès criminel qui préoccupe fort : l’affaire Armand, un maître accusé d’avoir tué un domestique. C’est la plus grande obscurité du monde et l’acquittement est inévitable.

Paris, le mardi 22 mars 1864
Etude. Palais : j’y gagne agréablement quelques référés. Je dîne chez Mme Eymieu, elle est au lit assez souffrante d’une roséole, je passe ma soirée avec son mari. Leur petit Emmanuel est charmant, il m’a dit aujourd’hui un joli mot d’enfant. Nous causions à table des difficultés qu’ils ont avec leur propriétaire. « Et qu’est-ce qu’un procès, mon oncle ? » « Tu as un joujou, le petit d’en bas viendrait te dire qu’il est à lui et qu’il faut lui donner, que ferais-tu ? » « Eh, je le donnerais » dit-il avec son petit accent chanté. Que voulez-vous qu’on dise à des raisons pareilles ?

Paris, le mercredi 23 mars 1864
Etude. Je reste chez moi le soir. On vend nos immeubles le 2 Avril.

Paris, le Jeudi Saint 24 mars 1864
Etude. Je vais voir ma tante Adèle qui a été sérieusement atteinte, sans mal défini mais avec un ébranlement général, à la façon des vieillards. Je vais voir aussi Mme Eymieu qui est mieux portante. Le soir je vais avec Maugin chez Duvergier de Hauranne botaniquer un peu.

Que ces journaux sont courts, trois ne tiennent pas la page : ma vie calme reparaît. Où sont les tartines d’il y a huit jours ? Nos amours ont duré toute une semaine. Je vais à la messe tous les matins, parce que c’est Semaine Sainte et à l’étude après, aussi bien que s’il n’y avait pas de rue de Varennes au monde.

Paris, le Vendredi Saint 25 mars 1864
Etude : on n’y reste que jusqu’à midi. Il fait le plus beau temps du monde. Je vais voir ma tante Adèle qui est mieux mais qui se remet bien lentement et puis je vais prendre Léon Eymieu pour nous promener. Nous allons aux Champs-Elysées tirer au pistolet et voir le retour de Longchamps. Eymieu est bien aujourd’hui, il peut parler ce qui est rare et respire Paris par tous les pores comme un bienheureux. Ne prend-il pas son temps pour me dire que Mme Pougin a été folle en 1848 ? Non, ajoute-t-il, que je veuille expliquer par là, etc. Nous avons bien ri. Le soir je vais un peu à l’église et je rentre travailler au logis.

Paris, le Samedi Saint 26 mars 1864
Messe, étude et Palais où j’ai des référés. Madame Mouillefarine part ce soir pour Neuilly, c’est le principe d’y être à Pâques sans acception de climat ou d’époque. A cinq heures je vais me confesser. Le soir, étant orphelin, je me fais recueillir par Mr et Mme Eymieu chez qui je dîne.

La Rochette, le dimanche 27 mars 1864
Je vais ce matin à la messe de communion de Notre-Dame. Guyot-Sionnest qui a la tradition du déjeuner de Pâques m’invite à y prendre part et me reçoit chez lui avec son frère Etienne, Jacques Lequeux son beau-frère et Thieblin, fils du juge. C’est très gai et surtout très affamé. Je mourais de faim depuis trois jours et j’ai fait des prodiges. Mme Guyot-Sionnest qui était en amabilité a eu un bon mot de rapin, comme on en dit chez elle. Je refusais je ne sais quoi en protestant n’avoir plus de place « on se bat sur le marchepied, n’est-ce pas, monsieur ». Ils sont installés dans un joli appartement 28 rue de Richelieu dont dépend un balcon sur lequel nous avons fumé à tour de rôle le grand chibouque qu’Henri a rapporté de Damas. Le baby n’a pas crié, tout était parfait.

A 2h ½ suivant la tradition pascale départ pour La Rochette par un vilain temps gris et froid. André et Walker étaient à la gare. On est nombreux chez eux, il y a le grand-père et la grand-mère, Alfred Plocque et un ami d’André prénommé Louis. Le tout déjà confortablement installé par les soins de Mme Walker, la meilleure maîtresse de maison qu’il y ait. Georges a installé le tir au pistolet et nous nous y livrons jusqu’au dîner, mais sans grand succès. On se propose pour demain de se mettre à tirer dès l’aube. Alfred Plocque demande ce que c’est qu’une laube et nous voila pour rire deux jours. Après dîner une bonne pipe au coin du feu et puis la lanterne magique, c’est moi qui montre et l’indulgent auditoire me fait du succès. Rien ne m’est plus sensible, se rattachant à ma vocation de père de famille. Il y a aussi la chanson nouvelle de Fallait pas qu’y aille qu’on chante en cœur et sur laquelle on met des paroles faute de savoir les vraies.

Paris, le lundi 28 mars 1864
Le temps restant assez gris on épargne les laubes et on se lève tard. Il se fait vers les 9h ½ un de ces lunchs comme Mme Walker les improvise et qui en café, pâté, jambon vous soutiennent tout un jour, et les cinq jeunes gens partent en forêt. On va à la table du Grand Maître, de là à Bellecroix puis à la vallée de la Sole dont on fait le tour jusqu’au champ de course et l’on revient par le parc de Melun et la plaine de Brolle. Nous avons eu un peu de pluie à la fontaine Sanguinede, à midi le temps s’est éclairci et le soleil montré. En sortant du champ de course nous avons fait tomber un écureuil sous nos coups homicides, comme disait Labour dans un premier ouvrage. Surpris dans de jeunes pins qu’on pouvait secouer l’animal a été cerné, poursuivi, secoué d’arbre en arbre, tant qu’il est tombé, mais quelle furie et quelle poussée, le lourdaud d’Alfred Plocque est tombé tout du long. Au retour, tir au pistolet. On part à huit heures. Je devais en rentrant à Paris aller au bal chez Mr Lequeux mais mon lit a eu des attraits irresistibles.

Neuilly, le mardi 29 mars 1864
Il ne s’agit plus de chasser l’écureuil, j’ai la journée la plus active du monde, vingt-cinq affaires à l’audience qu’il faut surveiller et plusieurs rendez-vous dont un qui dure de quatre à six heures chez Bardout, notaire, a trait à mes affaires personnelles. Ce sont les plus ennuyeuses dont on puisse s’occuper. Nos immeubles de Passy et de l’avenue Frochot (succession de mon grand-père) se vendent samedi et il faut dès à présent songer à la liquidation, c’est pourquoi nous nous réunissons. La difficulté consiste dans les mineurs, mon oncle Albert entend les apportionner en achetant leur part dans les immeubles, et cela sur le pied de quatre-vingt francs le mètre auquel mes oncles sont convenus de pousser les terrains. Le procédé, incontestablement généreux de sa part a l’inconvénient de augmenter la dette de mon oncle Albert envers les mineurs dans des proportions qui effrayent mon père. On avait pensé à faire acheter le lot des mineurs par Mr Cheron leur grand-père. Il payait des droits de mutation mais Elisa avait l’avantage de réaliser l’opération quand elle le voulait, sans vivre dans les rêves d’une plus-value éternelle. L’inconvénient est que le bon Cheron avec son naïf égoïsme se promène depuis un mois, qu’il est à Pau, à Bordeaux, on ne sait trop où, s’occupant peu de nos affaires. Une autre difficulté est la question de savoir qui achètera l’avenue Frochot, c’est une propriété dont le revenu à servi jusqu’ici à payer le passif qui, y compris les rapports dus, est de 300.000 francs. On est convenu de la pousser jusqu’à 270.000 francs et c’est un morceau malaisé à mettre dans l’un des lots. Comme il arrive d’ordinaire on parle beaucoup sans avancer à grand-chose, mon oncle Charles qu’on dit être une des lumières de la Cour est aux affaires d’une effrayante inaptitude.

Mon père et moi allons le soir à Neuilly par un assez vilain temps : mes frères ont paré leurs chambres des meubles de leur oncle Foussereau et je fume avec Georges une grande chibouque turque munie de roulettes qui est une bien belle pipe.

Paris, le mercredi 30 mars 1864
Mon père, mon oncle Albert et moi avons ce matin un rendez-vous à 8h chez Elisa pour la mettre au courant des bases posées hier. Mon père fait avec beaucoup d’habileté passer ceci qu’il prendra une inscription de copartageant sur les immeubles acquis par mon oncle Albert, part des mineurs, et ainsi les intérêts de ceux-ci sont sauvegardés.

Etude, Palais, je gagne un référé contre Dufaÿ qui me rend heureux. Je dîne chez ma tante Emilie. Le soir après l’étude je vais en soirée chez notre voisin Mr Dreyfus : c’était très peu gai et Albert s’en était ingénieusement dispensé. Il y a peu de monde et le jeune Lucien Dreyfus exerce une pression pour faire danser les gens qui est insupportable. Il y avait Charles de Lesseps et sa femme. Celle-ci n’est pas bien jolie mais elle à l’air si gai, si aimable, si bonne fille que je n’ai pas osé l’inviter à danser, pensant ne trouver que des platitudes à lui dire et en mourir de honte après.

Paris, le jeudi 31 mars 1864
Etude, Palais encore, cette semaine est très occupée. J’ai aujourd’hui des ordres amiables qui ne sont pas commodes. Je dîne chez Walker, avec lui et son excellent homme de père

Paris, le vendredi 1er mars 1864
Etude. Je vois mon oncle Charles et mon oncle Albert. Les choses s’embrouillent. Les majeurs ont l’idée de racheter tous ensembles l’avenue Frochot, mais à sa mise à prix s’il n’y a pas d’enchère, sauf à faire plus tard bénévolement compte aux mineurs des plus values. C’est 180.000 f. au lieu de 270.000, écart considérable très préjudiciable aux intérêts d’Elisa et dont mon père s’irrite fort. Pour ma part je ne veux pas de l’opération, l’indivision avec mes oncles est toujours trop chère, ce sont les plus mauvais esprits de monde, mon oncle Albert ne sait pas ce qu’est administrer, mon oncle Charles change d’idée à toute heure. Donc je n’en veux pas, c’est peut-être dix mille francs que je perds et je rage un peu. Mon père et moi qui dînons à Paris allons voir Elisa pour la mettre au courant de ce changement.

Quelle piteuse chose que de s’occuper de ses intérêts : j’en suis tout morose et ne me reconnais plus.

Paris, le samedi 2 mars 1864
Aujourd’hui, jour de notre vente, il fait très beau et il vient à l’étude un monsieur tombé du ciel, Dusautoy le tailleur qui donne pouvoir à mon père de pousser l’avenue Frochot pour son compte : c’est la justice divine. Je vais au Palais et j’assise à l’audience des criées. Mr Dusautoy pousse la maison de l’avenue Frochot jusqu’à 208.000 f. et elle reste à ce prix, mais pour nos terains c’est une pitié et une comédie que je quitte au milieu. Les amateurs étrangers vont jusqu’à 40 ou 50 f. le mètre, un seul va jusqu’à 70. De là à 80 mon père et mon oncle poussent l’un contre l’autre au milieu de la stupeur, d’où il suit que mes cohéritiers sont absurdes. Après l’audience nous nous réunissons chez mon oncle Albert pour faire le partage des lots acquis, mais c’est une opération beaucoup plus complexe qu’on n’aurait cru. Après y avoir passé deux heures nous nous ajournons à demain matin chez mon oncle Charles qui invite à déjeuner les avoués ses neveux! Nécessité n’a pas de loi. Bien nous en a pris de n’avoir rien fait, car nous avions oublié de faire compte des rapports.

Je m’étais arrangé après cette ennuyeuse journée et cette pénible contention d’esprit aux intérêts personnels une soirée qui fut gaie. C’est notre dîner mensuel, nous y sommes bien peu nombreux, il y a Herbette, de Lesseps, Coulon, Petit, de La Pena, et Fontane vient au dessert. Je soutiens le poids d’une discussion religieuse assez chaude. Le soir je vais chez Guyot-Sionnest. Il donnait à danser pour célébrer tant son nouvel appartement que le baptême de son fils qui a eu lieu ce matin. Il y avait Marie Delacourtie. Cela a été d’une gaieté modérée, j’étais rentré à une heure.

La nomination de Nacquart à la Cour a été un des scandales du Palais et on y a fait courir avec délice un quatrain d’assez bonne allure qu’on attribue au conseiller Lenain.

Les ministres pour nous ont des bontés sans borne
Delangle a fait monter plus d’un âne à la cour
Et voila que Baroche arrivant à son tour
Complète son troupeau par une bête à cornes.

On prête comme de raison un mot au père Dupin « Mr Nacquart est cocu ! Oh, cocu par excellence ! »

Paris, le dimanche 3 avril 1864
Messe à huit heures. A neuf heures je vais chez mon oncle Charles où arrivent mon père et mon oncle Albert, et à part le déjeuner nous travaillons jusqu’à midi. Les rapports, qui sont de 64.000 f. par mon oncle Charles et de 126.000 f. par notre souche, formant la masse, les droits d’un neuvième sont de 139.000 f. et on remplit chacun avec les immeubles. Mais mon oncle Albert apporte au rendez-vous une idée dont je ne l’aurais jamais cru capable et que j’accueille avec une grande joie, c’est de se reconnaître débiteur lui seul du rapport dû par notre souche en reconnaissant qu’il l’a reçu en fait. C’est la vérité. Ce rapport est mis au lot des mineurs et se trouve garanti par l’inscription qui sera prise. Mon oncle paye le droit de titre mais il l’aurait payé dans la liquidation Delacourtie et moi je reçois plus d’immeubles. Ainsi il se libère à mon égard jusqu’à concurrence. Il me paye il est vrai en monnaie surfaite car ces terrains ne valent pas 80 f. le mètre, mais enfin il me paye et j’aurais donné ma créance sur lui à 50%. Il en résulte seulement pour moi jusqu’à réalisation de mes terrains une notable diminution de revenu car il me servait des intérêts et les terrains n’ont pas de fruits. Il y a de plus un passif à acquitter. Il faudra se serrer un peu et je réforme dès à présent le voyage d’Espagne : néanmoins je suis très satisfait.

Sur ces bases nous faisons des attributions provisionnelles, je dis provisionnelles car mon oncle Charles a eu cette nuit à sa manière une idée qui est saine mais tardive, c’est qu’il eut été fort sage, pour payer notre passif qui est de 120.000 francs, de lâcher quelques terrains à 70 francs le mètre et qu’il faut courir après le client de Robert qui en a offert ce prix là. C’est un sieur Pamard. Et nous nous ajournons à demain.

Le reste du jour je m’efforce de me tenir allègre quoique le soin de mes propres affaires me tracasse le cerveau : qu’aurait-ce été s’il y avait eu de l’animosité ? Le rendez-vous de ce matin a été non pas seulement comme entre honnêtes gens, mais comme entre galants hommes qui se respectent et s’aiment, et mon oncle Albert notamment a été parfait.

Je vais voir Mr et Mme Eymieu que je rencontre sur le pas de leur porte. Je vais causer avec cette bonne Elisa de nos affaires, elle comprend à merveille et c’est plaisir. Je fais une visite à Mme Gredillat et dîne à Neuilly, mais encore mal installé là-bas je reviens coucher chez moi.

Mme Ernest Denormandie vient d’accoucher d’un garçon.

Paris, le lundi 4 avril 1864
Etude. Je dîne chez Chaulin et à neuf heures du soir nous nous réunissons chez mon oncle Albert pour n’en sortir qu’à minuit assez fatigués. Il est en pourparler avec Mr Pamard et nous sommes obligés de faire deux répartitions, l’une au cas où il vendrait, l’autre au cas du statu quo. En outre nos idées d’hier se modifient en ceci que sur le rapport de notre souche 40.000 f. sont réellement dus par nous tous comme ayant été la dot de ma grand-mère, mon oncle n’a absorbé que la différence. Ce travail de répartition est très long, il s’agit d’assortir chacun sans le grever de soultes et en tenant compte des convenances : au cours de ce travail on en revient à la combinaison de faire racheter le lot Lafoy par les mineurs et mon père y adhère après quelques hésitations, cela décharge d’autant mon oncle Albert. Il se trouve que moi, servi le dernier je le suis des mieux et que notamment dans l’hypothèse du statu quo, qui est la plus probable, je suis muni de deux lots (5 et 6) se tenant, et du côté le plus industriel c’est-à-dire le plus promptement réalisable. Mon oncle Charles exprime son regret de ne pas les garder en des termes si explicites, si naïfs, il cherche si laborieusement le moyen de m’en donner d’autres que j’en manque rire tout haut. C’est le seul moment où dans nos entretiens l’intérêt personnel est paru, et avec tant de candeur que c’était charmant. Enfin je suis satisfait et pour honoraires j’offre des glaces à mon père.

Paris, le mardi 5 avril 1864
Etude. Mon oncle n’a pas traité avec Mr Pamard, je garde mon terrain d’un seul tenant et en signe le command avec plaisir. Temps abominable, je dîne chez la mère Amyot avec Decrais, Desjardins, Corne, etc. Bonne et gaie causerie. Notre ami Duvergier est compris dans le catalogue imprimé des meubles à vendre après le décès du vieux botaniste Jacques Gay, sous le chapitre des autographes. Etude le soir.

Paris, le mercredi 6 avril 1864
Palais. Je dîne avec mon père chez Faverie, avocat, avec Nogent Saint-Laurens et quelques autres personnes du Palais. Ce Faverie est un aimable homme, gai plus que spirituel, amusant plus qu’élevé, mais plein d’entrain, heureux par nature, faisant le bonheur des siens. Nous avons ri comme des fous de ses histoires et de ses chansons.

Neuilly, le jeudi 7 avril 1864
Palais encore : j’ai cinq ordres amiables, il y a de quoi devenir fou. Le beau temps est revenu et je vais le soir à Neuilly. Je me remets à l’herbier avec quelque plaisir.

Le procès Armand dont j’ai dit un mot ici s’est terminé d’une part par un acquittement sans délibéré, d’autre part par un arrêt de la Cour allouant 20.000 francs de dommages intérêts à la partie civile, arrêt de passion et de rage rentrée, au surplus tout a été passion dans cette affaire. Tandis qu’à Aix on portait Armand en triomphe, à Montpellier on rossait les témoins à décharge et on tressait des couronnes à Roux, la partie civile. Roux s’étant dérobé à son triomphe les couronnes ont été portées au juge d’instruction Mr Amilhau. Celui-ci avait fait communier Roux et l’avait interrogé tenant Dieu sur les lèvres, il racontait le tout dramatiquement à l’audience. En quels temps sommes nous ? Ces couronnes décernées par la populace sont une bonne récompense. Quant à l’arrêt d’Aix, il a fait bondir tout Paris et chacun de nous a eu pour l’expliquer en droit tout un cours à faire. On souhaite ardemment qu’il soit cassé mais ce sera malaisé.

Paris, le vendredi 8 avril 1864
Etude. Je dîne à Paris avec mon père et nous travaillons le soir ensemble. J’ai acheté et lu aujourd’hui Le Neveu de Rameau de Diderot, œuvre charmante et où j’ai été surtout frappé de rencontrer des idées sur les consciences professionnelles que je roulais depuis quelque temps. J’ai été voir ma tante Adèle. Le corps n’est pas remis chez elle mais l’esprit était excellent.

Paris, le samedi 9 avril 1864
Etude. Je vais à la Caisse et en sortant de là voir Mr Eymieu. Je dîne chez Renault avec Decrais : je désirais bien connaître la femme de Renault. Decrais m’en avait parlé défavorablement mais bien au dessous de la vérité. C’est navrant. On lui donnerait trente ans : sèche, le teint usé, le tour des yeux flétris, le front couvert de rides, élancée sans grâce, coiffée comme une vieille met ses faux cheveux, et puis d’une froideur de glace, ne parlant jamais à Léon, ne le regardant pas, lui répondant à peine. Decrais et moi, sans nous être entendus, nous sommes mis en quatre. Nous étions à côté d’elle, nous avons bavardé à l’infini et sur tous les sujets. Decrais a été étincelant : pas un mot, pas un sourire, les bras croisés, les yeux baissés, la figure atone, l’air d’une vieille institutrice qui ne doit pas parler à table. Quand Albert et moi nous avons été dehors, nous étouffions. Tiens, me dit-il, c’est à croire que le mariage était nécessaire. Propos invraisemblable mais qui montre notre état. Quant à moi j’en doutais à chaque instant, il m’était impossible de trouver un lien quelconque entre cette créature inerte et Léon, si jeune, si charmant, si séduisant. Aussi bien il sera garçon dans six mois, disait Albert. C’est à vous faire rentrer sous terre les idées conjugales, je suis ce soir tout démoralisé.

Paris, le dimanche 10 avril 1864
Conférence, messe, visite des pauvres. J’empoisonne des plantes et le soir je dîne chez Mr et Mme Gomont avec Maurice et la famille Rivolet.

Neuilly, le lundi 11 avril 1864
Etude. C’est aujourd’hui le bout de l’an de mon pauvre oncle. Je vais dans la journée voir sa femme, elle n’est pas plus triste qu’à l’ordinaire, son chagrin est trop profond pour être subordonné à des jours. Neuilly le soir, herbier.

Paris, le mardi 12 avril 1864
Temps superbe. Je fais des courses, je vais au Palais et je vais faire visite à Mme Gratiot qui part pour Essonnes. Jamais elle ne m’a mieux reçu. Elle a été si naturelle, si affectueuse, elle m’a dit sur elle-même, sur son bonheur en famille des choses si justes et si bonnes que m’y voila renglué pour tout le jour, cela sans avoir vu sa fille ni parlé d’elle. Il est impossible d’avoir un autre confident que ce papier pour ces perpétuelles fluctuations, ces romans sans cesse ébauchés, je lasserai le plus patient ami. De sens très calmes je peux avoir dans l’esprit ce que les autres ont dans le corps et je cherche quelqu’un à qui rêver comme font les chiens durant la canicule. Etude le soir, nous travaillons l’enquête Pagaud. Et de Lesseps me surprend à 10 h sur le boulevard, riant tout seul des histoires que je me raconte : à coup sur ce n’était pas l’enquête Pagaud.

Paris, le mercredi 13 avril 1864
Etude. Je dîne chez Mme Chaulin et vais au spectacle avec Georges et Maurice. Nous voulions voir un fort drame où joue Frédéric Lemaitre mais ne trouvant pas de place nous nous rabattons sur la Gaité. On joue un drame à coup d’épée et à tirades, moitié riant moitié écoutant nous passons agréablement la soirée. Il y a un certain plafond qui s’enfonce, lequel, quoi qu’on en ait, donne la chair de poule.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant à La Gaité La Maison du Baigneur, drame d’A. Maquet, avec la distribution]

Neuilly, le jeudi 14 avril 1864
Etude. Nous avons chez Bardout un rendez-vous préliminaire pour examiner notre liquidation. J’en emporte une partie pour la lire à Neuilly avec mon père, cela parait marcher convenablement.

Paris, le vendredi 15 avril 1864
Etude. Je travaille le soir avec mon père. On me remet la clef de mon nouvel appartement et mes ennuis commencent : le locataire qui sort laisse une tache d’huile énorme et toute fraiche.

Paris, le samedi 16 avril 1864
Etude. Mon oncle Albert vient à 5h ½ m’y chercher assez échauffé. Il y avait rendez-vous pris à 3h ½ chez Bardout pour signer la liquidation. Il se vérifie qu’il avait oublié de m’en prévenir mais mon oncle Charles et ma tante Elisa attendent depuis ce temps. Je puis trouver mon père par bonheur et l’entraîner chez Bardout. L’examen est rapide, heureusement nous étions d’accord sur les bases, toutefois mon père rétablit fort heureusement les droits des mineurs. On leur abandonne pour soixante mille francs le rapport dû par notre branche. Ce rapport est en fait dû par mon oncle Albert et il avait été entendu qu’il le déclarerait à la liquidation, de façon à ce que la créance des enfants fut munie du privilège de copartageant. Cette déclaration ne se trouvait pas au travail de Bardout et mon père a eu quelque mal à l’y faire insérer. Il a réussi grâce à son talent consommé de rendez-vous mais j’aurais été fort malheureux tout seul. Nous signons.

Je dîne chez Mme Chaulin et vais avec Maurice au spectacle. Nous voyons une pièce amusante et qui renferme une idée comique. Ç’aurait été un acte charmant, on l’a délayé en quatre et c’est beaucoup trop long. On ne s’ennuie pas toutefois.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Vaudeville Aux crochets d’un gendre de Barrière et Thiboust, avec la distribution]

Paris, le dimanche 17 avril 1864
On herborise aujourd’hui. Mais ne voila-t-il pas que comme il pleut un peu le matin Tardieu arrive au rendez-vous en costume de ville m’annoncer que la course n’aura pas lieu. On n’a jamais rien vu de tel : je le secoue d’importance, Gaudefroy, Lalleux et Henri Fournier viennent à la rescousse et on l’emmène, lui et son chapeau de soie. On va à Auvers par delà Pontoise. F. du Parquet y a trouvé dans le temps l’anémone sylvestris, nous nous contentons du beau temps, d’un déjeuner fort gai, d’un beau pays et d’une bataille rangée à coup de mottes de terre. Fournier et Tardieu retournent dîner à Paris, je continue la course avec les deux autres : nous passons à l’abbaye du Val-Joli, endroit et localité qui promet. Nous y trouvons le doronicum pardalianches et des formes singulières de vinca, mais nous nous promettons de revenir voir les marais dans la saison. Enfin nous dînons à l’Ile-Adam. Mais sur le soir je chavire de mélancolie. On dit (et j’y prends part) des obscénités qui me lassent. Ce printemps me réveille l’âme et je perds le goût des choses qui m’amusaient. Il est temps que ma jeunesse finisse, ou qu’elle commence, comme on voudra parler.

Paris, le lundi 18 avril 1864
Jour d’ennui et de mal aux nerfs. Je dîne chez ma tante Elisa. Elle devait partir jeudi pour Evry mais son petit André a la rougeole. Mon oncle Albert est au moment de vendre à 80 francs une partie de ses terrains, détail fort intéressant pour Elisa et pour moi. Travail à l’étude. Je fais une apparition à la La Bruyère, elle était du plus grand ennui, et je rentre chez moi tout démoralisé.

Neuilly, le mardi 19 avril 1864
Etude, Palais. Je vais voir Mme Eymieu. Je vais le soir à Neuilly, il fait un temps superbe et nous fumons avec Albert les pipes turques qu’il a trouvées chez son oncle.

Paris, le mercredi 20 avril 1864
Etude. Je dîne au Quartier Latin et vais à l’étude et à la Demante. En sortant, Lechevallier, un de nos confrères nommé Bougain et moi prenons l’idée folle d’entrer avec des contremarques voir au cirque une pièce qui fait grand bruit. Cela valait bien les trente sous qu’il nous en a coûté : il y a de beaux décors et surtout une meute de vrais chiens qui fait curée sur la scène.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre Impérial du Châtelet La jeunesse du roi Henri, drame de Ponson du Terrail, avec la distribution. Une des tableaux était joué avec des chiens]

Neuilly, le jeudi 21 avril 1864
Etude. Le soir Neuilly : herbier.

Paris, le vendredi 22 avril 1864
Etude. Voici le printemps en plein cours et moi tout malade de printemps à mon habitude, enrageant, rêvant à je ne sais quoi et voyant passer sans aimer encore une saison d’amour. La bête de jeunesses que c’est là. Je travaille le soir à l’étude avec mon père.

Paris, le samedi 23 avril 1864
J’ai une journée de dur travail et de vif intérêt : l’enquête Pagaud. J’assiste mon père dans une partie et fais seul la fin. Entrés à midi, j’en sors à six heures passées. L’enquête va assez mal, à côté d’hallucinations on trouve des traits sensés et beaucoup de témoins sur qui nous comptions déposent ne rien savoir. Et cette femme a assisté calme et souriante à cette discussion sur sa raison prolongée durant six heures. Il me semble que je serais devenu fou bien avant. J’ai sauté en sortant de là dans une voiture pour toucher barre à l’étude m’habiller et aller chez Renault qui m’avait invité en bon garçon dans la salle des Pas-Perdus. Je me fais à sa mère mais point à sa femme. Elle était ce soir spécialement en laideur à ce que dit Decrais, mais je ne me risque plus à faire des frais et la considérant comme une annexe de sa charge je m’occupe à me divertir avec Decrais, Lorois et Renault. Celui-ci semble prendre à tâche d’être aimable pour deux. Et il y avait là une ravissante jeune fille, Melle Spicrenael, je crois, qu’on lui a proposée. C’est un mystère sans fin.

Neuilly, le dimanche 24 avril 1864
Je vais sans honte et en habit de ville à la gare de Rennes : nous faisons un simulacre de course. La convocation est triste : il s’agit de recevoir les adieux de Gaudefroy, nommé chef d’un télégraphe dans les Cotes du Nord et obligé d’opter entre la privation de sa place et une séparation d’avec les siens sans terme fixé. Le régiment est f… à tous les diables. Toutefois comme on apprend à la gare que son départ est reculé de deux mois un peu de gaieté se rétablit. Il y avait Perard, Bonnet, Tardieu et son frère aîné qui débute. On descend à Chaville et on déjeune. C’était une course asaroïde, on reste deux heures à table, Tardieu avait apporté une zucca pleine de vin de Roussillon. On va languissamment par les bois à Ville d’Avray où on prend de la bière, à Saint-Cloud où on boit du coco et j’emmène Tardieu dîner avec moi à Neuilly. Je mets sa veste de course pour le mettre à son aise et cela va le mieux du monde.

Paris, le lundi 25 avril 1864
Etude. Je suis fatigué, ennuyé, stupide. Je dîne avec mon père, ne vais pas à la Labruyère et dors le plus tôt que je peux.

Paris, le mardi 26 avril 1864
Etude et Palais. Je dîne avec Coulon et nous allons au spectacle ensemble. On joue une pièce nouvelle d’un assez bon comique mais froide et dans certaines parties très ennuyeuse. Elle est des bons faiseurs du Palais Royal, qui pour entrer ici se sont un peu boutonnés. On commence par une petite pièce où Mme Emma Fleury est adorable.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Français Le feu au couvent, comédie en un acte de Th.Barrière et Moi, comédie en trois actes de Labiche et Martin, avec les distributions. Emma Fleury joue Adrienne dans la première.]

Paris, le mercredi 27 avril 1864
Etude. Je dîne à Paris avec mon père et nous allons voir à l’Ambigu un grand drame où joue Frédéric Lemaitre. On m’avait fort vanté la pièce et l’acteur et c’est un désenchantement complet. Je n’ai pu malgré tous mes efforts entrer en situation et éprouver une impression quelconque. Par suite, ennui.

Tous les enfants d’Elisa ont la rougeole. J’ai mis les peintres dans mon appartement.

Et voila comme finit le plus platement du monde un malheureux cahier de journal où j’ai répandu de la passion . C’est fini pour l’année, nous entrons dans la morte-saison des mariages et je vais rêver patiemment sur des abstractions jusqu’à l’an suivant. Mais j’avais cru par deux fois mieux passer mon été.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant à l’Ambigu Comte de Saulles, drame en cinq actes de E.Plouvier avec la distribution. Frederic Lemaitre joue l’amiral de Saulles.]

Paris, le jeudi 28 avril 1864
Etude. Je dîne à Neuilly avec Coulon et Decrais, charmants tous deux et si pleins de séduction qu’il vaut mieux les amener tous deux ensembles. Coulon, qui n’aurait peut-être besoin que d’être secoué, a eu des éclairs passagers de sa gaieté d’autrefois et est grimpé à un réverbère pour allumer son cigare. Je les ai ramenés à Paris. La conversation actuelle est la loi des coalitions qu’on discute à la Chambre. Ollivier se sépare de l’opposition dans cette question. Quant à la loi elle est mauvaise mais moins que le Code. Elle a ceci de curieux qu’elle suppose une foule de libertés que nous n’avons pas.

Paris, le vendredi 29 avril 1864
Etude. Tardieu vient le soir faire de la botanique chez moi.

Paris, le samedi 30 avril 1864
Etude. Je vais à St-Laurent marier Melle Armengaud : ceci me laisse froid, la petite personne est peu pourvue d’appas, amplement de coquetterie. Je sui s enchanté de la voir éloignée d’Henriette, mais Albert qui en tenait très fort pour elle m’étonne par son calme. Elle s’appelle à présent Mme Pierard. Je dîne au restaurant Philippe : les anciens de la Demante font un banquet de ressouvenirs, on m’a fait l’honneur de me comprendre dans les invitations. Il y avait Debains, grand organisateur, Dubois et Thureau-Dangin qui nous présidaient, Mallet, mon cousin Georges, de Tourville, Chartier, Blot-Lequesne, etc. Cela a été assez gai et je vais tâcher de faire la même chose pour la Tronchet. Je vais en sortant de là au bal de noces de Melle Armengaud, c’était chez Véfour, j’ai regretté Deffieux. Il y avait pourtant de bons types du côté du futur, entre autres un beau-frère empressé, essoufflé, suant, se trémoussant, annonçant qu’on dansait et gourmandant la jeunesse oisive. J’ai très modérément dansé et serait parti bien plus tôt sans une polka avec la mariée qui n’est venue qu’à une heure.

Neuilly, le dimanche 1er mai 1864
Les Champagne suivent Chatin à Saint-Germain. J’ai arrêté de m’en priver, je fais le paresseux et suis pris au lit par les frères Tardieu. Je vais à midi les rejoindre à l’exposition, c’en est le premier jour. L’ensemble est pitoyable, j’y reviendrai. On s’occupe fort d’un Œdipe de G. Moreau. On sort de là anéanti, j’ai dormi deux heures. Je vais dîner et coucher à Neuilly.

Paris, le lundi 2 mai 1864
Etude. Je dîne chez la mère Amyot. On y brasse à cinq ou six les élections de la Labruyère, puis on va à la séance et toute la liste passe tant les gens sont de race moutonnière. Je me suis donné ce plaisir là, un peu plus jeune que moi de trois ou quatre ans et nous avons nommé Couteau président, qui en sera bien content. Grande agitation dans nos cercles de jeunes gens sur la loi des coalitions. On est trop sévère pour Ollivier. La loi est dangereuse par l’application qu’en fera la magistrature mais elle pose des principes bons en eux-mêmes. Je fais à l’étude une assez courte apparition et vais avec Albert à un bal de noces chez un Mr Levillain, parent de ses parents. Je vais au bal comme au feu, comptant toujours trouver l’inconnu, m’amuser, voir une jolie jeune fille, et puis une fois là je me trouve idiot, gêné, souffrant de je ne sais quoi. Ce soir je le savais à peu près, dans ma promptitude j’avais pris des gants sales. Je n’ai point dansé et suis partit aussitôt, nerveux comme un chat et tout chaviré dans mes rêves.

Paris, le mardi 3 mai 1864
Je m’étais couché avant minuit mais il m’arrive quelque chose d’invraisemblable : ma montre s’est arrêtée trois heures cette nuit et je le lève à onze heures. Dire ma surprise, ma désolation, ma course au Palais, c’est invraisemblable. Mon père qui était inquiet a eu la politesse de paraître me croire et c’est beaucoup. Toute la journée s’en ressent et est morose. J’arrange avec Mme Bonie et Paul Denormandie une expédition à La Falaise pour après-demain, un pèlerinage aux souvenirs. Etude le soir, ce n’est pas gai. Ces dîners et ces soirées avec mon père sont du purgatoire tout pur.

Paris, le mercredi 4 mai 1864
Pluie intense tout le jour et découragement pour notre course de demain. Il se finit sans encombre au Palais une expropriation Morard où il s’était fait une grosse bêtise d’étude et qui me rendait bien soucieux. Je dîne à Neuilly et reviens coucher chez moi après avoir fait un tour à mes terrains : j’y fais mettre écriteau.

Paris, le jeudi 5 mai 1864. Ascension
Il fait ce matin un temps très désobligeant et levé à l’heure du rendez-vous je ne suis pas surpris de trouver chez mon concierge une épître fort concise de Paul Denormandie « ne te dérange pas, nous fouinons » et de désoeuvrement je reviens dormir deux heures. Le temps se lève vers midi et après la messe je fais des visites que ma vie esclave me fait manquer en semaine. Je vais voir Mme Eymieu, ma tante Adèle et Mme Bonnet. Chez cette dernière par une admirable fortune je trouve Paul et Jules arrivés cette nuit pour quelques jours seulement. Je passe avec eux le reste du jour. Je dîne chez Mme Chaulin et vais à l’Opéra-comique avec Georges et Maurice. On donne Lara où il y a quelques bonnes choses, entre autres une romance arabe fort bien dite par Mme Galli-Marié, mais l’œuvre dans son ensemble est bruyante, commune et médiocre.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant à l’Opéra-comique Lara, opéra comique de Cormon, Carré et Maillard, avec la distribution. Mme Galli-Marié est Kaled.]

Paris, le vendredi 6 mai 1864
Etude. Palais. Je dîne à Paris avec mon père.

Paris, le samedi 7 mai 1864
Etude. Je suis repris d’une douleur d’oreille comme à Madrid. Nous avons notre dîner mensuel, il est fort nombreux, nous sommes quinze : Coulon, Chaulin, Fontane, Lechevallier, de Lesseps, Petit, Daubrée, Michel, Brunet, Leprevost que je n’avais pas vu depuis longtemps et qui parait un peu mieux,David, Harel, etc. Mais il n’a pas été drôle et je crois que j’y deviendrai rare. Nous manquons éminemment de formes entre nous, on en a ri et ce soir, en pente douce, nous avons arrêté Lechevallier et de Lesseps au moment où s’étant jeté leurs verres à la tête, ils passaient aux bouteilles. On les a raccomodé du mieux qu’on a pu. Herbette n’était pas là pour tout envenimer. Daubrée nous a le soir reçu chez lui, je n’y suis pas resté longtemps : il parait qu’ils y étaient encore au jour, jouant gros jeu comme des idiots. Chacun d’eux pris individuellement est charmant et l’ensemble insoutenable.

L’arrêt Armand est cassé, je ne sais si c’est juridique mais on en est enchanté. Rendu a fait une belle plaidoirie qui a partagé l’attention avec l’admirable discours qu’a fait Mr Thiers sur le budget.

Paris, le dimanche 8 mai 1864
Messe de six heures. Course botanique à Fontainebleau. Champagne qui décline et auquel le départ de Gaudefroy va porter un terrible coup conte encore une belle journée dans ses fastes : nous partons huit, Tardieu, Maugin, Perard, Gaudefroy, Joseph de Bretagne, Henri Fournier, Mabille et moi. Le voyage est d’une gaieté folle, une main mystérieuse immobile et malpropre qui se crispe à la paroi du wagon nous donne de quoi rire à foison et nous trouvons à la gare Latteux, Damiens et Peronin qui sont ici depuis hier soir et y ont mené grande vie. On déjeune à la citerne d’Alby puis on gagne grand train le mail par Avon. Il fait un temps superbe et la tête enveloppée d’un mouchoir je soigne mon oreille par la chaleur. Nous faisons la même course que l’an dernier et y trouvons les plantes traditionnelles, les deux hélianthèmes blancs et l’arenaria au mail, le sorbus latifolia au rocher Bouligny, le carex obesa à la Chaise-à-l’Abbé. Le but de la course était de chercher au mail le carex montana et au Mont-Morillon le scorzonera austriaca. Plusieurs s’y sont fort employé, Mabille en tête, aucuns dont j’étais avec Maugin ont préféré le repos entre de grandes marches. Joseph a été exquis, Perard enjoué, tous ravissants. Nous sommes tombés à Franchard mourants de la soif de Fontainebleau : on s’est inondé de bière et nous avons pris le chemin de la ville au grand pas de marche en nous accompagnant d’une scie nouvelle qui vaut presque L’enfant qui n’a qu’un œil, c’est Le canard déployant ses ailes. Nous nous sommes arrêtés au 35ème canard devant la statue du général Damesme. Nous étions superbes à voir faire, Latteux plein d’entrain, Joseph de conviction, je donnais les coin coin du refrain avec une corne et mon mouchoir rouge faisait son effet. Le dîner après cela a surpassé tout. Il y a été inauguré la pomponette, un festival d’ivrogne ! En chemin de fer, continuation des chants et pour la première fois le reste du wagon, enchanté, criait bis et demandait du Pierre Dupont, nous prenant pour un orphéon dévoyé. Une journée splendide, et mon oreille guérie du coup !

Paris, le lundi 9 mai 1864
Etude. Nous avons bien fait huit heures hier et je n’ai jamais été si dispos. Je dîne chez la mère Amyot. La petite table se désorganise. Etude le soir.

Neuilly, le mardi 10 mai 1864
Etude. Palais. Les débats sur l’affaire La Pommerais sont commencés : une effroyable affaire d’empoisonnement où moralement la culpabilité est certaine. Je vais à Neuilly le soir. Tardieu m’a prêté Le Roman comique qu’à mon age je n’avais pas lu et j’en ai eu des fous rires.

Paris, le mercredi 11 mai 1864
Etude. Palais. Un rendez-vous nous retient mon père et moi jusqu’à 6h ½ et nous dinons ensemble à Paris. Après l’étude du soir je vais à la Demante. Je vois mon gros beau-frère Emile Tetu toujours souriant et grassouillet et je prends le rapport d’un projet de loi. Je n’ai jamais joué à ce jeu là mais il ne s’agit que de bon sens. On propose l’abolition de l’hypothèque légale de la femme.

Neuilly, le jeudi 12 mai 1864
Palais. Je vais à un référé qui m’inquiétait fort. J’avoue qu’après trois ans de procédure je me sentirais incapable de définir ce qu’on entend par un référé en théorie. En pratique c’est tout ce qu’on veut et les avoués, bêtes comme tout, dont on rogne de toute part les ailes, vont de leur mieux pour amener en référé tous les procès. On en arrive comme aujourd’hui à demander en référé main levé d’une opposition faite en vertu de titres. J’ai par bonheur assez rondement roulé Albert Lescot mon adversaire. Si j’avais perdu nous allions en appel, la cour par bonheur infirme les ordonnances par douzaines.

Puis j’ai des préoccupations botaniques. Dimanche on a voté pour la Pentecôte une course à Clermont et Beauvais. Chargé des organisations de détail, j’ai écrit des lettres à la douzaine et aujourd’hui voila Gaudefroy qui va avec Damiens à Bois le Roi et en attire le plus qu’il peut, voici les de Bretagne qui veulent aller au Havre. Je les envoie tous au diable et croise des lettres avec Tardieu.

Soirée à Neuilly où le jardin a un charme exquis de verdure et de rossignols.

Paris, le vendredi 13 mai 1864
Etude. J’y travaille le soir avec mon père. Tardieu vient me voir à dix heures. Nous sommes en plein potin et écrivons force lettres pour tâcher de rassembler les Champagnes épars. A minuit moins un quart nous étions tous deux chez Maugin à délibérer. Il est très probable que nous serons tous trois seulement.

Clermont, le samedi 14 mai 1864
Etude et Palais. Je dîne à Neuilly et reviens revêtir mon costume de Champagne compliqué de grandes guêtres en cuir dépassant le genou. C’est d’un caractère ornemental incontestable mais d’un fâcheux commerce à la longue. Je gagne à 9h ½ la gare du Nord, recueillant malgré l’heure avancée quelques témoignages d’une admiration sympathique et suis tout ravi de trouver, outre Maugin et le colonel, les deux de Bretagne et Latteux : nos épîtres ont servi à quelque chose. Tous pleins d’ardeur et chantant le canard dès la gare. On s’embarque à dix heures pour Clermont, on y arrive à minuit moins le quart et Maugin et moi nous rappelant la gaieté de notre expédition d’il y a deux ans leur faisons faire le grand tour de Clermont par les promenades, les voûtes et les racoins à la Doré. La similitude par grand dommage ne se poursuit pas jusqu’au bout. Introduits à grand peine à l’Hôtel des Deux-Epées nous ne pouvons obtenir à souper de garçon abruti qui nous accueille et après quelques reconnaissances poussées de chambre en chambre nous nous décidons à dormir.

Mouy, le dimanche 15 mai 1864
Tardieu qui ne tient pas au lit veut nous éveiller à cinq heures mais on n’en tient pas compte. Il n’y a de messe qu’à sept heures, j’y vais avec lui et les deux de Bretagne et au retour nous faisons le premier repas et nous partons, descendant d’un pas fier la montagne. Il fait un temps exquis et la campagne a sa fraîche verdure de mai. Clermont vu d’en bas est aussi joli qu’en 1862 et Maugin et moi faisons les honneurs du pays tout en remémorant les averses reçues, ce qui amène chacun à conter ses malheurs du même genre et on n’est pas près d’avoir fini. Nous prenons le bois de Faÿ et allons à Agnetz. Maugin et moi allons saluer le bonhomme Alleure et lui porter des nouvelles de Bonnet. A Gicourt on ne boit rien que de l’eau à une source et Latteux tire un verre marqué de deux épées en croix qu’il a chapardé à l’hôtel. Chacun lui chante pouille et le remords le prenant il ne chante plus jusqu’au déjeuner. A Boulaincourt on s’administre du cidre nouveau puis on entre sous bois en battant les environs d’une ancienne chartreuse où Bonnet a trouvé l’omphaloide. Nous n’y trouvons que de beaux arbres, de splendides vues de forêt et quelques plantes passables dans un petit marais. Cette forêt est délicieuse et vient dans mon cœur tout de suite après Compiègne et Fontainebleau. Le chemin que nous suivons jusqu’à La Neuville est doux comme une allée de parc et tout enveloppé d’ombre.

Nous arrivons au village vers midi, les dents longues. Nous vivons assez mal mais nous rions à tout casser. Après tant d’aubergistes, le ciel nous en réservait un qui fit oublier tous les autres. Il se nomme Sénéchal, il a une fille grande et fraîche, des joues comme une pêche mure et une voix mélodieuse que j’entends encore. Elle vous offrait du veau froid comme son cœur. Pour le père, c’est un gros bonhomme jovial qui nous a pris fort en goût. Nous lui avons montré la pomponnette, il s’y est grisé comme trente diables et n’a plus voulu nous quitter, parlant picard avec Maugin, demandant des conseils à Latteux, faisant à tous des confidences horriblement intimes et des serments d’amitié qui n’en finissaient plus. Au milieu de cela des couplets, des vers qui lui revenaient par bribes, des gaudrioles admirables. Ça n’a été qu’un cri pour le faire connaître à Schoenefeld, et on reviendra. Nous sommes rentrés en forêt avec lui et avons bien herborisé une heure, d’abord à l’ancien étang où nous avons trouvé le chrysosplenium oppositifolium, ensuite à la route du Beau Chêne où nous avons pris le carex digitata et le lithospermum purpureo caeruleum et cherché vainement l’anémone ranunculoide. Sénéchal s’est arrêté à une barrière au bas de la côte du Beau Chêne et ne s’est retourné qu’après avoir vu disparaître au loin le dernier d’entre nous, toujours braillant comme un âne et nous faisant les gestes les plus tendres.

Cette course a eu plus de rire, de marche et d’asarum que de plantes : Gaudefroy aurait réclamé. Nous avons suivi la route de Condé en traversant d’admirables coins de forêt et en nous contant des histoires. Sur la lisière nous avons pris le geum male en abondance.

Sortis de la forêt nous étions aux marais de Bresles, nous les avons battus par acquit de conscience mais il n’y a rien à faire, ce sont des prés à présent. A six heures nous sommes arrivés au village d’Herme, très passablement recrus de chaleur et de fatigue. Nous avons même renoncé à pousser à pied jusqu’à Mouy. Nous avons attendu le chemin de fer en prenant des rafraichissements divers et en récoltant le cardamine amara dans les ruisseaux qui aboutissent au Thérain. J’ai fait voir l’eau à mes guêtres neuves.

Nous débarquons à Mouy sur les huit heures et allons, toujours chantant le canard, nous faire héberger à l’hôtel où nous avons si splendidement vécu l’an dernier. On dîne et Tardieu et moi retrouvons après quelques forces pour aller par le plus beau clair de lune du monde à un village voisin nommé Anguy où c’est la fête. On danse bien mais nous n’osons pas nous en mêler : ce n’est pas comme à Larchant. Le plus drôle est qu’au retour je tombe dans un fossé plein d’eau. Chacun se couche. Latteux reste seul en bas, menant grand bruit, trinquant avec des paysans et reluquant la fille. Il n’avait qu’un jour de congé et devait partir à sept heures mais il lui a passé une belle ardeur. Il prend le train de nuit, il touchera barre chez lui où on donne un bal et nous retrouvera demain à Chantilly avec du marsala plein sa boite.

Paris, le lundi 16 mai 1864
Ce matin à cinq heures je pars avec Tardieu chercher l’actaea spicata à la localité où Chatin nous a fait herboriser l’an dernier. C’est à Heilles, un joli endroit, et nous trouvons deux pieds fleuris mais il y a une heure de route et il faut aller comme le vent. En effet nous nous rembarquons à 7h ½. On devait consacrer le second jour à Beauvais mais Paul y est allé herboriser la semaine dernière et nous le remplaçons par Creil et Senlis. Nous allons en chemin de fer jusqu’à Creil et allons travailler la garenne de Canneville. La matinée est délicieuse. La vallée de l’Oise a tout son éclat mais la botanique a du dessous, on se divise en deux bandes qui pénètrent sous bois par deux côtés mais après qu’on s’est durant quelques minutes vertueusement déchiré les jambes, chacun s’endort de son côté. On se l’avoue au déjeuner à Creil. Après on reprend le chemin de fer de Creil à Chantilly et de Chantilly à Senlis. A Chantilly pas le moindre échantillon de Latteux et par suite pas de marsala, ce dont Tardieu soupire. Senlis est une jolie ville avec une flèche qui a grand air, surtout de loin. Tardieu et moi allons moyennant deux francs nous faire photographier dans une baraque, lui en blouse blanche, moi avec un mouchoir de cou rayé qui flotte sur mes épaules. Les jolis pendards que c’est là ! Nous gagnons la forêt de Pontarmé et nous n’y faisons pas grand-chose. Il n’y a pas de plantes, nous ne trouvons que le doronocium plantagineum, la journée est étouffante et nous sommes il faut le dire rompus de notre course d’hier. Aussi nous dirigeons-nous lentement vers Chantilly en faisant de fréquentes pauses et de bons sommes. Le seul épisode gai est une halte à cidre chez un garde de la forêt, ivre à plaisir et tout ému qui nous entretient de son vieux père. Nous dînons à Chantilly et reprenons le chemin de fer. J’arrive chez moi recru de lassitude.

Neuilly, le mardi 17 mai 1864
Grosse chaleur. Je fais mes adieux à ma tante Elisa qui part demain et fais de mon côté les premiers préparatifs de mon déménagement. J’ai depuis un mois à ma disposition l’appartement que j’ai loué au quatrième et ne m’y installais point par paresse. J’aurais traîné jusqu’en novembre si mon oncle n’avait témoigné le désir de reprendre possession de ma chambre. Etude tout le jour, mais avec le calme que comportent les vacances de la Pentecôte. Je vais dîner à Neuilly. Le jardin est charmant et le lit a du bon aussi car il faut plus d’une nuit pour liquider ces grandes fatigues.

Paris, le mercredi 18 mai 1864
Pendant qu’Elisa part pour Evry je procède à mon déménagement. C’est bête comme tout : deux commissionnaires aidés d’Eugène arrachent tout de ma vieille chambre, descendent les meubles par la fenêtre parce que le corridor est trop étroit et vont poser cela que bien que mal au quatrième, dans ces deux bêtes de petites pièces qui ne me disent rien du tout. Ce qui est bien plus bête c’est que tout seul, sans pose, j’ai le cœur horriblement serré. Ces logis, horribles, incommodes, on y a vécu, on y a souffert –ai-je eu des jours de douleur dans celui-la- et puis la bête d’habitude vous y a attaché et on s’en va tout triste. Je ne me surmonte pas aisément, à deux reprises je quitte l’étude pour venir ranger mon chez moi et au bout d’une heure je m’aperçois que je suis dans un coin, les bras croisé et rêvant en creux. Eugène, cet admirable serviteur que je regrette plus que tout le reste et suivant son habitude il dispose tout comme il l’entend et c’est très bien. Ce brave garçon a organisé autour de moi pendant trois ans une tutelle officieuse qui m’a dispensé de tous les détails du ménage auxquels il faut aujourd’hui m’initier péniblement.

Je vais dîner à Neuilly et le soir pour secouer mes diables bleus je vais avec Albert dans un petit Théâtre des Champs-Élysées où pour nos vingt cinq sous nous nous amusons parfaitement. Ce sont des pantalonnades où Paul Legrand fait un Pierrot incomparable. Je reviens dormir chez moi.

Paris, le jeudi 19 mai 1864
Mon petit logis est plein le matin de lumière et d’air mais ce n’est pas une chose que de voir arriver au milieu des rêves du matin la trogne sale et avinée d’Honoré mon portier. Vilaine vie que je commence là. J’avais espéré un moment l’éviter et passer de suite au mariage, comme on change de voiture. Au contraire j’ai du chemin à faire à pied et je ne sais s’il sera long. Je fais plusieurs voyages de l’étude chez moi. Le portier puis son épouse m’entretiennent l’un après l’autre à haute voix sous le porche d’une paire de bottines qui a été tuée par moi hier et du peu d’espoir que présente un ressemelage, d’où les voisins, s’ils écoutent, sont bien édifiés. Je dîne à Paris avec mon camarade Baudrier qui est à présent second clerc de notaire et je passe la soirée chez moi avec Tardieu qui vient me voir. Il a fait une journée du mois d’août, la soirée est fraîche et je dois convenir que mon balcon est un bon endroit pour bayer aux étoiles.

Le procès La Pommerais vient de finir par une condamnation à mort. C’est terrible. Encore que je sois à peu près certain qu’il ait empoisonné Mme de Paw, il n’est pas du tout prouvé que Mme de Paw soit morte empoisonnée. A la fin je croyais à un acquittement. La peine de mort, c’est atroce. Jamais les idées n’ont plus été remuées qu’aujourd’hui sur son abolition. Au Corps Législatif on a repris à l’improviste et avec succès l’affaire Lesurques . Et c’est justement cela qui eu égard au caractère des magistrats fera couper le cou à Lapommerais.

Paris, le vendredi 20 mai 1864
Etude. Je dîne à Neuilly. Il y a potin en Champagne. J’ai faute de mieux monté une course à Provins avec Latteux, pendant ce temps là Damiens et Gaudefroy organisaient la course à Montmorency, de sorte qu’on ne sait auquel entendre. Je vais de Neuilly à l’Ecole Militaire pour trouver Damiens qui n’est pas chez lui et de là je me rends à la société botanique. On a organisé pour les jours où il n’y a pas séance des réunions intimes. Il y a là Tardieu, de Bretagne, Chatin, Cosson qui prend des airs, Schoenefeld entre deux absinthes, etc.

Paris, le samedi 21 mai 1864
Etude. Nous sommes en plein potin et Latteux tient bon pour Provins, aussi je dîne à cinq heures pour le rejoindre et rentré chez moi je trouve une lettre de l’animal où il m’annonce que il va à Montmorency. Je passe deux heures à ranger chez moi et vais le soir chez Mme Renault. Léon plaidait à Liége, j’ai fait la meilleure contenance que j’ai pu dans la solitude de son salon

Paris, le dimanche 22 mai 1864
Je vais donc ce matin à la course de Montmorency et trouvant seulement Damiens et Gaudefroy à la gare je leur fais éclater le potin sur la tête. Les choses finissent gaiement comme entre vieux amis. Il est juré qu’à l’avenir on se préviendra des courses et je vais pour plus de sûreté faire lithographier des billets de garde. On s’arrête à la station d’Ermont et là on attend Perard et Peronin qui doivent venir par la ligne de l’Ouest. Une demie heure se passe, puis trois-quarts d’heure, on lâche pied et on remonte vers Montlignon. Là on entre à l’asarum et on a attaquait les côtelettes quand on voit passer Perard ou plutôt son ombre tant il allait vite, haletant et rageant et quand on l’arrête il lâche une épithète de sagouin qui vaut tout un poème. Peronin l’a trompé d’une heure sur le rendez-vous et l’on maudissait Peronind’accord quand on voit à son tour arriver celui-ci courbé sur sa boite gigantesque. Dans sa précipitation à venir rejoindre Perard il s’est trompé de lignes, a été ramené à Paris et a eu toute une odyssée à crever de rire.

Toutes choses rétablies et le déjeuner fini on entre en forêt et l’on va battre ce coteau de Montlignon où Damiens l’an passé a trouvé le calamagrostis. Il est trop tôt pour cette plante mais le coteau est déjà très amusant à cause de la quantité de plantes demi-rares qui s’y trouvent, osmunda, pinguicula, cineraria, plusieurs carex, etc. De là nous allons au Trou d’Enfer et à la lisière vers Domont où nos trouvons à peu près les mêmes plantes que l’an passé. Gaudefroy et moi perdons nos camarades en chapardant dans le silence les orchis de la prairie de Domont et nous égarons en forêt le mieux du monde. Cela nous vaut une promenade dans des parties nouvelles et un bon goûter sur l’herbe avec du pâté, du kirsch et une pipe. On se retrouve au château de La Chasse. Nous finissons en cherchant aussi vainement que l’an passé le carex mairei dans les marais de Sainte Radegonde et nous redescendons à la station d’Ermont. Gaudefroy et Damiens s’en retournent, j’y reste à dîner avec Peronin et Perard et après Peronin et moi partons à pied pour Paris, aux grands cris de Perard. On dirait une poule qui a couvé des canards. Au fait ce n’est pas une bien grosse affaire et il y a mi-chemin la fête d’Argenteuil où nous nous récréons fort. Je suis rentré à minuit et demi chez moi, cela m’a paru long depuis la barrière et tout additionné j’avais mon compte, mais c’est une fantaisie fort innocente que nous nous sommes passé là.

Neuilly, le lundi 23 mai 1864
Etude. Malgré la bonne nuit j’ai de forts restes de fatigue. Je me couche de bonne heure. Rien de neuf d’ailleurs

Paris, le mardi 24 mai 1864
Etude et Palais. Je dîne chez Chaulin avec son maître de chant Wekerlin, un paysan assez rustique et incommode. Mon père revient de Neuilly le soir et nous travaillons ensemble à l’étude. Ces soirées là ne sont pas gaies, le nombre par bonheur en diminue devant moi. J’éprouve le besoin d’écrire l’ardeur avec laquelle j’aspire à la fin de ma cléricature. On est si bête que j’arriverai peut-être un jour à la regretter.

Neuilly, le mercredi 25 mai 1864
Etude et Palais. Je vais à l’enterrement du père de Raynal, un juif. Je n’avais jamais vu si belle réunion de types israélites, au bout d’un moment on se sentait le cauchemar. Les pauvres jeunes gens étaient dans une profonde douleur, David paraissait brisé. J’ai vu les rabins mais je n’ai pu suivre jusqu’au cimetière. On y a fait un discours, il parait que c’est à la bonne franquette et qu’on dit leur vérité aux gens en les portant en terre. Je vais à Neuilly où mon herbier m’occupe le soir.

Paris, le jeudi 26 mai 1864
Etude. Nous allons en famille à l’église des Blancs-manteaux, ma cousine Amélie se marie et devient Mme Garrigues. Il n’en a pas été beaucoup question ici et on n’en parlera guères. Son beau-père est un bon original qui prétend que les avoués sont bon à semer la discorde et n’en veut pas entendre parler, ce qui nous va fort. Henriette quêtait, Paul qui lui donnait la main était plein de tenue, la mariée passable dans ses habits blancs et les cousins Mouillefarine éclatant de joie. L’affaire a été chaude à la sacristie, j’y étais entre des premiers et on s’est embrassé en cérémonie mais le monde arrivant on s’engage, on se mêle, ça se gâte, à toi, à moi, pille, attrape, et on s’embrasse à bouche que veux-tu sans distinction de sexe ni d’age. Albert et moi crainte de malheur nous étions fourrés derrière le poêle. Ce que j’ai remporté de meilleur c’est le petit discours tout uni et tout excellent qu’a fait le prêtre aux époux.

Je n’avais plus entendu parler de la famille Gratiot depuis mes visites. J’ai reçu une lettre de Georges m’invitant à y venir dimanche. Ohé, que va-t-il se passer dans mon intérieur ? Il y a six mois que je n’ai vu la jeune personne et en un soir j’en avais pris pour une quinzaine. Depuis il y a eu bien des choses mais c’est plaisir à voir comme je suis bête. Pour examiner cela, et d’ailleurs ayant des herborisations réglées, j’ai prié Georges de remettre à quinze jours.

Je vais dîner à Evry et mon excellente tante m’y reçoit à merveille. Nous passons ensemble quelques bons moments de causerie. Elle sèvre sa petite Marie. Ses enfants ont été malades pour l’installation et à présent vont mieux.

Neuilly, le vendredi 27 mai 1864
Etude. Je vais au bout de l’an de Mr Renault. Neuilly. Herbier.

Paris, le samedi 28 mai 1864
Etude. Je vais trouver Coulon et nous unissons nos oisivetés. Nous dînons chez sa mère et pour le soir le hasard nous sert mal. Nous allons aux Variétés subir une pièce qui est bête à pleurer. Je n’ai jamais rien vu de tel. Coulon tombait de sommeil et serait parti sans attendre la fin si nous n’avions trouvé dans un coin de la salle Talandier , Michel et Lechevallier venus avec Brunet qui est habitué du lieu comme amant de Martine. Nous avons entendu ensemble par compensation une farce romaine à crever de rire. Nous avons été après chez Peters, autre ineptie, tout y est détestable. Cela nous a procuré le plaisir de voir David avec madame, bonne fille à ce qu’il parait et assurément de la laideur la plus respectable du monde. Une femme légitime ne ferait pas mieux. Mais David n’a jamais pu se passer d’un mariage au 13ème .
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre des Variétés Un Hercule et une jolie femme, vaudeville de Varin et Delaporte, Les Coiffeurs, vaudeville de Grangé et Sauvage et le Joueur de flûte, vaudeville de Moinaux et Hervé, avec les distributions. Martine joue Anita dans Les Coiffeurs.]

Paris, le dimanche 29 mai 1864
Champagne a résolu de suivre aujourd’hui Chatin ce que je n’approuve guères non pour l’homme qui est charmant mais pour son escorte d’apothicaires. On va à l’Ile Adam, nous sommes très nombreux mais un peu divisés. Je me masse avec les deux Tardieu, Gaudefroy qui espère rester à Paris, Joseph de Bretagne enchanté d’aller sans son frère, Damiens et son inséparable Peronin. Perard et Latteux fréquentent un autre wagon où est la maîtresse d’un de leurs amis, mal peignée au teint phtisique. Maugin a eu l’esprit de partir hier avec un sien ami nommé Goblet qui a jadis fait les courses et va y revenir. Nous le retrouvons à la gare et déjeunons assez mal et assez mélancoliquement à une petite table présidée par Chatin et remplie de personnages graves.

Après, on fait la course. Le départ en est assez beau, on est plus de cent, les Champagnes tiennent la tête en chantant le canard. A une demi heure de la ville on entre en forêt et tout le monde se perd. On prend je crois les appels de corne du chemin de fer pour l’instrument de Drevault. Toujours est-il que je me retrouve avec les deux Tardieu, Joseph, Maugin et Goblet, pus deux personnages graves, l’un desquels est le Dr Gontier de la course de Malesherbes. Désespérant de retrouver Chatin je les conduis à l’Abbaye du Val pour examiner les prairies que je guignais il y a deux ans. Nous y trouvons le carex mairei en abondance, puis un heleocharis, le pinguicula, etc. Nous faisons près du ruisseau un goûter exquis avec un pâté que Gaudefroy avait mis en dépôt dans la boite de Maugin. On rentre à l’Ile Adam à 6h ½ presque un à un et on se retrouve au bitter ou à l’absinthe près du digne Chatin. Il y a là une bonne causerie plus agréable que le dîner où l’on fait un tapage infernal. On est 90 à table, y compris la maîtresse (mentha pipenta) du sieur Decamps, en quoi je trouve Chatin tolérant. Retour à l’ordinaire.

Paris, le lundi 30 mai 1864
Etude. Travail le soir avec mon père.Je vais après prendre une glace avec Delastre. Ambroise Rendu son parent vient de mourir en la pleine fleur de son talent.

Neuilly, le mardi 31 mai 1864
Etude. J’y commence un travail que j’achève à Neuilly, c’est mon rapport sur l’hypothèque légale de la femme. J’avais compté m’en occuper en vacances, il faut que je le lise demain et faute de pouvoir creuser le fond je m’efforce de lui donner un peu de forme. Ma plume n’est guères souple. J’écris si peu que sans mon journal je ne pourrais aligner deux mots.

Paris, le mercredi 1er juin 1864
Etude. Je vais au Palais où Camescasse après une série de riens échangés m’apprend que Ripault vient de perdre en couches sa femme avec l’enfant. Je saurais mal dire à quel point cette nouvelle m’a rempli de consternation, de douleur, et si j’ose dire de colère. Tant de jeunesse, tant de gaieté, un bonheur si communicatif, si exubérant. La grâce et la jeunesse de cette jeune femme et puis la mort. Une heure après la nouvelle circulait et tous les jeunes gens étaient consternés. Les yeux rougissent à mon père quand je lui en parle. Il se souvient .

Je dîne chez Emile. Il compte que Marie est grosse et le malheur de Ripault l’impressionne doublement. Je vais à la Demante où mon rapport fort court, fort peu sérieux et assez soigné est assez bien écouté et a même, si l’amour propre ne m’abuse pas, un petit succès qui lui aurait échappé s’il avait valu davantage.

Mais la pensée du pauvre Ripault revient toujours.

Paris, le jeudi 2 juin 1864
Etude. Palais où je vais songeant à mon pauvre ami. Je dîne chez Chaulin. J’avais invité les Champagnes à venir enfumer mon nouvel appartement, cela datait de dimanche, aujourd’hui je n’étais pas fort gai, toutefois j’ai fait honneur à leur compagnie. Il est venu Gaudefroy, Perard, Damiens, Maugin et les deux de Bretagne. On a pris du punch, on a beaucoup fumé, Joseph a puisé avec bonheur dans mes doubles et on s’est séparé vers minuit : mon cabinet a le baptême de la fumée.

Paris, le vendredi 3 juin 1864
C’est aujourd’hui l’enterrement de cette jeune femme. Elle est morte à La Ferté-Milon. Il m’aurait fort déplu de ne pouvoir y aller et j’ai heureusement pu me faire libre. Je me trouve à la gare du Nord avec les deux Jouaust, Denaut et un ami de Ripault nommé Jozon. Nous trouvons une voiture à la station de Villers-Cotterêts qui nous mène à travers la forêt. Tout cela est vert et joli, c’est par là que nous devions courir il y a quinze jours. La Ferté est dominée par un grand château sombre que Ripault m’a promis plus de dix fois, et puis des femmes en noir dans les rues, ce cercueil couvert de fleurs et dans la salle remplie de douleur Ripault, la figure méconnaissable. Jamais je n’ai senti pour le compte d’autrui une émotion pareille. Lui tout courbé, marchant à petits pas comme un vieillard m’a dit des paroles sans suite « voila son livre de messe, elle me l’a marqué là, je n’y étais pas ». Puis il revient à moi « rends-moi son livre, c’est le sien ». L’enterrement s’est fait avec toutes sortes de cérémonies odieuses. Le père et le mari sont derrière la bière, si bien qu’en priant ils la touchent du front. On les faits tous deux aller en cérémonie à l’offrande, suivis de tout le monde et du bruissement des robes et des sous. Ripault avait l’air insensé, son beau-père Mr Milet offrait l’aspect d’une douleur immense supportée avec dignité. La mère et la sœur assistaient à tout cela, suivant le corps et l’offrande. Nous devions partir et un parent de la famille nous a forcés à prendre quelques aliments et nous a raconté la mort de cette pauvre enfant. Elle a succombé à une éclampsie puerpérale, accident fort rare, avec du délire, des cris, des souffrances atroces qui ont duré quinze heures. On n’attendait pas son accouchement si tôt et Ripault est arrivé avec le Dr Dubois trois heures seulement avant sa mort et beaucoup trop tard. Il y a trois jours de cela et pendant ce temps Ripault a eu de véritables crises de folie. Nous prenons l’omnibus du concierge et dépassons ce triste cortège qui allait à Villers-Cotterêts où est le tombeau de famille. Ripault suivait à pied et nous a adressé un regard désespéré.

Nous avons beaucoup causé de lui au retour et comme entre ses intimes amis. Aucun de nous n’est inquiet de son avenir, d’un caractère très léger il reprendra vite le dessus. C’est trois années à passer, il a 27 ans et se retrouvera garçon à 30, l’age ou d’ordinaire on se marie. Mais les premiers moments sont bien durs et nous nous promettons de l’entourer.

J’arrive pour dîner à Paris mais fatigué autant que possible et une migraine intense me force à quitter l’étude le soir.

Melun, le samedi 4 juin 1864
Etude. Je dîne à Neuilly er reviens en hâte. Je n’ai que le temps de m’habiller et d’aller rejoindre Maugin à la gare de Lyon. La course de demain est dans les bois de Barbeau et nous allons coucher à Melun. La ville manque des surprises de Clermont, c’est tout de suite l’hôtel du Grand Monarque, une pipe et le sommeil.

Paris, le dimanche 5 juin 1864
Je vais à la messe à St-Aspais, la vieille paroisse de mon grand-père, puis le café pris Maugin et moi partons. Il fait un temps superbe. Nous suivons la Seine jusqu’à La Rochette et remontons par les bois Coulant jusqu’à la station de Bois le Roi. Sur la grève, presque en face de Melun, il y a quelques bonnes plantes, euphorbia phatyphyllos et e. palustris. C’est à Bois le Roi qu’était le rendez-vous mais le train de Paris ne nous amène personne : nous comptions sur Joseph et le caporal. Le premier aura été retenu par sa famille, le second se méfie de nous et trouve nos courses asaroïdes. Nous jurons pour nous consoler qu’il n’aura pas menti et chez Labaume où nous déjeunons nous trouvons pour commencer un vin inespéré. Nous allons sous bois à l’ombre et faisant des haltes jusqu’à Fontaine où nous passons la rivière. Il y a du crepis pulchra en abondance. De là nous remontons dans les bois de Barbeau dont l’exploration était le but de la course. Ils sont gentils, on a une belle vue sur la forêt et sur la Seine mais ils sont médiocres en botanique, je n’ai constaté que les orchis fusca, galeata et pyramidalis. Nous sortons du bois à deux heures par une chaleur étouffante et la visite à Héricy portée sur le programme devenait très facile en raison de notre solitude.

Elle s’exécute avec un plein succès. Boucher nous y attendait seul et enragé d’hospitalité, avec de la bière, des liqueurs, des cerises, de la galette, remplissant ma gourde de kirch, ma blague de tabac et mes poches de cigares. Nous avons si bien fait qu’au sortir de table nous étions d’une gaieté invraisemblable. Nous avons traversé la Seine puis le village de Samois mais nous avons vite gagné les rochers et dormi une heure sur le sable. J’en ai été quitte pour ce somme et quelques folles gambades mais Maugin, mal disposé, a été malade, malade et il maudissait tantôt Boucher, tantôt un gilet blanc qu’il avait mis pour la course et qui devait être cause de tout. La fin de la course en a été assombrie, nous sommes revenus à Fontainebleau par ce joli bois de La Madeleine qui est le début de Champagne (anacamptys, hypochaeris maculata, cephalanthera rubra, crepis tectorum un peu plus loin). J’ai dîné, il a pris le thé et nous sommes revenus chez nous par le chemin de fer.

Neuilly, le lundi 6 juin 1864
Etude, dîner à Neuilly, sommeil de bonne heure. Le pourvoi de La Pommerais est rejeté : sera-t-il gracié ? On s’en occupe plus qu’on n’a jamais fait d’une chose pareille, jamais la peine de mort n’a été plus discutée et j’espère en voir la fin.

Neuilly, le mardi 7 juin 1864
Etude. Neuilly. Botanique le soir.

Paris, le mercredi 8 juin 1864
Palais, étude, travail le soir avec mon père. J’ai entendu Lachaud au Palais causer de son client. Il a vu l’empereur, celui-ci voudrait gracier. Forte pression en sens inverse.

Neuilly, le jeudi 9 juin 1864
On exécute ce matin La Pommerais voila nos espérances ajournées, toutefois la discussion est ouverte sur la peine de mort et on ne la clora jamais. Palais. Je vais à Neuilly où je fais selon l’habitude du journal et de l’herbier.

Paris, le vendredi 10 juin 1864
Etude. Je dîne avec mon père rue du Sentier. Je vais voir ce pauvre Ripault et je ne le trouve pas, il était venu puis reparti. J’ai su qu’il avait été passer dans la famille de sa femme l’anniversaire du jour où il l’avait vue pour la première fois. Pauvre garçon, pas même un an d’amour. Ce que je rencontre et ne cherchais pas c’est mon cousin Ernest Niess avec qui je tombe nez à nez dans la rue, toujours commis voyageur et commun comme pain d’orge, et de plus ventru comme un tonneau. Il y avait bien cinq ans que je ne l’avais vu, sans m’en porter plus mal. Amis comme cousins d’ailleurs, et nous avons tout de suite été renouveler connaissance au café et parler de La Pommerais qu’il a beaucoup connu. Ce personnage était en effet de Neuville-aux-Bois et j’y ai vu ses parents. Etude après.

Essonnes, le samedi 11 juin 1864
Je vais au Palais et puis j’ai l’achat des objets de pêche et des asticots, la toilette. Je pars à cinq heures pour Corbeil et la famille Gratiot m’avait envoyé chercher. Grande bête que je suis, je m’étais mis avec un soin extrême et j’étais tout ému en m’asseyant à table entre la jeune Alice et sa mère. Je ne l’avais pas vue depuis le bal de Mme Gillotin où je m’étais si vite épris.La réception qu’on m’a fait m’a mis quoique j’en eus à mon aise. Mme Gratiot a été quasi maternelle, Mr Gratiot très aimable, ce qui est plus rare, et presque rond, et au dessert j’étais remis.
Quand vous serez, mon cher, ce bourgeois respectable
Qu’on verra le matin s’asseoir à déjeuner
Mettre après le café les coudes sur la table, etc.

C’était fini, j’ai pris la ligne dès le soir et occis quatre gardons. Et puis après de bonnes conversations. Je n’ai l’air ici de déranger personne et je suis par là tout enchanté d’y être.

Essonnes, le dimanche 12 juin 1864
Ma journée en elle-même se tient en deux mots, entre la messe et le repas j’ai péché à la ligne. Il y avait quelques personnes, Mr et Mme Hillairet, un frère de Mr Gratiot avec sa femme et son fils, tout cela gens fort simples. Encore une fois l’accueil est charmant. J’ai pris une soixantaine de poissons. Mr Hillairet qui péchait avec moi a enlevé un chevenne de deux livres, ce qui n’a pas été une mince émotion.

Et puis j’ai réfléchi, la pêche en donne le loisir, et je crois que j’ai coulé à fond la question Alice. J’ai conquis à coup sur un calme parfait. Je crois qu’à ce bal je l’avais pris comme on prend la perche, j’étais tout seul, elle me souriait, on disait autour de moi qu’elle était jolie et je suis parti d’un beau vol. J’ai réellement souffert une semaine. Elle est mignonne et gracieuse plutôt que jolie, sa beauté principale est dans la finesse de ses traits et dans son opulente chevelure. Elle est bonne, elle n’a pas une once de coquetterie, la gaieté de son age, un parfait naturel, une tranquille et honnête assurance, mais sa mère dont ce sont là les principales qualités n’a pu lui donner ce qui lui manque et l’âme s’est formée toute seule. Je l’ai suivie à la messe, priant Dieu de tout mon cœur pour être éclairé. Ou je me trompe fort ou elle n’a pas un soupçon de religion, non de parti pris mais faute de savoir ce que c’est. Une objection capitale. En outre elle est frêle, son enfance dont je me souviens a été délicate. Elle a dix-huit ans, je ne crois pas qu’on songe à la marier encore mais elle ne me parait point faite pour la maternité et depuis huit jours je ne regarde pas une femme sans songer à cela. Quant à la fortune, que je suis heureux maintenant de mettre la dernière, j’en suis encore maintenant dans les incertitudes auxquelles je me raccrochais en janvier. Ce n’est pas ici que je pouvais m’en informer toutefois je pense que celle de Mr Gratiot n’est pas considérable et jetée toute entière dans l’usine qui ne va pas trop bien et qui pourrait sombrer .

Il suit de là que je passe à l’ordre du jour comme j’ai fait il y a deux ans pour Marie, ce qui ne m’empêchera peut-être pas de bouder quelque peu le jour qu’on la mariera. Mais Louise Tetu qui est trop verte ferait mieux mon affaire. Je ne puis me déshabituer de faire causer Georges à ce sujet. Je suis certain que peu de temps avant l’incident Pougin Mr Tetu est venu parler de moi à Mr Gratiot, mais il n’y a pas moyen de savoir comment.

On déjeune, on dîne, on pêche, on rit, on cause. Je tue une fauvette pour changer et je passe en fin de compte une charmante journée. Mr Gratiot m’envoie bien quelques coups de caveçon mais je n’y prends pas garde.

Paris, le lundi 13 juin 1864
Je quitte Essonnes à 9h ½ et arrive à Paris par une pluie invraisemblable. Journée d’étude. J’ai un rendez-vous chez Renault et je dîne chez Chaulin. Après l’étude du soir je vais prendre le thé chez Mme Dubois. Le substitut est pour deux jours à Paris et m’en avait avisé. On fait de la musique, des symphonies burlesques dont le piano fait le fond et où chacun à sa partie de mirliton, de sifflet, de petite trompette. Quand j’entre, on m’offre une crécelle et une partition. C’est plus drôle en commençant mais Mme Dubois y met le même entrain qu’à avoir un bateau pour la Sardaigne. Le pire était que je tombais de sommeil.

Neuilly, le mardi 14 juin 1864
Etude. Je ris bien avec mon père et nous faisons une scène de comédie. Mr Dhostel est ce matin dans son cabinet. C’est un vieux rêve de mon père, passé en famille à l’état de plaisanterie chronique, que de me marier avec une de ses filles, il m’en parlait quand je faisais mon droit, et ce matin je lui demande s’il faut mettre des gants blancs. Mon père enrage car Mr Dhostel vient de le charger de prendre des renseignements sur un futur et il se fâche en père noble du Gymnase, riant et grondant à la fois contre ma sottise et le beau parti que je refuse. Refuser est joli, mais mon père le dit de la meilleure foi du monde et s’animant il prétend en avoir le cœur net, et veut de mille manières avoir de moi un consentement pour faire des ouvertures à Mr Dhostel, et nous nous chamaillons pendant tout le déjeuner. Mais il va faire quelque chose, c’est sûr.

Paris, le mercredi 15 juin 1864
Ce projet Dhostel tient fort avant à mon père et lui, l’homme pratique et à la tête calme, il en a révé ou pour mieux dire il n’en a pas dormi. Il entre ce matin fort échauffé dans ma chambre et reprend son thème à savoir que Mr Dhostel songe à moi pour gendre et par timidité n’ose point dire. « Je t’assure, dit mon père, qu’il dissimule. Croirais-tu qu’il ne m’a jamais dit un mot d’éloge de toi. Il y a quelque chose là-dessous ! »

Je sommeillais à moitié, le fou rire m’a réveillé et m’a repris plusieurs fois dans la journée, mais je ne sais si je n’aurais pas dû plutôt pleurer de tendresse. Ce sujet grabelé à fond, j’obtiens de mon père qu’il se bornera à rendre à Mme Dhostel la visite que celle-ci a faite à Mme Mouillefarine et verra ainsi cette demoiselle, car il n’en est même pas là.

Journée d’étude. Je dîne à Paris et vais le soir à la conférence Demante. On discutait le projet de loi de l’hypothèque légale. L’aréopage n’était point imposant, on était huit. J’ai répondu à Boistel. Je n’avais nullement préparé. Cela n’a pas été brillant mais suivi et cela valait bien les plaidoiries que j’entends à la 5ème Ch. Somme toute, je me dis cela à l’oreille, je ne suis pas mécontent de mes essais de parole de cette année et l’an qui vient j’irai mon petit bonhomme de chemin. Après la conférence je vais chez Maugin, j’y comptais trouver Gaudefroy, nous étions tous deux et faute de mieux arrangeons une course à Etampes.

Paris, le jeudi 16 juin 1864
Etude. Palais. Mon père va ce soir en cérémonie chez Mr Dhostel, il ne pense à autre chose. Il se fait appuyer par Mme Mouillefarine qui se prête à cette corvée avec un empressement tout maternel à mon endroit. Quant à moi pour plus de sûreté je m’en vais dîner à Evry. Le cousin Chéron y est, ma tante va très bien, sa petite Marie est seule languissante. Elle me reçoit avec sa bonne amitié. J’ai entendu Plocque plaider l’affaire Pagaud.

Paris, le vendredi 17 juin 1864
J’entrais tout ricanant dans le cabinet de mon père ce matin, m’attendant à une description pompeuse. Je le trouve dans une bien plaisante fureur. Les demoiselles Dhostel étaient à la maison où mon père avait pris soin d’annoncer sa visite mais on ne les a pas fait venir au salon. Si c’est de la dissimulation il est impossible de la mener plus loin et je ris bien, mais non pas mon père. Je ne puis l’en sortir et quand je veux le ramener à la procédure, sujet habituel de nos entretiens du matin, il s’écrie qu’il s’en f… pas mal. Pour lui c’est un mot énorme. Tant va que je n’épouserai sans doute pas Melle Dhostel. En voila pas mal que je n’épouserai pas, pour mon age. Le pis est que je ne sais pas son prénom, ni si elle boite comme de méchantes gens l’ont fait courir, mais mon père n’y regarde pas de si près. Pauvre père, quels soins et quelle tendresse en tout cela. Je vais voir Ripault, j’avais été deux fois chez lui sans le trouver. Il est dans un pire état que je ne croyais encore, la figure décomposée, l’œil éteint, l’esprit tout prêt de l’égarement, cependant expansif dans la douleur comme il était dans la joie, exalté, loquace. C’est par là qu’il se sauvera, mais ce sera plus long que nous ne croyions d’abord.

Le soir, dîner avec mon père, et l’étude. Le soir je vais voir Coulon et lui conter l’incident Dhostel. Je ne puis parler de mon père qu’avec lui, il le connaît, s’en amuse et l’apprécie. Nous causons jusqu’à minuit.

Etampes, le samedi 18 juin 1864
Etude. Palais. Je vais dîner à Neuilly. C’était pour remercier Mme Mouillefarine de sa course. Je ne pouvais pas la regarder sans rire. Elle m’a dit que mon père était bouleversé. Je rentre à Paris m’habiller et je vais à la gare d’Orléans retrouver Maugin. Nous arrivons à Etampes à minuit par le plus beau clair de lune du monde : aussi d’après les traditions nous nous mettons de suite en promenade. Une chienne de clôture nous empêche de voir un château qui domine la ville, mais nous parcourons celle-ci. Il y a deux église, l’une entr’autres d’un bon style roman entourée de murailles crénelées est fantastique au clair de lune. Tout cela fait nous avons grand mal à trouver un hôtel et errons une heure par la ville à la joie infinie de Maugin. Enfin nous sommes introduits à l’Hôtel de France.

Paris, le dimanche 19 juin 1864
Après la messe et le café Maugin et moi montons au vieux château qui domine Etampes. Belle vue sur la vallée, assez belle ruine, quelques plantes dedans notamment un certain hordeum que je n’ai pu déterminer sur place. Mais le train de 9h 15 ne nous amène aucun Champagne, nous les maudissons et allons déjeuner avec calme jusqu’à midi. L’auberge est bonne et pas chère, nous sommes enchantés d’Etampes. Les églises d’hier soir sont très bonnes au jour, surtout Notre-Dame, et il y a un amour d’hôtel de ville renaissance que nous n’avions pas vu. Nous commençons nos courses par la vallée de la Juine et trouvons un bien bon potamogeton : c’est je crois bien l’acutifolius et Gaudefroy enragera. Après nous attaquons les coteaux calcaires de la rive droite et les battons avec le plus grand soin jusqu’à Etrechy, explorant tout et faisant en conscience, toujours pour faire enrager Gaudefroy. Nous avons toutes les demies rareté du sable, du calcaire et des moissons maigres, turgenia latifolia, alsine setacea, epipactis atropurpurea, beaucoup d’autres orchidées passe-fleur, helianthemum fumana, linum montanum, saponaria vaccaria, asperula arvensis, linum montanum, trinia vulgaris que je n’avais pas trouvé encore. C’est ici le lieu du fabuleux marrubium vaillantii et quoiqu’on en ait on le cherche d’un œil. Entre cela quelques merise dans les haies et une chope au village de Morigny. La vallée à nos pieds est constamment charmante et tout compté la promenade exquise Nous venons dîner à Etrechy et reprenons le chemin de fer à 8h ¼ pour rentrer chez nous.

Paris, le lundi 20 juin 1864
Etude. Mon père va à deux heures à Evry voir ma tante. Je l’y rejoins pour dîner. Je le trouve tout épanoui du bon accueil, de la campagne et des cerises et je prends part à toute sa joie. Nous restons jusqu’à dix heures, causant et respirant. Les enfants sont charmants.

Neuilly, le mardi 21 juin 1864
Etude. Palais éreintant, grande fatigue physique. Le soir je vais à Neuilly. Journaux, herbier.

Paris, le mercredi 22 juin 1864
Le Palais et un rendez-vous, j’en ai pour jusqu’à six heures. Je dîne à Paris avec Emile et travaille à l’étude le soir. Je mets à l’audience la contribution Janvier, après je viens chez Maugin. Tardieu y est avec Gaudefroy. Nous saboulons bien ce dernier, déserteur incorrigible de nos courses.

Neuilly, le jeudi 23 juin 1864
Encore une journée haletante, un conseil de famille à La Chapelle qui me tient tout le jour et à quatre heures un rendez-vous chez Mr Son-Dumarais, avocat spécialiste en matière d’enregistrement, ennuyeux comme les mouches, mais c’est avec une charmante dame, Mme Legrand-Duruflé que mon père a défendu admirablment et qu’il aime paternellement.Après, la pluie pour aller à Neuilly.

Un combat naval devant Cherbourg entre deux navires américains dimanche . J’aurai pu voir cela en train de plaisir.

Mes cheveux me quittent décidément et je suis assez bête pour m’en faire du chagrin, ce qui prouve que je n’en ai pas d’autre. En effet, à la fatigue près, mes derniers mois de cléricature s’écoulent facilement. J’ai écrit au médecin de Cauterets et partirai à la fin d’août.

Je vais voir Gomont qui est pour un jour à Paris. Il a été avancé d’une classe et a repris goût à sa profession. Il tend comme moi au mariage et fait autant de pratique que moi de théorie. Il va tout d’abord à la demande, échoue et s’afflige. Il a fait le voyage de Nancy pour une entrevue qui n’a pas pris, etc. Nous verrons qui arrivera le premier.

Paris, le vendredi 24 juin 1864
Journée de travail assez calme à l’étude. Je dîne à Paris avec mon père. Travail le soir, belle soirée, pipe sur mon balcon et songes creux : Louise, faute d’autres! C’est la dernière en date.

J’ai été voir Ripault aujourd’hui. Le malheureux, quel désespoir ! Il en est encore aux premières affres de la douleur. Je ne me le serai pas figuré ainsi. Il m’a donné un petit portrait de sa femme, il en est entouré, il vit de souvenir.

Paris, le samedi 25 juin 1864
Etude. Je vais avec Coulon au Chalet des Iles, c’est charmant, il fallait être de ma force pour ne pas le connaître. Je passe une soirée délicieuse avec Coulon. Il est d’abord silencieux et sombre, puis cela fond et nous causons à l’infini. Reportés par l’entretien à de plus vieux souvenirs nous allons voir le bon Guilhaumon qui dormait dans son réduit et nous reçoit avec grande joie, et nous voila philosophant et discutant comme il y a huit ans.

Paris, le dimanche 26 juin 1864
Je vais à la gare de Rennes où je trouve ce matin Maugin, Tardieu sans qui rien n’est bon, Latteux qu’on ne voyait plus, Joseph de Bretagne arraché à grand peine à la tyrannie de sa famille, Gaudefroy qui s’est doublé de Vigineix et est d’une humeur détestable, Kleinhans dont on se serait passé, puis Chatin et toute sa bande. Dans celle-ci je découvre Boistel mon adversaire de la Demante, botaniste enragé à ce qu’il parait. Il s’agit de refaire la course des potamogeton de l’an dernier. Nous descendons à Trappes et déjeunons tranquillement entre Champagnes pendant que Chatin fait doubler péniblement l’étang à sa bande. Nous restons à la base et trouvons sur la levée le gaudinia fragilis et sur la grève le littorella lacustris et un lotus uliginosus à formes assez singulières. Chatin rejoignant on fait les trois mares à polamot. Je crois qu’il n’y en a que deux, l’acutifolius à l’étang et l’obtusifolius à Troux. Tous deux prospèrent. Ici il pleut et comme nous avons à l’étang barboté jusqu’aux genoux cela rétabli l’équilibre. Nous prenons la vallée de la Bièvre comme l’an dernier mais Chatin découragé par la pluie tourne vers Versailles à la Minière. Nous restons cinq, Tardieu, Maugin, Joseph , Latteux et moi, de bonne humeur malgré la pluie, et faisons la plus jolie fin de course qu’on ait vu. Nous poussons jusqu’à Buc, trouvant les plantes ordinaires, nous nous séchons de vin chaud chez la jolie hôtesse et poussons jusqu’à Jouy et de là jusqu’à Bièvre. La vallée est exquise et je les émerveille en les menant au point de vue que m’a montré Ranjard. La quête a toujours été croissant. On dîne à Bièvre et même on s’y grise un peu, jamais cela ne manque avec Tardieu. Il y a un retour de nuit sur Palaiseau et pour finir un voyage en chemin de fer où nos compagnons de voyage se tordent de rire à l’audition du propriétaire et du canard. On n’a jamais vu pareille course.

Lundi 27 juin 1864. Neuilly
Fatigue, fatigue, journée d’étude, coucher à 9 h.

Neuilly, le mardi 28 juin 1864
Palais: j’ai un référé avec un vieux client nommé Brulatour qui excède les limites de l’ennuyeux. Au reste la vie n’a rien de folâtre en ce moment. Mon père, préoccupé d’une grosse enquête, est d’un commerce fort difficile. Le soir Neuilly, herbier, journaux. Je mets les dernières lignes à mon voyage en Corse.

Paris, le mercredi 29 juin 1864
Travail à l’étude tout le jour. Je dîne au restaurant et vais à 7h ½ chez de Larque. C’est un ancien camarade de collège et de conférence, un peu insensé, très ennuyeux, mais il habite les Cevennes où je pense fort faire un tour cette année et a eu la complaisance de faire venir chez lui un vieux et sage Cevennol qui me trace un itinéraire. Je vois Mme de Larque mère qui est un bon personnage, Mme David en état d’enfance. Grandes invitations à aller chez eux. Etude après.

Neuilly, le jeudi 30 juin 1864
Une journée de misère : nous perdons tout à plein l’affaire Pagaud où nous nous étions mis corps et âme. Les magistrats m’envoient promener à l’envi et je reste jusqu’à cinq heures moins un quart à faire faction pour attendre l’un d’eux. J’arrive tout éreinté à Neuilly et assez maussade. Mais mon père change assez singulièrement le cours de mes idées. L’histoire vaut la peine d’être narrée. Mon père rencontre aujourd’hui un Mr Fougere qu’il connaît un peu. Ce monsieur lui parle de moi, il en a entendu dire du bien par Mr Armengaud « Si vous vouliez je marierai ce jeune homme là » « Oui ? » « Trois cent mille francs » « Peste ! » « Un négociant » « Bah, dit mon père qui s’intéresse à son tour, est-ce qu’il a deux filles ? » « Oui » « Il habite rue Saint-Denis ? » « Exact » « La première lettre de son nom est un D ? » « Bon, nous parlons du même ». Et voila mon père qui s’épanche dans le sein de cet inconnu, rien de plus facile à arranger, cela vaut fait. Il est lancé à toute vapeur. Il est certain que la rencontre est bizarre, ce Mr Fougere parait fort avant dans la confiance de Mr Dhostel. A coup sûr j’ouvre l’incident n°3. Attendons.

Paris, le vendredi 1er juillet 1864
Je ne reconnais plus mon père avec qui exprès je reviens ce matin de Neuilly. Il n’a qu’une idée en tête, c’est mon mariage avec Melle Dhostel. Lui si pratique et si froid, quand il aborde ce sujet là il s’échauffe et se met à plaider, suivant son idée, y ramenant toutes les circonstances, faisant argument de tout et convaincu enfin que ce brave monsieur qui lui cache ses filles quand il vient n’a qu’un seul désir que par timidité il n’ose pas dire, c’est de me faire son gendre. Et tout de suite il veut aller s’ouvrir à lui aujourd’hui. Je me mets en quatre pour l’en empêcher : il faudrait avoir au moins vu cette jeune fille, on dit qu’elle boite, cela romprait tout. Mais je n’y gagne rien, je fais le père raisonneur, lui le jeune homme, et je ne puis m’empêcher d’en concevoir un peu de mauvaise humeur. Tout ce que j’obtiens est de rester complètement en dehors de lui et de paraître ignorer ce qu’il va faire.

Il y va cependant à midi, ce dont je ne sais m’empêcher d’être à moitié ému, à moitié dépité, et revient si transporté que j’ai failli un moment m’enthousiasmer à sa suite. La démarche est des plus étranges, il y a mis toute sa finesse et ne m’a pas compromis. Il a exposé à Mr Dhostel que c’était un vieux rêve à lui que de me marier avec sa fille, qu’il ne la connaissait point, que je ne l’avais jamais vue, qu’il ne venait donc pas la lui demander mais que, vieux amis comme ils l’étaient, il pouvait bien leur être permis de se voir, de faire faire connaissance à leurs enfants et de les marier s’ils venaient à se plaire. Pas de mariage a priori, c’est la pire chose du monde, voyons-nous, en nombreuse compagnie d’abord pour ne pas effaroucher les jeunes gens, puis en famille. Prends des renseignements sur mon fils, etc. Et mon père s’étendait avec une tendre complaisance sur l’éloge qu’il avait fait de moi, bien plus que sur la réponse de Mr Dhostel. C’est un homme d’un terrible froid, m’a dit mon père, il m’a répondu que ses renseignements étaient pris sur toi, qu’il ne demandait pas mieux que d’être mon complice dans les projets que je lui soumettais et il m’a très fort serré la main.

Voila tout. Ce n’est guères mais mon père est enchanté et ne me parle plus d’autre chose. Il m’effraye avec son entraînement, c’est si contraire à son caractère. Je suis donc très froid. Il y a cette insupportable boiterie, ce serait si facile à vérifier. Elles sont à la campagne.

Et je ne sais pas seulement son petit nom !

Etude le soir: après, les deux Tardieu viennent chez moi.

Paris, le samedi 2 juillet 1864
Etude, palais. Je dîne chez Renault entre lui et sa femme. Il est si charmant, si à son aise et intime avec moi que je finis par trouver à sa femme un espèce de charme en reflet. Toute seule à me recevoir elle a dû faire quelques frais de conversation auxquels elle ne m’a point habitué et nous avons bavardé tout le soir. Ils ne se disaient plus vous et Léon la caressait si joliment de la parole et du regard que je me sentais envahi d’un bonheur intime. Lorois est venu après dîner et nous avons passé la soirée à fumer sur la terrasse. J’en suis sorti à onze heures, jamais je ne m’étais senti plus conjugal et Melle Dhostel ne boitait quasi plus. J’ai omis de dire qu’elle était plus riche que Melle Tetu, cette promise.

Paris, le dimanche 3 juillet 1864
Il y a un fort potin en Champagne. Gaudefroy m’en veut et entraînant Damiens et Perard il est parti hier soir faire notre course avec deux heures d’avance. On n’est pas plus désagréable et Melle Dhostel marque un point. Nos avons de notre côté renforcé notre troupe et à Maugin, Latteux et Tardieu viennent se joindre Boistel que j’ai convié et Vacher le maître clerc de Protat, point botaniste du tout mais chansonnier de mérite et farceur renommé. Nous allons à Montfort l’Amaury par la nouvelle ligne et dès le déjeuner éclate une gaieté égale à celle de l’an dernier. Vacher donne la réplique à chacun et nous tutoie tous comme s’il nous avait vu naître, Tardieu et Latteux se surpassent, Boistel fait des calembours. Ample chère d’ailleurs, Latteux avait apporté du marsala.

Après on va aux Mares Moussues. Les autres avaient pris tout ce qu’ils avaient pu, toutefois il y a encore du plaisir à se mettre à l’eau, platoniquement d’abord, et ensuite pour le comarum, les carex, les eriophorum. Pour nous sécher nous faisons une grande marche sur Saint Léger : on disait que cela était très loin, nous y sommes à une heure en passant près du walhembergia. A Saint Léger asarum, et après cela les Planets. On y trouve les plantes ordinaires, en outre la viola palustris et de plus une merveilleuse ondée.

Ici commence la nouvelle partie de la course. Nous suivons la vallée de la Vesgre, nous dépassons le phalanstère et atteignons la Jaunière. Là nous cherchons sans succès l’erica scoparia, but de notre course, et conseil tenu nous décidons qu’il est trop loin de regagner Rambouillet et nous marchons sur Houdan. La bonne idée, et quelle terrible marche finale ! Je crois que nous avons fait dix lieues, Vacher n’y tenait plus. Le dîner à Houdan a tout réparé et pour les chansons, l’entrain, le laissez aller, la familiarité admirable que chacun y a mise, la course reste des meilleures. On revient bien las à Paris.

Neuilly, le lundi 4 juillet 1864
Fatigue intense. Nous dînons à Neuilly tous trois, moi, mon père et Mme Mouillefarine, causant très fort de l’affaire Dhostel. Moitié fatigue moitié raison j’ai un peu querellé à ce sujet mon père et ne recommencerai plus car il en était tout triste. Mme Mouillefarine a apporté en cela son excellente raison dont je fais chaque jour plus de cas, et en outre une grande tendresse pour moi. Amélie qui était en congé dînait dans la famille Lubin et j’ai été l’y voir un moment avant qu’elle ne rentrât au couvent.

Neuilly, le mardi 5 juillet 1864
Etude, palais, fatigue, sommeil, mauvaise humeur. Je ne valais pas deux sous ce soir.

Paris, le mercredi 6 juillet 1864
Suite de la mauvaise humeur, à laquelle se mêle un certain malaise. En rentrant dans le cabinet de mon père j’y trouve Mr Dhostel attablé en conférence sérieuse. J’avoue que j’ai un peu rougi et barbouillé je ne sais quoi. Ils sont restés longtemps mais mon père n’a pas eu son compte, il lui a seulement dit un mot de politesse, à savoir qu’il désirait toujours autant que lui l’accomplissement de leurs projets et ne l’a plus entretenu que d’une affaire où il perd de l’argent.

Le soir pour secouer ma dyscholie je dîne seul et vais au Français, à l’orchestre, comme un maître avoué. Je passe malgré un peu de chaleur une soirée charmante. Gabrielle est une des bonnes comédies de ce temps, elle est écrite, ce qui est rare, et il s’y rencontre des vers d’une grande allure. Le jeu de Régnier est d’une puissance extrême et j’ai pleuré tout doucement comme une bête. Cela a fini par des pièces gracieuses qui palissaient un peu au voisinage et cependant m’ont fait plaisir. Got définit ainsi l’envie qu’ont les jeunes gens de se marier. C’est, dit-il :
La foi dans l’inconnu
Le besoin de ne plus aimer ce qu’on méprise
Et d’avoir des boutons à ses cols de chemise.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Français les comédies Gabrielle d’Augier, Une loge à l’opéra de Lecomte et Le dernier quartier de Pailleron, avec les distributions. Régnier joue Julien dans Gabrielle, Got joue Raymond dans Le dernier quartier]

Neuilly, le jeudi 7 juillet 1864
Palais. Je passe la journée à entendre plaider par Plocque une terrible affaire des mines de Dourges qui n’est pas gaie. Le soir Neuilly, herbier.

Paris, le vendredi 8 juillet 1864
Etude tout le jour, matin et soir. J’en ai assez.

Paris, le samedi 9 juillet 1864
Etude, temps gris et froid qui est absurde. Je vais à 6h trouver Coulon et nous improvisons une soirée. Je dîne chez sa mère qui veut toujours me marier mais à qui je lance ce soir des observations cyniques qui l’exaspèrent, et puis je vais avec Coulon au cirque des Champs-Élysées. Bons exercices, clowns fort drôles, mais nous venions voir l’Ecuyer quadrumane. C’est un singe dressé à faire tous les exercices des écuyers, la cabriole, le saut des ponts, des cerceaux, etc. C’est à mourir de rire, il faut le voir monter à cheval ou bien, désarçonné, courir à quatre pattes après sa monture. J’en ai des gaietés à inquiéter mes voisins et Coulon même s’est déridé.

Paris, le dimanche 10 juillet 1864
On n’herborise pas aujourd’hui et je vais pêcher à la ligne avec Mr Chaulin. Après la messe je le retrouve à la gare de Strasbourg et nous descendons à Chelles. De la station nous gagnons la Marne. Un employé de son bureau nous y attendait, il a formé là en un endroit charmant une petite colonie assez gaie et où l’on vit double : chacun sa chacune. Mr Chaulin s’en doutait quelque peu je pense, en tout cas il nous reste à faire bonne contenance. Le début est vertueux, Mr Chaulin et moi allons nous installer sur une petite digue où les amis de notre ami pêchent depuis l’aurore. Ils sont deux, l’un est maître clerc de Robert, je le connais très bien sans savoir son nom et me voila chez moi : en une heure et demie je prends royalement un goujon et deux ablettes. A dix heures et demie on vient nous chercher pour déjeuner et Mr Alard, l’ami en question, nous mène laver dans la chambre qu’il occupe avec sa moitié. Installation sui generis, je n’en dirai qu’un détail : une écope de canot conjugalement étendue à côté du pot de chambre. Ô ombre de Bourdaloue ! Et l’on déjeune sous la tonnelle, deux dames de ces messieurs présidant. Je regardais Mr Chaulin pour prendre le la, il part d’abord et entraîne une gaieté folle. Il entame des charges sur l’écope, blague ces dames et allume tout le monde. Il faisait chaud, on boit pas mal, au dessert je tutoyais le maître clerc de Robert, toujours sans savoir son nom, je tutoyais la bonne Maria (du Pas-de-Calais) et je jurais de lâcher Mr Chaulin pour danser à la fête et coucher ici. « Bravo, criait Mr Chaulin les joues très rouges, soyez comme moi, mon ami, toujours à la hauteur des situations !! » Et dès après le café je pars en canot, blaguant ces dames, engueulant les pêcheurs et préparant pour ce soir une chanson sur l’écope.

On fut dans une île faire la sieste au frais. Là, le déjeuner s’éloignant, le calme revint et je me trouvai tout bien pris assez bête et en dehors de mon milieu. Si bien que tout a fini le plus prosaïquement du monde, j’ai dit adieu à mes camarades des deux sexes, je suis revenu près de Mr Chaulin, j’ai pris un bain et nous sommes rentrés tous deux dîner rue de la Chaussée d’Antin comme il était convenu. Et comme il y a un Dieu pour les cancres j’ai trouvé un bon adonis atrisia.

Mr Chaulin a eu en chemin de fer un moment bien joli « La joyeuse journée, quels incidents comiques. A propos, en parlerons-nous chez moi ? Cela ferait rire. D’un autre côté, etc. Bref, qu’en pensez-vous ? » Il s’en mourait de peur.

Neuilly, le lundi 11 juillet 1864
Etude. Je ne suis pas fatigué, je me trouve changé pour un lundi, je me trouve délesté. Herbier le soir.

Neuilly, le mardi 12 juillet 1864
Etude, palais. Le soir à Neuilly, paresse.

Paris, le mercredi 13 juillet 1864
Etude. Je travaille le soir à Paris avec mon père. La maison d’en face chez moi est invraisemblable et je fais l’Asmodée tout ce soir.

Paris, le jeudi 14 juillet 1864
Etude. Je vais le soir au banquet de la conférence Tronchet, c’est la seule séance à laquelle j’assiste mais je n’y veux pas manquer. C’est le sixième, on le fait à Joinville le Pont dans l’île, plus gaiement que somptueusement, c’était préparé à peine. Nous étions neuf, Renault tout le premier dont la présence a été fort remarquée, Lacoin, R. de Seze, Aignan, Lejoindre, Dupray, de Melanville et de La Chauvinière. Je connais à peine ces deux derniers. Nous avons fait précéder le repas d’une pleine eau charmante mais qui a mal réussi à de La Chauvinière : nous l’avons laissé là-bas tout malade. Je suis revenu avec Renault, in high spirits.

Paris, le vendredi 15 juillet 1864
Etude matin et soir. Nous sommes dans une certaine enquête de Puibusque qui donne mal aux nerfs à mon père. Je vais le soir voir Renault chez qui Decrais dînait. L’affaire du duc d’Aumale contre le Préfet de police est venue aujourd’hui et Mr de Marnas, le nouveau procureur général, a débuté par un four éclatant.

Je remplis aujourd’hui pour la 1ère fois un grand acte de la vie civile : je paie mon terme.

Paris, le samedi 16 juillet 1864
Etude. Palais. Je dîne à Neuilly et reviens chez moi le soir. Aucune nouvelle de Mr Dhostel. C’est bon signe, croit ou dit mon père avec sa foi intrépide. Je m’en amuse et y trouve un bon prétexte pour retarder mon ameublement. Cependant on danse à Neuilly le 20 août, il faudra bien que les choses se dessinent.

Paris, le dimanche 17 juillet 1864
Journée hautement folâtre. Je vais à la messe de 6h et je me rends à la gare de Lyon où je trouve Mr Lescot, avoué, son fils et son neveu Gustave Chauvelot, maître clerc d’avoué d’appel : nous allons à Fontainebleau où un break attelé de deux chevaux avec des grelots au cou nous attendait pour nous mener à Héricy. Voila sept ans que je n’y ai été, c’est assez je crois pour la plus longue des rancunes. Nous y trouvons Boucher , son gendre Dinet, sa fille qui est décidément charmante, Edmond Boucher et Mr de Biausat, tous deux décrits, Mr Carrelet, président du tribunal d’Etampes et ses deux fils dont l’un est second clerc chez Boucher, puis Maurice Chaulin. Les blouses sont en majorité, on m’en offre une. Ces messieurs se sont fait des têtes admirablement canailles. Et tout d’abord déjeuner somptueux, nombreux services, vins chauds circulant sans cesse, gaieté bruyante tout de suite établie, je retrouve mon Héricy des bons jours. Je sors de table un peu monté. On fume, on prend le café au jardin, puis on se divise: le break toujours attelé mène la majorité en forêt, aucuns dorment, Maurice et moi allons pêcher. Il m’initie à la pêche à fouetter : une merveille. Cela a débuté avec ardeur et nous en avons pris une centaine, je n’y suis il est vrai que pour quarante. A cinq heures pleines eaux, dîner après, tout aussi beau, tout aussi gai. Mais au plus beau voila Boucher qui débute par une bordée de jurons sur un canard malaisé à découper et sans s’arrêter crie, hurle, fait le diable jusqu’au dessert le plus joyeux du monde. Si bien, disait Edmond Boucher en prenant Dinet par le cou pour le mener au jardin, que tu as un beau-père qui est soul comme une vache!! Voila la note. Peu après on remonte en break, Boucher dirige des chœurs à tue-tête et se monte si bien qu’au chemin de fer il est complètement ivre. On monte onze dans un wagon de première, Lescot et le Président ne savaient où se mettre, les autres beuglaient comme des ânes, chacun chantant sa chanson. A Melun on tire le rideau sur la lampe et chacun se tait et s’aplatit en arrière. Un honnête voyageur voyant un wagon abandonné ouvre et s’avance, aussitôt on lâche l’écran et les onze têtes se dressent en criant « il a mordu », cela deux fois de suite. A Paris Maurice était languissant et Boucher qui avait longtemps mis la tête à la portière ne pouvait plus parler. Toutefois il nous a entraîné avec des protestations d’homme ivre vers un café de la rue St-Roch où nous avons bu le bog d’adieu. Maurice n’y était plus et Boucher a dit un mot gros de choses. Je ne sais par quel lapsus je l’ai appelé Mr Chaulin « Chaulin toi-même, b… de c…, me prends-tu pour un fourbe ? » Quid ?

Neuilly, le lundi 18 juillet 1864
Journée de fatigue intense, travail, herbier le soir.

Neuilly, le mardi 19 juillet 1864
Etude. Palais. Bain froid. Le soir à Neuilly herbier et journaux. Souvenir de Corse des deux côtés.

Paris, le mercredi 20 juillet 1864
Etude. J’avais été voir Ripault plusieurs fois sans le trouver, je lui fais aujourd’hui une visite qui m’épouvante. Il est horriblement pâli, défiguré et après deux mois dans un paroxysme de douleur inconcevable. J’avais bien mal jugé son caractère. Il est vrai qu’aujourd’hui il déménageait, les commissionnaires secouaient tous les meubles de son jeune ménage. Ses beaux-parents étaient venus l’assister dans ces détails, il a entendu sa belle-mère à côté et tout de suite m’a entraîné vers elle. « Tenez, mère, a-t-il dit avec éclat, celui-là a perdu sa mère en naissant mais il est resté à son père, à sa grand-mère, ils l’ont élevé pour lui parler d’elle. Voila comment nous aurions fait » et un torrent de larmes. Cette pauvre mère m’a pris la main. Je ne savais que lui dire ni quelle contenance faire et me suis retiré fort peu après. Je me demande si les visites occasionnent ces crises de douleur et s’il faut les continuer. J’en ai été bouleversé tout le jour .

J’avais invité le bon Tardieu à dîner à Neuilly, nous avons fait un peu de botanique ensemble et lu pas mal de Rabelais. Le clair de lune m’a décidé à revenir à pied avec lui à Paris.

Mon pauvre frère est sorti ce soir assez mécontent de ses compositions pour l’Ecole polytechnique.

Paris, le jeudi 21 juillet 1864
Etude. Je vais dîner à Evry. Il y avait beaucoup trop longtemps que je n’y étais pas allé. Ils étaient tous au bain et je les y ai rejoints. Ils sont tous biens sauf la petite Marthe qui avait un peu de fièvre. Je suis parti à 8h. En passant devant la porte Saint-Martin j’ai eu envie de voir les fruits de la liberté des théâtres et j’ai pris une place pour Tartuffe. Je n’ai point regretté mon argent. Dumaine mauvais à la fin du 4ème acte est partout passable, Mme Marquet tout à fait bonne, l’Orgon et la Dorine supportables. Il n’y avait pas grand monde mais tous intéressés. A la grande scène du 4ème acte les hauteurs du théâtre frémissaient d’indignation.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant Tartuffe de Molière, avec la distribution. Dumaine joue Tartuffe, Mme Marquet Elmire]

Paris, le vendredi 22 juillet 1864
Etude. J’y travaille le soir avec mon père. Coulon m’a rendu hier l’argent que je lui avais prêté : me voila riche.

Paris, le samedi 23 juillet 1864
Etude, palais, journée d’une fatigue écrasante. Je sors de mon dernier rendez-vous à 5h ½. C’était près de ma tante Adèle que je vais voir. Trop fatigué le soir pour rien faire je dîne sommairement au Grand Balcon et fais le soir quelques visites, à Mme Coulon et à la famille Chaulin. Georges est absorbé par sa distribution de prix au patronage.

Neuilly, le dimanche 24 juillet 1864
Faible course ce matin. On rentre dîner et Maugin proteste et fait ce qu’il peut pour se donner l’air grognon sans y réussir. A la gare d’Orléans se réunissent, outre lui et moi, les deux Tardieu et Boistel. On va à Savigny : ce bourg continue à être fort hospitalier aux botanistes et l’urtica pilulifera est en fort bon état. Retour à pied sur Juvisy. Là, les délices de Capoue : une belle pleine eau entre Maugin, Boistel et moi puis un grand déjeuner à matelotte, éclatant de gaiété. Il y a excés de vin blanc et nous en sortons prodigieusement folâtres. Le colonel et moi sommes un peu mieux que cela. Et n’y a-t-il pas un dieu pour les ivrognes, je tombe juste après le bac passé sur l’euphorbia falcata qui est bien indiqué dans ces parages mais qu’on n’avait jamais espéré trouver. Cela va jusqu’à Draveil où on prend de la bière, mais là une déroute commence. Je ne sais ce que deviennent Maugin et Boistel, mais tandis que les deux Tardieu redescendent vers Juvisy je me dirige sur la station de Vigneux, moitié dans la voiture d’un marchand de laine, moitié marchant comme un perdu. Je retrouve les Tardieu dans le train, le colonel n’allait pas bien du tout. Nous sommes à Paris à 3h ½ . Je rentre dormir une heure chez moi et changeant de costume vais à Neuilly. Il y avait un dîner de famille, chose peu folâtre mais qu’au moins chacun chez nous prend comme une corvée et qu’on supporte en commun : tous les Mouillefarine connus et Amélie avec son nouvel époux. Elle aurait pu plus mal tomber, un bon garçon mal dégrossi mais point sot. Je lui ai fait accueil de mon mieux. Toutefois la soirée m’a paru longue.

Neuilly, le lundi 25 juillet 1864
Mon père est absorbé de 11h à 7h dans son enquête de Puibusque qui le met au supplice. Je le vois à peine. Journée d’étude, le soir Neuilly.

Neuilly, le mardi 26 juillet 1864
Second jour et fin de l’enquête qui par bonheur tourne bien. Etude, Neuilly, herbier. Chaleur étouffante.

Paris, le mercredi 27 juillet 1864
Etude. Travail avec mon père. Ceci n’est pas très drôle. Eloigné du courant depuis deux jours il parle des affaires comme s’il revenait de deux mois de vacances (mot masqué) ressouvenirs soudains de forme inquiète, (ac?)erbe, dés(agréable?). Je dîne dans la famille Chaulin qui me reçoit à la diable, en partance pour le spectacle, une idée singulière en cette chaleur, et je retourne travailler le soir à l’étude. Ceci est vertu pure. La chaleur étouffante, les cris de la maison, la mauvaise odeur du lieu, etc. En sortant j’ai fait trois cafés sans trouver une place où boire un humble verre de bière.

Neuilly, le jeudi 28 juillet 1864
Etude, palais, bain froid. Mon père loue un appartement 7 rue Ventadour, il y sera fort mal. Mr Demory qu’il voit lui propose un mariage pour moi. Il n’y veut pas entendre, disant qu’il est lié. C’est se raccrocher aux branches, voila un mois que Mr Dhostel ne lui a donné signe de vie, c’est poli à peine et assurément décisif. J’en suis très content sans aucune arrière pensée. Cette claudication existe, mon père en parle à chacun, tout le monde dit que personne ne s’en aperçoit et c’est ce qui m’effraye. On sait ce que valent deux négations. Quant à Mr Demory, ce n’est pas précisément l’homme que je chargerais de me trouver une femme mais sa proposition me fait grand plaisir. Elle prouve que je ne suis déjà plus invraisemblable au point de vue du mariage et qu’on en peut parler sans faire hausser les épaules. Que disiez-vous donc, rue de Varennes, m’amie ?

Le soir Neuilly, journaux, herbier

Paris, le vendredi 29 juillet 1864
Etude, travail le soir avec mon père. Forte chaleur.

Fontainebleau, le samedi 30 juillet 1864
Etude, palais, forte chaleur, bain froid. Je dîne chez Adolphe Labey avec Albert. Adolphe est seul et nous régale : il y a un certain vin de Bordeaux qui n’est pas à dédaigner. J’étais venu en costume complet de courses à la grande admiration de son quartier et je me rends à la gare de Lyon, fort lentement et fumant. J’avais convoqué tout le monde pour partir ce soir mais je ne comptais que sur Maugin, aussi j’ai une vraie satisfaction à trouver à la gare Damiens avec qui je n’avais pas fait de courses depuis deux mois et avec qui je craignais que nous ne fussions en froid, et Maugin amène Joseph libéré de son examen. C’est admirable, Maugin et moi dès la gare initions nos camarades au dessein que nous avons pris de coucher en forêt. Nous arrivons à Fontainebleau à 11h ½ et montons au dessus de la gare dans les rochers de la Reine Amélie. La situation inspire une immense gaieté, chacun cherche sa place, s’établit, prend sa boite pour oreiller et ferme les yeux. Maugin, toujours prudent, a apporté une grande couverture dans laquelle dort Joseph.

Paris, le dimanche 31 juillet 1864
Morphée répand inégalement ses pavots, je suis le plus favorisé, j’ai décidément une organisation de voyageur.Endormi dès l’arrivée je crois que je dormirais encore sans mes camarades. Mais au petit jour Joseph, croyant je pense prendre son verre d’eau sucrée, avale la moitié du rhum de sa gourde et se met à chanter et à danser de telle manière que le sommeil s’enfuit. D’ailleurs Damiens s’écrie déjà avec une admirable ironie qu’il n’y a pas de courses possibles avec une couleuvre comme moi. Donc à 3h ½ on se lève et on va voir lever le soleil au point de vue voisin. Nous avons au dessous de nous les bois des Basses Loges et de Champagne, et le cours de la Seine dans le demi jour d’où flottent de longues bandes de brouillards, et le lever du soleil est un beau spectacle. Tout de suite on va faire ses ablutions sous forme d’une pleine eau à Valvins. Toute cette matinée est exquise. Je remonte entendre la messe à Fontainebleau avec Joseph, les deux autres vont vers Samoreau. Nous nous retrouvons à 9h ½ au café Tivoli, asarum traditionnel, et le train de 10h nous amène Boistel, Perard, Vacher et Latteux. Vacher a un air cette fois de botaniste sérieux, il a une pique à Maugin, une boite à moi, un costume à lui, du reste gai comme jamais et faisant à Perard qui les prend au sérieux d’admirables récits de ses malheurs conjugaux.

Déjeuner fort gai. C’est une belle course comme nous n’en avons pas fait depuis longtemps: on sort à 11 h par une chaleur écrasante, Latteux venu malgré Hippocrate ne nous suit que jusqu’à l’entrée de la forêt. Nous traversons le parc et allons au mail reprendre notre vieil ami le goodyera. Nous traversons les rochers Bouligny et le rocher Fourcau, c’est à tomber. Nous arrivons à la mare aux Fées, but de notre course où nous mettons à sec la boutique de la marchande de bière.

Là, beau pataugeage dans les mares pour prendre les elatine et quelques autre plantes. On fait une petite visite à la Gorge aux Loups après laquelle Joseph n’en pouvant plus retourne vers la ville. Les autres continuent à grands pas et arrivent au champ de manœuvre après avoir traversé le Mont Morillon. On fait une halte au champ de manœuvre qui est un vrai Sahara à traverser et on revient à Fontainebleau par le pavé d’Ury. Ici, grande découverte de la journée, accueillie avec des cris de joie, le tragus racemosus aux pieds des murs de la Faisanderie. Damiens et moi nous détachons en braves pour aller quérir l’allium flavum, mais le cœur nous manque en route et nous revenons dîner. Retour en chemin de fer, on exécute un Guignol sur la séparation du wagon à la grande joie des voisins.

Neuilly, le lundi 1er août 1864
Etude, palais. Renault m’invite à venir dîner chez lui. Je finis mes études sur sa femme : elle est intolérable, décidément. Elle avait aujourd’hui pour lui donner la réplique sa sœur, mariée à un Mr Thiebault, médecin, et ces deux vieilles pies ont été intolérables. Renault qu’elles traînent à Montreux où il s’ennuie et à qui son médecin conseille Cauterets (je deviens partial) a voulu un peu abîmer Montreux. Ç’a été la plus belle clabauderie du monde. J’en suis sorti assonné.

Et j’ai profité de l’insomnie que m’avait donnée le café de Renault pour finir à Tardieu une lettre sur la course de dimanche, moitié prose et moitié vers, a la façon du grand siècle. Je me donne le plaisir d’en mettre ici deux morceaux, d’abord le lever du soleil

La nature enveloppée
Des brouillards blancs du matin
Tout humide de rosée
Semblait au jour incertain
Comme une jeune épousée
De ses longs voiles drapée
Timide encore et glacée
Mêlant en ses yeux rêveurs
A l’espoir quelques alarmes
Aux sourires quelques larmes
Rieuse au travers des pleurs
Mais ainsi qu’aux yeux du maître
S’illuminent ces attraits
On vit le soleil paraître
Et du premier de ses traits
Mettre une rougeur charmante
Comme sur un front d’amante
A la cime des forêts.

Moi je trouvais fort maussade
De se lever si matin
Et j’avais pris, tout malade,
Sa couverture à Maugin
Etc.

Et puis une harangue au pont de Valvins :

Ce serait un crime insigne
Messieurs, que ne laisser pas
Tout son feuillage à la vigne
Pour mûrir le chasselas

Donc, qu’on se baigne en sauvage
A part les cols et les gants
Qu’on laisse sur le rivage
Ces costumes élégants.

Croyez-moi, les Néréides
Qui président à ces eaux
Curieuses et timides
Nous guignent dans les roseaux

Mais je crains, quand les pauvrettes
Vont d’un petit air ému
Dans leurs humides retraites
Conter ce qu’elles ont vu

Que le reste des Naïades
Ne murmure entre ses dents
Les yeux de nos camarades
Ont des verres grossissants.

Paris, le mercredi 3 août 1864
Etude le matin, et étude le soir car nous dînons à Paris. Le travail du soir est pénible en ce temps, heureusement c’est la fin, je suis fatigué et ai à la gorge une petite voilation tenace qui à elle seule me ferait désirer Cauterets. Je vais faire mes adieux à la famille Chaulin qui part pour Clarens. Georges par la munificence de son patron y va passer huit jours. Il voyagera peut-être avec moi en octobre.

Neuilly, le jeudi 4 août 1864
Etude, palais, bain froid, Neuilly, herbier

Paris, le vendredi 5 août 1864
Etude, travail le soir. Mon frère Georges nous arrive à 9h tout épuisé de ses compositions pour l’Ecole Polytechnique. Il a fini aujourd’hui et n’est pas sans espoir. Il a eu 19 ¾ pour son épure. Grande satisfaction ce soir en conséquence. Mais le pauvre enfant a un terrible besoin de repos.

C’est aujourd’hui au Palais le procès des treize, poursuites pour raison de comités électoraux . Cinq avocats sont parmi les prévenus, Durier, Ferry, Dreo, Floquet et Clamageran. Les plus illustres du Palais plaident, Berryer, Hebert, Marie, Jules Favre, et tout le conseil assiste aux débats.
FIN DU TOME 10.

Index du Tome 10 (6 août 1863-5 août 1864)
(W : notice biographique sur Wikipedia)

Abbatucci, grande famille corse 27,30/9
Adèle (tante) voir Adèle Picot
Aignan, conférence Tronchet 14/7
Alard, ami de Mr Chaulin 10/7
Albert, voir Labey, Delacourtie
Aldrophe (Alfred, W) architecte 19/3
Alleure, habitant d’Agnetz 15/5
Allier, officier, beau-frère de Jean de La Rocca 22/9
Ambrogi (Paul André) maître d’école à l’Ile-Rousse, écrivain 17,18/9
Amélie, voir Mouillefarine (prénom d’une demi-sœur et d’une cousine d’Edmond)
Amilhau, juge d’instruction de l’affaire Armand 7/4
André (Walker ?) 27/3
Andreani, chef cantonnier corse 28,30/9 ;1/10
Angouard, relation 20/2
Anto Maria, voir Gambini
Archaimbault, chanteur 10/3
Armand (monsieur) accusé de tentative de meutre 21/3 ;7/4 ;7/5
Armengaud (monsieur) relation 9/2 ;30/6
Armengaud (demoiselles) 22/8
Armengaud (Eugène) ami 22/8
Armengaud (Jules) ami 22/8
Armengaud (Lucie) madame Eugène Pierrard 19/12 § 10/2,29/4
Arrighi, bandit corse 19/9
Aubry (mademoiselle) voir madame Léon Renault
Aumale (Henri d’Orléans, duc d’, W) 15/7
Balzac (Honoré de, 1799-1850) écrivain 24/10
Barbier (Jules) librettiste 27/10
Barbieri, inspecteur voyer, hôte de l’auberge Carrara 24/9
Barboux, avocat 23/11
Barboux, frère du précédent, maître clerc de l’avoué Poisson 23/11
Bardout, notaire 17,29/3 ;14,16/4
Baroche (Pierre Jules, W) ministre de la justice 2/4
Baron, quincaillier, client 30/1
Barreme, camarade 1/12
Barrot (Odilon, W) avocat et homme politique 7/2
Bartholi, homme politique corse 27/9
Baulant, avoué 1/3
Baudrier, camarade 2/12 § 19/5
Becquet, médecin à Neuilly 8/12
Bernard (monsieur) voyageur de commerce 27,28/9
Berryer (Pierre Antoine, W) avocat 5/8
Beslay, camarade 11/12 § 13,29/2
Biausat (monsieur de) 17/7
Billault (Adolphe, W) homme politique 18/10
Blot-Lequesne, membre de la Demante 29/4
Boch (monsieur) hôte d’Edmond à la Chaux-de-Fond 25/9
Boistel, membre de la conférence Demante et botaniste 15,26/6 ;3,24 ,31/7
Bonie (madame) relation 20/1 ;3/5
Bonnet (Cécile 1848-1919) fiancée envisagée 18,19,22/11 § 22/1
Bonnet (Jules, 1795-1875), avocat, père de Paul, Jules et Cécile 9/9
Bonnet (madame, 1817-1900) épouse du précédent, née Eugénie Desnoyers 9/9;18,22/11 ;15/12 § 5/5
Bonnet (Jules, 1840-1928) ami d’enfance d’Edmond, polytechnicien, sera général 26/8 ;15,22,25/11 § 5/5
Bonnet (Paul 1839-1908) ami d’enfance d’Edmond, magistrat 21,26/8; 14,28/9; 13,14/10; 15,19,22,25/11 ;20,30/12 § 20,22,24/1 ;20/3 ;5,15/5
Bonnet (Jules ou Paul ?) 16,19,30/10 § 24/4
Bonnet (madame, née Adélaïde Aucante, 1776-1863) grand-mère de Paul, amie de la grand-mère d’Edmond 21,25,26/8 ;18/11
Bonneville, relation 31/10 ;1/11
Bonneville (Robert) frère du précédent 1/11
Borulle ou Bouille, orateur de la conférence La Bruyère 25/1
Boucher (Alphonse) avoué, frère de madame Chaulin 14/1 ;5/6;17/7
Boucher (Edmond) 17/7
Boudet de Paris, juge 5/9
Bougain, confrère 20/4
Boule, garçon de l’hôtel Cervoni à Corte 20/9
Brehier (abbé) 21/8 ; 8/9
Bretagne (Paul Le Roux de, 1834-1879) fonctionnaire, ami botaniste 30/8 ; 6,10,12/9 § 12,14,15,16,20/5; 2/6
Bretagne (Joseph Le Roux de, frère du précédent) 8,12,14,15,29/5 ;2,5,26/6 ;30,31/7
Brette, relation du Palais 10/10
Broglie (prince de) ancien élève du Lycée Bonaparte 28/1
Bricard, client de l’étude Mouillefarine 5,6/11
Brière de Boismont (Alexandre, W) médecin psychiatre 19/2
Brulatour, client 28/6
Brunet, camarade 2/1 § 6,13/2 ;7,28/5
Brunetti, cantatrice 27/10
Brutelette, botaniste d’Albertville 20/12
Buffet, ingénieur à Bastia 15,16/9
Burdin, ancien avoué 18/2
Burle, botaniste 8/11
Burnouf, botaniste à Corte19/9 ;5/10
Bussine (Romain, W) compositeur et chanteur 19/3
Buteau, greffier 11/8
Cadillan, relation du Palais 10/10
Cadot, relation 17/2
Caignet (Henriette) amie d’enfance 4/2
Camescasse, camarade 26/11 ;1/12 § 26/2 ;1/6
Cantoniello, aubergiste à Piana 25/9
Carnot (Lazarre Hyppolite, W) homme politique 21/3
Carnot (Sadi, W) camarade, fils du précédent, futur président de la République 17/1
Carrara, aubergiste à Evisa 24,25/9
Carrelet, président du tribunal d’Etampes 17/7
Castana, bandit corse
Cavalié (madame) actrice 3/3
Ceccaldi (Ferdinand Fiorello, 1802-1869), médecin général des armées à la retraite 24,25/9 ;5,24/10
Ceccaldi (madame) femme du précédent 25/9
Ceccaldi (mademoiselle) fille des précédents 25/9 ;24/10
Cervoni, hôtelier à Corte 20/9
Cervoni, aubergiste à Luri 6/10
Chanet (docteur) médecin d’Edmond 12,14/9 ;10,14,17/12
Chardin (Emilie 1796-1881), madame Delacourtie, mère d’Emile D. et tante d’Edmond 5,16/11 § 1,17/1 ;15/2 ;4,30/3
Chardin (Henri) relation 7/9 ;10/10
Chardin (madame) épouse du précédent 10/10
Charles (oncle) voir Charles Picot
Chartier, membre de la Demante 27/1 ;29/4
Chatin, ami botaniste 1,16,20,29/5 ;26/6
Chaulin (madame, née Sophie Boucher, 1818-1898) mère de Georges et Maurice14,28/11; 12,13,16,17,24,25,27,29/12 § 1,2,8,10,16/1 ; 6/3 ;13,16/4 ;5/5
Chaulin (Hippolyte) son époux 6,10/1 ;10/7
Chaulin (Georges, 1840-1902) ami, magistrat, il épousera la fille de Mercier, premier président à la Cour de Cassation et portera un titre de baron 7,12/8;15,27/10;4/11 ; 11,15,16,20,22-24/12 § 8,29/1 ;6,7,8,18,21,25/2 ;6,14,15,20/3 ;4,13/4 ;5,7,24/5 ;2,13/6 ;23/7; 3/8
Chaulin (Maurice) frère cadet du précédent 4,14,28/11;11,12/12 § 14,16,17/1; 13,16/4; 5/5; 17/7
Chaulin (Georges ou Maurice) 19/1
Chauvelot (Gustave) maître clerc 17/7
Cheramy, camarade, futur avoué 17,18,20-22/2
Chernoavitz (mademoiselle) 25/12
Cheron (Elisabeth, dite Elisa), madame Henri Delacourtie, tante par alliance d’Edmond 26/8 ; 1,13,28/9 ;17/10 ;7,16-18,28/11 ;4,15/12 § 1,7,15/1;3/2;8,19,29,30/3 ; 1,3,11,16,18,27/4 ; 17,18,26/5 ;16,20/6
Cheron (Constant, 1800-1876) cousin d’Edmond et père d’Elisa, ancien avoué 6/8; 17/10; 7,29/11 ; 14,17/1 ; 29/3 ; 16/6
Chevrier, camarade 31/8 ;26/11
Clamageran (Jean Jules, W) avocat 5/8
Clay (madame) chanteuse 10/3
Colbrun, acteur 14/11
Colin, camarade 17/1
Colin de Saint-Menge, avocat 18/2
Compère (madame) personne assistée par Edmond 23/10
Coquelin, acteur 25/2
Corfiotti, aubergiste à Cargese 26/9
Corne, camarade 26/11 ;1/12 § 2/2 ;5/4
Cornuault (mademoiselle) épouse d’Alfred Desrousseaux 15/10
Cosson (Ernest, W) relation, botaniste 5/1 ;12,13/3 ; 20/5
Coulon (Georges, 1838-1912) fils naturel de l’écrivain Eugène Scribe, ami intime d’Edmond, il deviendra avocat, secrétaire de Jules Fabre et terminera sa carrière comme vice-président du Conseil d’Etat 6,8,12/8; 28/9; 3,6,14,24/10; 5,11-14,23,24,29/12 § 2,6/1;6,7,11,26/2; 16,18/3; 2,26,28/4 ;7,28/5 ;17,25/6 ;9,22/7
Coulon (madame) mère de Georges 12/8 ;24/10 ;24/12 § 6,10,31/1 ;26/2 ;28/5 ;9,23/7
Courapied, auxiliaire de l’étude 1/12
Couteau, camarade 1/12 § 20/2 ;2/5
Damiens, ami botaniste 9,14-16/8 ;3,5,16,22/10 ; 30/12 § 8,12,20,22,29/5 ;2/6 ;3,30,31/7
Dangin, relation 25/10
Darlu (Edouard) camarade 23/12 § 9/3
Daubrée, camarade 7/5
Daupeley, avoué 22/8
David, camarade 2/1 § 6,11/2;7,28/5
David (madame) relation 3/1;29/6
Debains, ancien de la Demante 29/4
Debladis, avoué 18/2
Decamps, botaniste 29/5
Decrais (Albert, W) ami, avocat, futur homme politique 25,30/10;23,27/12 § 11,17, 25/1; 13,26/2 ;7,12/3 ;5,9,23,28/4 ;15/7
Deherle, clerc de Metz, 22/8
Delabalme (mademoiselle) 14/1 ;15/2
Delacourtie (Albert, 1818-1895) avoué, oncle d’Edmond 25,28,29/11;16,22/12 § 11,17/1; 29,30/3 ;1-4,16,18/4 ;17/5
Delacourtie (André, né fin 1855) fils d’Henri Delacourtie et d’Elisa Cheron, 17/10 § 7,8,10,14/1 ;3/2 ;18/4
Delacourtie (Marthe) sœur du précédent 3,5/2 ;21/7
Delacourtie (Marie) sœur des précédents 26/5 ;16/6
Delacourtie (Emile, 1837-1892) cousin germain d’Edmond, avocat 10,31/10;1,16/11;12/12 § 23,28/1; 28/2 ;21/3 ;1,22/6
Delacourtie (Henri, 1822-1863) oncle d’Edmond 2/11 § 11/4
Delacourtie (Pauline, née en 1823) madame Parmentier, mère de Marie et cousine germaine d’Edmond 12/12
Delacourtie (Marie) probablement la fille de son parent Hippolyte Delacourtie 8/1 ; 2/4
Delangle (Charles Alphonse) ancien ministre de la justice 2/4
Delaporte, botaniste 30/10
Delarue, camarade 14/2
Delastre, avoué d’appel de l’étude Mouillefarine, 23/11 ;27/12 ; 30/5
Delastre (madame) épouse du précédent 23/11
Della Rocca voir La Rocca (Jean de)
Delpoule, maître clerc 20/2
Delton, camarade, 4,14/9 § 14/1
Demetz, rapporteur 22/1
Demory (monsieur) relation 28/7
Denaut, camarade 11/2 ; 3/6
Denormandie (Ernest, W) cousin germain de Paul Bonnet. Il sera gouverneur de la Banque de France et sénateur inamovible 21/8
Denormandie (madame, épouse d’Ernest née Darlu) 3/4
Denormandie (Paul, 1822-1884) avocat, frère d’Ernest 15/12 § 3,5/5
Denormandie (madame, née Victorine Bonnet,1798-1885) mère d’Ernest et meilleure amie de la grand-mère d’Edmond 1/9
Desbarrolles (Adolphe, 1794-1886) écrivain 24/9
Desjardins, camarade 26/11 § 18/1 ;13/2 ;5/4
Desmarest, voiturier à Guagno 23/9
Desnoyers (monsieur) oncle de Paul Bonnet 20/1
Desrousseaux (Alfred) maître clerc 15/10 ; 13/2
Desrousseaux (madame) 20/2
Desrousseaux (Edmond) cousin du précédent 15/10
Detroges, acteur 3/3
Dhostel (monsieur) ami d’Eugène Mouillefarine 14/3 ;14-17,30/6 ;1,6,16,28/7
Dhostel (mademoiselle) fiancée envisagée 17/6 ;1-3/7
Dinet (Philippe) avoué 17/7
Dinet (Louise Marie Adèle, née Boucher en 1842) épouse du précédent 6/3 ;17/7
Dominique, fils d’Anto Maria, voir Gambini
Doré (Gustave, 1832-1883) illustrateur 28/2
Drechou, camarade 2/2
Dréo (Amaury, W) avocat 5/8
Dreyfus (Lucien) relation 30/3
Dubois (Albert) ami 19,20,23/9 ;25/10
Dubois (Georges) ami 19,20,24-30/9;1-6,21,25/10 ;22/11 § 20/3
Dubois (monsieur) père d’Albert et Georges 19,20,28,29/9 ;2-5,24/10 § 3/1
Dubois (madame) mère d’Albert et Georges 19,20,26-28/9 ;2-5,24/10 ;13/6
Dubois (mademoiselle) 14/1
Dubois, membre de la Demante. Un des précédents? 29/4
Dubois (docteur) 3/6
Dufaure (Jules, W) avocat et homme politique 7/2
Dufaÿ, homme de loi, 30/3
Dumaine, acteur 21/7
Dumand, avocat 11/8
Dumas fils (Alexandre, W) écrivain 8/3
Du Parquet, relation 20/11
Dupin (André, W) procureur général 11/2 ;2/4
Dupont (monsieur) relation 25/9
Dupray, relation, conférence Tronchet, 29/12 § 14/7
Dupré (madame) maîtresse de français 12/1 ;8/2
Durier, avocat 5/8
Dusautoy, tailleur 2/4
Dutard, avocat 6/8
Duvergier de Hauranne (Emmanuel, 1839-1914) ami 31/12 § 11,25/1 ;2/2 ;13,24/3 ;5/4
Duvergier de Hauranne jeune (Ernest, W) frère cadet du précédent, futur député 11/1 ;29/2;7/3
Elisa, voir Cheron (Elisabeth)
Emilie (tante) voir Emilie Chardin
Essler (Jane, 1836-1892) actrice 24/10
Eugène, domestique 18/5
Evrard (Marie) cliente, ancienne actrice 11/2
Eymieu (Léon) ami 6,8,11,12,15/10 § 1,5,7,8,13,21,28/2 ;3,14,20,22,25,26/3 ;3,9/4
Eymieu (Marie) épouse du précédent 8,11,12,15/10 § 5,8,13/2 ; 14-17,20,22,24,26/3; 3,19/4 ;5/5
Eymieu (Henri), fils des précédents 11/10
Eymieu (Emmanuel) frère du précédent 11/10 § 5/2 ;22/3
Eymieu (monsieur) père de Léon 11/10
Eymieu (madame) mère de Léon 11/10
Falateuf (Oscar) avocat 15/3
Farjas (Jean Marie) juge à Mantes 16,18,20/2 ;7/3
Farjas (Isabelle) fille du précédent, fiancée envisagée 16-20/2
Fauvel, avocat 6,11/8
Faverie, avocat 6/4
Favre (Jules, W) avocat et homme politique 7,26/2 ; 5/8
Félix, acteur 24/10
Ferdinandi (commandant) propriétaire de la grotte de Brando 6/10
Ferry (Jules, W) avocat et homme politique 5/8
Feuillet (Octave, W) écrivain et dramaturge 23/1
Fleury (Emma) actrice 25/2 ;26/4
Floquet, avocat 10/10 § 5/8
Fontane, camarade 2/1 ;6,11/2 ;2/4 ;7/5
Fortin, camarade 2/1
Fougere (monsieur) relation 30/6
Fournier, ancien élève du Lycée Bonaparte 28/1
Fournier (Henri) ami botaniste 17/4 ;8/5
Foussereau (monsieur) frère de madame Mouillefarine 7,8,29/3
Gaffori, avocat, notable de Corte 19/9
Galli-Marié, chanteuse lyrique 5/5
Gambini, bandit corse 19-21/9
Gambini (Anto Maria) guide, cousin du précédent 20,21/9
Gambini (Dominique) fils d’Anto Maria 20-22/9
Gandie, avocat à Calvi 16,17/9
Garibaldi (Giuseppe, 1807-1882) homme politique italien 3/10
Garini, homme politique corse 19,20/9
Garnier-Pagès (Louis Antoine, W) homme politique, 21/3
Garrigues (Constant Eugène) cousin par alliance 24/7
Gaudefroy (dit le caporal) ami botaniste 7,9,16,30/8 ; 10,12,16/9 ;7,16,18,19,23,30/10 ;8/11 ; 30/12 § 13/3 ;17,24/4 ;8,12,15,20,22,29/5 ;2,5,15,19,22,26/6 ;3/7
Gaultier, camarade 1/12 § 23/1
Gaultier (Gaston) botaniste de Narbonne 20/12
Gaultier-Passerat, avocat 27/12
Gay (Jacques) botaniste 5/4
Geoffroy (Jean Marie, 1813-1883) acteur 16/1
George Sand, écrivain 29/2 ;7/3
Georges, voir Chaulin, Picot
Gillotin (madame) relation 8/1 ;11/6
Ginoux, camarade de Lycée 28/1
Giovanelli (Etienne Mathieu) aubergiste à Calcatoggio 27,28/9
Glandaz, juge parisien 21/10
Glatigny (Albert 1839-1873) écrivain et comédien 25/1
Goblet, botaniste 29/5
Godard, aéronaute 18/10
Gomont (Maurice, 1838-1909), ami 30/11 ;27/12 § 10/4 ;23/6
Gomont (madame) 10/1 ; 10/4
Gontier (docteur) botaniste 29/5
Got (Edmond, W) acteur 27/2 ;6/7
Goupy, auditeur au Conseil d’Etat 16/12
Gouzien (Armand) musicien et homme de lettres, 19/3
Grand-mère, voir Camille Picot
Grass, Livonien 31/8
Gratiot (Georges 1841-1888) ami, ingénieur 18/8;1/9; 25/11 § 8-12,14,16,22,26/1; 14,20/3 ;26/5 ;12/6
Gratiot (Alice, née en 1846) sœur du précédent, fiancée envisagée 8,9,17/1; 2,26/2; 16/3 ;26/5 ;11,12/6
Gratiot (madame, née Blin) mère des précédents 8-12/1 ;26/2 ;15/3 ;12/4 ;11,12/6
Gratiot (Amédée) époux de la précédente, directeur de la papeterie d’Essonnes 9,10/1; 17/2 ;11,12/6
Grétillat (madame) relation 20,25/12 § 3,10/1 ;3/4
Gueroult, ami 7,10,28/9 § 28/1
Guerrier, avoué 25/2
Guilhaumon (monsieur) relation 7/9 § 31/1 ;25/6
Guillot (Adolphe) camarade, magistrat 6/3
Guizot, relation de la conférence La Bruyère 7/3
Guyot-Sionnest (Henri, 1832-1910), écrit parfois Guyot-Sionnet ou Guyot tout court, ami avoué 6,13/9 ;20/12 § 4,7/2 ;27/3 ;2/4
Guyot-Sionnest (madame, née Geneviève Lequeux) 4/2 ;27/3
Guyot-Sionnest (André) fils des précédents 20/12 § 10/1 ;4/2
Guyot-Sionnest (Etienne) frère d’Henri 27/3
Hallays (Adrien, 1824-1890) relation, avocat 19/1
Hallays (madame) épouse du précédent 19/1
Hallays-Dabot (monsieur) 11/2
Harel, camarade 7/5
Hebert (Ernest, 1817-1908) peintre 16/9
Hebert, avocat 5/8
Henriette, voir Mouillefarine
Herbette, camarade 2/1 ;7,11/2 ;2/4 ;7/5
Hervel, avoué 11,22/8
Hillairet (monsieur et madame) amis des Gratiot 12/6
Honoré, portier du 38 rue de la Chaussée d’Antin 19/5
Houdin, acteur 3/3
Houtelart, maître clerc 27/8
Huberty (madame) 30/1
Hudrioutoux (madame) personne assistée par Edmond
Hué, magistrat à Tonnerre 13/10
Huet, botaniste 8/11
Jaffeux, camarade de collège 1/3
Javal (monsieur) relation 7/1
Javal, camarade de lycée 28/1
Joinville (de) auditeur au Conseil d’Etat 16/12
Jolly, clerc 27/8
Jong (mademoiselle de) béguin de Léon Renault 17/1
Jouarre, relation 11/2
Jouaust (les deux) camarades de Lycée 28/1 ;3/6
Jozon, ami de Ripault 3/6
Kleinhans, botaniste 26/6
Kosjorowitch, ingénieur des ponts à Ajaccio, 7,10,28,29/9 ;1,2/10
Labedollière, ancien élève du Lycée Bonaparte 28/1
Labey (Albert 1842-1917), fils du premier mariage de madame Mouillefarine. Il sera président de la chambre des avoués et un des promoteurs du Vésinet 22/8; 11,12,14/9; 14,29/10;3,11,13,21/11 ;5,6,10,12,19,27/12 § 9,12,14,19,21,30/1 ;8,10/2 ;30/3 ;19,29/4 ; 2,18,26/5 ;30/7
Labey (Adolphe) 30/7
Laboulaye (Edouard Lefebvre de, W) écrivain et homme politique 14/9 § 21/3
Lacaille, relation 23/1
Lacaille (madame) épouse du précédent 23/1
Lachaud, avocat 8/6
La Chauvinière (de) conférence Tronchet 14/7
Lacoin, relation 29/12
Lacoudrays, relation 17/2
Lafenestre (Georges, W) poète 25/11 ; 31/12 § 11,25/1 ;19/3
Lafont, acteur 23/1
Lagneau (monsieur) propriétaire d’Edmond 29/1
Lalouel (monsieur) adversaire dans une cause, père d’un camarade de faculté 6/11
Lamagnère, client de l’étude 2/12
Langeron, avocat 11,12/3
Lapena, ou de La Pena, camarade 2/1 ;6/2 ;2/4
La Pommerais (docteur de) condamné pour meutre 10,19/5 ; 6,8-10/6
Lapparent (de) camarade, ingénieur des Mines, 17,24/1 ;28/2
Larnac, camarade 26/2
La Rocca (Jean de) écrivain et publiciste corse 10,14-16,19,21-23,28-30/9 ;6,21/10 § 23/1
La Rocca (Alexandre de) frère de Jean 22/9
La Rocca (Saveria) sœur de Jean, madame Allier 22/9
La Rocca (Marie) sœur de Jean 22/9
La Rocca (Rose) sœur de Jean 22/9
Laroche, acteur 24/10
Larque (de) camarade 29/6
Larque (madame de) mère du précédent 29/6
Latteux, ami botaniste 30/8 ; 30/12 § 17/4 ;8,14-16,20,21,29/5 ;3,31/7
Lavenue, camarade 14/2
Lavanchy (madame) cliente de l’étude 19/8
Lavaux, avoué 20/2
Lebègue (Stéphane) ami 22/8 § 14/2
Lebrasseur, relation 20/2
Lechevallier, camarade 2,27/1 ;11/2 ;20/4 ;7,28/5
Leclerc, notaire à Charenton 11/2
Lecoin, camarade 2/2 ; 14/7
Lefebure, ami, conseiller général en Algérie 12/11 ;16/12
Léger, ami 22/8
Léger (Emmanuel) le même ? Jeune créole l2/1
Legrand, botaniste 8/11
Legrand, Paul W) mime 18/5
Legrand-Duroflé (madame) cliente 23/6
Lejoindre, maître clerc, camarade 29/8 § 5/1 ; 1,2/2 ;14/7
Lejosne, camarade 2/2
Lemaitre (Frédéric, W) acteur 13,27/4
Lemonon, greffier des Bâtiments 26/11
Lenain, conseiller à la Cour 2/4
Leprevost, camarade 7/5
Lequeux (Jacques) frère de madame Guyot-Sionnest 27/3
Lescot (monsieur) avoué 17/7
Lescot (Albert) fils du précédent 12/5
Lesseps (Ferdinand de, W) promoteur du canal de Suez 7,11/2
Lesseps (Charles de, 1840-1923), fils du précédent, ami 23/12 § 2/1;6,7,11/2;30/3;2,12/4 ;7/5
Lesseps (madame de, née Jeanne Conte) épouse du précédent 30/3
Lesurques (Joseph W) victime d’une erreur judiciaire 19/5
Levent, botaniste 26/10 ;8/11
Levillain (Albert) 22/8
Levillain (Ernest) 10,22/8 § 1/1
Levillain (famille) parents de madame Mouillefarine19/1 ;2/5
Lhéritier, camarade 20/2
Lheureux (l’abbé, curé de Brunoy) ami 5/1 ;18,22/2
Lhospital, botaniste 8/11
Liouville, camarade 11/2
Lorois, relation 23/4 ;2/7
Loubers, vice-président de la Conférence La Bruyère 27/12
Lozoirel (mademoiselle) 14/1
Lubin (madame) relation 6/9
Lubin (demoiselles) 19/1 ;14/2
Lubin, leur frère 14/2
Lubin , famille 4/7
Mabille, ami botaniste 13/3 ;8/5
Madelin (madame) relation 9/9
Mallebranche ou Malbranche, botaniste 8/11 ;20/12
Mallet, membre de la Demante 29/4
Mariani, homme politique corse 19,20/9
Marie, avocat 26/2 ; 5/8
Marnas (de) procureur général 15/7
Marquet (madame) actrice 21/7
Martine, actrice, maîtresse de Brunet 28/5
Masoni, bandit corse 19/9
Maspoli, aubergiste à Sagone 26/9
Masson, camarade, magistrat 6/3
Mathieu, avocat 6/8
Mathieu de la Drome, météorologue et homme politique 3/3
Maugin, ami botaniste 12,14-16,26,30/8 ;18/11 ; 30/12 § 9/2 ;2,13,14,24/3 ;8,13-15,29/5; 2,4,5,15,18,19,22,26/6 ;3,24,30,31/7
Melanville (de) conférence Tronchet 14/7
Meline (peut-être Jules Méline ?) secrétaire de Plocque 19/2
Mérimée (Prosper, 1803-1870) écrivain 14/9
Michel (Henri) camarade 7/8 § 2/1, 6/2,7,28/5
Michel (madame) relation décédée en 1863 7/8
Michel (monsieur) relation 3/1
Milet (François Etienne Augustin) notaire, maire de la Ferté-Milon, beau-père de Ripault 3/6
Milet (madame, née Massot) belle-mère de Ripault 3/6 ;20/7
Mirra (madame) chanteuse 10/3
Miolan-Carvalho (Caroline 1827-1895) cantatrice 27/10 § 9/1
Moreau (Gustave, W) peintre 1/5
Moreau-Sainti (mademoiselle) relation 25/2
Morny (Charles, duc de, 1811-1865) 11/2
Mouchet (madame) relation 25/2
Mouillefarine (Amélie) madame Garrigues, cousine germaine d’Edmond 22/8 § 20/1;26/5; 24/7
Mouillefarine (Paul) frère de la précédente 26/5
Mouillefarine (Amélie, 1852- av. 1934) demi-sœur d’Edmond 8,22/8;18,28/10;3,31/12 § 1/3; 4/7
Mouillefarine (Edmond, 1839-1909) PASSIM
Mouillefarine (Eugène, 1810-1878) père d’Edmond PASSIM
Mouillefarine (Georges, 1845-1868) demi-frère d’Edmond 10,22,24/8;18/10;13,31/12; 8/2; 29/3 ;20/7 ; 5/8
Mouillefarine (Henriette, 1847-1888) demi-sœur d’Edmond 6,22/8;14/10 ;19,23/11 ; 5,13,25/12 § 1,12,19,20,22,25/1 ;8/2 ;29/4 ;26/5
Mouillefarine (madame) Alexandrine Foussereau (1820-1888) veuve Labey, remariée à Eugène Mouillefarine 14,22/8 ; 6/9 ;25/11 ;8,13,19,25/12 § 1,12,30/1 ; 10/2 ;7,26/3; 15,16,18/6 ;4/7
Moullin, avoué 20/2
Multedo (monsieur) propriétaire des bains de Guagno, oncle de Jean de La Rocca 21-23/9 § 23/1
Offenbach (Jacques, W) compositeur 25/2
Olivier, relation 27/10
Ollivier (Emile, W) homme politique 28/4 ;2/5
Ottavi, officier de gendarmerie en retraite 23/9
Nacquart, conseiller à la Cour 6/3 ;2/4
Nadar (1820-1910) photographe et aéronaute 4,18/10 § 28/1 ;3/3
Napoléon III 5/11 § 8/6
Napoléon (Napoléon Jérôme Bonaparte dit le Prince Napoléon, 1822-1891) 7,11/2
Nicolet, avoué 5/1
Niess (Ernest) cousin 10/6
Nogent-Saint-Laurens (Henri, W) avocat et député 6/4
Nubar-Pacha (W) homme politique égyptien 7,11/2
Pamard (monsieur) 3-5/4
Pagaud (madame) poursuivie en interdiction 19/2 ;22/4 ;16,30/6
Paolantonacci, chef cantonnier corse 28-30/9 ;2,3/10
Paoli (Pascal, 1725-1807) général et homme politique corse 16,17,19/9
Passemard (monsieur et madame) amis 29/8
Parmentier (Auguste) oncle de Marie 1/11
Parmentier (Marie, 1843-1907), madame Emile Delacourtie, cousine d’Edmond 10,31/10 ; 16,20/11 § 15/2 ;1,12/6
Parmentier (Aimé Théodore) avoué, père de Marie 31/10;1/11
Parquet (F. du) botaniste 17/4
Passemard, famille 14/2
Paw (de, ou de Pauw) victime supposée de La Pommerais 19/5
Pector, camarade de Lycée 28/1
Pelletan (Eugène, 1813-1884) écrivain et homme politique, futur beau-père de Georges Coulon 13,14/12
Perard, ami botaniste 15/8; 30/12 § 24/4;8,22,29/5;2/6;3,31/7
Pereire (Isaac, 1806-1880) banquier et homme politique 24/11
Perier, botaniste d’Albertville 8/11
Peronin, ami botaniste 10,30/8 ;22/10 § 8,22,29/5
Petit (madame mère) 1/1
Petit (Charles) 1,5,19/1 § 1,17/2
Petit (madame jeune, née Cosson) 1,5,19/1
Petit (Caroline) 1/2
Petit, camarade 2/1 ;6/2 ;2/4 ;7/5
Picot (Adèle) grand-tante d’Edmond 9/9;22/10;18/11;20/12 § 1,3,20/1;21/2 ;24,25/3;8/4; 5/5 ;23/7
Picot (Camille, 1792-1861), madame Delacourtie. Grand-mère d’Edmond, elle l’a élevé. 19,21/8 ; 1/9 § 11/1
Picot (Charles, 1768-1859) arrière grand-père d’Edmond 17/1 ;29/3
Picot (Charles, 1795-1870) magistrat, grand-oncle d’Edmond 15,19,29/11 § 3,17/1 ;29/3 ;1-4,16/4
Picot (Henriette, née Bidois, 1799-1862) épouse du précédent 19/11
Picot (Georges, 1838-1909, W), fils des précédents. Magistrat, historien, philanthrope, il sera l’ancêtre des Georges-Picot 28,29/11 ;24/12 § 28/1
Pierret, habitant de Chaumes 1/11
Pimpernelle (madame) 22/8
Plocque (Jean Alexandre, 1807-1877) avocat, sera bâtonnier 24/1 ;18,19/2 ;16/6 ;7/7
Plocque (Alfred) relation 27,28/3
Poinsot, avoué 20/11
Poli (Teodoro, W) bandit corse 24/9
Potier (Ch.) acteur 14/11
Pougin (madame) relation , sœur de madame Tetu 14-17,20,25/3 ;12/6
Poupinel (monsieur) relation 17/2
Pozzo di Borgo, hôtelier à Vico 23,24/9
Pozzo di Borgo (mademoiselle) fille du précédent 23/9
Prieur, clerc de l’étude Mouillefarine 6,27,28/8;12/9 ;14/10 § 14,30/1
Provost, acteur 26,27/2
Ranjard, relation 26/6
Raynal (Isaac Napoléon, 1793-1864) père de David 25/5
Raynal (David, W) camarade et futur homme politique 25/5
Regnier ( W) acteur 7/7
Renault (Léon, W) ami, avocat, futur député 1/9;4/11;25/12 § 17,25/1;8,15/3;9,23/4 ;21/5; 13/6 ;2,14,15/7 ;2/8
Renault (madame, épouse de Léon, née Léonie Dorsan-Aubry) 25/12 § 17/1;9,23/4;21/5;2/7; 2/8
Renault (Gustave, 1842-1917) frère de Léon, polytechnicien 25/12
Rendu (Ambroise, 1820-1864) avocat 7,30/5
Requien (Esprit, W) naturaliste 23/9
Revillout, avocat et médecin 4/1
Revoliese, botaniste à Porto-Vecchio 5/10
Richard (Augustin) camarade 31/1
Richardière (monsieur) relation 14/9;2/10
Ricord ou Ricort (docteur) 3/3
Rigonneaux (madame) aubergiste à Otta 25/9
Ripault (Napoléon Aquilas Léon) avocat, ami 6/8 § 5/1 ;16-18,20,28/2 ;1-3,10,17,24/6 ;20/7
Ripault (madame, née Blanche Milet) épouse du précédent 5/1 ;18/2 ;1-3/6
Rivolet (madame) relation 25/9
Rivolet (famille) 7,28/1 ;4/2 ;10/4
Robert, homme de loi 3/4
Roche, camarade 5/1 ;26/2
Roche (les) 17/2
Rougeot, maître clerc puis avoué 12/9 § 20/2
Rougeot (madame, née Dufay) épouse du précédent 20/2
Rousselier, relation 27/12
Roux (Maurice) partie civile dans l’affaire Armand 7/4
Sabattier (madame) chanteuse 10/3
Sacrone, bandit corse 19,24/9
Saint-Maur (de) ancien élève du Lycée Bonaparte 28/1
Sancy (de) auditeur au Conseil d’Etat 16/12
Santa Lucia, bandit corse 19/9;3/10
Santa Lucia ou Sainte Lucie, prêtre, frère du précédent 19/9;3/10
Sarruchi, bandit corse 19/9
Schoenefeld (Wladimir de, W) relation, botaniste 5/9 § 5/1;15,20/5
Ségur (monseigneur de) prélat et apologète 28/2
Sénart, avocat et homme politique 7/2
Sénéchal, aubergiste à La Neuville 15/5
Seraffino (Seraffinone et Serafinello) bandits corses 25/9
Serout ? orateur de la conférence La Bruyère 18/1
Seze (R. de) conférence Tronchet 14/7
Son-Dumarais, avocat 23/6
Spicrenael (mademoiselle) 22/4
Talandier, camarade 24/1 ;6/2 ;3/3 ;28/5
Tardieu (Maurice) ami et botaniste 9,22,24,26/8; 7,10,13,18,28/9; 6,10,14,16,19,22,23,30/10; 8,15,22,25/11;13,20,29,30/12 § 19,30/1;28/2 ;17,24,29/4 ;1,8,10,12-16,20,29/5; 22,26/6; 1,3,20,24/7 ;2/8
Tardieu, frère aîné de Maurice 24/4 ;1,29/5 ;1,24/7
Tedeschi (monsieur) receveur à Corte 19,20/9
Tedeschi, fils du précédent, avocat à Corte 19,20/9;7,8/10
Tedeschi, frère cadet du précédent 7-9/10
Tellier, ami botaniste 27,30/12
Templier, avocat 7,8/3
Ternaux (Mortimer, W) historien et homme politique 12/3
Tetu (famille) relation 7/1
Tetu (monsieur) 15-17,20/3 ;12/6
Tetu (madame) son épouse 14-17,20/3
Tetu (Louise, née en 1844), fille des précédents, fiancée envisagée 14,15,18,20/3;12,24/6; 2/7
Tetu (Emile) camarade, frère de Louise 17,24/2 ;15,16/3 ;11/5
Thiebault (madame) sœur de madame Léon Renault 2/8
Thieblin, relation 27/3
Thiers (Adolphe, W) homme politique 11,18/1 ;15/2 ;12/3 ;7/5
Thomas (madame) relation 25/2 ;10/3
Thureau-Dangin (Paul, W) ami, futur Académicien 25/10;16/12 § 12/3 ;29/4
Toppfer (Rodolphe 1799-1846) écrivain et homme politique suisse 13,24/9 § 1/1
Tournier, guide de Chamonix 13/9
Tourville (de) membre de la Demante 29/4
Travers (mademoiselle) fiancée envisagée 16/3
Tremblaire, relation 27/12
Trolley de Roques, avocat 5/9
Ugalde (Delphine, 1829-1910) cantatrice 27/10
Vacher, maître clerc, botaniste 3,31/7
Verconsin, relation 25/2
Verdellet, chanteur 10/3
Verlot, botaniste 10,19/9
Vico (monsieur) garde général de Vico 22-24/9
Victoria, actrice 26/2
Vigineix, botaniste 26/6
Walker (madame) relation 2,24/1 ;27,28/3
Walker (monsieur) 24/1;31/3
Walker (Georges?) camarade 13,14,26,27/2;3,27,31/3
Wallet (madame) relation 29/1
Wattelin, relation 6/2
Weill, relation 20/2
Wekerlin, maître de chant (sans doute pour J-B Weckerlin, W) 24/5
Yan Dargent, peintre 23/9
Zampone, muletier 19,20/9
Zeraffino ou Zeraffinone, bandit corse 19,24/9