Journal d’Edmond Tome 11

Tome 11

Paris, le 6 août 1864. Samedi.
Aujourd’hui j’ai 25 ans, nul n’y pense autour de moi, je l’oublie quasi moi-même et ne me le rappelle qu’en écrivant ce journal qui a dix ans aujourd’hui. Vieille habitude singulière, apanage des niais dont je ris chez les autres et que je ne perdrai jamais. J’en sens trop le bon effet, d’ailleurs elle est actuellement passée dans ma nature. J’ai pris l’habitude en ces anniversaires de faire sur moi un retour. Et je dois dire qu’en cette année ce coup d’œil rétrospectif est empreint de bonne humeur.

Il me semble que je suis à l’aurore de toutes choses. C’est bien le meilleur moment. Rien dans un voyage ne vaut la semaine qui le précède. Je finis un apprentissage ennuyeux qui m’a rendu malheureux : je ne me lasse pas de l’écrire pour n’être jamais tenté de le regretter. Je n’ai plus que quelques semaines à supporter les aigreurs de Prieur, les inquiétudes de mon père. Je vois s’ouvrir, après deux mois d’un repos agité, une profession médiocre, sans honneur ni profit mais tranquille, pleine à ce qu’il me semble de loisirs intelligents.

Et puis le mariage s’avance à grand pas. Je commence à être pris au sérieux quand j’en parle, tout mon entourage me marie cette année. J’y tâcherai. Aussi bien avais-je écrit il y a un an que j’emploierai ma vingt-cinquième année à étudier des jeunes filles et préparer la question : j’ai bien tenu ma promesse. Melle Bonnet, Melle Gratiot, Melle Farjas, Melle Tetu, Melle Dhostel, c’est ce semble assez de besogne faite. Je puis, quoique mon père en enrage, considérer l’incident Dhostel comme terminé et qu’il est allé rejoindre l’incident Farjas, mais j’ai quoi, que je fasse, de Melle Tétu par la cervelle. J’y ai épuisé tous les plus beaux raisonnements, qu’il ne fallait pas y penser, que c’était une erreur sans conséquence, comme une adresse mal mise à une lettre, que ce rêve réalisé ne contenait pas le bonheur, qu’à côté des différences que mettait entre elle et moi la beauté et la fortune il y en avait de bien plus grandes dans l’éducation, que la sienne était précieuse et guindée, que je m’annihilerai dans le luxe gêné et maladroit de cet intérieur de parvenu. Tout cela est le plus sensé du monde mais j’y pense toujours, sans tristesse aucune, je n’en ai eu que trois jours. C’est retourné dans la région des rêves, mais ce rêve ne me quitte pas : on me rappelle, je plais, j’épouse. Je ne l’ai pas vue depuis tantôt deux ans, cette amoureuse, et ne suis pas sûr de dessiner exactement les traits de ce gracieux visage, mais avec les demi-teintes du souvenir il hante constamment mes rêveries.

Je sais bien maintenant que je puis l’an prochain être avocat et m’ennuyer fort, être marié et regretter mon indépendance. Je sais bien que l’espérance est trompeuse, mais telle quelle est c’est le meilleur des biens. Pourquoi gâter avec des réflexions banales les charmants instants qu’elle nous donne. Quoi qu’il se réalise de mes espérances j’aurai été très réellement heureux en les formant, ceci est acquis.

Donc, à la vie ! et enlevons ces derniers jours de cléricature. Je vais au Palais comme de raison pour ne rien perdre du procès des Treize. Jules Favre a un des plus beaux succès de sa carrière, son éloquence est telle que le reste des avocats déclare par l’organe vénérable de Berryer qu’il ne leur reste rien à ajouter et qu’ils renoncent à la parole. On nomme pour bâtonnier Desmarets, homme médiocre mais charmant, celui qu’il fallait pour un stagiaire. J’en suis ravi, on me menaçait d’Hebert.

Bain froid au sortir du Palais.

Nous avons le soir notre dîner du premier du mois chez Grossetête. Il y vient David, Brunet, Fontane, Fortin dont la sœur épouse Damase, Jouaust, Petit, de Lesseps qui revient de l’isthme et Coulon arrivant tout fumant du Palais. Le jugement est rendu, 500 francs d’amende à chacun . C’est merveilleux, ils sont treize poursuivis pour réunion de plus de vingt personnes. Le jugement prend soin de nommer ceux qui complétaient ce prétendu comité et arrive à 25, avec 12 noms de personnes qui sont reconnues coupables implicitement du même délit sans être inculpés ni poursuivis. Coulon en est. Ce serait le cas de la prise à partie. Coulon était dans une surexcitation extrême. Comme de coutume on a mis la chose en charge. Il est entré dans une si belle fureur que je n’ai trouvé pour le calmer que de le suivre et de charger David et Brunet. Je gardais une dent à ce dernier qui a été fort grossier à mon endroit. Je suis d’ailleurs las et honteux de ces blagues sur tout sujet. L’effet admirable, Coulon s’est calmé pour me calmer, et Brunet après une très vive altercation avec moi est devenu charmant. Après un joli dîner au champagne frappé on est venu fumer assez tard dans mon nouveau local.

Paris, le dimanche 7 août 1864
La course de ce matin est dans la vallée de Mennecy, de Bouray à Corbeil. Or je me réveille une heure trop tard pour, ayant été à la messe, me trouver à la gare. Evidente punition : car pour faire cette course j’ai menti comme un chien à Paul Bonnet qui m’invitait à Enghien et me suis assuré invité à Bellevue chez Leblond, que j’avais refusé. Examen fait de l’indicateur je prends un parti énergique, c’est d’aller au devant d’eux en faisant le contrepied de leur course. Messe de 7h, train à 9h30, je vais de Corbeil à Mennecy dans la voiture de l’an passé, à Mennecy je déjeune dans l’excellent asarum de la Belle Etoile, puis je me lance de mon pied dans la vallée, par une belle chaleur, avec un livre dans ma poche et m’arrêtant ça et là pour naturaliser l’elodea canadensis, dont Verlot que j’ai rencontré à la gare m’a remis quelques pieds. A partir de deux heures je souffle dans ma corne. Au Bouchet ma bonne fortune me fait prendre l’Essonne au lieu de la Juine et à trois heures je trouve mes camarades, à savoir Maugin, Perard et Boistel qui s’ébaudissaient dans un pré rempli de cirsium rigens et autre formes voisines de l’acaule. Je les ramène vers la Juine pour leur faire trouver le peucedanum palustre et le dianthus superbus : le premier est abondant, le second manque absolument cette année, mais ceci nous amène à prendre dans un endroit ombragé, frais, profond, sans courant, un bain si délicieux qu’on n’en peut plus sortir. Perard qui ne se baigne pas grogne et rage d’autant mieux que nous trouvons l’heure trop avancée pour pousser jusqu’à Mennecy. Nous revenons à Itteville nous abreuver d’orangine et marchons à grand pas vers la station de Bouray. Nous y dînons dans un cabaret impossible, mal, mais dans une gaieté folle, toujours sans Perard qui n’est pas maniable. Notre retour est entravé par le train impérial venant de Vichy, et Maugin ne se possède pas de rage.

Neuilly, le lundi 8 août 1864
Etude. Je vais poser les scellés chez Mr Bauller, mort fou ces jours-ci , un triste bouge plein de papiers qui seront bien curieux à inventorier, surtout je pense des lettres un peu jeunes de sa femme. J’en ai entrevu. Je dîne à Neuilly. La famille est au complet. Amélie est sortie du couvent, Georges se refait un peu de ses fatigues.

Neuilly, le mardi 9 août 1864
Ce matin à cinq heures pleine eau avec Georges, son ami Stéphane Lebegues et notre terre-neuve bon compagnon de nage. Journée de Palais des plus rudes. Ad. Labey est en vacances et sa besogne incombe à Albert et à moi. Le soir, Neuilly, herbier.

Paris, le mercredi 10 août 1864
Etude. Je dîne à Enghien chez Mr et Mme Bonnet. La mère est plus souffrante que jamais. Melle Cécile que j’ai fort bien regardée est vraiment par trop laide, c’est inacceptable. Je passe la soirée à me promener avec Paul qui est à la fin de son congé et va retourner à Tonnerre, qu’il voudrait cependant bientôt quitter. L’événement le plus important de la soirée est que Mr Transon , le beau-frère, examinateur à l’Ecole Polytechnique, s’approche de moi pour me dire qu’il a bon espoir de voir mon frère reçu.

Neuilly, le jeudi 11 août 1864
Etude. Neuilly le soir. Herbier. Soirée avec Georges.

Paris, le vendredi 12 août 1864

Palais, travail le soir à l’étude. Difficultés pour l’herborisation de notre congé du 15 août. Maugin refait la course de l’an dernier et il m’en coûte autant de l’abandonner qu’il m’ennuie de le suivre.

Je reçois les adieux de Coulon. Il part pour les Monts Dore et ira en Angleterre. Il m’apporte une petite Venus de Milo en bronze qui a dû lui coûter assez cher. Quand il m’a rendu le solde de ce que je lui avais prêté, il voulait me payer des intérêts : je lui ai ri au nez. C’est cela qu’il m’apporte. Il me confie son testament, ses papiers, etc. Précaution exagérée peut-être, mais que je reçois comme une marque précieuse de son amitié.

Il m’est arrivé dans la nuit d’avant-hier à hier un fait assez curieux. Au petit jour j’ai trouvé ma pendule renversée devant ma cheminée à terre. Le marbre était écorné, le mouvement dérangé. Elle était arrêtée à 1h 5. Elle n’avait pas glissé car ma montre et mon porte-cigare placés au devant d’elle sur la cheminée étaient intacts. Une petite tasse en figuier placée dessus était en pièces. Il faut que j’ai été la soulever et la jeter. Elle est fort lourde, je ne puis la lever sans effort. Je me suis bien souvenu d’avoir entendu la nuit un fracas mais c’était, à ce qu’il m’a semblé, au plus profond de mon sommeil. J’avais une légère écorchure à la main. Tout cela est bizarre. Je trouve il y a neuf ans juste un fait semblable dans mes souvenirs, 6 août 1855.

Paris, le samedi 13 août 1864
Etude. Je vais voir Ripault et je trouve en lui un changement complet. Il déjeunait avec Damase, Jouaust et Laurent de Rillé, sombre par courts intervalles mais le plus souvent causant, riant et faisant des projets. Je ne m’étais pas tant trompé dès le principe. Je dîne à Neuilly. Nous donnons dans huit jours une soirée qui nous préoccupe bien fort. Je rentre coucher à Paris. Maugin va décidément aux Dunes, mais avec les principaux gêneurs du régiment et je le plante là.

En course, le dimanche 14 août 1864
Messe de 6h. Je trouve à 7h10 Damiens et Peronin à la gare d’Orléans. Ils vont refaire notre course de dimanche dernier. Tout d’abord je les harangue et en me mettant à leur service pour les conduire aux cirsium je leur annonce que je me rendrai de mon pied à Malherbes, marchant la nuit et couchant dans les champs, et que je les tiens pour d’insignes poltrons s’ils ne me suivent à Malesherbes où j’ai résolu d’arriver per fas et nefas et à coup sûr en couchant dehors. J’entraîne Peronin tout de suite. Damiens qui craint d’être souffrant ne se décide que le soir. Nous descendons à Bouray et allons dans les coteaux au dessus du chemin de fer pueller l’andropogon ischaemum. Mes camarades se sont affiliés à une société de puelleurs dite vogeso-rhenane et je les aide. De là nous allons à grands pas vers les marais d’Itteville. Je me baigne avec Damiens à la place de dimanche dernier. Pendant ce temps Peronin, plus habile que moi, nous fait retrouver le dianthus superbus. A midi nous montons déjeuner à Itteville au cabaret Mercier où on vit assez bien, puis le déjeuner fait et après avoir recueilli le barkhausia setosa dans les champs nous redescendons dans la vallée de l’Essonne, au pré des cirsium. Je leur fais bien retrouver le c. rigens mais non pas l’autre.

Et puis nous remontons très gaîment l’Essonne jusqu’à La Ferté-Aleps. Nous avons enfin entraîné Damiens. A La Ferté nous entrons au café, il est cinq heures et nous ne sommes plus qu’à sept lieues de Malesherbes –c’est charmant- et nous emboîtons le pas de Champagne. La vallée de l’Essonne à partir de là est charmante, entourée de tous côtés de rochers dans les bois. Les premiers que nous rencontrons sont ceux de Dhuison, auprès est une petite source, la Fontaine-sucrée, qui a sa légende et de l’anagallis tenella. A Vaires, au milieu d’une chanson botanique, nous tombons sur l’hieracium pelleterianum, ou soit disant tel, qu’on puelle avec joie à l’ébahissement du village assemblé. A huit heures, le jour tombant, comme dans un voyage à pied nous entrons au village de Maisse. Nous ne sommes qu’à quatre lieues du but et sur les renseignements qu’on nous donne, Damiens et moi prévenons nos familles que nous pourrions bien n’arriver que mardi matin. Cependant on nous accommode d’une admirable soupe à l’oignon et au fromage et d’une épaule de mouton. Ce souper et l’encartablement nous mènent à dix heures et demie. Alors nous partons d’un air paisible. La lune s’est levée et les rochers et les bois sont merveilleux. Quelle enchanteresse ! Nous marchons ravis pendant deux heures et nous arrêtons pour chercher un lit. Damiens partage avec Peronin un abri ingénieusement pratiqué aux dépens d’un tas de fagots et je m’étends sur la bruyère enveloppé dans un plaid, sous l’œil de la lune.

Malherbes, le lundi 15 août 1864
Pris de froid je vais rejoindre mes camarades sous leur hutte de fagots. On n’y entre qu’en rampant et quand on se retourne au lit on donne de l’œil contre une pointe de bois. Je leur donnr part de ma couverture. Peronin en était à se mettre son papier gris sur les jambes. Au reste, défendus contre le rayonnement, nous dormons fort bien le matin. Ce n’est qu’à cinq heures qu’on s’éveille. J’ai dormi sur mon chapeau, il est aplati et le sommet décousu bat agréablement la mesure sur ma tête. Peronin a encore bien plus mal choisi son oreiller, vainement Damiens avait-il éclairé la chambre à coucher avec une chandelle apportée de l’auberge. Et nous reprenons vivement la marche : nous entrons dans une plaine sans grande gaieté et à six heures et demie nous arrivons à la colline de la Justice, ayant enfin accompli cette tâche difficile d’atteindre Malesherbes. J’y laisse mes camarades et vais au bourg entendre la messe. Je suis fait comme un voleur et me fourre derrière un pilier, fort à propos car de Baulny est de l’assistance. Je retrouve mes camarades à l’Ecu, chez la bonne madame Brunet qui se souvient parfaitement de nous, se pâme de nos mises et nous gronde bien fort de notre nuit. Après les réfections du matin, on s’en va herboriser. Je conduis mes camarades à Buthier non sans quelque peine : nous y trouvons des champs entier de tragus et sur les rochers le scabiosa ucranica, but de notre course et dont je prends de notables quantités. Après un court bain dans l’Essonne je les mène cueillir le stachys lanata près du château.

Nous rentrons manger à midi. La mère Brunet n’a pas perdu les traditions et le repas est invraisemblable, infini, exquis. On est après cela incapable de tout effort et mes camarades étant d’accord avec moi notre après-midi est consacré à des occupations paisibles : c’est de nous lier avec les chiens de céans, Filou, qui est un peu galeux, et Perdreau qui est plein d’esprit ; c’est de voir passer les autorités revenant du Te Deum avec les pompiers et les gendarmes qui regardent d’assez mauvais œil mon chapeau ; c’est de dormir deux heures dans un bois sous l’escorte de Perdreau ; c’est de voir monter au mat de cocagne ; c’est de causer avec les bonnes gens du lieu. Seulement cela finit assez mal. A six heures nous étions déjà montés dans la voiture de Fontainebleau où Mme Brunet nous avait dès ce matin retenu des places, quand le cocher nous les fait quitter pour les donner à d’autres. Pas de preuves, et un de nos compétiteurs est Gournot que j’ai feint de ne pas reconnaître et avec lequel je suis trop mal pour me disputer. Nous voila plantés là, ce Malesherbes est fantastique. Cela ne serait rien pour Damiens et moi mais Peronin, obligé d’être demain matin à son poste, part tête basse pour Etampes les pieds écorchés. Damiens et moi ne dînons pas, on ne fait pas deux repas de la sorte. Nous causons un peu avec deux botanistes qui sont ici depuis deux jours et auxquels il a fallu cependant que nous indiquassions les bons endroits. Nous les connaissions légèrement. Nous causons surtout avec nos hôtes. Les braves gens que c’est là, le chemin de fer va nous les gâter. Et puis à huit heures nous sommes au lit.

Neuilly, le mardi 16 août 1864
A trois heures et demi le père Brunet nous réveille avec un coq à l’âne. La ville est encore quasi en fête et les petites servantes de l’auberge reviennent de danser. Damiens prétend qu’on a tiré des pétards toute la nuit. Nous disons adieu à tout le monde, peu s’en faut que nous n’embrassions la maman Brunet, mais nous reviendrons danser à la fête patronale. Nous montons en patache en même temps que les deux botanistes et chaudement enveloppé dans mon plaid je clos l’œil jusqu’à Maisse, sauf pour un regard à nos fagots. A Maisse on nous empile dans un char à bancs découverts avec une grosse dame qui déborde sur Damiens. Le sommeil est remplacé par un échange de gaudrioles. A La Ferté-Aleps nous changeons de char en tuant le ver et à Bouray nous prenons le train. J’arrive à dix heures chez moi, un peu honteux de mon costume à cette heure avancée, et rhabillé en hâte je vais à l’étude puis au Palais reprendre le cours de mes occupations. Je rencontre Maugin et nous échangeons nos récits.

Et puis j’ai l’air d’un provincial, je trouve Paris en proie à une scie subite, inconnue dans sa source, invraisemblable dans ses effets « Ohé Lambert ! Qu’est-ce qu’a vu Lambert ? » On n’entend que cela à chaque pas.

Le soir, Neuilly, grande fatigue, sommeil.

Neuilly, le mercredi 17 août 1864
Palais, Neuilly le soir. Peronin m’y vient voir et m’assurer qu’il n’est pas mort. La chose en vaut la peine. Nous voyons ensemble les composées de mon herbier.

Neuilly, le jeudi 18 août 1864
Etude, Palais. La scie de Lambert continue. On fait des chansons. Destrem en fait des cascades à son appel de causes. Je m’amuse bien surtout des gens convaincus qui vous affirment que c’est la queue d’un grand mystère, un mot d’ordre qui traîne, etc. C’est ce soir le banquet des maîtres-clercs, j’y devais aller. Je m’étais même fait mettre au nombre des commissaires afin que nul n’ignorât ce fait toujours controversé que je suis, ou plutôt que j’ai été, maître-clerc. Il m’est venu un petit mal qui exige la diète et j’ai été à Neuilly me faire soigner. Notre soirée d’après-demain nous révolutionne très fort, à chaque instant une défection se déclare.

Paris, le vendredi 19 août 1864
Etude, pluie. Je fais visite à Mme Coulon et à Mme Denormandie. Je dîne chez Mme de Larque. Cette excellente et singulière personne fait pour moi des frais dont je suis honteux. On tiendrait registre des choses admirables qui lui échappent, c’est Mme David à la puissance m . J’arrange notre voyage avec son fils qu’elle m’engage à mener au bout du monde pourvu qu’il ait du rôti à ses deux repas. Mme de Larque met tant de facilités à notre service que ce voyage sera admirable. Etude après.

Neuilly, le samedi 20 août 1864 et le dimanche 21 août
Etude. Il ne fait pas beau. Albert et moi nous entretenons mélancoliquement du four qui nous menace et faisons des invitations de la dernière heure, notamment les frères Roche à 5h ½. Le dîner nous réunit tous à 6h à Neuilly. Mon frère Georges a une humeur de bouledogue, il a heureusement son ami Lavenu, arrivé exprès du Havre et qui danse déjà. Je vais m’enfermer dans ma chambre où à 8h ½ arrivent Tardieu et Maugin. On y établit immédiatement un fumoir intense où viennent se plonger les premiers jeunes gens. Vers 9h ½, par la plus belle pluie du monde, arrivent nos invités, ceux de Neuilly les derniers qui avaient compté venir à pied, Mr et Mme Delastre, Mr et Mme Bergon, Mr et Mme Tamisier. Cette dernière est une fille de Mr Poyet et filleule de mon père. Ces trois jeunes dames sont charmantes et s’amusent de bon cœur. Je retrouve ma vigoureuse danseuse des samedis d’Herbette. Il y a mes sœurs, Melles Piot, Melles Laclaverie, Melles Lubin et en danseur Tardieu qui se multiplie, ce bon Paul Roche, Lavenu, Stéphane Lebegue, un Mr Putel qui se trouve être le cousin de Maugin. Au besoin on fait marcher Delastre et Maugin, encore qu’ils préfèrent fumer chez moi. Cela ne va pas trop mal, à coup sûr beaucoup mieux que nous ne pouvions craindre. Thé à minuit et quadrille d’hommes. Je scandalise un peu Mr Laclaverie par un cavalier seul. A une heure quand on danse le cotillon nous étions encore huit couples. Tardieu avait envoyé une liste d’accessoires religieusement rassemblés par mes sœurs. Il y avait surtout, trouvés dans la succession de Mr Foussereau, un parapluie de paysagiste et un casque de cuirassier qui ont été d’un grand effet. Il y a eu aussi une corbeille d’œufs durs qui a eu son mérite. Je dansais avec Melle Marie Lubin qui était charmante ce soir, le bonnet de police de Lavenu lui allait à ravir, ainsi qu’à ma petite sœur.

A 2h ½ les pères, mères et maris ont ébranlé les danses et le cotillon s’est écroulé dans un grand tapage de mirlitons. C’était plaisir de voir Mme Delastre souffler dans le sien.

La partie mâle de la fête a commencé : nous avons suivi les traditions de l’an dernier mais avec plus de modération. Georges s’est allé coucher, ce qui m’a fait grand plaisir. Nous restions huit, Tardieu, Maugin, Roche, Lebegue, Lavenu, Putel, Albert et moi. Une lune splendide avait succédé à la pluie, nous avons d’abord erré en fumant dans le jardin puis nous sommes descendus à l’office faire le souper de l’an dernier sans les éclats qui avaient si fort molesté Mme Mouillefarine, buvant gentiment, riant aux calembours de Tardieu, et les meilleurs amis du monde.

Le jour est venu et avec lui la promenade au bord de l’eau, la halte au café d’Asnières, tout cela sans l’abêtissement de l’an dernier, en pleine possession de nous-mêmes et dans l’ébranlement d’une gaieté continue. Nous avons laissé Roche à la station puis après une promenade au bois de Colombes, nous sommes venus nous mettre à l’eau au bain d’Asnières.

L’eau n’était pas bonne et j’en suis sorti deux fois en hurlant pitoyablement. Chacun s’y est mis cependant et cela nous a été un nouveau tonique. La troupe se diminuant encore j’ai ramené Lavenu et Stéphane déjeuner avec nous en famille, encore éclatants de gaieté et tout le monde content de nous.

Après, la messe de midi, et après cela le sommeil, au moins pour moi qui ai consacré tout le reste de la journée à un aimable repos.

Neuilly, le lundi 22 août 1864
Etude. On commence à être dans le coup de feu de fin d’année et je voudrais en laisser le moins possible à faire. Le soir Georges mon frère, décidemment fatigué de ses examens, part pour Etretat par le plus vilain temps du monde.

Paris, le mardi 23 août 1864
Etude et palais. De Larque et moi nous dînons chez Chaulin pour causer du voyage des Cévennes. Il est pris rendez-vous le 1er octobre à Milhau (Aveyron). De Larque a d’ailleurs sur ce pays qui est le sien et en général sur les voyages des idées absolument fabuleuses. Chaulin ce soir en a été pris d’un fou rire à se rouler sur les meubles. Je prévois que nous allons être obligés de lui constituer une véritable tutelle (à de Larque). Je reviens travailler à l’étude où mon père était resté, et après je vais à la soirée de contrat de Damase Jouaust. Il épouse comme je l’ai dit Melle Fortin qui n’est pas trop belle, mais il a un beau-père d’une belle majesté. Nous nous sommes trouvés là un certain nombre de camarades et avons formé des coins assez gais. Toutefois une soirée de contrat est ennuyeuse par essence.

Neuilly, le mercredi 24 août 1864
Travail considérable à l’étude et en même temps apprêts de départ. Mais voici que je sais à peine où je vais partir. Léon Eymieu vient de perdre son père et il écrit au mien une lettre assez mal claire pour lui demander avis sur des difficultés de famille. Celles-ci paraissent prochaines. Je lui ai immédiatement écrit pour lui offrir d’aller l’y assister. Je doute qu’il accepte, mais je renoncerais de bon cœur à Cauterets. Dîner à Neuilly, le soir herbier et journaux.
Curieux procès criminel dans l’Ariège : l’affaire de La Bastide Besplas.
J’ai été faire aujourd’hui mes adieux à Ripault.

Neuilly, le jeudi 25 août 1864
Etude et palais. Journée si pressée que je n’ai pas un moment pour aller au mariage de Jouaust. Le soir, Neuilly.

Neuilly, le vendredi 26 août 1864
Etude. Je vais à la messe de bout de l’an de Mme Bonnet. J’y vois toute la famille et spécialement Jules qui arrive de Metz et avec qui je passe une heure. Je vais dire adieu à ma tante Adèle. Le soir, journaux, herbier.

Paris, le samedi 27 août 1864
Voila donc arrivée ma dernière journée de clerc d’avoué. Je prends soin de faire le Palais pour dire adieu aux gens qui m’ont voulu du bien, notamment à Mr Jobert, et je fais un peu le fier aux appels de cause. J’y trouve Peronne l’avocat ce qui me fait grand plaisir. Il connaît la question, étant frère d’avoué, et trouve que j’ai parfaitement raison de me faire avocat. Je liquide avec deux heures de voiture tout un arriéré de cause et à 4h ¼ je quitte avec une joie inexprimable cette étude où j’ai passé trois si fâcheuses années. Je vais à Evry. Je voyage avec Liouville qui célèbre d’avance mon entrée dans l’ordre et, en tant que confrère, commence à me tutoyer. Je fais mes adieux avec mon excellente tante en dînant avec elle et nous avons un fort tendre entretien sur moi et mon mariage. Son candidat à elle est Cécile Bonnet. Je voudrais bien pouvoir m’y résoudre. Le bonheur est là, mais sous quelle forme ! A ce propos j’oubliais de dire que le candidat de mon père a du dessous. Mr Dhostel a eu avec lui ce matin un long entretien qui clôt l’incident. Il lui a dit, comme de raison, que j’étais trop jeune. Mon père ne se tient pas pour battu et voudrait que j’aille à Dieppe voir la jeune personne qui y est en ce moment. Nous n’avons pas eu trois minutes pour en causer au milieu des clients, mais j’avoue que je ne vois pas trop ses raisons d’insister pour insister. J’aimerais mieux le faire rue de Varennes . Cette maudite rue est mon écueil. Je ne ferai rien de sérieux que quand cette charmante fille sera décidemment à un autre. Mme Mouillefarine m’avait suggéré une idée qui était peut-être bonne, Melle La Claverie. Je ne l’ai pas regardé et j’ai scandalisé tout à fait le beau-père. Retour à 8h. Ce wagon me charme, je crois rouler vers Bagnères.

Neuilly, le dimanche 28 août 1864
Oh, les plans humains. Quelle amère et fatale journée. Je me lève à 6h, j’empoisonne mes plantes, je ferme mon sac et ma malle, je dispose mon costume de voyage, je vais me confesser à Bonne Nouvelle et à dix heures je vais à Neuilly, tout débordant de joie et de tranquillité d’esprit. Mon père est souffrant. Il parle avec difficulté comme un homme ivre, il ne peut écrire de la main droite. Il vient des visites qu’il veut recevoir. Il parle de plus en plus péniblement, le mal de tête gagne. Le médecin arrive, lui trouve la figure apoplectique et ordonne immédiatement des sangsues.

Le reste de la journée se passe en soins donnés au malade qui parle à tout instant de moi et veut que je parte néanmoins ce soir. Et pour moi, inutile auprès de lui, je me plonge dans les plus amères réflexions.

Je vais droit au pis et ne me fais pas d’illusion, c’est une attaque. Elle a été prise à temps, je suis sans inquiétude pour le présent, mais l’avenir ? Je vois s’écrouler devant moi tout un édifice d’espérance que je croyais tenir enfin hier : il faut qu’il vende sa charge ou s’il la garde ces accidents se renouvelleront et seront les plus forts. Je n’ai plus l’espoir qu’il la conserve assez pour la donner à Albert. Il faut qu’elle aille à un étranger ou que je la prenne. Le dernier parti est seul possible, d’ailleurs il se décidera plutôt à traiter avec moi. Et tous ces rêves d’une existence douce, laborieuse et intelligente à la fois, laissant place au repos, à la méditation, ayant son côté artistique, tout cela s’enfuit devant moi, et le déchirement me montre à quel point je la chérissais. Et le pauvre Albert que je voyais prendre goût à l’étude, voila son avenir brisé en même temps.

La tristesse m’accable, je sens défaillir toutes les forces de mon esprit. La force viendra, mais le coup est trop récent et frappe trop mal à propos. Je ne puis trouver rien en moi qui résiste et le corps chancelant sous les angoisses de l’esprit je me réfugie comme un enfant dans un sommeil long et fiévreux.

Neuilly, le lundi 29 août 1864
Le médecin qui vient à 9h trouve les symptômes cérébraux disparus. Je vais sur cette nouvelle à l’étude et me mets au travail avec le plus d’ardeur que je puis. Quelle subite épreuve. J’avais rêvé de si bons jours et avais si bien fait mes projets que parfois je m’imagine qu’il y a un moi en route, s’arrêtant ici à heure marquée, allant là, tandis qu’un autre moi subit un mauvais rêve. Et combien peu de place tient la perte de mes vacances dans les soucis qui m’accablent. Après une journée laborieuse je retourne à Neuilly le soir. Je ne trouve pas mon père bien, sa connaissance est entière, il est levé, mais la parole est toujours pénible, la bouche légèrement contractée, la main ne peut écrire. Il se désole. Quant à moi je me bats les flancs pour le distraire mais il me vient dans ma chambre des sanglots de douleur. Mon opinion est que ces restes de l’apoplexie ne s’en iront pas.

Neuilly, le mardi 30 août 1864
Etude. Je vais au Palais à un conseil de famille. Je tâche de me donner la fièvre, de songer que je travaille pour moi, de me montrer au client, mais le soir cela tombe en ne me laissant que de la fatigue et un amer dégoût. Prieur vient le soir avec nous dîner à Neuilly et voir mon père. Celui-ci est dans le même état au physique, et au moral profondément désespéré. Il dit à Prieur que comme avoué il est fini et qu’il signerait à l’instant son traité s’il le pouvait. Prieur pour une fois dans sa vie n’est point trop gauche et lui fait entendre qu’il ne faut pas prendre des partis extrêmes, que il y a des intérêts à consulter autour de lui et que je prendrais sa charge plutôt que de la laisser aller à un étranger. Il va se reposer l’esprit sur cette idée. Une autre idée fixe, c’est de me faire partir pour Cauterets. Le médecin l’arraisonne ce soir là-dessus.

Mon dieu, quelle tristesse m’accable. J’ai écrit aujourd’hui à Coulon qui me serait bien précieux s’il était ici. Chaulin ne me connaît pas et surtout ne m’aime pas comme lui. Je me sens seul, sans secours et je vois ma vie s’étendre sombre devant moi.

Neuilly, le mercredi 31 août 1864
Je m’épuise en courses aujourd’hui, encore que nous ne soyons pas très occupés. Il y a un grand nombre d’affaires dont je n’ai pas le secret. J’arrive à Neuilly n’en pouvant plus. Je trouve mon père un peu mieux. Le visage est meilleur, la tête est libre mais le bras et la langue restent paralysés. Je repousse l’espérance qui me rendra plus amère l’inévitable destinée.

Neuilly, le jeudi 1er 7e 1864
Mon père me dicte ce matin un bout de demande. Sa tête est entièrement remise et j’en suis à me dire qu’au moins il pourra m’expliquer les affaires commencées. J’ai été un moment à ne pas même espérer cela. Journée poudreuse. J’assiste à l’inventaire après décès de Mr Bauller qui vivait dans la plus immonde malpropreté. Il écrivait un journal, celui-là, et j’ai mal à la main d’en avoir lacéré les volumes. Neuilly : même état, tristesse.

Je viens de relire les deux pages qui commencent ce cahier. Quel retour. Et j’écrivais que l’espérance était trompeuse. En une demie heure tout cela a écroulé. Se réfugier dans la foi, la mienne languissait, communier.

Neuilly, le vendredi 2 7e 1864
Coulon à qui j’avais écrit aux Monts Dores vient ce matin à l’étude. Il ne me trouve pas car quoiqu’on soit en vacances j’ai des courses qui me prennent la journée et je n’en peux plus le soir. Je vais chez lui à cinq heures. Quel ami j’ai là, c’est la tendresse et les embrassements d’un frère. Ne m’a-t-il pas proposé de venir travailler à l’étude au lieu d’aller à Londres ? Il y a trois ans je m’étais résolu à le lui demander s’il était arrivé malheur à mon père. Nos amitiés se comprennent. Nous étions tous deux, durant cet entretien, ému jusqu’aux larmes. Je trouve mon père un peu mieux. La langue se dégage un peu, mais la main tremble toujours et il ne peut écrire, ce dont il se désole. Il a sans cesse à la main un papier et un crayon avec lesquels il s’exerce en cachette.

Neuilly, le samedi 3 septembre 1864
La journée se passe encore en courses et spécialement à une expertise à Créteil. J’arrive à Neuilly fatigué et à ce qu’il paraît fort pali à ce que chacun remarque. Le mieux de mon père continue avec lenteur, mais cependant il continue. Il a donné quelques signatures, il a dicté une heure à Albert. Il parle de retourner lundi à l’étude, c’est trop tôt, mais enfin il est mieux. Ma tristesse aurait-elle été trop loin et puis-je songer à rétablir mes espérances ? Mais maintenant l’espérance m’effraye et j’attends tout du temps avec le plus de calme que je puis.

Neuilly, le dimanche 4 septembre 1864
J’ai décidé de fatiguer le corps aujourd’hui pour remettre l’esprit, il vient de passer une dure semaine. Après avoir vu mon père qui prend médecine ce matin, je vais à Paris et, la messe ouïe, j’arrive si juste à la porte de Tardieu que je le trouve partant pour je ne sais où et que je n’ai pas de mal à les entraîner avec moi. Nous allons chez moi prendre ma boîte et déjeuner près de la gare Saint-Lazare. Nous partons pour Maisons à midi. Comptant aller aux Pyrénées, je m’étais affilié à une certaine société vogeso-rhénane qui oblige à ramasser cinq plantes à cinquante parts chacune. Il faut faire face à mes engagements et je fourre le bon Tardieu dans l’affaire. Nous suivons la Seine de Sartrouville à La Frette en puellant : naias major, braya supina, leersia oryzoides, linaua stirater. Je vois avec plaisir l’erucastrum qui a prospéré. De La Frette nous remontons à Cormeilles, joli endroit. Omnibus jusqu’à Argenteuil. Je prends le chemin de fer jusqu’à Asnières et vais à pied à Neuilly. Je suis moins content de mon père. Le médecin lui a interdit d’aller demain à l’étude, il en est profondément démoralisé et ne parle que de vendre sa charge, et je me laisse entraîner ainsi dans les tristesses qui m’envahissent chaque soir et m’empêchent de dormir.

J’ai reçu hier une lettre de Mme Eymieu, charmante mais qui m’a affligé. Les cartes s’embrouillent à Saillans, il va y avoir un procès. Cette lettre est allée à Cauterets qu’elle m’eut fait probablement quitter si elle m’y eut trouvé. Ces eaux-là étaient recommandées.

Neuilly, le lundi 5 7e 1864
Etude. Je trouve mon père mieux décidemment. J’ouvre l’idée de l’envoyer rejoindre Georges à Etretat. Il l’accueille assez bien et je vais insister. Je vais chez Bonnet où je trouve Tardieu, nous avions pris rendez-vous pour affilier Bonnet à la sacrosainte société vogeso-rhénane. En réunissant nos doubles nous faisons la matière d’un envoi. Je reviens coucher le soir à Neuilly.

Neuilly, le mardi 6 septembre 1864
Etude. Le mieux de mon père continue quoiqu’ avec lenteur. La parole est presque entièrement dégagée, il s’en faut de beaucoup que la main soit aussi libre. Il écrit un peu toutefois

Neuilly, le mercredi 7 septembre 1864
Mon père ce matin me donne quelques signatures sans aucune fatigue : il en est enchanté. Le mieux va trop vite à mon gré en ce moment, mon père va vouloir le devancer. Prieur vient dîner avec nous à Neuilly. Je mène tous ces jours-ci une vie agitée qui me fatigue fort l’esprit et le corps. Je ne suis bon à rien le soir et ni mon herbier, ni mon voyage en Espagne que j’essaye enfin d’écrire ne rendent le moindre ressort à mon esprit.

Neuilly, le jeudi 8 septembre 1864
Etude. Journée agitée plus que jamais, pérégrination avec le maître clerc de Potier et un Anglais, justice de paix à Gentilly, étude de Dupont. Je trouve mon père assez démoralisé. Le médecin lui a interdit comme trop fatigant le voyage à Etretat : on va organiser une villégiature plus voisine. Bon à rien le soir je me distrais en allant fumer une pipe chez le candide Peronin. Il a chez lui le plus beau désordre botanique du monde, ma chambre est un musée auprès

Neuilly, le vendredi 9 7e 1864
Journée d’étude plus ennuyeuse que jamais. Je ne puis rien obtenir d’Albert et suis obligé de lui donner un savon de maître clerc. C’est assommant. Je reçois une visite de Walker qui me remonte un peu. Il prend la charge de son père sans vocation : nous nous entendons. Soirée à Neuilly. Il est entendu que mon père ira mardi à Fontainebleau, mais il y veut rester à peine une semaine : il est pour ce qui touche à sa santé d’une incurie systématique. Le soir, complet abattement de corps et d’esprit.

Fontainebleau, le samedi 10 septembre 1864
Etude. Mon père y vient trois quarts d’heure, c’est un plaisir qu’il se promettait depuis plusieurs jours d’une façon quasi-enfantine. En ces trois quarts d’heure là il me donne un mal aux nerfs qui dure la journée. Je n’ai jamais pu travailler avec lui sans un certain tremblement nerveux : il a des inquiétudes, des exclamations, des pâleurs, des regards qui s’allument, quand il est malade, et il n’est pas venu depuis longtemps. Je dîne à Paris et après une soirée passée chez moi à ranger mes doubles je pars pour Fontainebleau par le train de 9h30. Je vais dormir à la Sirène.

Paris, le dimanche 11 septembre 1864
Messe de six heures. Après je fais prix avec l’hôtelier d’un appartement pour mon père et, délivré des affaires, je me livre à la botanique, ou plutôt au puellage. La société vogeso-rhénane me donne du mal. Ceci tout autour de la ville car à neuf heures et demie je vais au chemin de fer et retrouve Bonnet en wagon pour aller avec lui jusqu’à Nemours. Il y va voir des amis, les Fournier, qui logent en bande à l’Ecu. Mme Langlois, l’hôtesse, me reçoit à bras quasi-ouverts, l’illustre Eugène Fournier assez bien, encore que l’obscurité plane sur la question de savoir s’il m’a invité à dîner. Il vient herboriser avec nous, remontant le Loing. Nous le faisons pueller, mais dans cet admirable pays de Nemours il y a toujours mieux à faire: le sagina nodosa dans les marais, linaria clatines dans un champ et au bord du canal un cyperus bien joli et que dans le midi j’avais nommé badiris. Ils reviennent vers Nemours et je continue seul ma route vers Souppes par une admirable soirée. Des harmonies d’automne. Cela et la solitude vont bien à mon courant actuel d’esprit et je passe une heure parfaitement heureuse. Je dîne à Souppes et prends le chemin de fer, relevant Bonnet à Nemours et roulant avec lui jusqu’à Paris.

Neuilly, le lundi 12 septembre 1964
Etude. Je passe une partie de ma journée à Chaillot, dans un inventaire Chardon qui promet d’être chaud. Je dîne à Neuilly le soir avec le curé de Bonne-Nouvelle, homme aimable et de fort bonne compagnie.

Paris, le mardi 13 7e 1864
C’est aujourd’hui que mon père part pour Fontainebleau. Il ne veut rester que huit jours. Je ferai de mon mieux pour qu’il prolonge. Eveillé malgré lui tous les jours à cinq heures, il vient dans ma chambre, nous causons. Il se trouve très bien, il maudit son médecin qui l’empêche de reprendre l’étude et cependant il me dit qu’il croit sa carrière finie, qu’il va peut-être rester un an pour me lancer comme avocat mais dès à présent chercher un successeur. A Prieur il a dit l’autre jour tout autre chose. Est-ce pour me faire parler ? Je reste absolument silencieux, je sais trop bien que je serai lié à la première parole dite, et puis j’avoue que quoique je sois résigné à cette résolution, j’aurai quelque peine à supporter la joie ou l’attendrissement qu’elle lui donnera. Je lui en écrirai peut-être en voyage. A coup sûr il faut attendre à présent la rentrée. Je lui ai annoncé que je rentrerai la faire à l’étude et organiser le service de la nouvelle année judiciaire.

Journée d’une agitation extrême, avec deux voyages à Chaillot. Joseph me fait une espèce de dîner sur un bout de table. Je dîne en un quart d’heure avec un livre et vais passer la soirée chez les Tardieu à fumer et botaniser.

Paris, le mercredi 14 7e 1864
Journée d’étude. Mon esprit se calme, j’arrive à envisager l’état d’avoué avec une certaine résignation : j’aurai ce grand avantage de n’avoir point choisi, et je suis assuré pour toute ma vie contre les incertitudes tardives et les regrets d’avoir mal choisi. La nécessité a choisi pour moi, mais que de chemin fait depuis un mois, que d’espérances envolées, que de plans brisés. C’est toute ma vie qui change, où j’écrivais calme, famille, art, il me faut écrire ardeur, fortune, métier. On ne refait pas son plan en un jour et je m’étonne d’être aussi bien. Après m’être fait donner à dîner rue du Sentier je rentre chez moi où j’ai les botanistes : les deux Tardieu, Damiens, Bonnet et Peronin. Ce dernier va prendre dans la société d’échange la place de Gaudefroy qui ne veut plus de nous.

Paris, le jeudi 15 7e 1864
Etude. Chaulin vient me prendre à cinq heures et me mène rue des Postes. Quoique j’ai pu écrire hier j’étais ce soir dans une situation d’esprit peu brillante et Chaulin m’a fait grand bien en me secouant de force. Il a organisé rue des Postes une maison de jeunes ouvriers, sorte de couvent laïque où il est le plus qu’il peut. La vie religieuse l’attire. En ce moment il est seul à Paris, il y habite avec Olivier. Nous avons dîné fort mal et fort gaiement. Le caractère conventuel de notre installation a été plaisanté comme dans une colonne du Siècle. Au retour, pluie intense.

Paris, le vendredi 16 septembre 1864
Palais et courses à la pluie durant lesquelles je m’enrhume. Je passe la soirée chez moi et y vois arriver mon frère Georges. Il arrive d’Etretat et va aller à Fontainebleau. On l’a assez lentement mis au courant de l’état de santé de mon père et j’en cause avec lui ce soir d’une façon complète. Je le trouve singulièrement réfléchi pour son âge. Il m’engage beaucoup à prendre la charge, aimant mieux, dit-il, avoir une créance sur moi que sur Albert.

Fontainebleau, le samedi 17 septembre 1864
Continuation de la pluie et de mon rhume. C’est une de ces bronchites que Cauterets devait guérir. J’en suis amèrement désolé, surtout à cause de l’ennui qu’en aura mon père. Je vais voir le docteur Chanet et je me soigne. Je dîne au restaurant avec Georges et le soir, enveloppé de mon mieux, je vais avec mes deux frères à Fontainebleau. Nous arrivons à minuit à l’hôtel de la Sirène où tout dort.

Paris, le dimanche 18 7e 1864
La messe occupant la matinée je ne vois guère mon père qu’à déjeuner. Je le trouve en assez bon état, mais impatient du repos, aspirant à son étude. On va lutter heure par heure avec lui. Malgré le temps fort laid nous faisons tous ensemble une promenade en forêt. Nous allons au mail puis aux roches d’Avon. Mon rhume s’en trouve assez mal et je finis la journée les pieds au feu à son intention. Mon père m’entreprend en tête à tête, et longuement. Il veut vendre, il reconnaît qu’il est averti et que ce serait folie de continuer. Il me parle longuement de son étude et de ses recettes. Je sens qu’il me tâte. Je veux attendre pour m’ouvrir à lui. D’abord il faut que je sois bien certain qu’il veut vendre, pour lui et non pour moi. Après, si décidé que je sois, je recule au moment de sauter. Je sais si bien que l’instant où je lui en parlerai sera le dernier de ma liberté. Va-il me rendre assez malheureux, mon Dieu. Je n’aurai pas une minute de plaisir qu’il ne croie volée à sa charge car elle sera toujours sienne, lui toujours là et moi maître clerc en cravate blanche, voila tout. Les bénéfices baisseront, je suis l’homme le moins fait du monde pour être avoué. Quelle carrière s’ouvre devant moi… . Je me console de tout avec cette réflexion que je disais mercredi c’est que je n’avais pas choisi et que je n’aurai à me repentir de rien. C’est la faute du bon Dieu, qu’il s’arrange.

Après dîner Albert et moi revenons à Paris par un train qui n’en finit pas.

Paris, le lundi 19 septembre 1864
Albert et moi sommes « chacun en ce qui nous concerne » atteints de migraine et de toux qui rend cette journée la plus déplaisante du monde. On commence à déménager à l’étude et à remuer la poussière des vieux cartons. Pluie intense au-dehors, on n’a jamais rien vu de plus maussade. Je me couche à huit heures pour en finir

Paris, le mardi 20 7e 1864
Etude. Le soir, étant mieux, je vais aux Français m’amuser beaucoup et pleurer un peu à la charmante comédie d’Alfred de Musset. Delaunay et Melle Favart la jouent à ravir.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant aux Français Le Bonhomme jadis, de Henri Murger et On ne badine pas avec l’amour, d’A. de Musset, où Delaunay joue Perdican et Mme Favart joue Camille]

Paris, le mercredi 21 7e 1864
Etude, Palais. Le soir, rangements chez moi. A l’étude, pleines horreurs de déménagement.

Neuilly, le jeudi 22 7e 1864
Etude. Mon père arrivé de Fontainebleau hier soir y parait aujourd’hui. Il s’en faut de beaucoup qu’il ne soit bien : au bout d’une heure de travail ses yeux rougissent. Je vais partir demain, parce que il n’y a rien à faire, mais sans joie aucune et pour revenir bientôt traînant la chaîne. Soirée d’adieu à Neuilly

En chemin de fer, le vendredi 23 7e 1864
C’est mon dernier jour d’étude, mais quelle différence avec ce trompeur dernier jour d’il y a un mois. Je pars mais je ne m’en vais pas. Les préoccupations me restent toutes : je ne sais ce que fera l’étourdissement du voyage, mais le départ est dépouillé de tous ses charmes. Mon père m’éprouve d’une façon de plus en plus pressante à laquelle se mêle une certaine angoisse maladive. Il me demande à brûle pourpoint à déjeuner d’aller lui chercher Roche, le maître clerc de Péronne pour traiter avec lui. Je suis resté inébranlable. Dès mes premières lettres je lui ferai part de ma résolution, mais je ne sais encore si son désir de vendre est sérieux. Je ne veux pas le lier, ne fût-ce que par un mot : je crains une explication verbale avec lui dans l’état de santé où il est et puis, comme un enfant, je recule et me ménage mes dernières heures de liberté. D’ailleurs mon esprit se raffermira dans la solitude.

J’emploie ma journée en courses. Je vais dire adieu à ma tante Adèle, je rentre à l’étude à quatre heures pour y apprendre une nouvelle immense : mon frère Georges est d’aujourd’hui assuré de sa réception à l’Ecole Polytechnique. Mon père en est vivement ému, presque trop et son attendrissement a quelque chose de sénile que je n’aurais pas voulu.

Je vais m’habiller. Mon costume de voyage était depuis le 28 août étalé sur une chaise : il faut convenir qu’il a du bon : chemise de laine rayée rose, cravate bleue, habit, gilet et pantalon en velours brun, chapeau de feutre sans forme,se pliant à la tête, le sac, la boîte, le couteau botanique, le bâton ferré, la gourde, la pipe et l’aumônière.

Je m’en vais tout équipé dîner chez Chaulin qui m’avait fait préparer pour 5h ½ un dîner maigre que je partage avec Olivier. Tous deux me reconduisent à la gare de Lyon. Mon plan est d’aller de Grenoble à Saillans à pied par les goulets du Vercors que je me promets depuis six ans, et de rejoindre demain en huit Chaulin et de Larque à Alais où le rendez-vous est pris pour notre voyage des Cévennes.

Je prends cet admirable train rapide de 7 h 45 et m’en vais comme dans un éclair. A onze heures, je suis à Tonnerre. J’avais prévenu Paul Bonnet et ai avec lui cinq minutes de conversation. Ce pauvre garçon ne bouge pas d’ici. Avec tout le mérite qu’il a, il parait qu’il est mal noté au parquet du procureur général. Après Tonnerre, sommeil profond.

Le Villard de Lans, le samedi 24 7e 1864
Je suis à Lyon à l’aurore et j’y change de voiture pour prendre le chemin du Dauphiné. Ce n’est plus le rapide et je trouve marcher bien lentement. Je complète ici ma nuit. Le temps, très brumeux à Lyon, se dégage à mesure que j’avance avec une prévenance à laquelle je ne suis pas habitué et à Moirans j’ai un splendide coup d’œil sur les grandes montagnes, toutes bleues dans l’ombre du matin à laquelle les nuages s’entremêlent. Que c’est bon de revoir les montagnes, on oublie tout. Il me semble qu’à partir de ce moment je suis en pays de connaissance. Je salue Voreppe où nous mangeâmes Emile et moi des cailles si magistrales, puis voici les flancs du Mont Rachet escaladés par les remparts de la citadelle, voici Grenoble où je débarque à neuf heures par un splendide soleil. Fidèle à mes souvenirs d’il y a six ans je me fais conduire à l’hôtel des Trois Dauphins. J’y trouve la même inscription historique, la même table d’hôte et à ce qui me semble les mêmes commis-voyageurs. Pour ne rien manquer je vais prendre une tasse de café sur la place Grenette, puis je reviens boucler mon sac et je sors de la ville tout courbé sous le poids et tout joyeux. Joyeux, oui vraiment, c’est ainsi. Cette vie est « chose enivrante », tout change, tout s’apaise et les austérités du devoir ne m’apparaissent plus qu’à travers un mois de bon temps.

Ici toutes les routes m’attirent. C’est par là qu’on va à Uriage, par ici à Allevard et de ce côté à la Chartreuse, mais mon plan est fait et c’est la route de Vizille que je prends. Cette route si lamentablement faite il y a six ans avec la fièvre, la soif, l’invincible sommeil et les imprécations d’Emile. J’herborise un peu et notamment je cueille de bons cirsium, probablement des hybrides, au bord de ce terrible canal d’eau trouble qui longe la route et qui m’avait si bien donné le supplice de Tantale. Je fais fort bien quoiqu’un peu chaudement les huit kilomètres qui séparent Grenoble du Pont de Claix. Là je laisse à droite la belle route de la Romanche et je tourne à gauche, vers l’inconnu, c’est la route de Gap. Tout d’abord je passe le Drac sur le pont qui a donné son nom au village, l’une des « sept merveilles du Dauphiné » et que nous avons bien mal à propos manqué de voir il y a six ans. C’est un pont d’une seule arche, haute et hardie, bâti du temps de Lesdiguières. On a du sommet une belle vue sur la vallée du Drac et sur les montagnes de Saint Paul derrière lesquelles elle s’enfonce. Mais que c’est donc bon de revoir des montagnes !

Je quitte presque aussitôt la grande route de Gap et par des petits chemins dans les champs j’arrive à deux heures au village de Claix situé au pied même des montagnes que je dois passer et que dominent les longues crêtes rocheuses du Moucherotte (ou montagne de Saint Nizier). Il s’agit d’après le plan fait avec l’aide du guide Joanne d’aller au Villars de Lans en passant le col de l’Arc et je juge bon, tout en buvant de la bière au principal asarum de l’endroit, de m’adjoindre un guide tant pour moi que pour mon sac qui n’est pas léger. Le guide se présente en la personne de Jean Joubert, petit paysan de la taille d’un enfant qui d’abord m’inspire des inquiétudes et qui, épreuve faite, me fatiguerait vite. La bière bue, nous commençons à monter.

C’est très haut et fort long. La bière bue nous dépassons le village auquel je ne pensais pas alors devoir jamais revenir et nous nous élevons le long d’une combe étroite, fraîche et boisée. Les peines sont d’ailleurs amplement payées. Nous avons à chaque instant de splendides vues sur les trois vallées de l’Isère, du Drac et de la Romanche. Cette splendide vallée du Graisivaudan apparaît à mes yeux depuis Grenoble, que je domine, jusqu’à la Savoie et par delà sans doute de ce pont de Montmélian où je fus si vivement saisi par le sentiment du beau. Depuis j’ai beaucoup vu et cette sensation, moins violente, a conservé tout son charme. Je suis aujourd’hui pleinement heureux. Les brumes qui par malheur enveloppent les sommets donnent au fond du tableau un vague adorable. Puis de ces lointains estompés, l’œil se reporte à la plaine qui s’étend sous mes pieds, aux divisions nettes des champs et à ces petites figures qui étaient tout à l’heure Claix et la grande arche du Pont. La bonne montée !

Nous dépassons encore un petit village de montagne qu’on nomme Saint Ange et cheminons dans des bois alpestres où je me serai sans guide parfaitement perdu, car suivant l’habitude des cols on croit à chaque instant être au sommet. Ici j’ai plus d’une fois à le croire avant la fin véritable qui arrive cependant comme pour toutes les choses de ce monde. C’est une longue pente gazonnée, très dure, parfaitement alpine mais sans bonnes plantes et que paissent des troupeaux de Provence. Moutons et bergers couchent presqu’au sommet, non pas précisément sub Jove crudo, mais dans des grottes ouvertes, en langue du pays des balmes. Voila un gîte dont je n’ai pas encore goûté.

J’arrive au sommet un peu las. Les nuages suivant leur habitude et mon étoile m’y ont devancé de quelques minutes et je n’ai rien de la belle vue que me promettait le guide Joanne, mais l’habitude m’a rendu philosophe à cet égard, d’ailleurs le vent souffle, les aigles crient et je respire à plein l’air des hautes cimes. Cela vaut tout.

Il est cinq heures. Je vois de l’autre côté la vallée et notamment le Villard de Lans, but de ma course. Je fais ici l’économie de Jean Joubert que je renvoie à Claix et rechargeant mon sac sur mes épaules je commence à descendre. Le bonhomme m’a assuré que cela était tout simple et que le chemin va toujours s’élargissant, mais soit que je m’attarde, soit que je m’égare, je me sens le chemin et le jour me manquer à la fois. Les dernières lueurs du couchant ont fini de dorer les rochers du col. J’ai cru recommencer mon aventure de la Dole, ayant de plus contre moi la solitude et la distance. Il y a eu un moment singulier. Le jour défaillait et je voyais au dessous de moi la première trace d’un chemin de chars. Il fallait y être avant la nuit ou coucher dans les arbustes, ce qui eut été moins gai qu’au 15 août. Et me voila me lançant perpendiculairement et au pas de course dans les pentes tantôt gazonnées et tantôt pierreuses. A chaque pas mon sac qui est fort lourd venait me frapper le dos et me lancer vers le vide. Cette descente n’a pas été des plus gaies. Je suis arrivé tout recru de fatigue au petit chemin au moment où expiraient les dernières lueurs du crépuscule.

A partir de là cela a été assez bien. Le hasard m’a envoyé un batteur en granges qui redescendait de la montagne et avec qui j’ai fait route par la nuit noire. A huit heures du soir je fais mon entrée dans l’auberge d’Henrietty au Villars de Lans et on m’accommode à souper du mieux qu’on peut avec les restes. Ils ont servi cinq jeunes gens de Grenoble qui voyagent comme moi et vont demain voir les Goulets. Ceci me fait dresser l’oreille et tout en mettant à sac un poulet j’apprends que deux sont au lit et trois au café. Dès que ces trois reviennent je me présente à eux le plus civilement que je puis et je sollicite pour demain l’honneur de leur compagnie, ce qui m’est accordé. Ils ont avec moi une similitude merveilleuse de costumes, de bâtons, de souliers et de sac. Il me semble être au milieu de Champagnes. Je fais tout de sorte de frais, je vide ma gourde de kirch, j’entre comme de cire dans leurs plaisanteries et le premier froid est tout de suite fondu. J’apprends qu’ils se nomment Bertini, Pagis et de Loche, qu’ils sont venus de Grenoble ce matin en passant par le Saint Nizier et qu’ils doivent pousser demain jusqu’au Saint Marcellin. Et nous voilà autour du poêle, fumant nos quatre pipes et plaisantant les gens de l’hôtel comme de vieux amis. Voilà une rencontre rare, fier argument pour voyager seul. Je m’en vais me coucher tout ravi de cette journée.

Pont en Royans, le dimanche 25 7bre 1864
Nous allons à six heures tous ensemble à la messe, mes nouveaux amis et moi. Les endormis d’hier se nomment Bougaut et André Real. Après nous déjeunons tous fort gaiement. Je crois devoir sans affectation déplier mon passeport, car ils ne savent pas encore mon nom. A cela près, vieux amis s’il en fut. On emballe des provisions dans les sacs puis on part avec une allégresse admirable en chantant et en marchant ferme. C’est tout à fait Champagne et il ne manque que Tardieu. J’ai mis la main sur des provinciaux d’une espèce rare et tels qu’avant-hier j’en eus dénié l’existence : jeunes, plus que moi, leurs ages flottent entre 17 et 22, mais se réunissant comme nous pour faire des courses- ils ont le même mot- adorant leur pays, non pas seulement dans son ensemble ou dans ses beautés attitrées mais dans le détail, ici s’exclamant sur un rocher et là s’éprenant d’un détour de chemin, pauvres comme Job, infatigables et rieurs à perpétuité. Ceci est surtout vrai pour quatre d’entre eux. Le plus jeune, André Real, est élevé à Paris et me parait avoir une primeur de vices et de ridicules trop tôt venus. Cela du reste disparaît dans l’ensemble qui est charmant.

Ils ont bien raison du reste d’aimer et de parcourir leur pays, ces braves gens. Les belles choses. Le ciel est ce matin d’une splendeur sans tache et les montagnes, l’échancrure du col de l’Arc et le village que nous quittons se dessinent admirablement bien dans la pureté de l’air. Laissant derrière nous la vallée de Lans nous nous engageons dans un ravissant petit chemin, bordé de sapins, dominant les gazons. Nous croisons maint groupe de bonnes gens allant à la messe. Bertini, loustic attitré de la troupe, a pour chacun des plaisanteries. Elles se ressemblent bien un peu entre elles, mais on se contente aisément en voyage. Et puis, cheminant et babillant, on se trouve comme toujours des points de contact. André Real est camarade de collège de mon frère Georges, Bertini est cousin de Cesselin et de René Blache : nous voilà à partir de ce moment un sujet intarissable de conversation. Bertini adore son cousin René et son nom, transformé en scie, revient à tous propos dans les discours de l’expédition.

Ainsi et plus gaiement, par des chemins fort doux nous arrivons à un petit village qu’on nomme Val Chevrières. C’est ici que nous attaquons le col qui doit nous mener en Vercors. Il n’est pas bien raide mais il n’en finit plus et le soleil aidant nous mouillons jusqu’à nos sacs. On fait nombre de haltes et après pas mal de fausses joies on atteint non un sommet mais un plateau, ou à peu près. Cela se nomme je crois Arbouly . Ce sont des pâturages encaissés entre deux montagnes, coupés de bois de sapins et de ruisseaux, très frais et très charmants. Nous faisons choix nous autres d’un de ces ruisselets qui coule dans le gazon et posant nos sacs nous nous y installons un déjeuner de montagne.

Je ne sais pas si, examen fait des joies humaines, on ne devrait pas mettre au premier rang le déjeuner de montagne. L’air des hauteurs a si bien aiguisé l’appétit que, fatalement, tout est excellent. Le vin rafraîchit dans le ruisseau, les uns sont assis et les autre couchés, on dépouille jusqu’à l’os le gigot dont on s’arrache les tranches, on fait passer le verre en cuir dans lequel on boit et le papier dans lequel est le sel. Au dessert je tire mon essence Trablit et fais du café pour tout le monde. Ils avaient de vieille eau de vie dont Bertini abuse mais qui finit joliment le repas. La joie est intense et la familiarité au comble. Déjà ils avaient trouvé mon nom trop long et en économisaient la moitié. « D’abord, tant pis, dit l’un d’eux, je ne lui dis plus Monsieur ». « Tiens, je crois bien, répond l’autre, puisque tout le monde le tutoie ». Et voila la chose réglée, c’est comme si le notaire y avait passé.

Pour digérer nous nous livrons à un sport aimable. Chacun à son tour se fait bander les yeux et s’armant de mon bâton va comme il peut casser une bouteille fichée à dix pas de là dans une canne enfoncée en terre. Puis nous reprenons notre route, mais follement. Bertini est bien gris. Nous galopons dans les pâturages et chargeons avec ensemble des troupeaux de moutons, puis arrivant dans un bois où paissent des ânes, nous prétendons en capturer un pour porter nos sacs et nous organisons une grande battue au traquer. Bougault fait des prodiges de valeur et est traîné vingt pas par un âne épeuré, mais les grandes gardes rabattent tout d’un coup sur le corps d’armée en annonçant que les bergers arrivent à grands pas, d’où il suit que le corps d’armée décampe à grands pas aussi.

Après une assez longue marche sur ce plateau d’Arboully nous arrivons tout d’un coup à la descente. Nous débouchons au dessus de la vallée du Vercors qui s’étend bien bas sous nos pieds, verte et profonde, avec trois villages qui se nomment Saint Martin, Saint Julien et La Tourtre : ajoutez « en Vercors » après le nom de chacun d’eux. Nous descendons à ce dernier village par une pente horriblement longue, horriblement dure, et nous retrouvons en bas avec une véritable volupté la grande route que nous ne devons plus quitter. Nous faisons halte au cabaret autour d’une bière exquise. Il est trois heures. Depuis qu’on me tutoie on a décidé que je ne continuerai pas vers Valence comme j’en avais l’intention mais que je les suivrai ce soir jusqu’à Saint Marcellin où nous devons tous dîner, nous griser et coucher chez un monsieur de leur connaissance ; ce n’est pas tout, qu’ils me remmèneront à Grenoble où ils me montent des courses au moins pour deux jours. Je n’ai jamais pu dire non, et ici je dis oui. Vive l’imprévu !

Désaltérés et de plus en plus joyeux nous reprenons nos sacs et suivons avec la route un ruisseau charmant coulant dans des prés et des saules entre deux petites montagnes éclairées par un temps idéal. Voici des bonnes gens qui roulent en char, voici une grande maison neuve portant pour enseigne comme en plein Chamonix Hôtel des Grands Goulets . Nous croyons voir devant nous dans la verdure de la vallée le reste de notre voyage. Tout à coup, au coin de l’hôtel, la route tourne avec le ruisseau et s’enfonce entre deux rochers : ce sont les Grands Goulets. L’entrée est fantastique. La route coule dans l’ombre, creusée sous le roc. Elle s’éclaire à des intervalles rapprochés par des arcades ouvertes sur l’étroite fissure où coule le torrent et l’on entrevoit comme une grotte humide et mystérieuse toute baignée d’ombre et d’humidité, au fond de laquelle l’eau coule en mourant et dont de longs scolopendres tapissent les parois. Puis tout s’éclaire : c’était un couloir, c’est une brèche à plein ciel. Le ruisseau devenu torrent s’élance en cascades et va descendant et descendant. La route est restée en haut et ses arcades tout à l’heure au niveau de l’eau maintenant dominent l’abîme au fond duquel mugit la Bourne : c’est le nom de ce ruisseau fantastique.

Voici les Grands Goulets : rien n’est plus saisissant et plus on y songe, plus on s’en étonne. La pensée de faire une route contre ce torrent est prodigieuse. Les efforts qu’elle a coûté sont devenus presque légendaires dans ce pays et on m’en a parlé dans mon premier voyage à Saillans : cela procède du tunnel et de la tranchée, et ces arcades sont une merveille. Dans la partie qui domine le précipice les ouvriers travaillaient suspendus à une corde et quand ils avaient mis le feu à une mine, ils frappaient du pied le roc et allaient se balancer dans le vide pendant que la montagne éclatait.

Les Grands Goulets passés nous faisons deux lieues dans cette gorge sans autre incident que la perte de l’album de Bertini, d’où celui-ci dégrisé tout net passe à la mélancolie. Notre pas va toujours croissant. C’est que mes camarades tiennent absolument à coucher à Saint Marcellin et surtout à dîner aux frais de Mr de Marcieux, c’est ainsi que se nomme notre hôte futur. Ils avaient également hier au Villars de Lans compté sur une semblable fortune qui leur a manqué et avec une belle imprévoyance ils sont partis si mal argentés qu’ils sont déjà à sec. Nous allons donc comme le vent.

Le débouché de cette gorge est fort beau. On le nomme les Petits Goulets. Ceux-ci auraient dus être vus les premiers. La gorge se creuse et se resserre en un nouveau précipice et la route pénètre de nouveau dans le roc par un tunnel qu’éclairent des arcades. Les rougeurs du soleil couchant éclairent superbement ce grand tableau alpestre.

Et nous hâtons, nous hâtons le pas pour voir de jour Pont en Royans. La tête de colonne, dont je suis, arrive à faire quatre kilomètres en 35 minutes. Nous arrivons à la ville comme le jour finissait. Pont en Royans est bâti au bord d’un torrent au bord d’un abîme. Le pont célèbre qui donne le nom au village, jeté sur une gorge étroite est vertigineux. A cette heure assombrie l’œil démêle à peine le torrent qui coule au fond et l’entend mieux qu’il ne le voit. Il nous reste une impression grande mais vague et je crois que nous perdons beaucoup.

Nous nous arrêtons à l’hôtel Bonnard. J’étais recru de fatigue et mes camarades ne valaient je pense guères mieux. Nous attendons l’arrière-garde en nous rafraîchissant avec des grogs à la chartreuse, c’est local et exquis, puis tout le monde réuni on reconnaît qu’il est impossible d’aller à Saint Marcellin. Je vais donc servir de banquier à l’expédition, puis ils vont me ramener en triomphe à Grenoble, me présenter à leurs familles sans me connaître le moins du monde. Je suis en pleine aventure et suis décidé à me laisser faire. Mon libre arbitre n’existe plus. Si je suis ridicule, je le verrai bien.

L’hôtel Bonnard nous sert un ample et excellent dîner après lequel je me plonge dans un sommeil profond.

Claix, le lundi 26 septembre 1864
Nous nous levons à 3h ½ pour épargner une voiture qui coûte deux francs et nous rendons à pied à Saint Marcellin qui est à 12 kil. Je ne dis rien mais je ne trouve pas cela très gai et la première marche dans la nuit épaisse et froide est une chose nauséabonde. Avec le jour la gaieté revient et les chansons à marcher. Je leur dis les chansons de Champagne, ils m’apprennent les leurs et cet enseignement mutuel facilite l’étape. J’ai emboîté un bon pas sur – Catherinette a les pieds petitons- et les drilles qui reveniont de Longjumeau leur ont inspiré un enthousiasme qui eut rendu Latteux bien fier. Il y a deux beaux moments : le débouché des montagnes dans la plaine et la vallée de l’Isère à la Sône. Quand on ne chante pas Bertini raconte des histoires de sa voix traînante et de son air niais. En voilà une que mes camarades ont trouvée absurde et qui m’a fait presque mourir de rire
« Un jour mon père était à Paris avec Adolphe Adam et d’autres messieurs qui avaient beaucoup d’esprit.
« Ils ont rencontré une femme sur les quais qui tenait un enfant sur ses bras.
« Alors ils lui ont dit : madame, comme votre enfant est laid, vous devriez bien le jeter à l’eau.
« Alors cette femme leur a dit des sottises.
« Mais elle est bien jolie, cette histoire !
Le trait final, dit après une pause, m’a paru irrésistible.

Nous arrivons à 7h ½ à saint Marcellin : j’avais mon compte et même un peu plus. Nous prenons à huit heures le chemin de fer pour Grenoble. En wagon on dort un peu et il y a quelqu’indécision dans la troupe. Descendra-t-on à Voreppe pour se rendre déjeuner d’emblée au château de Beauregard où demeure Real ? On avait fortement discuté cette question et faute de solution on arrive à Grenoble où l’indécision augmente. Il est bon d’ouvrir ici une parenthèse et au moment où j’arrive dans le pays de ces camarades nouveaux de dire qui ils sont.

Bertini est le fils assez irrégulier d’un compositeur jadis célèbre qui s’est retiré à Meylan, près de Grenoble, aux pieds du Saint Eynard. De Loche, le plus avenant et le plus amiteux de mes compagnons de voyage est fils d’un propriétaire du même village. Le grave Pagès dont le père est conseiller à la cour de Grenoble y a aussi sa villégiature. Henri Bouguaut, fils d’un officier d’artillerie en garnison à Grenoble, habite Claix. André Real, qui est son cousin, est fils d’un personnage assez important, administrateur des chemins de fer du Dauphiné qui habite Paris et passe ses étés au Château de Beauregard dont je reparlerai. Bertini se nomme Hugues, de Loche Fernand et Pagès Sever ou Saint-Sever.

Les braves jeunes gens qui faisaient de grands projets à Valchevrières se sentent ici revenus sous la coupe paternelle et tandis qu’on délibère à la gare, Bertini annonce son départ pour Meylan et André pour Beauregard. Cela commençait assez mal et je regrettais ma facilité. Les trois autres d’indignent, réagissent, font un plan et pour commencer m’emmènent déjeuner à l’hôtel des Ambassadeurs. Puis la province reparaît à perdre pas mal de temps à leur café où ils tutoient le garçon. J’écris là ma première lettre à mon père et y glisse les premiers mots, encore fort vagues, sur sa maladie et les changements de toute nature quelle peut amener. Ici Pagès est happé par son père qui l’envoie à ses foyers. Ma troupe se réduit à de Loche et Bouguault et on m’emmène dîner et coucher chez ce dernier. Cela me parait fabuleux, à eux le plus simple du monde. Une patache nous mène au pont de Claix. De là nous montons à Claix et à la propriété de Bougault, jolie maison entourée de vieux arbres. Malgré mon parti pris d’aplomb, la présentation à sa mère me paraissait bizarre et pour que rien n’y manque j’entre comme un personnage de Dickens. Le salon ouvre par une double porte : mon sac qui est fort large pénètre bien la première, mais refuse à la seconde et ne veut plus retourner au vestiaire. Le plus court est d’en rire.

Nous faisons un doigt de toilette – bien petit doigt pour moi, c’est d’ôter ma chemise imprégnée de sueur, de mettre un faux col et une cravate blanche – puis nous nous répandons dans la propriété, acceptons des rafraîchissements, allons voir des voisines, les demoiselles Mallein, jeunes personnes fort gaies, très sociables et que nous avons un moment l’espoir d’entraîner ce soir dans une pêche aux écrevisses. A dîner je fais pas mal de frais pour madame Bouguault, bonne femme d’ailleurs et assez simple . Elle a une fille qui s’appelle Malcy et l’autre Amenaide. Di deaeque omnes !! Après dîner, faute de pêche aux écrevisses nous allons nous promener. Le temps est au beau fixe et on nous aurait entendu chanter en chœur à tue-tête
« Brise nom d’un non
« Nom d’un escadron
« Tu ne m’entends guères !
Cela une heure durant et jusqu’à complet égosillement. Après nous allons nous coucher, mais j’ai des moustiques dans ma chambre : c’est le pire supplice du monde.

Meylan, le mardi 27 septembre 1865
Il est entendu que je couche ce soir à Valence et mes camarades me reconduisent à Grenoble, mais par le plus long. Nous partons de Claix à sept heures par un temps toujours splendide et nous allons tout d’abord « sur Cromboy ». C’est une petite montagne située perpendiculairement au dessus de la vallée du Drac et d’où l’on a une belle vue sur cette vallée. De là nous montons à « la Tour Sans Venin », l’une des merveilles du Dauphiné, débris légendaire, monument de Roland ou de Charlemagne. La ruine n’est rien et n’existe quasi plus. La vue est admirable : c’est un point culminant duquel on domine le grand angle que dessine le cours de l’Isère. Grenoble qui est au sommet, d’un côté la vallée s’en allant vers Sassenage, Voreppe etc, de l’autre la vallée du Graisivaudan. De ce côté l’horizon est brumeux et la vue est indécise sur les lointains et les grands sommets. Beauregard, le château de Mr Real, est juste au dessous de la tour. Nous descendons perpendiculairement à travers rochers et broussailles et entrons tout de go. Je continue à me trouver invraisemblable : j’ai besoin de me trouver bohème pour ne pas me trouver pique-assiette. Cependant cela va toujours et Mr Real me reçoit bien. C’est un homme du ton ancien parti, fils de doctrinaire, un peu poseur, parlant bien mais s’écoutant, bienveillant plutôt qu’aimable. Il connaît Duvergier de Hauranne et notre sujet de conversation est trouvé. Mme Real est une très forte personne qui a été belle et qui est mal portante. On déjeune fort bien mais en cérémonie, avec du monde et je me sens gêné. Mais pendant le repas la vue s’est éclaircie, les brumes ont disparu et c’est idéal. Je n’ai jamais rien vu de si beau que le panorama qu’on a de la terrasse de Beauregard. Ferney même est enfoncé. Le Drac coule à nos pieds, il va rejoindre l’Isère que nous suivons vers Voreppe et Voiron, à notre gauche est Grenoble dont on compterait les maisons, au pied du Mont Rachet, avec le casque de Néron d’un côté et le Saint Eynard de l’autre. La vallée du Graisivaudan s’ouvre et s’enfonce devant nous. Les grands sommets entièrement dégagés dessinent leurs pics et leurs neiges dans le ciel le plus pur, Belledonne, Chanrousse, Taillefer et puis tout au fond, dans l’échancrure de la vallée, apparaît le grand sommet du Mont Blanc. On ne peut se rassasier d’un tel spectacle.

A deux heures la compagnie va se promener dans le désert de Jean-Jacques Rousseau qui est à Mr Real. C’est un très gracieux vallon encaissé entre de grandes brèches de rochers. Au bout je prends congé et je descends avec de Loche et Bouguault par les bois de Sassenage et par un petit défilé taillé naturellement dans le roc. Nous arrivons au village de Fontaine et de là à Grenoble. Mais voilà bien une autre affaire, le train de Valence est manqué et il n’en part un autre que demain matin.

Voilà qui est le mieux du monde, dit de Loche, tu t’en viens coucher chez moi. C’est trop et cette fois ai-je fait une résistance acharnée. Nous nous fâchons presque et nous transigeons : j’irai dîner. Bouguault retourne à Claix et nous nous embrassons tendrement sur la place Grenette. De Loche et moi trouvons tout justement place dans une voiture d’amis et montons à Meylan. Nous traversons le faubourg et la Tronche qui y fait suite. J’ai emboîté par là un joli pas en descendant de la Chartreuse. Ce faubourg est populeux et les gens distraits. De Loche qui le fait tous les jours à cheval en sait quelque chose. Nous en voyons un bon exemple : un brave homme traînant une voiture à bras et regardant vers les astres enfile si bien une charrette qui venait en sens inverse que les brancards se touchant, le cheval et lui se cognent littéralement le nez. On s’arrête à temps des deux parts et il n’y a rien.

A Meylan, nous allons serrer la main de Pagès, boire la chartreuse de Bertini puis de Loche me présente sa famille. Je commence à me bronzer depuis hier, cependant l’invraisemblable de cette présentation faite par un inconnu me donne un moment d’angoisse. Ici je me remets très vite. Mr de Loche est un homme fort aimable, intelligent, faisant de l’agriculture, sa fille est une bonne personne fort hospitalière. Il y a une nuée de chats et de chiens qui vous entourent, reluquent votre assiette et s’installent sur vos genoux. La maison est grande, spacieuse, depuis longtemps dans la famille et chaque génération a laissé sa trace. Un grand-père était de l’expédition d’Egypte et a fait presque un musée. Fernand habite une cabane au bout du jardin avec son chien favori. Il s’y est tout bâti lui-même. C’est décidemment un garçon fort sympathique. Je passe une soirée fort agréable et malgré mes beaux serments je me laisse très doucement retenir à coucher.

Saillans, le mercredi 28 7e 1864
De Loche vient m’éveiller à quatre heures et demie et nous allons à pied à Grenoble où nous nous faisons de très chaud adieux. Je prends à 6h25 le chemin de fer de Grenoble. Il faut avouer que voilà une singulière aventure. C’est un peu fou par un côté, cela sort du convenu, mais c’est bien amusant. J’en conserverai les meilleurs souvenirs peut-être de tout mon voyage. Je leur ai du reste solemnellement promis si je ne me mariais pas trop tôt de venir bientôt les prendre pour les lancer de nouveau dans quelques grandes courses.

Je suis à dix heures à Valence. Il faut tout de suite monter en diligence et je suis à 2h ½ à Saillans. J’y trouve cet accueil excellent auquel je suis si bien habitué et qui m’est si cher. Je mourais de faim et l’on me restaure activement. On me donne une lettre de mon père qui est bonne et qui me rassure un peu : il parle de sa vente de façon dubitative. La famille Eymieu est en excellent état. Je n’avais jamais vu Marie si bien portante, Emmanuel est fort comme un chêne, les affaires de Léon qui m’avaient inquiété si fort sont très simplifiées. Tout va bien. Nous allons tous ensemble faire une promenade aux Claux où l’on mange du raisin. Je demande en rougissant un peu si Mlle Tetu est mariée : non, mais suivant Mme Pougin, on a refusé trente demandes ; je dois être en bonne compagnie. A propos ai-je dit que Mlle Farjas était vicomtesse. Le vicomte, son époux, est percepteur à Gentilly.

Au retour je renouvelle connaissance avec mon ancien ami Paul Voulet. Nous dînons. Après, je voudrais bien causer et être aimable, mais les nuits dernières n’ont pas été longues et les journées dures, de sorte qu’à 8h ½ je suis pris d’un absurde et irrésistible sommeil ?

Saillans, le jeudi 29 septembre 1864
Il parait que j’avais besoin de dormir, car je m’éveille bellement à neuf heures et madame Eymieu se moque bien de moi. Je vais avec son mari pêcher à Pichepeyre. L’appât est une chrysalide de ver à soie et le résultat une ablette : c’est pour avoir pris un poisson dans la Drôme. Je cause beaucoup avec Léon. Avec une femme comme la sienne et des enfants charmants, il n’est pas heureux. Il n’est point provincial du tout, point campagnard, Saillans lui pèse. Son échec au conseil général l’a plus blessé qu’il ne consent à le dire. On lui a préféré une bête, Edouard Rey, le notaire de l’endroit, nullité parfaite, ivrogne connu pour tel. C’était son cousin et la brouille nécessairement survenue entre eux lui supprimé une des rares maisons où il trouvait une société à peu près à sa valeur. La mort de son père a du reste relâché le plus fort des liens qui le tenaient à Saillans. Il est dès à présent entendu qu’il viendra passer les hivers à Paris. Sa mère les passera à Lyon. Il me témoigne beaucoup d’amitié et une confiance singulière eu égard à la différence de nos ages. Je ferai de mon mieux pour être utile à son fils Emmanuel que j’aime de tout mon cœur.

Nous prenons le dîner –le repas de midi- chez Mme Eymieu la mère avec l’ancien curé de Saillans aujourd’hui curé à Crest. Après je vais avec Léon et sa femme nous promener aux Clapiers : c’est un endroit charmant pour la vue, les plantes et aussi l’ermite Charpenne dont j’ai parlé, sauvage bizarre légèrement teint de philosophie et de poésie qui vit seul dans une cabane de planches, sans jamais mettre le pied à Saillans dont il est tout près, contemplant et rêvassant. J’ai été lui porter des provisions dont Mme Eymieu m’avait muni pour lui. Il m’a tout de suite pris pour leur valet et nous avons causé fort activement, lui en patois, moi en français sans nous contrarier.

Je dîne, ou soupe, chez Léon avec le curé de ce matin qui est un homme intelligent et de très bonne compagnie. Le soir nous faisons le whist.

Lacune.
Voyage en Lozère. Nîmes. Alais. Le Collet de Déze. La Vallée Française. Le Pompidou. Florac. Sainte Enimie. La Malène où j’ai couché le 7.
Les Vignes, le samedi 8 octobre 1864
J’ai assez mal dormi et eu la fièvre tout de bon. Je ne sais d’où m’est venue cette acquisition, mais Chaulin a encore plus mal fait son compte avec les punaises. Il y est voué malgré ses efforts et prétend aujourd’hui qu’il renonce à les combattre et que la poudre les exaspère : il en a été en effet ici comme à St-Privat la seule victime. On s’éveille d’assez bon matin et durant que le déjeuner se prépare, que de Larque, moins remis qu’il ne le dit de ses souffrances d’hier, fait son paquet avec morbidesse, nous sortons voir le pays. Quelle splendeur ! Le soleil se lève plus radieux qu’hier encore et après nos craintes de pluie, nous ne sommes pas encore las de nous en réjouir. Il éclaire une lumière charmante où se mêle l’ombre du matin, les grands rochers que nous avons côtoyés hier soir et vers lesquels nous allons ce matin en reconnaissance. Ils dessinent merveilleusement leurs arêtes en silhouette dans le bleu transparent du matin et ferment le tableau de ce côté d’une façon qui ne laisse rien à désirer aux yeux. Sainte Enimie est devant nous, moitié sur un rocher formant promontoire et autour duquel tourne le Tarn, comme à Embralets (c’est là qu’est notre auberge) et moitié sur la rive du Tarn, en amphithéâtre. On parlait hier en y entrant des bourgades espagnoles, c’était fort bien dit car Ste Enimie me fait très fort penser à Tolède. L’exiguïté de rues dans lesquelles nous pénétrons, l’enchevêtrement des maisons suspendues les unes aux autres et les restes des vieux remparts viennent appuyer la comparaison. En face et sur la rive opposée du Tarn, admirablement escarpée, est l’ermitage de Ste Enimie, tout en haut. Cette sainte est une princesse mérovingienne qui vint là-haut faire son salut.

Cependant de Larque piétine, fait son paquet et délibère s’il aura le temps de dessiner ou de graisser ses ampoules. Il n’arrive à rien. On fait un assez agréable repas de perdreau froid, puis on part à pied. Nous ne commençons pas encore ici cette navigation si désirée, il n’y a pas de barque libre, mais on nous en fait espérer au village de Pougnadoire (encore un nom qui sent l’Espagne). Nous sommes munis jusque là d’un vieux bonhomme nommé Monteil, en son temps commissionnaire à Paris, fort intelligent et qui porte mon sac avec celui de Chaulin. J’en suis fort satisfait car la nuit m’a laissé un certain malaise.

Et nous allons tous quatre, fort joyeux, suivant dans de petits chemins verts cette belle gorge qui s’encaisse de plus en plus, souriant au soleil et admirant que les hommes aient laissé dans leur virginité ces belles solitudes inconnues au touriste. Notre bien-être augmente encore, car une heure après Sainte Enimie notre vieux guide nous découvre une barque avec laquelle nous faisons prix jusqu’à la Malène (c’est horriblement cher). Ces barques sont des bachots ou proprement des toues, plates du fond. On les pousse avec la gaffe tantôt sur des cailloux qu’elles raclent péniblement, tantôt dans une eau profonde, ici calme et là rapide. Le touriste assis au fond fume ou cause et voit les rives passer devant lui avec une lenteur suffisante et des tableaux merveilleux.

Cette navigation sur le Tarn a été incomparable. C’est le plus bel instant de mon voyage de cette année et elle m’a fait voir des beautés dont je ne soupçonnais pas l’existence au centre de la France, et qui ne le cèdent à quoi que ce soit.

Le Tarn (pour placer ici quelques généralités) coule depuis Ispagnac jusqu’au Rosier où il s’élargit en recevant la Jonte dans une gorge unique en France et probablement en Europe par sa structure et sa beauté. Il est au fond d’un abîme souvent fort étroit creusé dans un plateau aride qu’on appelle, comme je l’ai dit, les Causses. Ses rives sont deux montagnes parfois à pic et montrant de grandes brèches de roc rouge parfois suspendant à leurs escarpements quelques champs ou quelques maisons, toujours rapprochées, menaçantes, hérissées au sommet de pointes splendides et de grands rochers rouges autour desquels planent et crient des vautours qui, quand ils se balancent au-dessus de la rivière, apparaissent aux bonnes gens de la barque comme des papillons. Quant à la rivière, c’est un torrent avec toutes ses bizarreries. Je viens de le dire, ici presque à sec, là profonde et claire comme un lac Suisse, ici dormant sur le sable et là bouillonnant entre des récifs, là encore rongeant le pied d’un rocher immense qui surplombe au-dessus de l’eau comme un cône renversé. Des martins-pêcheurs et un oiseau noir qui leur ressemble passent sur l’eau à tire d’aile, les saules et les aulnes se penchent sur le rivage, pendant que les pins s’accrochent au rocher – et les voyageurs parisiens épuisent tout leur vocabulaire admiratif en se noyant dans la pure satisfaction des voyages.

Nous rencontrons d’abord au cours de cette navigation charmante le petit village de St Chély du Tarn qui suspend au-dessus de la rivière de vieilles maisons de la Renaissance tout enveloppées de lierre. Plus tard, après une succession impossible à noter de rochers à pic, de montagnes splendides, de détours sauvages de la gorge, nous mettons pied à terre auprès du château de La Caze, que de Larque dessine du bateau. Il est en terrasse au bord du Tarn et dans un point si étroit de la gorge qu’à peine on y vient à cheval du pays d’aval et qu’on ne peut aller à Ste Enimie que par haut. C’est le plus complet que nous ayons vus, il est d’une extrême élégance et parfaitement conservé. Il appartient depuis longtemps à des gens riches amoureux de choses anciennes et nous y sommes fort poliment accueillis par son propriétaire actuel, Mr de Gissac. C’est un jeune homme de notre age, il y vit seul et va le faire réparer à l’intérieur. Il nous y montre une admirable cheminée faite avec les colonnes d’un lit en bois sculpté. Chaulin se pâmait d’aise.

La barque vient nous prendre au pied du château et la navigation recommence, pleine d’enchantements. Je ne puis décrire sa variété infinie et venant tout droit au but, je débarque à une heure au village de la Malène, au pied d’un fort joli pont. C’était ici la grosse affaire. Charles était depuis longtemps convenu avec un de ses amis, Mr Jules de Charpal, qu’il nous viendrait attendre ici avec des chevaux pour nous conduire à une propriété nommée le Cayla qu’il a sur le Causse. C’est sur cet espoir que nous avons entraîné Jourdan, mais ce brave de Larque est bien la meilleure personnification de la gaucherie. Il a rencontré son ami je ne sais où, lui a dit je ne sais quoi, lui a écrit de Florac au dernier moment, et bref il n’y a ici ni ami ni chevaux, c’est le plus clair de notre affaire.

Nous dînons pour voir venir et après de longs délibérés on décide qu’il faut continuer vers Rosier. Nous perdons ici Mr Louis Jourdan qui va remonter le Tarn pour rentrer à Ispagnac. C’est tout compte fait un aimable garçon que je suis bien aise de connaître. Nous faisons prix avec de nouveaux bateliers, ils demandent les yeux de la tête et nous n’arrivons à un prix vraisemblable qu’en bouclant nos sacs d’un air résolu.

Notre navigation jusqu’au village des Vignes dépasse tout ce que nous avons vu jusqu’ici. Comment peut-il y avoir en France de telles beautés demeurées inconnues ? Et comment décrire ? Le Tarn s’encaisse de plus en plus entre des montagnes toujours plus hautes, toujours plus escarpées, chaque détour de la rivière nous arrache des cris. Enfin notre admiration prend son comble au détroit de la Croze. Le Tarn coule resserré entre deux murailles à pic de rocher rouge dont la base est rongée par l’eau et dont le sommet se perd dans les nuages. Nos impressions dépassent tout ce qu’on peut dire, je n’ai jamais rien vu de pareil. Je n’y peux comparer que le cours du Doubs au-dessous des Bronets, mais combien le Tarn est supérieur.

Notre barque nous laisse au Pas des soucis, merveille d’un autre genre. En 1829 une montagne qui bordait le Tarn s’est écroulée et ses débris, blocs énormes, jonchent la vallée et le lit de la rivière. C’est comme le chaos de Gavarnie. Le Tarn barré par les blocs se resserre, saute, mugit et même dit-on s’engouffre à un point et se perd comme le Rhône. Nous n’avons pu vérifier ce point. C’est encore splendide.

Parfaitement enchantés de cette journée, la plus complète peut-être que me retracent mes souvenirs de voyage, nous faisons à pied la demie lieue qui sépare le Pas des Vignes et nous arrivons dans ce dernier village à la tombée de la nuit. C’est bien autre chose que Sainte Enimie, des maisons tombant en ruine, un pied de fumier dans les rues. On entre de côté à l’auberge car un mouton écorché barre à moitié la porte. Chaulin rêve punaises tout éveillé. Il n’en devait pas être ainsi, ce voyage ne pèche que par excès de bien-être. Ayant dîné à trois heures nous ne pouvions que faire un mince souper, le thé de Chaulin en fait la base et on trouve moyen dans une pièce qui servait de fruitier de nous bâtir d’excellents lits. Mal remis de ma nuit de fièvre je me mets dans le mien à sept heures et y goûte tout aussitôt un sommeil réparateur.

Milhau, le dimanche 9 octobre 1864
Chaulin et moi allons ce matin à la messe à St Prejet, sur l’autre rive du Tarn. Charles, qui a fait hier toutes sortes de protestations de nous suivre, est loin d’être prêt à l’heure et, chose curieuse, nous le trouvons exactement au même point au retour. D’où la chanson du paquet reçoit un dernier couplet
Pour l’église on sait qu’il professe
Le respect le plus étendu
Et n’eut jamais manqué la messe
Si la messe l’eut attendu
Mais la cloche de la chapelle
Toujours mal à propos sonnait
Durant qu’animé d’un saint zèle
De Larque faisait son paquet.

Et le déjeuner fait, nous nous embarquons pour la dernière fois, jusqu’au village du Rosier. Cette partie de la navigation est surtout amusante. C’est son caractère. Après le passage de la Croze nous étions un peu blasés et ne pouvions plus admirer que par comparaison. Je dirai donc seulement que la route est très belle et rappelle même en un point le célèbre détroit. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que les rapides se sont multipliés et sont devenus de véritables cascades. Les bateliers nous avaient prévenus. Il y a, disaient-ils, bien du mauvais pays. Ils se lancent résolument dans le courant, l’œil attentif, la gaffe en arrêt. Ils en frappent à propos un coup vigoureux sur le roc, la barque tourne, passe entre deux écueils qu’elle rase. Les flots bondissent des deux côtés, embarquent parfois et l’on se trouve en eau calme. On retourne la tête, on est à vingt pas déjà d’une cascade blanchissante qui parait perpendiculaire. C’est alors qu’on éprouve quelqu’étonnement, car dans le fort du trajet on n’est qu’amusé tant les bateliers sont adroits et paraissent surs d’eux-mêmes. Cela, une dizaine de fois. Néanmoins il n’y faudrait pas amener une dame nerveuse qui se jetterait de côté au bon moment.

Nous prenons terre au Rosier et finissons cette charmante façon d’aller. Il est onze heures et nous nous occupons, Chaulin et moi, de déjeuner et de trouver une voiture qui nous mène à Milhau, durant que de Larque dessine le charmant village de Peyreleau situé sur la rive de la Jonte. Puis nous nous faisons traîner jusqu’à Milhau. Le pays est changé, le Tarn a presque doublé de volume, nous sommes toujours dans les montagnes, mais ce sont des montagnes moins âpres, moins hautes, couvertes de vignes qui si l’on en croit notre cocher remplaceraient haut la main le Bordeaux et le Champagne en même temps. D’élégants villages les couronnent, notamment Mostuejols, plus loin les ruines d’un château mêlées à des rochers, plus loin des caves à fromage avant-garde de Roquefort, enfin Milhau, très grande ville manufacturière qui s’étend dans une vaste plaine entourée de hautes montagnes. Une très belle vue. Voyage charmant d’un bout à l’autre .

Nous arrivons vers trois heures à Milhau, tout plein de monde et où vont par groupe les petites ouvrières gantières, des grisettes charmantes avec leurs rubans du dimanche. On se sépare. De Larque va faire des visites aux amis qu’il a par ici, Chaulin et moi vaguons par la ville. Il y a les quais du Tarn, quelques bonnes églises et une petite place entourée de galeries en arcades qui à l’air d’arriver tout droit de Valladolid. A cinq heures nous allons au bain. De Larque qui savait pouvoir nous y retrouver y arrive fort empêché. Sans défense comme il est, il appartient au dernier qui a parlé et s’est positivement engagé auprès des gens qu’il a été voir à ne partir que demain. Notez que nous avons retenu nos places. On le hue, on l’aboie, on l’endoctrine, il ne sait plus de quel avis il est, va piteusement de mon cabinet à celui de Chaulin et enfin retourne se débrouiller comme il peut avec ses hôtes. Il est probable qu’il s’en tire assez mal car ceux-ci ne nous invitent point à souper, comme de Larque avait mis dans son compte. Après avoir erré au clair de lune et donné aux gamins le spectacle de ma cape rayée, nous allons à l’hôtel du Mouton couronné manger des perdreaux, c’est notre ordinaire. A neuf heures nous nous embarquons dans la diligence de Marjevols. L’hôte de de Larque l’y accompagne : c’est un petit vieux maussade qui nous fait mauvaise mine et nous adresse quelques mots amers sur les curiosités que nous omettons de voir ici. De Larque rit, jase des interjections et tache d’être agréable à tout le monde.

Combettes, le lundi 10 octobre 1864
Cette nuit peut compter parmi les plus mauvaises de ma carrière de voyageur. Nous n’avions pu obtenir que des places de coupé et j’ai eu l’intérieur à peu près tout le temps, des paquets sous la banquette d’en face, un voisin bavard, un nourrisson pour qui on fermait tout, c’était à devenir enragé. Tout prend fin, Dieu merci, et à quatre heures du matin, par la nuit noire, nous arrivons à Marvejols où nous allons dormir jusqu’au jour dans un hôtel.

Au réveil, j’ai une bien agréable satisfaction : je trouve le numéro du Moniteur qui contient la liste de l’Ecole Polytechnique. Mon frère est le 32ème, nous n’espérions pas si bien. Le voila à peu près sûr des emplois civils.

De Larque pendant ce temps fait bien du mauvais sang. Il a des cousins ici chez lesquels il voulait que nous allassions cette nuit sans barguigner. Il s’y est rendu ce matin, sermonné par nous. Il s’agit de se faire prêter leur voiture pour aller à Combettes, il est autorisé s’il ne peut faire autrement à accepter un déjeuner. Il revient avec une invitation à dîner et point de voiture, et suivant son usage s’efforce de nous vanter son plan. On l’agonit de sottises et il se sent venir mal à la tête. La journée est perdue. Quel homme !

Nous avons assez vite vu Marvejols. C’est un peu plus important que Florac, il y a des filatures, toutefois c’est encore un bien vilain trou. A onze heures et demie nous nous rendons chez Mr Talanssier, c’est le nom du cousin de de Larque. Il est filateur et possède autour de sa fabrique de grandes prairies dans lesquels il élève des chevaux et des bœufs. Il a un magnifique taureau de la race d’Aubrac dont il est tout particulièrement fier. La réception qu’on nous fait chez lui est excellente et nous pardonnons presque à de Larque. La famille de Mr Talanssier est fort nombreuses, tant en frères qu’en enfants. Ces derniers sont charmants. Qu’il n’y ait dans le nombre qu’un seul Odilon, c’est peu. Ce nom qui fait sourire à Paris est extrêmement répandu dans ce pays-ci. Nous faisons un dîner qui n’en finit pas et nous donnons des coups de pied à Charles pour qu’il presse un peu les choses, surs autrement de ne pas arriver de nuit à Combettes. On lève enfin siège à deux heures et ce qui vaut mieux Mr Talanssier fait atteler et nous mène à un train de poste jusqu’à un village nommé Saint Léger où l’on commence à monter.

Là, nous confions nos sacs à un porteur et allons à pied. Combettes est à trois heures. Nous allons par une gorge fort sauvage et fort belle, ensuite sur le plateau. Combettes est à mille mètres d’altitude. Ce plateau est d’un aspect triste et grand, des prairies et des pins, rien de plus, à gauche un grand rocher basaltique qu’on nomme le roc de Peyre, à droite les montagnes de la Margeride. Un vent froid, vif, qui irrite d’abord les poumons, l’air des hautes cimes. Combettes vu de loin a le plus grand aspect du monde. C’est un vieux château de granit, flanqué au quatre coins de tourelles, un manoir féodal. Un peu plus loin est un autre castel, celui-ci en ruines, le Crouzet, qui appartient encore au seigneur de Larque.

Nous entrons peu avant six heures dans son domaine. Mme de Larque nous accueille, toute pleine d’empressement, de bons désirs, de timidité, nous demandant si son fils ne nous a point trop gênés en route et nous remerciant de l’avoir toléré, toute décidée quoi que nous fassions à nous trouver charmants et à s’extasier de nos moindres gestes. C’est un type achevé, le bon de la chose est qu’on est ici tout de suite à son aise et qu’on y prend ses coudées franches. Après dîner on va dans la cuisine, vaste pièce comme à Falaise. Je fume majestueusement ma pipe sous le manteau de la cheminée et Chaulin note des chansons que lui disent les servantes du pays. Par malheur et pour nous faire honneur elles ne veulent dire que des complaintes françaises au lieu de vieilles chansons patoises qui nous iraient si bien. Après on remonte au salon et on met Mme de Larque sur le pied de se coucher de bonne heure.

Combettes, le mardi 11 octobre 1864
C’est une hospitalité à n’y pas tenir : ce matin du feu dans ma chambre, une jatte de lait et des rôties sur mon lit, des pantoufles qui attendent mon bon plaisir. Le soleil frappe à mes carreaux, je me lève et vais tout excité par l’air du matin gambader sur le pré durant que Mme de Larque, habituée aux torpeurs de son fils, me contemple ravie. Les prés du château descendent à une petite rivière, la Coulagne, où il y a des truites et des goujons. J’en reconnais les rives ce matin et après déjeuner nous y allons faire une grande pêche à la ligne. Il fait beau, l’eau est claire, on choisit les goujons au fond de l’eau, ils sont normes, j’en prends dix-sept, les verons sont innombrables et voraces, j’en prends cent deux. De Larque ne m’aide guères, il a mal à la tête, sa mère veut s’en mêler, casse une carafe à goujons et ne sait plus
que dire. Je suis enchanté de ma journée. Notre soirée est semblable à celle d’hier

Combettes, le mercredi 12 octobre 1864
Je veux ce matin recommencer la pêche mais le temps a fraîchi, il souffle un vent terrible, les goujons se tiennent coi. J’en prends deux et un veron et je rentre au château avec l’onglée. Après déjeuner Chaulin s’en va chasser avec un certain Jean, ou Lissandrou, familier de la maison, ancien domestique, fécond en discours, figaro favori de de Larque qui le cite à tous propos. De Larque ayant de plus en plus mal à la tête nous ne faisons pas grand-chose. Sa mère et moi le décidons à écrire à Gignoux qu’il ne rentrera pas dans son étude. On n’est pas plus niais que de se faire obstinément clerc d’avoué avec une grande fortune, une mauvaise santé et une grande situation dans son pays, mais il est têtu en diable. Sa mère m’écoute comme un oracle et je m’efforce de lui parler sagement. Son fils et elle se traitent réciproquement comme des enfants et le sont tout deux. Du reste sa mère ne pense qu’à sa santé dont elle s’exagère les désordres, et à ce propos fait et lui fait faire mille et une sottises. Dans l’après-midi nous faisons une petite promenade, emmitouflés quasi comme en hiver, nous allons à son vieux château du Crouzet dont sa mère fait enlever les pierres pour bâtir. Je la en querelle bien fort. Nous faisons visite à un paysan qui demeure près de là et à Mr Brun, notaire du canton. Nous sommes reçus partout comme le Messie, ce de Larque populaire malgré lui n’a qu’à se montrer pour réussir. Son bavardage à vide lui sert à merveille. Nous avons à dîner le vicaire et le curé de Riben, village voisin –le curé n’est pas mal. On cause du pays. Il est si pauvre pour le blé qu’on ne fait que doubler la semence. Beaucoup de propriétaires se résignent à mettre leurs terres en pins : il n’y a pour cela qu’à laisser le sol en jachère, le pin pousse tout seul. De fil en aiguille il se monte pour demain une course à cheval dans les montagnes d’Aubrac, ce qui me va le mieux du monde.

Combettes, le jeudi 13 octobre 1864
Nous devions partir à sept heures, mais les préparatifs de Charles sont toujours lents, « son paquet, son paquet », et nous ne sommes en selle lui et moi qu’à huit heures. Chaulin reste pour chasser. Nous partons poussés par une bise passablement aigre. Nous nous dirigeons vers le roc de Peyre que nous doublons, ce sont des champs et des bois de pins, des montées et des descentes, beaucoup de pas et un peu de trot. Il s’en faut de tout que je sois cavalier mais je vais toujours, comme en Corse. Au bout de deux heures nous passons à la Baume, vieux château du genre de Combettes mais établi dans des plus grandes proportions. Nous continuons et arrivons dans le pays d’Aubrac, c’est de grands pâturages sans arbres ni sans maisons. Le temps est assez mal pris pour les voir, il n’y a plus de verdure ni ces grands troupeaux du pays. Nous passons au pied de Marchastel, village bâti au pied d’une pointe de roc basaltique et arrivons à deux heures seulement à Nasbinals, chef-lieu de canton. Aubrac est plus loin dans le Cantal , mais nous ne pouvons pousser jusque là. Nasbinals, Marchastel, ces noms ont une tournure celtique qui fait plaisir, du reste les souvenirs druidiques ne manquent pas dans le pays. Il y a à Combettes une pierre nommée pierre de l’Alta (altare) qui servait évidemment aux sacrifices humains. De Larque a oublié de me la faire voir.
A Nabisnals il y a une fort belle église romane et une auberge où se reposent nos bêtes fatiguées et où un dîner fort confortable nous est servi par une femme portant suivant la coutume du pays un chapeau noué sous le cou, de la forme exacte de nos chapeaux de dames, si bien qu’on croit qu’elle n’a plus que son châle à mettre pour sortir et que cela gêne. Mais le pauvre de Larque prend ici la plus effroyable des névralgies. Il n’y voit plus clair. Il montre du courage cependant et exige que nous continuions notre course en voyant les choses promises. Un paysan nous y mène en tenant nos chevaux en main. Ce sont les lacs des Saillens et de Saint Andéol, très médiocrement curieux, petits et sans entourages. C’est là que le père Gay vint chercher des isoetes, je n’en vois pas trace. Entre les deux la cascade, lou salt, qui vaut mieux. Le torrent des Saillens se précipite dans une brèche circulaire de basalte noire et tombe derrière un rocher qui forme une grotte toute noire, toute mystérieuse. L’effet est assez beau. Ce pays sans arbre, balayé par le vent, tout brun de la couleur de l’herbe séchée, a un aspect désolé et sauvage qui donne idée des steppes.

La nuit arrive à grands pas. Nous nous guidons sur la pointe de Marchastel et sommes assez heureux pour sortir des pâturages et arriver à la route avant l’obscurité complète. Une fois là, nous chevauchons dans la nuit et la vieille jument que je monte se jette avec un instinct admirable dans la traverse de la Baume que nous ne pouvions trouver. Nous arrivons à huit heures du soir à ce château, nous entrons nous reposer et nous chauffer une demie heure chez le fermier. Il nous offre à coucher mais comme Chaulin part demain nous remontons à cheval. Il y a trois heures jusqu’à Combettes et non de plus gaies, nos chevaux sont harassés, mal habitué au cheval je me sens désarticulé et il fait un froid, il souffle un vent !! De grands nuages gris courent la poste devant la lune, parfois elle se dégage et nous enveloppe d’un pâle rayon. Alors nous avons bien plus froid de nous voir grelotter. A 11h ½ nous voyons les tourelles de Combette. Rosette la vieille gouvernante, réveillée au bruit, accourt en un moment, ranime le feu de la cuisine et nous dresse sur le manteau de la cheminée une vieille table établie en strapontin contre le mur, où dînaient au temps passé les maîtres de Combettes. Nous soupons de provisions que ce matin Mme de Larque avait mis à l’arçon de ma selle : c’est un repas exquis. Je l’appuie d’une pipe et vais me coucher. J’ai quelque peine à me lever et à monter. Je ne suis pas écorché mais moulu, je pense que nous avons fait au moins douze lieues.

Combettes, le vendredi 14 octobre 1864
Chaulin part ce matin pour Paris. Il était convenu qu’il devait y être le 15 pour passer le reste de ses vacances à Hericy. Je lui donne à emporter mes plantes, mince paquet, et lui fais mes adieux de mon lit où me retient la fatigue. Je me lève à dix heures avec la plus belle courbature qui fut jamais. De Larque a la suite de sa névralgie et il est arrêté qu’il ne me suivra pas dans l’Ardèche. J’aime presqu’autant cela. Mme de Larque expédie des courriers à ses gens de Larque pour que j’y sois bien reçu. Je reçois deux lettres de mon père à la fois, l’une furieuse pour une faute qu’il a cru voir, l’autre excellente après vérification : dans toutes deux perce la fatigue et il m’annonce comme dans les lettres reçues à Saillans et à Florac, l’intention de vendre. Il faut que je boive ce calice.

Nous allons avec de Larque à Javols voir un médecin que nous ne trouvons pas. Le voyage se fait dans une toute petite voiture en osier qui est merveilleuse pour courir les chemins de montagne. Il fait le froid d’hier et dans mon châle, avec les couvertures dont m’a entouré Mme de Larque, c’est moi qui a l’air du malade. Cette expédition finie, je ne bouge plus du coin du feu. Mme de Larque avec l’embarras et la naïveté que je lui connais me parle longuement de la santé de son fils et finit par me proposer de voyager avec lui à ses frais jusqu’au bout du monde. Ainsi finit la journée.

Bagnols sur Lot, le samedi 15 octobre 1864
C’est à aujourd’hui qu’est fixé mon départ. De Larque me reconduit jusqu’à Mende. Nous déjeunons à neuf heures et montons dans la carriole d’osier. Mes adieux à sa mère, pleins de reconnaissance de ma part, ont de la sienne une effusion qui n’en finit plus. Le froid persiste et je m’emmaillote comme hier. Il y a 28 kil jusqu’à Mende, la route traverse St Amans, passe au pied de Rieutort, très joli village. Nous approchons de la Margeride sur laquelle il y a de l’orage et il nous est venu un moment de ventoiles de neige. Après nous passons un plateau qu’on nomme le camp de la Roche et à partir de ce moment nous descendons par des vallées abritées de ce terrible vent. Mende, auquel nous arrivons à une heure, a assez bon air avec sa cathédrale aux grandes flèches et les hautes montagnes arides qui l’entourent. Nous descendons dans l’ancienne maison des de Larque. Je vais à la poste où je trouve une lettre du bon Tardieu, je vois la cathédrale, seul monument de la ville, d’un beau gothique fort simple, d’une masse imposante, et qui me rappelle de loin la cathédrale de Burgos. De Larque a un oncle de passage ici, Mr Alexandre de Larque, conseiller à la cour de Nîmes. Nous l’allons voir chez un ami où il loge. C’est un gros vieillard décoré qui morigène son neveu comme un enfant ainsi que tous ceux qui le connaissent. Il va ce soir à Bagnols ainsi que moi et décide Charles à nous y suivre. Il parait que nous avons fait un beau coup à la Malène, l’ami attendu y est arrivé une demie heure après notre départ. De Larque tout confondu me mène faire une visite d’excuses dans la famille de Charpal. On le reçoit si mal qu’il ne sait plus ce qu’il dit, cause comme un idiot et s’en va désolé. Mr de Charpal qui doit lui céder sa place au conseil général pour le canton de St Amans, dont est Combettes, est pour lui un rouage important. Il traîne encore dans une autre maison, à mon corps défendant, mon costume défraîchi. Je vois partout qu’il n’a fait jusqu’ici que des gaucheries et que les amis de son père commencent à trouver qu’il tarde bien à se rendre Lozérien. Son oncle le secoue à ce sujet et moi je le sermonne tout le reste du jour. Je voudrais qu’il frappât un grand coup en passant cet hiver à Mende.

Le panier à salade nous conduit à Bagnols qui n’est qu’à cinq lieues. On suit le cours du Lot qui est assez joli. Nous arrivons au clair de la lune. Tout est joli à cette lumière là. L’hôtel où nous descendons et où Mr Alexandre de Larque nous rejoint bientôt est tenu par cinq frères et sœurs, clients et amis dévoués des de Larque. Mr Alexandre les tutoie tous. Les idées que j’émets sur la Lozère et sur la conduite que devrait conduire Charles vont à son oncle qui devient charmant pour moi.

Bagnols, le dimanche 16 octobre 1864
Hier soir à la table où nous dînons avec nos hôtes on avait fort causé truites. De sorte que ce matin en attendant la messe je prends la ligne de Mr Lacombe et reçois de lui des instructions. Il fait un temps d’une splendeur merveilleuse, un ciel italien. Je vais dans les prés au bord de la rivière, jetant ma ligne sans grand espoir quand, dans un tournant, ma ligne se tend et je ramène une petite truite. Dire ma joie, je n’y essaye pas, c’est une date dans ma carrière de pêcheur, et je suis avec ardeur le cours de l’eau, manquant une autre truite et disant à peine adieu à de Larque qui s’en va. A dix heures je reviens pour la messe qui est fort longue. Après, Mr Alexandre se fait attendre pour le dîner jusqu’à une heure, de sorte qu’il n’est plus guères temps ni de monter au Mont Lozère ni de continuer ma route. La pêche l’emporte et j’y retourne avec l’aîné des Lacombe, mais ni lui ni moi ne prenons de truites. Je me venge sur trente infortunés verons. Je soupe et passe la soirée avec Mr de Larque qui se montre charmant à mon égard et me fait mille invitations pour l’an prochain. La voiture de Villefort passe complète : il faut que j’aille à pied.

Les Vans, le lundi 17 octobre 1864
Une bonne étape. A 7 h ½ je mets le sac au dos et emboîte un pas de Champagne. Le kilomètre en dix minutes et j’en fais dix-huit ainsi sans poser. Le temps est charmant au départ et la vallée du Lot que je suis est fort agréable. A quatre kilomètres de Bagnols la route passe en tunnel sous une montagne que domine une très belle ruine, d’un grand effet par sa situation sur l’arête, le château du Tournel. Je passe au Bleymard où le Lot n’est plus qu’un ruisseau et d’un pas alerte je traverse là champ du Bleymard, plateau ou col fort peu élevé car je retrouve de l’autre côté la vallée de l’Altier qui va à la Méditerranée par le Chassezac, l’Ardèche et le Rhône. Cette vallée là est tout à fait charmante et les Cévennes sur ce point ne ressemblent point aux montagnes d’Alais. A 10h ½ je m’arrête pour déjeuner, ayant comme j’ai dit fait mes quatre heures et demie en trois heures. C’est un déjeuner de table d’hôte à trente sous par tête avec des rouliers et c’est excellent. Mon couteau de Montrond a un succès, on se le passe. Je repars à midi mais le reste de la route s’exécute moins brillamment. Je continue à suivre la vallée. Je vois encore un beau château, le Cham, bâti au milieu de la gorge et dressant d’élégantes tourelles. Je passe au village d’Altier. Je traverse le torrent sur un fort beau pont en viaduc et arrive à 4h ½ au village de Villefort très fatigué. J’ai fait 39 kilomètres. Je retiens ma place dans le courrier des Vans. Il ne part qu’à six heures et je tue un peu le temps jusque là. Une fois en voiture, je me livre à un sommeil profond. J’arrive à 10 h, demande l’hôtel Gandiol et me couche après un repas sommaire.

Larque, le mardi 18 octobre 1864
Le temps qui s’était gâté dans la journée est ce matin tout à fait menaçant ; pour cette raison et aussi pour des ampoules, je reste au lit. Je déjeune à 9h et laissant mon sac que je reprendrai pour aller à Aubenas, je prends pour aller à Larque le chemin le plus long. Je me dirige vers Chambonnas, joli village situé tout près dominé par un château d’un grand air. Le Chassezac m’en sépare : je suis cette rivière que de Larque m’avait trop vanté et qui, ici au moins, n’a rien que d’ordinaire. Arrivé au pont de Chassagne je reprends la grande route qui mène à Larque, mais la pluie qui menaçait se décide à éclater. Moitié abri, moitié couverture, je m’en tire de mon mieux et vais à Larque en une petite heure, marche d’éclopé. Larque ne vaut pas Combettes, c’est une bastide assez décrépite dans une plaine du midi comme on en voit beaucoup. Les montagnes qui enceignent la plaine sont assez bien et le village dont dépend Larque, Bannes, est dans une très belle situation. A mon nom tout s’empresse, les domestiques mari et femme qui gardent la maison me l’ouvrent toute entière et me font grand feu. Il pleut tout le jour et je vis étendu sur le sofa de de Larque, lisant les voyages de Victor Jacquemont que j’ai trouvé dans sa bibliothèque et me figurant à loisir que je reçois l’hospitalité de quelque rajah. On me fait bien souper et je passe une soirée délicieuse au coin du feu durant que la pluie frappe les carreaux. Il n’y manque que mes pantoufles, demeurées dans mon sac, mais je l’envoie chercher aux Vans, commençant à craindre pour la course d’Aubenas.

Larque, le mercredi 19 octobre 1864
Ce matin il pleut encore. Le régisseur de Larque vient se mettre à mes ordres, c’est un Mr Fabre, maire d’un village voisin qu’on nomme Berrias, tout de noir vêtu et avec cela si humble, si obséquieux qu’il me gêne. Sur le désir que je lui témoigne de voir le bois de Paillolive, curiosité du pays , il s’offre à m’y guider et nous partons pendant une embellie, suivi d’un domestique qui porte les parapluies. Ce bois est très curieux en effet, Fontainebleau peut en donner une idée en supposant Apremont grandi et s’étendant sur trois lieues de pays. En outre les rochers, de forme à peu près semblable, se dressent tous en hauteur et montent au niveau des arbres. Dans un grand nombre de points ils sont disposés en cercle et laissent entre eux une clairière ronde. On dirait une assemblée de géants pétrifiés. D’un peu loin, en raison du peu d’espace que laissent les rochers entre eux, on ne voit plus de forêt, ce n’est qu’une montagne rocheuse avec quelques broussailles : les broussailles, c’est la tête des chênes émergeant des rochers. Le Chassezac traverse cette forêt et autant que j’en peux juger de loin, s’est creusé un bien beau lit au milieu des rochers. Mais je ne puis aller jusque là, le court répit que nous a accordé la pluie expire et nous essuyons quelques ondées avant d’arriver à Larque. Nous traversons une plaine rocailleuse dans laquelle Mr Fabre me montre un dolmen, mais habité. Il sert de refuge à un vagabond, solitaire volontaire comme l’homme des Clapiers. Durant cette course et malgré l’époque avancée j’ai vu quelques bonnes plantes du midi. Mon voyage à ce point de vue a été bien pauvre.

Il pleut le reste du jour. Mr Fabre dîne avec moi à trois heures et a la discrétion de me laisser seul le reste du temps. Je renonce absolument à Aubenas, je verrai seulement le Pont d’Arc, l’Ardèche sera à voir. Je ne regrette qu’à demi ce retard, un volume de Beudant, trouvé dans la bibliothèque m’a prouvé que quelques études de géologie me seraient nécessaires pour faire ce voyage avec intérêt.

Le digne Mr Fabre s’y prend si bien que je manque la voiture qui passe à 5h ½ pour Barjac et devait me conduire du côté du Pont d’Arc. Je maugrée un peu en dedans, et cependant seul et maître de toute la maison je goûte durant que la pluie tombe une seconde soirée charmante de solitude, de pipe, de lecture, de pantoufle et de coin du feu.

Pont Saint Esprit, le jeudi 20 octobre 1864
Il tombe ce matin une pluie si énorme, si continue qu’il n’y a pas à songer à partir pour Le Pont d’Arc. Il faut sortir d’ici. J’irai bien à Saillans – mon père m’a donné jusqu’au 26 – mais le voyage est fini dès qu’on pense à la maison, la réalité reparaît. Or ce matin ma pensée va vers la réalité. Je me dis qu’il est temps de m’assurer de l’état de mon père, que mon avenir en dépend et que c’est faire acte d’enfant que de ne pas aller droit à la certitude et au parti à prendre. Et sautant au bas de mon lit, j’organise sans plus tarder mon départ pour Paris où je ne devais être que mardi matin. Ces braves gens me font encore souper et à midi, pluie tenante, je vais prendre la voiture qui va aux Vans. Larque est entre deux torrents et quand il a plu on s’en va à gué. Les Vans, je l’ai omis, sont une petite ville des plus importantes. J’y passe mon temps à écrire deux lettres à de Larque et à Léon Eymieu, et à 2h ½ je reprends la diligence de St Ambroix dans le Gard. J’y suis à six heures. C’est une station du chemin de fer de Bessege à Alais, mais le chemin de fer fait les quatre côtés d’un quadrilatère et je coupe le quatrième avec une diligence. Je vais après un repas rapide à Pont Saint Esprit, toujours dormant. J’y arrive par la pluie battante : elle m’ôterais mes regrets si j’en avais, mais toutes mes pensées sont à Paris. Les horloges sonnent minuit dans la ville. Je ne puis m’empêcher de penser que le dernier jour sonne de ma liberté, presque de ma jeunesse.

Neuilly, le vendredi 21 septembre 1864
Un omnibus me fait passer le Rhône, fort gonflé déjà par la pluie et me mène à la station de La Croisière . Je prends à 2 h l’express pour Paris – c’est 80 f. – et avec cela mon voyage me coûte en tout quatre cents francs, bon marché admirable. Je dors gentiment jusqu’au matin et passe agréablement la journée avec des officiers et une vieille dame fort accommodante. On arrive à six heures à Paris. Je descends du wagon avec mélancolie, me voilà en plein dans la réalité. Je prends un remise jusqu’à la barrière et arrive tout poudreux à Neuilly. J’y suis reçu avec la tendresse habituelle : mon père me paraît pas mal, mais j’avais voulu commencer par Neuilly pour causer d’abord avec Mme Mouillefarine. J’avais eu peur lors de mon départ que mon père en parlant d’une vente immédiate ne voulut me faire parler. Il paraît que sa résolution est prise, qu’il veut vendre et a écouté des pourparlers. Ma résolution est donc prise : je suis avoué de première instance. L’angoisse du sacrifice est passée et je vais résolument vers mon nouveau destin.

Neuilly, le samedi 22 septembre 1864
Je vais ce matin avant mon père dans notre nouveau domicile, 7 rue Ventadour : nous sommes bien. L’étude divisée en deux pièces est un peu obscure, mais le cabinet est le plus beau de la rue, c’est au premier, et par dessus tout la rue est parfaitement calme ; c’est énorme pour qui sort de la rue du Sentier. J’y trouve notre personnel au complet. Et tout d’abord jeté dans le mouvement, je vais à un rendez-vous à 9 h, j’ai deux référés qui me retiennent tout le jour au Palais et à cinq heures je cours arrêter une vente. Que de sensations au travers de cette hâte. J’aborde nettement avec mon père la grande question au premier mot qu’il me dit de sa fatigue et au besoin qu’il a de se retirer. J’avais beaucoup redouté ce moment là, je l’avais en voyage tourné de cent façons différentes et je l’ai fait bien entendu tout autrement que je ne l’avais préparé. J’avais craint mon père – un transport de joie de sa part, ou un attendrissement m’auraient quasi-irrité – il a été très bien, il l’est toujours dans les grandes circonstances ; il avait je pense préparé aussi sa mise en scène. Il a fait l’hésitant et m’a soumis une série d’objections auxquelles il n’attachait pas, je crois, grande importance, car je n’en ai plus entendu parler. Je me suis bien efforcé de lui faire comprendre qu’il n’y avait de ma part aucun entraînement, que mes goûts étaient les mêmes et que je croyais devoir aux circonstances de ne pas les suivre – il faut être dans le vrai – et d’ailleurs la position est bonne pour les discussions de détail que j’ai absolument ajournées. Je n’ai pas le stage et ne sais par conséquent quand je pourrai traiter.

Mais de quoi parlé-je et quel chagrin m’entraîne loin de ces raisonnements ? Mon pauvre Ripault est mort, je l’apprends au Palais par hasard de gens mal informés, et retenu par un référé je suis deux heures avant de savoir si c’est le père ou le fils que la mort a frappé. C’est mon pauvre camarade. Il a succombé au commencement de la semaine à une rupture d’anévrisme. On dit qu’on ne meure pas de chagrin : quand je fus lui dire adieu avant de partir, il chercha par tous les moyens à prolonger ma visite. Je voulais l’emmener en Lozère, j’ai cent fois parlé de lui dans les vieux châteaux et je promettais à de Larque de le lui envoyer l’an prochain. Sa figure revient à presque toutes mes heures folles. Ce deuil obscurcit mes souvenirs de jeunesse. Mes frères allaient au spectacle, je les laisse et reviens navré à Neuilly

Neuilly, le dimanche 23 octobre 1864
Je vais à la conférence St Médard. Après la messe et le déjeuner je vais voir le bon Tardieu puis ma tante Adèle. Je reviens de bonheur à Neuilly et pour la première fois j’y fait de la procédure, une demande pour le bourreau de Paris.

Paris, le lundi 24 octobre 1864
Je passe ma journée à l’étude. Mon père est en pleine joie, il me voit installé comme successeur et Georges met pour la première fois son uniforme de l’Ecole Polytechnique. Et puis Dupont vient, le notaire d’Arcueil, à qui mon père fait part du parti que j’ai pris. C’est le client délicat à conserver. Il avait proposé à mon père son co-religionnaire Weill, mon camarade de collège. Dupont se monte charmant et dit à mon père que s’il avait désiré lui faire succéder Weill, c’est parce que c’était le seul moyen de lui faire avoir sa clientèle d’ailleurs acquise à l’étude. Et mon père mène ses trois fils amplement dîner chez Foyot et entendre Le Marquis de Villemer à l’Odéon. La partie est charmante mais la pièce de Mme Sand, mal taillée dans le roman, m’a fait dormir. Brindeau est assez bon, il y a une duègne excellente.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant à l’Odéon Le marquis de Villemer de George Sand. Brindeau joue le duc d’Aleria]

Neuilly, le mardi 25 octobre 1864
Le cabinet de mon père où j’ai à présent mes entrées est inondé de larmes et il s’y joue des drames plus intéressants que le marquis de Villemer. Mme Chantepie a le premier rôle : elle a tant fait de dettes que les huissiers sont toujours chez elle. Mon père me présente à quelques clients de choix et à l’ami Delton comme successeur et se voit fort bien accueilli. Il est très content, je suis satisfait de mon début, mais que d’efforts à faire ! Ma tante Elisa est arrivée hier d’Evry.

Paris, le mercredi 26 octobre 1864
Journée d’étude. Mme Chantepie y vient fréquemment, sa tante Melle Turquois parait me prendre bien : c’est une clientèle qui a son importance. Je vais m’inviter à dîner chez ma tante Elisa et le soir j’ai les Champagnes à fumer chez moi : c’est un des nombreux plaisirs auxquels il faudra renoncer quand j’aurai transporté mes pénates rue Ventadour. Cela va très bien. J’avais invité Gaudefroy pour brusquer une vieille bouderie, il y avait outre lui Damiens, peronin et les deux Tardieu.

Neuilly, le jeudi 27 octobre 1864
Etude. Je m’y comporte allégrement. J’ai reçu du bon Dieu un heureux caractère, prenant vite parti, facile à consoler. L’angoisse de la résolution a été extrême, elle est passée, mon esprit est absolument habitué à ses nouvelles idées. Quant à mon père, il me presse, me presse. J’aurais encore d’après le règlement dix-huit mois de stage à fournir. Je compte sur mes bons rapport avec Boucher, qui est syndic, pour abréger cela. Mon père est impatient d’être fixé, il voudrait que je prenne sa place au 1er janvier et ne me parle d’autre chose. Je vais au Palais et chez Mr Bonnet. Paul est à Paris, que je n’ai pas trouvé. Le voyage à Neuilly le soir devient pénible. Nous y avons un terrible chien que j’ai baptisé Machamort, avec qui je suis du dernier mal, il m’a mis en pièces un parapluie. Georges est entré hier à l’Ecole.

Neuilly, le vendredi 28 octobre 1864
Etude. Le soir Neuilly, journaux, herbier.

La Rochette , le samedi 29 octobre 1864
Etude. Je dîne à Paris et vais le soir par l’express à La Rochette. Georges vient me prendre à la gare de Melun et nous allons par la nuit noire vers sa digne maison où je trouve la bienveillance habituelle et tout d’abord la gaîté. Je m’entends à merveille avec Walker : nos destins sont assez semblables. Tous deux calmes, de caractère simple, peu avides d’argent, nous nous trouvons jeter par les circonstances dans une carrière haletante et tous deux nous efforçons d’y porter de la sérénité d’esprit et faisons, pour quand nous aurons vendu, des plans de voyage. Grand massacre de raisin dès ce soir

La Rochette, le dimanche 30 Octobre 1864
On se lève fort tard pour la messe et après déjeuner je pars pour Hericy avec Walker et un jeune homme qui habite La Rochette ; nous allons par Bois le Roi et la forêt toute brune. Mes compagnons restent à Samois, je passe l’eau et suis reçu à bras ouverts par Mr Boucher. Il me félicite chaudement de ma résolution et tout d’abord déclare qu’il aplanira toutes les difficultés de stage : me voilà débarrassé d’un fort grand poids et tout entier à Héricy, où je reste une heure, prenant la part à la gaîté du lieu. La curiosité actuelle est un disque tournant rouge et noir par côtés qu’ils ont mis à l’extrémité de l’allée qui mène aux water-closets et qui indique si la voie est libre. Je reviens à Samois où André nous avait rejoints à cheval. Nous prenons la route de La Rochette où nous arrivons à la nuit close. De Larue y est venu, soirée de pipe, de raisin et de bonne causerie.

Neuilly, le lundi 31 octobre 1864
Je quitte La Rochette à cinq heures et demie et rentre à l’étude. Ce n’est plus le temps d’enjamber des congés et les lettres de rentrée aux avocats m’occupent tout le jour. Mais que la nature humaine est multiple. Mon père m’avait parlé toute la semaine dernière de l’empressement qu’il avait à quitter, il m’avait fait toute ma conversation avec Boucher ; aujourd’hui où je lui annonce le plein succès que j’ai obtenu, nulle joie et il me dit, presque avec un soupir, que c’est bien et que nous traiterons quand je voudrai. Il ne me convient pas de paraître pressé. Je vais à Neuilly le soir avec les plantes de Bex que j’avais fait venir en septembre. Dieu sait quand elles rentreront dans l’herbier. Je puis ce soir m’en occuper un peu.

Paris, le mardi 1er novembre 1864. La Toussaint.
Rhume. Je m’occupe de mes plantes le matin, je vais à la messe et quitte Neuilly après déjeuner. Je vais voir Paul Bonnet qui est à Paris, fais mes visites de pauvres, encore une occupation pour laquelle le temps va me manquer. Je dîne le soir chez Mme Chaulin avec mon syndic. Il est plus aimable que jamais, c’est mon parrain, il prend tout sur lui. Le repas est fort gai, Boucher fait si bien qu’il s’y grise un peu et nous faisons une partie de Whist qui est à se rouler .

Paris, le mercredi 2 novembre 1864
Etude. On n’y vient guères. L’année dernière nous avions absolument fermé. Cette année je fais du zèle. Mr Norbert Estibal, un client qui parait prendre goût à ma personne, m’envoie chercher pour aller à un délibéré devant arbitre pour une affaire commerciale qu’il m’apprend dans le fiacre. Coulon et moi dînons ensemble et passons une bonne soirée de causerie en tête à tête. Notre amitié croit chaque jour. Je l’ai fait bondir quand je lui ai dit que j’allais traiter: aujourd’hui qu’il voit la chose décidée il s’évertue à en découvrir les bons côtés et me les met longuement en lumière. Il a de son côté rapporté de Londres d’étranges amours qu’il me confie. Mais il m’apprend un détail lamentable : Ripault s’est pendu. C’est pour moi incompréhensible. Je l’avais laissé revenant à l’existence, faisant des plans d’avenir, se réjouissant du rendement de sa profession, etc. Son ami Lorois qui avait passé la soirée avec lui l’avait trouvé fort gai. Il rentre, se couche, à cinq heure du matin enfonce un clou dans la muraille et se tue .

Neuilly, le jeudi 3 9e 1864
Etude. Prieur a une attaque, un étourdissement, il tombe à terre, on l’emporte, il ne reprendra connaissance que deux heures plus tard. Mon père, toujours impressionnable et plus encore depuis sa maladie, en prend une irritation nerveuse extrême. Il se tourne sur moi, je ne sais à quel propos. « Jamais tu ne te tireras de mon étude ! » et autres choses encourageantes dites avec un ton frémissant qui m’a toujours énervé. . Je m’émeus à mon tour et m’échauffant, je lui parle fort et longtemps et lui tiens tête comme jamais. Le Dr Blain des Cormiers arrive fort bien, c’est un de ceux qui l’ont encouragé à vendre, et il le moralise. Ne voulait-il pas revenir de Neuilly travailler ce soir ? C’était le jour de sortie du Grelot. Procédure le soir .

Paris, le vendredi 4 novembre 2014
Etude. Rhume assez fort. Renault vient m’y voir. Le sujet de toutes nos conversations de rentrée est la mort du pauvre Ripault. Il y règne un mystère inexpliqué. Ce que me dit Renault m’éclaire en quelque mesure. Prudhomme rencontre Ripault la veille de sa mort. Ils se connaissaient fort légèrement. Ripault court après lui, lui dit qu’il a la v…, des taches noires sur le ventre (sic) et qu’il s’en va trouver Langlebert. C’est folie pure. Mon père, beaucoup mieux d’esprit depuis hier, s’en va à Neuilly. Je dîne à Paris et travaille le soir assez tard à l’étude. Prieur parait tout à fait remis.

Paris, le samedi 5 novembre 1864
Je vais au Palais et reste jusqu’à cinq heures en référé, ce qui ne fait aucun bien à la bronchite. C’est pour moi aujourd’hui la vraie rentrée. Il y a beaucoup de monde, de figures amies. Ma résolution est aujourd’hui connue de tout le monde et j’ai le plaisir de n’y rencontrer qu’approbation. Je sais bien que les majorités… enfin, tâchons d’avoir raison une fois avec elles. Il est entendu que je prends « le parti le plus sage ». Je le sais bien, je me le suis déjà dit mais quand on me le dit trop on me fait enrager. Je vais le soir à notre dîner mensuel chez Grossetete, il y avait Coulon, Brunet, Petit, Lapena et moi. De Lesseps et Fontanes sont venus le soir. Il y avait aussi Leprevost que j’oubliais et dont la poitrine ne parait pas fameuse. Coulon et Brunet ont failli se prendre aux cheveux. Ce dernier, dont les façons intolérables m’ont souvent irrité, a eu de l’esprit cette fois. Il a esquivé assez gentiment la querelle, Coulon et lui se sont embrassés et on a fini par bien rire. Néanmoins cette fondation n’a pas longtemps à durer.

Neuilly, le dimanche 6 novembre 1864
Je dors jusqu’à midi dans l’intérêt de mon rhume et après la messe je vais à Neuilly pour la dernière fois. Je passe ma journée à travailler d’abord et ensuite à finir quelques travaux d’herbier puis j’enferme tout pour l’hiver et peut-être pour plus longtemps. Retournerai-je à Neuilly ? Me voilà un candidat matrimonial possible. Que va-t-il se passer cet hiver ? Mon ami Gomont se marie et doit être bien content, Joseph Raynal se marie aussi : ma génération s’ébranle.

Paris, le lundi 7 novembre 1864
Mon rhume me donne aujourd’hui un notable enrouement. Il fait un froid terrible, les bassins gèlent, déjà cet absurde hiver. Je sors peu et bois de la tisane. Mon père et moi dînons ensemble rue Ventadour.

Paris, le mardi 8 novembre 1864
Suite de l’enrouement. Je ne vais pas au Palais et je bois de la tisane. Je travaille à l’étude. Le soir je vais, avec ma voix de rogomme, dîner chez ma tante Emilie. Marie est à la fin de sa grossesse, elle est défigurée. Je n’ai jamais rien vu de si laid, tous ses traits sont grossis et rougis. Je reviens travailler.

Paris, le mercredi 9 9e 1864
Toujours de l’enrouement, cela est ennuyeux. J’aurais grand besoin de parler, d’aller, de venir et il faut que je garde l’étude. Mme Mouillefarine arrive aujourd’hui de Neuilly et s’installe comme elle peut, bien à l’étroit, au-dessus de nous dans l’appartement du second. Elle y est fort mal. Il est entendu que ce n’est qu’un pied-à-terre et peut être prendra-t-on la résolution de passer l’hiver à Neuilly. Mon mariage serait une raison déterminante. Il est entendu qu’on me laisserait cet appartement du second qui serait pour un jeune ménage d’avoué une installation charmante. Or il paraît que je vais me marier, au moins les quelques clients auxquels j’ai déjà été présenté me demandent si la chose est faite ou la prédisent comme prochaine. Cela ne me rendra pas moins difficile, mais me donnera plus de facilité pour choisir. Si la rue de Varennes, cependant, voulait se mettre sur les rangs, je crois que le choix serait vite fait. Que je suis bête ! Cette idée reste accrochée aux replis du cœur. Je n’ai pas vu Mlle Tetu depuis deux ans, ma connaissance s’est bornée à trois ou quatre bals et depuis l’incident de mars dernier , j’y pense toujours : je l’ai fait, quand il a fallu me résoudre à l’étude, entrer en ligne de consolation. Cela est de la folie pure, et je voudrais quasi apprendre qu’elle est mariée, nouvelle qui m’arrivera un beau jour et me fera devenir tout blanc, ou tout rouge, devant Mr Gratiot.
Le soir, mon père et moi dînons chez ma tante Elisa, c’est que mon père va aux Français, avec le cousin Cheron. Pendant ce temps là je vais à l’étude. J’ai peine à le croire, c’est ainsi cependant, et la nouveauté de l’antithèse me tient pour toute la soirée dans un état de bonne humeur absolu : je travaille du meilleur de mon cœur.

Paris, le jeudi 10 novembre 1864
Je m’étais promis de me coucher aujourd’hui et je n’en ai rien fait. L’enrouement cependant va comme de plus belle. Je ne puis tomber qu’auprès de mes dossiers et il me répugne de m’installer rue Ventadour où tout est encore en désordre. Mon père m’en presse cependant avec une insistance qui atteint parfois l’aigreur : mais il n’est pas encore lui-même arrangé au second et la cohabitation avec lui m’est infiniment désagréable. Je reste donc tout le jour à mon poste, recevant les clients et le soir je vais à un rendez-vous de l’autre côté des ponts. Cela met le comble, je n’ai plus la moindre voix. Force est donc de me laisser faire un méchant lit de camp dans la pièce qui est derrière le cabinet et qui doit devenir ma chambre. J’y suis horriblement mal et m’y couche avec un vrai sentiment d’ennui et de chagrin.

Paris, le vendredi 11 novembre 1864
Je me lève à midi et suis encore sans voix. Mon père, hors de lui, voit tout perdu, ma santé ruinée, le traité résilié et passe son chagrin en mauvaise humeur sur tout le monde et par suite sur moi qu’il persécute dans un tatillonnage d’intérieur. Une journée exécrable.

Paris, le samedi 12 novembre 1864
Je suis malgré tous les soins absolument comme hier. Vainement j’ai joint à l’homéopathie qui commençait à m’impatienter un emplâtre révulsif au thapsia garganica que m’a fourni mon client Leperdriel. Ma voix a des accents bizarres et rauques. Je ne suis pas sorti hier et Chanet qui vient me voir me consigne jusqu’à nouvel ordre. Le front de mon père reste chargé de nuages. Moi, je commence à m’affecter. Le manque des eaux de Cauterets se fait bien sentir. Si je dois tous l’hiver être persécuté par les rhumes, c’en est fait de mon début, où l’activité personnelle est indispensable. Et je vais tout sombre du cabinet à l’étude et de l’étude au cabinet. Le travail me parait bien morose et bien fade.

Paris, le dimanche 13 novembre 1864
Je prends un grand parti et ne me lève qu’à trois heures. Tous les gens du second sont venus gracieusement me faire déjeuner. Je suis un peu mieux, mais la voix est encore bien faible. Il pleut à verse au dehors, mon père est sombre, la réclusion au sein des dossiers me pèse lourdement. Voilà, il faut en convenir, un vilain moment à passer, mais si je plaidais ce serait bien pire.

Paris, le lundi 14 novembre 1864
Je vais décidément mieux ce matin et le docteur lève mes arrêts. Ma voix ne manque plus que de quelques notes. Je cours à un rendez-vous : on n’a jamais vu un homme si content. Je le suis encore plus de me rendre le soir avec mon père chez l’ami Delton, excellent correspondant qui m’aime beaucoup. Il y a eu une certaine affaire Delton c/ Clarkson qui vient de se terminer. L’intéressé principal, Mr Montgomery, nous offre en cet honneur un dîner. La chose a lieu rue Montorgueil, chez Philippe, et elle est splendide. Je transcris ici par respect le menu du repas : potage à la bisque, barbue hollandaise, râble de chevreuil sauce poivrade, pommes soufflées, poulet truffé rôti, écrevisses à la bordelaise, bombe glacée, dessert. Le tout commandé et surveillé par Delton qui est la plus fine gueule du monde. Ce fut le plus beau transon de chiere lie , avec beaucoup de gaîté, sans ivresse ni incommodité aucune.

Paris, le mardi 15 novembre 1864
Je rentre dans le plein exercice de mes fonctions en allant aujourd’hui faire le Palais et plaider quelques référés. Mon père obtient un jugement qui le nomme conseil judiciaire du duc de Berghes, importante affaire dont je suis appelé à recueillir les fruits. Cheramy et moi allons ensemble à la chambre, le nez baissé et nous marchant sur les talons, chercher des modèles de traités. Nous entrerons tous les deux en même temps dans la Compagnie, sans grande allégresse. Mon père prétend que nous devons la dominer quelque beau jour : je crois que nous n’y resterons pas si longtemps. Travail le soir.

Coulon est dans une singulière situation : j’en ai dit un mot, et comme elle peut avoir sur sa vie une grande influence, je vais la jeter sur ce papier confidentiel. A Londres où il a été cette année, il va dans une taverne, voit une fille, fait prix avec elle et l’emmène. C’est presqu’une enfant, sa robe de soie est en haillons, elle ne sait pas un mot de français et cependant elle le charme. Le lendemain, il la mène acheter une robe, elle choisit une étoffe de laine. Il la revoit tous les soirs, il apprend d’elle qu’elle vit avec sa mère et ses petits frères qui n’ont pas à manger et qu’elle leur gagne du pain en se prostituant. Sa mère qui est malade ne sait rien de ses mœurs. L’histoire est bien vieille. Coulon la fait un peu espionner : tout ce qu’elle a dit se confirme. Il s’éprend d’elle, lui donne et lui laisse de l’argent. Il retourne à Paris. La pauvre petite perd sa mère et prend la charge de ses frères. Georges se rembarque aussitôt, lui porte secours et la décide à venir à Paris. Elle vient d’y arriver. Il a obéit à une idée qui est bien de lui : lutter contre le vice, réhabiliter cette enfant, au moins lui donner l’amour au lieu du désordre. Jeu dangereux où il peut être entraîné bien loin. Je ne serais pas surpris qu’il y engageât sa vie. Pour moi, quoique je désapprouve au moins la moitié de ce que je viens de raconter, je l’aime trop pour ne pas m’intéresser à tout ce qu’il fait.

Paris, le mercredi 16 9e 1864
Etude. Courses avec mon père. Le soir nous lui souhaitons sa fête en famille, avec Georges et Amélie qui sont sortis tous deux.
Madame Guyot-Sionnet la mère est mourante.
Mon cousin Georges Picot fait un grand mariage : il épouse la dernière fille de Mr de Montalivet, mais cela n’a lieu qu’au printemps, je puis bien le rattraper.

Paris, le jeudi 17 novembre 1864
Etude. Palais. Je suis content de ma résolution : il y a des affaires. Les clients auxquels mon père me présente ne font pas trop la grimace. L’important est d’avoir un maître clerc car Albert est incapable et mal voulant. Prieur a perdu l’habitude du d étail d’ailleurs je ne suis pas sur le pied de la faite marcher. On m’a présenté aujourd’hui un jeune homme nommé Leroux qui est chez Dinet. Je déploie aujourd’hui une belle activité de début, du Palais à Passy, de là rue des Martyrs, puis chez deux avoués, et tout cela sous la pluie. Mes bronches ont l’air de comprendre la position et de s’en accommoder. Travail le soir.

Paris, le vendredi 18 novembre 1864
Etude, Palais. Je réunis les pièces du traité. Je dîne chez Chaulin le soir et reviens à l’étude à huit heures. Je vais me mettre sur ce pied avec mes bons amis. L’étude n’en souffre pas et ce m’est une distraction utile car, quoi que je fasse, les dîners avec mon père sont des prolongations de rendez-vous.
J’ai vu ce soir Coulon : il est beaucoup avec Miss Hannah. J’ai vu celle-ci d’un côté de la rue à l’autre : c’est une mignonne de keepsake. Mais il est bien plus avec Mme Wallet qui vient de perdre sa mère : rien n’efface pour lui cette affection là.

Paris, le samedi 19 novembre 1864
Etude, Palais. Je me mets sur le pied d’y aller tous les jours. C’est le système de mon père et, malgré l’apparence, une économie de temps. Je recueille d’assez mauvais renseignements sur Leroux –ceci fait j’apprends qu’il me préfère Adrien Tixier, de sorte que je le regrette. Je me raccroche au maître clerc de Chaix, Demombynes, fils d’un ami de mon père, que je vais tâcher d’enlever. Le soir je dîne chez Renault avec Decrais à qui j’ai pu ces jours-ci envoyer une affaire. Mme Léonie, en état de grossesse avancée, était au lit, nous dînons fort simplement et de bonne humeur avec la mère de Léon. Nous allons fumer après dîner chez Léon et ne reparaissons plus : ce n’est guères poli, mais quelle charmante soirée pour un abruti d’avoué comme moi. Il vient cet aimable et fin Camescasse et Prudhomme qui nous lit des vers admirables. Je cause avec lui du pauvre Ripault, dont le souvenir me revient plus amer dans ces heures tranquilles et amicales. Prudhomme me confirme ce que Renault m’avait dit et il me revient qu’Orville, le juge suppléant, qui connaissait fort bien Ripault, a passé avec lui la soirée qui a précédé sa mort. Ils ont causé avec calme, spécialement des vieilles armes qu’ils collectionnaient tous deux. « Voyez-vous, lui dit Ripault, cette cote de mailles, ici, n’est pas dans un bon jour. Demain matin je la pendrai là, à cette corde, avec ce clou. » C’est là qu’il s’est pendu. La corde fort dure avait coupé les veines du cou et comme détaché la tête, il y avait une mare de sang à ses pieds. Il avait écrit un mot à ses parents. L’esprit se perd dans tout cela. Est-ce folie, est-ce au contraire dessein froidement médité ?

Paris, le dimanche 20 novembre 1864
Je vais à la Conférence de St Médard ; je ne vais plus pouvoir visiter de familles . Après la messe je vais voir Mr et Mme Eymieu qui viennent d’arriver pour six mois. Ils sont installés rue Bonaparte n° 27. C’est une vraie satisfaction pour moi, nulle part je ne suis si à l’aise à trois et l’amitié d’une femme a quelque chose de charmant. Cette amitié la m’est acquise ainsi que la clientèle qu’ils m’ont solemnellement promise. Je doute que je puisse aimer mes enfants plus que je n’aime Emmanuel, ce vigoureux et loyal enfant. Je vais voir ma tante Adèle chez qui je trouve l’accueil le plus tendre. Je vais faire un peu de botanique chez Tardieu et reviens travailler à l’étude. Je dîne rue Ventadour en famille. Le soir nous causons avec mon père de notre traité. Son prix de 280.000 f. , qui m’avait effrayé d’abord, me paraît aujourd’hui fort raisonnable. Sa moyenne est de 50.000 f. Guyot-Sionnet a acheté 260.000, avec une moyenne de 30.000 f. Maugin qui a payé 140.000 francs prétend avoir fait affaire à 10 %. La mienne, si je compte bien, serait à 17,70 . Encore mon père fait-il entrer dans le prix des recouvrements garantis : je suis donc aussi content que possible de ces arrangements matériels. Vienne un mariage qui me donne l’amour et je puis, sur les débris de mes rêves, en reconstruire d’autres. Mariage, mariage, question plus que jamais grave et qui désormais va m’être à chaque instant posée. Maugin me disait que depuis sa nomination, il en était au n° 35. Je ne suis pas pressenti et voici que tout le monde m’en parle. Voici que ma tante Elisa m’entretient ce soir de Mlle Labbé, la fille du gros négociant de la rue des Jeûneurs. Ce serait superbe à tous égards et beaucoup trop beau pour moi. Mais n’est-ce pas l’un des numéros de Chaulin ? Ma tante Emilie, chez qui ce bruit a pris naissance, prétend que cela irait tout seul. Mais ce satané souvenir de l’an passé viens toujours à la traverse . Je ne serai pratique que quand elle sera mariée. Il y aurait bien d’aller la demander courageusement, de me faire refuser et de me consoler, mais après tout je ne l’ai pas vue depuis trois ans. J’ignore ce qu’elle est devenue, quel est son caractère et son esprit, et avec cela j’en rêve sans cesse. On n’est pas plus bête. Il faut que j’aille voir Mme Gratiot.

Paris, le lundi 21 novembre 1864
Etude matin et soir, travail. Mon père pense à remonter fortement l’étude en prêtant de l’argent au futur successeur de Malaize qui par contre enverrait quelques affaires. Ce sera le mieux du monde pourvu que je ne vole personne, et voler des clients me parait la grosse affaire du Palais.

Paris, le mardi 22 novembre 1864
Etude, Palais. Je vais au mariage de mon ami Gomont à Saint-Sulpice. Sa femme née Berthe Parrod m’a paru, vue dans le hourvari de la sacristie, une assez gentille personne. De là je vais chez le notaire de Charenton par une telle pluie que c’en est pitié. Mme Mouillefarine est fort souffrante.

Paris, le mercredi 23 9e 1864
Journée active et fatigante et telle qu’il m’en faudra subir plus d’une. Le matin je reçois les clients au lieu de mon père absent ; jusqu’à deux heures au Palais je me fais un mauvais sang considérable à propos de Parmentier qui m’a fait mettre une affaire en délibéré, et puis j’ai des rendez-vous jusqu’au soir. La tête m’en sautait. Mon père est resté au Palais et par je ne sais quelle hallucination bizarre, il n’a pas reconnu son vieux camarade Devant et lui a demandé son nom après avoir causé avec lui. Devant en a été fort effrayé et avait communiqué son impression à Prieur. J’ai observé mon père avec soin le reste du jour et l’ai trouvé fort bien. A six heures je vais dîner chez Mme Coulon pour en revenir à huit. Je mets mes amis sur ce pied là : c’est un bon repos qui laisse entière les heures de travail.

Mr de Mory, ami dévoué, mais en qui je n’ai pas une entière confiance, m’a fait proposer un parti. Il convient à présent d’adopter un système de numérotation : 1° Mlle Cécile Bonnet, 2° Mlle Alice Gratiot, 3° Mlle Isabelle Farjas, 4° Mlle Louise Tetu, 5° Mlle Dhostel, 6° Mlle Labbé. Mon n° 7 est la belle fille d’un Mr Hutin, fonctionnaire, 300.000 francs de dot – on ne m’offre plus que cela à présent – blond cendré, femme d’intérieur,etc. Ordonnance de non lieu à suivre. Mon père me trouve stupide et ne veut plus s’en mêler ; à quoi je lui réponds que n’ayant pas précisément choisi ma profession, je tiens beaucoup à choisir ma femme.

Paris, le jeudi 24 novembre 1864
Palais. J’y vais tous les jours et m’en trouve à merveille, je m’y fatigue bien un peu et y fais parfois, comme on dit, du mauvais sang, mais mes affaires vont et c’est l’essentiel. Je vais à la chambre , ce dont je m’étais fait un monstre, il s’agit de présenter des explications sur un cahier de charges. Je n’étais pas fâché de m’aguerrir avant ma présentation qui aura lieu sous quinzaine. Ils ne sont pas si diables qu’ils sont noirs et j’ai après été l’objet de certaines amabilités de la part de plusieurs d’entre eux : mon traité est chose convenue, sue d’eux tous, et la question de stage ne fait pas un pli. Au sortir du Palais j’exécute mon plan de faire une visite à Mme Gratiot pour ouïr parler des choses de la rue de Varennes : la chose manque parce que Mme Gratiot est au lit. Je dîne le soir chez Mme Eymieu avec Mr et Mme Desrousseaux, ses sœurs et beau-frère. Sa sœur n’est point belle, mais très naturelle et très aimable personne, aimant fort son mari qui est maître clerc d’Herbet et furieuse contre son patron ou ses clercs qui lui font la vie dure. Etude le soir et bon travail de conclusions. Cela ne va pas mal, je travaille fortement. J’ai fait l’autre jour de longues conclusions dans une affaire où plaide Baze, qui fait toujours ce travail-là lui-même et avec le plus grand soin : il n’a pas trouvé une faute à mon thème.

Paris, le vendredi 25 novembre 1864
Journée de Palais et de travail à l’ordinaire, mais d’ailleurs à noter au point de vue matrimonial : comme nous disions à Combettes, cela devient un sport. Delton, avec sa bonne et solide amitié vient m’apporter le n°8 auquel, faute de détermination, nous imposerons le nom de « la fille du conseiller », amené par les charmes de ma personne, dans un rendez-vous récent : fille d’un conseiller à la Cour de Paris, dot 150.000 f. Je refuse à priori ce chiffre là. Une alliance avec un magistrat m’aurait fort séduit comme avocat, avoué, je dois me tenir à mon rang. Mais ce qui est le plus grave, c’est le n°7. De Mory est revenu ce matin il devient pressant : il va voir Mr Hutin, il voudrait une réponse, il reviendra demain. Mon père me presse vivement.

Je vais dehors tout nerveux, ces excellents amis m’irritent et me feront rester garçon. Que les gens sont fous, mon Dieu ! J’ai six mois de plus que l’an dernier, de la raison et de l’expérience, autant, mais non plus, j’ai renoncé à ma liberté, je n’ai plus le temps de vivre avec ma femme. J’avais un petit avoir indépendant, aujourd’hui je dois deux cent mille francs et ma fortune fondée sur un monopole qui peut disparaître ; l’an dernier on se moquait de moi quand je parlais de me marier, cette année on me jette quasi les femme à la tête.

Ces réflexions agitées par les rues, m’amènent à un parti extrême : celui que j’indiquais dimanche dernier : il faut me faire refuser Mlle Tetu. Je le puis maintenant sans bassesse. Au fond, c’est ce vague regret qui est la cause de mes hésitations et va m’empêcher d’étudier le n°7. Toute ma vie j’aurais un regret, il faut le couper au pied au risque de quelques moments pénibles. J’ai toujours eu pour système d’aller droit au doute, de sonder la plaie. Il ne faut pas que plus tard en rencontrant au bras d’un autre cette adorable fille, je me dise qu’elle eut pu être à moi. On m’a refusé avocat, il faut que l’on me refuse avoué. Je me connais, j’ai l’esprit pratique et l’imagination obéissante : mes rêves reposent sur une base bien légère. Quand elle n’existera plus je n’y penserai plus et me ferai heureux dans un autre destin. C’est ainsi que j’ai fait pour ma profession, tranchant tout d’un coup mes projets, et, pour en avoir un peu souffert, je ne me sens que plus fort.

Paris, le samedi 26 novembre 1864
Palais. Je vais chez Mr et Mme Eymieu, fort ému je l’avoue. Je les assemble au coin de leur feu et leur fait ma confession toute nue, priant Marie d’aller voir Mme Pougin, triste intermédiaire, brave femme un peu chaude par accès, mais je n’en ai point d’autre. J’apprend dès ici, ce qui est un point, que Mlle Tetu n’est pas mariée, on refuse des partis d’heure en heure et Mme Pougin, l’autre jour, a encore parlé de moi et du désir qu’elle aurait de renouer la négociation. Tout n’est donc pas perdu, mai combien de chances contre moi. Je m’efforce de faire comprendre que ce que je désire surtout c’est de recouvrer ma liberté d’esprit et qu’un refus même me rendrait heureux. Mes charmants amis accueillent avec tendresse ma demande et vont se mettre en quatre. Marie verra lundi Mme Pougin. Le reste aux mains du bon Dieu dont je n’ai jamais eu à me plaindre.

Je suis en sortant fort soulagé. Je pense être dans la vérité des choses et me conduire comme il convient : de la démarche que je commence doit résulter sinon le bonheur, au moins une certitude. Je ne puis qu’en être mieux.

Je vais le soir avec Maurice Chaulin voir au cirque Les Sept Châteaux du Diable, partie depuis longtemps montée. Maurice et moi sommes des dilletanti de féerie, nous n’en manquons pas une et y prenons un plaisir extrême. La féerie est bonne, mais non pas des meilleures. Mes idées du jour m’y suivent et Maurice doit s’étonner de mon silence au retour. Je pique l’étrangère , comme on disait : chose la plus douce du monde.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre du Châtelet Les Sept Châteaux du Diable, féerie en 20 tableaux d’Ennery et Clairville, avec le détail des tableaux et de la distribution.]

Paris, le dimanche 27 9e 1864
Par je ne sais quel étrange paresse je ne me lève qu’à dix heures et vais à la messe prier de mon mieux. A deux heures je vais au mariage de Joseph Raynal, mariage juif singulier pour nous : les hommes la tête couverte, cette église qui ressemble à une salle de concert, de la bonne musique, de la foule, un discours absurde du rabbin. Nous avons généralement pris la chose en charge. Travail le reste du jour, avec des visites à mon cousin Georges et à ma tante Emilie. Dîner en famille. Je m’en vais tranquillement à travers les choses, mais de temps en temps il me prend à l’esprit une sensation lancinante qui n’est pas sans charme. Un dénouement quelconque se prépare –mea res agitur- et je ne puis être sans inquiétude ni sans désir.

Paris, le lundi 28 novembre 1864
Grands rendez-vous à l’étude, course à Passy par un temps pitoyable, recherche des pièces à l’appui de mon traité qui sont innombrables, travail vigoureux. Pour les sensations, c’est comme hier, de longs calmes dus au tourbillon des choses puis des crises intimes où tout l’esprit s’émeut : que se sera-t-on dit chez Mme Pougin, etc, etc.

Paris, le mardi 29 novembre 1864
Palais, où j’ai de beaux accès de fureur. Je débute par une plainte. J’ai fait relever mes mises au rôle par un cuistre sans ouvrage comme il en traîne au Palais, il m’a porté sa besogne, je lui en ai donné quinze francs qu’il a reçu sans réclamation, puis sans crier gare, pour me gêner et me faire chanter, il a écrit une lettre au Président de la Chambre, mentant comme un drôle, déclarant qu’il n’a reçu qu’en provision ce salaire mesquin et réclamant cinquante francs. De sorte que me voila, pour tous mes rapports de chambre qui vont être nombreux, avec le plus ridicule sujet de conversation du monde.

Je rentre fort tard et très las, et après le dîner je m’en vais chez Mme Eymieu. Je ne pense pas qu’il s’y puisse rien servir, mais je veux éviter une mauvaise nuit et des réveils inquiets comme l’an dernier. Comment raconterais-je ? Léon et Marie ont été lundi chez Mme Pougin qu’ils ont trouvée plus extravagante et plus empressée que jamais. Avant qu’ils n’eussent parlé de moi, elle a rendu leur discours inutile en leur racontant qu’elle avait de son chef pris les devants et que dès qu’elle avait su mon traité, elle avait été parler de moi à Mme Tetu sa sœur. Celle-ci lui a dit – pour me refuser – que j’avais des frères d’un autre lit et que c’était une source de difficulté dans les partages. N’est-ce pas pitié, que de prendre de tels partis avec de telles raisons ? Mme Pougin, elle aussi, demandait l’autre semaine à Marie si ma belle-mère n’était pas bien tracassière. Pauvre Mme Mouillefarine ! Mme Pougin a ajouté que du reste il y avait trois partis en train, dont un quasi décidé. Je m’attendais à tout cela et l’ai reçu avec grand calme. Marie, dans je ne sais quelle maladroite amitié, m’en a plus dit : Mme Pougin s’est unie à leur regrets aussi bien pour moi que pour sa nièce, qui lui avait dit l’an dernier « De tous les jeunes gens reçus chez ma mère, aucun ne m’a plu autant que Mr Mouillefarine » C’est là-dessus qu’avait commencé la campagne du printemps dernier.

Ô amertume ! La pauvre Marie revient deux fois sur cette idée, répète deux fois la phrase, se souvient qu’on l’avait déjà dit l’an passé. Il semble qu’elle veuille enfoncer le coup, mais il était porté, et bien avant. Je finis ma visite à l’aide de ma froideur ordinaire et m’en vais comme un désespéré. Jamais je n’aurais rêvé cela. Dans mes plus grands accès de vanité, au printemps, j’avais attribué l’initiative à la mère j’en trouvais facilement la cause dans les frais que j’avais faits chez elle, la simplicité que j’y avais apportée, les sentiments religieux qu’elle me savait et je me figurais que présenté comme mari, je pouvais obtenir l’amour inévitable que tiennent en réserve les jeunes filles pour le premier venu. Mais voici que ne fusse qu’un instant, mon image s’est fixée dans cette âme vierge, voici qu’au moment où elle faisait sur moi tant d’impression j’ai eu quelque charme pour elle. Je n’ai rien de ce qui séduit dans le monde, il faut donc que dans nos façons d’être, dans nos esprits quelque rapport se soit établi. Ce n’est pas l’amour, mais c’est mieux : c’est le bourgeon, la source d’où j’aurais pu le faire jaillir. Je suis bien malheureux. Je ne doute pas qu’un jour je ne sois avoué, marié et fort heureux de l’un et de l’autre, mais voici qu’en moins de trois mois, les deux choses que je désirais le plus au monde, la vocation et l’amour, se révèlent à moi au moment qu’elles me sont arrachées.

Je m’en vais à l’étude, répondre aux cris d’une femme qui est folle et me réclame des pièces que je n’ai pas. Puis je travaille, je travaille longtemps pour engourdir la douleur. Mais elle est bien la plus forte, la plume me tombe plusieurs fois des mains et rentré chez moi, seul, je me prends à sangloter et m’endors dans les larmes, comme un enfant.

Paris, le mercredi 30 novembre 1864
L’angoisse est passée, mais il me semble qu’un vide énorme s’est fait en moi. Tout mon esprit est détendu et j’accomplis machinalement mon travail. Tout me rappelle ce qui me manque et le découragement m’envahit tout entier. J’avais rencontré Coulon dimanche soir et n’avais pas tenu à lui dire tout le récit de mes amours ébauchées. Chaulin reçoit presque ironiquement ces confidences. Coulon s’était profondément ému et m’avait violemment embrassé, pleurant presque et me voyant marié déjà. Il me cherchait au Palais et je lui dis en quelques mots mon désespoir. Le soir je dînais chez sa mère avec les Michel. J’ai été passer deux heures à l’étude et suis revenu comme on prenait le thé. J’avais besoin de m’épancher en Coulon, il m’a ramené chez moi, jamais mère ne fut plus tendre, je ne sais comment j’ai mérité d’avoir un ami pareil. Il a d’abord écouté mon récit. La voix me manquait, je tremblais, il avait les larmes aux yeux, puis il a pris la parole à son tour et m’a jeté dans des idées nouvelles pour moi. Il m’a dit que rien n’était perdu, qu’il ne fallait pas se décourager mais vouloir énergiquement, que la disparité des fortunes était une considération mesquine, que si elle pouvait m’arrêter dans mes efforts, si je pouvais y sacrifier mon bonheur, je n’avais pas le droit d’y sacrifier celui d’une jeune fille qui m’aimait (comme l’amitié y va), qu’il fallait considérer cela comme un procès à gagner et le gagner, n’importe comment. Et le voila m’interrogeant sur les tenants et aboutissants des Tetu, sur les personnes qui fréquentaient la maison. Mr Gratiot ? c’est un vilain monsieur, il a d’ailleurs une fille à marier et je ne puis me servir de lui. Son fils est trop jeune. Picard, avoué, fort ami des Tetu, est mon adversaire naturel, il ne laissera qu’à son corps défendant entrer un avoué dans une famille de client. Oscar Falateuf a épousé une demoiselle Touffin, fort liée avec Melle Louise. Coulon s’arrête à celui là. Peu lui importe que je ne le connaisse pas, que je n’aie avec lui aucun rapport, même d’affaires. Il me le montre intéressé à marier un avoué, me mène chez lui, me fait mon discours, séduit Falateuf et l’envoie rue de Varennes. Ne voulait-il pas y aller pour moi ? Je n’ai jamais vu fougue pareille. Il m’a secoué de mon engourdissement et rempli l’esprit de plans nouveaux. Je l’ai mis dehors de chez moi à une heure du matin. La pauvre petite Hannah l’attendait depuis dix heures. Un jour que je serai moins occupé de moi je dirai ses plans sur cette enfant.

Paris, le jeudi 1er décembre 1864
Je vais à l’étude l’esprit tout plein de Coulon, sans parti pris, sans espoir, mais me prenant à méditer des choses que j’aurais crues impossibles. La première parole que me dise mon père est pour m’interroger sur ma tristesse d’hier : je pourrais bien pâlir de chagrin à l’étude sans qu’il en vît rien, mais ma pauvre petite sœur, elle, ne s’y était pas trompée et en avait parlé. Je me trouve amené à lui faire aussi une confidence, quoique beaucoup plus mesurée, et y trouve une tendresse moins fougueuse que celle de Coulon, mais aussi bien profonde. Comme hier, nous ne trouvons qu’un lien, et si faible, c’est Falateuf : il en est de mauvaise humeur car il a depuis l’an dernier conservé une dent contre ce mariage là et me fait mille objections. Toutefois, sa conclusion est qu’il ira chez Falateuf : cela lui semble hors de sens, j’en dis autant, et avec cela il na faut pas y manquer. Etude le reste de la journée.

Paris, le vendredi 2 décembre 1864
Mon père, moitié grondeur, moitié souriant, toujours infiniment tendre en ce qui me concerne va faire ce matin sa visite à Falateuf et revient enchanté. Il a été si bien reçu qu’il s’est ouvert le cœur. Falateuf a paru fort ardent et va se mettre en campagne. Il a dit au cours de l’entretien que Mlle Tetu n’était pas jolie. Comment donc ai-je faits les yeux ? J’ai quoi qu’il en soit, peu d’espoir, ou point pour mieux dire : sans parler des objections qui me sont personnelles, il est bien à craindre que la parole ne soit donnée. Mais depuis cette démarche faite, je suis délivré de mon sombre découragement d’avant-hier. J’aurai, je pense, fait tout mon possible. En même temps, ce matin mon père signe mon traité : 280.000 francs, 50.000 f. comptant, 20.000 francs par an, 25.000 francs de recouvrement garantis sur le prix. Traité, mariage, tout cela s’emmêle : un homme sérieux serait content de moi. Coulon me disait l’autre jour éprouver un besoin impérieux, c’est de replacer à mon égard un mot heureux qu’il avait jadis mis dans un vaudeville de collège, resté inédit : « Tu vas, mon cher ami, prendre deux charges à la fois ». Je fais à ce que je pense un traité avantageux, je demande une fille fort riche, et cependant il ne me semble pas que la pensée de l’intérêt existe dans mon esprit. D’un côté un peu de devoir filial, beaucoup de prudence et de timidité, de l’autre un peu d’amour et d’imagination. Il me semble bien que je n’ai pas d’autres motifs. Et je l’écris ici, parce qu’évidemment cela ne sera pas toujours vrai. On ne triture pas l’argent sans en prendre le goût et je vais en triturer pas mal à ce que je pense. La moyenne des cinq dernières années est de 56.162 f. Je ne puis espérer soutenir ce taux là. Cependant la présente année s’annonce bien et j’ai une douzaine de petites ventes en gestations.

Et je vais faire légaliser à la mairie mes signatures. Georges Walker et mon futur confrère Servy viennent certifier que je suis citoyen et de bonnes mœurs. Ce sont les premières de toutes les formalités que j’aurais à remplir. Il y en a pour trois mois et comme dit frère Jean « il faut avaler plus d’injures qu’une truie ne boirait de lavaille » ! Travail très dur le soir. J’ai l’esprit remis. Ma journée comme la précédente s’écoule dans une activité dont je n’avais pas idée, vie comme une autre après tout qui si elle exclut tous les plaisirs étourdit tous les chagrins, meilleure pour d’autres que pour moi qui ignore l’ennui et prends tant de plaisir à vivre paisiblement. Mais il faut en ce moment m’efforcer de n’en voir que les beaux côtés. J’ai été à un rendez-vous chez Mr Jules Bonnet, parler d’une vieille affaire Pallin, bien connue au Palais et où j’ai eu un petit rôle ; de là voir ma tante Adèle. Hier j’ai été faire ma visite à Mme Gratiot. Je l’ai trouvée à peine convalescente en fort mauvais état. J’ai abrégé ma visite et il n’y a de parlé de rien.

Paris, le samedi 3 décembre 1864
Etude. Palais. Je vais à cinq heures voir le rapporteur de la chambre des avoués, Péronne, avec mon traité et toutes mes pièces. C’est un assez vilain monsieur avec qui mon père est assez mal et qui n’admet pas mon état de produits tel qu’il est relevé du registre de mon père. Il veut en faire sortir en recettes et en dépenses toutes les sommes que l’avoué ne reçoit que pour les rendre, honoraires d’avocat ou d’experts, enregistrements. C’est un travail terrible dont je ne sais comment je vais me tirer et qui à coup sûr occupera toute ma journée de demain. C’est le commencement des ennuis. Je reviens tout sombre à l’étude et y trouve Coulon qui venait savoir où en était la bataille, de sorte qu’il a l’étrenne d’une lettre de Falateuf, arrivée pendant mon absence et qui rend compte en deux mots à mon père d’une démarche que Mr Touflin, beau-frère de Falateuf, avait faite auprès de mon beau-père à moi. « Rien n’est décidé encore, on rendra réponse sous quelques jours. » Grand point acquis, le procès n’est pas perdu, me voilà en ligne. Ils décideront, mais j’aurai été mis sur les rangs. J’avais à peine eu le temps de serrer la main au Palais à cet excellent Falateuf. Il faut maintenant que je lui cherche des clients.

De sorte que je suis dans la meilleure disposition pour aller avec la famille Chaulin au Palais Royal, rire aux larmes d’une pièce folle qu’on nomme Les Pommes du Voisin et où Geoffroy est excellent.
[Collée page suivante, coupure de presse annonçant Les Pommes du Voisin de V. Sardou, comédie en 3 actes. Geoffroy joue le rôle de Larosière.]

Paris, le dimanche 4 décembre 1864
Je viens ce matin m’enfermer avec mon père et commencer une révision de comptes insupportable. Nul travail ne m’est aussi antipathique et, à part la messe et deux visites dont une à Mme Denormandie, je n’en sors guères. Le soir je suis dans un état d’esprit tellement irrité et maussade qu’il me faut rire à tout prix. Alors je vais chercher Tardieu, je l’enlève sans lui laisser le temps de la réflexion et nous allons au petit théâtre des Champs-Elysées. C’est 1,25 qu’il nous en coûte et l’effet cherché est amplement produit. Ils ont là des farceurs excellents.
[Collée page suivante, coupure de presse donnant le programme des Folies-Marigny]

Paris, le lundi 5 décembre 1864
Journée d’étude. Peronne y vient faire sa visite de rapporteur. D’ordinaire et de père en fils ce n’est qu’une formalité, avec cet homme pointilleux, formaliste et malveillant c’est un supplice. Mon travail d’hier n’est que la moitié de la peine : il faut faire subir le même retranchement au registre courant d’étude, il faut fournir état des clients, des correspondants et des recouvrements à faire. Ce dernier point est un travail d’Hercule et je ne sais comment je m’en tirerai. Au reste et en exigeant toutes ces vérifications il reconnaît que je fais un traité excellent et qui serait admis avec 30.000 f. de moyennes au lieu de 65.000 f. Il me laisse, quand il s’en va, la migraine. Et puis mon père qui va voir Falateuf pour être fixé sur son billet de lundi n’en rapporte rien de bon. Le fait est que Mr Tetu, ayant un parti en train, n’a pas cru devoir accueillir les ouvertures de Falateuf et l’a remis à quelques jours. De sorte que je suis au point de départ. Je m’en vais mon chemin, fort découragé. Prieur est plein de dévouement, il se charge de me faire, et cela avant samedi, les états demandés par Peronne. Mais tout cela n’est pas drôle et je suis bien triste ce soir.

Paris, le mardi 6 Xe 1864
Je revêts ce matin la cravate blanche qui ne me quittera plus guères, c’est le premier engrenage par où doit, durant trois mortels mois, passer mon traité, la présentation à Mr Benoit-Champy, président du Tribunal. Cet événement a lieu sur les deux heures, il n’a rien d’imposant. Le Président, sans faire asseoir, dit deux phrases de bienveillance très froide au père et au fils et renvoie la requête à la chambre des avoués. Nous nous en allons. On a beaucoup dit à mon père qu’il vendait trop bon marché, il en a ri d’abord et finit par s’assombrir. Le soir ce malheureux Prieur et moi travaillons fort tard.

Paris, le mercredi 7 Xe 1864
Mon père qui était fort troublé hier soir me fait ce matin une communication qui ne me surprend pas trop, mais qui l’embarrassait beaucoup. Il a de fort honorables scrupules d’égalité et il me demande d’augmenter notre prix de vingt mille francs qu’il me remettra en avance d’hoirie. J’avais pris son premier prix et n’ai rien à dire à cette augmentation. Palais et rendez-vous tout le jour, audience des criées extrêmement chaude. Mon père est très fatigué ce soir. Dur travail avec Prieur et Raveau, mon expéditionnaire qui montre un zèle à toute épreuve. J’ai enfin un maître clerc pour prendre ma place au 1er janvier, nous avons pris parole aujourd’hui. C’est un certain Achet qui n’est pas brillant mais qui parait consciencieux. Il sort de chez Coche.

Paris, le jeudi 8 Xe 1864
Je ne sais que faire de mon père. Il est ce matin plus hésitant et plus préoccupé que jamais. Les délais les moindres de notre traité l’arrêtent. Je ne dois entrer en jouissance qu’au 1er janvier, j’ai peur que la chambre ne retarde mon admission jusque là. Je lui ai demandé, comme compensation des 20.000 f., à entrer de suite en jouissance. Il y répugne. Les quelques réserves de recouvrements qu’il a à faire le rendent aussi fort malheureux. Enfin, et à mon corps défendant, il me mène de nouveau chez Peronne. Celui-ci pour une fois se montre aimable. Il ne voit aucune difficulté à l’entrée en jouissance retardée fin de mois, il nous indique où et comment doivent être stipulées nos réserves et nous en sortons tous deux fort soulagés.

La seconde cérémonie, présentation à la chambre, a lieu aujourd’hui à 3h. On fait une longue antichambre, au milieu des avoués qui attendent et des mêmes compliments d’adieu faits à mon père qui s’en émeut un peu et s’en fatigue beaucoup. On entre, on nous fait retirer pour le rapport de Peronne, on nous introduit à nouveau. On approuve notre traité et Picard fait à mon père un discours assez sec en adieu, suivant de l’œil un papier écrit. Ceci me semble d’un ridicule achevé et presque inconvenant. Il semble qu’ils en aient délibéré afin de ne lui témoigner ni trop ni trop peu de regrets. Mais ils me remettent pour l’examen à huitaine au lieu de quinzaine. Ceci est une gracieuseté de Boucher qui fait de son mieux pour moi. Travail vigoureux le soir. Prieur est plongé dans la poussière de mes recouvrements.

Quelle vie, sans un moment d’arrêt, à l’œuvre sans cesse. Où donc trouverais-je le temps de me marier ? Il faut remettre cela à l’an prochain. Et cependant, si un certain vent de la rive gauche m’apportait quelque espoir, comment ferais-je ? Mais nous n’en sommes pas là.

Paris, le vendredi 9 décembre 1864
Courses et expertises, je ne vais pas au Palais ce qui est un miracle, je commence mes visites. J’ai les membres de la chambre à voir et la cravate blanche ne me quitte pas, non plus que l’habit noir. Je n’ai que la soirée pour travailler et prolonge assez tard ma veille. Prieur, tout bouillant de zèle, m’achève mon état de recouvrements. J’en aurai pour quatre vingt mille francs, mais combien en ferai-je ?

Paris, le samedi 10 décembre 1864
Palais. Je dîne chez Renault avec Decrais. Nous avions espéré l’un et l’autre une soirée intime, comme il y a un mois : nous nous trouvons avec du monde, Menier, avoué à la Cour, des clients de Renault, sa femme, en laideur ce soir, et ses volumineuses sœurs. Mme Renault ne voulait-elle pas que Decrais lut le Misanthrope après le café ? Ceci conté, on s’est amusé par intervalles ce qui prouve combien il serait facile avec les ressources dont nous disposons, de faire une maison charmante. C’est là un des éléments de mon rêve : il me semble que marié à une femme simple et accueillante, je ferais avec mes amis un intérieur fort amusant. Mais je ne reçois pas de réponse de Falateuf, c’est bien mauvais signe. Il n’y faut plus penser. C’est triste de n’avoir qu’une idée en tête et de ne pouvoir réussir.

Paris, le dimanche 11 Xe 1864
Journée de travail, mais je ne m’en plains pas cette fois, m’occupant de mes clients. Deux longs rendez-vous à 9 h et à 3 h, dans l’intervalle un peu de botanique avec les frères Tardieu et leur ami le capitaine Delaporte. Le soir, me sentant las, j’entre aux Bouffes Parisiens entendre une opérette exquise, La Chanson de Fortunio et voir les débris du pauvre vieux Arnal dans Passé Minuit.
[Collée en marge, coupure de presse annonçant Passé Minuit, vaudeville de Lockroy, Bourgeois et Deffès, ou Arnal joue le rôle de Chaboulard, La Chanson de Fortunio, opérette de Crémieux, Halévy et Offenbach et M. Choufleur restera chez lui le … , opérette de Saint-Remy et Offenbach ]

Paris, le lundi 12 décembre 1864
Aujourd’hui finissent les rêves. On remet ce matin à mon père une lettre de Falateuf : mon cher maître, il n’y faut plus penser, etc. On la marie. Encore que cent fois prévu, je reçois le coup très violemment et me sens repris de cette atonie, de ce découragement général que je décrivais. Mais, est-ce heur ou malheur, je ne puis garder longtemps cette mélancolie. Les clients viennent, le tourbillon me reprend, je pense à autre chose quoi que j’en aie. Je ne m’appartient plus et ne peux pas même être triste à mon aise. Je travaille tant tout le jour que le soir est agité et je n’ai pas à supporter trop durement la première soirée de désillusion.

Paris, le mardi 13 Xe 1864
Encore une autre chose aujourd’hui qui m’éloigne du point sombre, je reporte à Peronne tous mes états, produits, clients, recouvrements, correspondants. Prieur m’a aligné un chiffre de 81.000 francs de recouvrements, pour mes moyennes la Chambre a exigé qu’elles fussent abaissées de dix mille francs. Ni mon père ni moi n’aimons beaucoup ces falsifications mais il faut baisser pavillon devant certaines questions professionnelles. Je fais en costume officiel mes visites aux membres de la chambre, mes onze juges sont Picard, Boucher, Peronne, Lorget, Cullerier, Hardy, Prevot, Gaullier, Dromery, Paul-Dauphin et Adam. J’en trouve plus que je n’avais souhaité, notamment cet affreux Dromery qui me fait un accueil patelin et me prendra tous les clients qu’il pourra. Quelle bande ! On a déjà quémandé la clientèle de Dupont, Oscar Moreau notamment, qui a une belle étude, de la fortune, une grande position dans la Compagnie, etc. Travail le reste du jour.

Paris, le mercredi 14 Xe 1864
Travail, Palais et visites de chambre. Je voudrais avoir deux jours de plus : cet examen de chambre m’embête. Je sais bien qu’on n’y est pas refusé, mais c’est si niais de se couper devant des gens dont on va être l’égal et le rival. Le soir je lis dévotement mon Code.

Paris, le jeudi 15 décembre 1864
Etude le matin et comme toujours, Dieu merci, fort occupée, de sorte que je n’ai pas grand temps à lire mon code que j’emmène au Palais où chacun me plaisante sur les dangers de l’examen. Je vais faire antichambre à partir de trois heures. Les candidats passent les derniers après tous les avoués en robe. J’avais fait provision de patience pour jusqu’à six heures. Je suis admis à quatre heures et demi. Cet examen est une bien bonne plaisanterie. Picart me fait trois questions, une sur l’imputation des paiements, l’autre sur les droits des enfants naturels qu’il s’empresse d’arrêter , me voyant m’embarrasser, et une enfin sur les aliénés et la loi de 1838. Celle-là à l’instigation de Boucher qui m’avait prévenu, m’avait enseigné la colle et durant que je répondais, faisait à ses voisins des signes admiratifs. Ceci fait qui ne dure pas dix minutes on me prie de me retirer pour le délibéré. C’est quelques minutes et on me fait rentrer pour m’annoncer que je suis admis et me faire la mercuriale d’usage. Ceci est fort long. On me fait d’abord donner parole de trois choses : ne pas faire de remises aux agents d’affaires, ne pas aller à la chambre des notaires, soumettre à la Chambre les difficultés avec prédécesseur. Le tout quoi je jure sans hésitation. Ces paroles données, il suit une série d’avis fort longs que je ne me rappelle pas tous, ne pas refuser la conversion, ne faire ni ne recevoir de remises, ne pas donner de promptes, ne pas surcharger les états de frais, ne pas faire de saisies immobilières au dessous de cinq cents francs. Le tout fort bon à entendre, très conforme à la dignité professionnelle. Picard, homme d’esprit, y donne une forme excellente, rappelant fréquemment que les principes qu’il me donne me sont familiers et sont ceux de toute ma famille mais dans sa harangue, d’ailleurs fort paternelle, il revient à deux reprises sur mon caractère. Il m’engage à me rendre liant, à éviter la raideur : « c’est par cela seul que vous pouvez manquer ». Comme on m’a souvent reproché le défaut contraire, je n’y comprenais rien. J’ai su depuis et sous le sceau du secret par Boucher que c’était un coup de Dromery : celui-ci s’était plaint au délibéré de la raideur que j’avais eue en lui rendant visite. C’était sans intention mais je n’en suis pas surpris. Au reste c’est fini, voila le grand point, je ne pensais plus qu’à cette séance de chambre. J’en sors à 5 h ½. J’ai le temps de passer à l’étude me montrer à mon père dont je suis à présent le successeur désigné, titre officiel. J’oublie le meilleur : mille francs qu’il m’a fallu cracher au bassin, sans aucun reçu : c’est le droit de chambre, une bonne exaction. Je dîne chez Mme Coulon avec Perrin avocat et sa femme, Mr et Mme Ganderax qui sont charmants ce soir et un vieil officier en retraite qui a fait collection de lettres ridicules. Il nous en lit ce soir quelques unes, notamment de victimes des Don Juan de son régiment. Je n’ai jamais si bien ri, c’était à en pleurer. Les dames seules pouvaient se plaindre du gros sel. Georges, comme on pense, m’a entraîné dehors pour me parler de mes affaires de cœur. Il m’a trouvé comme je suis, affligé mais sans excès. J’ai cru tenir l’idéal, il m’a échappé, quand le retrouverai-je, peut-être demain, peut-être jamais, voilà toute mon affaire. J’ai un caractère souple, difficilement accessible aux chagrins profonds, avec cela une vie agitée. Il est bien difficile d’être longtemps malheureux et je reprends peu à peu mon calme.

Paris, le vendredi 16 décembre 1864
Etude, Palais. Les ennuis de confraternité commencent : voila cet ignoble Bigot qui veut m’appeler à la chambre pour un état de frais ; voila que nous nous disputons avec Fitremann un client important, le père Legrain, qui a deux petites ventes en ce moment ; voila que mon père cherche noise à Legrand. Il va me falloir aller à la chambre pour mon début. Le pire de ces petites castilles c’est qu’elles vous ôtent le calme du travail. J’en étais ce soir tout de bon malheureux.

Paris, le samedi 17 décembre 1864
Je me mets ardemment à arranger mes affaires de confrère, je fais la paix avec Legrand, je partage avec Fitremann, j’y perds mais je gagne le repos, enfin j’attends de pied ferme Bigot qui est une brute malveillante. Je retire aujourd’hui à près de quatre heures mes pièces de la chambre et vais courir les légalisations. Que je voudrais être sorti de ces ennuis là ! Mais le plus fort est fait.

Et puis, pour m’en distraire un peu, voici la série des numéros qui recommence. Je me laisse faire, cela m’amuse. Je n’ai aucune confiance cependant. C’est d’abord le n° 9, que nous nommerons « l’orpheline de Lantiez ». Comme chacun s’en mêle, le notaire de Deuil avait parlé à mon père d’une orpheline : 300.000, pas d’espérances. On était au chaud de l’affaire Tetu, mon père m’en parle aujourd’hui seulement. Ordre et mémoire, le n° 10 est Mlle Daunay, ou plutôt Mesdemoiselles Daunay ! Inventeur Mr Clerc, un client : 200.000, pieuses, jolies, le père entrepreneur de menuiserie, vont à la messe de midi aux Carmes et mon père voulait tout d’abord m’envoyer entendre cette messe. Je lui en démontre l’impossibilité, il insiste et gronde bien fort. Après cela, il me propose d’y aller à ma place, ce que j’accepte tout de suite. On n’a pas je crois vu beaucoup de pères pareils.

Temps froid assez maussade dont je subis l’influence. Je ne fais rien et me couche de bonne heure.

Paris, le dimanche 18 décembre 1864
Travail à l’étude. Le matin, messe. Le reste du jour assez facile. Déjeuner chez Delastre avec Weil à midi. Dîner chez Mme Gretillat, avec la famille Chaulin. Je me laisse vivre. Un peu de promenade dans l’intervalle pour gagner de l’appétit. Visite à Tardieu notamment chez qui mes associés, que je vais forcément bien négliger, se partagent les plantes des Basses Alpes apportées par le capitaine Delaporte. Chez madame Gretillat on vit assez bien et on tient des propos légers, à l’ordinaire, mais Georges Chaulin est insupportable, tout sombre et grossier parfaitement avec Mme Gretillat. J’essaye de faire mordre sa mère et lui aux deux sœurs des Carmes, mais ils sont bien mous. Du reste mon pauvre père en a été pour sa course : il a été aux Carmes et n’a rien vu du tout.

Paris, le lundi 19 décembre 1864
Etude, courses, travail. Je dîne chez ma tante Emilie. Marie est grosse comme une tour et se balance en marchant. Je voudrais bien qu’elle en eut fini de sa grossesse, c’est toujours un instant bien inquiétant et je crois qu’Emile est plus que de mon avis. Mon père me fait passer à l’étude une soirée désagréable. Une vilaine drôlesse de cliente, la mère Genot, qui a perdu un procès, m’écrit qu’elle change d’avoué en une lettre de sottises. Mon père en avait la tête perdue et j’ai fini par m’irriter un peu. Il a reconnu lui-même qu’il était le soir hors d’état de s’occuper d’affaires. Je sais bien qu’il m’a mis ce soir dans cet état là. Nous aurons sur certains points des rapports délicats à établir qui se révéleront à l’user.

Paris, le mardi 20 décembre 1864
Journée d’étude. Je cours après mes légalisations et puis travaille le soir utilement et assez tard. Pour le reste du jour, il est tout absorbé par les courses. J’ai un gros rendez-vous chez Allou avec Mr de Perdriel, client important et qui m’adopte assez bien.

Paris, le mercredi 21 décembre 1864
Je vais à l’enterrement du père des Jouaust : c’est fort triste, ces deux pauvres jeunes gens étaient navrés de douleur. A l’audience des criées mon père achète pour un Mr Teste un immeuble de 142.000 francs. Cela commence à m’intéresser, ce sera le premier argent que je toucherai. J’ai enfin aujourd’hui un dossier de légalisations complet, au moins à ce qu’il me semble. Il y a quatorze pièces, sans moins. J’ai vingt cinq ans, je suis du sexe masculin, citoyen, de bonne vie et mœurs. La chambre en trois délibérations a approuvé mon stage (auquel elle a mis de belles rallonges), mon traité et ma personne, mais par combien d’étamines ne dois-je pas encore passer ? Je me trouve connaître légèrement l’attaché du parquet qui a ce département et suis introduit par lui auprès du substitut Mr Hanin, personnage froid, à peine poli, à figure en casse-noisettes. Il me rend mon traité pour des changements insignifiants – donner une valeur au mobilier de l’étude – et me demande de lui écrire une lettre dans laquelle j’énoncerai les moyens que j’ai de payer ma charge et notamment les successions que j’espère accueillir, ce qui, dans mon petit jugement, me parait une belle impertinence. Je sors à quatre heures d’un rendez-vous avec le vieux Chatelain, notaire honoraire, le type du notariat des anciens jours, et le duc de Dino, un client qui se montre assez aimable avec moi. Ces choses-là mettent mon père au bonheur et il voit son étude prospérer déjà dans mes mains. Je sais bien aussi que lundi soir il disait « voila tout le monde qui s’en va ». Travail le soir, vigoureusement poussé.

Paris, le jeudi 22 décembre 1864
Palais et longs rendez-vous. Froid. Je fais connaissance d’un notaire nommé Lavocat qui est bien l’animal le plus sauvage de la place de Paris. Travail le soir. Je comptais aller à Mireille avec les Chaulin. Fais, mon bel ami, de la procédure jusqu ‘à onze heures du soir.

Paris, le vendredi 23 décembre 1864
Il fait froid. Je gèle le matin dans mon petit appartement de la rue de la Chaussée d’Antin et commence à tourner mes regards vers ma future chambre de la rue Ventadour. Palais, rendez-vous, courses et travail le soir. Toutes mes journées vont beaucoup ressembler à cela.

Paris, le samedi 24 décembre 1864
Palais. Courses. Portons pour mémoire ici le n°11 : c’est Mlle Breton, proposée ce matin par Mme Roncier , sa tante. Cela ne se discute pas : sa mère a eu à l’étude une séparation si bizarrement scandaleuse que mon père et moi n’en pouvons parler sans rire. On lui donne un numéro et c’est fini. Puis, ce qui me remplit de joie, j’attrape aujourd’hui mon premier client personnel, le seul que mon père ne m’ait pas vendu : c’est Pierre, le domestique de de Larque, qui a une opposition sur ses gages. Je vais soigner cela avec amour. Froid intense au dehors, ce que je n’aime guères. Je vais après dîner me confesser à Bonne-Nouvelle. Je fais visite en passant à ma tante Elisa et reste une heure à bavarder au coin de son feu. Sa petite Marie est toujours souffrante.

Paris, le dimanche 25 décembre 1864. Noël
Je vais à la messe de minuit à Saint André, où je communie. Conférence à Saint Médard. Je vais entendre ma seconde messe à Saint Sulpice et, ce qui est bien naïf, ma troisième aux Carmes à midi. Je suis pour ma course, rien ne ressemble au signalement. J’ai eu bien peur un moment en voyant deux sœurs d’âge nubile et parfaitement laides. Il y en avait heureusement une troisième et j’ai respiré. Je fais une visite à mes amis Bonnet qui sont tous deux à Paris. Jules va prendre garnison à Besançon, Paul commence à trouver long son séjour de Tonnerre, ni l’un ni l’autre n’a devant lui des perspectives bien gaies. Ils ont faussé leur route, à ce que je crois, et peut-être interverti leurs rôles. J’avais d’ailleurs reçu de Paul jeudi dernier une lettre bien amicale, mais où perçait un grand ton de tristesse. Je rentre travailler deux heures à l’étude, puis vais voir Mme de Larque qui me reçoit à merveille et va peut-être m’envoyer une vraie affaire. Charles va venir à l’étude comme amateur. Le soir je m’étais proposé une soirée tranquille d’herbes et de coin du feu : ingénieusement ma femme de ménage se promène avec ma clef dans sa poche. Il me faut revenir rue Ventadour me faire dresser un lit, mais j’ai eu une heureuse idée. Je devais déménager cette semaine : au moment des étrennes, cela a l’air bien pingre. J’ai terminé un speech ab irato à ma portière par ces paroles foudroyantes : « Puisqu’il en est ainsi, madame, je vais déménager demain !! »

Paris, le lundi 26 décembre 1864
Etude. Mon déménagement s’opère par un beau froid. La bonne Mme Mouillefarine s’y emploie avec un dévouement sans égal. Je la rencontre à cinq heures revenant tout empêtrée, les mains sous son manteau : « c’est le portrait de ta mère que je t’apporte, pourvu qu’il ne lui arrive rien ». J’en ai été ému à en pleurer presque sur le boulevard. Je dîne chez Elisa. Mes rangements ne sont pas une petite affaire : ma chambre a mon lit, ma commode, ma bibliothèque, le petit bonheur du jour, un vieux meuble hors de mode acheté au mariage de ma mère et qui est lié à mes souvenirs de petite enfance. En outre on y met un bureau pour mon père : c’est là qu’il va travailler à partir du premier janvier, me laissant le cabinet.

Paris, le mardi 27 décembre 1864
Froid intense, la rivière prend. J’ai ce temps là en horreur et un de mes rêves de vieillesse est de passer l’hiver dans quelque coin charmant de la Corniche. Mais que de procédure jusque là. Palais, rendez-vous, travail le soir. J’ai quelque plaisir à ne pas grelotter en me couchant. Nous commençons avec mon père nos visites de présentation et c’est d’une façon bien funèbre. Nous allions chez le père Le Blant, son prédécesseur : il était mort de la veille et c’est le portier qui nous l’a appris. Quoiqu’aucun lien bien étroit ne nous rattachât à lui, mon père en a été fort affecté, et puis c’est toujours une chose lugubre que de rencontrer ainsi tout d’un coup la mort sur son chemin.

Paris, le mercredi 28 décembre 1864
Enterrement du père Le Blant, palais, criées. Je suis décidément très bien rue Ventadour, n° 7. Je jouis de mon tapis, de mon domestique, de mes habits brossés, et Prieur, Raveau et moi poussons le soir de vigoureuses pointes de travail.
R et i
Paris, le jeudi 29 décembre 1864
J’étais ce matin dans le hourvari de tous les matins, entre les clients et l’heure du palais pressant quand un bon moment de fou rire vient éclairer mon existence. Le petit clerc de Protat m’apporte une lettre d’affaires émanée de Vacher que je ne puis que reproduire :
Dans la forte affaire
Mayrena (David)
Du dépôt à faire
Quid ? Quid ? Quid ? Quid ? Quid ?
Mon client me presse
Que de temps perdu !
Quand donc à la Caisse
Déposeras-tu ?
Sur l’air Au clair de la Lune. Et le fou rire passe avec la lettre à Albert et à mon père. Les clients n’en croyaient pas leurs oreilles. Et j’emporte l’épître au Palais pour que tout le monde en ait sa part. Je vais au parquet voir si mes affaires avancent. Je trouve un bas employé, fort rogue, qui me dit qu’on prend en ce moment les renseignements et que je n’ai qu’à me tenir tranquille. La belle chose que le parquet. Je ne sais si la lettre que me demandait Hanin lui aura beaucoup plu. Je lui disais que pour les successions l’époque de l’ouverture était à ce que j’espérais assez éloignée pour n’avoir pas à les faire entrer en compte. Je vois Emile au Palais. Marie a les premières douleurs. J’y vais le soir, il n’y a rien de nouveau.

Paris, le vendredi 30 décembre 1864
Palais et courses sans nombre Je vais chez Marie, elle est accouchée, mais difficilement avec les fers. L’enfant était très gros. Ma tante Emilie qui est toujours au pire ne paraissait pas inquiète. Toutefois je n’aime pas cela et la voudrais voir remise. Travail le soir.

Paris, le samedi 31 décembre 1864
Etude et palais. C’est mon dernier jour de clerc, je suis patron demain. Je dîne chez Mme Bonnet rue Cassette avec Jules et Paul et quelques amis, et je vais finir l’année en buvant du punch avec les Tardieu. Notons pour finir le numéro douze proposée par Mme Vve Le Blant : c’est une demoiselle Collet, fille du juge de paix du 13ème,150.000 francs. C’est maigre, il n’y a lieu à suivre. Mon père m’a ce soir cédé solennellement son cabinet et sa table pour s’installer en face sur un bureau dans ma chambre. La grande table a été rangée, ce qui ne lui arrive pas tous les jours, et mon père m’a annoncé qu’il allait me remettre un à un tous les papiers : au premier : « j’ai là quelque chose à finir, je garde ça », au second :«j’attend une réponse, je garde çà », au troisième : « j’ai vu le client, je garde ça ». Au bout d’un instant nous sommes tous les deux partis d’un éclat de rire. Le paquet, un à un, était passé de sa droite à sa gauche et j’étais les mains vides. En rirai-je toujours ? A présent cela va le mieux du monde.

J’ai fait couler un pactole de cent francs sur mon expéditionnaire Raveau et j’ai fait porter chez Prieur une fort belle gravure, les Noces de Cana.

Visite de fin d’année aux Eymieu, qui sont mieux portant. Mme Desrousseaux se remet de sa double fausse couche.

Paris, le dimanche 1er janvier 1865
Rentré chez moi après minuit et tenu éveillé par la thé et le café, je travaille deux heures : c’est assez bien commencer une année destinée au travail avec beaucoup d’autres derrière elle. Je la commence sans aucune tristesse ; j’ai décidément le caractère bien fait, j’oublie sans effort ce que j’aurais pu être pour me trouver bien comme je suis. J’avais rêvé far niente, loisirs intelligents, occupations variées, me voilà avoué, commençant un sillon sans fin, et je prends très gaiement la charrue. Puis je m’endors pour m’éveiller au bruit des orgues, comme de coutume. Les étrennes viennent ensuite, portier, domestique, etc. Ces banalités du jour de l’an m’ont assommé de tout temps. Etrennes à aller quérir, visites à Elisa et à mon oncle Albert, le tout comme d’antan, sauf le soir d’aller m’inscrire chez les magistrats, chose nouvelle. Et puis nous avons notre déjeuner de famille avec Mr et Mme Garrigues et Paul, et puis les visites, Mme Coulon, Mme Chaulin, Mme Grétillat, mon oncle Charles, la maison Parmentier. Marie est tout à fait bien. Ici seulement il y a du nouveau. On dit en causant que Parmentier est chez son parent Mr Hutin. Je demande ce que c’est, on me répond que c’est un inspecteur général des armées. Je m’intéresse alors tout de bon et me faisant reconduire par Emile, je lui explique la raison de mon intérêt et lui demande des renseignements. Il me les donne fort bons : la mère et le beau-père charmants l’un et l’autre, la fille point jolie mais fort gentille, aimant le monde, cela seul cloche. Mr Hutin est fort malade ce matin, mais je prends note.

Et puis, pour finir, le grand dîner de famille chez Mme Petit. J’étais invité cette fois mais n’en ai pas plus ri. J’étais à table entre Mme Levilllain et sa fille, puis le soir à la mort ou à la vie il a fallu faire sauter les petites filles. J’en avais des rages d’ennui.

Paris, le lundi 2 janvier 1865
Me voilà ce matin tout de bon au cabinet, dans le fauteuil de mon père et recevant mon premier client, un bonhomme qui se nomme Touraine. Mon maître clerc arrive – je m’habitue au pronom possessif – il se nomme Louis Achet, il est calme, méthodique et à ce qu’il semble entendu. J’en augure bien. Albert, que je regrette peu, va s’en aller chez Marin. Je commence avec mon père les visites d’installation, c’est trois heures de fiacre, Mr Parent, Mr Penin et ma tante Adèle, ceci n’est plus une affaire d’étude. Son accueil a été si aimable, sa conversation si charmante que mon père était séduit et que, craignant de fatiguer ma tante, j’ai presque eu à l’emmener. Au retour j’ai reçu une visite fort aimable de mon cousin Georges qui s’en va passer un mois auprès de sa fiancée. Le soir, je travaille et tout seul. L’étude du soir va tomber car j’ai reconnu l’impossibilité de la soutenir et ne sais si j’en serai plus mal.

Paris, le mardi 3 janvier 1865
Neige abondante. Je vais un autre début, mon premier argent que j’encaisse, 171 f. 60 d’un respectable Mr nommé Geffroy. La journée n’est pas mauvaise. Falateuf, à qui mon père a pour son procès perdu confié deux gros procès, enlève à l’audience une séparation Balmont, d’où arrive le soir une certaine pluie d’or dans ma caisse. Je vais au Palais avec Achet qui décidemment n’est pas bête. Courses et travail le soir.

Paris, le mercredi 4 janvier 1864
Temps plein de charme, on patauge dans la neige fondue. Je jure d’aller l’hiver à San Remo quand j’aurai vendu ma charge. O ubi campi ! Palais, course, temps abominable. Le soir mon père m’entraîne chez Lemardelay à un bal de noce. Un de nos clients, Mr Regnault, se marie. C’est donc une affaire d’étude, mais je me laisse faire sans résistance. J’ai un côté naïf, assurément et je le reconnais trop tard, une chose me manque, c’est d’avoir aimé le monde un temps comme tout un chacun. Ce serait fini aujourd’hui. Au contraire je me fais une vague idée du plaisir que j’y aurais pu prendre et à chaque invitation je me figure que je vais entrer dans mon rêve et avoir la révélation de ce plaisir inconnu. Une fois arrivé, je me mets dans un coin, je m’ennui fort et je m’en vais. Aujourd’hui j’ai fait un coin d’hommes graves avec Chouveroux l’architecte et Moreau, l’ancien maître clerc de Potier qui vient de succèder à Faiseau-Lavanne. Il est dans toute sa candeur du début et me retient jusqu’à minuit à fumer dans le passage des Princes pour me parler des splendeurs de son étude. Et puis je reviens vers la mienne. Et voilà-t-il pas que j’éprouve un certain plaisir à rentrer. Je me sens chez moi, je n’avais pas eu l’idée du at home depuis quatre ans. Oh bizarre bête que je suis ! Est-ce que je me serais tant fait prier pour être heureux.

Paris, le jeudi 5 janvier 1865
Palais. Je remplace Albert par un troisième clerc nommé Rousseau. Il me vient un fort rhume.

Paris, le vendredi 6 janvier 1865
Hélas, je tousse et suis de nouveau enroué. Je ne vais pas au Palais, je fais quelques visites avec mon père, Mr de Béhague, Mr Oppenheim, mais je fini par Mr Chanet où je me sens tout à fait pris. Je m’envoie excuser chez Guyot-Sionnet chez qui je devais dîner et je ferme ce journal à huit heures, souffrant de la tête et de la poitrine. A la volonté de Dieu ! Mon oncle Henri a été pris ainsi et à la même époque.

Paris, le samedi 7 janvier 1865
Je passe toute ma journée au lit, m’appliquant à suer. J’ai eu trop peur hier, ce n’est rien qu’un rhume, mais il n’y a plus de plaisir à être malade. Les voix des clercs et des clients arrivent à mon lit et me rappellent que j’ai déserté mon poste. Deux faits, d’une importance différente, arrivent cependant jusqu’à mon lit. Le premier est relatif à mon traité. Il était sorti du parquet mardi pour passer au visa des différents présidents de chambre. Lesage, l’économe du Tribunal, a par amitié pour mon père cueilli toutes les signatures en deux jours au lieu de dix : c’est juste une semaine de gagnée et je pourrais bien être en robe dans un mois d’ici. Le second point est, naturellement, mariage. Ces deux choses ont jusqu’ici marché si bien ensemble. Delton, l’ami Delton qui me veut tout le bien du monde m’apporte « un parti sérieux » : Mlle Emma Barthaumieux, fille d’un architecte fort occupé, gentille et bien élevée, c’est entendu, 200.000 f. et un million d’espérances. Je prends cela presque au sérieux en effet: Bartaumieux a l’autre jour pris mon père à part dans d’une expertise et lui a demandé des renseignements sur deux confrères nubiles parfaitement insignifiants tous deux, Gignoux et Goujon, et tout de suite lui a dit à brûle pourpoint, combien sa fille aurait en dot et combien à revenir, comme elle était pieuse, que son fils pratiquait aussi etc. Toutes choses superflues pour Gignoux et Goujon. Mon père qui ne marchande pas la vanité paternelle a cru tout aussitôt que c’était un appât jeté à mon adresse . Il croit aujourd’hui que Delton est envoyé en avant pour sonder le terrain. Moi, je dis qu’il faut voir, je donne le numéro treize et rends un arrêté de prise en considération. Le petit nom ne me déplait pas, la dot non plus, le beau-père non plus ; je l’ai vu à l’œuvre, c’est un debater de première force, il entend les affaires et il n’est pas snob. Cette piété mise en avant ne me déplait pas trop et prouverait si mon père disait vrai qu’on y tient et qu’on connaît mes principes. Dieu sait si je les étale cependant. Il faudrait donc prendre des renseignements. Il faudrait d’abord être guéri et levé.

Paris, le dimanche 8 janvier 1865
Je me lève à midi et ne sors pas, d’ordre du médecin. La bronchite parait enrayée mais l’enrouement subsiste. Décidément le larynx est atteint. Et je devais plaider cet hiver. Combien les évènements, ou mieux la Providence, sont plus sages que les hommes. Sur ma table, avec pas mal de lettres arrivées hier, j’en trouve deux qui m’intéressent. L’une est de Renault : sa femme vient d’accoucher d’un garçon et suivant la formule la mère et l’enfant se portent bien. L’autre n’est qu’un morceau de carton, mais il porte ceci écrit dessus :
« Mr et Mme Dénuelle prient monsieur Mouillefarine de leur faire l’honneur de venir passer la soirée chez eux le samedi 14 Janvier. On dansera. »

Que voilà bien une belle pierre dans mon lac. Irai-je, n’irai-je pas ?? L’un et l’autre sont mauvais, d’un côté le chagrin, de l’autre le ridicule : la voir avec son bouquet de fiancée, je parie que c’est un notaire. Ils n’en font pas d’autres. Et puis rencontrer là Falateuf, qui mettra une intention dans sa poignée de main. Retrouver toutes raides en tenue de bal toutes ces petites cousines, avec qui j’ai cousiné cent fois dans mes songeries : un jour en revenant de chez Damiens j’ai tutoyé Thérèse Denuelle tout le long du Champ de Mars; être présenté à Mme Pougin qui est femme à s’attendrir, être repris par ces mamans qui me voulaient du bien, et comme il y a deux ans, invité par séries, être entraîné dans de petites sauteries antenuptiales, être conduit au cotillon par le futur.

Voilà que je m’amuse en écrivant, c’est bon signe. Je suis plus solide que je croyais et j’irai chez Mme Denuelle. J’y resterai peu, je ne danserai pas, je causerai un moment avec la bonne Mme Gratiot qui n’entend pas malice. Nommez moi donc ces demoiselles, je suis brouillé avec les noms ; celle qui a un bouquet, c’est Mlle Travers, non, Mlle Tetu. Parfait. Nomme-t-on le fleuriste ? Il faut que je me lie avec lui pour lui faire avouer qu’il a un joli beau-frère. Et autres bagatelles, d’un air aussi talon rouge qu’il se pourra. Et puis mon esprit est décidément une bête maniable, je me le prouve chaque jour depuis trois mois. Je suis capable de trouver Mlle Tetu laide ou sotte. C’est cela qui vaudrait les gants blancs ! Toutefois, je ne sais pas trop encore comment je saluerai Mr Tetu. Il faudra qu’il soit au whist.

Je tousse en travaillant et travaille en toussant toute la journée, sans bouger.

Paris, le lundi 9 janvier 1865
Le lit ne m’a pas fait grand bien, je tousse et parle comme feu Grassot. De Larque vient s’installer comme « second clerc amateur » à mon étude. Je me trouve avoir ainsi un bon personnel et suis particulièrement satisfait d’Achet. Il est sérieux et capable. J’ai eu une sensation nouvelle. Le nouveau troisième clerc à qui j’ai été demander je ne sais quoi s’est levé pour me répondre et a rougi. Je me suis en allé tout honteux moi-même : mon métier de patron commence. Quant au travail du soir, il devient libre. Prieur revient presque tojours. La besogne se fait. Grande toux le soir, mauvaise nuit.

Paris, le mardi 10 janvier 1865
Toujours du rhume et une voix absurde. Quel déplorable tempérament d’hiver le ciel m’a donné, à moi qui en été fait impunément de si belles imprudences. Je sors assez peu, prends de la tisane et fais du mauvais sang.

Paris, le mercredi 11 janvier 1865
Il y a quatre ans que je suis orphelin . Touchè-je bientôt aux termes de la solitude ? Je vais au Palais mais j’y reste peu. Ces rhumes profonds ébranlent tout l’organisme. Je me sens épuisé de fatigue. Du reste moins de toux et toujours la même voix.

Paris, le jeudi 12 janvier 1865
Enrouement constant. Je me couche à midi tout découragé et essaie de me traiter par les sudorifiques. Mon père, suivant l’usage, perd la tête en me voyant au lit. Il est presque incroyable qu’un homme de sens si calme soit impressionnable à ce point. Achet pendant ce temps est au Palais et gagne trois référés sans broncher. J’ai eu une vraie bonne fortune de tomber sur un tel maître clerc.

Paris, le vendredi 13 janvier 1865
Malgré le lit, malgré le thapsia que j’ai appliqué à nouveau, l’enrouement subsiste toujours le même. Je ne sors pas mais j’ai des clients du matin au soir de sorte que le larynx n’y gagne guères. Voilà huit jours que je suis dans cet état sans amélioration aucune. Je me préoccupe plus que je ne le dis. Il est entendu que je ne puis être avocat, mais puis-je même être avoué ? Est-ce que le sort se jouerait à me rejeter de tout ce que je commence à goûter ?

Paris, le samedi 14 janvier 1865
Je reste au logis toute la journée, mais je ne puis me défendre de sortir le soir. J’avais fixé à aujourd’hui mon dîner d’entrée en charge chez Philippe et j’en ai fait les honneurs comme j’ai pu, malgré un rhume et un enrouement qui semblent aller toujours croissants. J’avais Emile, Delastre, Renault, Maugin, Roche et Cheramy. Il me manquait Coulon, Chaulin et Decrais. On a fait bonne chère mais pas grand bruit, cela tient je pense à mon état maussade. Toutefois cela a été fort amical et on s’est séparé assez tard. Je me suis tenu à quatre pour ne pas aller au bal Denuelle, mais avec l’enrouement tous mes effets étaient manqués, d’ailleurs c’était la plus belle imprudence du monde et je n’ai pas osé. Je reste donc avec ma curiosité non assouvie. Y a-t-il autre chose que de la curiosité ? Je me suis tâté et ne crois vraiment pas. Il vaut mieux peut-être n’avoir rien vu.

Paris, le dimanche 15 janvier 1865
Je me lève tard, ne sors que pour aller à la messe et tiens le coin du feu tout le jour, toujours enroué comme de plus belle. Nous avons à dîner Stéphane Le Begue, un ami de Georges, son père est architecte. Mon père lui mène assez adroitement une conversation professionnelle et le lance sur Mr Berthaumieux. C’est un homme qui est dans sa compagnie comme mon père dans la sienne, il n’y est pas aimé et y est fort mal traité. Au dehors il est estimé et recherché, au moins à ce qu’il semble, car ceci veut être examiné avec la dernière sévérité. Sa fille est charmante, dit tout d’un coup Stéphane, je ne sais pourquoi elle ne se marie pas. De sorte qu’il me monte un peu de sang à la tête. Au surplus il est probable que je n’aurai pas ces renseignements à prendre, car Delton, si empressé tout à l’heure, ne donne plus signe de vie. Là aussi, probablement, j’arrive trop tard : je n’ai pas eu le temps de m’éprendre.

Paris, le lundi 16 janvier 1865
Aussi enroué que devant. J’essaye aujourd’hui d’un système contraire, je vais au Palais, à une expertise sur les toits, à un rendez-vous. Je rentre le corps rompu et la voix éteinte. La brute accomplie que je fais ! Bal chez les Lequeux, auquel je ne vais pas, à mon grand regret. « Elle est si gaie » !

Paris, du mardi 17 au samedi 21 janvier 1865
Ma voix est de pire en pire, on ne m’entend plus. Mon père ne sait que devenir et le docteur Blain des Cormiers, un de nos bons clients, m’engage impérativement à me coucher pour suer quarante huit heures. Mon père insiste rageusement, il m’offre de se remettre à la tête de toutes choses. Je finis par céder et tandis que je me couche il s’installe à mon bureau, tous les deux un peu nerveux.

J’avais bien pensé qu’une fois couché ce ne serait pas pour si peu et j’y ai passé sans débrider ces cinq jours-ci. Ils n’ont pas été les plus gais de ma vie. Mr Chanet est venu tous les jours. J’ai une forte bronchite avec laryngite. Tout mon organe intérieur est d’une susceptibilité déplorable. La voix reviendra-t-elle ? Pourrai-je être avoué ? On a le temps de penser à bien des choses quand on reste tout le jour au lit.

Puis, après avoir eu des doutes sur la modalité, j’en ai eu sur la substance. Un de ces soirs, je ne sais lequel, mes crachats étaient sanguinolents. J’en ai eu très peur et durant quelques heures j’ai médité sur le memento mori . Il parait que c’est une conséquence des fortes bronchites et Mr Chanet m’a rassuré le lendemain.

Mais, en sortant de moi-même, la vue de mon père s’agitant à côté de moi suffisait à me fournir en idées sombres. Il est encore mal remis au fond de sa terrible maladie, il se fatigue, il s’irrite. Sa journée sa passait en course. Je le voyais revenir le soir les traits altérés, etc.

Voilà assurément de vilaines journées.

Paris, le dimanche 22 janvier 1865
Mr Chanet m’autorise à me lever tout en gardant ma chambre qui est soigneusement chauffée et en m’enveloppant de la tête aux pieds. Je tousse encore beaucoup et conserve mon abominable enrouement. Il faut évidemment aller à Cauterets cette année et remettre le mariage à l’an qui vient.

Je lis aujourd’hui l’Encyclique avec tristesse. Je suis catholique et dois me soumettre, mais c’est l’écroulement de toute une partie de mes convictions les plus chères. Il est bon qu’elle vienne à un temps où mes idées religieuses sont affermies et où la profession me détourne du mouvement libéral. Je ne sais ce que professeront à ce sujet les hommes que je suis habitué à considérer comme mes chefs, Mgr Dupanloup, Mr de Montalembert, mais il me semble que Rome condamne toutes les idées libérales. En ce moment, je ne puis que me taire, me soumettre et attendre. Cela va détourner bien des jeunes gens du catholicisme. Chaulin en m’envoyant l’Encyclique m’a écrit une belle lettre très chrétienne. Cela lui semble le mieux du monde, il est bien heureux.

Paris, le lundi 23 janvier 1865
Je me lève à midi et m’occupe un peu des choses de l’étude. Le pauvre de Larque qui vient comme amateur n’est pas bon à grand-chose et est repris de ses maux de tête. Du reste, le mieux intentionné du monde. Je vois Coulon qui est venu à peu près tous les jours la semaine dernière. Sa petite Anglaise est retournée au bourbier, c’est triste. Il a plaidé la semaine dernière et fort bien un très gros procès dont il attend jugement après-demain. Question toute nouvelle, si la prêtrise était un empêchement dirimant du mariage.

Paris, le mardi 24 janvier 1865
Même et semblable vie, même et semblable état. Toux, rhume, enrouement.

Paris, le mercredi 25 janvier 1865
Toujours de même. En fureur conte moi-même. Je me couvre la poitrine de thapsia. Du reste aucun mieux, j’entends depuis dimanche. Mr Chanet ne voit pas le terme de ma claustration.

Paris, le jeudi 26 janvier 1865
Cet emplâtre de thapsia m’a brûlé a peau, m’a empêché de dormir et me rend aujourd’hui fort souffrant. Du reste le marasme s’en mêle, car je ne trouve aucune amélioration dans mon état. Je passe la journée au coin de mon feu tout découragé, sans pouvoir travailler ni même lire. Coulon vient me voir le soir fort content. Il a gagné son procès, cela fait grand bruit au Palais. Les journaux s’en occupent.

Paris, le vendredi 27 janvier 1865
Il me semble qu’il y a un peu de mieux et que ma voix s’éclaircit. Du reste, même vie, le lit jusqu’à midi. Le reste du jour je travaille assez utilement. Je reçois quatre lettres sous une enveloppe : ce sont mes camarades de Grenoble qui se souviennent de moi. Je ferais en ce moment mauvaise figure au col de Larc.

Paris, le samedi 28 janvier 1865
Il y a décidément du mieux. J’ai la visite de Léon Eymieu. Je reçois un majestueux paquet de plantes, c’est l’envoi de la société vogeso-rhénane, il y en a 400, beaucoup ne valent rien. On me renvoie dévotement un échantillon de mes plantes et de celles de Damiens, Peronin, etc, mais c’est une bonne représentation des flores d’Alsace et des Vosges.

Autre chose : ce bon Boissaye, mon ex-propriétaire, qui annonce tendrement à mon père le mariage de son fils avec Mlle Emma Barthaumieux. C’est un don que j’ai comme cela de faire marier les filles et je vais travailler indirectement à la multiplication du genre humain.

Moi qui n’avais pas d’invitation l’hiver dernier, il m’en vient cette année où je suis bloqué : ce soir je devais être présenté à Mme Gomont la jeune, deux soirées lundi, deux bals mardi. C’est du reste le moindre de mes soucis.

Paris, le dimanche 29 janvier 1865
Mieux décidé, Chanet me le confirme, à la rigueur je pourrais sortir demain. Tardieu vient voir moi et mes plantes. Je range beaucoup chez moi, je commence à écrire mon voyage de cette année, ma journée se passe assez bien.

Paris, le lundi 30 janvier 1865
Je me lève encore à midi, mais c’est pure paresse. Je ne suis pas guéri, la toux revient parfois, la voix est voilée, mais je suis bien. Je m’occupe des clients et de l’étude où il y a beaucoup à faire et peu de personnel. J’envoie mon traité à l’enregistrement, c’est six mille neuf cents francs à cracher au bassin. La chose n’est pas gaie.

Paris, le mardi 31 janvier 1865
Temps affreux. Je me tiens clos encore mais je reprends ma direction. Je fais pas mal, comme on dit, de mauvais sang. Il y a des choses sans nombre en retard. Achet est fort lent, mon père est ravi de me voir piétiner de rage : il ne serait qu’à moitié content de m’avoir vendu sa charge si je ne devais pas m’y tourmenter autant que lui et les théories contraires que je professe parfois lui semblent hérésies pures. Mon traité, dûment enregistré, retourne aujourd’hui au parquet.

Paris, le mercredi 1er février 1865
Mr Chanet vient ce matin et me donne mon exeat : j’en suis bien content. Le vilain temps d’épreuve que je vais finir là. Cela n’a l’air de rien et c’est une maladie. Je suis tout pâli. J’ai voulu user de ma liberté renaissante, je suis sorti un peu, je ne pouvais plus marcher. Du reste j’ai de quoi m’occuper à l’étude. Cet hiver a été plus que tout autre fertile en grippes : Raveau est au lit, Achet fort pris se traîne à l’étude comme il peut, de Larque, repris de maux de tête ne fait plus que des apparitions. Il me reste Prieur et Labey, et un amateur très dévoué qu’on nomme Gaston Lereffait. Mon père, Mme Mouillefarine et Henriette dînaient en ville. Mes frères ont invité à dîner des amis à eux, Stéphane Le Begue, Henri Martin et Lavenue. J’y apporte une faim de convalescent. Le soir travail au coin de mon feu. Ma chambre bien chaude, bien arrangée, est charmante le soir.

Paris, le jeudi 2 février 1865
La résurrection est complète aujourd’hui. Je vais au Palais, chacun m’y accueille comme un revenant. J’use encore un peu du coin du feu et de tisane.

Paris, le vendredi 3 février 1865
Affaire de justice de paix, palais, rendez-vous chez un notaire, je suis en plein dans la vie active et m’en sens bien heureux. Je tousse encore mais je n’y prends pas garde parce que la voix est bien revenue. De Larque que sa santé éloigne décidemment de l’étude m’amène un remplaçant, et c’est ce jeune et aimable Louis Jourdan, des rives du Tarn. Ce renfort vient fort à point, Jourdan va être troisième clerc. Travail le soir.

Paris, le samedi 4 février 1865
Palais très long et très fatigant, courses, rendez-vous. Je régularise enfin la dernière pièce de mon traité et il va passer au parquet du procureur général. Mais Kieffer et Maucomble sur lesquels j’avais trois semaines d’avance m’ont rattrapé et vont peut-être me dépasser. A neuf heures je m’habille et sors comme Cendrillon d’un pied furtif, car cette première sortie du soir mettrait mon père aux champs. Je vais au bal chez Mr Augouard rue des Vosges, c’est là où Couteau et Delepouve m’ont si bizarrement amené l’an dernier. Je passe une soirée fort agréable. On joue un proverbe de salon d’un anonyme, la Comédie de Société, qui n’est point sot du tout et que Mme Augouard ne dit pas trop mal, puis une charge très gaie du Palais Royal, Un ami acharné. Après je danse, non pas avec la même verve que l’an dernier mais suffisamment. Ce sont d’aimables gens. Je reviens entre deux et trois avec Delepouve. Ce pauvre garçon qui a succédé à Aviat a des difficultés sur son prix à la Chancellerie et ne peut finir d’être nommé. Je serai peut-être son ancien.

Et cette première soirée de l’hiver me fait beaucoup de plaisir et aucun mal. Il me paraît nécessaire d’aller cette année dans le monde et je vais m’y mettre.

Paris, le dimanche 5 février 1865
Lever à 8h ½, travail, déjeuner et messe puis travail encore. Mr Chanet vient me faire une visite et la conversation s’engageant nous restons une heure et demie ensemble. Il est fort intéressant. Puis je fais des visites à mon tour. Les miennes sont en retard. Je vais chez Mme Chaulin, Mme de Larque et chez Marie Delacourtie. Celle-ci a commencé à se lever et est dans la fraîcheur des jeunes accouchées, charmante, toute blanche et rose. Mme de Larque me reçoit bien, toujours fantastique. Elle m’a à peu près proposé, avec toutes sortes de timidité, de venir jouer la comédie chez elle pour amuser son fils. Il y a eu chez elle une scène incomparable. Il est venu durant ma visite un Mr Pecourt, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, homme de fort bon ton. Il vient d’être malade, on en cause. Mme de Larque entre menus propos lui dit innocemment « Madame Charles (c’est sa femme), Madame Charles, elle a dit que vous n’étiez pas raisonnable, comme ça, que vous étiez sorti trop tôt, avec votre mère » « Hein, pardon, qu’est-ce que ma femme a dit ? Elle n’arrêtera donc pas de déchirer ma mère, je la reconnais là. Ma mère est aveugle, on voudrait qu’elle sortît sans mon bras. Je sais bien que le plus vif désir de ma femme et de son entourage est qu’elle soit écrasée dans la rue, mais tant que je serais là… etc. » Et ainsi de suite à l’infini. Pour qui connaît les gens, c’était unique. Mme de Larque, la tête perdue, se rattrapant, interrompant « mais je me suis trompée … elle ne m’a pas dit cela … c’est qu’elle vous aime bien » Charles tâchant de mettre quelques mots dans la tirade. J’en ai ri tout seul dans la rue. Travail le soir.

Il y a un assez beau mariage en vue pour Chaulin.

Paris, le lundi 6 février 1865
Etude. Mon père et moi allons faire des visites, accessoire obligé du traité un peu négligé le mois dernier, mais que nous allons reprendre. Nous allons chez Delton et chez Beau, notaire, puis dans notre ancien domicile de la rue du Sentier voir Mr Boissaye et Mr Guichard. Le fils Boissaye nous parle avec un grand charme de sa fiancée et en énumère complaisamment les perfections – ces choses là sont faites pour moi. Chez Mr Guichard c’est une autre gamme. Il s’est mis jusqu’aux yeux dans une grande machine chauvino-snobienne qu’on appelle l’Union centrale pour le développement de l’art appliqué à l’industrie (ouf), il y a gagné la croix, un grand sentiment de son importance personnelle et une profonde conviction « que c’est arrivé » qu’il s’efforce de faire partager aux gens ; et tout chaud je suis agrégé au conseil judiciaire de l’Union centrale . Cela peut être une source de clientèle et je serai sérieux comme un ours. Le soir je vais rue de l’Odéon chez Mr Lequeux, le beau-père d’Henri . Boucher, que j’ai rencontré dans le passage Choiseul, me reconduit jusqu’à l’Institut, blasphémant comme un diable sur chaque pavé et demandant de plus en plus où je le mène. Les Lequeux, pour achever leur œuvre, ont commencé l’entraînement de la dernière : on danse à la quinzaine, on prend le thé les autres lundis. Je n’ai pas pu y venir en janvier et m’y rends aujourd’hui ; petit lundi, on joue aux petits jeux, je suis gentiment reçu. S’il leur venait à l’idée de me choyer, je me laisserais joliment faire, jusqu’au mariage exclusivement, bien entendu.

Paris, le mardi 7 février 1865
Etude, Palais. Le soir nous avons un rendez-vous très grave chez Jules Favre avec Templier, Dufay, Chatelain et le duc de Valençay. Il s’agit du procès Bertulus. Une dame de ce nom qui habite Marseille se prétend née de la duchesse de Dino . Il est à peu près prouvé qu’elle l’est de bon jeu, mais point née des œuvres du duc de Dino. Elle serait de la façon du prince de Bénévent. Ces choses-là se sont dites assez nettement au rendez-vous et on a discuté le sacrifice à faire. La grande tête et la belle parole de Jules Favre donnaient à ce rendez-vous un caractère solennel. Cela c’est prolongé assez tard, notre client le duc de Valençay nous a ramené chez nous. Il a été charmant. Je me suis à moitié habiller pour aller chez Larnac mais réflexion faite et ma montre regardée je me suis couché. J’ai cette semaine soirée tous les jours.

Paris, le mercredi 8 février 1865
Pluie, temps affreux. Quel hiver, nous y passerons tous s’il continue ! Je fais des courses. Le soir je m’attarde à travailler et ne vais point au bal de Mme Poupinel.

Paris, le jeudi 9 février 1865
Bise aujourd’hui, vent glacial et impétueux. De onze heures à deux je suis à une enquête, Henry c/ Boutot. Ce n’est pas bien grave : il s’agit de savoir si la concubine d’un brocanteur a ou non dévalisé sa succession. Mais l’enquête est une œuvre qui passionne, j’ai beaucoup étudié l’affaire avec les clients et je m’y livre avec passion. Quoique ce n’eut pas absolument mal marché j’en sors ayant mal aux nerfs. Je vais faire ma visite à Mme Gratiot. Je ne la trouve pas, j’en suis à peine fâché. J’ai retardé parce que je n’étais pas sur encore de mon teint à l’annonce du mariage de Mlle Tetu. Je me crois aujourd’hui calmé. Chaque matin, cependant, j’ai la dévotion de lire la liste de publications de mariage. Etude. Je vais le soir chez Rivolet. En hommes, toute la salle des pas perdus, on trouve donc à causer suffisamment. Il y a cette année un grand progrès sous le rapport des femmes : je n’ai point dansé et ne sait si elles sont sottes, mais nous en avons compté jusqu’à demie douzaine qui n’étaient point mal et d’épaules suffisamment marmoréennes. Du reste, ennuyeux. Quel jour donc arriverai-je à m’amuser au bal ? Ma sympathie pour Malapert m’a induit à faire polker sa fille, qui est moins jolie que lui. Au reste, départ à l’heure de Cendrillon.

Paris, le vendredi 10 février 1865
Je vais à la Caisse avec Dhostel, les meilleurs amis du monde -une bonne erreur de mon père- puis je vais voir Mr et Mme Eymieu, chez qui je n’avais pas été depuis un mois. Leur petit Henri est un peu malade. Je vais au Palais. Mon traité dort au parquet du Procureur général et me désole ; j’en ai écrit en suppliant au petit Aignan qui y est attaché. De trois à six heures je fais ma contre-enquête Boutot et treize témoins défilent devant le juge-commissaire Mr Cazenave, homme intelligent mais désagréable. J’ai le temps de rentrer m’habiller et d’aller dîner chez Guyot-Sionnet. Je modifie mes impressions sur sa petite femme : elle me reçoit avec une simplicité qui ne manque pas de charme et me dit sur sa jeunesse et son mariage des choses gentilles. Pour Henri, c’est un affreux tatillon, je l’ai chargé à fond ce soir. Il n’y avait à dîner que Mr et Mme Barbier, beau frère et belle sœur, et le baby. On me l’avait donné pour voisin. Il devient bien aimable et m’a, par deux fois, pris mon pain pour me le jeter à la figure avec une grâce exquise. Le soir il est venu la famille Lequeux, quelques amis, on a fait le whist. Tout cela est simple et gai, le plus à mon goût du monde. Mais, pauvre que nous sommes, Mme Guyot-Sionnest ne m’a-t-elle pas dit avant le dîner qu’Henri n’avait aucun espoir de conserver sa mère, que son état allait en s’aggravant et que ce n’était qu’une question de temps. Et ils reçoivent, rient et vont danser. J’étudie plus que je ne m’indigne ; moi, j’ai pris la peine de me forger des sophismes pour aller deux fois au bal durant la maladie de mon oncle Henri.

Vers onze heures, je rentre chez moi m’habiller de bal et vais rue des Beaux Arts chez Leroux. C’est un avocat à la Cour de Cassation, mon parent éloigné. Son frère, Emile Leroux a été le camarade de ma toute petite enfance. Je retrouve là lui, sa mère et un cousin Roger qui date du même temps. C’était une soirée dansante, d’assez bonne humeur. Là encore cependant, je ne connaissait que Mme Hallays-Dabot. Je me suis mis en règle à son égard et à minuit et demi, où on commençait à s’ébranler, j’ai regagné mes pénates.

Paris, le samedi 11 février 1865
Il neige aujourd’hui, c’est pour avoir goûté de tout, puis il gèle après. Palais et courses. Je vais dîner chez ma tante Elisa par un froid intense. Les enfants sont ce soir charmants et pleins d’animation. Joseph s’est donné, dans un accès d’enthousiasme, un grandissime coup de pied dans l’œil.

Madame Mouillefarine est assez souffrante. Hier j’ai tout d’un coup, mon appartement de la Chaussée d’Antin se louant, dû déménager ce qui restait. Ça a été comme un pillage, j’ai tout envoyé à Neuilly.

Le soir je travaille à l’étude et m’habille à dix heures. Je vais d’abord chez Mme Target, la sœur de Duvergier. Je suis convié à trois Samedis. Je n’aurais garde d’y manquer. Non que ce soit gai, l’ennui y règne en maître, mais ces gens là sont merveilleux à voir faire . Bornés d’esprit, convaincus de leur importance et de leur mission, fils reconnus des doctrinaires, ils apportent aux actes courants de la vie une adorable solennité. Ils ne prennent pas une glace que le pouvoir n’en ait froid au dos et ont une telle manière de se moucher que la garde impériale en prend les armes. Mr Duvergier pose l’oracle à la cheminée, Mr Target, important et bouillant parcourt les groupes, lançant des paroles de toute sa tête et gesticulant staccato. Emmanuel est là comme un enfant de chœur à la messe, j’entends un bon, convaincu, timide et badin par accès. Il court toujours quelque bon scandale sur le monde officiel. Aujourd’hui c’était le livre que fait Mme Ratazzi sur le mariage d’Henri Schneider avec Mlle Asselin. Les angles et les fonds sont garnis par des chœurs de jeunes lévites, coryphée chacun en sa chacunière, tous dogmatisant, allongeant, professant. Les Lefevre Pontalis qui me font mal à voir, le jeune barreau de la Cour de Cassation, les Breugnon, Fossé, Gigot, &c. Ferdinand Duval apparaît un instant, les dominant tous de son buste entier et de l’éternelle ironie de ses lèvres. Tout cela a l’air jeune et est vieux comme le monde, paraît intelligent et est fort borné, se réunit sous couleur de libéralisme et n’a aucun sens de la liberté. Ce n’est pas les personnes que je juge, il y en a de grande valeur, c’est le milieu. C’est enfin le salon des anciens partis, où je m’amuse fort de me voir. J’avais fourré Cheramy et Decrais dans un coin et nous réagissions le plus possible contre l’air étouffé qui nous entoure par une conversation intime, entremêlée de gros sel.

Vers onze heures, je m’en vais rue Saint Georges, 25, chez Mme Dreyfus qui donne un fort beau bal. Les salons étaient grands, le buffet ample, l’orchestre excellent, les femmes fort élégantes et fort belles une fois le type admis. J’ai encore une fois de plus dans ma vie cru que j’allais m’amuser mais je ne connaissait personne que Lucien Dreyfus, maître de maison empressé mais qui fait trop danser son monde. Je suis donc rentré chez moi peu après l’heure de Cendrillon, après un nombre satisfaisant de polkas, de glaces et de petits fours.

Mes numéros languissaient. Mr Levillain se charge de m’apporter le numéro quatorze, parlant à mon père. Mais mon père ne veut plus se mêler de rien, il n’a pas même voulu demander le nom de peur de se compromettre. C’est 160.000 francs et voilà tout. Il est convenu que j’irai voir Levillain, ce qui m’ennuie fort.

Paris, le dimanche 12 février 1865
Lever assez tard, messe de midi. Je vais, chose qui devient rare, faire un peu de botanique chez Tardieu. Je vais voir Mr Bonnet et ma tante Adèle. Dîner. Les demoiselles Lubin et miss Linton dînent avec nous, charmantes jeunes filles que je trouve assommantes ce soir. Il est vrai qu’elles se moquent de moi, chose à laquelle l’orgueil masculin répugne. J’ai sommeil en outre et en troisième lieu, je deviens misogyne. Les propositions de mariage en sont la cause.

Paris, le lundi 13 février 1865
J’ai ce matin la visite de Mme de Larque, toujours épeurée et venant comme en bonne fortune me parler de son fils, de sa mauvaise santé, de ses inquiétudes, me pressant d’user de mon influence pour l’envoyer voyager. La pauvre femme dans une de ses visites antérieures m’a remis des pièces pour poursuivre un des débiteurs de la succession de son mari. Je lui ai expliqué qu’il fallait en parler à son fils dont le pouvoir m’était nécessaire. Elle aimait mieux perdre sa créance que de faire soupçonner à Charles ses visites à l’étude. Il s’agit de six mille francs. J’ai du consentir pour garder l’affaire à mentir comme un chien en sa compagnie et j’ai été parler de l’affaire à son fils comme en étant chargé par le notaire. Mme de Larque se pâmait de joie. Le soir je vais chez Mr Lequeux : c’est le lundi où on danse. Je confirme mes impressions de vendredi sur Henri et sa femme, celle-ci est tout à fait aimable. C’était sans cérémonie, en cravate noire et rentrée de bonne heure.

Paris, le mardi 14 février 1865
Palais, je vais au parquet du procureur général. La façon dont ils traînent mon traité est véritablement pitoyable. Je m’adresse à de petits attachés qui me répondent tout de travers. Je finis par écrire un mot désespéré à mon cousin Georges Picot qui est revenu de Nice depuis peu de jours et a repris son service au parquet. Je reçois sa visite à cinq heures. Il m’apporte la raison de ces retards que les petits attachés n’ont pas osé me dire, la raison, la trouvant trop bête : c’est à savoir que mon diplôme de licence est timbré. L’on a pris soin de m’avertir à la chambre des avoués que le timbre était indispensable et j’ai dû porter mon diplôme rue de la Banque pour le faire timbrer à l’extraordinaire, soit deux francs si je ne me trompe. Aujourd’hui on trouve au parquet que cette pièce ne devait pas être timbrée, par suite qu’elle ne pouvait pas servir étant timbrée et on renvoie tout mon dossier au parquet de première instance avec une lettre de réprimande. Si bien qu’il faut que je me pourvoie d’un nouveau diplôme et que je serai avoué aux calendes grecques. C’est à crever de rire ou rage et je prends alternativement les deux partis.

Je dîne chez Mme Chaulin où je n’avais pas paru depuis si longtemps qu’on demande du veau pour le dîner. Je fais là une découverte abominable, c’est que depuis le Jour de l’An je n’ai pas ri. Je m’aperçois de cela aujourd’hui en voulant m’y remettre. Les notes du rire ne sont pas encore revenues depuis la laryngite et je pousse un gémissement enroué si bizarre que je ne l’ai certainement jamais fait encore. Voila comme je vis. On parle un peu du bal de Mme Gretillat. Je vais travailler à mon étude et à 10 h je vais prendre Chaulin dans le costume décent. Nous descendons chez Larnac qui a des Mardis. Il est marié depuis peu, sa femme est une vigoureuse personne, point jolie mais bien taillée, la voix rude et les façons vives. On danse, on chante, on cause. On connaît tout le monde ici, c’est la salle des Pas Perdus, la Labruyère et la Molé. Il y a un petit salon où Lefevre-Pontalis pérore comme chez Mr Target, mais bien plus à son aise. Pradines en quitte la chambre tout désolé et me propose de nous mettre à faire la roue sur le tapis pour le faire taire par une diversion puissante. C’est en pareil cas, lors de son élection manquée, que les ouvriers d’un certain cabaret où il avait entamé sa harangue ont tout à coup organisé une ronde autour de lui en chantant V’la la p’tite arsouille !! Decrais raconte un charmant mot d’auteur. Ce même Mr Target l’a campé sans le consulter aux mains de Mr Legouvé pour faire un article sur les Deux Reines . « Monsieur, lui dit Legouvé qui venait de lire sa pièce, écoutez les conseils d’un vieux journaliste. Si vous voulez faire un bon article, donnez votre impression, la vôtre, vous venez d’entendre ma pièce vous avez une impression, bonne ou mauvaise, donnez-la toute nue. Maintenant je vous permets de faire après cela toutes les réserves que vous voudrez. »

Nous restons peu de temps et je remonte avec Decrais fumer un cigare chez Chaulin. Nous causons mariage, et comme les femmes de Paris nous semblent sottes, et comme chaque jour nous en éloigne un peu plus. L’entretien devient fort amical et je ne trouve rien d’étrange à ce que Decrais me propose sa cousine dont il me fait le plus séduisant portrait. C’est Mlle Hélène …. Le nom de famille manque, mais je le saurais. Numéro quinze.

Puis Decrais et moi sortons et sur le boulevard où nous nous promenons une heure l’entretien devient bien plus amical encore. Il m’ouvre son cœur et me révèle l’histoire du plus romanesque amour. J’ose à peine l’écrire. Il est depuis longtemps intime de la famille Dethomas , ce sont des banquiers, fort riches à ce que je crois. Il s’aperçoit il y a un an qu’il se laisse éprendre pour la fille, une jeune veuve charmante, Mme Alice Godard. Il se gouverne, il la voit moins, mais l’amour est né de l’autre côté, et c’est la jeune femme qui lui en fait l’aveu. Alors ils commencent une vie innocente et folle, un amour chaste et le plus imprudent du monde, des entretiens, des lettres qu’un jour on découvre. Mr Dethomas traite sa fille avec la dernière violence, la domine et obtient d’elle qu’elle renoncera à son amour. Son jeune frère vient redemander ses lettres à Decrais et le prie, tout en considérant qu’il n’est plus reçu dans la maison Dethomas, d’y apparaître de temps en temps pour que son absence ne donne au public aucun soupçon. On l’abreuve de dégoûts et de dédains, il mène quelques mois la vie la plus désolée, j’avais en effet remarqué au palais son air sombre. Il y a un mois le soleil a reparu. Il y a un mois il voit entrer chez lui Mme Dethomas, la mère, toute pleurante et qui l’embrasse. Elle est envoyée par sa fille. Celle-ci a obéi à son père, elle a indignement traité Albert pour s’arracher l’amour du cœur, mais elle se sent vaincue, elle l’aime plus que jamais, elle l’épousera s’il veut, mais dans un an. Elle veut durant ce temps obéir à son père, ne pas voir Decrais, paraître oublier pour pouvoir l’année écoulée reprendre hautement sa parole à son père et avouer son amour.

Quelle histoire. Je l’ai embrassé comme une bête devant le café du Helder. J’étais aussi ému que lui. Tout est-il vrai ? Je veux le croire. La charmante femme que c’est là, il me semble que je l’aime déjà.

Paris, le mercredi 15 février 1865
Hier, j’ai Larnac, j’ai bien fait des gorges chaudes sur le timbre de mon diplôme. On m’a comparé à l’homme entre deux parquets de la maison du Baigneur, mais ce n’est rien auprès de l’asbestos gelos de la salle des pas perdus. Je réunis les deux candidats qui sont dans mon cas, Kieffer et Maucomble, et nous allons en masse dans l’un et l’autre parquet, mais il y a ceci de beau que nos pièces, parties hier de la Cour, ne sont pas encore arrivées au Tribunal. Il n’y a pas une portée de fusil entre les deux bureaux mais on les met à la poste. On commence aujourd’hui à la première chambre les débats de l’affaire de Puibasque, fort gros procès que mon père a si péniblement instruit l’an dernier. Senart plaide pour nous admirablement. Le soir je travaille et ne vais pas dans le monde, chose rare pour cet hiver.

Paris, le jeudi 16 février 1865
Les choses s’arrangent, je reçois une lettre du parquet. Le substitut Hanin m’a fait barrer quelque chose dans mon traité, il faut récrire ce quelque chose, c’est une semaine de perdue, mais la diplôme passera comme cela. Rendez-vous et travail le soir. Vilain temps, un hiver absurde.

Paris, le vendredi 17 février 1865
Etude et palais. Le soir à 10 h après que nous avons bien travaillé, je mène Prieur voir aux Bouffes Parisiens nos voisins Le serpent à plumes , une bouffonnerie de Cham qui à de certains points touche au délire. Je me suis fort amusé.

Paris, le samedi 18 février 1865
Je fais déjeuner ce matin chez Magny, un notaire de province qui m’apporte une affaire assez importante et je le régale de mon mieux. Au milieu du repas, il me demande si ce n’est pas ici, comme il croit, le bouillon Duval. Voilà comme ils sont au Lude (Sarthe). Palais et audience des criées assez chaude. Soirée occupée, comme on va voir. Je dîne chez Mr Eymieu avec la famille de Marie et quelques amis. Après quelques parties de whist, je vais à une soirée dansante chez Mme Leroux, la mère de l’avocat à la Cour de Cassation. J’y retrouve Achet. Je m’exécute de quelques polkas, puis je prend une voiture et vais rue de Tivoli au grand bal de Mme Target. C’est fort beau, fort grave, rempli de figures connues, mais je n’y oserais danser pour un empire. J’y cause un peu, notamment avec le fils de Victor Lefranc qui est un charmant jeune homme. Son père a eu ce matin un rude échec dans l’affaire des ports de Marseille. Pereire qu’il défendait, ne se relèvera jamais du coup que lui a porté l’arrêt de la Cour, au moins, il devient impossible comme homme politique . Je m’en vais bientôt et exécute avec Chéramy un bien vieux plan, c’est d’aller au bal de l’Opéra, ce qui ne m’est pas arrivé depuis sept ans. Me voilà avoué demain, marié la semaine prochaine, et il m’a paru que c’était le moment ou jamais. Ils ont perfectionné certains costumes qui sont devenus de plus en plus fantastiques : il y a des «Clodoche» splendides. Le foyer est toujours aussi insipide, nous avons la constance d’y rester jusqu’à trois heures pour attendre Roche qui ne vient pas. Alors nous allons souper chez Vachette. Ceci est l’idéal de l’immonde : la grande salle est garnie par deux rangs de tables serrées et nous n’obtenons que deux places vis-à-vis d’une fille ivre et de son souteneur qui nous en vante les appâts et la santé. A chaque table des scènes à peu près semblables et l’on se passe les femmes de main en main. J’en ai été assombri. Cependant je n’ai pas pu m’empêcher de divertir de notre camarade Wattelin qui faisait le loustic de la chambrée, introduisant ces dames et haranguant ces messieurs au milieu d’un tumulte infernal. Chéramy est un bon compagnon dans ces expéditions bizarres, il a de l’esprit et voit les choses du côté philosophique. Néanmoins, on ne me verra pas souvent chez Vachette. Je rentre à 5 h ½.

Paris, le dimanche 19 février 1865
Mon père m’a pris un rendez-vous à huit heures – les parents terribles ! Il faut cependant y faire bonne contenance. Je vais à la messe puis faire quelques visites. Il fait un temps de pluie abominable. Je trouve à placer une sieste au milieu du jour, puis je me couche à 8h ½ .

Paris, le lundi 20 février 1865
Etude, journée de rendez-vous. Le soir je dîne chez ma tante Elisa avec mon père et le colonel Lelong et nous allons au Palais Royal voir la pièce en vogue, Les Jocrisses de l’Amour. C’est excellent, le second acte surtout est d’une gaieté folle, nous avons ri à nous en faire mal. Hyacinthe a le meilleur rôle que je lui aie vu, Gil Pérès, Lhéritier et Geoffroy sont délicieux . Il y a de l’esprit comme dans les pièces de Barrière. Les types, avec l’exagération théâtrale, sont très finement observés. C’est David et Coulon il y a quelques années.
[ collée en marge, coupure de presse annonçant au Palais-Royal Un clou dans la serrure, comédie-vaudeville en 1 acte de Grangé et Thiboust et Les Jocrisses de l’Amour, comédie en 3 actes de Barrière et Thiboust où Geoffroy joue Moulinier, Hyacinthe joue Marocain et Gil Pérès joue Armand.]

Paris, le mardi 21 février 1865
Etude, palais, temps atroce, neige qui fond à mesure. Je ne sais comment je ne reprends pas ma bronchite mais je n’ai pas encore fini de tousser. Quel abominable hiver. J’apprends enfin au parquet du Procureur Général que mes pièces sont parties pour la chancellerie ; Tout aussitôt avec la permission de Boucher je cours trouver Mr de Brausat qui est chef de bureau et conduit par lui à celui de ses collègues que cela regarde j’entends retentir à mes oreilles ces paroles invraisemblables que le travail est fait et que si il y a conseil demain, je serai nommé. Au moins ceux-là font leur besogne et je m’en vais tout content. Le soir, après mon travail, je m’en vais un peu au bal de noce de la fille de Mr Langlois, notre client. Elle épouse un notaire de Fontainebleau. Langlois est entrepreneur. Or le bal était princier. C’était dans une galerie de l’hôtel du Louvre, immense, toute dorée, pleine de monde, un orchestre nombreux. J’ai fait danser ainsi qu’il convenait ma cliente Mme Maillot. J’ai pris un plaisir extrême à chambrer dans un coin le notaire Moreau et à le faire causer des splendeurs de son étude. Ce garçon-là, tenu en laisse par Potier, était modeste et doux. Depuis le traité il est devenu le plus incomparable imbécile que la terre ait porté : on le paierait pour en rire. Tout cela ne m’a pas mené plus loin que minuit et demi.

Paris, le mercredi 22 février 1865
Les débats continuent sur l’affaire de Puibosque. Je vais à la Chancellerie à trois heures et apprends tout de suite que je suis nommé par décret d’aujourd’hui avec Delepouve et Maucomble. L’ampliation du décret est déjà repartie pour le Parquet. Vive l’Empereur, voilà de bonne besogne, maintenant il faut passer sur le dos de mes camarades et prête serment samedi : ce ne sera pas facile. Travail le soir. A 10 h ½, je vais chez Peters. La Conférence Demante donne ce soir un souper. C’est une idée nouvelle et elle a fort réussi. Je me suis bien amusé quoique je ne connaisse pas grand monde, des anciens il n’est venu que Lechevallier et de ceux que j’avais connus l’année dernière que Cadot, Laisné, Berriat-Saint-Prix. Mais la première personne que j’ai rencontrée a été Emile Tetu. Je m’y étais préparé et nous avons beaucoup causé. Il se dégourdit et devint supportable. Il m’a fallu un certain art pour être naturel, lui l’a été le mieux du monde. Il m’a parlé de mon absence au bal de Mme Denuelle, c’est lui qui m’y avait fait inviter. Sa famille mène cette année une vie fort retirée, par suite de la mort de Jules George et de la maladie de son père ils ne vont point au bal, à peine au spectacle. Rien de tout cela ne sent le prochain mariage. Mon père a toujours cru que ce prétendant mis en avant était un prétexte honnête pour me refuser. Je n’y comprends plus rien, mes petites affiches restent muettes. Au reste, il serait bon de devenir tout de bon indifférent à cela.

Pour en revenir au souper, il a été froid au début puis plus chaud à la fin. J’ai quelque souvenir en sortant d’avoir hurlé un peu dans le passage des Princes, plus haut qu’il ne convenait à un avoué tout frais émoulu, puis d’être revenu bras dessus bras dessous avec Lechevallier en chantant un tra la la la sans fin. Tout cela entre trois et quatre heures du matin.

Paris, le jeudi 23 février 1865
Je vais ce matin pour ne point perdre de temps verser au trésor mon cautionnement. Quelle série d’exactions :
enregistrement 6 900
cautionnement 8 000
droit de chambre 1 000
courses pour boires, dîners, évalués 500
______
voilà ce qu’il faut d’abord verser 16 400
pour avoir le droit de gagner de quoi payer sa charge.

Je vais au Palais et j’y reste fort tard. L’ami Hamelin prédécesseur de mon père à la Cour et qui me témoigne beaucoup d’amitié vient me voir avec le n° 16. Je n’ai pas grande confiance dans les reliques d’Hamelin, mais j’ai résolu de ne rien négliger : Mlle Pinaud, 200 000 f., un peu forte, beau père charmant, belle mère un peu matérielle, des parfumeurs. On se verra dans un théâtre, liberté absolue de ne n’y pas prendre goût.

Je dîne chez la bonne Mme de Larque, avec son fils et un de leurs parents qui est secrétaire de Morin, Mr Raphaël Gousse, un aimable garçon. Le soir je vais passer trois quarts d’heure au bal chez Mr Hervieux, il marie son fils Alfred qui a été mon camarade. C’est fort joli. Ce monde de commerçants qui dans la vraisemblance renferme ma future épouse a vraiment des filles charmantes. L’une d’elle me frappe par dessus toutes et je me la fais nommer. C’est Melle Labbé, j’ai toujours de la chance ! Je ne l’aurai pas refusée assurément, elle est blonde, grasse, très froide, l’air un peu bête en dansant, c’est comme moi, mais fort gracieuse. Chaulin aussi a été refusé. Mlle Jouaux, fille de son associé, est assez gentille.

Paris , le vendredi 24 février 1865
Je passe une journée à donner des maux de nerfs. Delepouve et moi nous rencontrons à midi sortant du parquet avec l’ampliation de notre décret en main. Il s’agit de prêter serment demain. Je me jette à midi et demi dans une voiture que je ne quitte pas. Je vais d’abord faire timbrer mon décret puis par une pluie battante, un temps à ne pas mettre un chien à la porte, je m’en vais porter des cartes chez le plus de présidents et de juges que je peux. C’est une expédition horriblement agaçante. Je monte seulement chez le père Destrem qui me reçoit fort bien, chez Mr Chevrier le substitut et chez Mr Benoit-Champy. Le substitut est le cousin de Maurice Chevrier. Il me reçoit tout simplement, en bon garçon, chose rare chez les magistrats. Les dents m’en grincent quand je rentre chez moi et je paie pour dix francs de voiture. Le soir se charge de mettre quelque gaîté à la fin de cette journée absurde. C’est ce soir le bal costumé de Mme Gretillat et je m’y rends sur les dix heures. Il a été, cette quinzaine, fortement parlé de ce bal chez les Chaulin, au palais et ailleurs. Les invitations portent uniformément cette phrase « On sera agréable à la maîtresse de la maison en venant en paysans ». L’s est historique. Nous avions bâti là-dessus des plans de cascades énormes et de paysans réalistes, mais Mme Gretillat s’y est opposé. Alors les Chaulin de qui je m’inspire ont arrêté d’y venir en habit noir, autant j’en ai fait et autant à l’inspiration de Georges, Herbette et Lechevallier. Le bal était absurde, peu de monde, une complète pénurie de danseurs, des costumés sérieux, convaincus. Mr Emile Lambert splendide en Calabrais, sa femme gentille comme tout en Napolitaine avec une pointe de rouge, Mr Gretillat admirable en cuisinier. Il a fallu danser assez fréquemment, mais de une heure à une heure et demi on a vu s’éclipser un à un, les Chaulin, Herbette, Lechevallier et moi, le plus discrètement possible et nous nous sommes tous trouvés réunis chez Mr Chaulin à l’étage au dessus, où nous attendait un souper froid fort bon et bien arrosé. La gaieté a éclaté tout d’un coup et de partout. Herbette et Lechevallier qui ne connaissaient pas la famille Chaulin ont été tout d’abord mis à leurs aises. On s’est accoutré dans des paletots et des robes de chambre. Mme Chaulin est apparue dans un costume de paysanne qui eut fait merveilles en bas et qu’elle venait d’exhumer. Nous avons passé une heure à table, riant de plus fort en plus fort.

C’était le mieux du monde et fort innocent. Mais, dire d’où nous est venu après l’idée de nous affubler de tous les manteaux, vieux habits et chapeaux bizarres que nous avons pu trouver, de nous mettre des masques et de redescendre conduits par Mr et Mme Chaulin nous jeter dans le cotillon de Mme Gretillat qui finissait de sa belle mort, courir, crier, y jeter le désordre, voir s’en aller tout le monde, crier pi-ouit dans l’escalier, puis revenir démasqués faire des grâces, ceci est impossible, cela été conçu en un moment, exécuté d’ensemble comme la plus gracieuse chose du monde, et nous en avons ri à nous faire mal. Je doute en y réfléchissant que la famille Gretillat en ait autant ri, mais il faut, comme disait Herbette, remonter bien loin dans nos souvenirs pour trouver une semblable gaîté.

C’est ainsi que j’enterre ma vie de clerc d’avoué.
R et à ind.
Paris, le samedi 25 février 1865
Aujourd’hui le serment, bien bonne chose, fin des démarches et des ennuis sans nombre auxquels je suis soumis depuis trois mois. A 10 h ½ je vais chercher Boucher à qui le rôle de parrain était bien acquis. Nous trouvons dans le vestibule de la première chambre Delepouve accompagne de Gaullier. Nous allons couple par couple voir le substitut Chevrier, le vice-président Beau et à l’audience en compagnie de Delepouve, d’un notaire qui a nom Delaunay et d’une quantité considérable de gardes municipaux, je jure obéissance à la constitution, fidélité à l’Empereur, respect à la magistrature et autres choses du même genre. Je mène déjeuner Boucher et son inséparable clerc Carlet et je retourne au Palais mettre ma robe. J’y prends un plaisir extrême, cela ne durera pas, mais ce sentiment naïf et niais m’envahit, ces signatures, le caractère officiel, le tutoiement des confrères, j’ai une espèce d’enivrement. Que c’est bête et l’aurais-je crû ? J’aurai donné je ne sais quoi pour avoir une affaire à l’audience des criées. Courses. Le soir je me couche à neuf heures. Vu mes excès d’hier, je renonce à aller chez Mme Target.

Paris, le Dimanche Gras 26 février 1865
Travail le matin. Je vais à Neuilly dans la journée sous le prétexte de voir si mes meubles avaient été convenablement déménagés. Ma vraie raison était de savoir le nom de l’oncle de Decrais que je n’avais pas osé lui demander et que je savais être inscrit sur sa thèse de licence. Celle-ci était à Neuilly. Il se nomme Mr Debans. J’écris le soir à Rozat pour lui parler de ce parti. Nulle source plus sûre ni plus chrétienne. Travail le soir. Toute ma gaieté de Dimanche Gras est d’aller le soir solitairement souper d’un peu de jambon et de bière.

Paris, le lundi 27 février 1865
Travail, rendez-vous et recherches au Palais. Je me sens repris de rhume. Je dîne chez Emile, sa femme a perdu sa fraîcheur d’accouchée. Le soir je devais aller chez les Lequeux mais moitié rhume, moitié paresse, je me couche à neuf heures. Voila un carnaval qui finit moins brillamment qu’il n’a commencé. Il faut reconnaître du reste que j’ai passé un mois de février fort agréable.

René Fouret que j’ai vu à la Caisse m’a appris comme nouvelle publique le mariage de Mlle Tetu. Son futur se nomme Gérard de Blancourt ou quelque chose d’approchant. C’est entendu, je n’ai pas bronché. Triste histoire qui finit là et que cependant je ne voudrais à aucun prix retrancher de ma vie. Avoir cru aimer est quelque chose, avoir pleuré d’amour a son prix. J’ai appris à connaître certaines parties de moi-même que je ne soupçonnais pas, je me suis vu en quelques jours passionné, désespéré, puis tout à coup indifférent. L’imagination était le point de départ. Je m’étais fait une image adorée qui tout d’un coup s’est effacée. Cela sans pose, sans réaction, par le cours naturel de mon esprit et l’influence de mon genre de vie. J’ai reconnu que cette vie d’avoué que j’avais tant crainte et tant détestée était une espèce d’abonnement avec le destin. Le plaisir m’est à peu près interdit mais je suis garanti contre l’excès de la douleur. J’ai conquis un calme parfait : je ne voudrais pas tenter à nouveau l’épreuve quand même ce prétendu disparaîtrait, et je me dis philosophiquement qu’il n’est point de jeune fille dont on ne puisse par quelqu’endroit se consoler d’être refusé. Il est probable que quand on est accepté, c’est la même chose.

Donc continuons ces recherches matrimoniales, sans grand espoir. Il me semble, sans blague, que j’ai quelque part une fiancée choisie qui viendra quelque beau jour mettre son bras sur le mien. En attendant, si par cette semaine grasse nous récapitulions un peu les numéros, car on s’y perd.
1-/ Mlle Cécile Bonnet
2-/ Mlle Alice Gratiot
3-/ Mlle Isabelle Farjas
4-/ Mlle Louise Tetu
5-/ Mlle Dhostel
6-/ La belle fille de Mr Hutin
7-/ Mlle Labbé
8-/ La fille du conseiller de l’ami Delton
9-/ L’orpheline de Lantiez
10-/ L’une des demoiselles Daunay
11-/ Mlle Breton
12-/ Mlle Collet
13-/ Mlle Emma Bartaumieux
14-/ L’inconnue de Levillain
15-/ Mlle Hélène Debans
16-/ Mlle Pinaud

Amen. Et encore, j’ai oublié de ranger Mlle Alice Laclaverie, le candidat obligé de Mme Mouillefarine, ce serait le 5 bis. Le prochain numéro sera 18.

Paris, le Mardi Gras 28 février 1865
Je vais au Palais mettre pour la seconde fois ma robe avec laquelle on me trouve tout à fait joli, et je fréquente les appels avec assiduité. Mes confrères et camarades de mon âge ont de bonnes figures d’insomnie. Lebrasseur m’avoue que sur les six heures du matin il s’est laissé entraîné à danser dans une maison choisie « le pas du sous-préfet de Paimbeuf, avec l’incident de la grenouille expirante ». J’enrage de ma sagesse pendant ces trois jours gras et vais cherchant par le Palais quelque folie à faire. Chaulin me renvoie à ses parents qui doivent avoir ce qu’il me faut. Je reviens pataugeant à travers une foule absurde et m’installe agréablement à travailler dans mon cabinet. Je ne suis dérangé que par Hamelin qui suit son idée. Mr Pinaud, le père, va se mettre en quête d’un bal où je serai invité ; c’est le mieux du monde. Après dîner je me livre tout entier à la folie et m’engage à être délirant toutes les cinq minutes. J’ai été voir Mme Chaulin, voici le plan : Mme Vital, qui était à l’opéra Mlle Moreau-Sainti, que je ne connais pas du tout ni les Chaulin non plus, mais qui est ami de Mme Thomas, reçoit tous les mardis et ce soir il est entendu qu’on mange des crêpes et qu’on fait des bêtises. Tout le monde sera un peu déguisé. Mr Chaulin a son costume de bain de mer, Maurice une robe de chambre rouge et un masque de diable, Mme Chaulin, sa robe de fermière ; moi on me met une robe, du rouge, des rubans, des fleurs et de la dentelle, c’est très convenable pour un avoué ! Mon pan d’habit passe entre ma jupe et mon corsage ; on habille en homme une maîtresse d’anglais, Miss Mac Carthy et nous nous emballons en deux fiacres pour la rue de la Grande-Chaumière. Réussite complète, nous étions en plein dans le ton. J’ai été pris pour une femme, même démasqué, et par Mme Thomas qui me connaît. Mr Vital avait une couronne de roses, Mme Vital un peigne et une mantille d’Espagne, la femme de Coquelin des moustaches et une casquette, plusieurs des faux-nez ou des masques. C’était grand comme la main, on a dansé des quadrilles. Mis à mon aise tout de suite j’ai fait toutes sortes de folies et risqué des pas très accentués. On a ri tout le temps. J’ai ôté ma robe pour pouvoir danser avec un amour de petite demoiselle nommée Mlle Clesinger et avec Mme Coquelin qui dansait un petit cancan très élégant. Coquelin est arrivé à 11 h ½, pendant les crêpes avec un peignoir de bains et un couteau impossible. On a fait aussi de la musique et à une heure je me suis en allé, invité à revenir tous les mardis et m’étant amusé en soirée pour la première fois de l’hiver.

Paris, le mercredi 29 février 1865
Et voila cet affreux carême qui commence. Je vais au Palais assister cette fois officiellement Mr Senart qui plaide pour la troisième audience l’affaire de Puibusque. Il tient l’audience encore et il est admirable, surtout à la fin. Je ne l’ai jamais vu s’élever à une telle hauteur. La forme, en général inférieure chez lui, est devenue très belle dans ce plaidoyer, tout en restant sobre et sans voiler un instant le fond. C’est un très grand avocat : je doutais et suis sorti convaincu de l’audience.

Travail le soir. Je vais voir Coulon qui est fort souffrant d’une bronchite à peu près semblable à la mienne.

J’ai reçu de Rozat en réponse une lettre si belle que je me sens encore tout ému et que malgré le peu de temps dont je dispose, je vais l’écrire ici :

« Mon cher ami,
« Votre lettre d’avant hier a fortement ému mon cœur et j’ai béni le ciel des sentiments qu’il vous garde, et après avoir prié Dieu de m’éclairer, je me suis mis en devoir de faire la recherche que vous demandiez. Comme je n’articule aucun nom, je puis être moins laconique que ne le demandait votre lettre. Je connaissais tout particulièrement une dame, professeur de musique et qui d’après ce que je sais de mes sœurs a été ou est encore la maîtresse de Mlle. Mère de famille pleine de sollicitude et chrétienne fervente avant tout elle m’offrait toutes les garanties que je pouvais désirer d’un conseil et je lui ai parlé comme s’il se fut agit de moi-même. L’éducation a été soignée, la fortune (ce que je savais du reste par ailleurs) est magnifique, mais la mère est une femme du monde, elle y produit beaucoup ses filles et ne leur a pas donné jusqu’ici ce qu’elle n’a pas elle- même, les habitudes quotidiennes de la piété et du travail d’intérieur.
« Mlle n’a que dix huit ans, un bon mari peut achever son éducation chrétienne… mais est-ce là une mission qu’il nous soit facile de remplir et pouvons-nous y prétendre, nous qui sentons qu’il faut que nos femmes soient nos modèles sur le chapitre de l’amour de Dieu ? En somme, moralité sans reproche, éducation soignée, manières d’excellente société, rang distingué dans le monde et fortune à l’unisson. C’est là, vous le voyez, ce qui justifie parfaitement les éloges anténuptiaux que vous avez pu entendre. Mais je vous aime tant que je vous souhaite mieux encore. Une femme de l’Evangile, instruite et riche, n’est pas impossible à trouver.
« Voici un secret, vous êtes digne de l’entendre mais en n’en disant pas un mot. Je suis heureux des mariages chrétiens que je vois mes amis contracter, je vois auprès de moi un frère de 25 ans marié depuis 2 mois avec une jeune fille qu’il a demandée longtemps au ciel et que Dieu a trempée à cette eau qui fait les femmes fortes. Je bénis toutes ces unions et j’aurai déjà suivi ou donné l’exemple si ma vocation n’était ailleurs. Je l’ai senti de cette façon qui ne fait aucun doute : je dois donc rester célibataire. Je suis obligé de taire cela à mon père et à ma mère. J’ai dû m’en ouvrir à mon patron qui pouvait compter sur un établissement matrimonial de son neveu pour traiter au sujet de son étude. Il garde pour moi les mêmes intentions et il est possible qu’avant deux ans je sois notaire.
« Or il y a six mois père et mère me faisaient part d’une demande en mariage qui remplissait complètement leurs vues chrétiennes. J’ai du dire un non pour le moment qu’ils ont reçu avec quelques regrets mais sur lequel ils ne sont pas revenus, leur ligne de conduite constante étant de n’influencer en rien leurs enfants. A quelque temps de là j’ai revu la mère de la jeune fille qui m’amena indirectement sur le chapitre en question. Je lui déclarai en toute franchise ce qui en était, la priant de le garder pour elle et l’assurant que si j’avais dû suivre la carrière du mariage je n’aurai pu mieux faire qu’en agréant ses offres. Cette réponse était sincère. Cette jeune fille n’a vécu que de la vie de famille, elle a reçu une éducation soignée, joint les arts d’agrément au reste, est bonne et pieuse, tout cela non pas avec superlatif, mais au positif. Les parents sont sans fortune, mais elle a un oncle qui lui donnera 200.000 f. de dot comme il l’a déjà fait pour la soeur aînée. Et ce ne sera pas tout. Cet oncle est veuf, sans enfant, il a fait une des plus longues carrières d’agent de change que l’on connaisse à Bordeaux et sa réputation est intègre. « Ma fille Marie, me disait la mère, nous a déclaré qu’elle ne se marierait pas tant qu’elle ne rencontrerait pas un jeune homme chrétien, mais un vrai. » C’est votre demande retournée.
« Je ne veux et ne dois vous influencer en rien, mais si vos premières vues n’étaient pas continuées, si vous n’avez pas jeté vos regards et attaché votre cœur ailleurs, si enfin une séparation ne paraissait pas trop douloureuse à des parents qui n’ont plus que cette fille auprès d’eux et qui vieillissent, je serai heureux mon ami, de savoir que votre épouse est celle que les seuls desseins de Dieu m’ont fait un devoir de ne pas avoir pour femme.
« C’est ainsi que j’entend l’amitié, vous voyez ma franchise. J’ai prié Dieu qu’il vous éclaire et qu’il m’éclaire, je le ferai encore. Je n’entends nullement vous influencer, je le répète encore. Je ne sais quelle issue aura tout ceci, j’ai déjà vu tant de choses singulières, mais ce que je sais à ne pas m’y tromper, c’est qu’il vous faut continuer à chercher dans les vues pleines de foi qui brillent dans votre lettre, c’est que vous avez en moi un ami toujours près à vous servir dans la mesure de ses forces.
« Adieu. Tout à vous. »

Paris, le jeudi 2 mars 1865
Palais, puis visite des lieux dans la rue de Charonne. Un temps abominable sur tout cela. Le soir avant de me mettre à l’ouvrage je vais faire une visite à l’excellent abbé Brehier. La conversation revient au mariage, ce sujet m’est familier et à qui mieux en parler qu’à son confesseur. L’abbé Brehier qui a fait les catéchismes de persévérance sait ce que c’est qu’une jeune fille et est d’accord avec moi sur le peu que vaut la plupart. Tout examen fait, il me propose, comme le mieux de ce qui est à ma portée, Mlle Vestier qui fait bien le n° 19. Il parait que c’est une perle. J’aurais facilement des renseignements sur elle, mais elle a pour moi un bien grave inconvénient, c’est d’être la belle-sœur de mon confrère Debladis que j’aime peu et estime encore moins, pour bonnes raisons.

Paris, le vendredi 3 mars 1865
Palais. Il fait du soleil, c’est chose bien nouvelle et on en jouit. Travail le soir. Je vais voir la famille Chaulin. Notre équipée dans le bal Gretillat n’y a pas plu du tout, du tout. Cela ne m’étonne pas, mais ce qui est admirable, c’est que nous ayons tous eu cette idée à la fois comme de la chose la plus spirituelle qu’on put imaginer. Après l’étude je vais chez Guyot-Sionnet. Il reçoit le vendredi et j’avais mis l’habit noir : je le trouve au coin de son feu en robe de chambre, avec sa femme et Claverie. Riant tout le premier de mes frais frustratoires je passe un bout de soirée fort agréable. La part faite à quelques minauderies sa femme est très gentille et je suis avec elle sur un pied fort agréable.

Paris, le samedi 4 mars 1865
Palais, rendez-vous, grande activité, cela me va, comme m’aurait été le far-niente d’avocat. Question d’entraînement que tout cela. J’ai 62 affaires à l’audience cette semaine, rarement il y a eu mieux. Le soir Maugin, les deux Tardieu, le capitaine Delaporte et moi nous rencontrons dans une loge de Bobino, pour voir la revue « Tir’ toi d’là » . Très bonne soirée, des couplets, des danses, « Ohé Lambert », « La photosculpture », « La liberté des Théâtres », « Le ballon », « L’aigle », « Le petit journal et le grand journal », puis les pièces en vogue. Après, nous avons été manger la soupe à l’oignon dans un bouy-bouy du Boulevard Sébastopol.

Mon père, hier, au conseil municipal, a pris de bons renseignements sur Mlle Pinaud. Encore un numéro à mettre aux affaires terminées. « Très bonne affaire lui a dit le bonhomme Mailly son confrère qu’il avait interrogé en tant que parfumeur : faites cela il y a de la fortune. Connais beaucoup Pinaud, un godailleur, ça vous entretient des petites filles aux Variétés, beaucoup de fortune, faites cela tout de suite. Il a un peu planté là sa femme, bah elle n’a pas maigri, une femme superbe. La petite en tient : fameuse affaire, croyez-moi, j’y ai pensé pour mon fils. »

Qu’est-ce que je vais faire d’Hamelin, à présent.

Paris, le dimanche 5 mars 1865
Je vais à la Conférence de Saint Médard par une vilaine pluie, c’est un devoir que je néglige bien à présent au milieu de mes travaux. Au Café de l’Ecole où je déjeune, je vois la nomination de Paul Bonnet à Fontainebleau et j’en ai la plus vive joie : il pourrissait à Tonnerre ; ce poste rapproché de Paris est un présage d’avancement. Malgré mon pantalon crotté, je ne tiens pas à aller dans sa famille. Il y avait des figures joyeuses et un air de gaîté qui n’est pas trop accoutumé rue Cassette. Mlle Cécile en était beaucoup mieux et je me suis repris à plusieurs fois à la regarder. Est-ce que mon cycle conjugal remonterait à sa source ? Je vais voir ma tante Adèle qui est au lit, fort souffrante et très faible Je vais aussi voir Mme Eymieu, dont le mari est à Lyon, et à deux heures, par un temps redevenu superbe, je viens m’enfermer avec une transaction Bance / Morel que je ne quitte que vers onze heures du soir.

Paris, le lundi 6 mars 1864
Courses à l’infinie toute la matinée. Après midi je fais avec mon père des visites de présentation officielle : Mr Froger-Deschesnes, Mr Devin et d’autres. Cela allait assez bien, nous ne trouvions personne. Nous finissons par Planchat, notaire, où un incident bien irritant trouble notre marche. On me vole une clientèle comme dans un bois. Mr Vilcoq et Mme Balmont sa sœur, pour qui j’occupe en ce moment même, faisant des courses et des démarches, sont intéressés comme cohéritiers dans une vente de plusieurs millions. Alors à l’instigation d’un avoué honoraire, René Guerin, ils vont charger son successeur Hervel, cela sans me dire un mot, sans venir voir mon père, comme on ne ferait pas pour un domestique. C’est un préjudice de 4.000 f. et une humiliation qu’on ne peut exprimer. Je l’apprends par hasard chez Planchat. Mes visites en sont interrompues et je cours chez Hervel, l’un des plus mauvais coucheurs de la Compagnie. Je trouve l’homme le plus calme du monde, qui sait fort bien occuper pour mes clients, qui trouve cela tout naturel et ne se refuse pas du reste absolument à me faire une petite part. Je tâche d’être poli et cours en voiture au fond du Marais chez Mme Balmont ma cliente. Je trouve une femme stupide qui part pour l’Italie, ne sais ce que je veux dire, ose me donner aucun pouvoir et que je quitte au moment où je me sentais devenir impoli. Je rentre exaspéré, mon père rageait plus que moi, nous n’en dînons pas et passons la soirée à exhaler notre rage. Il est probable qu’on se fait à ces choses là, mais pour la première fois c’est à prendre la vie en dégoût. Il est impossible de trouver plus d’impudeur chez le confrère, plus de mépris chez le client. Il y avait une soirée chez Mr Ch. Petit. La jeune Caroline s’escrimait au piano devant une assistance fort parée, et l’on chantait je ne sais quoi. Au bout de trois-quarts d’heure j’ai senti un impérieux besoin d’aller dormir pour finir cette exécrable journée.

Paris, le mardi 7 mars 1865
Palais, courses, rendez-vous, travail le soir. L’affront d’hier ne s’efface pas tout d’un coup : j’en ai rêvé toute la nuit.

Paris, le mercredi 8 mars 1865
Palais. Je fais mes débuts à l’audience des criées, non sans quelque angoisse. Il y avait une difficulté de cahier de charges qui m’a très fort préoccupé. J’avais espéré que Charles Petit me ferait acheter une belle villa à Brunoy : je me réduis à une maison de 40.000 f., avec un brave homme de client nommé Leturgeon. Le joli de la chose est que cette maison est un bordel, et les confrères se gaussaient de moi en sortant. Mon client était fort content, mais jamais plus que quand le maître clerc de l’avoué vendeur, s’approchant de lui, lui a dit fort cérémonieusement « Quand monsieur pendra la crémaillère ! » J’ai pu avant dîner faire quelques visites à mon père. Nous avons été chez Mr Armengaud, chez Mr Heuze, chez notre ami Dhostel. Cette dernière visite a été bonne. Mon père qui ne s’est jamais féru que d’une vision dans sa vie, mais qui y tient, me parlais tout le chemin des regrets que Dhostel devait avoir de m’avoir refusé alors que j’étais sans position, de son embarras à renouer les négociations, etc à l’infini. Nous trouvons Dhostel en conférence avec Morel d’Arleux son notaire. Je marie ma fille, nous dit-il la dixième phrase, d’un air point trop repentant ni trop embarrassé. J’ai presque perdu contenance, mon père était abasourdi. Mon père a fini honnêtement la visite, et nous sommes montés après chez un bonhomme de nos clients qui habite la même maison et qu’on nomme Belin-Laroche. Voilà, nous a-t-il dit, le voisin Dhostel qui marie sa fille. Nous venons de l’apprendre, dit mon père. Moi, reprend le bonhomme, il y a longtemps que je le sais. Voyez-vous, les domestiques me racontent cela : « Monsieur, il vient un grand blond, c’était un agent de change » ; et puis ils m’ont dit : « Monsieur, maintenant c’est un petit brun, il apprend pour être notaire ». Dommage que la demoiselle boîte comme cela. Oh mais, dit mon père qui n’osait pas me regarder, elle boîte si peu que personne ne s’en aperçoit. Laissez-moi donc tranquille, dit le bonhomme, je sais bien qu’elle a un soulier plus haut que l’autre et qu’elle se tient sur la pointe, mais tout de même, elle s’en va comme ça. Et il clopinait de son mieux dans son magasin. Je suis sorti avec une gaieté folle qui ne m’a pas quitté de tout le soir. Amélie a passé ces deux jours à la maison, elle gagne beaucoup. Travail le soir de 8 à 11 h avec un pauvre bonhomme qu’on nomme Veunevot, qui sort de Poissy et qui a une instance en compte dont je ne sais comment le débrouiller.

Paris, le jeudi 9 mars 1865
Palais. Le soir à 10 heures, je vais à une des soirées de Mme Thomas, je n’avais pas trouvé le temps d’y mettre le pied cet hiver. Bataille et Mlle Mirra chantaient au piano sans pose aucune et avec un grand talent des airs de Psyché qu’accompagnait Ambroise Thomas. J’y ai pris grand plaisir et n’ai pu y rester longtemps. Il m’a fallu aller chez Mr Petit qui tout enivré du plaisir qu’on a pris chez lui recommence une soirée aujourd’hui et en promet une pour mercredi. C’est de la férocité, mais je l’aime beaucoup et n’aurais voulu pour rien lui manquer. On sautillait, ma sœur s’est amusée. Mme Mouillefarine, qui a toujours la main heureuse, s’était mal fait renseigner et est arrivée toute décolletée, au milieu de dames en robe montante.

De Larque est allé promener en Orient ses nerfs fatigués.

Paris, le vendredi 10 mars 1865
Je ne vais pas au Palais, c’est comme un miracle et je travaille assez utilement. Je dîne chez Guyot-Sionnest avec Albert Thieblin et une vieille demoiselle. Nous nous amusons fort. Je me mets décidément des grands amis de la petite femme de Guyot ; elle est bonne tout à fait, point trop sotte, gaie comme pinson et je m’y attarde à causer jusqu’après de minuit. Elle voulait me marier ce soir je ne sais pas avec qui.

Paris, le samedi 11 mars 1865
Palais. Paul Bonnet qui a prêté serment ce matin se promène dans la salle des Pas-Perdus avec une certaine satisfaction. Mon oncle Albert me prend à part pour me faire part d’une ouverture de mariage qu’est venu lui faire son ami Mr Salel de Chastannet, conseiller référendaire à la Cour des comptes. Ceci se présente assez bien et j’ai l’avantage de pouvoir avoir des renseignements par Mme Chaulin. Je donne donc le n° 20, qui est majestueux et prends une ordonnance de lieu à suivre . Le soir, je vais à La Belle Hélène avec Roche et Prieur. C’est le grand succès de l’hiver. Tout le monde en chante les louanges et je mourais d’envie d’y aller. Bon Dieu, la bonne chose et que j’ai ri de bon cœur. Quel Calchas, quel Ajax et quelle musique charmante. Au sortir de là, j’ai été un peu souper avec ce bon Roche.
[collée en marge, coupure de presse annonçant Le singe de Nicolas, de Halévy, et La Belle Hélène, de Meilhac, Halévy et Offenbach, avec les distributions. Hortense Schneider tient le rôle de la belle Hélène.]

Paris, le dimanche 12 mars 1865
Je le fais éveiller par Mr Veunevot : j’en ai dit un mot et des charmes de son affaire. Avec lui et en son absence et sauf de courtes interruptions j’en fait depuis huit heures du matin jusqu’à trois heures du soir. Je suis effrayé quand j’ai fini de l’ampleur du volume que j’ai pondu. Les yeux me papillotent cependant. J’ai été deux fois chez Mme Chaulin sans la trouver. Je la rencontre le soir, mais avec son mari et Maurice ; nous passons la soirée à causer, rire et manger des oranges, mais du grave but de ma visite, je ne puis lui dire qu’un mot dans un coin et n’ai qu’un mot de réponse qui n’a rien de décourageant : elle est bien gentille. Mme Chaulin me promet de voir, cependant, son amie Mme Verdier qui est cousine de Mr de Chastanet.

Paris, le lundi 13 mars 1865
Je fais des visites avec mon père à MM Odiot et Hely d’Oissel, puis je vais trouver mon confident perpétuel, Chaulin, et lui expose mon affaire. Mais ceci va donc devenir sérieux, il est presque satisfaisant : la jeune personne est grande, point jolie mais fort agréable. La mère est tout ce qu’il y a de mieux, mais le père est un original sans copie. Les frères sont des écervelés impossibles. Il faut attendre les renseignements de Mme Verdier, néanmoins je prends de l’intérêt à l’affaire. Je dîne chez Elisa avec mon oncle Albert. Après, travail acharné. Je n’ai jamais eu tant à faire.

Paris, le mardi 14 mars 1865
Palais. Je me livre à une activité exagérée et on me voit en plein travail et tout près de La Chapelle. Je vais voir Mme Dupont, la femme de mon notaire. Je suis fort bien reçu par la femme et par le mari : c’est là le gros morceau à conserver et ce ne sera pas le plus facile ; Weil vient de traiter qui est leur coreligionnaire et leur parent. Je rentre à six heures tout fourbu, on n’a que le soir pour travailler. Après un certain travail je m’en vais à dix heures chez Mme Vital, dont j’ai fait si audacieusement la connaissance. Ce sont les gens les plus simples et les meilleurs du monde. La famille Chaulin y était. J’aurais bien voulu pouvoir causer avec Mme Chaulin, je sais cependant qu’elle ne peut voir Mme Verdier que le Jeudi. J’en ai toutefois obtenu dans un coin le petit nom de cette jeune fille. Elle se nomme Marie : c’est un peu plat, mais je m’y ferais.

Paris, le mercredi 15 mars 1865
Il se manque une saisie immobilière à l’étude, par la faute de ce brave Noël le greffier qui nous a indiqué un dimanche pour jour de publication. Il en a fait autant à plusieurs autres avoués. Je ne trouve pas cela trop drôle. Achet part pour Montreil-sous-Bois et s’efforce de voir le saisi et de le faire convertir. Au Palais, on plaide l’affaire de Puibusque. Victor Lefranc commence et parait devoir être aussi long que Senart, mais il est d’un tel ennui que je n’y puis pas tenir. Le soir je vais voir l’abbé Brehier. J’avais eu hier et aujourd’hui l’esprit traversé par une singulière pensée que j’avais rejetée comme invraisemblable. Dans notre entretien d’il y a quinze jours, parmi les quelques partis qu’il me proposait il avait débuté par la fille d’un conseiller à la Cour des comptes . J’avais tout d’abord répondu, comme je l’ai écrit, que ce n’était pas à ma portée et que je serai refusé. Depuis, je me suis dit : si c’était cela, et je venais ce soir en tous cas pour le consulter sur le parti qu’on me proposait. Et lui, aux premiers mots : Et bien, mon cher enfant, c’est justement de cette jeune fille là que je voulais vous parler.

Ma foi, j’ai bondi à travers la chambre, j’étais dans une indicible émotion. Les détails sont venus : après ce qu’il m’avait dit, il a rencontré chez des amis communs la famille de Chastanet et là, on l’a fait causer sur moi : on y pensait comme il pensait pour moi à cette jeune fille. C’est donc que le bon Dieu s’en mêle. Nous parlons d’elle. C’est tout ce qu’il connaît de plus chrétien et de plus solide. Elle aime peu le monde auquel son père la contraint d’aller. Son père est un original, cela est bien connu, mais la mère est tendre, intelligente et parfaite. La jeune fille est grande, brune, assez agréable. On lui donne 200.000 francs. Pour moi, je vois là mon choix marqué et je m’en retourne, encore tout imprégné d’émotion, avoir avec mon père la conversation que l’occasion exigeait. Mon père reçoit sans enthousiasme ma confidence, mais avec beaucoup de tendresse.

Puis je travaille deux heures, cela paraît invraisemblable et cependant c’est ainsi. La procédure est une chose forte.

Et puis je vais chez Mr Petit qui recevait pour la troisième fois. Je donne cours à mes nerfs excités en dansant rageusement, contrairement à mes habitudes, et nous intercalons dans les lanciers une course de haies qui est bien gaie. Je suis heureux à pleine âme. Je crois voir mon chemin indiqué par la providence même, et cela sans surprise. Je l’écrivais l’autre jour, le lundi gras, j’ai quelque part une fiancée qui m’attend ; aujourd’hui je pense l’avoir trouvée. Il y a quelque chose de mes mères dans tout ceci : il n’est pas dans le courant des choses humaines qu’au moment où un saint prêtre qui me dirige me propose une jeune fille pour femme, les parents de celle-ci, qui me connaissent à peine, songent à moi pour être son mari ; que tandis que leur rang m’effrayait, ils me fassent les avances ; que la fortune soit juste ce qu’il faut sans plus ni moins. Et, là où ma fatuité déborde, c’est qu’il me semble qu’il fallait qu’il en fut ainsi au milieu de ces dix-neuf mariages boiteux, je me disais que le vrai était ailleurs et serait plus facile. Dieu qui a été pour moi un père indulgent et qui m’a, jusqu’ici, fait la vie si douce, ne pouvait pas m’abandonner au grand moment.
Il ouvre un nouveau cahier qu’il date du 16 mars 1865 et écrit sur la page de garde : Ou je me trompe, ou je ferai ci-derrière, beaucoup de prose, et un peu de poésie.

Paris, le jeudi 16 mars 1865
Palais, expertise. Dès que je puis, je vais voir Mme Chaulin. Cette excellente femme était sortie de son lit pour aller voir Mme Verdier. C’est une cousine de Mr Salelllée avec lui – elle l’accuse de l’avoir ruinée – mais malgré cela elle ne tarit point en éloges de la mère et de la fille et ses appréciations sont absolument identiques à celles de l’abbé Brehier. Ce n’est pas Marie que s’appelle cette jeune fille, c’est Louise. Le cœur m’en a battu. Tout s’arrange pour me montrer le chemin. Elle a ce nom doux et charmant que je chéris et que je vénère, le nom de ma petite mère, qui attendrissait mon père et qui a été pour la moitié dans mes rêveries de l’année dernière. Un nom que tout petit je n’ai jamais dit sans quelque émotion. Comme cela va ! Je cours chez mon oncle Albert. Je lui rends réponse autant que je pouvais le faire et nous examinons les moyens de voir cette jeune personne. Après mûres réflexions le meilleur et le plus simple, c’est d’aller voir Mr Salel et de lui demander à quelle heure sa fille va dimanche à la messe. C’est ce que mon oncle fera demain. Le soir, travail. Achet après deux jours d’efforts m’arrive de Montreuil à près de onze heures. Il a le pouvoir de convertir.

Je m’examine. Le sentiment qui domine en moi c’est la satisfaction et le calme. Je ne suis point agréé, je n’ai pas vu, mais tout cela me semble formalités pures et je la demanderais les yeux fermés si c’était le seul moyen de l’avoir. Point de ces fièvres d’il y a trois mois, point de nerfs : je ne pense qu’à cela, mais j’y pense avec calme. Son père est venu me trouver, elle est chrétienne, elle connaît l’abbé Brehier, elle s’appelle Louise, je l’épouserai : c’est une affaire entendue. J’ai quelques fournisseurs à voir et j’ai commencé aujourd’hui. Suis-je un sage ou le plus grand fou du monde ? Nous verrons bien.

Paris, le vendredi 17 mars 1865
On juge l’affaire Bertulus, c’est-à-dire que sans plaidoirie Mme Bertulus est déboutée de sa demande. Cela coûte cent mille francs aux enfants de la princesse de Sagan : j’ai promené tous ces jours-ci dans ma poche un bon de cette somme, qui m’amusait fort peu. Le jugement rendu je m’en suis libéré aux mains de Lacroix avoué.

J‘ai vu mon oncle Albert à huit heures ce soir pour avoir compte de sa démarche auprès de Mr de Chastanet. Celui-ci paraît très désireux de mener la chose à bien. Voir sa fille à l’église n’est pas chose difficile, elle va tous les jours à la messe de huit heures. On ne me dit pas un mot qui ne porte : comme cela suppose de la piété et des mœurs matinales d’une femme de ménage. Nous devons, mon oncle Albert et moi aller dès demain à cette messe-là. Il m’a écrit dans la soirée que c’était remis à dimanche, je ne sais pourquoi. Mais puisque je vais demain soir au bal de contrat de Mr Boissaye, il me paraît convenable qu’elle y soit et que je cause avec elle tout un soir.

Paris, le samedi 18 mars 1865
Palais. J’y vois mon oncle. Il n’était pas assez sur que Mlle L. de Ch. allât ce matin à la messe. C’est ce qu’est venu lui dire Mr S. hier soir, toujours plus empressé et lui apportant un état de fortune par sous, livres et deniers. Le bon beau-père que j’aurai là. Je paie à mon prédécesseur 51.000 f. en obligations d’Orléans, ce qui joint à la somme de 20.000 francs qu’il me donne en avancement d’hoirie réduit ma dette à 229.000 f. Il fait aujourd’hui un de ces premiers soleils qui débauchent invinciblement. J’ai entraîné Renault aux Tuileries, au milieu des marmots et des jeunes mères. J’avais tout un tourbillon dans l’âme que je n’aurai su comment dire. Il me semble que je touche au but, j’en ai à peine dit un mot à Renault, sans aucun nom. Outre que la circonstance exige la discrétion, mon propre roman n’est bon que pour moi et je ne pourrais faire comprendre à quiconque sur quoi je fonde mes espérances. Coulon lui-même n’en sait pas un mot, le plus tendre et le plus intelligent des confidents.

Le soir, je vais au bal de noces de Mr Boissaye. Oh les donneurs de renseignements ! J’écrivais le 7 janvier sur la foi de l’ami Delton que Mlle Bertaumieux était gentille et sur ce petit nom d’Emma je m’étais bâti une petite figure à mon goût. Elle est abominable, un nez en bec de canard, des traits masculins et vulgaires, cela fait frémir. N’ai-je pas été mécontent de ne pas trouver là Mr Salel ? J’avais arrangé qu’il y serait. Mon confrère Servy me présente à sa future, Mlle Bechet : elle est laide à faire peur mais c’est une brave fille ; elle m’a dit quelques mots pour Decrais qui m’ont touché. Son père est associé de la maison Bechet Dethomas. Je me suis fait montrer Mme Godard, le rêve du pauvre Decrais, dont j’avais longuement parlé ce matin avec Renault. Elle n’est pas belle, mais d’une figure fort intelligente et dont je comprends la séduction.

Paris, le dimanche 19 mars 1865
Je n’ai reçu aucune épître de mon oncle Albert et vais le trouver à 8 h ½. Il n’a pas vu passer Mr Salel et sur les premières indications nous allons surveiller l’entrée du catéchisme de persévérance, passant et repassant sur un trottoir qu’un petit chien a gâté par places, voyant des jeunes filles en quantité mais point la nôtre et pour que rien ne manque à l’insuccès, il passe la vieille bonne de la maison Salel qui reconnaît parfaitement mon oncle. Je vais féliciter mon cousin Georges qui vient d’être nommé juge suppléant, et dans l’espoir assez léger que la belle ira à la Grand-messe et que je la reconnaîtrai sur les descriptions, je rentre à Saint André et je subis un bout de sermon fantastique ou le prédicateur dit que l’apogée de la richesse des arts et des sciences est le signe d’une société qui s’écroule. Cela accroche, mon affaire, ce n’est pas ainsi qu’il en aurait dû être. Le père est trop prompt et la mère réagit, je flaire cela. C’est ennuyeux.

Après déjeuner, le temps étant beau et les deux derniers dimanches ayant été les plus vertueux du monde je m’en vais me promener. Le vent me jette mon chapeau dans la Seine : cet hiver n’en veut pas finir. Je prends Maugin et nous allons en chemin de fer à Enghien, de là à Montmorency, de là à Groslay, de là à Saint Brice. Je l’ai ingénieusement persuadé que j’y avais une vente et j’étudie à loisir la carte du tendre. Saint Brice est fort laid, il y a de belles villas. Je n’ai pas osé demander à voir la mienne . De là à Ecouen. Je ne puis pas lui re trouver une localité d’omelette au fromage que je lui avais vantée, de sorte que par désœuvrement nous retournons à Paris à pied. Cela remet l’esprit, la bise est piquante. Nous dînons à Saint Denis.

Paris, le lundi 20 mars 1865
Le calme dont je faisais étalage ne m’est pas resté, je suis nerveux, de mauvaise humeur et mal disposé pour le travail. Dès là que cela a accroché, cela peut manquer, et si cela manque je ne sais à quelles calendes mon pauvre petit bonheur est rejeté. Je deviendrai de plus en plus difficile. Vers les six heures, je vais voir Mr Brehier. Voilà un homme d’action, il me conte cela comme une bataille : le père est entraîné, la mère réfléchit et hésite. On en a parlé à la jeune fille qui aime en moi deux choses : que je suis chrétien et que je ne la mènerai pas dans le monde. Mais nous avons pour nous Mme Joriaux, et son père, et sa fille. Que sortira-t-il de cela, je l’ignore. A coup sur une grande réserve m’est commandée et je suis fort heureux de n’avoir point vu. Je dîne chez ma tante Emilie et à huit heures je vais chez Peronne à ma première conférence. Cela n’est point bien curieux ni bien instructif. La chambre nous fait passer quelques recommandations assez fades, on bavarde et on prend du punch. La soirée est perdue.

Paris, le mardi 21 mars 1865
Palais et rendez-vous. Je vais voir et ne trouve pas Mr Brehier qui ayant dîné hier chez les Joriaux, probablement avec la famille Salel, devait pouvoir me donner du nouveau. Cela accroche toujours. On marie aujourd’hui à midi Mlle Bartaumieux à Saint Augustin et Mlle Dhostel à Saint Nicolas. Tais toi mon cœur ! Je tenais fort à me montrer à ce dernier mariage. Il est fort brillant. La fiancée que je n’ai point vu marcher est haute en couleurs et n’a pas de sourcils, mais elle n’est après tout pas mal. Je dîne le soir chez Mr Adr. Hallays-Dabot, c’est un repas d’hommes graves avec Rivolet, Vuatrin, Moutard, Martin et leurs épouses. On dîne amplement, c’est assez ennuyeux, encore que Mme Vuatrin, née Oudot,, ma voisine, soit une personne avec laquelle on puisse causer. Je vais après à l’un des Mardis de Larnac où l’on fait une musique enragée.

Paris, le mercredi 22 mars 1865
Sur un mot de mon oncle Albert trouvé hier soir je vais réveiller ma pauvre tante Elisa et me faire mener par elle à la messe de huit heures à Saint André .Elle connaît Mlle de Chastanet pour l’y avoir vue souvent, mais je suis aussi chanceux que dimanche : il ne vient à la messe que trois ou quatre vieilles. Il y a quelque malice féminine en jeu qui fait changer les heures de messe indiquées. Ceci devient tout à fait ennuyeux et je voudrais une solution quelconque. Je vais au Palais me plonger dans les débats de l’affaire de Puibusque et avoir une audience de criées assez brillantes. Je rachète pour 80.000 f. d’immeubles à Mr Oppenheim. Au sortir de là, rendez-vous au haut des Champs-Elysées : il neige tout blanc et je suis accommodé comme un beignet. Quelle existence active et parfois fatigante. Ce soir je n’en peux plus. Après dîner je vais voir l’abbé Brehier, je ne le trouve pas et rentre tout maussade.

Ma tante Adèle est toujours bien souffrante, cela devient grave.

Paris, le jeudi 23 mars 1865
A dix heures, un mot de ma tante Pauline : il faut que tu voies Mr l’abbé Brehier avant une heure. Je prends une voiture, je cours, je ne le trouve pas. Je me fais jeter au Palais, j’ai vingt et une affaires à l’audience, des référés, un gros procès qu’on plaide. A midi on m’apporte en hâte un mot de mon père: l’abbé Brehier te demande avant une heure. Je mets le mot en petits morceaux, je fais mon métier et à cinq heures, à travers la neige et les masques de la mi-carême, je vais voir l’abbé Brehier. Il s’agissait d’être à deux heures à un certain concert où, par les soins de Mme Joriaux, devaient se trouver ces dames. Et puis voilà Chaulin qui m’aborde : « Où en sont tes affaires ? » « A rien. » « Il est incroyable alors qu’on m’en parle de l’autre côté. Le petit Levercher, mon amateur , qui est cousin des Chastanet, m’a dit ce matin qu’il était grandement question de toi dans la famille. Il le tient du frère aîné, on y a d’ailleurs fait allusion à la table. »

Tout ceci est fantastique. D’un côté cette mère hésitante, que l’abbé Brehier bat en brèche et à qui les Joriaux donnent l’assaut sans me connaître, ni moi eux ; de l’autre ce hanneton de beau-père, allant, bavardant, cette famille où l’on me discute au dessert, comme un point de droit, ce petit bonhomme au moment de me traiter de cousin, alors qu’on ne s’est pas même vu. C’est l’étrange par excellence. Je sais bien que tout ce qui se dit sur Mlle Louise me séduit, que Chaulin a fait causer son amateur et a ajouté au portrait des traits charmants, je reste fort désireux d’arrêter ici mes essais conjugaux. Le bonheur est là, je crois, mais sous quelle belle enveloppe de ridicule. Qu’est-ce que je ferai de ce beau-père là ? Si cela manque à présent, la jeune fille est quasi compromise et moi aussi. C’est à mourir de rire mais quand j’en ai ri trop longtemps, j’ai un peu mal aux nerfs.

Le soir, après une longue séance avec Mr Bignault dont je fais la séparation de corps, je m’en vais chez Mme Thomas : on jouait la comédie avec Coquelin et Emma Fleury, Une dent sous Louis XV, En wagon, Archambault chantait. La soirée était excellente. J’y ai vu mon petit cousin Levercher qui est en même temps mon frère de lait . Nous n’avons pas parlé de sa cousine, c’est encore heureux. Je pars avant le serment d’Horace qui finissait la soirée. J’étais fort las.

Paris, le vendredi 24 mars 1865
Courses, palais. Je vais à cinq heures voir mon oncle Albert et le fais bien rire avec mes histoires. Je lui fais comprendre sans peine qu’il faut que cela finisse, qu’au point où on a mis les choses il faut arrêter une entrevue sérieuse et agir sans intermédiaires, comme il convient à d’honnêtes gens faisant une chose honnête. Tous ces intermédiaires sont absurdes. Les défauts que j’ai sont faciles à voir et je ne suis ni de métier ni de position à battre l’estrade « pour voir un coin de sa prunelle ». Salel que mon oncle a vu, n’y va pas de main morte. Il est convaincu que j’ai vu sa fille hier et avant-hier et veut tout bonnement que mon oncle m’amène chez lui. C’est un hanneton. Je m’attends tous les matins en ouvrant mon courrier à trouver une invitation à déjeuner. Mon oncle va demain le secouer pour ses bavardages et avoir de lui un renseignement définitif.

Ma famille part pour Neuilly assez précipitamment. On n’y devait aller que dans le courant de la semaine prochaine. Amélie est revenue du couvent avec un commencement de fièvre éruptive et on va l’y soigner.

Je dîne chez Mme Chaulin qui est souffrante. Toutes digues sont rompues malgré le silence profond que j’avais, moi, gardé. Mon hanneton de futur beau père est le sujet de nos gorges chaudes. Il y a encore un amateur à l’étude Delacourtie qui en ignore et Coulon n’en sait rien. Au fait que lui dirais-je ? Il faut sortir de là. Mais quel front d’airain il faut que je me fasse pour les entrevues et pour la cour. Quels ridicules va me donner Mr de Chastanet, comme j’aurai mal aux nerfs. Et puis, je pars de cet a priori qu’elle me plaira. Si elle était laide ou plus grande que moi , quel cataclysme ! O quel homme, quel homme !

Travail le soir, le fond ne manque pas. Ma pauvre tante Adèle n’est pas bien du tout.

Paris, le samedi 25 mars 1865
Palais. Je fais de midi à cinq heures l’enquête d’une séparation de corps Bignault. Quelle journée ! Mon client est un homme prolixe, étrange parfois, fatigant. Le juge a pris parti pour la femme d’une façon scandaleuse. Il se nomme Mr Jolly, je la lui garde bonne. Il défigure une question que je pose et s’adressant au témoin : « on veut sans doute vous demander si etc , car je dois supposer que toutes les questions qu’on fait ici ont un sens », et un peu plus loin, se tournant vers mon adversaire « Il est triste qu’on en soir réduit à de pareils moyens de défense. » Je m’aurais bien voulu quelques années de plus pour protester avec quelque poids. Je me suis tu et ai je crois bien fait, mais mon client doit croire que son avoué est un enfant et j’en changerais à sa place. J’en suis sorti avec le mal de nerf le plus intense. J’ai pris une voiture pour aller chez ma tante Adèle. Elle est au lit avec la fièvre depuis quinze jours, très faible, la voix changée mais avec une liberté et une sérénité d’esprit qui rassurent. Les femmes de son entourage la trouvent mieux. Je suis revenu près de mon oncle Albert lui donner des nouvelles et savoir en même temps où en étaient mes affaires. Mr Salel a trouvé le plus naturel du monde cette publicité hâtive et lui a dit qu’il n’y avait plus chez lui d’autre sujet de conversation. Quant à se voir, c’est le plus simple du monde, il n’y a qu’à aller demain au Louvre et on causera mariage devant Les Noces de Cana. J’accepte. C’est insensé, mais je prends de tout cela mon parti. Je ne puis m’ôter cette idée de la tête que tout cela est convenu d’avance et le reste formalité pure. La procédure se fait tout de travers, mais les parties sont d’accord. Si nous nous déplaisons, par exemple, ce sera une débâcle atroce.

Il n’était plus temps d’aller à Neuilly comme j’en avais l’intention et je cherche à me distraire, mais journée d’aujourd’hui, journée de demain. Bignault, Jolly et Salel tournent à la fois dans mon esprit et je ne puis dîner. J’essaye inutilement d’entrer aux Vieux Garçons , le grand succès de Sardou au Gymnase et rebuté là, j’ai le courage d’aller à l’Alcazar entendre cette fameuse Thérésa dont on parle tant. C’est drôle, mais infiniment moins qu’on ne l’a dit. J’étais tout honteux d’être là quand j’y ai vu nombre de confrères, Gignoux, Larroumès et Leroy, qui formaient un groupe d’une gaieté folle, et en haut nos magistrats Hemar et Glandaz qui s’amusaient comme de simples mortels. J’ai été rire avec mes confrères et oublier un peu Mr Jolly.

Paris, le dimanche 26 mars 1865
Courses d’affaires le matin : de travail dans mon cabinet je n’en suis nullement capable. Je déjeune n’importe où et à une heure et demie, après une toilette inquiète et par un temps qui n’est pas galant du tout, je m’en vais trouver mon oncle Albert. Ce que nous faisons là est vraiment sauvage. Nous piétinons quelque temps dans les galeries et au troisième retour dans le grand salon j’aperçois la tête bien connue de Mr de Chastanet. La tête me faut et je demande à mon oncle un demi-tour avant d’aller l’aborder. Au moment où on nous voit déboucher, la jeune fille tourne sur elle-même par un mouvement semblable au mien et je ne la vois qu’un moment après, mais autant qu’on voit dans le brouillard car je suis dans un trouble mortel. Elle est fort grande, pas belle, le nez long, la bouche assez mal faite, quelques marques au dessous du sourcil gauche ; elle n’avait pas de fraîcheur et était fort pâle. Elle avait plus peur que moi, je crois, car je voyais trembler derrière elle les rubans de son chapeau. Elle n’est pas laide cependant et a l’air distingué. Mme. de Chastanet qui a sauvé les étrangetés de la situation est fort bien d’air et de manières, quant à son mari, cinq minutes après les premières il était parti, allant en hanneton d’un tableau à l’autre. Nous avons erré une demi heure. J’ai dit je ne sais quoi d’absurde. Le trouble et la timidité me donnaient comme toujours l’air raide et guindé, je devais paraître intolérable. Ma tenue me paraissait impossible et je revenais à chaque instant me fourrer dans la poche de mon oncle. Quand nous sommes partis, j’ai cru voir la fin d’un supplice et Mlle de Chastanet a fort rougi en me saluant. Je ne sais si c’était le plaisir de la délivrance. La pauvre petite que d’excuses je lui dois et quel ennui je lui fais infliger. Jamais je n’avais rêvé de « première entrevue » plus complètement ridicule. Quant à moi, mes réflexions sont vite faites : je ne m’en serais pas rendu amoureux sur sa mine, mais elle n’a rien qui déplaise et si je ne lui ai pas trop déplu, je suis fort disposé à suivre la voie. Je rentre travailler avec beaucoup plus de calme jusqu’à cinq heures. J’ai de ma tante Adèle des nouvelles qui continuent à ne pas être bonnes.

Le soir, je m’en vais à Neuilly dîner en famille et j’en reviens à pied pour calmer mes nerfs. Je travaille le soir. Vrai, elle aurait pu être un peu plus jolie que cela, mais comment m’a-t-elle trouvé, elle?

Paris, le lundi 27 mars 1865
Des courses et des rendez-vous toute la journée. Je rencontre mon oncle Albert à la Caisse. Il a vu ce matin chez lui Mr de Chastanet. Celui-ci, ou sa femme, s’est avisé un peu tard d’une chose sensée, à savoir qu’il s’était avancé, qu’il m’avait produit sa fille et qu’il n’avait pas vu mon père encore, qu’il serait convenable que celui-ci se manifestât un peu. Rien encore n’a été dit sur l’impression de la jeune fille et je fais comprendre à mon père qui rechigne un peu qu’il faut en effet qu’il se montre et que, sans former une demande pour laquelle nous ne sommes pas autorisés, il exprime à Mr de Chastanet que son fils n’a marché qu’avec sa parfaite adhésion. Ce qui se fera demain sans faute. Je dîne chez mon confrère Delepouve avec Maugin, Giry, Gaullier et pas mal de gêneurs. C’est un repas de haute cérémonie où l’on s’ennuie assez bien. Nous avons fumé après et je me suis assis avec une grande familiarité sur le bureau derrière lequel (nom illisible) dardait ses yeux terribles.

Paris, le mardi 28 mars 1865
Mon père vient me prendre au Palais et nous faisons des visites à des clients de Montrouge. Je passe chez ma tante Adèle dont les nouvelles quoiqu’un peu meilleures sont fort graves toujours, puis je pose mon père au pied de l’escalier de la Cour des Comptes, après l’avoir fortement endoctriné dans le fiacre. Il n’y va pas de bon cœur, les procédés du hanneton le désolent. Puis je m’en vais à mes affaires. Quand je rentre à quatre heures dans mon cabinet, je trouve ce mot tout ouvert sur mon bureau : « Cher, inutile de te dire que tout va bien, j’ai formé le demande. Nous sommes d’accord et nous prendrons jugement dans les délais légaux. Prépare l’instruction. » Il rentre peu après et me conte l’histoire. Mr de Ch. l’a reçu en clignant de l’œil comme un compère et en cinq minutes tout était conclu. Mlle Louise avait dit un oui bien bas que le père a repris devant le mien le plus joyeusement du monde.

Tout cela redit en charge par mon père me plonge dans une joie et une émotion vives. Voilà la chose faite et pour mon bonheur, je le crois. Je vais le dire à mon oncle Albert qui méritait bien cette première nouvelle et à Mme Chaulin dont je connais l’affection. J’erre quelque temps pour me remettre. Je mange je ne sais quoi n’importe où. Je vais voir Mr et Mme Eymieu, je mourrais d’envie de leur ouvrir mon cœur trop plein et ne l’ai point osé. Je leur ai annoncé ma visite pour peu de jours. Si vous nous faites une visite, m’a dit Marie tout d’un coup, ce ne pourra être que pour nous annoncer votre mariage. J’ai rompu les chiens devant ce trait de perspicacité féminine. Le travail du soir n’a pas valu grand chose.

Paris, le mercredi 29 mars 1865
Je pars pour le Palais, laissant mon père aller chez Mme de Chastanet, beaucoup plus ému qu’hier encore qu’il n’en veuille rien laisser voir. Je vais au Palais où l’affaire de Puibusque est remise et je préparais une audience des criées où j’avais beaucoup de pouvoirs quand mon clerc me remet une lettre de mon père qu’un bavard d’avocat m’empêche de lire durant cinq minutes. C’est écrit dans le style de procédure inauguré hier mais la conclusion en est nette c’est qu’on m’attend à dîner ce soir à six heures. Il me passe un frisson par le corps : j’avais demandé à mon père de me ménager une visite chez Mme de Chastanet d’abord. Je voulais la voir toute seule, lui exposer ce que je voulais, ce qu’était pour moi le mariage, comment j’avais besoin d’elle auprès de sa fille : c’est douter du procès que de demander à voir ses juges, me dit mon père et il y a avenir donné pour ce soir. Je n’achète rien, je vais, je viens, je rentre, je m’habille toujours tremblant de tous mes membres. Mon père me rend compte de son entrevue : il a trouvé la mère fort à son gré et très intelligente, il a vu la fille qui lui a semblée comme à moi simple et bonne tout à fait. Il a été très expansif et est très heureux. Mon oncle Albert accourt me cherchant partout, il est du dîner et pour donner un bon caractère à cette entrée mon beau père s’est doublé d’un hanneton qui l’égale au moins, de Miquel le liquidateur, un brouillon à la voix de tonnerre. Tout cela vu d’avance fait dans mon esprit une admirable confusion et je vais plus mort que vif.

Voilà la maison, c’est au premier, voilà l’escalier, voilà que je sonne et que j’entre. Il n’y avait que Mr de Chastanet et que Miquel qui crie tout d’abord de sa voix toulousaine : voilà qui va bien, je suis l’ami des deux pères . Cette phrase absurde qui m’aurait partout ailleurs confondu a ici l’avantage de donner la note et je fais je ne sais trop comment à Mr de Chastanet un remerciement qui n’a pas de peine à paraître ému car je l’étais dans le plus profond de mon âme. Mlle Louise entre, alors je n’y vois absolument plus clair, je balbutie quelques mots qu’assurément elle n’a pas entendus. Je vais serrer la main de sa mère et lui dire je ne sais quoi non plus, assurément je n’ai pu me sauver que par l’émotion qui me débordait trop pour ne point apparaître. Elle avait gagné, Mr de Chastanet s’étant tout d’un coup relevé à mes yeux par quelques mots émus qu’il m’avait dits à mon entrée dans lesquels apparaissait le père de famille. Miquel, qui avait attiré Mlle Louise dans un coin et qui causait paternellement avec elle, m’apparaissait comme un vieil ami point de trop dans cette entrevue. Mme de Chastanet m’a fait place à côté d’elle et j’ai pu trouver quelques phrases de gratitude. Tout cela était si profondément dans mon cœur que je ne sais comment l’écrire.

Mon oncle est venu, puis les trois fils de la maison ; ils ont vingt, seize et neuf ans. L’aîné, camarade de Maurice Chaulin est froid et d’air peu intelligent, le second est tout pétri de ridicules jeunes le troisième est venu tout droit me tendre la main, si gentiment qu’il m’a conquis le cœur ; il est arrivé encore un ami que Mr de Chastanet avait ramassé sur le boulevard, puis on est allé dîner. Je passais le dernier. On a fait un petit changement de couvert pour me mettre à côté de la jeune fille et nous voilà côte à côte, n’osant parler, elle mangeant à peine, moi buvant peu à peu pour ne pas étouffer, faisant maigre tout trois avec la mère au milieu d’un dîner gras. Nous nous sommes remis pourtant, elle avant moi et avons causé un peu. De quoi, je ne le saurais dire, elle m’a plusieurs fois questionné sur mes goûts, sur les choses qui me plaisaient d’un air doux et confiant qui m’allait à l’âme. Puis on est rentré au salon, elle à mon bras cette fois. C’est alors que je l’ai regardée. Comment donc l’avais-je vue dimanche, elle est charmante. Son grand oeil doux et profond s’empreint d’un charme infini.

On a joué au trente et un et elle est venue sans hésiter mettre sa chaise à côté de la mienne. Il était venu quelques personnes. Là encore, nous avons causé, tremblants tous deux, mais à ce qu’il me semble confiants l’un et l’autre, cherchant à nous connaître mais sans dissimulation ni piège et nous interrogeant d’un front ouvert.

Cela a duré jusqu’à onze heures. J’ai pris mon chapeau en même temps que mon oncle. Je suis sorti dans un état digne de pitié. Le tremblement nerveux que j’avais eu toute la soirée était devenu intense et le larynx, ma partie faible, s’éteignait presque complètement. Il paraît qu’il y a eu une belle confusion : ni mon oncle ni moi n’étions invités à dîner, mais simplement à venir le soir. Mme de Chastanet est du reste fort contente que les choses se soient passées ainsi et moi je dois au quiproquo de mon père la meilleure soirée de ma vie, une visite n’aurait rien eu de semblable. Le sort de ma vie est décidé.

Incapable de marcher, de dormir ou de travailler, je prends un grand parti et je viens sonner chez Coulon. Alors tout le trop plein des joies éclate dans ce tendre cœur.

Cependant que je m’ouvre l’âme à toutes ces espérances, ma tante Adèle est fort mal.

Paris, le jeudi 30 mars 1865
Quand la reverrai-je, maintenant, c’est mon seul souci. On ne m’a pas indiqué un jour pour revenir. Reçois-tu des bulletins, me dit mon père qui voudrait déjà que j’aie pris jour pour le mariage. J’ai de la peine à lui faire comprendre combien peu je suis pressé. Outre que presser la pudeur d’une jeune fille me paraît un acte brutal je touche à un temps que je rêve depuis quatre ans, il y a quatre ans que je me raconte chaque soir l’histoire qui commence et je n’en veux pas perdre une heure. Cependant je ne suis pas encore engagé dans cette voie charmante, ma cour n’a pas commencé. Mon oncle Albert voit ce matin chez lui Mr de Chastanet et pense que je puis aller demain faire visite à sa femme. Pour aujourd’hui, il faut me restreindre aux choses de mon métier pour lesquelles mon père tremble. Je vais à Neuilly le soir avec lui. Mme Mouillefarine avait eu la délicatesse de ne rien dire à Henriette de mon projet de mariage pour m’en laisser tout le plaisir et ma confidence est reçue avec une tendresse et une émotion qui me charment sous une effusion de baisers. Je reviens le soir à Paris, c’est pour travailler, mais je ne fais pas grand chose. Je me sens amèrement triste, pourquoi, je ne sais, est-ce la fatigue des émotions d’hier ou de ne l’avoir point vue ? Déjà ?
Ma pauvre tante Adèle est bien mal, je suis fort inquiet.

Paris, le vendredi 31 mars 1865
Je fais le plus vite que je peux un Palais fort compliqué, jamais je n’ai eu plus d’affaires à l’audience, et puis, vers deux heures, je vais rue de Provence, 74. C’est la grande affaire et j’étais ému presque autant que l’autre jour. Mme de Chastanet avait une visite qui s’en va quand j’arrive et alors très ému, mais point paralysé, je peux lui dire à peu près tout ce que je voulais, combien sa fille m’a charmé, combien je désire lui plaire et comme je m’y sens maladroit, combien j’ai besoin de sa mère pour tout cela. Je trouve un accueil comme je le pouvais souhaiter : réservé dans la forme, mais bon, intelligent, pleins d’espérances. Alors elle est entrée, avec un petit mot timide « je croyais que Mme Masson était encore ici », alors la suppliant de rester et d’écouter ce que je disais à sa mère, me livrant à mon cœur les yeux fermés, j’ose lui dire en un mot ce que je suis venu faire chez elle et lui demander son aveu. Elle ne m’a pas dit oui ni non, mais comme une minute après nous causions appartement, je n’en ai pas conçu un bien vif désespoir. Cela est devenu tout d’un coup charmant et intime et nous nous sommes mis à converser tous trois de mon genre de vie dont mon père lui avait fait un tableau atroce qu’elle m’a raconté, de la façon dont nous vivrions ensemble, de la ville et de la campagne. Le bonheur m’envahissait à chaque mot. Tout cela était si confiant, ses grands yeux doux se fixaient si purement sur moi que je me demande où je pourrai trouver dans mon cœur les trésors d’affection qu’elle mérite. J’avais pris une heure sur mon travail, mais je suis sorti au bout d’une demie heure parce que je ne pouvais plus parler et je me suis mis à errer par un beau soleil de printemps, noyé dans mon bonheur, marchant dans un rêve. J’ai fait des rendez-vous le plus vaillamment du monde, j’ai couru chez cet excellent abbé Brehier que j’allais voir tous les jours dans mes angoisses et que je n’ai pas vu depuis le bonheur. Je dîne chez Mme Chaulin et fais subir à son cœur maternel le récit de la joie qui m’inonde. Je rentre à l’étude avec des intentions de travail énergiques que je ne réalise qu’à moitié : il me vient dans la solitude des frissons profonds qui semblent me parcourir l’âme aussi bien que le corps, des sensations inconnues de bonheur et d’élan hors de moi même, et pour la première fois je sens l’amour.
Sa mère m’a dit de revenir demain.

Paris, le samedi 1er avril 1865
J’ai laissé tomber de date un droit d’enregistrement et on m’a fait des sottises à l’étude. Il va m’en coûter une centaine de francs, outre les courses que j’ai du faire ce matin : cela me force à songer à mon état même en aimant et la leçon aurait pu être plus chère, elle n’empêche pas le bonheur au sein duquel je suis tout entier. Je recueille tout ce que j’ai semé de solitude, de désir et d’abstentions. Cela ne m’a pas empêché d’enlever à l’audience de jeudi une petite séparation de corps de plano. Je n’avais guères en ce moment l’esprit aux séparations de corps. Je reçois les remerciements de ma cliente, ils sont d’une telle effusion que j’en ai été touché en même temps que diverti. Il fait une pluie constante et abominable. Je m’en vais tout droit à l’enterrement du père de Des Etangs, non que je sois fort lié avec mon confrère, mais il habitait rue de Provence 74 dans la maison où vole mon cœur. J’espérais y trouver Mr de Chastanet, peut-être être invité à dîner pour ce soir. Cela manque, mais entre les rideaux du premier, je vois apparaître le tout petit coin d’une figure que je commence à chérir et à qui je fais en rougissant de bonheur le plus imperceptible des saluts. Je cours sous une pluie continue, sentant revenir la bronchite. Je tombe chez Mme Eymieu et lui fais ma grande confidence : son émotion est vive et profonde, nous causons, ou plutôt elle me laisse parler avec tant d’amitié que c’est un plaisir délicieux. Je vais au Palais où je reste assez tard pour rendre un service à ce pauvre Guyot-Sionnet dont la mère est mourante. J’y vois Coulon qui venait me voir être heureux. J’y trouve aussi Maugin à qui j’en devais la confidence. Je l’avais trop payé de bourdes à Saint Brice, mais le beau de la chose c’est que tout tremblant à son tour il me parle d’une promenade d’une même genre qui se terminerait pour lui un peu moins loin, à Montmorency. Il parait en mourir d’envie et ce serait charmant de passer ensemble du corps des Champagnes au corps des maris, mais ses affaires ne sont pas aussi avancées que les miennes. Je cours de plus fort sous la pluie. Mme Eymieu m’avait tout bouleversé en me parlant de bouquets à apporter. Ces questions de cérémonial me troublent fort et j’ai couru en référer à Mme Chaulin qui m’a dit que c’était trop tôt. J’ai avec elle une scène de vrai tendresse : elle me conte qu’elle a pleuré toute une nuit de mon mariage, que si heureux qu’elle me voie, elle songe qu’il part un fils de chez elle et la voilà qui fondant en larmes se jette dedans mes bras. J’y dîne comme hier et je m’en vais à huit heures bien juste rue de Provence. Mr de Chastanet n’y était pas mais seulement la mère, la fille et les trois fils. C’était trop ou trop peu de monde pour donner place à une conversation intime, mais je passe à causer avec elles sur des riens deux heures délicieuses. C’est la pureté même, pas un mot d’affectation, tout ce qui sort d’elle est simple et charmant. Elle vaut mieux que moi et apporte plus de tranquillité. Je suis encore sous une émotion qui gêne ce que je veux lui dire ; elle souffre un peu des dents. Nous déjeunons demain chez l’ami Miquel et la mère m’a demandé de venir après voir mon appartement.

Quand je sors de là, je suis dans une fièvre qui défie le sommeil, la joie déborde en moi et je ne puis suffire aux sensations dont mon âme est pleine. Voilà l’amour, voilà le bonheur, voilà ma vie qui commence. Que le Bon Dieu soit béni.

Paris, le dimanche 2 avril 1865
Quelle journée ! Elle date dans ma vie. J’ose à peine écrire. Ce matin à la messe je me fonds le cœur en actions de grâce : le bon Dieu m’a béni. Je m’en vais à onze heures déjeuner chez cet ami Miquel dans un ménage de garçons bizarrement agencé. J’arriver le premier et nous causons d’elle, Miquel et moi, en toute bonne entente. Il l’a vue toute enfant et l’adore. Mr de Chastanet vient avec ses trois fils, ces dames arrivent les dernières, Louise toute souffrante encore et un peu pâle : elle souffre des dents. On nous met à côté l’un de l’autre à table et nous voilà encore émus et timides, moi autant qu’elle, nous enhardissant peu à peu et enfin causant de plus bas en plus bas pendant que se prolonge indéfiniment un copieux déjeuner. Sa voix si douce est à mon oreille un murmure exquis, sa figure si bonne me semble à présent ravissante. Ses parents m’invitent à dîner pour le soir, puis la mère et la fille avec deux des frères viennent visiter mon appartement de la rue Ventadour pour connaître celui d’en haut qui en est la répétition. Chemin faisant, Mme de Chastanet presse un peu le pas à mon bras et me demande à peu près si je commence à m’habituer à sa fille? Il m’arrive à cette question étrange un flot de paroles heureuses aux lèvres. Ne craignez donc pas, dit-elle, de le dire à ma fille, elle a peur de ne pas vous plaire. Et j’entre triomphalement chez moi dans ce cortège. Mon portier ouvre les plus grands yeux du monde. On visite l’appartement qui convient et les frères étant assez vite partis, j’obtiens de ces dames qu’elles restent un peu dans mon cabinet. Louise et en face de moi, sa mère à côté. Nous causons et trouvant enfin la parole je laisse éclater mon maladroit de coeur. Je lui dis mon bonheur, mes espérances, je m’épanche tout entier et elle m’écoute, ravie et pâle, essuyant une petite larme avec sa main gantée. Quels adorables instants. Une fois dans la vraie voie nous y restons bien. Nous voilà bavardant tout trois de toutes mes gaucheries, de nos entrevues, du concert manqué, du salon, du dîner de mercredi, puis Mme de Chastanet me parle de ses enfants, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils doivent être. Je ne sais combien de temps a duré cet entretien mais j’ai eu des sensations à remplir une journée. Elles sont parties cependant et Mlle Louise m’a tendu sa petite main avec un geste si charmant, timide et prompt à la fois ! Je ne sais plus où j’en suis, le cœur m’éclate. Je m’efforce de me remettre aux choses tristes en allant voir ma pauvre tante Adèle : elle est mieux. Je trouve Georges auprès d’elle, elle nous reçoit fort tendrement. Quoi qu’elle soit très faible son entourage est plus content de son état. Que manquerait-il à mon bonheur si cette crainte pouvait s’écarter ? J’apprend mon histoire à mon cousin Georges : il en reçoit fort bien la confidence en homme ayant les mêmes idées. Il me parle de Mlle de Montalivet, je lui parle de Mlle de Chastanet, nous ne nous écoutons pas et nous nous entendons à merveille. Je m’en vais à Neuilly. J’ai déjeuné chez Miquel avec un polytechnicien et il me déplairait fort que Georges apprît mon mariage par sa promotion. Je vois rapidement mon père, en fils ingrat, et je reviens dîner rue de Provence. Je retrouve ce doux regard qui ne me quitte plus l’âme et cette main tendue pour moi maintenant. Nous dînons assez mal grâce aux somptuosités de Miquel, mais quelle charmante soirée. Je me mets à côté d’elle sur un canapé du petit salon et l’expansion de ce matin suit son cours adorable. Elle m’explique avec sa petite voix douce que si elle est pâlie c’est qu’elle n’a point dormi depuis six semaines, qu’elle est confiante maintenant depuis ce matin et qu’elle va dormir. L’amour se nomme à présent et est dans tout l’entretien. Puis ce sont les plans chuchotés à l’oreille : nous emmènerons ma femme de chambre, aurons-nous une cuisinière ? Elle envisage avec sa douce confiance la vie avec moi. Je m’aperçois que je ne puis plus décrire et cependant c’est un besoin de laisser courir ma plume.

Je délirais presque en rentrant et criais dans mon cabinet que je l’aime. Je ne contiens pas ma joie, il me semble que j’ai vécu un an depuis vendredi. Il y a en moi mille choses nouvelles, les nerfs sont délicieusement agités le sommeil s’enfuit, l’appétit est parti. J’avais bien dit que quand l’amour viendrait, ce ne serait pas pour rire.

Paris, le lundi 3 avril 1865
Mon père hier à Neuilly avait été contraint un peu, ce matin je le fonds aux flammes de mon émotion. Il n’a jamais aimé comme cela, dit-il. Ma vie, il faut le dire, m’y a autrement préparé que ne l’avait fait la sienne. Mais il y a des choses qu’il ne peut comprendre : que je n’ai pas encore chercher à l’embrasser et à faire fixer un jour pour le mariage. Je ne puis lui expliquer que je n’ai aucune envie ni de l’un ni de l’autre. Je suis heureux dans le présent. Je vois s’ouvrir devant moi ce cœur charmant, j’y découvre des trésors, je sens à son ingénuité que je m’y fais place. Que me faut-il de plus ? L’intimité du mariage me sera douce assurément, mais il y a trop longtemps que je désire le temps où je suis pour en vouloir perdre une heure, et puis je ne voudrais pas offenser par un empressement quelconque cette adorable candeur. Mon père finit par comprendre un peu et s’émouvoir beaucoup.

Je vais à l’enterrement de la mère du pauvre Guyot-Sionnet, perte prévue mais considérable et qui désorganise la famille. Ma journée se passe comme à l’ordinaire en courses. Je fais pas mal de mauvais sang parce que j’ai des clercs absents et je serais je crois de mauvaise humeur si je n’avais pas le cœur tout noyé de bonheur.

Je vais à Neuilly le soir, j’étais invité rue de Provence mais j’avais promis à Henriette que rien ne m’empêcherait d’aller lui souhaiter ses dix-huit ans. Il y avait bon nombre de petites demoiselles à dîner. Henriette qui m’a reçu avec une tendresse infinie m’a fait un petit scandale de fin de bouteille. Amélie qui ne savait rien a crié que je serai marié dans l’année. Je suis devenu de je ne sais quelle couleur et je ne me figure pas que les jeunes convives s’y soient trompées.

On me permet de m’en aller après dîner et je parle avec aplomb d’un grand rendez-vous. Une voiture me conduit là où vole mon cœur. Quelle est gentille et que je l’aime. Je le lui ai encore dit tout bonnement et je crois que le Mademoiselle m’est resté sur la langue. Elle est toute candeur et m’a parlé de nos arrangements d’appartement, que si on ne commençait pas on n’aurait jamais fini, qu’elle ne pouvait pas pousser ses parents mais que je devrais bien le faire. Cela avec ses chuchotements exquis en abîmant un peu le gland d’un coussin. Elle m’aime, elle m’aime et se livre à moi sans défiance. Comment ai-je pu être si heureux. Depuis quatre ans je rêve cette heure et ne l’ai jamais rêvée si charmante qu’est la réalité. Je ne sais comment décrire ces ravissements. Nous avons chuchoté deux heures sur ce bon canapé du petit salon, la mère avec son charme et son intelligence détournait de nous le reste de la conversation pour nous laisser à nos joies.

Ah, je n’aurais jamais cru qu’aimer fut une si douce et sainte chose.

Puis elle m’a conduit dans sa chambrette. Il y a une gravure de la vierge de Murillo devant laquelle nos pas se sont rencontrés : nous l’emporterons. Et puis, je me suis mesuré à elle dans une glace : je suis plus grand décidément d’un bon pouce. Une bonne affaire vidée, dont nous avons ri le reste du soir. Mais je ne puis finir d’écrire ces bavardages.

Paris, le mardi 4 avril 1865
Pour que tout aille bien ensemble, le printemps a reparu hier et aujourd’hui il a fait le plus admirable temps du monde. Je cours l’esprit ailleurs et cependant craignant de faire quelque faute, inquiet et malheureux, aspirant au soir. Mon père est chargé par moi de tout ce que je puis, Prieur aussi fait merveilles, mais je suis au demeurant un bien triste avoué. Il y a ce Bignault qui traverse mon existence comme un cauchemar, avec son œil égaré et ses prolixités rageuses. Je trouve moyen dans mes courses d’aller bavarder une demie heure en plein abandon chez Mme Eymieu. De quoi je parle, il n’est pas besoin de le dire, mais je suis bien écouté. Elle veut qu’à partir d’aujourd’hui je l’appelle Marie pour ne pas intimider ma femme. J’ai été hier en donner part rue d’Hauteville n° 1 . Ce matin – comme je suis décousu – Mr de Chastanet est venu rendre sa visite à mon père, ce dernier y tenait beaucoup. J’oublie un peu dans mes égarements de parler de mon beau-père, il faut avouer qu’il est incomparable. Le matin, il pleure de bonheur dans sa chambre à coucher, aujourd’hui, chez mon père, il entrecoupait d’interminables histoires, parfaitement fastidieuses, de traits si touchants, je dirais si humbles, qu’il m’en attendrissait. Ceci par exemple : le caractère d’Albert et le mien ne se ressemblent pas, toute ma vie je lui ai fait des concessions, quelque chose d’instinctif me disait qu’il ne fallait pas me brouiller avec lui. J’ai aujourd’hui ma récompense.
J’ai été voir ma tante Adèle, elle n’est pas bien. On lui a annoncé mon mariage. Je voulais avoir l’expression de sa joie, je n’ai pas pu la voir parce qu’on lui donnait des soins.

Et puis à six heures, je commence un doux régime que Mlle Louise m’a annoncé hier soir, j’ai permission de venir dîner tous les soirs, et j’en use. Hier on m’a présenté à une maîtresse de musique et à un vieil ami de la famille, aujourd’hui il n’y a absolument que nous. Le frère aîné m’a prié de lui supprimer le Monsieur et j’en fais autant avec les deux autres. On cause, une bonne façon d’amitié s’établit entre nous, on fait un peu du jeu de la sellette et on se dit des choses tendres. Et puis on nous laisse chuchoter sur notre canapé, nous parlons de Saint-Brice où j’irai dimanche, de notre voyage de noces. Cette candide enfant n’a aucune peur et les fausses pudeurs lui sont inconnues. Elle témoigne tout haut son envie de se marier. Je ne crois pas que pour un cœur vierge comme le sien il puisse y avoir une source d’émotions plus vives. Rien de faux, rien de convenu, la vérité en tout. Nous bavardons délicieusement de notre ménage, de notre vie à deux. « Et nous aurons beaucoup d’enfants, monsieur, n’est-ce pas ? » murmure-t-elle à mon oreille. Un peu plus tard, comme je lui parlais de la surveillance qu’elle devrait exercer sur sa femme de chambre, elle me proposait de lui mettre son lit dans notre chambre. O sainte et adorable innocence ! Je suis trop heureux.

Paris, le mercredi 5 avril 1865
Je vais ce matin commander mon premier bouquet chez Mme Siocard à qui j’explique le cas, tout à fait de son ressort. C’est un conseil de sa mère : c’est aujourd’hui leur jour de réception et mes fleurs seront là pour poser ma candidature. On en parle à tout le monde, et moi qui ai été assez discret je cours chez cet excellent Charles Petit pour éviter qu’il ne l’apprenne par un tiers. Au Palais je reçois des compliments d’indifférents et j’apprends à des amis, je me fonds encore le cœur entre Renault et Decrais, il parait que j’ai une figure qui porte le bonheur. L’avocat au Conseil Breugnon reçoit pas mal de demandes d’invitation à son bal de noces : il épouse une amie de Mlle de Chastanet et j’ai dit à Renault, Coulon et Decrais qu’ils la verraient là. Moi, je fais mes affaires moi même et vais tout bonnement lier connaissance avec lui. J’ai vu hier Potier qui en a fort bien pris la nouvelle et va tailler sa plume pour le contrat. Mon père est allé voir aujourd’hui Mme de Chastanet, elle l’a fort bien reçu encore qu’elle ait une persistance à lui parler de questions d’intérêts qui ne me plait pas énormément. Mon père n’en a pas été choqué et c’est tout ce qu’il fallait. Je vais dîner à six heures rue de Provence. Chaque jour est plus beau que la veille. Mme Joriaux était restée pour me voir, je lui ai serré la main tout amicalement avec un remerciement vrai. Je ne l’avais jamais vue et elle a beaucoup fait pour moi. Mon bouquet est bien venu et me vaut un bon petit remerciement à deux mains et puis, pendant que l’on reconduit Mme Joriaux, elle me tend une petite photographie d’elle que je lui avais demandée hier et qu’elle a retrouvée. Et pour la première fois je baise bien vite et sans qu’on me voie cette bonne petite main qui ne se retire pas. Nous dînons à côté l’un de l’autre comme il y a huit jours, mais quels changements. Quel bonheur, quelle assurance réciproque, l’amour est là. Et voici mon beau-père qui retrouve des larmes à un mot tendre que nous échangeons. Quoique on soit passé pour le mercredi du petit salon au grand que j’aime moins, il y a une bonne heure de canapé. Je lui dis combien je l’aime, c’est toujours la même chose, mais il ne semble pas que ces redites l’ennuient trop, mais pour moi elles sont toujours nouvelles. J’avais si peur, me dit-elle, que vous ne soyez pas expansif mais froid comme votre oncle. Elle a eu peur de moi jusqu’à dimanche et a pleuré avant de venir à ce déjeuner de Miquel. Mais elle a toujours mal aux dents, ma pauvre petite femme, je ne l’ai vu que souffrir. Et puis, quel abandon chaste et vrai, sur le canapé sa main qui vient trouver la mienne, sa tête qui frôle doucement mon bras étendu, à la table, son pied posé en maître sur le mien. Je l’adore ! Miquel est venu et nous a aidé comme toujours : on a parlé du jour, 9, 10, 15, 20 mai ? Nous avons très gaiement querellé les dates éloignées, Miquel appuyant fort et Louise me donnant sa petite aide. Nous avons parlé aussi de Pierrefonds.

J’en oublie, je ne rends pas la moitié de ce que sent mon cœur, mais voila le moment où je ne pourrai plus écrire et je ne sais si je ne déchirerai pas ses pages. Mais je prolonge ainsi en les écrivant les meilleures émotions que j’eue jamais et me voila, à une heure et demie qu’il est écrivant avec ce portrait au regard si doux à côté de moi et sentant mon cœur inondé d’émotions et de bonheur.

Paris, le jeudi 6 avril 1865
J’ai le temps ce matin de courir rue de Provence pour voir comment à dormi ma Louise. Je vais faire ma confidence à Mme Coulon qui la reçoit fort maternellement et avec une vraie joie. Je vais au Palais me replonger dans les ennuis de la profession, écouter un grand procès Robert c/ Crampel, m’irriter, quereller avec un petit avocat nommé Debacque. « Edmond, pense à autre chose » dit Decrais à mon oreille et à ces mots le sourire m’arrive. Je m’en vais le soir à mon dîner, toujours pressé et maudissant Mathieu qui s’avise de donner des rendez-vous à 5h ½. Quelle joie j’ai à monter cet escalier, à ouvrir cette porte. Les domestiques me connaissent maintenant : il y a Marie qui va venir à mon service et Clotilde qui a élevé les enfants. Le soir nous faisons une visite et cela dérange la conversation du canapé. Nous allons chez Mme Koller, sœur de Mme de Chastanet. Son fils qui est agent de change a été mon camarade de collège. Ce sont des gens très froids, point amusants, sauf la jeune fille, notre cousine Estelle, qui est charmante et pour laquelle je fais le plus de frais que je peux. Mais ce qui est charmant, c’est qu’on me laisse offrir le bras à Louise et que nous marchons devant comme de vrais mariés. Son bras tremble sous le mien qu’elle serre contre sa poitrine. J’obtiens pour le retour que nous allongions l’itinéraire en allant jusqu’au boulevard. Je mourrais d’envie de rencontrer quelqu’un pour nous compromettre et j’ai maudit Andral qui avait pris l’autre trottoir. Ceci fini, nous sommes rentrés et nous avons repris elle et moi notre fauteuil au coin du canapé pour y chuchoter jusqu’à onze heures. Mais je ne peux plus décrire, il lui vient des mots qui me rendent fou, et puis ses grands yeux doux quand ils rencontrent les miens se détournent comme noyés d’amour Que je l’aime.

Paris, le vendredi 7 avril 1865
Je vais passer une heure au Palais et je reviens m’habiller. Il fait depuis dimanche un temps tout bleu et la nature sourit. Je conduis à Neuilly ma fiancée et sa mère. J’avais un vif désir qu’elle connut Henriette et toutes deux étaient fort émues quand je les ai présentées l’une à l’autre. Henriette ne pouvait pas parler et Louise secouait de son mieux sa timidité pour être aimable. Je les ai emmenées toutes deux dans le jardin, donnant le bras à chacune et leur disant de mon mieux combien j’étais heureux ainsi. Mon père et Mme Mouillefarine causaient pendant ce temps avec Mme de Chastanet, et assez laborieusement. Ça été une bonne journée. Après être retourné à mon étude et à mes rendez-vous j’ai été dîner là où est mon cœur et sauf une petite présentation à un locataire de la maison nous avons eu toute une longue soirée d’adorables chuchotements sur le coin de notre cher canapé. A je ne sais plus quel moment, elle a penché sur moi sa tête, fondant en larmes de bonheur et j’ai appuyé mes lèvres sur ses beaux cheveux. Je n’avais jamais rêvé de pareilles heures : je sens que ce cœur est à moi tout entier, elle me l’a dit et je ne l’ai pas encore vu mentir. Il n’y a huit jours à peine que je la connais et déjà nos vies sont pleines l’une de l’autre. Quelle adorable existence. Les parents causent dans un coin du salon, sans nous regarder, laissant nos cœurs faire connaissance.

Paris, le samedi 8 avril 1865
Au Palais les compliments commencent à arriver. Mr de Chastanet a dit mon mariage à tant de monde que force m’est de l’apprendre bien vite à mes amis, aux Denormandie, à Delastre, à Benoist, etc. Mon confrère Maucomble me fait des félicitations assez bizarres. Il parait, dit-il, qu’on t’a demandé, ce que je nie bien entendu. Je fais aujourd’hui la contre-enquête Bignault, ç’a été mon cauchemar : cet homme égaré, nerveux et prolixe est venu se mêler aux moments les plus doux de cette semaine, s’installant chez moi à sept heures du matin. Encore faut-il le servir en conscience, j’avais été voir ce matin Mr Joly, ce juge farouche qui s’était adouci, j’avais beaucoup travaillé l’affaire et la contre-enquête a beaucoup mieux marché que je ne pensais. Elle n’a guères duré qu’un peu plus de trois heures et j’en suis sorti cependant avec la fièvre intense que me donnent ces procédures. J’ai été voir ma pauvre tante Adèle. Elle était mieux ces jours-ci, son état s’est subitement empiré et d’une façon ui ne laisse place à presque aucun espoir. Je n’ai pu la voir, elle dormait. Le chagrin va venir au plus beau moment de ma vie.

J’ai dîné rue de Provence comme tous les soirs, et dans ce canapé qui semble au bout du monde j’ai passé une soirée exquise. Je ne redoute pas de me livrer à ces joies malgré le chagrin qui nous menace, je le lui ai raconté et elle le partage. Mais chaque jour sentant plus vivement, j’hésite à écrire : nos cœurs se rapprochent tous les soirs, cela devient trop amoureux, trop chaste en même temps et trop intime. Je n’oserai plus entre elle et moi mettre même ce muet confident de ma jeunesse. Ecrirai-je que ce soir mes lèvres se sont égarées sur son front, qu’elle en a pleuré, que je me suis repenti, qu’elle m’a pardonné. Plus je l’aime, plus je la désire, car j’en suis venu là, et plus je la trouve pure. Je sens qu’elle m’aime, avec toutes ses timidités virginales, et elle m’ouvre son cœur tout plein de candeur. Jamais je n’avais rêvé de tels moments. Il y a huit jours nous étions chacun sur le bord d’une chaise, cherchant sur quoi causer, moi l’aimant déjà mais lui déplaisant beaucoup. Aujourd’hui nos cœurs ne font plus qu’un.

J’ai été prendre de nouvelles da ma tante Adèle chez son frère. L’état reste le même.

Paris, le dimanche 9 avril 1865
Je vais ce matin me confesser et faire mes dévotions du Jubilé. L’abbé Brehier me recommande de faire cette communion en actions de grâces et je n’y manque pas. Je ne crains qu’une chose, c’est de penser trop à elle même en priant. Je déjeune rue de Provence. Nous devions aller tous à Saint Brice, mais on a renoncé à cette promenade à cause de l’état de ma pauvre tante. Je vais la voir et suis admis chez elle. Ceci ne s’effacera jamais de ma vue. La mort est sur ses traits, sa bouche est ouverte, ses yeux vitreux et elle pleure en me voyant entrer. Elle me sourit à deux reprises, elle me dit quelques mots de mon mariage et sa main s’agite comme pour me bénir. Je suis heureux qu’elle emporte cette consolation, je n’avais pas osé lui apprendre.

Je vais voir Mme Gomont et Mme Walker auxquelles il convenait que j’apprisse mon mariage. Toute deux l’ont fort bien accueilli quoique ce ne fut plus une nouvelle pour la dernière. J’ai été retrouver ces dames aux vêpres. Il n’y avait plus de place à côté d’elles, je suis monté dans la tribune juste en face et les ai, je le dis à ma honte, regardé plutôt que l’autel. Que Louise est gentille en priant, quel air pieux et pur. Nous sommes allé nous promener après (quels bavardages j’épanche ici, mais ils me semblent délicieux), nous allions tous trois par le plus beau temps du monde, moi au bras de sa mère mais elle à côté. J’ai fait traverser les Tuileries, nous avons rencontré des personnes de connaissance, ravis tous deux. Notre promenade a été d’aller chercher son père à la Cour des Comptes, puis d’aller faire visite à un vieux cousin de la famille, Mr Fevrier, notaire honoraire, le plus ennuyeux du monde. Puis je suis revenu dîner rue de Provence sans la quitter. Que je me sens heureux, je l’ai dit à sa mère un moment où nous étions seuls et elle s’est un peu émue, elle qui en général se contient fort : Aimez-la bien, m’a-t-elle dit, car vous l’enlevez d’une maison où elle est bien aimée – Eh ! Madame, doutez-vous que je l’aime ? – Non, et elle vous aime bien aussi.

Il y a eu un peu de fruit défendu dans notre après dîner, car Mr de Chastanet qui est un vrai enfant a passé de sa joie à un profond désespoir de voir partir sa fille et lui a demandé de ne plus causer si souvent à mon oreille. J’ai fait quelques frais pour cet excellent homme qu’en effet j’avais un peu négligé, mais ce qui est charmant, c’est que nous allons faire une visite à Mme Joriaux rue des Jeûneurs. Nous avons eu assez de mal à décider Mr de Chastanet à nous suivre, c’était tout simplement pour qu’il donnât le bras à sa femme : quand nous avons pu nous prendre, Louise et moi en avons eu une joie folle et nous avons marché bien près, ses deux mains croisées sur mon bras et causant bien tendrement. Les Joriaux sont fort accueillants, Melle Marie est la meilleure amie de ma fiancée. Elle me voulait d’abord tout le mal du monde, nous avons je crois fait la paix, elle est charmante de tout point. L’abbé Brehier était là, nous regardant être heureux et jubilant dans son cœur. Je l’ai ramenée rue de Provence comme nous étions venus et j’ai encore passé une bonne demie heure auprès d’elle.

Paris, le lundi 10 avril 1865
Je cours ce matin à la première heure savoir comment ma pauvre tante Adèle a passé la nuit. Elle dormait, son état est semblable à celui d’hier. A partir de midi mon père m’emmène faire dix visites de présentation, c’est une occupation à mourir d’ennui, surtout pour lui car j’ai moi le bonheur ou le malheur de penser constamment à autre chose et ma conversation n’est pas brillante. Mme Mouillefarine et Henriette ont été faire leur visite rue de Provence. Les sœurs se plairont je l’espère, et moi je trouve Mr de Chastanet installé chez moi depuis deux heures et travaillant. Cet excellent beau-père qui à tout prendre est fort ennuyeux va envahir mon existence. Nous voyons ensemble mon appartement d’en haut, puis il me ramène chez lui bras dessus, bras dessous. Le dîner est exquis, ils le sont tous. Il me semble que chaque soir après m’être froissé aux hommes et aux choses j’ai un peu oublié Louise et je la retrouve tendre, pure, heureuse. Je m’enivre de ses chuchotements qui ne sont rien et qui disent tout. Onze heures sonnent quand je crois que la soirée commence, mais que décrire ?

Paris, le mardi 11 avril 1865
Mr de Chastanet vient me trouver chez moi : ce beau-père là pourra bien n’être pas drôle. Je le reconduis à la Cour et il traite à fil les questions d’intérêt. Avoir la position de mon père est une chose qui lui tient à l’esprit ; or rien ne déplait plus à mon père que de la donner. Une seconde idée qui lui germe est de ne pas me doter en capital, mais en rente seulement, ce qui me serait encore bien égal si mon père n’avait pas besoin du prix de ma charge à un jour donné. Tout cela ne sera pas très amusant à discuter avec ce bonhomme, mais la vie n’est pas toute faite d’amour. Je vais chez Potier le prier de se mettre en rapport avec Galin, son notaire.

J’ai été ce matin au bout de l’an de mon oncle Henri. Deux ans déjà nous séparent de cette lamentable date. Quelle douleur inconsolable que celle de ma tante.

Je vais voir ma tante Adèle, elle dormait, son état reste le même.

Je reçois ce matin chez moi, au milieu d’un rendez-vous, la visite du très respectable Mr Fevrier, me rendant celle que je lui ai faite dimanche et me conviant pour lundi prochain à un très grand dîner avec toute la famille où j’entre. Et cependant ne badinant pas sur le cérémonial, il me donne le nom de mes futurs convives et m’engage très positivement à aller au préalable les visiter individuellement. Puis je vais dîner le soir rue de Provence, ce qui vaut mieux que tout. On parle de nous marier le 17 mai, c’est déjà une chose convenue entre elle, sa mère et moi. On parle trousseau et mobilier, mais Mr de Chastanet n’ a pas dit oui. Il lui est venu un autre ordre d’attendrissement : tout en se montrant plein d’affection pour son gendre, il se désole de marier sa fille. Tous les soirs quand je suis parti, il se désole, il annonce qu il se tuera le jour du mariage, sa fille pleure et le console pendant deux heures. Il a en outre en ce moment un rapport à lire à une société de finances qui est pour lui une préoccupation intense. Tout cela le rend d’un commerce affligeant.

Visite de clients toute la journée avec mon père, c’est à mourir d’ennuis. J’ai eu une consolation toutefois, c’est cet excellent Bergson qui nous a rencontrés dimanche soir !

Paris, le mercredi 12 avril 1865
Encore des visites aux clients, heureusement par un temps splendide. Je vais voir ma tante Adèle. Il y a un peu de mieux, je suis admis à son lit et elle me dit quelques mots d’une tendresse infinie. Sa voix est beaucoup meilleure que dimanche. Je choisis chez Mme Chaulin mon anneau de fiançailles. Je vais dîner rue de Provence. C’était le jour de réception et mon bouquet blanc était à son poste. Mr de Ch. avait lu son fameux rapport, il s’en trouvait un peu soulagé. Le brave Miquel est venu le soir, criant pour qu’on nous marie bien vite et nous regardant être heureux avec des yeux attendris. Puis tout le monde est parti, ce qui vaut mieux, j’ai fait mettre Louise entre sa mère et moi et nous avons causé bien tendrement une demie heure. Mme de Chastanet est trop forte pour ne pas chercher à mener son gendre et je ne sais s’il ne faudra pas plus tard mesurer nos griffes, mais en ce moment je me sens vivement attiré vers elle. Elle a protégé mes débuts d’une façon toute bonne et actuellement, elle soutient toutes les désolations de son mari. Très maîtresse d’elle-même, d’aspect froid, elle dissimule ses émotions avec toute sa force mais je commence à la lire et je vois ses yeux changer à de certains mots où Louise montre naïvement sa joie. Elle laisse entre sa fille et moi l’intimité complète et refoule sa jalousie, si elle en a comme je le pense, avec un art complet. Sa fille m’affirme qu’elle m’aime et je suis disposé à me laisser aimer.

Paris, le Jeudi Saint 13 avril 1865
Je vais à la messe. L’idée de Louise me suit bien devant l’autel. Travail le matin. A deux heures ½ je vais prendre Mr de Chastanet à la Cour des Comptes et nous allons faire les visites indiquées par Mr Fevrier, à savoir Mr Jourdain, Mr Callon, Mr Denière et Mr Pretavoine, des cousins de la famille. Tout cela en habit noir, nous en trouvons peu, mais cela n’est pas bien drôle. Mon beau-père, en général peu fort et assez niais, est aujourd’hui complètement languissant. Il ne peut décidément pas se faire à l’idée de marier sa fille et tous mes efforts pour le ranimer sont absolument infructueux. Puis au milieu de procédés absolument tendres à mon égard, d’efforts qu’il fait pour m’avoir des clients, il me tient les propos les plus étranges. Il me raconte sans malice les efforts qu’il a fait pour marier sa fille à la Cour des Comptes, il me dit l’exigence des auditeurs, les prétentions des référendaires, puis il ajoute de sa vois lamentable que c’est pour tâcher d’avoir un conseiller qu’il avait annoncé deux cents mille francs de dot, qu’il lui faut se saigner des quatre membres pour les trouver, qu’il a eu bien tort de dire ce chiffre là devant mon oncle Albert, qu’enfin c’est dit et qu’il faut s’y tenir, mais qu’il lui faudra du temps, tout cela en geignant pitoyablement. Je ne réponds pas un mot et peu après je le quitte. Il est bien maître de la situation, en ce sens qu’il peut ne pas donner un sou à sa fille et qu’en la prenant je dirai encore grand merci. Mais il y a là un procédé qui est contraire à sa dignité et qui blesse mon amour propre, c’est ce piège au gendre amorcé avec 200.000 francs et qui se trouve vide quand le gendre est pris. Cela même, il faut le dire, serait révoltant de tout autre, mais il m’est impossible de prendre ce bonhomme au sérieux et quand j’en ai parlé quelque temps, le fou rire me prend. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui en allant voir mon oncle Albert à qui je dis un mot de tout ceci pour qu’il morigène Salel à l’occasion. J’allais surtout chez mon oncle pour prendre des nouvelles de ma tante Adèle. Elles sont les mêmes qu’hier, à savoir fort graves.

Comme il y a des jours où tout va bien, mes clercs ont jugé à propos de s’en aller à quatre heures et mon père, à cinq, se casse le nez devant la porte et reçoit des clients dans la cour. Il s’en va dans un beau courroux qu’il charge la portière de me le dire. Je m’en vais le rejoindre à Neuilly où dans tous cas je devais dîner, pour interrompre un peu la prescription. On ne m’y reçoit pas trop mal. Henriette est fort tendre. Assurément c’est bien eux qui pourraient être jaloux.

Je retourne à Paris vers 8 h. ½. J’avais dans ma poche l’anneau de fiançailles et à un moment où j’étais seul avec la mère et la fille, je le présente et Mme de Ch. le tend à Louise, et puis j’ai dit bien humblement que ce n’était là que la moitié des fiançailles, et l’autre moitié m’a été accordée par ma future belle-mère avec un ton si doux que je l’entends encore. J’ai serré ma chère petite femme sur mon cœur, tremblants d’émotion tous deux. Et malgré cet instant charmant, ma soirée n’a pas été bonne, ce vieux imbécile a fait les cents coups à dîner, il a pleuré, il a crié « Jamais je ne m’y habituerai. Il peut bien venir pendant un an. » De notre pauvre 17 mai, on n’a pas osé dire un mot. Il tient à sa fille des propos de ce genre : « s’il mourrait maintenant, en épouserais-tu un autre ? » « Assurément non » « Eh bien c’est peut être ce qui pourrait m’arriver de plus heureux. » Louise en était toute triste et malgré le calme et la bonne disposition de la mère, sa tristesse a fini par me gagner. Je suis sorti tout à fait malheureux.

Paris, le Vendredi Saint 14 avril 1865
Je vais un peu à l’office ce matin par une belle pluie. Le temps si pur depuis le déjeuner de Miquel s’est gâté hier en même temps que quelques nuages envahissaient mon ciel trop bleu. Tout de bon, je suis fort triste ce matin et résiste par le travail. Je prie mon père d’aller chez Potier causer contrat. Il a eu un beau mot, mon père, parfois il m’offusque un peu dans sa façon d’accueillir mes confidences et me parle des sens quand je pense à l’âme, mais aujourd’hui que lui rendant compte des oscillations de mon beau-père, je lui disais ce que j’écrivais hier, que je prendrais bien sa fille sans dot. « Voilà m’a-t-il dit, ce que j’aimerais à te voir faire. Qu’est-ce qu’il te faut de plus qu’un instrument de travail ? » C’est ce que ne diraient pas tous les pères. A quatre heures je vais chez ma tante Adèle : je ne la vois pas, l’état reste grave. Je vais chez Mr Bonnet lui faire part de mon mariage – il le savait – lui demander d’être mon témoin. Son père a été celui de ma mère et de ma grand-mère. Cette démarche paraît le toucher profondément et sa femme et lui me remercient les larmes aux yeux.
Je m’en vais dîner rue de Provence. Quand je retrouve Louise mes soucis s’en vont et je m’enivre d’amour pur. D’ailleurs les choses se sont améliorées. Mr de Chastanet a été remonté par sa femme et je crois par mon oncle, et il est beaucoup mieux, il est presque gai, il veut inviter ma famille à tout bout de champ, s’en venir dîner à Neuilly. On reparle du 17 et le 17 passe à peu près. Je vais commencer les courses pour la publication des bans. Me voilà moi aussi tout remonté et je me livre tout entier à l’amour que m’inspire ma douce petite fiancée. Son frère Georges jouait au piano une valse que sa mère nous a proposé de danser. Elle a longtemps refusé, hésitant à livrer sa taille à mon bras et comprenant qu’entre nous rien ne peut plus être indifférent. Je n’insistais plus et les yeux fermés, la main dans la sienne je me laissais émouvoir à un mouvement de valse très allemand. Elle a insisté à son tour mais nous n’avons pas tourné longtemps. Je suis, moi aussi, un peu petite fille.

Paris, le Samedi Saint 15 avril 1865
Journée active, des référés jusqu’à 4 h et des rendez-vous. Je vais demander nos actes de naissance pour qu’on publie nos bancs, à cinq heures je vais me confesser et je dîne rue de Provence. Paul et Gaston sont à Saint Brice et je ne me plains pas de l’absence de ces deux petits beaux-frères horriblement taquins et parfaitement mal élevés. Mon père et Henriette sont venus le soir. Mon père a soutenu l’effort de Mr de Chastanet et Henriette a bavardé avec Louise, charmantes toutes deux, toutes prêtes à s’aimer pour mon plus grand bonheur. Mais si exclusif est le sentiment qui me tient que je me sens soulagé quand ils sont partis. Il faudra plus tard réagir là contre, car j’abandonnerais mon père qui n’est que trop disposé à la jalousie, mais il m’est à présent si nouveau et si charmant que je m’y livre tout entier.

Paris, le dimanche 16 avril 1865
Aujourd’hui, jour de Pâques. Je vais à Notre Dame faire la communion, c’est toujours des actions de grâces. Je vais après déjeuner avec ma fiancée qui a communié de son côté. La prière nous unit. On me mène aujourd’hui à Saint Brice, la maison de campagne de Mr de Chastanet. Louise, sa mère et moi allons ensemble à Enghien et prenons une voiture qui nous y mène par Montmorency. Nous y trouvons Mr de Chastanet et ses deux cadets. C’est une grande maison bien établie avec un jardin fort soigné, trop petit pour la campagne. Le tout situé dans un vilain pays, d’un difficile accès. On nous montre la petite maison qu’on va nous faire arranger, puis nous nous promenons dans le jardin. Tous deux causant avec tendresse, nous allons au salut et pour la première fois nous prions côte à côte. Elle en sort toute heureuse. La pauvre petite n’a guère été soutenue dans sa foi, sa mère n’était pas chrétienne et ne l’est devenue qu’à son contact ; ses parents s’imaginant qu’elle voulait se faire religieuse ont entravé de toutes manières l’accomplissement de ses devoirs religieux. Elle a beaucoup souffert et me dit, elle aussi, qu’elle a sa récompense. A cinq heures nous revenons à Paris : pour aller de la gare à la maison, son père lui donne le bras et gâte toute notre journée. Il lui reprend toutes ses lamentations, qu’il devient fou de son mariage, qu’il n’y survivra pas. Quand je la revois sa figure est défaite. Le dîner est silencieux ; mon oncle Albert dînait avec nous. Il m’apporte de ma tante Adèle des nouvelles toujours bien graves. Après dîner, je la suis au salon dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte et son pauvre petit cœur éclate. « Edmond je ne vous aime pas, pas comme je le devrais pour avoir du courage. Embrassez-moi. » Puis un moment après « Oh mon Dieu, ce sont donc mes parents que je n’aime plus » et elle fond en larmes. Quelle âme passionnée et sensible, comme il faudra prendre garde à l’aimer. Je la remets de mon mieux, je l’assure que rien ne pourra nous séparer, je lui dis tout l’amour que j’ai et que ce moment augmente, puis la voyant toujours émue, j’appelle sa mère à mon secours. Nous passons tous trois ensemble quelques instants qui me font apprécier ma belle-mère, sa tendre et saine raison remonte ma pauvre petite femme, elle a des mots doux et fortifiants pour elle, aimables pour moi, sans jamais se départir du calme qui est le fond de sa nature. Elle a sur son mari, devant sa fille et moi, un mot immense qui montre le vrai de son esprit : c’est le propre des natures faibles, nous dit-elle, que d’être égoïstes. Elle juge trop sévèrement et trop bien son mari pour que je ne prenne pas garde qu’elle apprenne à sa fille à me juger. Mon oncle Albert s’en va. Mr de Chastanet s’assoupit et sort, un à un disparaissent mes beaux-frères qui sont venus bien mal à propos nous troubler et nous restons tous trois, sa fille entre nous deux, parlant peu, pensant beaucoup, Louise à moitié penchée de mon côté. Et quand je pars, on me permet de finir cette soirée émue comme a commencé celle de jeudi, ma chère petite femme penche sur moi son doux visage. Que j’aime !

Paris, le lundi 17 avril 1865
Je vais ce matin voir ma tante Adèle et je puis entrer chez elle. Son état ne peut que s’aggraver, elle était fort accablée, elle me dit cependant quelques mots tendres pour Louise. Je vais déjeuner rue de Provence. La joie y est revenue et ma chère fiancée resplendit. Son père, bien secoué hier soir par sa femme, a fait ce matin amende honorable. Il a été charmant pour sa fille et le 17 mai a passé : c’est d’aujourd’hui en un mois. . Nous allons chez le tapissier et chez le marchand de meubles tous les trois. Je vais un peu me ruiner. Je vais chercher les actes pour publier nos bans, puis je vais passer deux heures à Neuilly. Mon père n’y était pas, j’y vois un moment Mme Mouillefarine qui sortait et je passe deux heures avec Henriette. Je mets quelques jalons sur les paquets en désordre de mon pauvre herbier, et nous causons. De quoi ? Ai-je besoin de le dire ? Elle a le cœur pris par Louise et trouve mon père froid pour ce mariage. Il l’est en effet et ne montre pas là sa tendresse ordinaire. D’abord, ce n’est pas lui qui me marie, ensuite, comme Mr de Chastanet il est jaloux et croit, avec beaucoup plus de raison que le beau-père, qu’il m’aura bien moins après mon mariage. Les formes avec lesquelles il exprime cette pensée sont excessives, les siennes l’ont toujours été et il m’a toujours blessé sans jamais vouloir le faire. Je dois reconnaître qu’il me cache avec soin ses impressions, je le devine à l’âcreté qu’il met à certaines affaires et aussi à l’air sombre qu’il a le matin en entrant dans mon cabinet et que je dissipe à déjeuner en lui parlant de mon bonheur, car par dessus tout, il est bon et il m’aime.

Je rentre un peu chez moi puis je me mets en grand costume : c’est le dîner de Mr Février. Je me rends rue Bayard dans une belle maison renaissance bâtie de vieux morceaux et très somptueuse. Il y avait tous les futurs cousins que j’ai été voir. Louise et moi mourrions de peur de ce dîner, il a été charmant. Mr Fevrier est un très brave homme, il m’avait mis entre Louise et sa mère, de l’autre côté de Louise, son plus jeune frère, de sorte que nous avons deux heures durant jasé tout à notre aise Mais la soirée a été mortelle. Au fumoir j’ai trouvé tous ces hommes idiots et le président Denière insupportable. Tout à la fin j’ai pu approcher ma chaise d’un certain canapé et causer un peu, tout droit et le visage froid, avec ma chère fiancée. Je ne garde de bon que le voyage de retour avec sa mère et elle et un bout de conversation rue de Provence.

Je tutoie Georges et Paul à partir d’aujourd’hui ; nous vivons fort bien ensemble.

Paris, le mardi 18 avril 1865
Je vais au Palais ce matin. « Et sais-tu, disais-je à Coulon, qui on marie à cette heure ? Mlle Tetu » et de rire. « Tu es invité ?» « Oui » « Tu n’y vas pas ? » « Je n’ai pas le temps ! » « Il faut que tu y ailles » et le voilà qui ne me lâche plus, il en fait une affaire d’amour propre, il veut que j’y sois, le front superbe et dédaigneux. Moi, dans cette prévision, j’avais écrit sur mon mariage à Gratiot, afin qu’on le sût, mais je n’avais ni crainte ni envie d’aller à la messe. L’invitation n’est peut-être pas de bon goût, mais dans l’état où est mon cœur je n’y trouve pas place pour un dépit ou une rancune. Si j’étais moins sur d’avoir oublié j’irais tout droit et je tâterais durement la plaie pour voir si elle saigne encore, mais je suis si bien guéri. Coulon ne veut entendre à rien de tout cela. « C’est le mieux du monde, tu n’as en ce moment qu’une idée en tête, mais quand tu seras un peu remis, dans une dizaine d’années, tu trouveras que j’avais raison » Enfin, il y met tant de véhémence que me voilà parti. C’était à Sainte Clotilde en grand apparat. Je me suis surtout occupé de l’ordre dans lequel on retournait à la sacristie, point très controversé rue de Provence. J’ai revu mes danseuses d’il y a deux ans. Mlle Travers qui se marie aussi n’est plus jolie du tout, quant à la mariée, il faut être franc, elle est délicieusement jolie, aucun de ses traits ne m’était sorti de l’esprit. Singulier destin qui me fait revoir sous un voile de mariée ce charmant visage après deux ans pendant lesquels j’en ai rêvé et qui ne me laisse au cœur qu’une curiosité à peine émue. J’échange avec la mariée mon meilleur sourire et je vais serrer avec effusion les mains de Mr Tetu et de son père. Les choses donc se passent le mieux du monde et Coulon serait content. « A quand pour vous ? » me dit mon bon compère Georges Langlois. « D’hier en un mois, mon très cher ». « Vous venez répéter » me dit la bonne Mme Gratiot.

Puis je vais voir ma pauvre tante Adèle, voile funèbre sur mes joies. Il semble que ce soit comme un enseignement de Dieu de me mêler un deil à mes instants les plus heureux. Elle reposait et je n’ai pu la voir.

Travail. J’ai eu ce matin à huit heures chez moi le tapissier et le marchand de meubles. Le tapissier se trouve ce soir chez Mme de Chastanet pour faire choisir des étoffes. Louise jase avec moi tout le temps et choisit ce qu’on veut. Tout me charme en elle, mais ceci me charme en ce moment. Elle a dix-neuf ans et aucun des accessoires du mariage ne la séduit, elle est venue hier à dîner me prier de retrancher de sa corbeille je ne sais quel bijou coûteux et aujourd’hui nous avons condamné très gaiement un meuble de boule dont elle avait envie. Traitons cela comme si nous étions en ménage, me dit-elle. Nous dînons en famille. Mr de Chastanet est réellement redevenu charmant. J’ai été aujourd’hui faire publier nos bans à Notre Dame de Lorette et retenir le 17 Mai. Nous avons encore une visite bien ennuyeuse à faire à un cousin, Mr Daud, mais c’est la dernière corvée à ce que l’on m’assure, puis elle a des sourires qui me paient tout.

Paris, le mercredi 19 avril 1865
Palais. L’éternelle affaire de Puibusque est remise à huitaine. Je serai marié, je pense, avant sa fin. Aux criées j’achète pour Mr Bricard un immeuble de cent cinquante mille francs, c’est un gros morceau qui n’a pas été facile à décrocher et qui va mettre un billet de mille francs dans la communauté. J’ai eu une certaine émotion d’audience et il m’a fallu pour me remettre aller fumer une pipe chez Maugin. Ce grand niais là n’en finit à rien et ses amours de Montmorency sont aussi avancés qu’il y a juste un mois : c’est le jour de notre promenade à Saint Brice. J’ai omis de dire à ce propos que dimanche un paysan m’y a reconnu. J’ai bien fait, ce jour là, de ne pas prendre d’informations. Je vais voir ma pauvre tante Adèle, j’y trouve Elisa. Quelle est mal, elle nous a à peine reconnus l’un et l’autre et nous a dit quelques mots sans suite, articulés avec difficulté. Je ne comprends pas comment son corps résiste ainsi. Voila cinquante jours qu’elle souffre. J’ai vu ainsi l’agonie de mon oncle Henri, la mort nous est dure. On me remet un pli qui contient mille francs, elle en a fait préparer un semblable pour Georges . Dessus elle a fait écrire : cadeau de noce de sa tante, 10 avril 1865. Je garderai cette enveloppe toute ma vie. J’ai su qu’elle s’était beaucoup préoccupée de ce cadeau. Cela lui ressemble bien, de penser à cela dans la mort. Je reviens avec Elisa, quel mélange constant ici comme dans ma vie d’idées de joie et d’idées de deuil. Nous parlons de ma fiancée, qu’elle a été voir lundi, avec une grande émotion. Elle la trouve charmante, comme tout le monde.

Le soir toute ma famille y dîne moins Georges qui est en vacances. Amélie apporte une petite mine sérieuse et froide que je ne lui ai jamais vue, et qui heureusement ne tient pas longtemps. Le soir, pendant que les papas causent entre eux, je fais un petit coin avec mes deux sœurs et ma fiancée, dans lequel nous causons le mieux du monde. Ce pauvre Albert se morfond dans son coin, j’avoue que je ne m’en suis guères occupé. Les trois chères filles se nomment par leur petit nom et Louise a demandé à mon père de ne plus lui dire Mademoiselle. Cela va le mieux du monde, mais j’aime encore mieux la demie heure qu’après qu’ils sont partis Louise et moi passons sur le canapé, où son front vient s’appuyer sur mes lèvres si doucement que nul n’en entend le bruit, au reste on nous laisse maintenant si tranquillement nous aimer.

Paris, le jeudi 20 avril 1865
Travail le matin, la besogne ne manque pas, j’en ai fait deux heures hier soir en rentrant. J’ai un Palais occupé et utile, bien des ennuis à la fin du jour. Mon expéditionnaire Ravault que je vais décidément renvoyer est je ne sais où avec une grosse à copier que les clients me réclament d’une façon menaçante. Je perds un référé pour Gavarni contre Hetzel l’éditeur et Gavarni a passé toute la matinée dans mon cabinet. Il est mortellement ennuyeux dans sa conversation mais il écrit des lettres bien amusantes et je ne résiste pas à écrire ici le post-scriptum d’une d’elles que de Brotonne me communique. Il acceptait d’Hetzel une forte commande de dessins et prenait des époques de livraison. Maintenant, disait-il, ne m’ennuyez pas trop, avec moi les faites et les finissez ne valent rien, laisser faire est le mieux. « Je me connais si bien que si par hasard je me commandais quelque chose, j’irais me promener pendant que je le ferais »

Je n’ai pas le temps, dans toutes ces affaires, d’aller à la messe de mariage de mon confrère Servy qui épouse une des amies de Louise. Nous devions y aller ensemble. Louise prétend que je ne serai jamais libre le 17 mai.

Je vais voir ma pauvre tante et y trouve mon cousin Georges. Elle est aussi mal que possible, elle n’avait aucune connaissance. La fin est proche assurément. Je vais décider mon père à nous excuser d’un bal de noces auquel nous devions aller ce soir. Nous avons décommandé un assez bon nombre de personnes qui devaient dîner à Neuilly dimanche. Nous allons y dîner mon père et moi. Mes sœurs sont charmées de Louise et en parlent sur un bon pied d’amitié qui me fait plaisir. Amélie a dit hier tout net que c’était un ange descendu des cieux. A 8 h ½, j’y suis. Louise avait un peu craint ce dîner sans moi pour son père, il a été charmant au contraire et j’ai trouvé tout le monde heureux. De quoi avons nous causé, je ne sais plus. Toujours de la même chose, je l’aime, je le lui dis, elle m’ouvre son cœur, tout ce que j’y vois me ravit et conduit par la main de Dieu je me tiens pour le plus heureux des hommes.

Paris, le vendredi 21 avril 1865.
Palais. Georges Picot qui siège à la première chambre me fait passer à l’audience des nouvelles de ma tante et je vais à mon tour lui en chercher à deux heures. Elles sont toujours les mêmes ; ma tante cependant m’a reconnu aujourd’hui et m’a dit quelques mots, mais la mort a mis sur son visage son empreinte. Je cours pas mal toute la journée et ai d’assez nombreux rendez-vous. Je vais oublier tout cela rue de Provence à six heures. Nous avions considéré de loin cette soirée d’aujourd’hui comme la seule tranquille de la semaine, la seule à nous deux et nous la savourons. Je n’ose plus écrire, ce pauvre journal va lui être sacrifié comme je sacrifie tout le reste : parler d’un baiser est à peine possible et les baisers deviennent les grands évènements de nos soirées, à la fenêtre ou dans un coin du salon, comme des voleurs, sans qu’on nous entende souffler. Quelle est adorable quand elle penche tout doucement son visage vers mes lèvres, de combien de confidences charmantes elle me rend dépositaire. Il faut décidément que je cesse d’écrire.

J’ai fait publier nos bans aujourd’hui à Saint André et à la mairie de la rue Drouot, où nous nous marierons.

Paris, le samedi 22 août 1865
La queue de l’enquête Bignault et les criées me retiennent toute la journée au Palais. Je ne puis aller voir ma pauvre tante dont les nouvelles sont de plus en plus mauvaises. Je dîne comme tous les soirs chez Mr de Chastanet. Je vais avec ces dames chez Mme Joriaux qui a fait aujourd’hui le baptême de son dernier et qui fait tirer une loterie à des enfants dont est Gaston de Chastanet. Je m’ennui bien fort dans un coin. L’abbé Brehier vient à la fin et nous confesse l’un après l’autre dans une embrasure de fenêtre, tout rayonnant de satisfaction. Il y vient Mr Labbé, mais non point sa fille . La pauvre petite allait se marier avec Mr Villiers, un assez joli jeune homme trié sur le volet de quelque conférence par le P. Tournemine, le même qui dans le temps avait été chercher Chaulin. Cet excellent ami, au bout d’un peu de cour réglée, en a eu assez et a demandé deux mois de réflexion. On l’a mis à la porte. Il est certain que les Labbé ne paraissent pas folâtres et je serais consolé si j’avais besoin de consolation. Toutefois ce qui est bien joli, c’est que le bonhomme Gaudry, à qui mon beau-père a demandé des renseignements, le bonhomme Gaudry par qui il était édicté que Mlle Labbé n’épouserait pas un avoué, a répondu ceci de ma personne : qu’il ne comprenait point comment son gendre ne m’avait pas fait demander. Moi je prends l’abbé Brehier tout chaud et je lui pose carrément la candidature de Chaulin. C’est le mariage riche, chrétien et d’ailleurs agréable qu’il lui faut.

Dans tout cela, je n’ai passé qu’une demie heure avec Louise entre le dîner et le départ, mais combien charmante ! On nous laisse à présent comme seuls dans une embrasure de fenêtre du salon. Aujourd’hui elle m’a fait une demande, c’est de la conduire le jour de notre mariage sur la tombe de ma mère. Je ne savais pas que répondre dans l’émotion où cette demande m’avait mis et j’ai, je crois, trouvé la bonne réponse en serrant ma chère petite femme sur mon cœur. Je l’adore et cependant elle m’inquiète tant est sensible et passionné ce cœur qui se révèle à moi. Je le sens à la façon dont elle se livre à moi. Les premières heures du mariage auxquelles j’ai tant pensé ne m’inquiètent plus, mais bien la vie qui suivra. Combien la désillusion sera à craindre et que je suis heureux d’être vierge pour aimer longtemps ce jeune cœur. Elle m’ouvre si naïvement son âme que je la connais mieux qu’elle ne se connaît. Elle m’a fait frissonner par deux phrases sur les sensations qu’elle éprouvait au bal. Je ne nomme pas deux fois devant elle une jeune fille avec complaisance sans qu’un peu après son nom ne revienne sur les lèvres de Louise avec un peu d’inquiétude ou un peu de reproche. Aucune frivolité, mes bouquets l’ennuient, nos meubles et nos étoffes, elle les a choisis en me regardant, elle n’aimera que son mari, mais comme il faudra qu elle l’aime et qu’elle en soit aimée. Ceci est charmant et cela est grave. Je n’ai eu aucune peine à conquérir, conserver va être l’occupation, et le bonheur à la fois, de ma vie.

Paris, le dimanche 23 avril 1865
Comme je m’habille pour aller chez ma tante Adèle, mon oncle Albert vient m’apprendre qu’elle a succombé à cinq heures. Je me rends rue Notre-Dame des Champs et en présence de ce respectable visage jauni et immobile, je médite sur la vie et la mort. Tous ses neveux arrivent les uns après les autres autour de ce lit. La pauvre Elisa qui perd plus que nous tous est plongée dans une douleur profonde. Nous ouvrons un testament qui lègue la maison d’Evry à Elisa, ses meubles à la communauté qu’elle habite , le reste suit l’ordre ordinaire ainsi qu’elle l’avait toujours dit. Nous convenons des soins funèbres exigés et je vais déjeuner rue de Provence. Je montre mon chagrin sans crainte à ma chère petite femme pour le partager avec elle et jamais elle n’a été plus tendre. Je laisse après le déjeuner ces dames que je devais conduire à Neuilly et revient rue Notre Dame des Champs trouver Georges Picot pour faire avec lui la déclaration de décès, régler le convoi. Il fait une chaleur presque accablante. A trois heures seulement je conduis rue de Chézy (la maison de Neuilly) Louise, sa mère et Gaston. Les deux familles y sont seules et jusqu’au dîner nous avons des causeries à l’ombre ou des promenades dans le jardin qui est en ce moment plein de verdure et a des coins de bonne solitude. Louise charme tout le monde, elle a avec Henriette des causeries émues et lui demande pardon de lui prendre son frère. La pauvre Henriette est un peu souffrante et surtout très émue, mon mariage la touche beaucoup, elle dit à Louise que j’étais tout dans sa vie. Albert me fait le premier compliment de sa vie, et celui de tous celui qui me touche le plus. Il me dit que ma fiancée est charmante et fais beaucoup de frais pour elle et pour sa mère. Georges reste silencieux et morose et se fâche quand je lui dis les efforts que nous faisons pour l’avoir à notre messe de mariage. L’aimable homme que c’est là. Tout le reste va le mieux du monde et les familles s’unissent aux différents niveaux. Mr de Chastanet qui est arrivé à six heures est d’une humeur charmante, ses fils aînés s’arrangent à merveille avec Albert et Gaston qui était ce matin d’humeur fort sombre fait avec Amélie des parties interminables. Le dîner est charmant. Je sens avec bonheur que tout le monde approuve mon choix et je me sens l’aimer à chaque instant davantage. Après, dans la nuit du jardin, ma bien aimée tombe avec passion dans mes bras.

Mais j’en écris trop, il me suffit de dire que j’aime et que je suis trop heureux. Pas un pli de rose, nos vies s’unissent à tel point que bientôt je ne pourrai même écrire ce qui est entre nous, des visages heureux autour de nous. Et puis nous revenons à Paris, Louise à mon bras et serrée contre moi, chuchotant que nous nous aimons, que nous sommes heureux, que cette soirée est la meilleure de notre vie. Assurément je n’ai pas fait assez pour mériter ce bonheur-là.

Paris, le lundi 24 avril 1865
A onze heures je vais prendre Mme de Chastanet et sa fille. Louise m’avait demandé de venir au convoi de ma tante. Il est fort simple. Elle avait demandé comme mon grand-père, qu’on n’y invitât presque personne et c’est seulement avec quelques amis et les orphelines de sa maison que nous la conduisons à sa dernière demeure . Je ne sais quel effet me produira plus tard quand je relirai mon journal ce mélange de joie et de chagrin. Il me semblerait impie si ce n’était pas du mariage qu’il s’agissait mais c’est la vie que je commence et elle est ainsi mêlée. J’ai des courses et des rendez-vous qui me prennent toute la journée et je n’arrive qu’à 6 h ½ passées rue de Provence. Il y dînait mon frère Albert que j’avais fait inviter en amende honorable de ma mauvaise réception de Mercredi et le père Robert, le vieux pique assiette de Ferney que Mr de Chastanet connaît je ne sais comment. Il est assez fâcheux mais ils étaient une table de whist et c’est ce qu’il nous fallait. Mme de Chastanet a la migraine et est couchée. Nous avons de bonnes causeries à trois auprès de son lit, mais à la fenêtre et aussi dans le petit salon quand les invités sont partis, nous abusons un peu de la solitude. O adorable et pur abandon.

Paris, le mardi 25 avril 1865
La journée de dimanche a transformé mon père et ma charmante femme a conquis tout le monde. Elle me disait au retour, avec cet air grave et tendre qu’elle prend si bien, que c’était toujours la faute de la belle-fille quand elle ne prenait pas un bon pied dans la famille de son mari et que, eut-elle été aussi mal accueillie chez moi qu’elle l’était bien, elle n’aurait pas désespéré de remettre en bon état toutes choses. A coup sur l’effet est produit, ce n’et plus un père que j’ai, c’est une flamme de Bengale, il illumine tout le temps. C’est lui qui met la conversation sur Louise, il trouve charmante la famille de Chastanet contre laquelle il était fort mal prévenu, ma chambre de Neuilly dont l’autre jour d’un air composé il m’avait proposé de faire un garde meubles, il l’arrange aujourd’hui, il la décore, on n’a qu’à le laisser faire, il y met un beau lit. Mme Mouillefarine propose d’en mettre deux, il en rira jusqu’à la fin de ses jours. C’était le seul coin sombre de mon ciel. Je ne vais pas au Palais et reste à travailler avec lui, sans rien qu’une visite rue de Provence pour savoir comment Mr de Chastanet a passé la nuit. Il fait un temps singulier qui se liera à mes souvenirs, une chaleur exceptionnelle s’est établie sans transition. Le soleil s’est levé le 2 avril pendant que je disais mon amour à Louise et depuis il n’a pas cessé de briller. On va en habit léger et on parle d’aller au bain froid. De tout côtés, des mariages. Nous sommes six avoués : Servy c’est jeudi dernier, Jacob après-demain, puis Popelin, Delpon, Charles Duval et moi. Ce serait le cas de fonder une poule. Ma journée est laborieuse à l’étude, il y a un jugement Robert c/ Crampel à lever dont la signification vaut bien cent écus, et hier en rentrant à minuit l’âme attendrie j’ai trouvé sur ma table des qualités que me signifie Parmentier, me gagnant de vitesse. J’ai eu un bel accès de rage impuissante et solitaire. Ce matin tout le monde s’y est mis et à six heures ce soir je rétablissais la bataille en signifiant mes qualités. Et puis je vais dîner rue de Provence, ce qui vaut mieux que tout, et ma soirée se passe avec elle. Tous les jours nous rapprochent, je ne sais où son cœur prend ce qu’elle me dit d’exquis. Elle m’a conté aujourd’hui ce qu’elle avait fait toute seule pour protéger la vertu de sa femme de chambre qui a sept ans de plus qu’elle, c’est adorable de vertu et de raison. J’ai trouvé une vraie femme que j’estimerai toujours, ceci survit même à l’amour. Dieu m’a béni, je le sens chaque jour plus et ne puis me lasser de le dire.

Paris, le mercredi 26 avril 1865
Je m’en vais ce matin, de ma petite personne, frotter mon cousin Parmentier au règlement de qualités. On plaide l’affaire de Puibusque commencée trois semaines avant ma nomination et qui pourrait bien se juger le jour de mon mariage, à savoir d’aujourd’hui en trois semaines. Je m’en vais au mariage de Brugnon, avocat à la Cour de Cassation. Il épouse une amie de Louise, il est entendu que nous nous verrons et j’ai fait sa connaissance au Palais. Nous devions aller à son bal de noce et ces dames y ont renoncé à cause de mon deuil. Elles étaient là comme on peut penser. J’ai été avec elles à la sacristie et j’ai trouvé un certain plaisir à défiler devant quelques bons amis, Renault, Duvergier, Lefebure. Louise avait le plus joli chapeau rose du monde. Je reviens aux criées où j’achète un petit immeuble de 22.000 f. Je prendrais bien l’habitude d’acheter ainsi tous les mercredis. C’est Georges Picot qui tenait l’audience des criées et nous avons eu bien du mal à garder notre sérieux. J’ai pu aujourd’hui faire quelques visites horriblement arriérées, à Mme Gratiot que je n’ai pas trouvée, à Mme de Larque et à ma tante Emilie. Mme de Larque a été splendide. Il y avait du monde dans son salon et elle ne savait comment me faire son compliment. J’ai été obligé de commencer et elle, avec cet air émerveillé qu’elle a « On peut donc maintenant parler de votre mariage » « Il y a un ban de publié, Madame » « Il y a un ban de publié ! Que je suis contente ! Et toujours avec Melle de Chastanet ? » « Jusqu’ici oui, Madame ». Chez ma tante Emilie, ils ne sont pas tout joie. Mr Auguste Parmentier légitime un vieux péché qui a deux enfants. Emile en montre plus de sombre humeur qu’il ne devrait pour sa femme et pour le monde. Je dîne rue de Provence avec Miquel, l’ami des deux pères. J’ai eu le malheur de révéler à Georges et à Paul cette phrase de début, et ils en abusent. Mon père vient un moment le soir avec mes deux frères, lui fort tendre, George fort contraint. Il vient du monde, il faut tenir le salon, c’est à périr d’ennui. Comment est-ce à ce moment là que notre cœur s’est ouvert, comment Louise dans une émotion profonde m’a-t-elle dit qu’un jeune homme l’avait aimée avant moi, qu’elle s’y était laissé doucement prendre le cœur jusqu’au jour où ce jeune homme au bal lui a tout simplement dit qu’il l’aimait. Depuis ce jour elle l’a méprisé, elle a averti le soir même sa mère, elle ne le revoit plus. Il se nomme Dormoy. Et puis voici que mon cœur s’ouvre au contact de son émotion, de ses hésitations, de son amour, et que je lui dis comment j’ai aimé Mlle Tetu, comment j’en ai rêvé un an, comment j’ai pleuré, comment j’ai oublié. Nous sommes à présent dignes de nous unir car nos cœurs n’ont plus un secret. Je ne m’étais pas préparé à un pareil moment : il fallait entendre et dire tout cela avec calme et sous les yeux de deux dames. Ce n’est qu’après que j’ai pu la suivre dans le petit salon où sommeillait son père et la couvrir de baisers. J’ai à présent toute son âme et elle la mienne.

Paris, le jeudi 27 avril 1865
Je vais au Palais et travaille tout le jour par une chaleur invraisemblable. Mme Mouillefarine vient à Paris faire place nette dans l’appartement du second et moi je dîne à Neuilly. Je ne suis qu’à neuf heures rue de Provence. Il y fait une si belle chaleur que sous prétexte d’être à la fenêtre Louise et moi passons dans un coin de l’autre pièce la moitié de notre soirée. Cette soirée est aussi supérieure à celle d’hier qu’hier l’était aux autres jours, mais j’avais dit qu’à un moment il faudrait que je cesse d’écrire. Ce moment est arrivé. Je m’en vais enivré d’amour.

Paris, le vendredi 28 avril 1865
Je m’en vais dire adieu à ma pauvre tante Elisa qui part pour Evry, bien triste. La pensée de venir à mon mariage l’a fait fondre en larmes et je n’ai pas voulu insister. Je vais voir cette excellente Mme Chaulin qui a la plus belle laryngite du monde. Je vais presser mon tapissier, je tiens plus que jamais à ce que mon appartement soit prêt le 17. Je ne vais pas au Palais et je travaille chez moi. Je dîne rue de Provence, mon père y vient le soir avec Henriette. Mon père est fort tendre avec Louise. La vraie soirée pour moi est avant qu’ils ne viennent et après leur départ, dans la solitude obscure du grand salon, avec ma chère femme à demi dans mes bras, dans des épanchements que je ne puis plus écrire.

Paris, le samedi 29 avril 1865
Je vais au Palais et je fais bien des courses. Je vais dîner rue de Provence, il y a tout juste aujourd’hui un mois que j’y entrais pour la première fois. Quel mois de bonheur complet. Cela tient du rêve, ma solitude peuplée, mon cœur s’ouvrant à des émotions inconnues, cette chère petite femme qui m’aime, qui me le dit sans honte, qui me livre avec abandon son cœur et ses lèvres. J’ai le soir de certains moments où je succombe à l’émotion. Elle m’a dit avant-hier un mot que je n’écris pas et qui m’a rendu fou pendant un jour. La façon dont on nous laisse vivre ensemble est délicieuse et je m’attache d’une vraie reconnaissance à sa mère, femme un peu froide mais excellente et qui se montre à mon sens fort intelligente. Nos causeries n’ont pas de fin et il est admis que à plusieurs reprises chaque soir nous quittions ensemble la pièce où l’on se tient pour l’obscurité du grand salon. Cela ferait crier bien des mamans et cependant c’est dans ces entretiens abandonnés que l’intimité se confirme, que l’amour grandit. Je n’avais jamais pensé que je ferai ainsi la cour à ma femme, mais il est possible qu’un jour je la laisse ainsi faire à ma fille. Maintenant, ce qui se dit entre elle et moi dans ces instants de solitude, c’est ce que je ne puis plus écrire, c’est l’ineffable, c’est là que je me fonds en amour. Il y a plus de baisers que de paroles. Louise surtout est souvent silencieuse et baisse tantôt et tantôt lève sur moi ses regards chargés d’amour, mais chacune de ses paroles se grave en mon âme et fait mon bonheur du lendemain. En famille nous commençons à nous nommer courageusement de nos noms, mais là le tutoiement est à chaque instant sur mes lèvres, parfois sur les siennes comme une faveur longtemps attendue. Comment assez dire que je suis trop heureux.

Paris, le dimanche 30 avril 1865
C’est aujourd’hui qu’on nous publie partout, aux trois églises et aux deux mairies. Je vais à la messe le matin puis à 9 h ½ je me rends où est mon cœur. Mon père en ses enthousiasmes a organisé un déjeuner à Neuilly. Je m’y rends par deux voitures avec Louise, sa mère, Georges et Paul. Le temps reste fort beau quoiqu’un peu moins chaud que ces jours-ci. J’avais convié Coulon voulant qu’il vit Louise le premier ; il ne pouvait rester à déjeuner, mais il était là lorsque je suis arrivé et Louise l’a charmé d’abord en répondant à son compliment avec sa franchise charmante « C’est que je suis si heureuse, moi, Monsieur ». Je les ai emmenés tous deux dans une allée du jardin, disant des choses bonnes. Coulon seul m’a connu avant elle, il a su mes tristesses ignorées de presque tous, Coulon seul apprécie mon père et il lui a bien parlé de tout cela. Ou je me trompe ou ils sont amis, c’est ce que je désirais. A déjeuner, outre les deux familles, il n’y a que Miquel, et Lavenu que Georges a amené. Cela va comme dimanche. Louise est gracieuse envers tout le monde, tendre avec Henriette qui lui rend sa tendresse, mon père est séduit, mon beau-père le plus rond du monde. On fume des pipes après déjeuner, on se promène et c’est bien peu souvent que je puis entraîner ma Louise toute seule en quelque coin ombreux. Henriette me semble gênante aujourd’hui pour la première fois. Albert tutoie mes beaux-frères. On fait salon dans ma chambre et on rit bien de mon herbier : cela va le mieux du monde. Je vais à 4 h. faire avec Louise et sa mère notre visite de digestion à cet excellent Mr Fevrier. On nous exhibe un fils crétin qui est d’un assez bel effet et nous rentrons dîner rue de Provence. Mme de Chastanet a une migraine intense qui l’oblige à se coucher. Elle s’endort à demi et Louise et moi passons auprès de son lit une soirée de délicieux chuchotements. Elle nous entend et en est heureuse, elle l’a dit après à sa fille. Nous avons eu aussi quelques rapides instants de solitude dans le salon. Tout cela est du vrai et pur bonheur.

Paris, le lundi 1er mai 1865
Le voilà commencé le mois de mon mariage, j’ai cru qu’il ne viendrait jamais, et pour la première fois de ma vie je me voudrais plus vieux d’une quinzaine. Je n’étais pas préparé à ces sentiments d’impatience, je me figurais au contraire que le mariage viendrait toujours assez tôt. Louise a changé tout cela en me montrant son brave cœur franc, sans détour et sans fausse honte. Notre affection s’est si bien accrue que tout ce qui n’est pas nous nous trouble et nous aspirons à l’intimité avec la même impatience. Je paraîtrais bien niais ou bien fat à qui lirait tout cela : c’est sa faute encore, elle me dit si bien qu’elle l’aime et que les jours lui semblent longs qu’il m’est impossible de ne pas la croire. Je la crois donc et me laisse enivrer de bonheur. Comme elle m’aime et comme il faudra prendre garde à cet amour là. C’est une petite âme passionnée qui n’a besoin de rien avec l’amour, mais qu’un rien blesse. Je le vois bien dans nos entretiens. Il faudra entourer de toutes sortes de soins, non les premières heures, mais les premières années de notre jeune ménage.

Je vais la voir à midi pour savoir des nouvelles de sa mère, puis j’ai chez mon oncle Charles avec mon père et mon oncle Albert un assez ennuyeux rendez vous. Il s’agit de la façon dont nous liquiderons la succession de ma tante Adèle. Elle nous laisse toute sa fortune, sauf la maison d’Evry qui va à Elisa et quelques petits legs : nous allons liciter, liquider et opérer comme il y a deux ans en rachetant les terrains à 80 f. J’avais hier par la même occasion écrit une lettre assez vive à mon oncle Albert en lui demandant quand finirait notre propre liquidation : ma lettre a fait assez bien et il a parlé de s’y remettre. A trois heures, Louise et sa mère sont venues dans notre appartement du second où je les recevais avec mon père, toujours plus enchanté. La pluie les y retient deux heures. Il s’agissait de choisir ce que nous gardons de vaisselle. Et puis à six heures, j’y dîne. La soirée n’a pas valu grand chose. Louise quêtait à Notre Dame de Lorette pour l’ouverture du mois de Marie. J’ai été avec ces dames dans cette église où nous nous marierons. Au retour, j’ai trouvé Mr de Chastanet installé à une table de jeu avec Mr Ganderax qui est de ses amis. Il a fallu se tenir un peu et nous n’avons guère causé. J’en ai pris prétexte pour rester après son départ jusqu’à minuit, entre la mère et la fille. Mme de Chastanet a dans ces moments là, d’adorables façons de s’absorber dans sa lecture.

Paris le mardi 2 mai 1865
Voilà un mois qu’elle m’aime, moi j’ai commencé deux jours avant, pendant lesquels elle ne pouvait pas me souffrir. Elle pleurait de tout son cœur pour aller déjeuner chez Miquel. Enfin, j’ai ce cœur. Je vais au Palais et Coulon me parle d’elle avec effusion, il me rend bien heureux. Il me dit, ce que j’avais bien vu, que quand j’étais venu chez lui le soir du premier mercredi, il n’avait rien compris à mon enthousiasme et s’était battu les flancs pour paraître le partager ; aujourd’hui nous sommes d’accord. Le soir, rue de Provence, il y a du monde à dîner et nous ne pouvons guère causer. Je vais faire une visite avec Mr de Chastanet. Il est redevenu charmant pour moi, il me bâtit toute sortes de plans d’avenir et me donne la dot comptant, ce qui me donne une vrai satisfaction, surtout à l’amour propre, par les idées que j’ai exposées le 13 avril. Les braves dames qui dînent s’en vont bien tard et j’ai bien peu ma petite Louise.

Paris, le mercredi 3 mai 1865
C’est d’aujourd’hui en quinze. Nous comptons les jours tous les soirs quand sonne cette heure fatale de onze heures qui est la séparation. Je vais au Palais et à des rendez-vous. Le Ministère Public conclut en plein contre nous dans la grave affaire de Puibusque qu’on finira par juger le jour de mon mariage. Je dîne rue de Provence et la soirée paie les deux dernières. Il n’y a que nous, on nous laisse aller à la fenêtre et cette excellente Mme de Chastanet envoie sa fille me rejoindre une seconde fois dans ce salon obscur où j’étais resté seul, me recueillant dans mon bonheur. Nous passons quelques instants bénis dans les bras l’un de l’autre. Le secret de mon journal m’échappe des lèvres, c’est le seul que j’ai eu pour ma pauvre mère. J’avais deviné qu’elle écrivait comme moi et ce sera un plaisir délicieux que de nous montrer ses paperasses. Puis je lui parle d’elle, de son petit cœur passionné et délicat, des soins dont je veux l’entourer, et elle me parait heureuse de se sentir ainsi devinée et aimée. Quant à moi mon bonheur s’augmente tous les jours. Délicieuse vie que celle-là. Je ne sais s’il faudra réagir sur cela, mais en ce moment l’absorption est complète. J’ai repris un calme suffisant pour m’occuper pendant le jour de mes affaires et je leur consacre très scrupuleusement mon temps, mais quand vient cinq heures et demie, j’ai en m’habillant des frémissements de joie. Une fois arrivé le monde n’existe plus pour moi. Je la regarde pour qu’elle sourie, je lui parle pour qu’elle me réponde et je vis de sa vie. Du dehors tout m’est inconnu, je n’ai pas lu un journal depuis un mois, la mort de Lincoln ou la première représentation de l’Africaine sont en dehors de moi . La vraie existence c’est de causer avec Louise et les événements c’est de l’embrasser. Quelle grande bête je suis, mais je me paie de quatre ans , il faut un peu excuser cela.

Paris, le jeudi 4 mai 1865
Je travaille chez moi le matin et à 12 h ½, je vais chercher Louise et sa mère pour nous occuper de la corbeille. Il y en aura pour dix mille francs, on ne se marie pas gratis. Il faut qu’il y ait des gens bien informés, en sortant nous trouvons une lettre à son nom chez le portier. Elle l’ouvre et heureusement la regarde à peine ; elle contenait un dessin horriblement obscène. Il me semble qu’on tuerait un homme capable de faire cela. Nous allons chez Delille regarder des cachemires pendant une heure, des longs et des carrés, j’en ai mal aux yeux. Louise n’y est pas sage et me fait à un beau moment une si drôle de grimace que la marchande perd son sérieux. Nous allons chez le bijoutier aussi. Je les quitte pour un rendez-vous, je vais voir après Mr Bonnet pour le prévenir du jour de mon contrat. Paul y était de passage, Jules est en garnison à Vincennes. A 5 h je retourne prendre ces dames et je les mène à Neuilly où nous dînons en famille. Le soir le jardin se remplit de fraîcheur et de clair de lune. Mais je n’obtiens qu’à grand peine de ma chère Louise d’y venir un peu errer seule avec moi. Ici elle se consacre à Henriette et à mon père qui est toujours plus charmé de sa bru. Toutefois, avec l’appui de Mme de Chastanet, j’ai quelques instants de bonne solitude. Il y a deux massifs auxquels je n’avais jamais pris garde et que je vais adorer. Je ramène Louise et sa mère chez elles. Ma chère fiancée avait elle aussi subi l’impression de cette nuit de mai et je la quitte toute émue, troublée d’amour autant qu’il m’a semblé, et retenant en son cœur des sentiments trop vifs. Pour elle comme pour moi l’amour va être tout.

Paris, le vendredi 5 mai 1865
Des rendez-vous toute la journée. Les acquisitions et les affaires, le mariage et l’étude, tout cela s’emmêle à ravir. Nous signons chez Bardout l’inventaire de ma tante Adèle, le jugement ordonnant la liquidation passera demain et chez Breuillaud je termine avec mon père une terrible affaire Bance-Lallemant. Il y a un Dieu pour les amoureux, ce mois d’octobre a éré très bon au point de vue pécuniaire. A cinq heures rue de Provence on choisit définitivement les cachemires avec le concours de Mme et de Mlle Koller. Le joli de la chose est qu’il leur faut quinze jours de soin et qu’ils ne seront pas prêts le jour du mariage. La soirée est délicieuse, on nous laisse si bien nous éclipser dans le salon obscur, être l’un à l’autre et échanger de ces choses qui lient le cœur. Je ne pourrai jamais écrire ces conversations-là, mais je sais que je m’en souviendrai toujours. J’ai banni ce soir du cœur de Louise un vilain doute qu’on y avait mis. Il vient un conseiller référendaire et notre ami Edmond Leverger qu’il faut recevoir et pour lesquels j’ai même fait des frais. Ils restent plus longtemps qu’on ne voudrait, mais la bonne intimité revient après. J’ai obtenu non sans grand peine que dans ces moments là nous nous disions tu : il me semble exquis d’avoir avec elle un langage que nul ne connaisse. Mais ne voilà-t-il pas que dans le petit salon, dans une conversation bien basse, elle lève tout d’un coup la voix : « Tu n’aimes pas cela, toi ? » Je crois qu’on n’a rien entendu, mais nous avons ri le reste du soir. Ce qui est étonnant, c’est comme en même temps elle est enfant et elle est femme. Son cœur a dix ans d’avance sur son esprit.

Paris, le samedi 6 mai 1865
Palais. Je piétine et je cours par une pluie subite, la plus abondante du monde. Je mets mes clercs aux cent coups. Il s’agissait de prendre une inscription Boussard c/ Michy avant ce soir. Je n’aurais je pense pas salué Louise dans la rue, la pauvre Henriette qui était au second est à peine regardée. A quatre heures cependant je me calme pour aller prendre ces dames. Nous allons voir des boucles d’oreille chez mon ami Gustave David et j’y reviens dîner à six heures. Je dîne avec le docteur Sedillot, vieil ami de la maison, et mon oncle Albert vient le soir. On commence le travail des billets de faire-part. Je vais chez mon oncle Charles le prier de signer mon contrat. Tout cela dérange notre intimité, mais dès que nous le pouvons, sa mère nous laisse fort bien nous enfoncer dans un coin ou encore mieux nous enfouir dans l’ombre du grand salon, où les petits frères seuls viennent parfois nous troubler. Ma belle-mère reste pour moi un mystère : quand je l’ai vue au début si froide, menant si ouvertement son mari, j’ai du croire qu’elle chercherait à mener sa fille et son gendre. C’est tout le contraire : elle s’efface absolument, à mon égard une amabilité toujours la même, prenant volontiers le ton de la plaisanterie, presque jamais celui de l’expansion, malgré mes efforts. Elle me laisse sa fille toute entière, plus que ne l’exigeraient je ne dis pas les convenances, mais les conventions. Il semble qu’elle veuille me faire place dans son cœur. Elle n’a pas eu un quart d’heure d’expansion avec sa fille depuis un mois, elle sait cependant que sa fille en a besoin, qu’elle en trouve en moi. Est-ce froideur naturelle, crainte de se livrer à l’émotion, vertu suprême, inexpérience du cœur ou enfin art infini qui se fait ignorer ? Nous verrons bien : par provision, je me sens disposé à l’aimer beaucoup.

Paris, le dimanche 7 mai 1865
Je travaille et vais à la messe le matin. A onze heures je déjeune rue de Provence. Nous n’avons pas d’invitation pour aujourd’hui et je m’étais engagé à mener Louise et sa mère par le printemps et le soleil qu’il fait dans cette délicieuse vallée de Buc et de Jouy. Le sens de la nature manque un peu à Louise et je veux le lui révéler. Nous voilà donc partis pour Versailles avec le petit frère Gaston, toujours pas mal grognon de son naturel, mais à Versailles ce sont les grandes eaux, il y a un monde fou, les voitures sont impossibles et notre promenade se réduit au parc. La foule au lieu de la nature. Nous regardons les grandes eaux, mais le parc de Trianon est plus solitaire. On laisse Louise à mon bras, faveur encore rare, et notre bon petit secret du tutoiement nous fait une promenade charmante. Louise laisse encore échapper un « Mets ces fleurs là dans ta poche » qui nous amuse bien. Nous rentrons dîner. La soirée est très intime, mais ma pauvre chérie est aussi troublée que tendre en songeant au terme qui s’avance. Je me fais mère autant que je puis, car sa mère ne paraît rien vouloir faire pour lui adoucir ces moments là. Elle m’émeut jusqu’au fond du cœur, c’est un tel mélange d’amour, d’ignorance et de crainte.

Paris, le lundi 8 mai 1865
Une chaude journée, chaude de tout point car le temps reste d’une chaleur accablante. Je ne sais comment s’arrangeaient Galin et Potier, mais mon contrat qu’on doit signer après-demain n’était pas commencé et Mr de Chastanet me disait hier que nous ne serions jamais prêts, très amicalement du reste car il est redevenu charmant à mon égard et n’est plus ennuyeux que sans le faire exprès. Si bien que ce matin je harangue mon père. Nous arrêtons ensemble un petit acte qui règle divers points, notamment les dépenses d’installation de l’étude, puis il court chez Potier, il le mène chez Galin, on y trouve par miracle Mr de Chastanet, mon contrat est bâclé sans moi en une heure et je vais à onze heures l’apprendre à ces dames. Tout est à parfaite satisfaction, deux cent mille francs comptant avec cette seule petite difficulté qu’il y a 140.000 francs de rentes nominatives et que par conséquent je ne pourrai pas aliéner durant la minorité de Louise, donation de moitié des apports en usufruit, clause de reprise par moi de mon étude au prix de 300.000 francs, tout cela traité d’une façon charmante, comme entre galants hommes. Ouf , c’est fait ! Je me serais consolé du contraire, mais je ne m’attendais guères à ce succès. Après cela des courses avec Louise et sa mère, et Louise s’y prend encore si bien à me dire tu dans le fiacre que sa mère n’a pas pu s’y tromper et a ri de son bon rire fin et indulgent, sans rien dire cependant. On dirait qu’elle a peur de paraître bonne. Nous allons chez Maynard le marchand de meubles, chez Ribailler le bijoutier et ailleurs, ce sont les achats et surtout les cadeaux de noce. Je les quitte pour aller donner une signature qui me paie ma journée : c’est une liquidation qui intéresse mon noble client le duc de Rianzares. Je prends vocation de le connaître. Mais mon sérieux professionnel a failli m’abandonner en entendant figurer dans ses titres celui de gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M. la reine. On pense malgré soi à l’extraordinaire . De là, et c’est en haut des Champs-Elysées, à un rendez-vous chez Dupuich rue des Beaux-Arts, de là à mon étude, de là rue de Provence . J’ai des moments où je n’en puis plus et il est temps, même pour ma santé, que mon mariage arrive. J’ai avec Louise une soirée très intime, nous avons à dîner Melle Deharme, une vieille maîtresse de piano qu’on nomme ici Misson-Missette. Mme de Chastanet s’en occupe et on nous oublie dans quelque coin. Je vais un peu voir Mme Chaulin qui a un gros rhume avec laryngite et est fort souffrante.

Paris, le mardi 9 mai 1865
Etude, Palais et courses. Pour faire à peu près face à tout il faut déployer une activité terrible. Je suis très las, je dors assez mal, j’ai une petite migraine à peu près continue. Aujourd’hui c’est le tapissier qu’il faut voir, les marchands, le tailleur, Mr Ancelle qui doit nous marier, Mme Denormandie qui arrive d’Hyères – je ne la trouve pas. Je commande ma messe. Chez moi j’ai les billets de faire-part qui sont une affaire terrible. Mais la fin du jour est toujours si bonne, ma chère petite Louise est aujourd’hui heureuse et calmée, une visite à son confesseur lui a fait beaucoup de bien. Ce prêtre qui nous mariera et qui se nomme Mr de Mauléon me parait un homme très intelligent. Nous avons tout le soir de bonnes causeries à tu et à toi, il ne vient personne. C’est une soirée charmante et il n’y en a plus que sept.

Paris, le mercredi 10 mai 1865
« Les conditions civiles de cette union furent réglées suivant contrat reçu par Maîtres Galin et Potier, notaires à Paris, en date du 10 mai 1865, enregistré ». C’est aujourd’hui le jour du contrat ! Des billets de faire-part le matin, au Palais les criées (on achète un grandissime immeuble de 350 francs),l’affaire de Puibusque où Mr Audepin conclut pour nous avec autant de talent qu’on en peut avoir et qui, comme je l’avais prévu, sera jugée le 17 mai. Après cela des courses et à quatre heures et demie, une pluie d’orage si torrentielle qu’il n’y a pas moyen de trouver une voiture et que je pars bravement avec mon pantalon et mes bottines sous mon bras. Nous signons à cinq heures. Louise a une robe de gaze de Chambéry bleue et blanche qui est charmante et la rend délicieuse. Sa mère qui a pleuré une heure ce matin a son sourire calme et aimable. Les deux pères sont majestueux. Il y a Paul et Gaston, Georges de Ch. ne sait pas ou a oublié qu’on signait aujourd’hui, il arrive de Pontoise par tous les trains et je me propose de lui envoyer un billet de faire-part. Voici les notaires, Potier est charmant, Galin n’est pas très drôle. On lit et Louise écoute comme au sermon. Je ne reviens pas sur l’acte dont j’ai parlé hier. C’est fort long, très ennuyeux, on signe. Mme Mouillefarine et Henriette arrivent pour donner leurs paraphes, puis viennent les invités du dîner, l’abbé Brehier tout rayonnant, Mr et Mme Koller nos oncle et tante, personnages assez froids qui me sont mal sympathiques, Eugène Koller, agent de change, leur fils qui est un bon garçon pas fort et peu amusant, Estelle Koller, sa sœur, une aimable personne fort à son avantage aujourd’hui, l’abbé Brehier toujours rayonnant d’aise et heureux rien qu’à nous regarder, mon oncle Albert et mon ami Georges Chaulin. Mes frères Albert et Georges arrivent les derniers et au moment où l’on allait se mettre à table. On ne savait pas si Georges viendrait. Il déploie au sujet de mon mariage l’étrange humeur dont la nature l’a doué et qui, je le crains bien, empoisonnera son existence. Il l’a pris tout le plus mal du monde et a seul résisté au charme de Louise. C’est pour l’avoir que j’ai choisi un mercredi, un ami de Mr de Chastanet s’est employé pour le faire sortir ce jour là de bonne heure : il m’a dit qu’il trouvait cette demande inconvenante et depuis ce temps là, il ne dit rien ou des choses désagréables, l’air toujours sombre et renfrogné. Le dîner est très beau, fort ennuyeux, mais pas pour moi qui suis entre Louise et mon sombre frère Georges, fort abrité par des corbeilles de fleurs et je bavarde tout bas avec ma voisine à n’en finir plus et dans la clef de tu. L’abbé Brehier nous mange des yeux, et, ce qui est surprenant, je trouve mon oncle Albert nous fixant d’un air paternel et ravi. Il ne m’a pas gâté à ce point de vue là. Au sortir de table, il y a un bon petit bout de conversation entre lui, l’abbé Brehier et les deux pères, à savoir qui a inventé ce mariage là et chacun reprend la part qu’il y a prise, tous ravis et Louise écoutant souriante, son bras sous le mien. C’est à ce moment que je reçois les compliments de Potier qui n’avait rien dit encore et qui éclate sur ma belle-mère, sur ma future et sur l’acte que nous venons de signer. Assurément si je n’étais pas content, j’aurais tort, et un autre le serait à ma place. On fume un peu, puis les invités arrivent. On s’était, à cause de mon deuil, très fort restreint . J’avais invité trente personnes, Mr de Chastanet cinquante à peu près, cela fait néanmoins pas mal de saluts et de présentations, mais je m’étais promis d’être très aimable et je crois que je l’ai été. M’incliner, remercier, conduire des dames signer le contrat, telle était ma tâche que j’ai rempli le mieux que j’ai pu. J’avais je sais bien quoi qui la facilitait, j’étais heureux au-delà de toute expression et on le voyait sur mon visage. On m’a dit que celui de Louise le laissait voir aussi. Et puis, ce qui est plus singulier, je n’étais pas mal du tout aujourd’hui : le bonheur et l’amour m’ont fait, je crois, une autre figure. J’avais aussi mes présentations à faire, qui me tenaient fort au cœur. Pour les jeunes gens cela a été difficile, je n’avais guères invité que des intimes, mais on n’a pas grand-chose à dire ainsi. Outre Coulon et Chaulin il y avait Renault, Decrais, Tardieu, Maugin, Prieur, Jules Bonnet, Georges Picot, j’en oublie peut-être, mais c’est merveille comme Louise a été ravissantes avec les dames que j’aime bien , Mme Petit, ma tante Pauline et Marie et surtout Mme Eymieu. Elles sont venues si gentiment l’une vers l’autre, s’aimant déjà en moi sans s’être connues, que je sentais mon cœur se fondre de joie. On ne retrouve pas des sensations de cette fraîcheur. Je voudrais noter tous les moments de bonheur que j’ai eus dans cette soirée. Ma chère femme a plu à tout le monde et ceux qui ne me le disaient pas se le disaient entre eux. Coulon venait me le répéter. « Tenez, chère enfant, lui disait mon père, je suis gris de bonheur », ce farouche père, si raide il y a un mois sur les choses de mon mariage. Mme Chaulin m’a bien manqué, elle est fort souffrante. Mr Chaulin est venu avec Maurice, il a été aimable comme il l’est toujours et mon père a trouvé des mots charmants à lui dire. Et puis ces braves gens là se sont tous en allé vers minuit. Je suis resté un peu après, il fallait bien embrasser un peu cette chère petite femme adorée, et je suis rentré chez moi à une heure, tout rompu de fatigue mais ivre de bonheur comme mon père.

Paris, le jeudi 11 mai 1865
Je suis fort las et j’ai une petite migraine continue qui ne me plait pas. Je vais voir un peu comment on a dormi rue de Provence et je me répands en courses et en rendez-vous. Les billets de faire-part me font tourner en bourrique : mon père s’y consacre avec un vrai dévouement, mais nous dépasserons quinze cents. Je m’en vais rue de Provence, je n’ai plus que six fois à dîner avec Melle de Chastanet. On est un peu las, la soirée n’en est pas moins bonne. Il est de principe que nous passons une bonne demie heure dans l’obscurité de la pièce à côté et puis nous avons trouvé un coin de canapé où elle me sert d’écran, où ma bouche est à la fois près de sa joue et de son oreille. Paul et Gaston nous font enrager, mais on prend ce mal là en patience.

Paris, le vendredi 12 mai 1865
Le Palais, des référés et des courses. On a commencé hier à apporter notre mobilier dans l’appartement du second et Louise vient à quatre heures le voir avec sa mère et y faire quelques rangements. On apporte ses robes. La douce chose de voir cette installation qui commence et surtout de la voir heureuse, souriante d’être ici, disant chez moi d’un petit air satisfait. Je l’entraîne le plus que je puis dans notre future chambre, où l’on a déjà placé une certaine causeuse qui est le seul meuble dont nous ayons eu l’envie nous-mêmes. Mon père qui dans le principe voulait aller à notre messe de mariage avec des gants blancs encore très propres qu’il avait retrouvé dans une poche, a exprimé sa joie en générosité et nous a donné pour le salon une garniture de cheminée en marbre et bronze qui est fort belle. Elle est déjà en place, c’est la Diane de Gabies. Je dois recevoir de mon oncle Albert la garniture de cheminée de notre chambre. Marie Eymeu a envoyé une cave à liqueurs, ma tante Elisa, une table à ouvrage, Mme Joriaux une coupe, Mme Mouillefarine a voulu faire son cadeau et a donné avant-hier à Louise une fort jolie broche. On nous gâte. Ma soirée se passe comme les autres, délicieusement. Miquel qui se rend fâcheux vient cependant nous faire une visite de laquelle on se serait passé.

Je porte aujourd’hui tout fièrement à ma montre un médaillon d’or avec un E et un L en rubis, c’est un cadeau de Louise qui m’a rendu bien heureux. Elle me l’a fait hier et se l’est laissé payer en baisers.

Paris, le samedi 13 mai 1865
Comme hier, le palais, des courses, la fin des billets de faire part, voila un ennui ! De la pluie, le temps se gâte. Ces dames viennent encore rue Ventadour. Le piano de Louise arrive, son trousseau, nos tapis. Tout cela se meuble et devient très gentil. Notre lit, que je ne regarde qu’avec émotion, est tout dressé et deux oreillers y reposent avec majesté. C’est le bonheur que les heures qu’elle passe là avec sa mère. Mais nous nous aimons trop, il faut que cela finisse. Mon oncle Albert qui vient dîner rue de Provence en est presque scandalisé. Je veux mettre à l’habitude mon pied sous celui de Louise, la méchante retire le sien et me dit : cherche. Je trouve si mal qu’elle pousse un cri tout à coup. Je renonce à redire les plaisanteries de Gaston. Mme de Chastanet prend cela le mieux du monde et sauve tout, et puis nous allons si naturellement dans le salon d’à côté, tomber dans les bras l’un de l’autre et épancher nos cœurs. On a je crois peu vu de cours ainsi faites : c’est je crois pour le bonheur des fiancés. Louise et moi l’avons dit ce soir à sa mère qui, pour avoir mon avis peut-être, feignait d’être prise de remords. C’est ainsi que nous nous sommes connus et aimés. Louise avec son cœur aimant, délicat, facilement troublé, en avait plus besoin que toute autre jeune fille et sa mère l’a peut-être compris. Elle a un grand bon sens et j’ai le bonheur de tomber d’accord presque toujours avec elle. Néanmoins elle m’étonne toujours. Elle continue à s’effacer, même trop, et sur un point où rien ne remplace la mère. Quel est son but ?

Paris, le dimanche 14 mai 1865
Travailler deux heures d’arrache-pied, trois jours avant son mariage, c’est une bonne fortune rare et je l’ai ce matin. Le fait est que je croyais Louise au catéchisme. Je déblaye tout l’arrière de mon bureau c’est une vraie joie. J’y arrive à onze heures pour déjeuner et nous causons deux ou trois heures cœur à cœur dans ce bon canapé du petit salon qui a assisté à nos premières confidences. Mais que de chemin fait depuis le temps où nous effilochions les glands du coussin : aujourd’hui elle est quasi dans mes bras, nos cœurs s’épanchent dans une intimité telle qu’à peine, il me semble, celle du mariage nous paraîtra plus douce. Je prends dans son cœur tout le terrain que sa mère abandonne et je m’essaye à remplir son rôle auprès de Louise : il faut, je l’ai toujours senti, qu’il y ait quelque chose de maternel dans un mari et je m’efforce d’adoucir à Louise l’angoisse qu’elle pressent au milieu de sa joie. Pendant ce temps, Mme de Chastanet s’en va volontiers dans la pièce à côté pour nous laisser plus libres. Je crains qu’elle n’y aille aussi pour pleurer : sa conduite est l’effet d’une contrainte continue sur elle-même. Elle s’exagère peut-être le sentiment qui la pousse, mais elle agit avec une grande force et une grande vertu. On sent qu’elle tend toutes les forces de son âme pour résister au chagrin que lui cause la séparation d’avec sa Louise, qu’elle embrasse en plein le sacrifice, qu’elle devance la séparation et qu’elle craint par dessus toute chose de se détendre dans une émotion qu’elle fuit. Il y a des moments où je me sens disposé à la serrer dans mes bras comme sa fille. Tout cela se fait sans bruit, avec calme, sans autre signe apparent que le changement de ses traits. Je ne sais si je me trompe, mais aujourd’hui je l’admire sincèrement.

Nous avions promis d’aller à Neuilly et nous nous y rendons tous trois à deux heures par un temps très menaçant : nous n’en sommes plus aux soleils d’avril et je crains que nos noces ne soient mouillées. Assurément, j’étais bien heureux, mais je suis touché en plein bonheur comme un oiseau en l’air. Mon frère Georges est arrivé de l’école, se plaignant de cracher le sang. Il n’y attachait pas grande importance mais le médecin de Neuilly que père l’a forcé de consulter a pris cela fort au grave. Il a prescrit un régime sévère, l’immobilité et de ne pas rentrer à l’école. Ce que ce sera, nul ne peut le dire, mais de tels accidents sont toujours menaçants. Toutes les figures sont bouleversées à Neuilly. Quant à moi, dans la situation d’esprit où je me trouvais, c’est comme un coup de foudre et je me sens abattu profondément. Nous restons peu de temps à Neuilly, je reconduis ces dames, je vais à l’Ecole Polytechnique annoncer l’état de mon frère, explique qu’il ne rentrera pas ce soir et je rentre rue de Provence tout brisé de corps et d’esprit. C’est là que je sens combien Louise est déjà dans ma vie, combien elle adoucira mes chagrins en les partageant et combien mes forces renaîtront sous les baisers que me sentant malheureux ce soir elle me prodigue. Notre soirée est de l’intimité la plus tendre, près d’une heure s’en passe dans le grand salon. C’est demain qu’elle va lier irréversiblement sa vie à la mienne et je la rassure avec toute ma tendresse sur le lien qu’elle va former. Tout son amour est à moi, elle n’a que ses pudeurs de jeune fille qui l’émeuvent, et tout cela est adorable en elle. Mais je ne puis pas écrire. J’espère que je n’oublierai jamais.

Paris, le lundi 15 mai 1865
Mon père vient de Neuilly. Georges dormait avec calme. Mon père est en habit noir, moi aussi : c’est aujourd’hui le mariage civil, et tout examiné je ne me sens aucune émotion. Je reçois mes clients comme à l’ordinaire, j’en expédie seulement deux ou trois un peu vite, en leur disant toutefois où je vais et qu’on ne pourrait rien faire sans moi. A onze heures, je vais chercher en voiture ce vénérable Mr Bonnet qui est mon témoin et je le mène rue de Provence où il fait à ces dames des compliments charmants. Ma pauvre petite Louise est, elle, bien émue et comme toujours simple et charmante dans son émotion. Nous arrivons à la mairie, mon père y est déjà ainsi que mon oncle Albert qui est mon second témoin. Voici Mr Aubry, témoin de Louise, Mr Koller qui est l’autre, avec sa femme et sa fille, Mr et Mme de Chastanet, Paul et Gaston, quant à Georges, il a oublié, enfin Mlle Deharme. Voici qu’on nous fait asseoir Louise et moi à côté l’un de l’autre sur deux grands fauteuils, que nous nous levons devant ce brave Mr Ancelle, voici les interrogations solennelles : voulez-vous prendre pour épouse etc. Je dis mon oui. J’entends celui de Louise et voici que quand je veux signer je trace des lettres ridicules et que quand je tends la plume à Mme de Chastanet, je m’aperçois qu’elle s’agite avec ma main. Voilà ce que c’est que de poser l’homme bronzé. A dire le vrai, je ne sais où j’en suis. Que sera-ce à l’église ? Je rentre avec Louise et sa mère et quand je serre ma femme sur mon cœur, voici que nous tombons assis tous trois, muets, elle pleurant à ce que je crois, moi quasi évanoui, sentant comme se dissoudre mon être. La vieille Clotilde nous a tirés de là, elle est entrée tenant son tablier à deux mains : « J’peux t’y t’embrasser, Madame ? Ma pauvre fille, je comptais le linge, je n’ai pas pu finir de l’écrire ». Et de sangloter en riant. Je l’ai embrassée après Louise et elle a eu une seconde crise en annonçant que les cachemires étaient au salon. Mme de Chastanet m’a laissé Louise une heure, une heure bien tendre, pleine de baisers pour en finir. Ce soir nous entrons en retraite, elle me dit qu’elle est ma femme, qu’elle a dit oui sans crainte, qu’elle se confie à moi avec joie. Sa mère pleurait. « Tourne ton visage du côté où tu vas, lui ai-je dit, ma bien aimée, non du côté que tu quittes, regarde mon sourire, ne regarde pas les larmes. » « Oui, a t’elle dit, qu’aucun nuage ne se mêle à mon bonheur. » J’ai écrit cela parce que c’est atroce et qu’il faudra l’expier quand nous marierons notre fille. Je le relirais à Louise, si je vis.

Puis je me rejette dans la vie. Je vais à des rendez-vous. Je suis bien las, les émotions m’ont toujours brisé. Je vais au cimetière. Louise m’a demandé de la mener aux tombes de mes mères, il me fallait presque en rapprendre le chemin. Je vais me confesser à Bonne Nouvelle, Louise est à Saint Denis pour le même but. Je la retrouve rue Ventadour, arrangeant les choses de notre ménage. Nous causons bien tendrement, mais je ne l’embrasse plus, c’est convenu ainsi entre les trois sacrements. Je vais chez ma tante Pauline remercier Marie d’un cadeau u’elle m’a fait. Je vais chez Mme Bonie, je n’avais oublié qu’elle dans mes invitations, la croyant encore en Grèce. Je dîne à Neuilly pour voir Georges. La journée est un peu meilleure, mais on le fait tenir couché. Mme Mouillefarine est fort inquiète et fort émue. La pauvre femme, toute pleurante et m’embrassant vingt fois, s’avise de me faire un sermon sur la modération. Elle conçoit toujours bien, mais a des façons à elle d’exécuter. A huit heures je suis près de Louise. C’est la dernière soirée de notre cour, comme on dit. Assurément celle-ci ne finit pas trop tôt, nous pouvons nous unir, il n’y a plus un nuage entre nos deux cœurs. La confiance la plus entière existe, avec le plus tendre amour. Je quitte ces dames d’assez bonne heure, elles ont besoin de repos. Mme de Chastanet est horriblement changée, moi je sens que je n’en puis plus. Tout mon être est tendu, nerveux, agité, j’ai la poitrine oppressée. Les émotions me brisent, je l’ai dit, mais que de bonheur dans tout cela.

Paris, le mardi 16 mai 1865
Je vais ce matin à Saint André communier avec Louise et sa mère. Cette heure est pleine d’émotion : ma chère femme va, je le sens, me faire marcher plus avant dans les voies de Dieu. Je reviens chez moi recevoir des clients et je cours déjeuner et passer une heure avec elle. Des rendez-vous après. Elle vient faire rue Ventadour ses derniers rangements. Tout est installé, les cadeaux de noce parent toutes les pièces, notre appartement est le plus gentil du monde. Il nous vient Mme Koller, notre tante, qui n’a pas trop l’air d’être de cet avis, se fait tout montrer d’un certain air et finalement s’installe en conversation réglée dans la chambre de Louise. J’ai cela en horreur et je m’en vais. Au reste je suis si nerveux aujourd’hui que je ne me tiens pas. Ma fatigue est à son comble. Après un rendez-vous fort long chez Potier je reviens dîner à Neuilly. La journée pour mon frère a été meilleure, il n’a pas craché le sang depuis hier soir. Je rentre à huit heures à Paris mais je ne vais pas rue de Provence : depuis longtemps j’avais proposé à Louise de lui laisser passer cette dernière soirée toute avec sa mère. Je rentre chez moi où je travaille et où Coulon vient me voir à onze heures. Il m’avait écrit hier soir pour me demander cette dernière visite et me racontait qu’en écrivant tous nos communs souvenirs d’enfance lui étaient revenus à l’esprit et qu’il s’était mis à sangloter. Notre entretien n’est pas très long mais bien ému, nous aussi nous remontons à nos souvenirs, à notre collège, au pauvre Liszt qui jette un voile sombre sur la fin de notre enfance, puis nous venons à notre jeunesse, à cette dernière année surtout, aux deux angoisses que j’y ai senties et que je lui ai confiées : l’une d’être obligé de succéder à mon père, l’autre de ne pas pouvoir épouser Mlle Tetu. Deux malheurs qui se réunissent pour faire le bonheur de ma vie.

Puis nous nous embrassons avec tendresse. Il part et je reste seul. La dernière heure des quatre années de solitude que je viens de subir Elles se résument à moi comme un jour : il me semble, à la veille de mon mariage, être au lendemain de la mort de ma mère . Je vois cette chère sainte me bénir et bénir Louise qui priera demain sur son tombeau. Je songe que dans les dix dernières années de sa vie nous causions mariage et je lui disais que je pourrai bien me marier à vingt-cinq ans. Mais sais-tu bien, me dit-elle avec un trouble extrême et comme saisissant une joie inespérée, que si tu te mariais à cet âge, je pourrais bien encore être là. Elle est partie bien avant, me choisir ma femme de là haut. Mais elle sera demain à l’église avec moi. Je la sentirai dans mon émotion.

Et puis j’ai dormi tout accablé que j’étais, et j’écris ces lignes le matin de mon mariage, la main agitée. Voici une période de ma vie finie. Je pose la plume pour la reprendre je ne sais comment, demain peut-être, peut-être jamais. Que le bon Dieu soit béni.
Le journal tenu quotidiennement Edmond depuis l’age de quinze ans s’achève ici. Il ne reprend la plume que les 8 mars 1866 et 15 mars 1868 (voir ci-dessous) puis pendant le siège de Paris par les Prussiens en 1870-1871. Ces compléments constituent la deuxième partie du volume relié numéro XI. Le Journal du Siège, tapé et indexé à part, est accessible sur le site fondsdetiroir.com

A partir de 1876 et jusqu’à sa mort en 1909 Edmond notera dans un Livre de Raison les principaux événements familiaux.

Paris, le 8 mars 1866
Voilà plus de neuf mois que je n’ai ouvert ce cahier et que l’idée ne m’est venue de chercher pour ma vie un autre confident que Louise. Je me sens embarrassé à écrire, j’ai perdu l’habitude de ces épanchements avec le papier. Cependant tout à l’heure j’étais seul dans mon cabinet, c’est aujourd’hui la mi-carême, il ne vient personne, mes clercs sont partis, Louise est allée chez sa mère où j’irai la rejoindre à dîner. J’ai ouvert mon secrétaire et je ne puis m’empêcher de noircir la fin de ce cahier pour y dire un mot de mon bonheur.

Il est bien entier, bien pur, bien complet. Ma femme a le sein gonflé d’une maternité prochaine. Chaque jour je lui demande en rentrant si « le petit va naître » et elle se désole de ne pas se sentir malade. La sœur garde-malade est déjà installée, on n’attend que le petit. Depuis six mois le petit est tout. Son nom est à chaque instant dans la bouche de Louise : il ne remue pas, il remue mal, tu es sur qu’il n’est pas mort ? et elle pleure. Je l’embrasse et la calme, et elle s’appuie la tête sur mon épaule et rit à travers ses larmes. Dans quinze jours au plus tard tout cela doit être fini.
Et quand je songe à cela, je tremble et retarderais sans cesse ce jour si c’était en mon pouvoir. C’est la seule pensée que je lui taise, elle ne me quitte pas et je retrouve mes vieilles habitudes en m’en soulageant ici. Si elle allait mourir comme ma mère, comme Blanche Ripault, comme mille autres. Cette pensée est telle que je ne puis m’y arrêter. Je ne puis me figurer la vie sans elle. Elle seule me fait aimer la vie austère que le mène, elle est tout, elle a rempli ma solitude et satisfait à tous mes besoins d’amour. « Aie pitié de nous, Ô mort ». Nous avons été il y a cinq jours communier ensemble pour ses couches. Il ne me semble pas que Dieu qui nous a fait si heureux veuille me frapper si durement.

Rien au reste ne peut éveiller mes craintes que sa constitution un peu enflammée et anémiée à la fois. Elle porte vaillamment son enfant, se promène et monte des étages. Sa santé n’a jamais été meilleure. Mais toute ma vie se joue sur ce coup.

Elle n’a pas peur et ne craint que pour son enfant. Je donnerais cent fois ce petit être pour elle et cependant si elle le perdait elle en serait atteinte au cœur. Elle est mère jusqu’au plus profond. Elle veut nourrir quoiqu’elle n’ait pas, la pauvre petite enfant maigre, la plus légère apparence de lait. Elle me jure bien qu’elle m’aime autrement que le petit, mais je ne sais pas si c’est mieux ou plus. Quelle émotion le jour où le petit a fait signe qu’il était là. C’était à Fécamp, nous dormions dans un mauvais lit d’auberge. Je la vois encore se soulevant et s’écriant « Edmond chéri, le petit a remué ! Qu’il est gentil. » Il s’appellera Camille, ce petit, qu’il soit fille ou garçon. C’est bien avant mon mariage que j’avais projeté de donner à mon premier enfant le nom de celle qui m’a fait ce que je suis. Avant notre mariage elle y avait consenti, dans ces ineffables effusions de notre cœur.

Mon Dieu, mon Dieu, vous qui m’avez donné ce bonheur, laissez-le moi !

15 mars 1868
Je reprends encore les dernières pages de ce cahier, qui sans doute n’aura pas de successeur, pour m’épancher sur un événement affreux. Mme Paul Challiot, Alice Gratiot, vient de mourir en couches à vingt et un ans. Je l’ai conduite avant hier au cimetière.

A cet enterrement, je n’ai parlé à personne. Je n’ai pas même été apporter à ce pauvre Georges la poignée de main banale de ces cérémonies. Il me semblait que j’étais là pour mon compte. Et les larmes étaient bien près de mes yeux quand j’ai jeté l’eau bénite sur cette bière couverte de fleurs. Que de souvenirs à présent couverts d’un voile funèbre. Que de charme ! Que de simplicité et que de jeunesse. Les sentiments confus qu’elle m’inspirait et dont je suis venu rechercher la trace dans mon journal se trahissaient par trop de trouble et trop de gaucherie pour qu’elle n’y ait rien démêlé ; et, quand il y a un peu plus d’un an, elle m’apprit son mariage, ce ne fut pas, de part et d’autre, sans quelque rougeur. « Nous sommes de vieux camarades », me disait-elle en me tendant gentiment la main. Pauvre petite, pauvre enfant heureuse de vivre, insouciante de la religion et de la mort. Qu’advient-il de la pauvre âme à laquelle je crus un instant associer la mienne.

Il y a un souvenir, le plus vieux de tous, que j’ai depuis deux jours sans cesse présent à l’esprit : une promenade que nous fîmes à Fontainebleau avec sa mère. Ce n’était qu’une enfant maladive alors et gracieuse. Je ne sais sur quelle idée nous dansâmes tous deux dans un (mot illisible), ses cheveux blonds étaient dénoués et tourbillonnaient avec elle dans un rayon de soleil. Pauvre Alice !

Sa mère est fort malade, la femme de Gratiot sur le point d’accoucher. Ils ont tous été ruinés dans la faillite de la papeterie d’Essonnes.

Deux lignes ajoutées en fin de page :

10 Mars 1866 naissance de Camille
22 Juin 1867 naissance de Marguerite