Journal d’Edmond Tome 9

Tome IX
6 août 1862- 5 août 1863

Paris, le mercredi six août 1862
Voici la 23ème année qui finit. Une de plus, une de moins, je me vois vieillir sans peine. J’aspire à ma 25ème année, je la vois ornée de mille dons que j’envie : une famille à moi, une femme ! Si celle-ci n’est point aimée ce ne sera pas faute que j’aie à l’avance adoré sa chimère. Je suis un Chérubin hors d’age et je vois l’objet aimé dans chaque jeune fille, jusqu’à ce qu’une autre me la fasse oublier : c’est Marie , bonne petite femme gaie et sans prétention, c’est Melle Tetu entrevue dans le bal à travers la danse et le bruit, ce sont les filles de Mme Ducloux passant blondes et chastes devant leur mère. Je suis parfaitement ridicule et qui me lirait, il rirait bien. Pour moi le mariage devient ma pensée unique, l’unique sujet de mes réflexions : cela croit tous les jours dans ma solitude.

Est-ce une raison pour espérer être marié demain, après-demain, le mois prochain, l’an qui vient ? Non, cela est dangereux au contraire, je place trop sur cette carte, je me fais du mariage un idéal trop élevé et cela me rendra difficile sur le choix d’une femme.

D’ici là il y a dans l’hypothèse la meilleure deux années à passer . Elles passeront. Je serais mieux fait à cette vie. Je n’ai pas de joie à la mener, elle me donne des dégoûts passagers, mais je n’ai pas ce découragement continuel de l’an dernier. Je ne me suis pas réconcilié avec la procédure, mais élevant mes vues j’ai pris le goût des affaires, ce qui est bien différent. Chose fabuleuse, il y a des jours où je me demande si cet état transitoire ne deviendra pas définitif, où je m’entrevois assis à la place de mon père. Il faut qu’il ignore cette idée pour que j’aie la liberté d’en changer, mais actuellement elle est. C’est un embryon, mais il menace de grandir. Un jour Cheramy avec sa parole acerbe et haute m’a montré dans la salle des pas perdus les avocats pressés, foulés, courbés, s’épuisant sans arriver, puis il m’a dit « je n’en suis plus ». Venant de lui à qui par-dessus tout j’attribuais l’avenir, cette résolution m’a singulièrement impressionné.

Ma situation pécuniaire s’arrange. J’ai touché à peu près cinq mille francs sur la charge de Fombelle. Avec la dot de ma mère cela me fait quarante mille francs sur le revenu desquels je vis fort bien. Nous avons enfin signé notre inventaire : ce n’est pas une liquidation mais cela en contient les bases. Mon oncle Albert me doit de cinquante à soixante mille francs et me paie des intérêts de temps à autre. Nos terrains ne se vendent pas.

Ma journée de naissance est austère, comme ma vie. Je vais le matin à l’église, je passe la journée à l’étude, j’y reste même le soir. Je vais un moment voir ma tante Emilie . Le pauvre Prieur, épuisé de fatigue ce soir, s’écrie qu’il me remettra avec joie ce fardeau à la rentrée et voila un de mes soucis écartés.

Neuilly, le jeudi 7 août 1862
Je passe ma journée au Palais et à l’étude : on continue l’affaire Pontalba. Senart plaide. Je n’ai entendu que son exorde, où il mettait comme de raison Pontalba aux nues : c’est un terrible comédien. Mirès qui dans le temps se proposait d’assister à ce plaidoyer pour « faire une exécution » en dénonçant la part prise par Senart aux transactions, dénonciations, etc, Mirès n’était pas là. Il parait que depuis mardi , voyant le procès des cinq millions, il ne veut plus se défendre et laisse tomber les bras. C’est un homme fini : fuite, faillite ou folie. Il a accumulé les fautes depuis l’arrêt de Douai, cherchant le scandale, intentant de mauvais procès, répandant des publications violentes. L’une d’elles, sa lettre au Procureur Général, a été saisie sur la plainte de Monginot qui s’y trouve injurié.

Les avocats sont encore tumultueux. Il y a aujourd’hui le troisième tour des élections du conseil. Leblond passe seul. Rivolet approche, il y fait de son mieux, mais voila Paillard, de Villeneuve, Bertin, Thureau, Caignet, Rivière, Du Theil, Desboudets, Caignet et Templier exclus à jamais.

Je vais voir ma tante Adèle et dîne à Neuilly .

Paris, le vendredi 8 août 1862
Je passe ma journée à l’étude et au Palais Le soir nous restons à Paris, toutefois l’étude me voit peu : j’ai un dossier à remettre à Mr de Seze et celui-ci me retient plus d’une heure pour parler des affaires de Mirès. Celui-ci, je l’ai dit, les gâte à plaisir, mais la magistrature a certainement juré sa perte. Je n’efface pas le mot et il est bon. Mr de Seze le croit. On le traque partout, on va lui faire perdre l’affaire Crochard – cinq millions ; ils sont capables de faire retomber sur lui tout le poids de l’affaire Pontalba – un million. En police correctionnelle où l’appellent ceux qu’il a diffamé dans ses brochures, on lui refuse des remises, on veut l’envoyer en prison. Ceci est honteux : le pourvoi dans l’intérêt de la loi a été déplorable. On pouvait critiquer l’arrêt de Douai, je l’ai fait, mais on a pris à partie Mirès qui ne pouvait pas se défendre et surtout les magistrats de Douai, que chacun a le droit de conspuer après Delangle et Dupin .

Paris, le samedi 9 août 1862
Je vais au Palais. Ils terminent enfin les élections du conseil qui est ainsi composé : Berryer, Marie, Dufaure, Jules Favre, Plocque, Gaudry, de Seze, Rousse, Senart, Nicolet, Lacan, Lachaud, Allou, Desmarets, Mathieu, Grevy, Leblond, de Laboulie, Colmet-Daage, Leon-Duval. Le Palais pendant ces élections a été d’une bien amusante agitation. Rivolet a sauté malgré des efforts inouïs de platitude. Les secrétaires sont nommés depuis quelque temps déjà, Decrais est 1er sans contestation possible, Martin est 2ème et de Tourville 4ème. Ce sont deux jolis talents. Gambetta nommé 3ème est une individualité très originale, très puissante à ce qu’il parait et dont on s’occupe beaucoup dans le stage. Baradat est 5ème, Chartier 6ème, je ne connais plus le reste, sauf que Lacoin est nommé et Amelin exclus : c’est le dernier coup de Rivolet .

Je dîne à Neuilly avec Jules et Paul Bonnet qui n’y étaient jamais venus. Jules vient desortir de l’Ecole Polytechnique dans l’artillerie et Paul de terminer son doctorat par une très brillante thèse.

Paris, le dimanche 10 août 1862
Je vais à la messe de 6 h. et empoisonne un peu mes plantes jusqu’à 8 h. A 8h 35 je me joins à la gare St-Lazare à Damiens, Gaudefroy, Perard et Maugin, en attirail de Champagne . Nous nous rendons au Pecq et allons déjeuner chez l’illustre Malfilatre, du bout du Pont. Le train suivant nous amène Bonnet, Perronin et Mr de Schoenefeld, guide promis à notre course. Le seul mal est que de Schoenefeld soit suité de trois Saint-Germinois d’age mur, mi-jardiniers mi-botanistes, et que Perronin à peine admis dans nos rangs ait amené un botaniste inconnu qui sans se nommer ni se faire présenter marche derrière comme si nous étions une herborisation publique. Ceci nous fâche tout rouge et Perronin sera exclus à l’avenir. Nous suivons la vallée jusqu’à Grandval et remontons vers le village de Mareil. D’effroyables menaces d’orage se suspendent sur nos têtes, toutefois la promenade se fait sans encombre. Nous battons les Bois Noirs pour chercher la stachys ambigua et pénétrons dans la forêt de Marly. Nous reprenons la course faite l’an dernier avec Chatin, d’abord l’étoile de Montjoye, j’y trouve de l’androsaemum en bon état et Perard met la main sur une fougère dont il rêvait depuis longtemps, le blechnum spicant. La joie du bon Perard répand une grande hilarité dans la troupe. De là aux fonds de Retz, puis à la mare ténébreuse : le calla y diminue. Sortie de la forêt, pointe sur un asarum, halte arrosée, puis retour offensif sur Aigremont et exploration consciencieuse des landes. Perronin et son intrus nous quittent ici, les St-Germinois nous avaient lâchés après le calla. L’herborisation ainsi resserrée devient charmante. Ces friches sont un des beaux endroits qu’il y ait. On y découvre une vue immense sur la vallée de la Seine, la fin de journée est très belle, on herborise peu mais on s’amuse bien. J’ajouterai toutefois aux plantes notées l’an dernier les deux cicendia et surtout le lobelia urens dont la découverte est le second triomphe de Perard. De Schoenefeld qui avait été fort aimable tout le jour devient sur le soir d’une gaieté folle. Il charme la descente sur Poissy par ses histoires et au dîner se surpasse. Perard dont c’était le jour décidemment lui donne la réplique. Le dîner est noté parmi les meilleurs et l’on prend un nouveau rendez-vous avec Schoenefeld. On revient à Paris enchanté de la course.

Neuilly, le lundi 11 août 1862
Journée d’étude. Le soir Neuilly, herbier, coucher de bonne heure. Georges n’a rien eu au concours .

Paris, le mardi 12 août 1862
Au Palais on juge les affaires Mirès. On lui fait perdre l’affaire dite de la majoration, on la lui fait perdre aussi pleinement que l’on peut : c’est cinq millions qu’il faut qu’il paye, il est perdu. Ce n’est pas tout : arrivant à l’affaire de la main-levée d’inscription dans laquelle on avait interrompu Nouguier, on décide bien, il est vrai, que la compagnie est mal fondée envers lui mais, arrivant à sa demande reconventionnelle, on juge qu’elle n’est pas en état et qu’il n’y a pas lieu de statuer. J’étais à l’audience, je me suis sauvé. Ce coup est assommant et frappe droit sur nous. Pendant deux heures qui ont été dures j’ai cru qu’il y avait omission de ma part. Il n’en était rien heureusement, cette disposition est une infamie. Mon père va aviser aux moyens d’en sortir.

J’ai eu besoin de tout le jour pour m’en remettre. Je dîne chez Emile, le soir je me paye une chaîne de montre. Je vais à la soirée de contrat de Melle Marie Bonnet, c’était chez Mme Denormandie, il n’y avait que la famille et les très intimes . La future et sa soeur Cécile étaient bien toutes les deux et pour la première fois mises à leur avantage. J’ai renouvelé connaissance avec le futur, Madelin. J’ai signé sur la minute de Mr Ducloux, j’ai dansé une contredanse avec sa fille aînée et à la regarder toute la soirée je me suis procuré pour le lendemain une journée rêveuse et nerveuse.
Paris, le mercredi 13 août 1862
Je passe la journée à l’étude et y travaille ferme aux rêveries près. Je dîne avec mon père. Je ne sais par quel hasard le nom de ma cousine Marie vient dans notre entretien. Il me dit à brûle-pourpoint « Tu sais, tu pourrais l’épouser. Cela serait bien commode, je n’aurais que le boulevard à traverser pour faire la demande, un matin, avant les clients, et puis je te mettrais au rang des affaires terminées.» Et là-dessus nous causons mariage, cela revient bien souvent mais aujourd’hui c’est concret. Le fait est que je pourrais épouser Marie, je crois qu’on me la donnerait. Pourquoi pas ? Elle n’est pas bien jolie, moi non plus ; elle a beaucoup d’esprit, elle est aimable, sa mère m’aime comme son fils. Le point est qu’on ne se marie pas par un pourquoi pas. Si j’étais à un age qui demande le mariage, je pourrais prendre celui-ci où toutes les convenances se réunissent, mais jeune comme je suis je ne puis me marier que par l’entraînement impérieux d’un vif amour. Or ici l’entraînement manque absolument. D’ailleurs aujourd’hui j’ai pour tout le jour sous la rétine des demoiselles blondes en soie rose.
Travail à l’étude. Je vais un peu chez Maugin

Neuilly, le jeudi 14 août 1862
Journée d’étude. A cinq heures je vais me confesser. Le soir à Neuilly j’achève mes rangements d’herbier.

Paris, le vendredi 15 août 1862, Assomption
Je communie à St-André. Je passe ma journée à Evry auprès de mon oncle Henry, j’ai trop négligé Evry cet été. Cette journée est calme comme je la voulais.

Neuilly, le samedi 16 août 1862
Je travaille ferme à l’étude. Je vais au Palais. Leblond et Devin, amis d’Albert , dînent à Neuilly.

Paris, le dimanche 17 août 1862
Je quitte Neuilly le matin et vais à Paris à la messe et à la conférence de St-Médard où l’on ne m’avait guères vu cet été. Je déjeune et pars à midi par la gare de Rennes. Je suis tout seul avec ma boite, une partie des Champagnes est aux dunes, le reste se tient coi. Albert Labey qui devait se joindre à moi s’effraye du mauvais temps et ne viens pas. Je vais à Bellevue rendre visite à Leblond et à sa mère qui m’avaient invité l’autre jour. Leblond me mène par le bois jusqu’à Chaville où il me laisse. Je m’oriente sur une carte que m’a prêtée Tardieu et mets le cap sur Luciennes. A un kilomètre de Chaville le temps se dessine et il m’arrive une pluie épouvantable. Elle s’établit pour tout le jour. Je continue mon chemin par le bois des Fausses Reposes, la plaine de Jardy, le bois des Hubies et Vaucresson. Aux embellies je fumais ma pipe et trouvais un vrai plaisir à me retremper dans la solitude et dans l’orage.

Toutefois j’arrive à Luciennes assez mal troussé. Le but de ma course était d’aller voir le digne abbé Lheureux qui y est curé depuis peu. J’arrive chez lui comme un désastre, il y avait du monde, dont une dame. Je m’excuse de mon mieux, il m’accommode de souliers à lui. Je fis une fière brèche à son dîner et nous avons passé entre bonnes gens une soirée charmante. L’excellent homme me reçoit comme un fils. Il m’a ramené vers le Port Marly où j’ai trouvé l’omnibus américain, puis le chemin de fer.

Neuilly, le lundi 18 août 1862
L’étude Mouillefarine se livre à un travail fiévreux : la dernière quinzaine est toujours surchargée et justement Labey a pris ses vacances et Gauthier l’expéditionnaire nous a quittés. Nous restons trois qui nous multiplions. Lobert, crétin renforcé, emprunte lui-même de la valeur aux circonstances. Je vais cependant au mariage de Melle Bonnet, c’est une digne et respectable cérémonie. Henri et Félix, les petits frères, servent la messe. Mme Bonnet a pour moi des mots fort aimables à la sacristie. Le soir à Neuilly je finis mes rangements d’herbier. J’ai 1616 plantes classées, non compris la récolte 1862 qui sera fructueuse en raison des dividendes fournis par la société Bonnet et Cie. Je n’avais pas douze cents espèces à la fin de 1860.

Paris, le mardi 19 août 1862
Ceci est une journée de pioche à en garder mémoire. J’y ai plaisir du reste, tant mon père se montre satisfait et m’encourage. Je m’en donne tout le jour et encore le soir jusqu’à dix heures. J’en sors la tête rompue et pour me coucher.

Je touche encore un tiers dans dix mille francs versés par Fombelle. Mon oncle Albert qui doit cent mille francs, plus ou moins, à la succession , continue à prendre son tiers dans les valeurs qu’elle recouvre. Il me remet des intérêts, soit 12.000 francs. Je ne comprends rien à ses comptes. Ce qui est certain c’est ce que je place les fonds et encaisse les fruits et que j’ai de quoi faire un beau voyage. J’irai peut-être en Espagne, il ne me manque qu’un compagnon.

Paris, le mercredi 20 août 1862
Etude encore tous le jour. Nous avons un nouvel expéditionnaire nommé Capronnier, pauvre diable qui l’a connu à Bonaparte. On pioche comme hier, matin et soir. Toutefois je place un oasis dans le désert. La famille Chaulin est aux bains du Mt-Dore, Georges Chaulin nous traite chez lui, Coulon, David, Talandier et moi. On rit comme entre vieux camarades: ce n’est pas toutefois qu’ils soient bien drôles. David passe demain son quatrième examen, Talandier a pris un genre d’esprit agaçant, Coulon a des tristesses inconnues, Chaulin seul a conservé tout son charme. Après l’étude je vais un peu chez Maugin, il a fait avec Gaudefroy et Damiens une belle course de trois jours à la mer, et pour dimanche il monte avec Schoenefeld une petite expédition qui promet d’être gaie.

Paris, le jeudi 21 août 1862
A l’étude, on pioche encore. Je me querelle avec Prieur, on parle de dossiers à la tête. Ces événements sont périodiques, ils terminent une période d’aigreur et sont immédiatement suivis de rapports excellents. Toutefois je pense que nous vivrons assez mal l’an qui vient. Je dîne à Neuilly et le soir vais chez Bonnet partager un merveilleux paquet envoyé de Toulon.

Paris, le vendredi 22 août 1862
Journée de travail à l’étude, matin et soir encore. Après dîner je vais voir Coulon qui probablement part demain. Il me reconduit à l’étude et me confie une part de ses tristesses. Elle naît de ses rapports avec sa sœur qu’il aime de toute son âme et qu’il ne peut voir qu’en cachette, comme une maîtresse, au risque de la compromettre. Pauvre Georges .

Neuilly, le samedi 23 août 1862
Etude et Palais. Je fais mes visites de pauvres. Le Palais se dégarnit, tout le monde s’en va. Je dîne à Neuilly, satisfait d’attraper le samedi après cette laborieuse semaine.

Paris, le dimanche 24 août 1862
Je quitte Neuilly, vais à la messe à Paris et à neuf heures je me joins à la gare du Havre à Maugin, Tardieu, Gaudefroy et Damiens. De Schoenefeld nous attend à la gare de Maisons et nous reçoit comme de vieux amis. Il se joint également à nous un ami de Maugin nommé Goblet, autrefois botaniste aujourd’hui sportman, qui est venu à cheval et qui ne fait avec nous que les deux premiers kilomètres de la course.

On fait tout d’abord un aimable déjeuner sous la tonnelle. Les gens de Maisons nous écorchent bien, cela ne gâte pas le repas qui est d’une gaieté folle. Schoenefeld, ouvert dès le matin, tire tout son répertoire de charges et d’histoires et met l’assistance au fou rire. Tardieu qui n’était pas à Poissy est quasi pâmé d’aise.

Après déjeuner on passe l’eau. Schoenefeld nous avait promis deux plantes sur les coteaux de Sartrouville, l’euphorbia falcata et le bupleurum rotundifolium. Voila tout. Il avait bien compté sans les Champagnes : nous nous sommes couverts de gloire et j’en ai eu ma bonne part. Dès le début Damiens amène le leersia oryzoides. Un peu plus loin, toujours au bord de la Seine, tandis que de Schoenefeld indiquait le braya supina, je fais mon premier coup de maître : j’amène l’erucastrum pollichii, une plante inouïe. On en trouve six ou sept pieds et un pied de centaurea solstitialis, par Damiens. Enthousiasme !

Puis on escalade les coteaux promis par Schoenefeld. Les localités sont restreintes, nous cherchons une heure, trouvant dans l’intervalle helminthia echioides, althaea hirsuta, diplotaxis viminalis. Enfin nous mettons la main sur une précieuse localité où l’euphorbia croissait avec le bupleurum, ce dernier passé mais le premier très abondant et en bon état.
On puelle . La satisfaction continue. Il est trois heures, le ciel est d’une sérénité admirable, la vue superbe, le temps très chaud. On descend absorber quelques rafraîchissements à La Frette. Schoenefeld nous adore et monte des courses avec nous pour l’avenir. On lui révèle les arcanes de Champagne.

Ici on se sépare. Tardieu et Damiens veulent dîner à Paris et gagnent Herblay. Maugin et moi n’avons jamais compris une course sans dîner. De Schoenefeld est bien de cet avis et nous entrainons Gaudefroy. Il est convenu qu’il n’y a plus rien à trouver. Nous marchons pacifiquement vers Conflans, broutant du bout des dents quelques plantes, coronilla minima, galium parisiense, echinospermum lappula, crepis tectorum, des riens.

« Montons, messieurs, dit Schoenefeld, vers ce bois qui domine le coteau et que jamais le pied d’un botaniste n’a touché. » On monte, on se repose, on marche sous bois et tout à coup on attaque un sol de pur sable avec de l’alsine setacea. « Oh!Oh! dit notre brave guide du ton
d’un ogre qui sent la chair fraîche, voila un bois à phleum arenarium. » « Présent, en voila, dit Maugin avec sang froid. » On s’émeut, ce n’était rien, après le bois une vigne toute de sable, dans la vigne un végétal singulier. Je me baisse, je crie. Du tragus racemosus !!

Oh, quel moment, qui pourra le rendre ? Tous quatre criant, Gaudefroy blasphémant, puis quand on reconnaît que la localité est abondante, ce puellage fiévreux ! Et quand chacun est plein, ces récriminations, ces étonnements, ces congratulations, ces gouailleries pour les absents ! C’est que le tragus, c’est une plante du midi, disparue de la plaine des Sablons, disparue à Fontainebleau du champ de manœuvre où nous l’avons cherchée l’an dernier, qu’on ne trouvait plus qu’à Malesherbes. On en avait parlé tout ce matin. Nous avons failli nous embrasser.

Le reste de la journée était marqué d’avance, descendre à Conflans et solemniser à table cette herborisation si féconde. Ce qui s’exécute pleinement. Conflans est un charmant village, nous attrapons un bon petit cabaret, la soupe, les côtelettes, les goujons et la salade, et grâce au vin d’Andresy, à quelques perroquets étouffés avant le repas, à un gloria très accentué qui le suit , nous atteignons l’état désiré et revenons de neuf vers la station, bras dessus bras dessous, tendres, gais éclatants. Schoenefeld vide son sac d’histoires marseillaises, chante de vieilles chansons botaniques, me promet des lettres de recommandation pour tout le midi et émet des théories sur la nature de l’espèce et la création du monde. Il nous conduit jusqu’à Paris en chemin de fer et ne pouvant nous quitter, sollicite la faveur de prendre une chope avec nous. Quelle admirable journée !

Neuilly, le lundi 25 août 1862
Amère ironie, j’envoie à Damiens un tragus par la poste !! Journée d’étude. Au Palais on tient une audience extraordinaire pour les conclusions du ministère public dans l’affaire Pontalba. Mon père m’en rapporte le récit. Le substitut Dumas a fait une charge à fond assez brillante à ce qu’il parait. Il a éreinté Pontalba et Senard aussi par suite. Le procès m’avait paru douteux après l’admirable plaidoirie de Senard, maintenant il devient bon. Que Pontalba soit couvert d’infamie, c’est ce qui n’aurait pu lui manquer ; le procès gagné ou perdu, il sera de plus ruiné, ce qui est juste.
Je dîne à Neuilly.

Paris, le mardi 26 août 1862
Cette dernière semaine est marquée comme la précédente et même un peu davantage par un travail ardent. Les journées que je passe sans aller à Neuilly sont d’une admirable austérité. Vers six heures nous quittons l’ouvrage, mon père et moi, pour dîner ensemble. Ce repas pris en commun est lamentable, mon père le remplit de l’expression de tristesses sur chacune de ses affaires en particulier, sur la vie qu’il mène en général. Le dîner fini qui dure une demie heure il rentre dans son cabinet. Je vais un peu me promener, puis le travail recommence jusqu’à 9h ½. Tout cela toutefois n’est que demi mal, mon père ne crie pas après l’attelage, il l’excite au contraire, il me marque particulièrement sa satisfaction, cela va donc bien. A 9h ½ je vais voir Perard. J’y trouve Damiens et Tardieu que je gouaille un peu.
R et i
Neuilly, le mercredi 27 août 1862
Après une journée fort laborieuse nous dînons à Neuilly. La rue de Chésy est en fête et j’ai apporté un habit noir dans mon sac de voyage. Sur les neuf heures mes frères et moi nous faisons beaux, Georges met son premier col droit. Mr Armengaud notre voisin d’en face célèbre la cinquantaine des parents de sa femme. C’est une excellente idée et le premier quadrille où figurent ces deux vieilles gens est un spectacle charmant et respectable. Après nous dansons jusqu’à minuit et je m’amuse assez. Il y a parmi les danseuses une admirable créole amie de Lucie. C’est une des plus belles personnes que j’ai vues et si pauvre danseur que je sois, je prenais le vertige en valsant avec elle. La pauvre enfant se nomme Lerida !!

J’ai eu une vive inquiétude ces jours-ci. Mme Chaulin qui prenait les eaux aux Monts-Dore y est tombée malade. Mon pauvre Georges qui a reçu une lettre inquiétante de son père est parti en hâte pour l’Auvergne en me laissant à moi un billet presque désespéré. J’ai su au Palais par Mr Boucher que sa sœur allait beaucoup mieux.

Paris, le jeudi 28 août 1862
Journée d’un travail assidu par une pluie continue. Ce serait à périr d’ennui n’était la fièvre qui s’en mêle et vous donne une ardeur factice pour des choses fastidieuses de soi. J’ai été au Palais de Justice voir prononcer le jugement Pontalba. Il était parfaitement écrasant. Pontalba perd tout à plat un million et demi passés. Mirès a dû avoir un moment de joie.

Paris, le vendredi 29 août 1862
Travail en tout semblable à celui d’hier. Je pense avec plaisir que c’est pour un bon bout de temps ma dernière soirée de travail. Après l’étude je vais un peu chez Tardieu. Je n’ai plus que les botanistes à qui parler, tous mes amis sont dispersés : Coulon est aux Pyrénées, Chaulin aux Monts-Dore, Renault en Suisse, Decrais à Bordeaux, Emile part demain pour Rome.

Neuilly, le samedi 30 août 1862
Et voila le dernier jour atteint de cette fatale quinzaine. Il finit comme un autre, j’ai un Palais orageux. J’y suis rejoins par Maurice Chaulin qui arrivé ce matin des Monts-Dore a eu la bien charmante attention de me chercher à l’étude puis ici pour m’apporter des nouvelles de sa mère. Le soir Prieur vient dîner à Neuilly : on essaye de rire.

Neuilly, le dimanche 31 août 1862
Messe et déjeuner à Neuilly. Je conduis mon père et mes frères à la gare de Mulhouse : ils vont voyager quinze jours dans les Vosges et je partirai quand ils seront revenus. C’est le cérémonial de l’an dernier. Mes souvenirs m’y reportaient et je ne trouvais pas en moi cette année mes impatiences de l’an dernier. Je serai satisfait de partir, mais je n’ai pas la fièvre du départ, soit que mes vacances de cette année me promettent moins de plaisir, soit bien plutôt que je me sois fait à ce travail et à cette vie de l’étude.

Je vais voir Mme Chaulin que je trouve fort bien. J’empoisonne des plantes. Je retourne à Neuilly faire de l’herbier, me reposer, dormir. J’ai un excédent de fatigue à liquider. Je lis avec admiration le dernier volume de Mr Thiers : Waterloo.

Neuilly, le lundi 1er 7bre 1862
Malgré les belles choses que je disais hier, l’étude me pèse un peu aujourd’hui. Je manque de l’activité que me communique mon père et Prieur m’ennuie à la mort. Je l’ai sans cesse en face de moi soupirant et répétant « j’ai bien des choses à faire, commençons par le plus pressé, aujourd’hui ceci, demain cela ». Il est en outre assez souffrant. Le soir je vais à Neuilly me consacrer à la solitude de Mme Mouillefarine et de mes sœurs.

Paris, le mardi 2 7bre 1862
Prieur est souffrant aujourd’hui, si souffrant même qu’il va je crois tomber malade et que mes vacances seront flambées. Je tâche de me faire d’avance à cette supposition, mais elle n’est pas couleur de rose et ma journée en est assombrie. Je m’étourdis avec l’activité qu’il faut que je déploie pour suppléer Prieur. Mes sœurs ont leurs amies à dîner, je reste à Paris par un temps effroyable et vais chez Tardieu prendre part à une de ces distributions que l’association me procure. Elle est ample. Toutefois bonnet est bien ennuyeux. Il est plaisant comme Perardà certains jours : ce soir en est un.

Neuilly, le mercredi 3 7bre 1862
Prieur est un peu mieux. Je vais au Palais et plaide des référés devant le père Destrem qui tient les vacations. Je vais à Neuilly le soir.
Neuilly, le jeudi 4 7bre 1862
Prieur est toujours souffrant, hors d’état de s’occuper des affaires. Je vais encore au Palais. Neuilly le soir.

Neuilly, le vendredi 5 7bre 1862
Je continue à être seul à l’étude. Prieur y vient seulement quelques heures et est hors d’état de tenir une plume : je suis patron et petit clerc. Je travaille à mort et tremble pour mes vacances qui deviendront impossibles si Prieur tombe décidément malade. Et puis le sentiment de ma responsabilité m’envahit : on envoie de l’Imprimerie Impériale consulter Mr Mouillefarine et en son absence son fils sur un procès à intenter au chemin de fer du Nord. Mr Pétetin le directeur a parait-il connu mon père : ce serait un beau client à attraper. L’affaire était heureusement fort simple. Je rédige de mon mieux à Neuilly un petit avis motivé sur la question.

Paris, le samedi 6 7bre 1862
Journée des plus fatigantes. Je la passe presque toute entière au Palais a surveiller des expéditions, payer des droits d’enregistrement. La bienveillance de Mr Destrem me facilite une partie de ma tâche, il me répond une requête importante et me fait gagner un référé auquel je tenais fort. On s’entretenait aujourd’hui de son dernier trait : un homme d’affaires pour se présenter en référé a mis une blouse, mais ce travestissement n’a pu surprendre l’œil exercé de Destrem qui l’a mis à la porte à la joie de l’assistance. Je vais porter ma note à l’Imprimerie Impériale. Le soir à Neuilly je suis brisé.

Paris, le dimanche 7 7bre 1862
Jour de repos : j’en avais besoin. Je quitte Neuilly et vais à la messe à Paris. Pour cette course qui doit, je l’espère au moins, être la dernière je prends un attirail complet, grandes guêtres, grande boite, gourde et sac. Je vais retrouver à la gare de Rennes Maugin, Gaudefroy et Perard. Nous déjeunons à Versailles et suivant le rendez-vous trouvons Mr de Schoenefeld à midi à la mairie. Le bon de Schoenefeld ne peut plus se passer de nous : je dois dire toutefois que les lettres de recommandation qu’il m’avait si abondamment promises se sont dissipées avec les fumées du vin d’Andresy. Nous prenons la poa microstachya dans la cour de la mairie, puis nous gagnons le camp de Satory. Là il nous faut trouver une rareté, le trifolium elegans. Nous allons à Buc par les bois et la Bièvre, c’est un pays charmant. A Buc nous commandons le dîner à une aubergiste fraîche et accorte et allons à l’étang du Trou sale, but de notre course. Un botaniste de Chevreuse nous attendait depuis trois heures sans avoir rien trouvé. Nous sommes plus heureux et trouvons tout. Le Trou sale est la localité de quelques plantes dont la rareté varie suivant les années. Aujourd’hui voila le bilan : potentilla supina couvrant tout ; heleocharis ovata, trouvable ; crypsis alopecuroïdes, très rare ; scirpus supinus, un seul pied. Nous allons encore dans une lande voisine chercher le bupleurum tenuissimum et recueillir quelques pieds de spiranthes autumnalis, puis nous revenons à Buc. Le repas est très gai et se prolonge en une séance de causerie et de chansons, où Perard a bien du succès. De Schoenefeld revient avec nous jusqu’à Paris en montant des courses.

Neuilly, le lundi 8 7bre 1862
Je retrouve à l’étude mes soucis. Prieur est plus souffrant que jamais et dans un état de faiblesse incroyable. Sa vue est indistincte, il est changé comme après une affreuse maladie. Je le soigne de mon mieux, tâche de me multiplier à l’étude et en arrive à désespérer de pouvoir partir. Tout cela n’est pas gai, il pleut. Je vais à Neuilly en vareuse et tombe dans un dîner de demoiselles.

Paris, le mardi 9 7bre 1862
Prieur est un peu mieux, ses forces reviennent. Je vais à la Caisse, je cours pas mal, je dîne à Neuilly et reviens chez Gaudefroy toucher quelques dividendes de l’association et prendre de mes associés des instructions sur mon voyage auquel je recommence à croire et qui, si je le fais, sera fructueux pour l’association.

Neuilly, le mercredi 10 7bre 1862
Prieur va décidément mieux, il va au Palais avec moi. Il y a l’air d’un cadavre ambulant, chacun lui dit qu’il faut qu’il se repose, cela le met au supplice. Venir à l’étude est devenu pour lui un besoin. Je l’entendais murmurer l’autre jour « je suis encore bien heureux d’avoir cette maison ci pour venir m’y distraire ». Voila où l’on en arrive. J’ai reçu de mon père une lettre très tendre et très encourageante. Je lui laisse ignorer bien entendu l’état de Prieur, il reviendrait.

Neuilly, le jeudi 11 7bre 1862
Je prends aujourd’hui mon passeport, le dé est jeté. Je cours de la caisse chez le faiseur de boites à herboriser ! A quatre heures Henriette vient me prendre à l’étude et nous allons tous deux dîner à Evry . On nous reçoit à merveille. Henriette ne pouvait se lasser de voir ces petits enfants blonds, bruyants, grouillants. Je ramène Henriette à Neuilly le soir.

Neuilly, le vendredi 12 7bre 1862
Prieur est mieux. Je vais au Palais, je fais mes adieux à ma tante Adèle et vais le soir à Neuilly.

Neuilly, le samedi 13 7bre 1862
Journée d’étude et de Palais. Mon père et mes frères arrivent à 7h. Il est difficile de concevoir une entrevue de famille plus pâle : mes frères en ont assez du voyage, mon père est souffrant, fatigué, il a appris l’état de Prieur, il est profondément sombre. Le peu de mots qu’il m’adresse sont désobligeants et malveillants. Je m’étais figuré que mes peines de cette quinzaine m’avaient mérité un autre accueil et je vais me coucher avec un chagrin qui efface infiniment tous les soucis de ces derniers jours.

Neuilly, le dimanche 14 7bre 1862
Je reconnais aujourd’hui que l’accueil d’hier soir avait chez mon père des causes purement physiques. Le repos l’a totalement changé, il est ce matin pour moi d’une bonté et d’une amabilité extrême. Mme Mouillefarine qui a vu mes lassitudes peut bien être pour quelque chose dans ce changement. Il voudrait que je partisse ce soir. Je veux causer avec lui sur quelques dossiers, j’ai d’ailleurs encore des préparatifs à faire. Je passe la journée à Neuilly et fait le soir mes adieux.

Lundi 15 7bre 1862
C’est le grand jour, je voyagerai, je vais partir. J’en ai si fort douté que je ne me sens pas de joie. Rien ne trouble mon ciel pur et mon père me déclare que j’ai bien mérité mes vacances et qu’il est plus content que moi de mon départ. Le jour de l’embarquement est incontestablement le plus charmant du voyage. Jusqu’à midi je suis à l’étude, j’entretiens mon père des affaires venues en son absence, je lui fais signer des constitutions. Depuis midi je cours en fiacres. Je vais faire mes adieux à Tardieu. On convient des points où je trouverai des lettres et d’où je ferai partir des paquets de plantes. Je prends chez lui ma boite courbe : c’est un engin inventé par du Parquet, de fatale mémoire. La boite au lieu de pendre en bandoulière s’attache aux flancs comme une giberne et peut par conséquent se concilier avec le sac, grand problème. Je vais dire adieu à Maugin et à ma tante Emilie. Je finis par mon père et ayant dîné en hâte je rentre rue de la Chaussée d’Antin.

Là, tout mon campement m’attend : j’ai un costume brun complet qui est presque fashionable, la boite, l’aumônière, le sac et une rame de papier à plantes. Tout cela s’ébranle à 6h 1/2 . Ô joie des joies ! Quel vilain geste je fais en passant aux panonceaux de Jozon. Et puis je suis riche, je roule sur l’or et je prends l’express, bien plus le rapide. A peine arrivé aux chemins de fer de Lyon je monte en voiture, et à peine embarqué je m’endors voluptueusement sur les coussins de première classe.

Lunel, le mardi 16 septembre 1862
Assurément le jour du départ et la première nuit sont les choses les plus douces du voyage. Tout va bien, les compagnons sont charmants on échange ses impressions et ses cigares. Une autre volupté me remplit l’âme, c’est le sentiment inouï de mon luxe : je voyage comme un nabab. La voiture de première classe me parait un raffinement inouï. Quand je faisais ce chemin, j’allais en troisième comme un gueux, fumant ma pipe et causant avec les soldats. Les stations se suivaient avec une lenteur désespérante. Ce matin quand je m’éveille je suis à Lyon. L’indicateur m’en avait prévenu et cependant c’est à n’y pas croire. Ce train rapide va comme la foudre. Je passe raide devant Valence, j’ai un gros remords mais l’Espagne est si loin. Ici il pleut, j’ai laissé le beau temps au nord. Le public du wagon se renouvelle, la considération continue, élégante et discrète. A des considérations sur le caractère mixte de la flore de la vallée de la Drome, on m’oppose des détails sur le bassin houiller de la Grand Combe. La vallée du Rhône près de Viviers a des coupures de rochers magnifiques. Je ne les avais jamais vues. Viviers lui-même a de loin fort bon air. Il me vient quelque idée pour l’avenir d’un voyage à pied dans les Cévennes.

A dix heures et demie je suis à Arles : je suis parti à 8h. de Paris. Il ne fait pas beau. Je prends un omnibus et me fais descendre sur le forum à l’hôtel où j’ai été il y a cinq ans, et je m’assois pour déjeuner d’un tout autre air que je ne siégeais hier en face de Prieur. Cette rapidité de communication vous donne au cerveau une sensation voluptueuse de bouleversement. Je suis à Arles, quel gaillard ! et tout enivré je cause fromage et melon d’eau avec mon voisin de table.
Après déjeuner je vais voir St Trophime : depuis cinq ans on me faisait honte d’être passé ici sans avoir vu son cloître et hier, comme je balançais sur le choix de ma première étape, cette considération a été prépondérante. Or ce cloître que je me fais montrer avec soin est une belle chose assurément, d’une très ancienne architecture romane. Les saint figurés dans la pierre et les animaux symboliques feraient pâmer Ripault, comme à la cathédrale de Gênes, mais rien ne valait là mes cinq ans d’affront, et je souris au souvenir de Talandier me disant avec un air snob qu’il prend parfois « mais, malheureux, c’est sur ce cloître là qu’on a fait celui de Robert le Diable ! »

Après le cloître je me boucle aux flancs ma boite circulaire, je jette un coup d’œil oblique au théâtre et aux arènes et je me jette aux champs avec une ivresse folle. J’ai fait au galop tout le tour d’Arles, pas une jolie femme, d’affreux visages. J’avais pourtant de bons souvenirs d’une fête aux arènes et aussi les récits de Ripault. Il vint ici l’an passé en me quittant et, touriste consciencieux, il sacrifia à l’étude complète de cette ville une continence vieille d’au moins deux mois. Avait-elle au moins de la conversation ? Tiens, j’ai oublié de lui demander ! Au reste, sans doute à cause du vilain temps, Arles m’a paru singulièrement petit, froid et maussade.

Je le quitte et me lance ardemment dans les champs détrempés, et je tombe sur quelques pauvres plantes qui ont survécu à l’été, dont tout aussitôt je remplis ma boite. C’est un bizarre outil ceignant les reins et se combinant par suite avec le sac, elle tourne mal autour de la taille, s’ouvre difficilement, ne se ferme qu’avec effort et doit me faire damner plus d’une fois. Cependant je m’approche d’un buisson de tamaris et je le secoue imprudemment. C’était l’asile durant la pluie d’un millier de moustiques qui se jette sur moi, pénètre par toutes les ouvertures et me suce jusqu’au sang. Terrible apprentissage du midi.

Je me dirigeais cependant vers le Mont Majour, grande ruine que Ripault m’a fort vanté et qui de la plaine, couronnant un massif de rochers, a un fort grand air. C’est de la voir de près une fort belle chose, réunion de diverses œuvres, de diverses époques auxquelles elle a été évidemment un centre religieux. Les yeux sont d’abord frappés des grands débris d’une abbaye renaissance, la plus jeune et la plus atteinte des ruines, puis d’une grande tour antique, superbe de hauteur, de conservation et de force. Autour, l’église et des bâtiments plus ou moins épargnés par le temps. La tour a été bâtie par les abbés pour résister aux Sarrazins dont le camp au dire du gardien était tout près, sur une montagne en face qu’il nomme la montagne de Cordoue. Ce gardien me fait voir sous l’église une très belle crypte, il me promène autour de l’abbaye sur la pente de roc de la montagne où sont creusés de nombreux tombeaux, places vides aujourd’hui. Les pas ont usé les couvercles des tombes et le sol garde creusée l’empreinte du mort. Il finit sa promenade par la partie la plus ancienne du Mont Majour, nous arrivons à l’époque mérovingienne : c’est au flanc de la montagne l’ermitage creusé en plein roc de saint Trophime, la chapelle, le confessionnal, la cellule, et au-dessus dissimulée dans la pierre la cachette où se réfugiait le saint.

Je suis très content de ma visite. Je fais une ample récolte autour de l’abbaye. Le gardien un peu botaniste me montre l’anagyris foetida. Nous retournons de compagnie à Arles. Je portais sur mon dos, en un fagot énorme, toute la flore arborescente de Mont-Majour. La pluie nous fait un doigt de conduite.

A l’hôtel, j’arrange mes plantes et fais de suite un paquet au bruit de la plus épouvantable pluie. C’est volumineux. Après dîner je vais au chemin de fer, je mets mon ballot à l’adresse de Tardieu qui sera bien surpris d’avoir si tôt de mes œuvres et je m’embarque pour Lunel, en troisième cette fois et chassant les moustiques à grandes bouffées de tabac : j’en suis tout dévoré. Quand j’arrive à Lunel il ne pleut plus mais il fait nuit fermée et la solitude est complète. Je trébuche dans les flaques avec mes papiers gris sous le bras et j’arrive à une auberge quelconque, m’étendre dans un lit dont j’avais grand besoin.

Marsillargues, le mercredi 17 septembre 1863
Il s’agit ce matin d’aller faire visite à Larnac. Il y a quelques jours à Paris, quand je songeais aux moyens de voir Aigues-Mortes, je l’ai trouvé qui m’a dit demeurer tout auprès et m’a offert de m’y conduire. Ce qui a convenu à mes plans le mieux du monde. Ce matin donc je brosse un peu mon habit, je mets une chemise blanche, laisse ici du papier gris et prends le chemin de Marsillargues, sac au dos et boite aux reins. La pluie d’hier est bien loin, il fait ce matin un soleil splendide et le ciel est si bleu qu’on se sent tout réjoui. Sorti de la ville je m’avance dans une vaste plaine garnie de vignes. Les Cévennes la bornent au loin, admirables ce matin dans cet air pur qui suit les pluies. La plus grandes de ces montagnes qu’on nomme le Pic Saint Loup fait fort bonne figure et donne des idées d’ascension. Je me dirige vers une masse boisée que surmonte un clocher, c’est là où est Marsillargues, et je m’arrête devant une maison blanche entourée de platanes que me montrent les vendangeurs. Larnac dormait encore et me reçoit fort bien. Durant que sa famille s’éveille, il me fait les honneurs du lieu. J’en suis tout charmé. C’est une vieille maison où l’on se sent à l’aise, des murs blanchis à la chaux, les chevrons dépassant le plafond, de vieux tapis jetés sur le carreau, et puis des meubles de l’ancien temps, des bergères à ramage, des commodes en marqueterie comme à La Falaise . Après nous passons au village. C’est comme dans tout le midi, l’église et la mairie sur la place, un large espace devant en partie couvert pour discuter des affaires communes : un reste de forum. Nous sommes ici dans un pays riche en vignobles et la vente du vin qui se fait en ce moment occupe tout le monde.

Nous rentrons chez lui pour déjeuner et il me présente à sa famille. Je suis très hospitalièrement reçu. Sa mère me plait beaucoup, c’est une dame de bonne mine, à l’allure vive, à l’accent méridional ; le père homme de très bonne compagnie ronge des rancunes. C’est une victime de Chaix d’Est Ange, qui comme procureur général a nui à sa carrière de magistrat, et cette haine est un lieu commun ici incessamment répété. Joignons-y trop d’histoires sur les persécutions protestantes. Mr Larnac est zélé protestant, homme charmant à cela près. Nous déjeunons, agréablement même, et à une heure et demie une voiture nous mène à Aigues-Mortes. Nous traversons des vignobles, nous passons la rivière du pays, le Vidourle, sur un pont suspendu qui mérite peu de confiance, puis viennent de vastes plaines submergées sur lesquelles s’avance une étroite chaussée. Nous passons sous une grande tour massive et majestueuse qu’on nomme la Tour Carbonnière et qui défend le passage, et nous arrivons à Aigues-Mortes.

Ceci est d’un puissant aspect. Au milieu de cette plaine sans végétation, sans arbre, sombre, inondée, se dresse un haut rempart inébranlable, sans atteinte du temps. On ne voit rien que l’enceinte fortifiée qui s’étend au loin des deux côtés et les canaux qui passent au pied. Quelques douaniers se promènent autour des murailles. C’est la solitude, la majesté saisissante de l’ancien temps.

Nous entrons dans la ville et allons descendre chez le maire du lieu, grand ami des Larnac. C’est un médecin d’une famille Grec réfugiée lors des massacres. On le nomme Skilizzi. Larnac ajoute Homerides, mais il est le seul, c’est dommage. Actuellement tout le monde est à la mairie aux fenêtres, on rit à se pâmer et Mme Skilizzi serre les mains et offre des gâteaux. C’est que j’ai de la chance, c’est aujourd’hui la fête et on fait la course des bœufs, plaisir du pays et dont Larnac me parlait ce matin. La chose vaut description.

Sur la grande place au milieu de laquelle est une statue de Saint Denis sont rassemblés tous les jeunes gens du lieu. Toutes les avenues sont bouchées et avec des voitures, des planches et des tonneaux on a établi tout autour des gradins qu’occupe la population féminine. Sur un signal donné par un flageolet on ouvre une porte et on lance sur la place une vache maigre de la Camargue qui court d’un air de mauvaise humeur. Une immense agitation s’établit, les hommes crient, injurient la vache « O te, O te » puis une bordée d’injures et de défis dans la langue du pays. La vache ennuyée fonce sur le groupe qui se dissipe en poussant des cris assourdissants que répète toute l’assistance. La bête court tout droit quelque temps puis s’arrête. Alors les défis recommencent. Les petits garçons se fourrent tout près d’elle entre les roues des charrettes, les dames excitent. Un farceur lui présente un mannequin bourré de paille. Il fait par derrière manoeuvrer au bras de son bonhomme un bouquet de fleurs de roseau. Une bonne fois la vache, prenant son temps, a donné des deux cornes dans le mannequin dont elle s’est coiffée et a fait tout un tour de place en secouant la tête à merveille. Alors de tous les points de la place il est monté au ciel une longue clameur.

Cet acompte sur les taureaux d’Espagne me divertit beaucoup et je ris comme un bienheureux à la fenêtre de la mairie. Je m’en lasse pourtant, mais non pas les gens du pays, ils sont là depuis le matin et y resteront jusqu’à la nuit. Quand les courses ont lieu durant les vendanges, chose capitale ici, tous les ouvriers quittent la vigne et vont courir les vaches : cela est arrivé la semaine dernière à Marsillagues.

Que si, par une rare aventure, un de ces poltrons se fait encorner, le mal n’est pas grand car les bêtes ne sont pas fortes. On relève le malheureux, on le tâte, on le fait boire et l’inévitable flageolet lui joue un air très connu et très gai dont l’assemblée entonne en chœur les paroles. Elles sont très philosophiques :
L’a baroulat,
L’a batchoutchat.
La bane d’oou biou din lou quiou y es entrat.
Le bœuf l’a roulé, il l’a secoué (proprement sacqueboulé), la corne du bœuf lui est entré dans etc.
S’ere restat
Din sou oustaou
La bane d’oou biou y aurié pas fat maou
S’il était resté dans sa maison la corne du bœuf ne lui aurait pas fait mal.

Mais je n’ai pas entendu chanter cette chanson que Larnac a écrite sur mon carnet et le cas qu’elle prévoit est des plus rares.

Ainsi devisions-nous Larnac et moi en allant voir la plus haute tour d’Aigues-Mortes qu’on nomme la tour Constance. Nous montons au haut et avons une vue merveilleuse, la ville entière à nos pieds resserrée dans ses murailles. On en ferait ce semble encore le siège et rien n’est changé depuis Saint Louis. Au dehors pas une maison. Les grandes plaines inondées que dominent la tour Carbonnière derrière nous ; devant, le grau (port) d’Aigues-Mortes, la pleine mer, les salines qui brillent au soleil et la longue ligne de la côte allant rejoindre les Cévennes au fond du tableau où je place Cette . Mais l’œil quitte ces lointains pour revenir à nos pieds à cette enceinte carrée de murs crénelés, à cette ville serrant ses maisons au milieu de la solitude. Dans la ville même tout est désert, sauf la place dont il monte parfois un grand cri et la vieille femme qui nous mène, juchée sur le parapet de la tour, risque de se casser le cou pour voir les vaches.

Comme nous avons fait nos adieux au docteur Skilizzi nous retournons à l’écurie où est notre voiture. Il ne nous manque pour repartir que le domestique : celui-ci a disparu. La pluie s’établit, la nuit arrive, nous nous abritons le mieux que nous pouvons. Une heure s’écoule ainsi. Enfin le domestique arrive pacifiquement abrité par un ami sous un ample parapluie de coton. « Eh ! Vous voila, lui dit Larnac, arrivez donc, nous ne savions ce que vous étiez devenu » « Oh monsieur, je ne risquais rien » « C’est vrai, dit l’ami, il était en compagnie ». Ceci est admirablement dit, pas la moindre insolence mais une candeur et un sang-froid parfaits.

Nous reprenons notre chemin, nous garantissant de notre mieux des moustiques que la pluie chasse dans la voiture et causant à propos de la merveilleuse répartie du domestique sur le caractère des gens du pays. Larnac les peint comme flegmatiques au dernier point. Il y a à ce sujet une vieille histoire dans sa famille. On était réuni dans un château des environs d’Uzès ; au moment de se mettre à table le pain manque. Un domestique a ordre de seller un cheval et d’en courir chercher à la ville. Et les convives mourant de faim installent les tables de jeu sur une terrasse qui avait vue sur le chemin. Le temps passe comme tout à l’heure dans l’écurie, les estomacs s’irritent. Le domestique apparaît tout à coup venant du salon. Mouvement général vers lui. « Eh, monsieur, ousqu’avez mis la bride de la beste ? »

Avec ces discours et d’autres nous arrivons à Marsillargues, mais si tard qu’on s’y mourait d’inquiétude. On dîne, et voluptueusement. Je l’avais déjà remarqué ce matin, ces gens sont de fins gourmets. Et puis ce sont des paniers de figue entre chaque convive, qu’on prend comme chez nous les radis, de longues tranches de melon blanc, des raisins exquis, du muscat de Lunel, des bonbons du célèbre Kaysergues de Montpellier. Je goûte fort à ce système.

Et puis le soir j’étends sous l’abri d’une cousinière mon pauvre corps tout rongé de moustiques. Hier à Lunel j’ai bien un peu rêvé procédure, mais ici je goûte un sommeil sans mélange et fais des rêves dorés.

Montpellier, le jeudi 18 septembre 1863 (pour 1862)
L’hospitalité de Marsillargues est pleine de soins : au matin une forme vaguement entrevue à travers la moustiquaire pose sur la table de nuit une tasse de chocolat. Ceci posé, on se lève quand on veut. Larnac paresse et me reproche d’ouvrir la fenêtre. L’air du matin ne vaut rien dans ces pays voisins des marais et le chocolat fait partie de tout un système d’hygiène. Il a plu toute la nuit, ce qui est fort grave ici à cause des vendanges. Larnac s’étant levé nous nous promenons un peu. Je fais une petite herborisation autour du Vidourle, torrent qui descend des Cévennes, parfois inondant tout et qu’on passe aujourd’hui sur des dalles de pierre disposées dans son lit. On fait un déjeuner qui surpasse les repas précédents et ayant fait des adieux très reconnaissants à la famille Larnac, je monte en voiture. La voiture me conduit au chemin de fer et le chemin de fer à Montpellier. Je descends à l’hôtel du Cheval blanc indiqué par Larnac.

Dans cette ville je sens la première impression de la solitude en voyage, ce que entre Champagne on nomme la flemme et je fais un petit somme sur les marches du Peyroux. C’est cependant un bel endroit, mes impressions d’il y a cinq ans subsistent. Je me secoue et vais par la ville me constituer un cartable. Ce n’est pas sans difficultés, les sangles en province sont un objet introuvable. Et tout de suite je fais une petite excursion dans la campagne. Je prends quelques plantes, entre autres le mercurialis tomentosa, déterminé beaucoup plus tard et qui me cause une profonde surprise. J’écris à Tardieu.

Après dîner je vais voir le Dr Moitessier pour qui Larnac m’avait donné une lettre : c’est un jeune homme fort bienveillant mais il ne peut me donner que des renseignements assez vagues, il n’est pas botaniste. Je me fais indiquer par lui le chemin du Port Juvénal et du bois de Gramont, localités classiques de Montpellier et vais me coucher ranimé, plein d’espérance et d’ardeur.

Montpellier, le vendredi 19 7bre 1863 (pour 1862)
Ce matin, réveillé par l’impatience botanique, je m’équipe en guerre. J’ai la boite inventée par du Parquet qui prend la taille comme une cartouchière et il me pend en bandoulière un cartable. L’habitant me regarde passer. Ainsi armé je fais bien la journée la plus exclusivement botanique de mon existence. Tout d’abord ce matin je vais au Port Juvénal. On dit plus volontiers ici le Pont Juvénal, c’est presque un faubourg de Montpellier. Au point où cesse d’être navigable aux chalands un torrent qu’on nomme le Lez, il y a de longue date un séchoir à laine. Les laines exotiques ont assez souvent amené ici des plantes étrangères, de là la réputation de la localité. Elle est sensiblement déchue. Le commerce des laines s’est déplacé à ce qu’il parait. Les moutons broutent les séchoirs vides. Je ne trouve qu’une plante étrangère, c’est un physalis que son odeur vireuse a défendu, mais autour, sur les rives du Lez, dans l’île qu’il forme, je prends quantité de charmantes plantes du midi , erodium botrys, euphorbia chamaesyce, chenopodium ambrosioides et ch. pinnatifidus, althaea cannabina, dorycnium rectum. Je passe ici des heures charmantes. Je retrouve une grande graminée que j’ai observée pour la première fois à la chartreuse de Pavie et je fais de vains efforts pour avoir une onagrariée qui pousse dans l’eau et que je sais plus tard être le jussiaea grandiflora.

Je reviens d’un pas rapide déjeuner à Montpellier. Je vais après à la faculté de médecine où le Dr. Moitessier m’a donné rendez-vous. Pour faire honneur à la signature de Larnac il veut à toute force me trouver un botaniste et nous allons ensemble frapper à quelques portes, mais de botanistes point, tous font leurs vendanges. Nous nous rabattons sur l’appariteur de la faculté qui est le Drevaux de Montpellier et qui me donne quelques explications sur Gramont et Maguelonne. Et tout de suite je cours à l’hôtel reprendre mon équipement. Je vais à Gramont. Je passe le Lez au Pont Juvénal et monte le coteau. Je me guide sur les indications de l’appariteur à une mare qui contient un isoetes. Je fais tout autour une battue consciencieuse. Pas d’isoetes, mais le charmant mentha cervina et le gratiola officinalis, une rareté de ce pays ci, l’une des bonnes plantes du Pic Saint Loup, me disait le docteur Moitessier.

Le bon somme et la bonne pipe que je m’offre ici ! Et comme cette vie au grand air me va, malgré les moustiques. J’herborise ensuite et pour un botaniste parisien, ce pays est merveilleux : Erodium malacoides, trifolium angustifolium, urospermum dalechampii, rhus coriaria, aster acris, etc. Je bourre mon cartable et ma boite et reviens à Montpellier tout heureux. Je dîne à Montpellier et me trouve à table à côté d’un entomologiste genevois. Pluie intense. Le soir, lettre à mon père et expédition sur Paris d’un paquet de plantes pesant sept kilos. Je l’adresse à Bonnet : c’est un des beaux côtés de l’association.
R et i
Cette (pour Sète), le samedi 20 7bre 1863 (pour 1862)
Botanique encore aujourd’hui, mais botanique ambulante. J’ai entrepris d’aller à Cette en passant par Maguelonne. Tout l’attirail d’hier vient donc se compliquer du sac. Je paye ma note : elle est modeste, les hôtels du midi ne sont pas chers, et je pars fumant ma pipe, sifflant comme un merle et suant sous mon sac. Tout irait bien, n’était que ma fiole de café s’ouvre dans mon aumônière et en salit bien le contenu. A part cet incident je fais gaiement une marche d’ouverture de onze kilomètres. Le sac n’est gênant qu’au commencement et à la fin. La route sort des vignes, gagne le bord du Lez et pénètre avec lui dans de vastes étangs. Je me retrouve entouré de plantes marines, vieilles connaissances que je salue avec plaisir, les soudes, les salicornes, le grand statice –ce n’est pas le limonium à ce qu’il parait quoiqu’il lui ressemble fort – l’aster tripolium, l’inula crithmoides, plante nouvelle pour moi. Je trouve à mettre la main sur le jussiaea. Onze kilomètres se finissent bien, j’aperçois les huttes de Palavas, village où les gens de Montpellier prennent les bains de mer. Les vagues clapotent au grau, c’est ainsi qu’on nomme le débouché dans la mer d’un canal quelconque : ici c’est le Lez qui se jette dans la mer.

Oh, les premières vagues qu’on revoit, la bonne chose ! Avec quel bonheur je jette bas mon sac dans un cabaret de Palavas et avec quelle satisfaction plus grande encore je me précipite dans la mer bleue. C’est une joie pure : au-dessus le ciel d’un bleu sans nuage, devant moi l’infini de la mer plus bleue que le ciel, derrière moi le rivage de sable fin constellé d’un ravissant mathiola, pas bien loin le déjeuner qu’on prépare. Voila le souvenir d’une joie sans mélange que m’a laissé Palavas.

Je fais honneur au déjeuner, fume une pipe et boucle mon sac, mais au contraire du panier d’Esope il se trouve alourdi après le repas. Le cartable qu’il contient s’est gonflé des plantes de l’étang et je n’ai pas ménagé le puellage. Je reprends ma marche chancelant sous le poids.

J’herborise en remontant vers l’ouest une étroite dune qui se trouve posée comme une barrière entre les étangs et la mer. Il y a de bonnes plantes, le plantago cornuti dans les mares, des agopyrum sur le sable, un joli lin déjà trouvé à la corniche, des pelouses de dorycnium. J’arrive ainsi sans trop de fatigue mais sous un soleil brûlant à Maguelonne. C’est une ancienne abbaye transformée en ferme. Située sur une petite éminence et dominant à la fois la dune, la mer et l’étang, elle fait de loin un assez grand effet. De près la chose est moins curieuse, l’église sert de cave au fermier qui y ménage quelques vestiges de sculpture ou d’architecture. On m’avait fort recommandé à Montpellier de monter sur le toit, garni de plantes rares me disait-on. Je me suis acquitté de cette constatation qui s’est trouvée « regular humbug ». Ainsi de bien des recommandations en voyages.

Le fermier se dit ici le payre, on me l’a appris à Palavas. A Marsillargues on dit le bayle, mais je crois qu’il y a une nuance. Le payre de Maguelonne est donc un brave homme. Tout d’abord il me tire un seau d’eau du puit, ce qui est sans prix par le soleil de la dune, et charmé de quelques compliments que je lui fais sur son petit garçon qui m’a mené sur le toit, il me reçoit chez lui. Un siège à l’ombre a son prix cet après-midi. C’est un bon intérieur de paysans, des douaniers devisent, l’un d’eux a mis son habit bas et pétrit le pain de la maison, un paysan de la montagne amène sa belle-sœur pour être servante et l’on fait le marché, les enfants traînent partout. On m’offre du vin et des noix fraîches.

Et puis l’ombre amollit. Je songe qu’il y a cinq lieues jusqu’à Cette et que mon sac est bien lourd. On me montre le chemin, c’est le canal qui traverse l’étang : on suit une des deux banquettes, seul entre ciel et mer. Je peux dire à ce propos que je n’avais jamais compris comment un canal traversait un étang et que j’assimilais cela à un fleuve traversant un lac. En aucune manière : on creuse le canal comme en terre ferme et on l’environne de deux larges talus.

Or, ce soir, les deux talus ont l’air infinis. Je prête l’oreille à la proposition du paysan de la montagne de passer avec lui l’étang en barque et d’aller prendre terre à Mireval où je trouverai le train de 4h pour Cette. Mais ceci une fois conclu, l’animal n’en finit plus : il y a le coup d’adieu à boire, la future servante embrasse les enfants, nous nous embarquons fort tard. Le fermier nous conduit jusqu’au bord et nous nous quittons comme des amis.

Je m’embrouille un peu dans les étangs, ici il y en a deux ou trois, il parait que c’est sur l’étang de Frontignan que j’ai navigué. Après je m’engage dans des salines avec mes gens. Le Provençal cherche à me faire causer et à me dérober mon secret. Le poids et le volume énorme de mon sac le taquinent fort. Il a voyagé, il a fait garnison à Paris, il connaît bien des choses et comprend souvent là ou d’autres n’y voient goutte. Enfin après une lieue d’effort et d’embûches il passe à un autre sujet en déclarant qu’au fond et dans son opinion mes journées rapportent plus que les siennes. L’idée abstraite d’un homme suant sous un fardeau comme le mien pour avoir un jour des herbes décolorées dans un coin n’est pas commode à faire entrer dans les cerveaux de campagnes. A Alby, quand j’eus bien expliqué mes idées au curé des Avallats, n’en déduisit-il pas que je cherchais des modèles pour l’impression sur étoffes et il prit un geranium nodosum que j’avais dans ma boite en disant : « c’est que ce sera très joli, tout de même ; jamais je n’y aurais songé. »

Durant ces menus devis l’animal se perd, la fillette prend mal au pied et pleure et ce qui était inévitable, je manque le train à Mireval. Je m’efforce de prendre le calme des gens du pays et notamment de mon guide ingénieux et nous allons faire un goûter à Mireval. C’est un bourg gardant des vestiges de fortification, assez laid et situé au pied d’une longue ligne de montagnes, dernier rameau des Cévennes à ce que je pense que j’apercevais d’Aigues-Mortes et qui vient finir à Cette devant la mer.

Mes deux compagnons me quittent après boire et remontent la Cévenne. Je vais mettre mon sac à la station et herborise jusqu’au déclin du jour au bord de l’étang de Frontignan Je prends les st. caspia et oleoefolia. Quant il fait tout à fait nuit, je viens à la station m’asseoir sur un banc et je regarde la lune, fumant pour éloigner les moustiques et croquant du chocolat dont la bonne Mme Mouillefarine a orné mon sac, songeant qu’il y a huit jours j’étais assis en face de Prieur et qu’aujourd’hui je suis au bout du monde, seul maître de moi et aussi seul protecteur de ma personne. Après quoi je prends le train de huit heures, j’arrive à Cette à 9h ½, je soupe et vais dormir d’un bon somme dont j’avais besoin.

Narbonne, le dimanche 21 septembre 1863 (pour 1862)
Le matin comme de raison je vais tout d’abord à la messe et à cela près que les chaises sont placées perpendiculairement à l’axe de l’église et qu’on entend l’office de profil, je n’y vois rien à noter. Après je traverse les rues de Cette qui sont pleines de gaieté et d’animation aujourd’hui, et je me rends à l’établissement de bains de mer dont j’avais gardé depuis 1856 un exact souvenir. Je salue en passant l’hôtel de la Croix-Blanche où j’ai passé une si terrible nuit. Le bain est exquis, il fait grand soleil et je flotte voluptueusement sur les vagues. Après déjeuner je prends ma boite et vais voir cette plage où j’ai fait en 1856 une si agréable connaissance avec les plantes de la mer. Il y a bien encore de l’opuntia dans les fossés du fort, mais la plage est rôtie sauf un peu de statice oleoefolia. J’en suis tout triste et me décide à partir dès aujourd’hui pour Narbonne. Je reviens par tous les ports : on a achevé les grands travaux que j’avais vu commencer il y a six ans, les bassins ont beaucoup de navires. Cette est une ville de grand avenir. Mon ancien professeur Weiss traîne par là sa figure morose.

Je prends à la poste trois lettres, deux de la maison, une de Guyot-Sionnest qui me fixe le rendez-vous à Saragosse pour le 2 octobre ou le 1er. A huit heures et demie je monte en chemin de fer pour Narbonne. Il y a trois heures de chemin. Jusqu’à Béziers je voyage avec des marins à pieds nus qui sont bien les plus puants compagnons de voyage dont les wagons de troisième m’aient jamais gratifié. Béziers me fait moins d’effet qu’il y a six ans. Agde est toujours majestueux. Après nous circulons dans une immense inondation de l’Aude, et à six heures et demie je m’arrête à Narbonne dont les grandes tours ont une noble apparence au jour qui finit. Toute la ville se promène sur le chemin de la station, chacun battant l’air de son mouchoir pour chasser les moustiques. Je m’arrête à l’hôtel de la Dorade où on dîne fort bien, mais quand je veux arranger ma course de demain voila que ni les garçons ni l’hôtelier ne savent où est Sainte Lucie, cette localité si classique en botanique. On va aux renseignements, je me fais donner des cartes, la question ne fait pas un pas. J’en désespère un moment et je riais tout seul de mon embarras. Enfin j’ai été chez un pharmacien , les voisins ont tenu conseil et il en est résulté des indications suffisantes. Je verrai Ste Lucie, s’il plait à Dieu.

Narbonne, le lundi 22 septembre 1863 (pour 1862)
Je me lève avec une admirable ardeur botanique qui doit trouver à se dispenser aujourd’hui et après un léger repas du matin je prends le train de 7h 34, ligne de Perpignan. Dans les voyageurs qui attendent se trouvent deux porteurs de boite. Le cœur m’en bat et je les accoste sans cérémonie. Par malheur ils sont géologues, mais l’un d’eux a été botaniste et même notre société d’échange lui a lors de sa fondation fait des propositions. « Un nommé Tardieu, connaissez-vous ? » Ce botaniste méridional à la chaude parole me dit merveille de Sainte Lucie « vingt statice, monsieur, vaiingt ! rien qu’en montant » « Et le scolymus grandiflorus ? » « Le scolymus : tout en haut. » Si bien que me voila tout content pour aujourd’hui et que pour demain ce monsieur me viendra prendre pour herboriser dans les Pyrénées Orientales.

Le train qui m’emmène nous sépare. Le chemin de fer traverse de grands étangs, affleure Sainte Lucie qui comme je m’en aperçois est une grande île avec la mer d’un côté, l’étang de deux autres et un chenal du dernier, ou au moins une passe étroite aboutissant à un grau. Dans cette passe est le port et la petite ville de La Nouvelle où je quitte le train. C’est un petit port qui naît et qui d’après mes Narbonnais est appelé à de l’avenir. L’île de Sainte Lucie en est séparée d’un jet de pierre, de cette étroite bande d’eau dont j’ai parlé.

Je me fais jeter dans l’île et y entre comme en pays conquis. Le début est heureux, sur les berges du canal du Midi qui venant de Narbonne traverse l’île dans toute sa largeur, je trouve un admirable statice à grands fleurs roses et à fleurs coriaces (st. monopetala). Je passe sur l’autre rive du canal et prends dans des parties basses et inondées le st. diffusa que du Parquet nous avais pris : plus que dix-huit.

Ici en homme prudent, reconnaissant que l’île dans laquelle je m’enfonce est exactement un désert, je retourne à La Nouvelle et je le fais servir un solide déjeuner, modeste mais avec du bon vin de pays, du café et ma pipe. Tout à fait refait et de plus en plus ardent je retourne à l’île.

Ici commence la battue la plus consciencieuse dont j’ai gardée le souvenir. Je suis longtemps le canal : le statice le couvre, toujours beau et toujours le même. Je m’en lasse et pénètre dans l’intérieur, ni statice ni scolymus. Je bats la plaine, j’escalade à vingt reprises des hauteurs qui sont loin d’être aussi simples que les décrivait le Narbonnais, je redescends dans les bas fonds, je reprends les berges. Enfin je passe une journée admirable, je trempe les rochers de ma sueur, je m’enivre de solitude et de liberté, je parle tout seul, je chante à tue-tête, je livre des bouffées de tabac à la brise, mais de plantes, peu ou point. Des statice, plus un seul nouveau, pas de scolymus, mais des plantes communes du midi, senecio cineraria, cneorum tricoccos, pistacia lentiscus, juncus acutus, euphorbia pityusa. Du tout j’ai trouvé moyen de remplir mon cartable et ma boite qui ou ne se ferme pas ou ne tourne pas et en tout temps me fait damner.

A deux heures et demie ces courses vagabondes m’ont amené à l’autre extrémité de l’île, je suis assis sur la hauteur entre des grappes de smilax et je vois tout au loin Narbonne de l’autre côté de l’étang, si petit si petit que je songe sérieusement que mon dîner dépend de mes jambes et que je prends le chemin d’un pas solide et mesuré. Il y a vingt-deux kilomètres .
Le chemin, c’est le bord du canal. Je traverse l’étang en le suivant et trouve un charmant réséda. De l’étang je gagne la terre ferme, le canal suivant le chemin de fer. La cathédrale de Narbonne, jamais perdue de vue, s’élève de terre bien doucement, et pas un asarum , ô terre inhospitalière. J’abrège, et après avoir spéculé dans des prés, pataugé dans des chemins de pays et un peu grappillé aux vignes, je tombe fort peu avant six heures au pied des remparts de l’antique cité. Encore faut-il un quart de cercle pour trouver la porte. Mais aussi quel pot de bière j’absorbe. La bonne fatigue et combien m’est légère cette solitude que je craignais un peu.

Ingénieux dans mes plans, je m’étais réservé une demie heure de jour pour voir Narbonne et la chose est vite faite. L’église commencée dans des proportions gigantesques est restée inachevée. Le chœur seul est fait qui est admirable ; aux transepts on s’est clos comme on a pu, et les piliers de la nef déjà haut montés attendent la voûte, et du temps qui court l’attendront longtemps. Achevée l’église serait la plus grande du monde à ce que disent les gens, mais très probablement la plus grande de France. Comme à Beauvais il faudrait pour achever l’église abattre un grand morceau de la vieille ville. Je vois aussi le majestueux portail de l’hôtel de ville. Il a un aspect moresque sur lequel faute de guide Joanne je n’ose pas m’étendre.

Et la nuit tout a fait tombée je rentre dîner à la Dorade où j’ai dit hier qu’on dînait fort bien. J’ai laissé mon passeport et les gens de l’hôtel m’ont rapporté toute une correspondance qui me suit depuis Montpellier. Il y a deux lettres de Tardieu et une brochure de son père. Je réponds à ce brave camarade et commençant tristement en botaniste qui revient bredouille, je m’exalte peu à peu et lui lance un dithyrambe de huit pages sur l’adorable vie que je mène. Cependant j’enliasse ma récolte d’avant-hier et d’aujourd’hui.

Prades, le mardi 23 août 1863 (pour 23 septembre 1862)
Je suis tout éreinté ce matin. Je prends le train à la même heure qu’hier. Du Narbonnais qui devait m’escorter, aucune trace et j’en suis peu surpris. J’assiste à la gare à un coin de drame, à peine entrevu, sans commencement ni fin et à qui on en peut ajuster à sa guise : c’est en substance un père enlevant un enfant à sa mère. Les deux acteurs étaient aux deux coins de la salle, deux paysans, le père tout petit, fort laid, très pâle, les traits contractés et l’air haineux. La mère était une grosse femme brune sale et laide qui faisait téter l’enfant d’un air abruti. Au moment où le train a sonné ils se sont rapprochés, on a échangé quelques mots, tous deux pleuraient, la mère paraissait supplier en patois, le père lui a repris l’enfant de haute lutte et elle s’est en allée, hurlant et chancelant, s’appuyant sur une autre femme. J’ai pris le même wagon que le père et n’ai pu en tirer grands éclaircissements. Il faisait sucer à sa petite fille une croûte oubliée dans sa poche et dont l’affreuse enfant se barbouillait les joues. Il nous répétait les mots qu’elle disait. Enfin l’enfant s’est endormie et l’homme calmé a fumé sa pipe d’un air idiot. Voila le drame.

Je salue Sainte Lucie, île aux déceptions et qui cependant me laisse de bien bons souvenirs. Le chemin de fer suit les grands étangs de la côte, Leucate, Salces à ce que je crois, je n’affirme rien cependant. Je m’arrête à Rivesaltes. Ce nom a toujours eu dans ma mémoire un coin riant et intimement lié avec la botanique. Le matin des herborisations avec Gomont, son père nous versait un certain vin de Rivesaltes qui m’égayait pour toute la course. Or dans ce lieu cher à Bacchus est logé un des correspondants les plus utiles à notre société, Mr Legrand, ingénieur, et mes trois copins m’ont muni pour lui des listes d’échange et des lettres de recommandation en m’obligeant très expressément de l’aller voir. Et l’avouerais-je, je m’étais dessiné quelques tableaux riants d’herborisations arrosées avec la liqueur des coteaux.

Ce fut une amère déception. Tout d’abord j’arrivais bougon, fatigué, traînant péniblement sous mon bras un énorme paquet, toute ma récolte depuis Montpellier. Les employés de Narbonne n’ont pas voulu la recevoir. Et puis à Rivesaltes on fait la vendange. Rien de pire qu’être dans la coulisse : ce sont des rues étroites où circule une boue vineuse, des hommes les jambes nues, rouges jusqu’au genou, sales jusqu’où s’étend la vue, fumant les pieds dans le ruisseau ou rentrant à la besogne, une population de courtiers rubiconds communs et criards. J’entre dans une auberge où l’on me sert un déjeuner quelconque, un vin exécrable. A ce dernier trait je perds tout net l’appétit et non sans peine me fais conduire chez Mr Legrand.
Celui-ci a la jaunisse et peu s’en faut que je la prenne. Il me reçoit poliment, me donne quelques renseignements sur les Albères, partie extrême orientale des Pyrénées, sur Collioure et sur Port-Vendres. Il parait bon herborisateur, mais enfin son état ne permet pas autre chose qu’une simple visite et je me hâte après lui avoir dit adieu de quitter Rivesaltes où décidément je ne fais pas mes frais. A la station j’arrive enfin à me débarrasser de mon paquet de plante que j’expédie à Gaudefroy, mais l’employé que j’en charge a l’air si bête que je ne suis pas sans inquiétude.

Et cependant, sanglant mon sac, je prends la route de Perpignan. Je suis en pleine végétation méridionale et cette nature a pour nous autres du nord des harmonies inconnues auxquelles nous nous initions avec le charme du nouveau. Les opuntia qui reparaissent et servent de clôture. Dans les haies les grenadiers, les paluiruss et un certain lycium qui sera un de mes regrets. Aussi, quoique fatigué d’hier et portant mon sac, je vais sans trop de peine le chemin de Perpignan. J’y arrive par une grande avenue plantée de beaux arbres et je suis tout charmé. Je passe une rivière, le Tech ou la Tet, je ne suis pas fixé, je passe des remparts de brique avec des petites tours qui ont un bon air gothique, ils sont je crois de Vauban, et la ville dans laquelle j’entre enfin a un air propret , affairé, remuant et gai qui fait plaisir à voir.

J’ai un moment à savourer mon impression avant de prendre du repos, car on me refuse à deux hôtels : il n’y a pas de place, réponse que j’interprète au désavantage de mon costume et surtout de mon énorme sac. A la troisième tentative je trouve des gens moins délicats et l’on m’accommode d’une petite chambre s’éclairant sur un corridor. J’y goûte quelques instants d’un repos mérité et vais étancher ma soif ardente dans un splendide café. Puis à la poste je trouve des lettres de Paris et éclate d’un rire insensé sur la principale place de l’endroit en lisant une lettre de Tardieu où il est parlé des aventures galantes de notre camarade Latterin.

Cependant le soin de l’avenir me préoccupe fort. Le rendez-vous est pris avec Guyot-Sionnest pour le 1er octobre à Saragosse. Il suit de là que j’ai à dépenser ici deux jours que j’avais consacré dans mes plans ambitieux à Rivesaltes. Je n’ai que l’embarras des choix : d’un côté le Canigou, de l’autre les Albères avec Collioures et Port-Vendres. D’une part le Canigou m’a été bien vanté par du Parquet, de l’autre Mr Legrand dit du bien des Albères. Le ciel si bleu hier est devenu gris ce matin et n’indique pas les hautes ascensions. Ainsi j’allais perplexe, quand je vois passer au galop la diligence de Port-Vendres et remerciant le ciel qui me fait sortir d’indécision je vais retenir une place dans celle de Prades. Ceci fait j’écris des lettres, je retiens ma place pour l’Espagne et prends quelques arrangements indiqués par l’expérience au cas où on a arrêté une base d’opérations, à savoir blanchissage de mon linge, dédoublement de mon sac, etc.

Au soir venant les paysans rentrent des champs au grand trot de leurs petits mulets. Ils sont juchés sur un bat tressé en sparterie et qui a une forme originale. Quelques uns portent le morro catalan, bonnet en laine écarlate qui pend d’un côté de la tête. C’est autrement joli que
le bonnet rouge sang des marins génois. On sent déjà un avant goût de l’Espagne, et le mot de couleur locale vient à l’esprit : un mot commode. Quant à l’idée qu’il présente, je l’ai longtemps cherchée et m’arrête à cette définition : la couleur locale est l’idée qu’on se fait d’un pays qu’on ne connaît pas.

Au dîner, grande compagnie d’Espagnols ou de gens allant en Espagne. L’express de Paris arrive à quatre heures et par une combinaison ingénieuse la diligence de Barcelone ne part qu’à deux heures de la nuit, d’où il suit que les hôteliers font leurs affaires. Perpignan n’est qu’une ville de passage et si jamais on perce les Pyrénées elle sera bien malade.

Du dîner à 9h ½ du soir je tue le temps, j’erre dans la ville et me fourvoie en rêvant dans les glacis de la citadelle. Un terrible qui vive accompagné du bruit d’un fusil qui tombe en joue me rappelle désagréablement à la réalité des choses.

A 9h ½ je monte dans le coupé de la diligence de Prades et grâce à mes fatigues d’hier je me livre au plus profond sommeil. A quatre heures on m’annonce que je suis arrivé et je change mon coupé pour le lit d’un hôtel quelconque.

Plat de Cadi, le 24 septembre 1863 (pour 1862)
Un petit bonhomme qui à six heures du matin de trouve devant mon lit criant pour m’éveiller me plonge dans la plus grande stupeur et il me faut quelques minutes pour revenir à moi et me souvenir des ordres que j’ai donnés en arrivant ici.

Il s’agit de monter au Canigou et le soleil qui se lève donne de favorables augures pour cette expédition. Je suis tout heureux en apparaissant dans la rue de reconnaître qu’il fait très beau et que je suis en pleines montagnes. Prades est dans la vallée du Tech, ou de la Tet, toujours même incertitude, vallée assez large, entourée de cimes assez élevées et que le Canigou commande avec éclat.

C’est au Vernet que d’après les indications de du Parquet il faut prendre la course. Je crois après expérience que j’aurais eu plus court à prendre de Prades, mais je dois à ce système la vue de charmantes choses qui m’auraient manqué. A sept heures je monte dans la voiture qui monte les provisions aux Bains de Vernet. C’est un joli petit char suisse que mène un paysan en béret. Le char découvert est la voiture idéale du touriste : il jouit pleinement de la nature sans les fatigues et les retardements du piéton et puis, rapproché du cocher par l’exiguïté de la voiture et les cahots du chemin, il faut qu’il soit bien sot s’il ne prend pas plaisir à sa conversation et s’il ne juge pas que c’est une seconde manière de voir le pays. Or ce matin je goûte dans toute sa plénitude ce bonheur du touriste qui me va si bien et pour lequel je pense être exclusivement fait. Je vois marcher heureusement une expédition rêvée, et puis je suis dans la montagne. C’est une vieille amie et j’avais été présomptueux de croire pouvoir m’en passer cette année : je sens ce matin qu’elle seule me satisfait pleinement. La Tet (c’est décidément la Tet à ce que disent mes notes) est ici un gave étroit profond, bleu profond quand il n’est pas blanc d’écume. De temps en temps il lui arrive du côté du Canigou des affluents dont la gorge ouvre à l’œil une percée du côté des grandes montagnes. De l’autre il y a des villages perchés comme des forteresses et puis une véritable forteresse, Villefranche. Les remparts barrent la route à son point le plus étroit et montent bien haut dans la montagne.

A ce point nous quittons la route qui va vers Mont-Louis et prenons à gauche un chemin qui monte vers le Vernet : c’est de plus en plus joli. Le Canigou que nous avions cessé de voir se montre au dessus de nos têtes, enveloppé de cette épaisse gaze bleue que les montagnes mettent le matin. Il y a quelques derniers petits nuages qui jouent autour de sa tête avant de la quitter. Nous laissons le village du Vernet qui est sombre d’aspect, planté sur un monticule et tout serré autour de son clocher et ma voiture me descend aux Commandants. C’est l’un des établissements de bains dont il fait le service et qu’il m’a recommandé. On ne peut rien imaginer de plus charmant. Tout au fond de la gorge une maison blanche, des grands saules pleureurs et des arbres épais qui tamisent le soleil au gazon, un torrent et des ruisselets, dans l’éloignement le village ; tout autour des rochers et dans le méplat d’un d’eux des yucas qui fleurissent, de l’ombre, du soleil, de la verdure et de l’eau, les harmonies de la montagne et celles de la Provence. Je me fonds en bonheur ce matin.

Et puis j’organise ma course. J’ai demandé le guide Michel qui a conduit ici Schoenefeld et les entomologistes de Marmottan. Il est sur la montagne avec des chasseurs d’ours et on m’envoie son beau-frère avec qui je conviens du prix, des moyens et du temps. Durant qu’on se prépare je fais une petite herborisation dans les ruisselets voisins qui arrosent de jolis cystopteris et j’escalade les rochers voisins uniquement pour reprendre le doigté. Je déjeune avec les baigneurs dont je ne me dissimule pas que je monopolise l’attention et développe une urbanité toute aristocratique. Une jeune dame très polie et assez gentille qui préside à l’établissement des Commandants met une grande amabilité à réunir tout ce qui m’est nécessaire en vivres, couvertures, etc, car il faut passer la nuit sur la montagne. Tout cela est chargé sur le dos d’un âne, auxiliaire indispensable de l’expédition et qui lui donne quelque majesté. On y ajoute mon cartable, et le tout étant convenablement arrimé, je pars à onze heures et demie.

Nous remontons le torrent qui passe devant les Commandants en tournant le dos au Canigou : nous ne le verrons plus qu’au sommet. Nous laissons les frais ombrages qui m’ont tant charmé pour entrer dans des pentes pelées, sans végétation et sans intérêt botanique. Notre marche fait un grand crochet dont la pointe est la plus éloignée du Canigou. Nous faisons halte aux sources. L’une d’elles, la plus abondante, se nomme la Fontaine Froide où je trouve un peu à herboriser.

Cette première partie assez insignifiante finie au Plat de Mariaye ou de Mariage, je n’ai pu démêler lequel dans la prononciation du guide. C’est un col assez élevé dont le sommet forme ce qu’on nomme un Plat, analogue aux Plans de la Savoie, c’est-à-dire un espace moins abrupt occupé par des prairies. Ici il y a une cabane et quelques essais de légumes.

A cet endroit la course devient très belle et s’empreint d’un grand caractère alpestre. En effet d’un coté du col les pentes nues dont j’ai parlé, mais de l’autre un immense entonnoir de montagnes où se réunissent trois torrents. Les parois très hautes ont leurs longues pentes garnies de sapins, des grandes cimes couronnent les forêts. Enfin c’est un coin digne des Alpes. Il suit de là que j’ai la prétention de le décrire bien moins que l’intention de jalonner mes souvenirs.

Le côté de l’entonnoir que domine le Plat de Mariaye est de beaucoup le moins haut des quatre. C’est de ce côté que s’en échappent les eaux par une fissure qui nous est cachée et que nous devinons à notre gauche.

Nous descendons dans l’entonnoir. En face de moi le guide me montre la route et je vois bien petits, bien petits, les deux groupes de chalets qui seront l’un ou l’autre notre gîte. Ces grandes pentes enivrent et je respire la montagne à plein poumon. Sans descendre jusqu’au fond nous faisons un demi cercle complet et passons les torrents les uns après les autres, non sans des représentations du baudet. On n’en tient compte et arrivés au dessous des chalets que nous voyions tout à l’heure nous montons consciencieusement suivant tantôt d’un côté tantôt de l’autre un fort beau torrent.

Nous sommes dans le bois. C’est ici suivant toute vraisemblance que du Parquet a cueilli les beaux rotins qu’il nous a distribués au retour du Canigou. Le mien muni d’une pique soutient aujourd’hui mes pas et je trouve sur le chemin un gaulis coupé qui parait être son frère. Je me régale de polypodium dryopteris et d’aspidium lonchitis. Nous avons aux deux côtés du sentier nombre de rhododendrons et surtout des buissons d’une grande légumineuse actuellement en fruits et que je crois être la genista purgans. Au mois de juin quand ces deux plantes sont en fleurs, la montagne parait être toute de pourpre et d’or. Le guide me plaint de ne pas voir ce spectacle et chante les premiers vers d’une chanson catalane où il est dit que le Canigou est pour ses fleurs une montagne royale. Je cherche vainement à avoir le reste ; en revanche il me rebat les oreilles de Béranger et surtout d’une chanson du Louvetier qu’il détonne pitoyablement et dont le souvenir se mêle pour moi sans retour à celui de la montée. Il esquisse aussi des calembours, plein des meilleures intentions en toute chose, mais rarement heureux dans l’exécution.

Nous arrivons aux granges de Cadi, c’est la première des deux étapes que nous voyions d’en bas. Encore très frais je continue ma route jusqu’au Plat de Cadi, une heure plus haut, où je dois passer la nuit. L’endroit a sa beauté, c’est à la limite des derniers sapins, il y en a encore quelques uns rabougris et tordus autour de nous, à la base d’un amphithéâtre irrégulier de montagnes grises et nues qui nous cachent encore le Canigou. Un mur de pierres sèches enceint trois petites cabanes qui me ravissent d’aise au point de vue du pittoresque, du nouveau et de l’inconfortable. L’édifice a six pieds de haut, les murs sont en pierre sèche, le toit en terre. La charpente est faite de trois sapins, deux sont piqués en terre et on a ménagé dans leurs branches une fourche qui reçoit le troisième. On n’y peut entrer que courbé, on peut à peine se tenir debout au milieu, on ne peut s’étendre qu’au sens de la longueur. Les bergers avant de la quitter ont jeté la porte dans la maison et il a plu à travers le terreau du toit où le polygonum aviculare pousse à merveille.

Le guide décharge l’âne et nous avisons en dehors de l’enceinte un gazon entremêlé de pierres plates dans lequel coule un adorable petit ruisseau au milieu des aconits panachés. C’est là qu’étendu et regardant l’âpre nature je fais le plus joyeux des repas.

La nuit s’annonce. La nuit venant dans la montagne à quelque chose de solemnel. Un brouillard sort du torrent, les étoiles s’allument avec un éclat plus vif et il se fait un silence que rien n’égale.

Je reste quelques temps à la contemplation, laissant à mon guide qui est un ancien berger le soin de préparer le campement. Il avait eu l’idée, spécieuse en théorie, de faire un feu d’enfer dans une des cabanes pour que, la fumée disparue, nous la trouvions chaude comme un four et y passions confortablement la nuit. J’aurais cru présomptueux de surveiller ses agissements, mal m’en a pris. Cet ingénieux personnage a appuyé son foyer à l’un des sapins dont j’ai parlé. Il suit de là que le bois étant fort sec s’enflamme comme une allumette et du sapin colonne passe au sapin solive. Hourvari. Nous faisons la chaîne avec ma boite à herboriser, mais ce remède est trop inférieur au mal, nous y renonçons vite, et mon bonhomme se lançant à corps perdu dans la fumée retire de la cabane tout notre équipement qui nous y attendait. Il n’y reste que le fouet aragonais du guide.

Cet événement me contrarie fort au point de vue des bergers dont nous détruisons le domicile. Comme touriste j’en connais une secrète joie : en voyage on ne trouve pas des dangers sous le pas d’un âne et n’en a pas qui veut. Il me semble qu’en cherchant bien il y en a là un petit. En effet que le bois au lieu d’être sec fut humide et la carbonisation remplaçant l’inflammation, le système nous tombait cette nuit sur la tête. Hypothèse gratuite, mais toujours bien agréable.

Ce bon guide qui est plein d’idées voulait recommencer dans la cabane n°2. J’interpose énergiquement mon autorité. Cette cabane ne vaut pas la précédente, le sol en est trempé. Nous usons des dernières lueurs du jour pour cueillir une litière de genets. Nous la jetons sur la porte qui, détachée de ses gonds, doit faire mon lit. A côté le guide pose pour lui le bat du mulet, une énorme sparterie aux formes évasée qui constitue une triste couche. Il s’enveloppe dans son caban, moi dans ma couverture. L’âne a sa longe attachée au fond de la cabane et passe sa bonne tête dans l’ouverture où était la porte. « C’est, monsieur, de peur des loups que je le mets là. »

Et puis on tâche de dormir. Le pittoresque de la situation écarte quelques temps le sommeil de mon oreiller de genets. Il y a huit jours je rêvais sous la moustiquaire de Marsillargues et ce soir quand j’ouvre les yeux je vois à la lueur de l’incendie l’âne qui découpe ses oreilles en silhouette sur les étoiles. Il ne manque qu’un peu de chaleur, endormi je sens un tel froid que je crois que c’est l’aurore. Je me lève et vais au feu voisin : il était neuf heures du soir.

Prades, le jeudi 25 7bre 1863 (pour 1862)
A minuit un impérieux besoin de battre la semelle me fait bondir de ma litière. A deux heures le froid devient insupportable et je renonce au sommeil. Le guide apporte un tison du feu voisin et nous devisons jusqu’au petit jour. A quatre heures nous partons et c’est trop tard, j’en pressait depuis une heure le guide qui m’objectait la brièveté du chemin et l’inconvénient de se mouiller les pieds dans des ruisselets inaperçus. Le chemin est rude et beaucoup plus long qu’il ne me disait. Quand on est sorti des gazons du Plat et des ruisselets en effet assez froids que redoute le guide, on aborde une longue pente de pierres roulantes que l’on monte en zigzag ; c’est la partie la plus à l’ouest de l’amphithéâtre qui domine le Plat. La pente se resserre et sa dernière partie qu’on nomme la Cheminée et qui dure à peu près une heure exige souvent que les mains se mettent de la partie. La cheminée finie, on touche de la main le sommet du Canigou que jusque là on n’avait pas vu. Mais j’ai cette mortification que le soleil m’y devance et dore la cime avant que je l’aie touchée. Cette circonstance, due encore à l’ineptie du guide, ôterait une partie de sa valeur à mon ascension si dans ces courses de montagne il fallait chercher autre chose que le plaisir platonique de les faire et de les avoir faites.

La vue est immense mais confuse et sombre. Tous les lointains se perdent dans les vapeurs. Je vois briller comme de l’argent dans le brouillard le long ruban du Tech (renvoi en bas de page : ?? fide du guide), deux grands étangs, probablement ceux de Leucate et de Salces, et derrière eux un peu de cette Méditerranée au-delà de laquelle du Parquet voulait avoir vu les Apennins.

Les endroits les plus rapprochés sont ceux qui me présentent le plus d’intérêt. La vallée de la Tet se voit parfaitement et le Vernet, Villefrance, Prade et Ille sont à mes pieds. A ma gauche sont les Pyrénées françaises, une longue ligne de montagnes jaunes se terminant au Vignemale ; à droite et un peu derrière les Albères et les Pyrénées espagnoles descendant en gradins vers la mer.

Et puis immédiatement à mes côtés, c’est un spectacle grandiose de tristesse. Le sommet du Canigou est une étroite aiguille. Arago y a bâti une petite maison de repère, il y a autour juste de la place pour tourner et s’asseoir. De tous côtés la pente rapide et le précipice. Nous en avons un à droite si abrupt que nous n’en pouvons voir le fonds. La montagne tout autour est noire et marbrée de plaques de neige. Le guide crie et trois voix venant de trois gorges répètent son cri, commençant l’une après l’autre et s’unissant dans un épouvantable gémissement. Je n’ai jamais rien entendu de semblable qu’à l’Opéra, c’est à faire frissonner. Quand nous jetons des rochers dans le précipice de droite, le bruit de la chute repris en crescendo par ce merveilleux écho retentit dans toute la montagne comme si les Cyclopes y battaient le fer.

Cependant je me fais une de ces fines gourmandises alpestre qu’on n’oublie pas avec mon café, reste des malheurs de Montpellier, l’eau-de-vie de ma gourde, du sucre et de la neige. Ma nuit ne m’avait guère reposé et je m’en trouve à merveille.

Puis nous descendons mais contre l’habitude je mets bien plus de temps à descendre la Cheminée qu’à la monter. Du Parquet ne l’avait pas vantée sans raison : c’est la localité d’une végétation alpine admirable pour la saison, phyteuma pauciflorum, plusieurs graminées, plusieurs saxifrages, arenaria grandiflora, a. recurva, et surtout l’admirable senecio leucophyllus qui est très abondant et dont je remplis ma boite.

Au Plat je mets mes plantes en cartable, le guide recharge l’âne et je m’éloigne avec plaisir de ce lieu de désastre. Nous reprenons notre route d’hier. Ma fatigue, concevable à la vie que je mène depuis huit jours, se traduit par une altération intense. Au Plan de Mariaye j’absorbe un plein litre de lait, quoique fort averti par le guide des suites probables de cet excès. A la Fontaine Froide je déjeune avec deux hommes de Prats de Molla, le père et le fils. Le père porte un bonnet catalan. C’est le catalan qu’on parle ici, ce pays est très espagnol, à Villefranche il y a une enseigne de San Yago Matamoro qui est digne de Tolède. Mes deux hommes ont pour faire la cigarette et boire à la régalade (ou rigolade) un talent qui me désespère. Je remplis ma chemise de vin et j’allume une pipe.

Mais voici bien une autre affaire : en arrimant sur le mulet les débris du déjeuner « Guide, où est le cartable ? » « Monsieur, (il cherche), oh monsieur je retournerai s’il le faut jusqu’à la pique » et il part plein de zèle. Je pousse l’âne devant moi, mécontent de voir perdues toutes mes plantes depuis Narbonne, fatigué et en somme horrifiquement matagrabolisé .

Les débris de l’expédition font ainsi au Vernet une assez sotte rentrée. Là je m’offre un raffinement de luxe imaginé par du Parquet, un bain thermal. Après le bain un sommeil léger et voluptueux, entre mes rêves le guide qui entre tenant le cartable : l’âne l’a jeté en passant la Lipodère, c’est un des torrents de l’entonnoir auquel la bête avait encore regimbé ce matin. L’air joyeux de mon guide fait plaisir à voir, j’élargis encore sa physionomie en lui payant prix convenu et bonne main. C’est bien le meilleur homme et le plus mauvais guide du monde. Il s’en va en me bénissant.

Ranimé complètement et ravi d’aise je prends une forte résolution. Je règle avec la dame du lieu aux conditions les pus convenables du monde, je prends mon bâton, je jette sur mes épaules mon sac fort alourdi par la récolte du jour et reprends le chemin de Prades. Je suis bientôt accompagné par deux hommes du pays, l’un garçon d’hôtel à Perpignan et parlant bien français, l’autre Catalan renforcé et guide. J’ai pris son nom, Michel Casse, à Torigna près Prades. Je les mets sur la chanson du Canigou et arrive à mes fins. Ils me la chantent en route et me la dictent dans un café de Villefranche où je les régale. Voici la fable : un homme de la montagne demande son amour à une femme de la plaine dont le mari est en haut aux pâturages. La femme qui a assez d’un montagnard pour époux répond par une critique amère de la montagne qui alterne avec la requête d’amour du montagnard. Celle-ci forme le refrain. Quant à l’orthographe, je vacille un peu : l’u se prononce ou comme dans tout le midi, l’a est muet comme chez nous l’e

L’homme:
Montanas regaladas
Son las del Canigu
Que tu l’istiu flores
Primavere y tardo
Deo me l’amor, miñona (Miñona: jeune fille )

Deo me la vostre amor
Deo me l’amor, miñona
Consuelo del meo cor

La femme :
Mon par m’a casada (mariée)
M’a dada a un pastor
Jo que non l’aymi gaire
Jo que non l’aymi, no!
Deo me l’amor, miñona, etc

2
Tu stas a la montaña
Jo stu al Roussillu
Tu couche su la gleba
Jo couchi su lu cutu (coton)
Deo me l’amor, miñona,etc.

3
Tu mange pa moreno
Yo mangi del flaco (pain blanc)
Tu mange car de cabra
Yo mangi del mutu (mouton)
Deo me l’amor, miñona, etc.

4
Tu beos l’aïgo frecha
Jo bec del bi milio
Tu stas a la montaña
Jo stu al Roussilu
Deo me l’amor, miñona, etc.

(Ici manquent des couplets: voici la fin)

Tu creos que dormi sola
Non dormi sola, no
Una nit ab (avec) el bicari
Una altra ab el breddo (curé)
Deo me l’amor, miñona, etc.

Una nit ab el señor bayle (maire)
Qu’en seri mes de reu (raison)
Montanas regaladas
Son las del Canigu
Deo me l’amor, miñona, etc

L’air est une mélopée traînante que je n’ai pu reproduire. A coup sûr la chanson vaut d’être notée.

A Villefranche j’herborise. Avant la ville j’ai pris un delphinium cardio petalum que je reluquais hier,et en sortant des remparts bupleurum aristatum, peucedanum cervaria, artemisia camphorata.

Malgré tous ces agréments de la route j’arrive à Prades surmené de fatigue, en ayant assez de mon sac. Je m’arrête à l’hôtel January qu’on m’avait recommandé. Il est plein de monde, mais l’hôtesse est si obligeante, si désolée qu’on est prêt à lui faire des excuses du soin qu’elle prend pour vous caser fort mal. Il y a un excellent dîner auquel de fatigue forcée je prends à peine part et le soir au moment de dormir je m’aperçois que c’est dans le torrent même que l’âne a jeté mon cartable et que partie de mes plantes est trempée. Je trouve dans ce trou du papier gris et change mes pauvres plantes, mais quelques unes, ainsi que je l’ai su plus tard, ne sont jamais remises. Ceci fait je m’endors au milieu de mes herbes d’un sommeil de plomb.

Perpignan, le vendredi 26 7bre 1863 (pour 1862)
Je m’éveille à huit heures après douze heures à peu près de sommeil, fatigué encore et légèrement pris d’une migraine qu’ont distillée sur moi mes plantes éparses encore dans ma chambre. Le retour à Perpignan auquel il faut que je pense n’est pas chose facile. On m’en avait prévenu, c’est l’époque où tout le monde revient. La diligence est plus que pleine, les voituriers me font des conditions insensées et je me préparais à aller sac au dos au moins jusqu’à Ille. La bonne Mme January qui s’intéresse à mon sort arrange l’affaire et j’obtiens dans la diligence qui part sur les dix heures une place, mais quelle place ! Je ne sais s’il y a encore une loi qui s’oppose à la surcharge mais elle est indignement violée. Le dessous de la bâche est rempli de grosses filles et quand elles s’affalent de l’impériale, la sybille de Panzoust n’est rien auprès ; quant à moi je suis devant le coupé sous le siège. Je suis assis sur un sac et m’accroche du bras à l’arc de fer qui soutient le siège. Et j’ai un voisin. Heureusement il fait beau et mon voisin se trouve un homme charmant, Mr Sabattet de Perpignan. Nous avons fait vite connaissance : il est exalté, bavard, très intéressant , il me parle de l’Espagne avec enthousiasme notamment des courses de taureaux dont je n’avais pas la moindre idée. Les noms d’El Tato et de Cuchares frappent pour la première fois mon oreille. Je lui parle de ma chanson d’hier, il lève les épaules : il parait que j’ai une triste version et que l’œuvre originale est du 12ème siècle, avant le coton. Toutefois j’y gagne, car la conversation se mettant là-dessus il se prend à me dicter ce qui lui revient dans la tête en chansons catalanes. Les gens du coupé aident à sa mémoire, on retrouve les airs, on reconstruit les paroles, et moi je vais rétablir ici les notes de mon carnet de voyages.

C’est d’abord la plus célèbre après celle du Canigou : Lou Pardal, le moineau, proprement le jeune homme, l’amoureux.

Una canzonetta nova
Bus la dire
Del pardal, quan se couchaba
Sul tu l’orange
(note: mon orthographe continue à être très incertaine : écrit-on bous ou bus, couchaba ou coutchaba ?)
2
Lu pardal quan se coutchaba
Fei ramo
Per veuer si o sentiria
La seu amor.
(le moineau quand il se couche monte sur une branche pour voir s’il entendra son amour)
3
La seu amor es en cambra
Que no senti re
Sino lo moço del casa
Lo tragine
(son amour est dans sa chambre qui n’entend rien que le garçon de la maison, le muletier)
4
De la fenestra mes alta
L’una a parlat
Las onza horas son tocadas
Bes te coucha
5
Non me couchi pas encora
Vay de cami
San fet una promittenzia
A San Magi
(vay de cami: je suis de chemin)
6
Quan a San Magi vay sere
Vay supplica
Qu’en dixes tornar a mis terra
Per fastagar
(qu’il me laisse revenir pour faire fête à trois fillettes qui en tiennent pour ce petit oiseau)
7
Tres ninettas qu’en tenia
Eix auocceilletta
Mariana y Petronilla
Ysaballeta
8
Eixas canço qui l’a dictada
Qui tretta la
Son tres fadrines de la plana
Del Lampourda

Ce dernier couplet est singulier, il se retrouve dans toutes les chansons populaires. Il y a quelques années, chez Walker, nous nous sommes amusés d’une chanson de charivari improvisée à Brolles, près de Melun. Elle était inepte. En voici le dernier couplet :
Le résultat de cette chanson nouvelle
Fut inventé par trois bien jolis garçons
C’est en buvant chopinette
Qu’ils ont dicté tous ces mots
Trouvant que la chansonnette
Serait très bien à propos.

Maintenant une chansonnette ravissante, d’un air vif, mais qui je crains bien ne m(est arrivée qu’estropiée et marche mal sur l’air.

Una canzonetta nuova !
Tra la la la la it, tra la la la la
Men aneri al bosc tu cassa (j’allais au bois tout chassant)
Tra la la la la it, tra la la la la
2
Trapi una nina endormida, Tra etc.
Non l’angose y desparta, Tra etc (et je n’osai pas l’éveiller)
3
Que cercao per qui galant juie Tra etc.
Un baise de bus, miñona
Si me le bouli us dona Tra etc ( pourquoi trois vers ?)
4
Un baise non e gran cosa Tra etc.
Tan qu’us buste, baldra Tra etc ( je vous en donnerai tant que vous en voudrez)
5
Ane nun derriere un anat (haie) Tra etc
Quan nigus nus y vura Tra etc (où personne ne nous verra)
6
Accettat les avucceillas Tra etc
Qua volen, qua non saben parla Tra etc
7
Tan a la langua molt corte Tra etc
Que non saben declara Tra etc

Cette idylle est exquise: les oiseaux qui ont la langue trop courte est charmant. Cela s’appelle la chanson du chasseur

Après les chansons, cet incomparable compagnon de voyage me fait connaître une forme spéciale de poésie native. Ce sont las courantas, en espagnol seguedilles : un quatrain improvisé renfermant une pensée satirique ou amoureuse.

Si bouleu que je bous canti
Courantas bous cantare
Las butchacas (les poches) an tine plenas
Un sac bous dasligare.

I courantas son courantas
I courantas son canzons
Non y a milliun barezza (mélange)
Qua miñona ab miñons (que des filles avec des garçons)

Boniquetta (gentille) an seu miñona
Sin seu pas, bus u pensau
Qu’ab la bostra boniqueza
Lo meo cor me traversau

Voila les plus jolies :

Si boleu que jo non y passi
Miñona al bostra carre (rue)
Si boleu que non y passi
Muraillas y aureu da fe.

Feu muraillas de rosas
Qu’an passan las cuillere
Cuillere las mes hermosas
Las altras las dixere

(Essai de traduction)
Si vous ne voulez pas que j’aille
Par votre rue il vous faudra
Bâtir une fière muraille
Pour me la fermer, señora
Que la muraille soit de roses
En passant je les cueillerai
J’y cueillerai les mieux écloses
Les autres je les laisserai

Et voici d’assez drôles sur le mariage :

Al die quen vay casar
Non sebia que cosa era
M’aban donat una samal
Senz cula ni cornatera
(casar: marié; samal: une cuve qui sert à transporter le raisin de la vigne au pressoir; sans fond ni poignée)
Al die quen vay casar
Vay teni bona aventura
M’aban donat al l’emplayat (à la fois)
Doña, dot y criatura

Al die quen vay casar
Vay teni molt agonia
Trapaba lu die llarc (long)
Y la nit que may benia

Al die quen vay casar
Vay montar sobre al terrat (toît)
Vay cridar, adios bon temps
Que per mi es acabata (fini)

Et enfin:

Adios care del bari (faubourg)
Tu ests llarc y no ets plats
May voldras las espardillas
Que me ats fets tranca (user)

Si mon pare era l’iglesia
Y ma mare l’aultra (l’autel)
An chiquetta seria la reliqua
Jo l’iria l’adora

Tota a nit son somniat
Que dormia ab una miñona
Y quan me son despartat
M’era foutrat (sot) com la lluma

Boniquetta an seu , miñona
Tou al lluma com senza lluma
Sembleu una boutifarra (saucisse)
De las que pengan al al forna.

Le voyage m’a paru court. A deux heures nous sommes à Perpignan. Je n’ai plus revu Mr Sabattet quoiqu’il fut loin d’être au bout de son rouleau. J’ai eu aussi de lui des détails très intéressants sur les gitans : il y en a de campés autour du pont de la Tet. Nous en vînmes avec ce digne homme à parler des monnaies espagnoles et il m’a fait des offres pour avoir des réaux moins cher qu’aux marchés. Omne ignotum pro terribili. J’ai jugé prudent que nos rapports en restassent là.

A Perpignan ma journée se passe je ne sais trop comment, spécialement à me reposer car j’en ai grand besoin. Je n’ai pas pu encore apaiser ma soif. Je mets à jour mon courrier, j’écris spécialement au bon Tardieu dont les lettres ont charmé ma route, j’expédie à Bonnet un paquet de plantes. Je fais aussi quelques emplettes et j’entends un bien joli mot d’une marchante obligeante, accorte et souriante. Etant amené par un examen comparatif à préparer des chaussettes rayées à des chaussettes blanches : Monsieur a bien raison c’est, dit-elle, bien moins salissant.

Et puis nos monnaies n’ayant pas cours en Espagne je me munis de pièces espagnoles. Je ne me sors pas des rapports entre les deux systèmes monétaires. J’apprends seulement ceci que notre écu de cinq francs qu’on nomme en Espagne Napoléon vaut dix-neuf réaux.

Et puis je parcours Perpignan dans tous les sens et ne devant pas dormir tard, je me couche de bonne heure.

Lacune

Neuilly, le mercredi 15 octobre 1862
Ma dernière nuit de voyage manque d’agrément : un enfant en maillot, sa maman qui est nourrice, un voyageur à qui une malle a écrasé le pied, un wagon complet, une nuit interrompue, une arrivée au petit jour.

Puis il faut secouer tout cela avec mes vieux habits de voyage, me voila chez moi, l’Espagne n’est plus qu’un souvenir, il ne reste que le soleil qui se lève radieux. Je vais voir Chaulin puis je vais à l’étude comme si je l’avais quittée hier soir. Je revois mon père devant deux clients et une demie heure après je causais avec lui de toutes les affaires. Il s’affligeait seulement de ce que j’aie voyagé cette nuit, car cette journée qui lui appartient ne peut manquer de s’en ressentir. Prieur était indigné, moi j’aime assez cet accueil. La tendresse n’en est pas moins très vive de part et d’autre et comme me voila, après un mois de rêve, rentré dans le positif et dans le réel, il vaut mieux s’y plonger vigoureusement sans hésiter et sans tâter l’eau.

Et puis je suis maître clerc, immense point. Comment seront mes rapports avec Prieur, je ne sais : à coup sûr j’ai le titre officiel, je suis installé définitivement. Et puis je vais faire mon Palais comme c’est mon métier. Je travaille, je fais des actes, j’écris sur du papier timbré, c’est à n’y pas croire, et enfin je vais à Neuilly, je suis reçu fort bien par tous, par Henriette avec une émotion palpitante. J’interromps de bonne heure les récits de voyage pour m’aller coucher.

Neuilly, le jeudi 16 octobre 1862
Le train-train recommence et la vie alignée reprend son cours. Mon père m’éveille à 6h. Je passe ma journée à l’étude, toutefois je vais voir ma tante Adèle. Je vais voir aussi ce bon Tardieu dont les innombrables lettres ont égayé mon voyage. Il parait que le paquet du Canigou qui avait été bien trempé par cet animal de guide est arrivé pourri à moitié. Neuilly le soir.

Neuilly, le vendredi 17 octobre 1862
Le beau temps m’a fait la galanterie de durer juste autant que mon voyage, hier c’était le froid, aujourd’hui c’est la pluie et je cours en paletot et en parapluie comme en cœur d’hiver. Je vais chez notre ami Mirès : il introduit un référé contre les liquidateurs. Il avait à son compte personnel, comme client de J.Mirès et Cie, 600 Ports de Marseille, il demande à les déposer ou à les faire déposer par un séquestre judiciaire pour avoir droit d’entrer à la prochaine assemblée de cette société. Mirès était charmant ce matin, gai comme un pinson, plein d’entrain et de verve. Je suis resté près d’une heure chez lui, m’amusant beaucoup. Comme je lui parlais de gagner son référé, il a eu un mot assez drôle « Jeune homme, vous insultez la magistrature. »

A mon retour à l’étude j’ai vu entrer avec étonnement et joie Jules et Paul Bonnet. Le premier, sous-lieutenant d’artillerie, sera à Metz le 30 9bre. Paul a déjà pris possession de son siège de Tonnerre et est ici en congé. En deux mois cette maison se sera vidée et moi j’aurai perdu deux amis de 23 ans, je ne puis dire plus. Nous passons tous trois une bien bonne heure, telle que nous n’en retrouverons plus guères. Le voyage à Neuilly est un supplice.

Paris, le samedi 18 octobre 1862
Pluie toujours. Je passe la plus grande partie de ma journée à l’audience des référés. Mon père en a de très gros qui le tiennent jusqu’à quatre heures passées. Le juge des référés, Mr Mahou, magistrat infiniment consciencieux est d’une égale lenteur. Mais le référé Mirès efface tout. Des explications données par Benoist il résulte clairement que les liquidateurs n’ont plus les titres dont je parlais hier, qu’étant créanciers de Mirès ils ont vendu ses titres, qu’en un mot ils l’ont exécuté. Ceci pendant que Mirès était en prison pour avoir fait des exécutions. Cette admirable position, Mirès l’a gâtée par sa détestable tenue, par ses divagations et sa violence devant le juge des référés, par les grossières injures qu’il a dites à Benoist sur son beau-père Bordeaux et sur lui. Encore que Benoist y ait mis de la patiente ils ont failli se colleter, et cela en pleine audience, durant que Mr Mahou s’était retiré en chambre du conseil pour lire des pièces.

Je vais dîner à Neuilly par un temps terrible. J’en reviens après, je m’habille, je vais chez Mme Chaulin : j’ai à lui faire ma visite de retour. J’y dois trouver Coulon. Tout le monde est sorti et je reviens mettre mes pantoufles, le plus vexé du monde.

Paris, le dimanche 19 octobre 1862
Temps passable pour mon dimanche, je suis décidément au mieux avec le baromètre. Après la messe j’avais rendez-vous avec mon frère Georges à qui j’offre à déjeuner chez Foyot. A 11h je vais prendre le chemin de fer de Corbeil. Je vais faire une visite à Essonnes , on me reçoit fort bien. On m’avait très fort invité cet été, il se vérifie que le commissionnaire a perdu la lettre . A part le père qui m’intimide, la famille Gratiot est charmante, la mère toute bonne, Georges tout rond, Melle Alice toujours plus jolie, et puis voila que je saisis une ligne, mais j’ai bien perdu, je suis bien rouillé. Le premier poisson ne vient qu’avec des difficultés inouïes. On convient d’une pêche pour dimanche prochain et je prends ma dizaine pour me refaire la main. Puis une nouvelle pleine d’amertume, on ne dansera pas chez les Tetu cet hiver, ils sont en deuil. Je prends cela très mélancoliquement, c’est tout un avenir qui s’écroule. Au fond c’est peut-être fort heureux car j’en étais arrivé à penser un peu plus que de raison à Melle Louise Tetu.

Je vais dîner à Evry. Je passe au coin du feu de mon oncle deux heures agréables, ma tante est charmante , tout son petit monde bruyant et qui sans être importun se comporte à ravir. Elle attend son sixième. Dieu m’en envoie autant, je n’en trouverai pas trop.

Neuilly, le lundi 20 octobre 1862
Etude. Je m’efforce d’y mettre un peu d’ordre. Prieur est la négligence incarnée et il y a des traditions de désordre avec lesquelles il faut que je rompe. Nous allons à Neuilly mon père et moi par un temps atroce qui fait du voyage un vrai supplice. Nous y travaillons ensemble le soir : je fais un certain compte de bénéfice d’inventaire Decourchelle qui ne laisse pas de m’occuper.

Paris, le mardi 21 octobre 1862
Etude. Je dîne à Paris et le soir je reçois, c’est-à-dire que Bonnet, Tardieu et Gaudefroy, mes trois associés, viennent chez moi m’apporter chacun les paquets qu’ils ont desséchés. Tardieu a reçu un paquet d’Arles, Bonnet un de Montpellier et un de Perpignan et Gaudefroy un de Rivesaltes. Je ne m’étais pas fait une idée de la masse de végétaux que j’avais recueillie, même dans mes dernières lettres à Tardieu j’avais fait de la mélancolie sur la pauvreté de mes herborisations. Ce soir la réaction a lieu, je triomphais et nageais en pleine plante, il y en avait partout. J’ai trouvé de bonnes choses et après quatre heures de distribution arrosées d’un peu de punch chacun s’en va content, me laissant encore énormément de doubles.

Neuilly, le mercredi 22 octobre 1862
Au Palais Mr Mahou rend son ordonnance sur le référé de samedi, après avoir entendu encore hier et avant-hier les avoués et les parties. C’est le plus consciencieux et le plus lent des magistrats. Le référé est perdu pour Mirès et gagné pour Halbronn qui faisait la même réclamation contre les liquidateurs avec cette circonstance particulière que les actions qu’il réclamait étaient nominatives. Je reste jusqu ‘à 3h ½ plaider un autre petit référé que je perds. Le temps est toujours atroce pour aller à Neuilly.

Paris, le jeudi 23 octobre 1862
Journée d’initiative et de coup de feu : mon père est à Noisy-le-Sec voir son frère Hippolyte qui est souffrant. Je vais au Palais avec mes qualités Halbronn et fais signer au Président son ordonnance d’hier. Lefevre, greffier des référés, est nommé séquestre judiciaire pour déposer les actions d’Halbronn aux Ports de Marseille et retirer sa carte. Je prends celui-ci et nous partons en guerre. Nous allons d’abord à la liquidation où Bordeaux me remet le certificat mais sous ma promesse de lui signifier l’ordonnance le jour même. De là nous nous rendons aux Ports de Marseille rue de la Ferme des Mathurins. Tous les requins du conseil étaient là et refusent de laisser effectuer le dépôt, le délai pour le faire étant expiré. C’était bien prévu. J’annonce au marquis de Chaumont-Quitry que j’allais revenir avec un huissier constater son refus. Nous retournons à la maison Mirès, on délibère un peu entre Halbronn, moi et David, l’ancien avoué qui est maintenant au contentieux. Comme l’huissier Berlin n’y est pas, nous nous divisons la besogne ? David prépare le procès-verbal de sommation. Je retourne à l’étude faire une requête afin d’assigner en référé pour demain les Ports de Marseille. Lefevre l’emporte et se charge de la faire répondre.

A 4h nous nous retrouvons à la maison Mirès. Lefevre rapporte la requête répondue. Il part avec David pour faire le constat et moi d’avoué je passe expéditionnaire. On avait mis deux employés de la maison à me faire mes copie de pièces pour signifier ce soir les ordonnances de référé. Il faut aussi que je fasse l’assignation pour demain. Je griffonne avec ardeur jusqu’à 5h ½ , envoie la signification à Berlin, porte l’assignation à Gillet et trouve que je n’ai pas trop perdu de temps.

Il me reste à dîner. J’avais trouvé un entracte pour m’habiller. Je vais rue Cassette, c’est le dîner d’adieu de Paul, il y a Roche, Emile, Mr et Mme Bonie, Mr Paul Denormandie et moi. La réception est toute cordiale, je ne sais rien de meilleur que la famille Bonnet. Je n’ai jamais pensé à noter les origines de notre amitié. L’histoire est assez vieille pour être recueillie ici : Mr Nolau, conseiller au Parlement de Paris, exilé par le chancelier Maupeou à Sully-sur-Loire, y rencontra une jeune fille élevée par sa tante nommée Melle Guinebaud. Sa femme la prit en affection et ils la marièrent au fils du notaire de Neuville-aux-Bois dont ils connaissaient depuis longtemps la famille, ayant leur maison de campagne à La Pichardière : c’était mon bon-papa Picot. L’amitié se continua avec leur fille et gendre Mr et Mme Aucante. Mme Aucante a été je crois marraine de ma tante Adèle. L’amitié se corrobora avec Mr et Mme Bonnet fille et gendre de Mr et Mme Aucante. Mon grand-père Picot devenu avoué à Paris logea dans la maison de Mr Bonnet, c’est là que ma grand-mère se maria. Mme Denormandie, fille de Mr Bonnet, a été sa seule amie et depuis les générations se sont toujours trouvées d’age concordant, mes oncles avec Paul et Ernest Denormandie, moi avec Paul et Jules Bonnet, mes cousins avec Lucile, Cécile et Ernest junior, de sorte que notre amitié aura encore des générations .

Neuilly, le vendredi 24 octobre 1862
Etude. Mon père gagne le référé Halbronn c/ Ports de Marseille : c’est le couronnement de mon expédition d’hier qui a rempli mon père d’orgueil. Je vois Walker. Le poêle de l’étude, trop prochain de mon bureau, me rend mes migraines d’Avril dernier. Il va y avoir bouleversement complet des bureaux. Prieur n’a pas voulu me céder sa place, mon père prétend me faire une installation imposante afin que tout un chacun sache que c’est moi qui suis Guillot . Le soir à Neuilly herbier et journal. Le temps est redevenu supportable.

Essonnes, le samedi 25 octobre 1862
Le matin, bien douce occupation, je vais acheter des asticots. Mes plans manquent de bien près d’être contrariés par le terrible Mr Mahou qui me retient en référé jusqu’à 3h ½ . Toutefois en me pressant je puis m’habiller et partir à 5h 15. J’étais en 3ème . Mr Gratiot qui était en tête du train descend sans regarder et on me montre sa voiture qui file avec deux autres sur le chemin d’Essonnes. Je cours pour l’atteindre, j’aperçois un pauvre enfant sur lequel les trois voitures viennent de passer. On dit que c’est Mr Gratiot qui l’a renversé. Par miracle il n’a rien que le bras froissé par un coup de pied. J’arrive à pied à Essonnes, assez ému. Le soir on se promène, on cause et quoique nous devions pêcher à l’aube Georges et moi causons jusqu’à près de minuit.

Essonnes, le dimanche 26 octobre 1862
Je vais éveiller Georges à 6h du matin et nous commençons à pêcher par une belle matinée merveilleusement froide : nous tenons la ligne avec l’onglée aux doigts. Cela va assez faiblement au premier matin malgré mes asticots. Cela va mal surtout pour moi qui décidément suis rouillé. Pendant que nous sommes à la messe Gratiot prend une avance qui ne fait qu’augmenter le reste du jour. Après un déjeuner substantiel nous nous remettons à la pêche pour tout le jour, malgré que le temps se gâte et que la pluie s’établisse. Enveloppés dans des paletots nous nous obstinons, causant, riant comme il y a deux saisons dans ces bonnes journées de pêche que nous menions ici ou à Evry. A quatre heures nous allons nous sécher. Il y a cent poissons de pris mais je n’y suis que pour trente (13 ables, 6 vandoises, 9 gardons, 1 ablette, 1 chevesne très beau). Nous faisons du feu dans la chambre de Georges et fumons pas mal de cigarettes espagnoles jusqu’au dîner. La soirée me préparait des plaisirs tout autres et tellement étrangers à mes habitudes que je crains de les gâter en les racontant.
Le dîner est très gai. Après qu’on est rentré au salon Mme Gratiot se met au piano et Georges valse avec sa sœur. Il y a une danseuse toute prête pour moi , c’est une fille majeure qu’on voit souvent ici, point belle, très déterminée, un peu gaillarde : Melle Laure de Saint-Ange. On me demande pourquoi je ne l’invite pas « Hélas, je ne sais point valser » « Oh, l’ignorant ! Et polker ? » « Oui » « Et la polka mazurka ? » « Non » « Il faut apprendre » et l’on s’empare de moi, on ne me lâche plus, et je valse, et je mazurke de mieux en mieux avec plaisir. Au plus fort de la démonstration j’essaye un pas. J’avais pris pour la pêche mes souliers de voyage qui déjà m’avaient joué un tour à Barcelone. Je pars des deux pieds et tombe assis. Toute la maison résonne. J’ai cru mourir de rire. Mr Gratiot, enrhumé et un peu maussade, s’étant allé coucher, la fête prend un nouveau caractère. Melle de St-Ange jette son bonnet par-dessus l’usine, on organise un bishof, on vole du champagne, on tente de souper. Par-dessus tout et au milieu de tout cela on valse sans cesse avec passion. Je crois que j’ai eu ce soir la révélation de la valse. J’y ai pris un plaisir infini. Ma danseuse applaudissait à mes progrès et me montrait comment je devais entourer sa taille pour la faire tourner « Cela va-t-il ? » dit Mme Gratiot. Moi : « Dame, on prend ce qu’on p (haye, stop) « On prend ce qu’on peut » achève ma danseuse très bien. Et autres du même calibre. La jeune Alice avait pris pas mal de vin chaud et ses beaux yeux étaient vaporeux. Cela jusqu’à près de minuit.

Neuilly, le lundi 27 octobre 1862
Je m’éveille à 6h non sans peine et cours au chemin de fer. A 8h ½ je suis à l’ouvrage à l’étude, toutefois la soirée d’hier m’a laissé des traces profondes et des airs de valse me dansent dans la tête. Et puis il arrive un bon client « Monsieur, où en est la contribution Seuriot ? » « Monsieur, elle n’est pas finie. » « Monsieur, rien n’égale cette incurie et cette paresse. » Je palis un peu et lui dis qu’il faudrait être poli. Ce à quoi l’homme me répond qu’il n’a pas besoin d’être poli. Pour le coup je palis beaucoup et restant glacé je mets mon homme à la porte. Après cette expédition je claque des dents durant une demie heure mais je suis enchanté de mon sang-froid. A Neuilly herbier, journal, coucher de bonne heure.

Paris, le mardi 28 octobre 1862
Journée d’étude. Je dîne à Neuilly avec mon père. Il est un peu souffrant. Ce n’est rien mais l’anniversaire nous effraye. Je reviens le soir à paris, Bonnet vient chez moi et m’aide à faire avec mes doubles du voyage deux envois pour Mr Boulay, de Rambervilliers (Vosges) et Mr Martin, de Romorantin, deux de nos correspondants.

Paris, le mercredi 29 octobre 1862
Journée d’étude. Nous y avons un amateur nouveau nommé Tremplier, c’est le fils d’une cliente. Le soir j’accomplis un plan dès longtemps médité et dont j’avais sondé tout l’ennui, c’était d’offrir un dîner d’inauguration à Prieur et Labey. Cela s’est fait chez Janodet. Cela a été funèbre et je suis heureux d’en être quitte : ces deux braves gens sont ennuyeux comme la pluie.

Neuilly, le jeudi 30 octobre 1862
Journée d’étude, nous n’avons pas grand-chose à faire. Je vais faire visite à Mme Chaulin. Je la trouve sortant. Elle allait par grand effet de conscience chez Melle Bigoit, cette affreuse petite bossue qui a élevé Mme Dinet . Je fais si bien que je la détourne de ce plan. Nous allons chercher Georges à son étude, puis tous les trois nous allons nous promener : c’est délicieux. Le soir je vais seul à Neuilly, mon père dîne à Paris. Mme Mouillefarine voit s’approcher avec effroi la majorité d’Albert.

Le client de lundi durant que je l’expulsais s’écriait qu’il reviendrait. Nous ne l’avons pas vu, rien donc à ajouter à cette histoire.

La Rochette, le vendredi 31 octobre 1862
Etude. Je dîne chez Chaulin et à 8h je pars pour La Rochette avec Georges Walker, Mr Walker et notre camarade de collège De Larue, personnage burlesque aux gaietés cadavériques. La bonne Mme Walker nous reçoit avec son amabilité ordinaire. Il fait un si beau temps de lune que j’entraîne André Walker dans une promenade jusqu’à la table du roi.

La Rochette, 1er novembre 1862
Mon expédition nocturne avec André me procure ce matin un voluptueux sommeil, durant que De Larue avale des tranches de brouillard. Ce garçon là est admirable : au collège c’était une manière de momie, piocheur endurci et silencieux. Depuis la gaieté lui est venue je ne sais comment et il en joue comme d’un instrument nouveau pour lui : ce sont des grosses plaisanteries, des gambades exagérées, de cette gaieté nullement communicative. Au contraire celle de Walker est contagieuse. Après la messe on se promène un peu dans le parc, je tue une mésange. Après déjeuner André, Georges, DeLarue et moi poussons une promenade jusqu’au Bas Breau. Il fait un temps gris et brumeux, un beau temps de Toussaint. La forêt vue à travers le brouillard a des aspects merveilleux. Le Point de Vue du camp et Bellevue ne m’ont jamais fait plus d’impression. Le sommet des futaies apparaissait nuancé des mille teintes de l’automne et les lointains se noyaient dans la brume. Nous rentrons à la maison bien mouillés et crottés et nos mines s’allongent en trouvant toute la famille de Mas retenue à dîner. Le soir on joue aux jeux d’esprit. De Larue et moi n’y excellons guères et pour ma part, en chantant Mr et Mme Denis, j’ai un hiatus si malheureux que je prête à rire à toute la compagnie.

Paris, le dimanche 2 9bre 1862
Splendide chose que l’automne, elle a des harmonies merveilleuses quand la brume du matin se dissipe, quand les troncs d’arbres se détachent dans le vague, quand des grues passent en l’air, menant on ne sait où leur immense triangle et poussant de longs cris. Ainsi nous pensons, Walker et moi, ainsi nous nous communiquons nos impressions avec un plaisir infini ; pour De Larue, il n’y entend rien et regarde ses souliers. Lui et moi avons mis des gants d’escrime et nous boxons au mieux. Il y a la messe, il y a le déjeuner, après nous allons tous trois par le bord de la Seine jusqu’à La Cave. Mr Walker y est à pêcher dès le matin. Je prends une ligne : cela mord brillamment et je décroche mes vingt poissons en peu de temps. Cette pauvre île de la Cave, où nous avons fait de si gais déjeuners, n’existe guères plus qu’à l’état de souvenir.

Le soir, après un dîner où l’on mange la friture, finit cette bonne vie. De Larue, Walker et moi reprenons le chemin de Paris et du collier de misère.

Paris, le lundi 3 9bre 1862
Le premier jour de la rentrée ma trouve et me laisse mélancolique : c’est le jour des morts et la pensée va vers ceux qui ne sont plus, et puis je vois avec une certaine amertume se dérouler devant moi une longue suite de jours de sujétion et d’ennui. Je vais à Pierrefitte prendre des renseignements près du notaire du lieu sur une petite affaire. Je dîne à Paris et reste à l’étude le soir. Ce sera de règle à présent : c’est le premier attribut de ma dignité, il faut que je sois là, autrement Prieur prendrait le soir la direction, il y aurait des tiraillements, de l’incertitude, etc.

Paris, le mardi 4 novembre 1862
Etude le matin et le soir. Mon père va à Neuilly. Je vais prendre Coulon pour dîner n’importe où avec lui et secouer un peu la procédure. Il me mène dans un endroit assez curieux, chez Dinochau : c’est une table d’hôte chez un marchand de vin rue Breda, elle est fréquentée par des artistes, Monselet, Carjat, qui lui ont fait sa réputation. L’alimentation y est excellente, le personnage curieux est le maître du lieu qui, circulant en bras de chemise, interpelle les convives, tutoyant les habitués et en usant familièrement avec les autres. Le public est composé de femmes, d’artistes, de déclassés et de curieux comme nous. J’en suis sorti au moment où cela s’échauffait sous l’influence de vins d’extra qui circulaient abondamment, c’est là le profit du sieur Dinochau ; du reste f. 2,50 par tête.

Paris, le mercredi 5 9bre 1862
Etude. Mon père reste à dîner avec moi : ces jours-là sont plus austères encore du matin jusqu’à 9h ½ , ce n’est qu’une suite de la même préoccupation. Toutefois aujourd’hui à dîner je lève l’étendard de la révolte et déclare qu’au moins pendant le repas je ne veux pas parler affaire. Mon père prend cela gaiement. Après l’étude je vais chez Maugin, j’y trouve Tardieu. Ce sont là deux personnages admirables que m’a fait connaître la botanique. Je voudrais faire le tour du monde avec Maugin. Pour le présent, les affaires de celui-ci ne s’arrangent pas, son patron Delafosse qui devait lui céder sa charge d’avoué lui tient la dragée haute. Il est préoccupé.

Neuilly, le jeudi 6 9bre 1862
Etude. Je vais le soir à Neuilly où à présent je suis rare.

Paris, le vendredi 7 9bre 1862
Etude. Visite à ma tante Adèle, dîner avec mon père, botanique le soir chez moi.

Paris, le samedi 8 9bre 1862
Etude et Palais. Nous y vendons les biens Chauvelot, grosse affaire qui nous occupe à l’étude depuis fort longtemps, quatre vingt douze lots de petits terrains à Plaisance, la Nouvelle Californie : il s’en vend trente par audience. Le soir mon père et moi, après cette laborieuse semaine, allons un peu nous divertir au Palais-Royal. On y donne une des plus excellentes bouffonneries que nous ayons eues ici, je n’ai jamais vu mon père si bien rire : c’est la pièce de début de Geoffroy qui y est impayable ainsi que Lhéritier.
[ Jointe en marge une coupure de presse avec le programme du Palais Royal et le détail des distributions : La comtesse de la rue Cadet, vaudeville de Supersac ; Une corneille qui abat des noix, vaudeville de Barrière et Thiboust, où Geoffroy joue Pincebourde et Lhéritier joue Ramonet ; et On demande une lectrice, vaudeville de Siraudin et Delacour]

Paris, le dimanche 9 9bre 1862
Je vais le matin à la messe, puis à la conférence . Après je visite mes familles : la famille Hudrycritoux que j’ai depuis mon entrée à la Conférence est en très bon état. Ils ont pris un meilleur logement, le fils aîné travaille et le plus jeune va entrer au séminaire d’Auteuil par la haute protection d’un ancien membre du patronage. Ce sont de dignes gens. Quand je les ai connus il y a cinq ans, c’était la misère même, la mère venait de perdre son mari. Elle a élevé ses quatre enfants à force de courage.

Je déjeune chez Foyot et cours aux Batignolles. L’association réunie chez Bonnet a une activité fiévreuse : on déballe un paquet de Mr Burle, de Gap, un paquet de Mr Legrand, de Rivesaltes, des choses superbes ; on a amorcé deux correspondants nouveaux, le cte de Martrin-Donos ( !), dans le Tarn, Mr Thevenot à Agde. Il faut pouvoir leur envoyer des plantes du nord, il faut mettre les correspondants du nord à l’œuvre. Pour cela je reviens chez moi commencer des paquets pour Mr Malbranche, de Rouen, Mr de L’Hospital, de Caen, et Mr de Brutelette, d’Abbeville. Je vais aussi mettre en train le bonhomme Romanet. Je vais dîner à Neuilly pour voir Georges. J’ai un rhume affreux et reviens à Paris me chauffer et prendre de la tisane, mais électrisés par mes copins je fais assez tard des étiquettes.

Paris, le lundi 10 9bre 1862
Rhume, temps pluvieux, courses dans la boue. Après l’étude à 9h ½ je vais faire des étiquettes chez Tardieu. On achève la confection des paquets pour le nord et Gaudefroy y est depuis 7 h.

Paris, le mardi 11 9bre 1862
Rhume à l’apogée. Je vais au Palais. Le pourvoi de Mirès a été rejeté samedi dernier, la cour de Douai n’aura pas à interpréter son arrêt. Mirès se console en faisant un procès terrible à ses liquidateurs pour les exécutions qu’a relevées le référé. Ceci va brouiller mon père avec Richardière qui est un de nos anciens clients. Je dîne chez ma tante Emilie et reviens après à l’étude.

Paris, le mercredi douze novembre 1862
Etude. Je m’y tiens clos et couvert et enfonce mon rhume. Le soir je dîne chez Mme Chaulin, elle a été charmante ce soir pour moi, elle m’a dit de bonnes choses toutes maternelles qui m’ont été au cœur. Les convives étaient Edouard Chaulin, Dadure et Jalley. Je me rencontre souvent ici avec ces deux derniers, ce sont deux vieux amis, deux artistes, le premier fruit sec de la peinture, le second sculpteur distingué et membre de l’Institut. Tous deux sont d’une amitié inaltérable et d’une merveilleuse naïveté. Mr Jalley a tenu à table des discours plastiques qui ont fait sauver Mme Chaulin. On parle d’une jeune jersienne amie de la maison « Elle est osseuse mais bonne enfant » « Vous riez ? » « Non, je vous assure, nous autres nous déshabillons une femme tout de suite » Et il ne comprenait rien aux rires fous. « Jalley, lui criait Mr Chaulin, où prenez-vous osseuse ? » Je vais passer une heure à l’étude pour ne pas oublier ma chaîne.

Neuilly, le jeudi 13 9bre 1862
Etude, Palais. Je vais le soir à Neuilly, je fais de l’herbier.

Paris, le vendredi 14 9bre 1862
Suite du rhume, enrouement. Je dîne seul à Paris et travaille le soir à l’étude. Le pauvre Maugin va perdre son père, il est rappelé à Douai par le télégraphe.

Neuilly, le samedi 15 9bre 1862
Nous avons une journée pleine d’agitations et d’ennuis : il y a des traverses dans cette fameuse vente des terrains Chauvelot qui nous occupe depuis une quinzaine ; et puis c’est justement la fête de mon père à laquelle il apporte un esprit bien disposé. Tous les enfants étaient réunis à Neuilly. Je m’abstiens toujours de toute manifestation, j’assiste et voila tout. C’était une tradition de ne pas souhaiter les fêtes de novembre, à cause de cette funèbre fête du treize qu’avant-hier j’ai célébré seul . Mme Mouillefarine n’était pas obligée de se soumettre à ces superstitions mais elles me sont restées chères.

Paris, le dimanche 16 9bre 1862
Je vais à la messe et à la Conférence. Je déjeune avec Tardieu au bouillon Duval et il vient chez moi après m’aider à mettre mes doubles en ordre. Je vais dîner à Neuilly et en reviens le soir avec Georges.

Paris, le lundi 17 9bre 1862
Le mois qui vient de s’écouler à l’étude a été le balai neuf de ma situation de maître clerc : mon père était enchanté, Prieur presque déférent. Actuellement le balai commence à s’user, mon père gronde souvent avec d’assez justes motifs, et d’autres fois sans motifs spéciaux se désole et pose des généralités désastreuses. Ceci me décourage et m’irrite au suprême degré. Prieur commence à éplucher ma besogne et à me camper des leçons de procédure qui sont très justes mais que je trouve amères à avaler. Il commence à se retrancher dans certaines affaires ui le regardent et dont je ne dois pas m’occuper (ceci ne prendra pas). Avec sa caisse que je lui ai laissé sans envie il me met des bâtons dans les roues et tout spécialement il ne me paie pas mes appointements. Ma dignité m’empêche de les lui réclamer trop souvent et je sers pour la gloire, ce qui est le plus sot du monde. Tout cela me fera rire un beau jour, actuellement j’ai par instant des angoisses et des tristesses profondes. Une fois sorti je secoue tout cela, mais dans ce milieu où se passe la plus grande partie de ma vie je ne trouve rien que de désagréable, de humiliant de nauséabond.

Je vais rue Pigale : mon oncle Albert m’avait samedi dernier fort inquiété sur ma tante Henriette qu’il regardait comme à toute extrémité, mon oncle Charles que j’ai vu m’a très fort rassuré. Ma tante est assurément souffrante mais il m’en a parlé fort peu et est passé tout de suite à moi, à mon avenir, à nos affaires d’intérêt, à nos terrains. Ceux-ci paraissent commencer à se vendre. Mon oncle m’a fait concevoir l’espoir de réaliser ma fortune au moment de mon établissement: je puis dans deux ans posséder 150.000 fr. Et je me ferais avoué ? Non certes, avocat. Je commence une nouvelle série de plans, depuis six mois j’étais dans la série des avoués.

Je dîne à Paris, pour travailler le soir à l’étude. Entre le dîner et le travail je vais avec Albert voir la grande horloge du café Parisien. On m’en avait parlé à Tolède.

Paris, le mardi 18 9bre 1862
Etude et Palais. Coulon donne à dîner dans son petit appartement à Mr Guilhaumon et à moi : c’était un trio du vieux temps, et au lieu de benedicite nous nous sommes pris à embrasser Mr Guilhaumon comme du pain et à nous embrasser de même. J’ai été passer trois quart d’heures à l’étude puis suis revenu prolonger avec eux des devis et menus propos. On a jeté sur le tapis une terrible question, l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme peuvent-elles se prouver sans la révélation ? Mr Guilhaumon affirmait que oui, mais par une série de sophisme : credo quia credo.

Cependant ma tante Elisa arrivée hier d’Evry est ce soir dans les douleurs d’une sixième couche.

Paris, le mercredi 19 9bre 1862
Ma tante Elisa est accouchée cette nuit d’une fille qui s’appellera Marie, la mère et l’enfant se portant bien. C’est le sixième et la mère va mourir, mesure sage mais un peu tardive. Je passe ma journée à l’étude. Je devais accompagner mon père à un grand dîner chez son client Mr Boissaye, j’avais déjà fait faucher une barbe de six mois et j’allais m’habiller quand j’apprends que les craintes de mon oncle Albert se sont réalisées et que ma tante Henriette est à toute extrémité. Je laisse mon père aller seul et finis ma soirée à l’étude.

Neuilly, le jeudi 20 9bre 1862
Ma pauvre tante est morte cette nuit, je l’apprends au Palais. Je vais voir Georges à 3h. Je ne puis dire que j’aimais beaucoup ma tante, ses grandes manières m’intimidaient et je la voyais peu. Toutefois la douleur de mon cousin me rouvre le cœur et j’ai retrouvé toutes mes sensations d’il y a deux ans. Ma tante tenait chez eux toute la place que ma mère tenait ici. Elle morte, c’est la même solitude. Je considère mon oncle Charles comme fini.
Neuilly le soir, herbier.

Paris, le vendredi 21 9bre 1862
Mon père et moi allons le matin à l’enterrement de ma tante. Etude le reste du jour. Jules Bonnet vient me faire ses adieux, il part pour l’école de Metz.

Paris, le samedi 22 9bre 1862
Etude et Palais. Le soir je dîne chez Gratiot avec quelques amis à lui et quelques personnes de sa famille. Je n’ai pas retrouvé la gaieté d’Essonnes, la soirée a été d’un ennui mortel. Il est vrai que Mr Gratiot n’était pas couché. Ce séduisant animal m’a spécialement en but et passe son temps à me faire poser, ceci par amitié, je le veux croire, mais je le donnais le soir à tous les diables. J’épouse moins que jamais Melle Alice.

Neuilly, le dimanche 23 9bre 1862
Conférence, messe, visite de pauvres. Après déjeuner je rentre chez moi. Bonnet vient prendre quelques doubles pour les échanges, j’empoisonne un peu, je fais ma visite à Mme Gretillat, elle est toujours fort aimable. Je dîne et couche à Neuilly. Ma tante Elisa va parfaitement, elle nourrit et à grand raison.

Paris, le lundi 24 9bre 1862
Etude. Je reste à Paris où je dîne avec mon père et travaille un peu au coin de mon feu. Cela ne va pas trop bien à l’étude, il y a des clients qui grognent et parlent de s’en aller : quelques affaires, heureusement antérieures à moi, ont été négligées. Mon père a des accès de désespoir.

Paris, le mardi 25 9bre 1862
Etude. Cela va toujours assez mal, nous sommes en plein dans la mauvaise veine. Je dîne au restaurant Peters dont Coulon m’avait parlé comme d’une chose à voir. Je n’y trouve rien de bien curieux. J’y rencontre David que je n’avais pas vu depuis longtemps. Je vais à l’étude et m’en donne jusqu’aux gardes : à 10h ½ j’y étais encore, c’est le moyen de conjurer la veine. D’ailleurs il n’y a qu’un moyen de se tirer des choses ennuyeuses, c’est de s’y mettre tout entier et de se donner des excitations fébriles qu’on ne peut tirer de la chose même.

Paris, le mercredi 26 9bre 1862
Etude matin et soir, travail, Palais. Je vais voir mon oncle Charles.

Neuilly, le jeudi 27 9bre 1862
Je trouve à mon réveil un mot de Coulon qui me prie de passer chez lui pour me soumettre un doute de conscience. Il désire entrer comme secrétaire chez Jules Favre, assez fâcheuse idée selon moi mais ce n’est pas l’affaire. Sa sœur, confidente de tous ses plans, avait espéré lui en faciliter l’accomplissement par le canal d’un ami commun à Mr Jules Favre et à Mr Wallet. Ce dernier s’est brouillé avec l’ami commun, et Mme Wallet qui a souvent dit à Georges « Que je voudrais, mon ami, faire quelque chose de désagréable qui put vous servir » est venue cette fois lui proposer ceci : j’irai trouver Mr Jules Favre, je lui dirai comment j’ai perdu mon introducteur auprès de lui, comment je n’ai pas d’autre titre que mon affection pour vous, que son caractère, que sa source, il sera séduit et vous prendra pour secrétaire.
Faut-il accepter? me demande Coulon. Non, m’écrie-je, non, avait dit avant moi sa conscience et il m’a lu la lettre qu’il écrivait à sa sœur. Je n’ai jamais rien entendu de plus pur et de plus beau que le ton de leur correspondance .

Assurément c’est bien du bruit pour rien : le cabinet de Jules Favre n’est pas inaccessible et il serait je crois fort heureux d’avoir Coulon comme secrétaire, mais ces délicatesse d’amitié sont exquises, et je bénis le sort qui m’en a fait confident.

Etude, Neuilly le soir. Un grand principe est posé, ma sœur Amélie va au couvent : son éducation, parfaitement mal commencée, exigeait impérieusement cette mesure. Du reste la petite s’en réjouit fort, il n’y a d’affligé que mon père.

Paris, le vendredi 28 9bre 1862
Etude, labeur vigoureux le matin et le soir : il faut remonter assez loin dans mes souvenirs pour trouver des semaines aussi laborieuses. A 10h, quand je sors de l’étude, je me distrais un peu en allant chez Renault. Il reçoit tous les vendredi : il y avait chez lui Michel, Camescasse, Saint-Agnan et Baudrier. Je me suis fort diverti, Camescasse a beaucoup d’esprit. On a beaucoup parlé de Jolivard , et de quelle autre chose peut-on parler ces temps-ci ? De toutes les histoires qui courent au Palais, on ferait des volumes. Notre ami Jolivard n’était que ridicule, il est devenu un parfait escroc. Il s’est rendu ces vacances chez une douzaine de gros bonnets de l’ordre et leur a tenu ce propos : je suis, vous le savez, secrétaire de Mr Jules Favre, il m’a laissé seul au cabinet, on me présente une facture, j’ai besoin de cinq cents francs, donnez-les moi. Voici le type, avec des variantes. Andral avait été sa victime opime. Il avait fini, dit-on, par lui enlever sa maîtresse avec un bon sur Andral pour tant, et la donzelle, prenant Andral pour le banquier de son amant, s’étonnait très fort du refus et s’écriait que c’était ainsi qu’on perdait un client. Plainte, information, radiation imminente. De tout cela surgit un mot exquis de Dufaure à Andral. Ce dernier se dépitait : « Neuf cents francs volés, c’est une somme. Je la gagne à grand peine, mais j’enrage bien plus encore de les avoir laissé prendre à un sot, à une bête ridicule comme ce Jolivart. Il faut que je sois plus niais que lui. » « Mon cher Andral, répond le bâtonnier avec cet organe nasillard qu’on lui connaît, j’avoue qu’à la première nouvelle de votre déconfiture je vous ai trouvé un peu bien dupe, mais quand j’ai su que ce même petit monsieur Jolivart avait su tirer cinq cents francs de Sénart, oh, oh, mon cher, mes idées sur votre compte se sont modifiées. »

Renault finit son discours de rentrée qu’il lit de demain en huit.

Neuilly, le samedi 29 9bre 1862
Etude. Je suis ma première séparation de biens, souci cuisant. Nous allons à Neuilly mon père et moi, riant des abrutissements de cette semaine néfaste que voila derrière nous. J’empoisonne tes plus belles années, me dit mon père dans ces moments de gaieté. Il est vrai qu’il ajoute aussi que les plus belles années de sa carrière sont celles qu’il passe ainsi avec moi. Le soir, herbier.

Paris, le dimanche 30 9bre 1862
Je reviens de Neuilly au matin pour aller à la Conférence de Saint Médard. Je trouve chez moi le billet de mort d’une parente éloignée à nous, Mme Delacourtie qui habitait Neuilly. Je vais à son enterrement. Il n’y a strictement que la famille, son gendre Mr Desquarts, Emile, Parmentier, mon oncle Albert, mon père et moi. Mon oncle Henri est retenu chez lui, il a été fort inquiet hier, sa femme a eu un très violent accès de fièvre qui heureusement parait dissipé. Au retour, j’ai un coup : Emile me parle du mariage de Guyot-Sionnest. « J’en ai un autre à t’annoncer » « Qui donc se marie ? » « Moi, vraisemblablement ». Il épouse Marie Parmentier, le projet en était depuis longtemps formé entre sa mère, sa sœur , et la grand-mère de Marie. On lui en a parlé, il a accepté avec empressement. Toutefois comme on ne veut pas marier Marie avant vingt ans, on ne lui en parlera que dans six mois. Je suis le seul qui le sache.

Qu’est-ce que cela me fait ? Question à examiner. Au premier abord une vive émotion : je m’étais toujours figuré qu’on me tenait Marie toute prête pour le jour où il me plairait et dans tous mes plans matrimoniaux elle me constituait un pis-aller fort agréable que je ne pouvais pas manquer. Triple sot. Toutefois je n’étais pas arrivé à l’aimer, même en me raisonnant. Elle est spirituelle mais froide et un peu moqueuse, joyeuse et égale d’humeur mais point belle et promettant de la laideur. Je m’étais tâté à Chaumes cette année, j’en avais causé à mon père, je ne trouvais que des pourquoi pas, pas le moindre entraînement. Je n’ai pas encore un age à faire un mariage de raison.

Donc, ni envie ni regret : on ne pensait pas à moi, c’est le mieux du monde. Mais voudra-t-elle d’Emile ? Celui-ci est au fond l’homme le plus égoïste qu’il y ait et du commerce le plus insoutenable à la longue. Marie l’a vu de tout temps, elle a du sens et de la tête. D’autre part, les petites filles à marier sont si sottes. Emile ne doute pas du succès : c’est une question que je verrai débattre avec désintéressement.

Je vais chez Gaudefroy prendre part à une distribution de plantes de Bordeaux et de Romorantin. J’y devais être à 10h ½, les botanistes me huent et Bonnet me prend sur les nerfs.

Je fais une visite à Mme Jules Bonnet, je dîne chez Mme Gretillat avec la famille Chaulin. On y fait bien des folies, je trouve que j’en fais un peu trop, et me trouve beaucoup moins drôle quand je suis rentré chez moi : au vrai je me suis un peu grisé.

Paris, le lundi 1er décembre 1862
J’ai horriblement mal aux nerfs, Emile, ma soirée d’hier, un « compère Loriot » sur l’œil, mes affaires pécuniaires. Je signe la vente du petit hôtel de l’avenue de l’Impératrice, 120.000 fr. dont je ne toucherai pas un sou. Je m’en console avec deux points : que ceci éteint ma dette comme caution de mon oncle Albert, sa charge se trouve payée ; que cela va amener entre nous une liquidation sous seings privés qui devient d’une nécessité absolue . Je dîne avec mon père, je travaille à l’étude et j’ensevelis mes maux de nerfs dans le sommeil. Ces lendemains de vin blanc (style Tardieu) je suis au trois-quarts fou et vais par les rues gesticulant et parlant haut ou m’arrêtant pour m’injurier. Puñatero !!

Paris, le mardi 2 décembre 1862
Je vais au Palais. On commence à plaider les affaires des exécutés Mirès : ce sont les clients de la Caisse dont il a d’office vendu les titres en temps de baisse. Il y a une plaidoirie fort solide d’un avocat nommé Guyard : Mirès en a dans l’aile. Je dîne à la table d’hôte de la mère Amyot et j’y entrevois Baradat, une amitié qui devient souvenir. Je la regrette, j’ai senti pour Baradat des élans de sympathie que je n’ai eu pour aucun autre. A-t-il eu quelque blessure demeurée secrète, je ne sais, mais depuis un an il est devenu sauvage, a caché sa vie, a résisté à mes avances, à celles bien plus pressantes de Renault. Encore une fois, c’est un souvenir. Je vais à l’étude, en sortant je vais voir Chaulin qui est au lit un peu souffrant.

Paris, le mercredi 3 décembre 1862
Etude. Je dîne chez Mme Chaulin. Après l’étude du soir je vais chez Coulon : il a quelques amis, les Habeneck et Cie, écrivains et philosophes, poseurs et discoureurs. Invité je ne sais pourquoi, vraisemblablement pour servir d’auditeur, j’ai fait une assez triste figure. Gustave David est souffrant.

Neuilly, le jeudi 4 décembre 1862
Etude. Je vais à Neuilly le soir. Le séjour de Mme Mouillefarine y tire à sa fin . J’achève mes rangements d’herbier.

Paris, le vendredi 5 décembre 1862
Etude et Palais. Je vais le soir chez Renault, il lit demain son discours à la conférence des avocats.

Neuilly, le samedi 6 décembre 1862
Etude. Je vais le soir à Neuilly. Je fais de l’herbier.

Neuilly, le dimanche 7 décembre 1862
Conférence, visite de pauvres, déjeuner. Je rentre chez moi avec Tardieu. Durant qu’on inaugure le Boulevard du Prince Eugène nous botanisons tranquillement et préparons l’envoi du père Romanet. A Neuilly c’est mon dernier jour, aussi je reste debout jusqu’à près d’une heure du matin pour achever mes rangements d’herbier. Je laisse là près de quatre cents espèces nouvelles, sans compter ce qui me reste à empoisonner : ce sont les bienfaits de l’association.

Paris, le lundi 8 Xbre 1862
Etude. Je fais visite à Mme Wallet, la charmante femme que Coulon aime tant. Elle me reçoit fort bien suivant l’usage. Pour moi, sur les récits de Georges, je l’adore, ce qui fait que chez elle je suis le plus gêné du monde, que je cherche mes mots et que je pique des soleils. Après dîner je vais voir Mme Gratiot. Elle me rouvre des horizons fermés : voila qu’on va danser chez Mme Tetu et que je serai invité. Je crois que cet hiver je vais devenir mondain. Tout d’ailleurs m’y pousse.

Paris, le mardi 9 décembre 1862
Etude, Palais. Je fais encore des visites, j’entends résister à cet abrutissement né de la procédure qui chaque jour gagne du terrain sur moi ; je vais chez Mme Petit, chez Mme Coulon, chez Mme Guyot-Sionnet, chez Mme Larnac : je ne trouve personne. Je vais aussi voir notre camarade Gustave qui est tout à fait souffrant. Le pauvre garçon a une esquinancie compliquée d’une laryngite. Il va mieux mais il parle à peine. Toutefois, étant toujours l’homme du costume, il se drape dans la grande houppelande d’un juif de Leipsick et est le plus content du monde. Je finis par Mme Chaulin : ici débauche complète, Chaulin me retient à dîner et nous allons ensemble au Théâtre Lyrique. J’entends de la musique exquise et trouve Mme Viardot sublime. Ce théâtre est un de ceux qu’on a nouvellement construits sur la place du Châtelet : l’extérieur est hideux, l’intérieur réalise quelques améliorations heureuses, entre autres la substitution au lustre d’un plafond lumineux.
[Collé en marge, une coupure de presse annonçant au Théâtre Lyrique L’enlèvement au sérail de Mozart, et Orphée de Gluck, avec les distributions. Mme Viardot joue Orphée.]

Paris, le mercredi 10 Xbre 1862
Etude. Le soir je vais à la Demante, j’arrive comme elle finissait. Je vais me faire nommer membre libre, c’est le seul titre que je puis avoir en raison de mes fonctions actuelles. Je vais le multiplier, je vais m’efforcer de me rattacher à ce titre à la Tronchet qu’on s’efforce en ce moment de reconstituer. En même temps je me fais représenter à la Labruyère et à la Société Botanique, lâchées dans un moment de panne. Je veux tous les soirs pouvoir, si je le veux, secouer l’engourdissement de l’étude et trouver des gens à qui parler . Je vais en sortant chez Maugin : il a traité avec Delafosse.

Un petit trait humain : je viens de recevoir un faire-part de la mort de ma tante Henriette, comme le premier venu. Aucun neveu n’y est mentionné. Ces avoués! Ceci ne me pique nullement mais me donne de la liberté pour mon deuil.

Paris, le jeudi 11 décembre 1862
Etude. Je vais chez Potier notaire à une certaine liquidation après séparation de biens Dodon fertile en incidents. La femme, ma cliente, affreuse petite boulotte à prétention, ne vit pas avec son mari qui est un ivrogne en faillite, un affreux gredin. Après des contestations assez sérieuses, le syndic Decagny s’en va et le sieur Dodon reste. Sa femme tremblante de peur s’attachait à moi. « Henriette, lui dit-il, tu vas rester ici, j’ai à dire à Mr Potier des choses qu’il faut que tu entendes. » « Vous direz à Mr Potier tout ce que vous voudrez, dis-je à Dodon, ceci ne regarde pas votre femme. Elle a à consulter son avoué et elle s’en va. » Là-dessus je descends avec la cliente et marche à côté d’elle par la rue de Richelieu. Le mari descend avec nous et marche derrière sur nos talons. J’avise une voiture, arrête le cocher, fais monter mme Dodon et payant la course lui dit sans y monter : rue du Sentier n° 8. « Arrêtez cocher, dit le Dodon, donnez-moi votre numéro, madame est ma femme, je vous défends de la conduire. » J’avais une jolie position : ce drôle là ne demandait qu’un esclandre. Après des représentations inutiles je fais descendre la cliente et l’a ramène chez Potier, le mari toujours suivant. Là je les laisse en tête à tête et vais en référer à mon père qui m’a enjoint très positivement de les laisser se débrouiller. Mme Mouillefarine arrive aujourd’hui de Neuilly.

Paris, le vendredi 12 Xe 1862
Etude, journée éreintante, je vais cinq fois chez un syndic nommé Richard-Grison qui demeure à la gare de Strasbourg. Je me délasse en allant le soir chez Renault : il y a grand monde à son Vendredi. Renault a fait son discours à la Conférence des avocats avec un immense succès. Son sujet était l’influence de la philosophie du 15ème siècle sur le droit criminel en France. Son discours, que je n’ai pas encore lu mais dont tout le monde parle, a produit la plus grande impression. Quel avenir !

Paris, le samedi 13 Xe 1862
Etude. La ridicule affaire Dodon a un dénouement assez imprévu. La maman arrive ce matin à l’étude, demande à voir le défenseur de sa fille : on m’appelle, elle bondit, me saisit et en un moment je suis embrassé sur les deux joues. Les époux étaient avant-hier revenus ensemble à Ville d’Avray où demeure Mme Dodon avec sa mère et aux dernières nouvelles la réconciliation ne tenait plus qu’à un verrou. Le soir je vais voir avec Albert, mon père et Prieur la célèbre pièce d’Orphée aux Enfers, c’est à peu près la 300ème représentation. Les mots et les airs en courent les rues. Grâce à cela peut-être, et malgré un 2ème acte très drôle, je me suis amusé bien moins que je ne me l’étais promis.
[Collée en marge, une coupure de presse annonçant aux Bouffes Parisiens Jacqueline, opérette de Dorcy et Lange, et Orphée aux Enfers, opéra-bouffe de Crémieux et Offenbach, avec les distributions.]

Paris, le dimanche 14 décembre 1862
Messe et conférence, puis botanique. J’ai reçu un paquet de Romanet, quelques plantes de Venance Payot de Chamonix, il est arrivé un paquet de Theveneau d’Agde et un paquet de Rambervilliers (Vosges), dont le curé Mr l’abbé Boulay est notre correspondant. Aussi après un repas pris en commun chez Merard, fournisseur ordinaire des Champagne, les quatre copins se mettent à débiter les paquets. Maugin vient un moment, on lui passe les rebuts, il est émerveillé. J’ai bien eu cent espèces nouvelles, plus que je n’en récoltais en toute une année.

Je dîne rue du Sentier et vais le soir chez Mme Guyot-Sionnest. On danse, c’est sans façon, je m’amuse beaucoup. Henri me présente à sa future. Elles sont trois sœurs en robes bleues, toutes trois laides à ravir. Melle Geneviève, la future d’Henri, est la moins mal et elle est petite, épaisse de taille, la bouche grande, le nez long, de vilaines dents et pas de fraîcheur. Aussi je comprends l’éternel refrain d’Henri dans nos confidences de Ségovie et autres lieux : « elle est si gaie ». C’est là le grand charme de cette jeune fille simple, naturelle, en train, elle m’a en un moment mis à mon aise, ses sœurs sont aussi rieuses qu’elle. J’ai dansé comme un perdu, ri comme un fou et ai fini la soirée en bénissant in petto ce mariage qui me promet un avenir de soirées amusantes. Ce sont les époux les mieux assortis du monde et Guyot fait un coup de maître.

Paris, le lundi 15 décembre 1862
Etude. Nous dînons le soir chez Mme Charles Petit. Il y a les nouveaux mariés, Mr et Mme Fanon. La jeune épouse à l’air d’une grue comme avant, l’époux est rond et accueillant, nous renouvelons connaissance. Il me demande avec intérêt des nouvelles de Mme Eymieu : pobrequito ! Il y a des Levillain, des Cosson, Lejoindre et avec tout cela on s’ennuie à mort. Je dormais debout.

Etude, palais. Je vais voir ma tante Adèle. Je ne suis pas content de sa santé, je la trouve affaiblie. J’y vais difficilement mais une fois causant avec elle je ne puis m’en détacher. Elle m’aime tant. Singulière intuition, elle m’a demandé l’autre jour si je ne pensais pas à épouser Melle Ducloux – si j’y pense !! – et là-dessus nous avons causé à l’infini. Au vrai cette idée a fait depuis six mois d’énormes progrès en moi. J’en rêve. C’est peut-être bien du chagrin que je me prépare. Etude le soir. Je reviendrai sur ce sujet.

Paris, le mercredi 17 Xe 1862
Etude. Le soir il y a fête chez Coulon : mon ami qui habite maintenant rue de la Chaussée d’Antin y a un appartement exigu composé de trois pièces en enfilade. Il y donne une soirée, non pas un punch de garçons, mais un thé, il y a des dames! Au fond on fait le whist, au milieu on cause, à l’entrée on prend le thé. Cette entreprise originale a parfaitement réussi, nous étions douze en tout, présidés bien entendu par Mme Coulon. Les dames ont été charmantes : cette petite débauche leur avait donné de la gaieté. C’était Mme Ganderax, Mme Wallet. Elles ont causé gentiment, nous avons passé une soirée charmante. J’ai dîné rue Hauteville.

Paris, le jeudi 18 Xe 1862
Etude, travail chez moi en rentrant, mélancolie.

Paris, le vendredi 19 Xe 1862
Etude, encore des courses. Je poursuis les membres d’un conseil de famille Le Blant pour les faire signer à la minute, ma famille va à Lalla-Roukh . Je m’ennuie, mon journal devient absurde, c’est comme ma vie.

Paris, le samedi 20 Xe 1862
Etude, Palais. Je devais aller aux Italiens avec Cheramy : il me manque et je trouve un emploi beaucoup plus satisfaisant de ma soirée en allant voir l’abbé Brehier. J’ai avec lui une longue conversation terminée par une confession : c’est un digne homme sans apprêt qui en quelque mois m’a gagné le cœur plus que ne l’avait jamais fait l’abbé Chevayon. Je vois aussi ma tante Elisa. Elle est encore au lit pour faire passer son lait, elle a décidément renoncé à nourrir.

Paris, le dimanche 21 Xe 1862
Je vais après la Conférence à la Sainte-Famille. Le reste de la journée se passe à ranger l’herbier de Tardieu. Le soir je vais avec Chaulin chez Mme Guyoy-Sionnest. Il n’y a personne, pas même la famille Lequeux sur laquelle je voulais avoir l’avis de mon ami.

Mr Foussereau, frère de Mme Mouillefarine, est gravement malade à Chennevières, chez des étrangers qui l’ont recueilli : c’était un original qui s’était brouillé avec toute sa famille et ne voyait plus que Templier l’avocat, son ami d’enfance. Il est probable que ce sera son héritier.

Paris, le lundi 22 Xe 1862
Etude. Le soir à 9h ½ je vais à la Conférence La Bruyère : je m’y suis fait représenter pour me forcer à secouer la poussière des dossiers. Ce sera pour moi un cercle, je n’ai ni le temps ni l’intention d’y faire quoi que ce soit. Quand je l’ai tenté, j’y ai mal réussi, mais cette conférence est destinée à me remettre en contact avec une foule d’idées qui s’en vont de ma tête : mon père m’absorbe.

La Conférence a refleuri en mon absence. Elle tombait en décrépitude quand je l’ai quittée, le personnel s’est renouvelé, il y a de l’activité. Toussaint est président et laisse une entière liberté de parole. L’imprimeur seul s’en émeut, qui imprime les conclusions distribuées à domicile. On discute actuellement Le Fils de Giboyer, une pièce d’Augier dirigée contre le parti clérical. L’une des conclusions de Renault disait à peu près ceci : la comédie politique n’est possible qu’en un temps de liberté. Dame, disait l’imprimeur, ceci me gène, nous n’imprimons pas sur timbre, si vous supprimiez politique. J’arrive à la fin, il en sera toujours ainsi. J’entends cependant le bout d’un très spirituel discours de Desjardins, des répliques assez animées de Renault et de Camescasse, et le début très remarquable d’un jeune monsieur de Germiny. On revient causant et discutant avec le sceptique Gautier, le dédaigneux Michel, Renault et Decrais à la parole aimable, de Ségur, un bon camarade que je retrouve avec plaisir. On va boire de la bière, c’est une soirée du vieux temps. On découvre que de Ségur ne connaissait pas l’histoire de Jolivard : c’est une joie, tout le monde la raconte en même temps. Jolivard est rayé, dénouement que je n’avais pas encore mis ici.
R et i
Paris, le mardi 23 Xe 1862
Journée d’étude, j’y travaille le soir assez tard. Les débats des affaires d’exécutions Mirès sont clos aujourd’hui.
R et i
Paris, le mercredi 24 Xe 1862
Etude, Palais. Mon cousin Georges m’avait fait prié de passer à son cabinet au parquet. Il m’y fait une communication de la plus grande importance : mon oncle Charles son père a pris les mêmes idées que moi sur mon oncle Albert, envisagé comme comptable il en a horreur et va prendre l’initiative de deux résolutions : remise de toutes les affaires communes entre les mains d’un ancien maître clerc de mon grand-père nommé Lebeau ; partage en nature dans un an à la cessation de l’indivision. Ceci est immense pour moi, si je peux en remploi de mes droits me faire abandonner une partie du lot de mon oncle Albert, ma position est sauvée et ma fortune assurée. Je ne suis pas avoué et j’épouse Melle Ducloux.

Après ces rêves viennent des choses plus graves : je me confesse et communie à la messe de minuit.

Paris, le jeudi 25 décembre 1862. Noël.
Messe le matin. Je déjeune chez Mme Chaulin, le bon Tardieu passe la journée avec moi à m’aider à empoisonner mes plantes. Je vais faire ma visite à Mme Larnac et à Mme Grétillat. Le soir après dîner je vois Emile, nous reparlons de son mariage : c’est pour après Pâques, on cherche l’appartement, Marie n’est pas encore prévenue. Ceci est merveilleux. C’est un point, dit Emile, qui ne m’inquiète guères, j’aime mieux qu’on ne lui en parle pas. Il me fait bouillir et ce qui est le plus plaisant, c’est que Marie l’acceptera, l’épousera, l’adorera. Je vais passer la soirée avec mon bon Emmanuel Duvergier de Hauranne. Il est passé me voir hier à l’étude. Son accueil a été d’une charmante tendresse qui m’a fondu le cœur.

Paris, le vendredi 26 décembre 1862
Etude. Le soir je vais chez Mme Denormandie, corvée que je reculais. Je la fais ce soir d’une façon assez douce, il y a du monde et notamment Mr et Mme Madelin qui arrivent de Mirecourt ; on attend ce soir même Paul Bonnet.

Paris, le samedi 27 décembre 1862
Etude. Le soir je tombe tout crotté rue Cassette et dans les bras de Paul Bonnet. Il arrive. Nous causons longuement de Tonnerre et de sa vie. Il ne s’ennuie pas et malgré les défis que nous lui avons portés ne songe pas encore à se marier. Nous allons ensemble porter nos cartes chez Mme Lequeux où un grand bal doit nous réunir lundi. Je finis la soirée avec Tardieu, nous poursuivons le rangement de son herbier, plus méthodiquement que nous ne le faisions avec du Parquet : on en est aux alsinées.

Paris, le dimanche 28 décembre 1862
Messe, conférence, botanique chezTardieu, conversation chez mon oncle Charles pleine d’intérêt. Il me confirme ce que m’a dit son fils. L’espace me manque, j’y reviendrai.

Conférence. Journée botanique, je compulse un paquet de Reims et un paquet de Caen. Dîner rue du Sentier.

Paris, le lundi 28 décembre 1862 (par erreur pour 29 décembre)
Etude. Je cours et j’étudie une question de compétence comme les Dix Mille faisaient de la géographie. Je cours de mairie en mairie pour placer un conseil de famille. Je refuse énergiquement les offres séduisantes de mon père aller au spectacle avec les demoiselles Olinger, et après mon étude je rentre las, songe et m’habille lentement. A 11h ¾ je faisais mon entrée chez Mr Lequeux, rue de l’Odéon 16 : c’est aujourd’hui la soirée de contrat de Guyot-Sionnest. J’arrive au bon moment, c’était encore tropical mais tout le monde officiel s’en allait. Emile, Paul Bonnet, Chaulin et Madelin, moins bien avisés que moi, étaient déjà cuits. On a dansé, assez gravement d’abord et avec une grande pénurie de danseuses. J’en ai profité pour causer beaucoup avec Paul Bonnet. J’ai eu un quadrille de Mme Madelin. Il y a un an j’écrivais ici qu’elle était sans charme aucun, de quoi je me dédis fort. Elle n’est point belle mais le mariage lui a donné de la gaieté, de l’aisance et de la grâce. Ceci me donne à songer. Vers 1h ½ le vide s’augmentant, les choses s’égayent. Henri s’anime, il écrase deux chapeaux et lance un quadrille croisé. Je le danse avec sa future et lui me fait vis-à-vis avec sa petite belle-sœur, Melle Gabrielle, une rieuse charmante à qui j’ai l’esprit de demander le cotillon. Ce cotillon, conduit par Henry avec une admirable solennité, dure deux heures. On le valse, ce qui me gêne un peu, mais ma petite danseuse est charmante. Après le cotillon il y a encore des quadrilles croisés, des galops, des Lanciers exécutés avec une fougue nouvelle et ma petite danseuse me dit en riant de tout son cœur « C’est la fin, faites-moi un plaisir, si vous déchirez ma robe ne me faites pas d’excuses. » Enfin à cinq heures moins un quart le substitut du Procureur Impérial à Tonnerre et le principal Mouillefarine s’en vont les derniers de tous. Je suis ravi, enchanté, je comprends Guyot, j’admire Guyot « elle est si gaie ». J’eusse pour un peu demandé sur l’heure la main de Melle Gabrielle.

Paris, le mardi 30 décembre 1862
Journée nécessairement éteinte, toutefois je sauve les apparences. Seulement le soir à 9h ½ , mon père me proposant de commencer hic et nunc des conclusions pour Mirès, je remercie nettement et en profite pour lui dire à quel point je suis las et fatigué de cette vie d’étude. Je traverse en effet actuellement une phase de découragement amer. Jamais mon père n’a été aussi âpre dans sa monomanie des affaires. Cette pensée exclut toutes les autres : à table il rêve, nous nous taisons tous, la conversation de temps en temps reprise par Albert ou par moi tombe tout aussitôt. Quand mon père rompt le silence, c’est pour me demander un renseignement. Tant que je suis avec lui mon esprit est dans une perpétuelle contention, je n’ai de repos que quand je ne le vois pas. Toute vie de famille est disparue. Ma santé se ressent de cette vie et je me sens malsain de corps et d’esprit.

Paris, le mercredi 31 Xbre 1862
Etude. Je dîne chez ma tante Emilie et vais voir avec Emile une pièce à grand succès de Mr Victorien Sardou. L’œuvre n’est pas forte, mais elle est amusante. Je suis très séduit par une scène d’amour qui ne revient pas à Emile. Victoria est charmante : son talent ne cesse de grandir.

Il fait une nuit vénitienne et l’on s’entasse sur les boulevards.

Et je rentre dans mon logis solitaire, faisant un adieu morose à cette année qui s’en va. Elle m’emporte douze mois de jeunesse et ne me laisse presqu’aucun bon souvenir. Le passé est plein de regrets, le présent absurde et l’avenir douteux. Aucun centre à ma vie, aucune raison d’être à mes actions, je n’ai ni vocation ni famille.

Ne crions pas trop, on rit quelquefois. J’ai solemnisé le dernier jour de l’an par un déjeuner à Batignolles avec Maugin et Saffort, maître clerc de Martin du Gard. Nous avons en justice de paix trois causes qu’un vieil idiot de juge nous remet complaisamment de quinzaine en quinzaine et nous projetons une série de banquets.

Paris, le jeudi 1er janvier 1863
Cette journée suit son cours inévitable, des baisers, des souhaits, des étrennes. Je suis encore à l’age où on reçoit, déjà à celui où l’on donne, mes affaires se liquident au pair. Le matin mes oncles, mon père, mes frères et mes sœurs. Le déjeuner rue du Sentier n° 8 avec Paul et Amélie . Puis des visites, mon oncle François, mes pauvres de la Conférence, ma tante Adèle et ma tante Emilie. Une seule chose tranche sur l’uniformité de cette journée : c’est ma visite rue Cassette. Outre que j’y suis reçu d’une façon aimable, on m’annonce que la famille est au complet et que Jules est venu passer le jour de l’an ici au prix de deux nuits de chemin de fer. Bientôt entre cet excellent ami et j’ai le plaisir peu prévu de l’embrasser et de passer avec lui quelques instants que la discrétion me fait abréger, mais je reste sous le charme de Mme Madelin et par suite de sa sœur à qui je n’avais jamais fait attention. On dîne chez ma tante Elisa. Je ne prends qu’à moitié part à la fête, je souffre de maux de tête, comme l’an dernier. Il s’y joint une privation d’appétit, malaise général, etc.

Mon oncle Albert me remet enfin un projet de liquidation de nos affaires : c’est bien uniforme, mais c’est un fœtus.

Paris, le vendredi 2 janvier 1863
Peu de choses : de l’étude, du mal de tête, du spleen, qq visites.

Paris, le samedi 3 janvier 1863
Le mariage de Guyot-Sionnet a lieu ce matin 12h à Saint-Sulpice, avec un grand concours de peuple et une grande solemnité. A quand le tour ? Palais. Le soir je fais avec Albert mon frère des tentatives infructueuses pour entrer d’abord à la Dame Blanche, ensuite au Fils de Giboyer. Je vais le soir chez madame Chaulin. Je la trouve au coin de son feu avec une amie qui loge chez elle, une pâle Anglaise assez aimable qu’on nomme Mme de Sorbain, venue à Paris pour affaires d’intérêts. Le domestique m’annonce de travers : on me prend pour un agent d’affaires qui trouble les nuits de Mme de Sorbain. Il y a un affreux effarement, j’entre, on rit, on crie, on cause, on fait une collation à ‘anglaise. A 10h ½ j’y étais encore.

Paris, le dimanche 4 janvier 1862
Messe et conférence. Après j’ai une ennuyeuse affaire dont je me tire assez agréablement : un déjeuner à payer, un pari perdu, mais un si vieux pari que j’en avais honte. Il y a parmi mes camarades de collège fort séparés de moi et de mon milieu un certain Halphen, fils d’une tribu de banquiers, à qui en quatrième ou peu s’en faut j’ai tenu ce langage « Tu vas trop fort, tu n’iras pas loin. Je te parie cinq cents francs qu’avec cette vie là tu n’iras pas à ta majorité. » Tenu. On en reparlait de loin en loin. Il y a trois ans, mon homme s’étant considérablement fortifié, j’avais fait commuer le pari en. un déjeuner payable le jour de ses vingt-et-un ans. Ce jour-là il était en Egypte, les choses traînaient en longueur, cela devenait ridicule et Herbette en parlait agréablement. Si bien que jeudi dernier, ayant par fortune croisé Halphen, j’ai pris jour pour aujourd’hui et convié David et Coulon. Grâce à eux cette vieille plaisanterie s’est terminée gaiement, nous avons fait chez Foyot un déjeuner ample et assez amusant. Nous sommes revenus chez David.

Mme Coulon à qui j’ai été faire une visite m’a invité à dîner. J’ai accepté avec plaisir, me sentant un peu ému du déjeuner et craignant l’austérité de la rue du Sentier. Comme elle était au lit j’ai dîné en tête à tête avec mon vieil ami Coulon, causant avenir, profession, mariage : hélas, comme tout cela est vague pour ce pauvre moi !

Paris, le lundi 5 janvier 1863
Etude. Je tire les rois chez mon oncle Henri avec cinq de ses six enfants à table, tous bien grouillants. Ma brave femme de tante tient tout cela à ravir. Après l’étude su soir j’ai été à la Conférence La Bruyère. Lafenestre y a lu une pièce de vers splendide, Pasquette. J’avais déjà vu des succès d’applaudissement, mais jamais comme ce soir un succès d’émotion, pour ma part je pleurais plus d’aux trois quarts. La discussion continua sur Le Fils de Giboyer : il n’y a eu ce soir rien de bien saillant, sauf un discours assez gai d’un membre nommé Bertrand ; on promet pour lundi prochain de grands combats. La Conférence est pleine d’activité, une foule d’orateurs nouveaux se font connaître. Le président est actuellement Charpentier. Je suis enchanté d’y être rentré, multipliant les moyens d’oublier un peu l’étude et de ne pas rêver affaires. Je m’y absorbe, je m’y éteins, il me semble que je n’apprends rien et que mon père m’exploite. Je ne suis pas content de lui, il n’est pas enchanté de moi, ne me trouvant pas son ardeur. Ma santé devient mauvaise, des migraines continues m’empêchent de travailler, il y songe à peine : voila ma vie. Et cependant je suis peut-être ce qu’il aime le plus au monde.

Paris, le mardi 6 janvier 1863
Etude. Les migraines ont augmenté et le soir je n’y peux tenir. Je me soigne et je me purge.

Paris, le mercredi 7 janvier 1863
Je vais mieux. Ma journée à l’étude s’écoule d’une manière passable et le soir je vais dans le monde. Ô triste, triste, qui eut dit que j’y prendrais plaisir, que je songerais à une soirée tout le jour et tout le lendemain ? Que s’est-il donc passé en moi ? J’ai grandi un peu, j’ai appris à danser un peu aussi, tout cela n’est guères. La vraie cause est la solitude de mon foyer et de ma vie. Bref je vais au bal et je m’y amuse. C’était chez Mme Gillotin, 8 rue du Conservatoire. J’y allais présenté (le comble, ce que j’ai tant hué), présenté par les Parmentier et sûr d’y rencontrer la famille Gratiot. Les salons étaient élégants et commodes, les danseuses jeunes, plusieurs jolies. Entre les plus charmantes était Melle Gratiot, frêle enfant que j’ai vu grandir, aujourd’hui dans tout l’épanouissement : elle est pleine de grâce, son corps est souple et onduleux et ses cheveux blonds enivrent. Avec moi gaie et bon enfant, elle jase tout le long des quadrilles comme dans le salon d’Essonnes et nous rions comme de bons amis. On va décidemment danser chez Mme Tetu, chez Mme Travers, tous les huit jours indéfiniment, et nous jetons ce soir des plans de cotillon. D’un autre côté est ma cousine Marie, non point belle, il s’en faut, mais gracieuse, gaie, toute aimable, respirant l’esprit et la bonté. Tout cela pour Emile ! j’enrage par instants. Puis il y a Mme Gratiot et ma tante Pauline avec qui je cause longuement, puis Georges Gratiot, René Fouret, un bon garçon dont le cœur flambe ce soir pour la belle Alice. La seule ombre à mon plaisir est Henri Chardin dit Jobardinolet, fade personnage qui m’agace les nerfs. Je danse beaucoup avec Melle Alice et beaucoup avec Marie, un peu avec les autres. Je cause beaucoup, je ris un peu, et quand par raison de santé je m’en vais à 2h je fais encore un heureux, Gratiot qui n’avait pas de danseuse pour le cotillon et à qui je donne Marie. Puis je rentre par un ciel de lune et d’étoiles, fumant un cigare et rêvant de mes deux danseuses. C’est une nuit exquise, en fin de compte.

Paris, le jeudi 8 janvier 1863
Etude. Pas la moindre fatigue, je me forme. Le soir je remets une cravate blanche et exécute avec Albert une corvée beaucoup trop retardée, à savoir les Jeudis de quinzaine du bon Rivolet . Depuis qu’il n’est plus membre du conseil il a élargi le nombre de ses invitations et l’empressement à y répondre s’est en même temps amoindri. Les stagiaires ont dépouillé une assiduité désormais inutile et les salons ne sont plus remplis que d’élèves de troisième année entre lesquels Vuatrin rayonne. Ce bonhomme me reçoit fort bien et cependant son cœur saigne, on lui a divisé son cours en deux, il y a une seconde chaire depuis ce matin. C’est la moitié de sa vie qui s’en va. La fête continuant à manquer de gaîté je m’en esquisse à 11h.

Paris, le vendredi 9 janvier 1863
Etude. Je ramène à Batignolles Mme Delaunay, la maîtresse de piano de mes sœurs, et vais en même temps partager chez Bonnet un paquet envoyé par Mr de Martrin-Donos (environ de Toulouse). On commence à parler des courses, dans trois mois elles recommenceront, mais hélas elles vont vraisemblablement perdre celui qui en faisait à mes yeux le principal ornement des courses, Maugin, « mon père ». Il traite avec Delafosse, il a coupé sa grande barbe rouge.

Paris, le samedi 10 janvier 1863
Palais et étude. Après dîner je vais ranger durant quelque temps l’herbier de Tardieu, il en est au genre lotus. Je reviens après dans mon quartier. Je vais trouver Coulon et après pas mal d’irrésolution nous nous décidons à accomplir de conserve une petite corvée : c’est la quinzaine de Javal. Aujourd’hui ce n’est pas bien gai, mais on dansera aux suivantes. Aujourd’hui chacun pose en cravate blanche et Ripault (mal lisible : dévore ?). A 12 h nous étions couchés.

Et puis, illumination sur les ténèbres de cette vie, Ripault et Adolphe Guyot jettent avec moi les bases d’un voyage en Italie. Je ne puis rêver de meilleurs compagnons.

Paris, le dimanche 11 janvier 1963
Nous allons tous ensemble à la messe ce matin : voici aujourd’hui deux ans que tout mon bonheur s’est en allé avec celle qui me le donnait. J’offre à ma mère tous les ennuis, toutes les amertumes, toutes les solitudes de ma vie, ce sont les meilleures preuves de ce qu’elle était dans ma vie. Et si je cherche le plaisir que je fuyais autrefois, c’est le meilleur signe de mon abandon et le meilleur gage de mes regrets infinis.

Conférence. Emile m’apprend que Marie enfin informée du plan de sa famille y a adhéré de tout son cœur et il agit fort sagement en me faisant cette confidence. L’homme est sot : depuis que je savais que ma cousine ne pensait pas à moi je m’étais mis à penser à elle, et beaucoup trop. L’autre jour au bal j’en étais affolé. Le mal n’était encore heureusement qu’en surface : en dix minutes de réflexion à l’église j’étais guéri. Elle n’est pas riche, elle est laide, elle ne m’aime pas, voici une petite méditation qui doit souvent me servir.

Le même Emile et moi nous allons à Saint Etienne du Mont entendre la première conférence qu’y fait le R.P. Gratry de l’Oratoire. J’ai été surpris et charmé. Jamais un prédicateur ne m’avait satisfait, non seulement celui-ci me charmait l’esprit mais il y éveillait une foule d’idées nouvelles que je m’étonnais de n’avoir jamais eues. Son enseignement est le plus élevé du monde, il traite de la philosophie de son état et des progrès qu’elle est appelée à faire. La religion est la base de toutes choses mais une base qui soutenant tout apparaît à peine. Je reviendrai souvent ici.

Une plaisanterie, encore qu’elle soit étrangère au sujet : à cette grave conférence quelques femmes se glissent, la chose arrive toujours. Mme Dominé, Mme Transon, bon, mais Mme Arnould-Plessy des Français ! Et celle-ci au moment le plus profond se tourne vers une manière de suivante et s’écrie, envoyant un baiser avec les doigts : Tenez, c’est un bijou que cet homme là !

Je déjeune avec Emile, je fais un peu de botanique avec Tardieu puis je vais faire des visites. Mme Gratiot, Mme David, Mme Chaulin, etc. Je dîne rue du Sentier. Le soir je réunis chez moi Tardieu, Duvergier et Sedillot. Ceci parait un étrange assemblage, il était depuis longtemps promis à Tardieu qui a rencontré une fois Sedillot, en a saisi d’un coup les ridicules et en rêve depuis ce temps. Sedillot s’est surpassé et nous a paru le plus réjouissant du monde.

Paris, le lundi 12 janvier 1863
Etude. Après dîner je vais chez ma tante Emilie . Je me suis bien tâté, je suis guéri, le cas n’était pas grave. Les futurs sont les plus calmes du monde et m’agacent par leur froideur. Après l’étude je vais un peu à la Conférence La Bruyère. La discussion sur Le Fils de Giboyer s’éteint plutôt qu’elle ne finit. Il n’y avait personne de nos amis.

Paris, le mardi 13 janvier 1863
Etude. Palais. On juge les affaires des exécutés de Mirès, Danner et Desprez. Cela est foudroyant. Mirès est pendu à toutes les potences il perd la demande principale et la demande en garantie. C’est un homme perdu. Au reste cela ne me parait pas mal jugé à part que je trouve peu digne de la justice l’obstination qu’on met à lui refuser la contre-expertise. Le soir, me trouvant tout à fait débarrassé de mes maux de tête, je débrouille mon arriéré et travaille jusqu’à près de 11h.

Je deviens chauve comme mes oncles : un vrai chagrin.

Paris, le mercredi 14 janvier 1863
Etude. Je vais le soir chez Mme Chaulin. Maurice est fort souffrant des oreillons.

Paris, le jeudi 15 janvier 1863
Etude. Je dîne chez les Chaulin. Il n’y a qu’eux et cette Anglaise qui loge avec eux en ce moment, Mme de Sorbain, une femme qui me plait beaucoup. Je vais pour une heure l’étude puis je reviens faire chez moi une toilette officielle. A 10h ½ Georges Chaulin vient me prendre et nous allons ensemble au bal de l’Hôtel de Ville. C’était une bonne fortune que je désirais depuis longtemps, je la dois à mon beau-frère Albert. L’entrée est humiliante, une porte fort étroite entre deux domestiques qui vous agrippent votre carte, mais une fois ceci passé il y a un moment de vertige et d’éblouissement, les lumières qui vous inondent, des pentes de fleurs ouvertes devant vous, un grand escalier fleuri sur lequel sont échelonnés des hallebardiers, des valets en grand costume, des gardes municipaux faisant la haie. Au dessus la salle des fêtes, la foule, la confusion et l’éclat des toilettes, la musique de Strauss. On en a pour une demi-heure avant d’être maître de soi et de pouvoir regarder, et pour ma part j’avais l’air d’être tout frais débarqué de Landernau.

Ce temps passé on se reconnaît, on circule, on fréquente les buffets, on va se placer dans le coin de quelque salon et l’on voit défiler devant soi avec une majestueuse lenteur la série des groupes, les têtes officielles et les décorations bizarres. Encore est-ce là un des petits bals, tous les salons ne sont pas ouverts. Il y a trois mille personnes tout au plus et pas d’habits de cour. L’on rencontre des connaissances à foison : Tardieu a qui j’avais spécialement donné rendez-vous, Herbette, Guerault, cet animal de Chardin, Bonneville de Veyrac et mille autres. Les danseuses sont plus rares. Je polke avec Melle Delabalme et la belle Melle Camusat, après m’avoir fait attendre jusqu’à 3h une polka promise, se sauve en me faisant faillite. On danse peu, quoique cet admirable orchestre en donnerait envie, mais on se promène, on cause, on regarde –il y a des femmes splendides- on mange !!! Je m’en vais enchanté de ma soirée.

Paris, le vendredi 16 janvier 1863
Journée d’étude, éteinte nécessairement. Je prends aujourd’hui ma première leçon d’armes, ceci est de l’hygiène. Mon maître d’escrime se nomme Robert et demeure rue Saint Marc. Il n’a pas la bonhomie de brave père Ruas. Je dîne chez ma tante Emilie.

Paris, le samedi 17 janvier 1863
Journée d’étude et de palais, fort ordinaire par conséquent, mais soirée grandement remplie. C’est d’abord chez Merard le dîner d’inauguration qu’offre Maugin. Nous sommes une douzaine, il y a Gaudefroy, et du Palais Outelar, le maître clerc de Paul-Dauphin. La chose est assez simple, belle et bonne cependant et très gaie. Au dessert Maugin adresse un toast à chacun de nous qui est le plus charmant du monde. Je m’en arrache à plus de 9h ½ et je cours chez moi passer un habit noir et une cravate blanche. Je vais d’abord chez Mr Petit, rue de la Paix : il donne une soirée où l’on chante, ce n’est pas bien drôle. Je cause un peu avec mon président à la société botanique Mr Cosson et reçois encore un regain de félicitations pour ma course au tragus. Je ne reste là que trois quarts d’heure, prends un fiacre et je suis à minuit rue Singer n°13 à Passy (c’est au diable) chez Mme Cousin, grand-mère d’Henri Guyot-Sionnest. Elle lui donne son bal de retour de noces, il est très brillant et abondant en jolies femmes. Chaulin n’y est pas, il vient de perdre un oncle qui depuis longtemps était fou. J’y retrouve Robin, Claverie, etc, puis Melle Marguerite Lequeux et surtout Mme Henri Guyot-Sionnest. C’est décidemment une charmante personne, elle n’est pas belle mais son sourire éclaire toute sa personne. Il se dégage d’elle je ne sais quel parfum de sérénité, de gaieté et d’innocence. Nous causons beaucoup, son plaisir est de rassembler en cercle autour d’elle son mari et deux ou trois amis dont je suis et l’on rit à gorge déployée. Je lui fais agréer presque l’idée de donner un bal chez elle dans les deux pièces dont se compose son appartement, et elle m’invite à venir la voir pour prendre mes mesures.

Je reste là jusqu’à 3h ½ , dansant un peu et m’amusant fort. Quand le cotillon commence je bats en retraite et reviens en fumant. Ce Passy est un vrai désert. Une femme se jette sur moi toute affolée « Ah monsieur… ah pardon monsieur, j’ai bien peur, j’entends des pas d’homme. » Un homme s’approchait en effet. Me souvenant de beaucoup d’histoires qui commençaient ainsi je saute en arrière et prend une garde quelconque, ce qui a redoublé l’effroi et la confusion de mon infortunée. Au rapprocher les choses se sont éclaircies, l’homme était un balayeur. La femme allait à Auteuil et ils ont fait route ensemble en se gaussant de moi.

Paris, le 18 janvier 1863
La paresse est ce matin la plus forte, je ne vais pas à la Conférence ; aussi de la journée je n’ose monter chez mon oncle Henri. Après la messe, je prends un grand parti, mes cheveux tombaient abominablement, je me fais tondre à la malcontent : je suis affreux et il fait un temps de neige fondue et de boue qui favorise l’opération.

A onze heures je me réunis chez Brebant à Emile, Lacoudrais, Duchauffour et Darlu : c’est encore la liquidation d’un vieux pari. Emile avait parié que Duchauffour serait marié avant un certain délai: le délai est passé Duchauffour est encore garçon et Emile lui paye à déjeuner. Darlu et moi nous étions du pari mais faute que nous nous souvenions comment nous avions parié nous payons chacun notre écot. Enfin nous nous étions adjoint Anatole sans lequel il n’y a pas pour Emile de bonne fête.

Le festin est gai, on fait à Anatole les mêmes plaisanteries qu’il y a cinq ans, avec lui toujours nouvelles, des boulettes de pain, du poivre dans son café, etc. Il sort de là assez ivre. Nous allons fumer chez Duchauffour. Je dîne chez mon père et me couche de bonne heure.

Paris, le lundi 19 janvier 1863
Etude matin et soir. Je reçois une lettre de Gratiot où il m’annonce que sa mère a quelque chose à m’apprendre « qui me fera plaisir » et me voila roulant dans un abîme de suppositions roses.

Paris, le mardi 20 janvier 1863
Etude. Après le travail du soir je vais à la Conférence Tronchet, une vieille amie que j’ai du négliger. Ils la reconstituent péniblement cette année et m’ont nommé membre libre. La Tronchet tient ses séances dans une salle fort belle, l’audience de la justice de paix au 1er arrondissement. Lacroix préside et quelques orateurs fort rares sont épars sur les bancs, Duvergier, Drechou, Corne, cet animal de de Vayre, Dupray, etc. On me fait bon accueil quoique je sois d’un autre temps.

Paris, le mercredi 21 janvier 1863
Etude. A 7h je vais chez Gratiot recevoir cette ravissante communication : elle est bouffonne. La maison Gratiot donne un bal costumé (ceci va le mieux du monde) ; on compte sur vous (à tort) pour avoir un joli costume (foin de cela, je n’ai pas d’argent) et figurer avec Mr Gratiot dans une petite parade en intermède. Cette dernière partie de la communication me jette dans un état complet de prostration et je m’en vais tout ahuri. Mr Gratiot est l’homme du monde qui ait la plaisanterie la plus insipide et la plus tenace.

Au retour chez moi je trouve une terrible résolution effectuée. La soirée annuelle était cette année dans les choses oubliées. La santé de Mr Foussereau en avait d’abord empêché, plus tard quand j’en avais voulu parler Mme Mouillefarine avait été assez aigre et je m’étais décidé à garder un silence absolu, quand mon père ce soir s’est lancé. Il a pris un jour, le 8 février, établi la liste des danseuses, commencé des invitations. On ne peut plus l’arrêter. Quant à moi je vais d’ahurissement en ahurissement. Une idée colossale germe en mon âme, c’est d’aller au bal Gratiot dans un costume de sapeur que possède Herbette, et tout de suite j’écris à Gratiot pour l’inviter chez moi et lui annoncer mon adhésion. Toutefois, ajoutai-je, grâce pour l’intermède, la seule pensée m’en fait grincer des dents !

Paris, le jeudi 22 janvier 1863
Etude. A 9h ½ je rentre m’habiller chez moi et vais au bal de Rivolet. Décidemment je m’y ennuie supérieurement : pas de place, pas de danseuses de connaissance, un orchestre d’amis qui est exécrable. J’y trouve quelques figures amies, mais s’ennuyant autant que moi et à une heure du matin j’étais au lit.

Paris, le vendredi 23 février 1863 (février par erreur pour janvier)
Etude. Encore une soirée. Celle-ci mérite explication. Melle Camusat m’a volé une polka à l’Hôtel de Ville, un ami dévoué s’est chargé de mes plaintes et j’ai reçu une carte de visite annonçant que Mme Camusat restait chez elle tous les vendredis. Ce à quoi j’obtempère ce soir. Je fais une entrée horriblement intimidée et vais me cacher derrière les seules figures de connaissance que j’aie rencontrées : un très gentil garçon nommé Delaporte, second clerc de Denormandie et mon camarade de collège Bonneville. Après quoi j’observe, Delaporte me faisant mes réponses quand il y a lieu. Le père dont il faut parler d’abord pour ne l’oublier pas est un monsieur qu’on montre rarement. Il serait pour peu de choses, suivant la chronique, dans le joli visage qu’il a signé et la belle Marguerite serait fille de Chaix d’Est-Ange. Tel quel le père Camusat se met dans un coin et prend une victime sur laquelle il épuise la question du coton, ou une autre. Mme Camusat est une femme qui a été délicieuse et qui est fort aimable. La fille aînée est laide, un peu bizarre, assez insignifiante. Melle Marguerite est jolie encore, mais bien moins. Elle n’a plus cette fraîcheur exquise. Elle a acquis un aplomb, une assurance et une coquetterie qui sont affligeants, agaçants ou très divertissants, suivant le point de vue auquel on envisage la question. Le reste du public est nul.

Toutefois j’ai à enregistrer le plus beau mot de maman du monde. Melle Marguerite avait une robe de soie et une jupe fort empesée. Au bout du salon qui nous faisait face elle se baisse et tout le système se relevant traîtreusement nous montre la plus jolie jambe du monde et les contours d’un pantalon tombant au genou. Bonneville prétend qu’il a vu le cordon de la taille, il faut croire que j’aurai baissé les yeux. Il y a un petit brouhaha, les dames font rempart et la petite personne se rajuste avec un calme parfait. Dix minutes après, les exigences des jeux inventés la ramènent à la même place, elle exécute le même mouvement et la toile se lève sur le même décor. Ici la maman se fâche « Oh, c’est trop fort ! Finis donc, Marguerite. Elle le fait exprès ! »

Paris, le samedi 24 janvier 1863
Journée de Palais et d’étude. Mr Guilhaumon vient dîner à la maison. Il me ramène vers 9h ½ m’habiller chez moi et me conduit jusqu’à une maison où j’avais grande hâte d’arriver : Mme Travers, parente de la famille Tetu, donne une soirée dansante à laquelle à mon grand plaisir j’ai été convié. J’y retrouve ce groupe charmant de jeunes filles qui m’avait charmé l’an dernier et dont j’ai un peu rêvé, même à Saragosse. Melle Louise Tetu est la plus belle : sa figure depuis l’an dernier s’est arrondie et ses beaux yeux humides répandent sur son visage un air voluptueux qui n’exclut pas la finesse, l’esprit et même un peu le dédain empreints sur le nez et les lèvres. Il y a trois cousines à elle : Melle Berthe Bontus, une pauvre fille qui n’est pas heureuse et qui a le visage empreint de pureté et de tristesse ; Melle Hélène Travers et Melle Gabrielle Desnuelles n’ont pas beaucoup d’attraits, mais des façons de bonnes filles et un air charmant d’innocence ; Mme Travers la mère est toute ronde ; Melle Gratiot est déjà décrite. L’ensemble est délicieux. On danse pour s’amuser et on s’amuse le mieux du monde. On s’est embrouillé aux quadrilles croisés et on fait des éclats de rire qui n’en finissent plus. Il y a huit jeunes filles et huit jeunes gens, rien de plus, tout cela gai comme un pinson. Un seul reste grave, c’est le jeune Emile Tetu, tout frisé et rose.

A une heure on s’arrête à mon grand regret, Mme Travers est souffrante. On soupe un peu dans un coin en riant. Je m’en vais avec un cousin de la maison nommé Loiseau. Il se découvre que c’est un camarade à moi. Je ne l’ai jamais vu mais c’est égard, je suis son homme. Tetu l’agace autant que moi, nous exclurons Tetu des quadrilles croisés, il me fear inviter chez Mme Desnuelles. Gratiot lui va aussi, Gratiot épousera Melle Tetu, c’est arrangé par les familles. Tout cela indéfiniment et de fil en aiguille.

Paris, le dimanche 25 janvier 1863
Messe et Conférence : mes souvenirs d’hier soir me troublent plus que de raison au milieu de ces graves occupations. Toutefois je vais entendre le P. Gratry et en demeure très satisfait. Après déjeune je vais prendre le bon Tardieu et faire un tour avec lui dans la pépinière du Luxembourg, par un joli soleil qui fait rêver aux courses. Je vais voir ma tante Adèle, Mme Gretillat et Mme Walker. Je dîne rue du Sentier. Mme Mouillefarine témoigne ce soir une grande envie de profiter d’un billet de concert qu’on nous a apporté et je me dévoue à l’accompagner, quoique mon lit m’eût paru préférable. C’est à la salle Herz. Nous entendons Alard qui a un talent merveilleux puis Ketterer, Mme Viardot, Malezieux : j’en vois sans peine arriver la fin.

Paris, le lundi 26 janvier 1863
Etude. Je n’ai pas le temps d’aller prendre ma leçon d’armes. Je m’habille en hâte et vais dîner rue des Martyrs chez Mr et Mme Wallet. Il y avait outre Georges et moi Régnier l’acteur, Mr Metzinger conseiller à la Cour Impériale et Mr Scribe avocat. A part quelques particularités racontées par Mr Metzinger sur Orsini la conversation n’a eu aucun intérêt. J’ai joué aux petits jeux de carte avec les dames et les petites demoiselles, faisant grand bruit et riant de tout mon cœur avec la petite fille de Mme Wallet qui a les façons d’Amélie. Ce genre d’enfants gagne à être vu en passant.

Paris, le mardi 27 janvier 1863
Etude, Palais. On commence à plaider l’affaire de Mirès contre Mr d’Anchald, gérant des Journaux réunis. C’est une curieuse affaire dont le fond est un abus de blanc-seing fait par le prince de Polignac, gendre de Mirès, pendant la captivité de celui-ci. A la maison on commence à s’occuper très fort de la petite fête du 8 février, on établit les listes de danseuses et on répand les invitations. C’était l’an dernier un sujet de discussion désagréable, Mme Mouillefarine y mettait une acrimonie particulière. Cette année mon père dirige le mouvement avec entrain et c’est à chaque dîner le sujet de conversations entrecoupées d’éclats de rires : notre grave maison ne s’y reconnaît plus. Et puis le soir après l’étude mon père nous mène Albert et moi dans le monde, chez Mr Rougl 13 rue Laffitte, un de ses clients. C’est un assez beau bal auquel nous ne connaissons personne que Melle Lucie Armengaud. Nous la faisons danser avec persévérance. Je m’en vais à une heure et laisse Albert qui ne la quittait plus : veteris vestigia flammae ! Cette petite fille, assez laide d’ailleurs, a un petit air crâne et un aplomb qui sont fort amusants.

Paris, le mercredi 28 janvier 1863
Etude. Le soir, suite de mes dissipations. Je vais au banquet des anciens élèves du Lycée Bonaparte. La chose se fait à l’Hôtel de la Paix. J’adhère pour la première fois à cette réunion dont le propagateur enthousiaste est un confrère de mon père nommé Sibire. On se réunit dans trois grands salons, les jeunes au fond et les anciens à l’entrée. Ma génération est fort peu représentée, nous sommes encore trop voisins du collège pour sentir le besoin d’en resserrer les liens. Il n’y a de ma connaissance que Emile, les frères Jouaust, Javal, Pector et de Ségur. On dîne à huit heures, médiocrement, dans une salle à manger splendide. Au dessert on porte des toasts : le président était Mr Davilliers, un négociant. On dit aussi comme de raison des vers et des chansons, il y a une assez jolie chanson de La Bedollière et des vers charmants d’Edouard Fournier. Il parlait d’un des anciens professeurs du collège, Jarry de Maney, qui faisait volontiers sa classe en causeries :
C’était un grand historien,
De l’histoire il ne disait rien,
Mais qu’il disait bien les histoires !

La fin a été burlesque. Le salon du fond qui s’était égayé au dessert s’est achevé au café et a fini la fête avec des cris, des « chiades » et même des courses échevelées dans les corridors du Grand Hôtel .

Paris, le jeudi 29 janvier 1863
Etude. Albert m’a encore eu un billet de bal à l’Hôtel de Ville. Je le désirais très vivement, sachant y rencontrer beaucoup de monde, aussi j’étais ce soir joyeux comme un niais, je piétinais à l’étude comme une pensionnaire qu’on va habiller, et habillé en deux temps j’ai pris quoiqu’il fit très beau une voiture pour arriver plus vite. Je deviens absurde mais c’est ainsi. Les étonnements de l’entrée n’existent plus, je venais là pour danser et sitôt arrivé je danse. C’est qu’il y avait là ma cousine Marie et Melle Cécile Delabalme son amie – Marie est décidemment charmante, enfin je m’y ferai – Melle Alice Gratiot et Melle Desnuelles, Mme Guyot-Sionnest qui me promet avec son petit air aimable de venir dimanche et de s’amuser beaucoup, Melle Camusat et encore d’autres que j’oublie, toutes charmantes. En hommes Albert, Tardieu et Gratiot, nous ne nous quittons pas, et d’autres innombrables, Loiseau, Pougin, tous les cousins des soirées Tetu venus en escorte. Il y a des quadrilles où des deux côtés on médit d’Emile Tetu. C’est une suite non interrompue de polkas, je valse même à la fin. Enfin, une soirée exquise, les buffets sont presque négligés. Tardieu est présenté à Marie, il est si ému qu’il ne la regarde pas, il va pour l’inviter, il se trompe et danse avec une autre ; on l’avertit, il sue à grosses gouttes, il va s’en excuser, il se confond en regrets, assez haut pour que la voisine qu’il vient de faire danser en ait sa part. Et puis je cause avec ma tante Pauline et je promène Mme Gratiot. La seule ombre est Mr Gratiot qui n’a pas ce soir l’air de m’adorer. Ceci est à étudier : est-ce l’intermède refusé ?

Comme tout prend fin à deux heures et demie, je m’en vais avec Georges Gratiot qui est un bon camarade de bal. Je lui raconte ma conversation de samedi avec Loiseau et nous nous pâmons de rire une grande demie heure autour du Palais Royal.

Paris, le vendredi 30 janvier 1863
Etude matin et soir. Fin des débauches, on se couche de bonne heure pour la première fois depuis huit jours.

Paris, le samedi 31 janvier 1863
Etude. Mon oncle Henri est au lit, il est fort souffrant. Il a été passé quarante huit heures à l’Hôtel des Haricots , il en rentrait jeudi avec la migraine. Hier il a voulu aller à son bureau et aujourd’hui il est au lit avec la fièvre et la toux. On ne sait encore ce que c’est.

Soirée chez Mme Tetu. J’y suis à 9h ½ , toutes ces demoiselles de samedi dernier s’y trouvent, mais hélas les pauvres filles ont été grondées pour avoir trop ri au quadrille croisé. On n’en dansera plus. Emile Tetu vient nous dire à Georges et à moi qu’on nous a trouvés fort ridicules et qu’il ne faut pas agir ainsi, le tout avec ces façons mignardes et ridicules dont il a le secret. Ce monsieur me met hors de moi, je voulais m’en aller, Georges m’en empêche et à tort car j’arrive à lui dire une série d’impolitesses qui pourront bien me faire rayer des listes l’an qui vient. A la fin cependant on s’amuse beaucoup. Mon ami Loiseau arrive et bricole mon invitation chez Mme Desnuelles. Je danse le cotillon avec sa fille, c’est le plus charmant des cotillons. Je suis près de Georges entre sa sœur et ma danseuse, on cause à perdre haleine. Emile Tetu a organisé un cotillon à accessoires avec des rubans, des drapeaux, des rosettes. Ces bonnes petites filles n’y entendent rien et veulent s’amuser. On se tape avec les drapeaux. « Si on te les casse, on te les paiera » dit Hélène Travers à son cousin avec un petit air résolu qui est à croquer. Après le cotillon, souper. Après le souper on lance un quadrille croisé de fraude, sous la protection indulgente de Mme Gratiot. Je prends un grand nombre de mauvais points ce soir. Retour avec Gratiot et notre ami Loiseau. Il en tient pour Melle Bontus, je passe actuellement de Melle Tetu à Melle Travers, et ainsi des autres. C’est une société exquise dont je vais me faire expulser !! Emile Tetu est à bâtonner.

Paris, le dimanche 1er février 1863
Je vais assez tard à la Conférence, à la messe après, puis chez Tardieu. Il y avait longtemps que les associés ne s’étaient réunis. On se partage aujourd’hui sans ardeur quelques plantes de Duvergier, Brehier et de Brutelette. Je vais chez Gratiot causer un peu d’hier, de nos jolies danseuses, de mes impolitesses. En rentrant chez moi je trouve mon père qui venait voir mon oncle Henri qui a décidément une bronchite déclarée. Mon père m’apprend que son frère, mon oncle Hippolyte qui habite à Noisy-le-Grand et que je n’avais jamais vu est fort malade d’une fluxion de poitrine et nous trouvons rue du Sentier la nouvelle de sa mort. J’avoue à ma honte que la perte d’un oncle que je n’avais jamais vu et pour lequel mon père avait peu d’affection me laisse parfaitement insensible et que je n’y vois que la destruction de nos plans de soirée. De ce chef seulement je vais me coucher fort assombri.

Paris, le lundi 2 février 1863
Journée d’étude. Mon père va à Noisy-le-Grand s’occuper des affaires de son frère. Mon pauvre oncle Henri est décidément malade : il a une grave bronchite et peut-être pire.

Paris, le mardi 3 février 1863
Je vais ce matin à Noisy-le-Grand et j’y passe ma journée. L’enterrement n’a lieu qu’à deux heures. Cette journée est horriblement vulgaire et odieuse. Nous sommes réunis chez un brave homme nommé Alexandre, c’est chez lui que mon oncle vivait et qu’il est mort. Cet homme nous promène dans son jardin, nous montrant ses arbres à fruit et nous indiquant comment bêchait mon oncle et où il s’asseyait. Pendant ce temps sa famille arrange une chapelle au devant de la porte. Ils regrettent vivement mon oncle. Puis on déjeune. Ceci est atroce, ces gens regrettent vivement mon oncle, ils l’ont soigné depuis plusieurs nuits, ils entourent de soins pieux son enterrement, mais tout cela à leur manière et il faut qu’on gueuletonne avant d’aller à l’église. Le père Alexandre, paysan intelligent et bavard, tient le bout de la table, tantôt narrant et riant, tantôt pleurant. Il y a mon cousin Paul, sa mère, le cousin Augustin, mon père, Albert et moi et quelques amis. « Remplissez votre verre, me dit le père Alexandre, buvez, vous ne prendrez pas tout. Ah mon Dieu, mon Dieu, qui videra notre pièce maintenant qu’il n’est plus là. Il vous faut venir cet été le dimanche, vous le remplacerez. Amenez des amis, pas trop cependant, je ne voudrais pas que ma maison ressemblât à celle du dîner à Passy, c’était cela une pièce » et il raconte la pièce, il chante les couplets, Minette faisait le petit groom, on n’en fait plus comme cela, et les mélodrames, Vindarni ou l’homme aux trois visages, « mais buvez donc, vous ne buvez pas ; il y a du hachis ». Il verse du vieux vin, chacun s’égaye. Deux hommes passent sous la fenêtre en portant la bière, Paul se dérange pour aider à y mettre ce pauvre corps. « Ne le laissez pas aller, dit sa mère, cela sent une telle odeur ! Il ne finirait pas de déjeuner en revenant. » Et Paul finit de déjeuner. On prend le café et on s’attarde aux liqueurs. Le corps est cloué cependant, on attend le clergé, Alexandre pleure de temps en temps puis entame une histoire. « Cela lui a pris lundi ». Il me dit « jouez-vous un domino ? » Je lui dis. « Oui, mais jouons le jeu, parce qu’à ma femme il ne faut pas lui parler de jouer le jeu. » Il sort pour épancher de l’eau, en rentrant il me dit etc. Et il conclut d’ordinaire en disant avec attendrissement qu’à présent il se sent tout seul et qu’il ne pourra supporter l’absence de ce vieil ami. En effet quand nous allons à l’église il ne peut nous accompagner et reste à pleurer chez lui.

Cette triste cérémonie s’accomplit brièvement. Nous confions le corps à la terre sous une violente pluie et revenons à Paris. J’emporte une impression ineffaçable de cette journée. Oh l’amère chose que de vieillir seul et de n’avoir autour de son tombeau que de pareilles scènes

Paris, le mercredi 4 février 1863
Etude. Je dîne le soir chez Mme Chaulin. Etude le soir.

Paris, le jeudi 5 février 1863
Etude matin et soir. Travail toujours le même, je m’ennuie. Mon oncle Henri est fort souffrant, il a une pleurésie. Son état n’inspire aucune inquiétude, mais il en a pour cinq ou six semaines au moins.

Paris, le vendredi 6 février 1863
Etude matin et soir. Décidément je m’ennuie et profondément. Ma vie est absurde, le plaisir lui est devenu nécessaire. Quand je sors à 9h ½ de l’étude j’ai l’esprit trop ahuri pour pouvoir le soumettre à un travail quelconque et le monde me donnait un changement forcé d’idées qui me faisait du bien : aujourd’hui je m’endors la tête endolorie de procédure et je me réveille sombre et mal dispos. J’ai passé un mois de janvier facile et actuellement les tristesses du mois de décembre viennent de nouveau m’assaillir. Je ne vaux pas un liard à onze heures du soir et je viens de me surprendre à pleurer sur mes chenets sans savoir pourquoi comme une petite fille qui a la migraine. Il faut le dire, j’ai une âme flexible et molle, les impressions fâcheuses me blessent et me meurtrissent. Je me voudrais plus viril.

Paris, le samedi 7 février 1863
Etude et Palais. Après dîner je vais voir mon ami Ripault, nous causons de l’Italie et de notre voyage : c’est la moitié du plaisir. Je travaille chez moi après.

Paris, le dimanche 8 février 1863
Conférence le matin, messe. Je fais un peu de botanique avec Tardieu et vais voir ma tante Adèle. Visite à Mme Jules Bonnet et à Mme David. Je vois mon oncle Henri et suis effrayé de sa mine changée et palie, il ne va pas mieux. Je dîne rue du Sentier. C’est ce soir qu’on devait danser chez nous. Nous fuyons la maison et allons voir Mme Armengaud. Cette jeune Lucie a un caquet merveilleux, je lui ai donné ce soir la réplique avec grand amusement.

Paris, le lundi 9 février 1863
Etude. Je vais le soir à la Labruyère. La discussion est fort vive : de nouveau, et cette fois à propos de la conspiration d’Amboise, les catholiques et les protestants sont en présence. Thureau, le leader des catholiques, était à la tribune et Guizot se préparait à lui répondre. Camescasse a eu un grand succès par sa verve et a excité un rire fou aux dépens de Desjardins qui l’interrompait. Thureau a été fort éloquent à la fin de son discours. Il y a aussi un montagnard nommé Fiquet qui a occupé la tribune. Cette Labruyère s’est transformée. La tribune qui appartenait à trois ou quatre est aujourd’hui assaillie, au grand avantage de la Conférence.

Paris, le mardi 10 février 1863
Nous gagnons aujourd’hui une affaire pour Mirès. La chose est assez étrange pour mériter qu’on la note, d’ailleurs l’affaire a un véritable intérêt contemporain qui m’oblige à entrer dans quelques détails. Mirès était propriétaire de la gérance des Journaux réunis, le Constitutionnel et le Pays, qu’il avait bien payés onze cent mille francs. Quand il fut arrêté le prince de Polignac son gendre lui fit comprendre qu’il ne pouvait garder la gérance, qu’on administrait mal au secret et que cette coûteuse propriété dépérirait en ses mains, en supposant qu’on l’y laissât, qu’il fallait mettre à l’abri ce précaire privilège et en faire une réserve pour les temps nuageux qui se préparaient. Mirès en crut devoir passer par là et donna mandat à un certain Pinchon, secrétaire de son gendre. Celui-ci reçut des pouvoirs devant s’étendre à mesure que se prolongeait la détention du mandataire, d’abord pour aviser aux besoins de la gérance et y remplacer Mirès, ensuite pour en faire argent comme bon lui semblerait. Ici l’histoire s’obscurcit et tandis que Mirès était sous clef un vicomte d’Anchald se présente aux actionnaires, s’annonce au lieu et place de Mirès et s’installe dans la gérance. C’est un assez vilain sire à mine patibulaire, ancien secrétaire du grand prince de Polignac, complaisant de son fils et camarade de débauche. Ils n’avaient, m’a dit Mr de Sèze, qu’une maîtresse à eux deux. D’Anchald comme Pinchon n’était que les hommes de paille du vertueux prince. Cependant le ministère qui tient la main haute aux journalistes avait flairé dans Mr d’Anchald une situation véreuse, il avait pensé fort bien qu’il pouvait être exigeant et avant d’admettre le pèlerin à faire valoir ses droits devant les actionnaires il s’en était fait signer une démission en blanc.

Mr Mirès avait en août dernier formé contre d’Anchald une action tendant à se faire rendre la gérance. La demande n’avait que des motifs vagues, on n’y avait pas cru, d’Anchald n’avait pas constitué avoué et les choses dormaient.

Cependant en décembre dernier les cartes vinrent je ne sais comment à s’embrouiller entre le ministère et les Journaux réunis et Mr de Persigny fit un beau matin tenir à Mr d’Anchald que le blanc de la démission était rempli et qu’il pouvait quitter la place à Mr Auguste Chevalier. D’Anchald voyant tout perdu ne ménagea rien, il cria, menaça, fit le beau diable, protestant qu’il l’irait dire à Rome, qu’on avait surpris son blanc-seing, qu’il le faudrait mettre dehors par les épaules et qu’il ferait la plus belle rébellion du monde, étant comme il l’est taillé en crocheteur.

On prit peur en haut, on craignit le scandale et la merveilleuse scène que c’eût été. On transigea, Mr d’Anchald resta directeur gérant et Mr Chavalier prit la signature du directeur politique.

Mirès qui est fort aux aguets fut informé tous des premiers de ce qui se passait dans la coulisse. Il pensa que son procès pouvait lui donner barre sur le ministère et le reprit avec ardeur. Il me fit damner à l’étude. L’affaire fut instruite et engagée à la quinzaine. Le tribunal écouta très favorablement Mr de Sèze et à la huitaine l’avocat impérial conclut très nettement au sens de la demande.

D’Anchald qui n’avait pas pris l’affaire au sérieux s’émut fort et voulut casser les vitres. Il se rendit de nuit à l’imprimerie et hier il parut en tête du Constitutionnel une lettre de lui à Mr Auguste Chevalier, admirable d’insolence et dans laquelle, méconnaissant de son mieux les rapports établis entre lui et son directeur politique, il le chassait comme un laquais. Lundi Mr Chevalier prenait une ordonnance de référé sur l’heure et se faisait réinstaller de force dans les bureaux des deux journaux.

Et aujourd’hui nous gagnons notre procès complètement, pleinement. D’Anchald est tenu de remettre sa démission à la personne que nous lui désignerons en lui signifiant le jugement. Mirès est tout bouffi de joie.

Je vais à la Maison-Blanche chez le notaire Beruery, finir les affaires de Cadé, une cnaille de nourrisseur dont je suis fort aise de me débarrasser.

Je passe une soirée charmante après l’étude. Je vais chez Renault, j’y trouve Decrais et Prudhomme , rien de plus, pas un fâcheux. Nous avons une conversation charmante, nous lisons du Victor Hugo, les derniers vers de Lafenestre qui viennent de paraître dans la Revue contemporaine et enfin Prudhomme tire son cahier et nous berce de vers exquis. Je ne regrette que le bal Marquis où Renault et moi aurions pu être comme l’an dernier.

Paris, le mercredi 11 février 1863
Etude. Je vais à la Maison-Blanche comme hier et avant-hier. Je finis un paiement qui a trait encore à l’affaire Cadé. Ce brigand de Cadé, canaille très profonde, évincé de la succession de sa femme par un dernier testament tout récemment découvert, a apporté toutes les entraves possibles à la réalisation des valeurs héréditaires et ce paiement qui s’y rattache manque de semaine en semaine depuis trois mois. Aussi quand la chose se finit le maître clerc de Dechambre et Drechou, maître clerc de Devaux, me communiquent si bien leur enthousiasme que nous allons déjeuner, quoique pour moi la chose fut déjà faite depuis longtemps. Mirès se charge de ma digestion. Les rapports entre d’Anchald et Chevalier sont devenus invraisemblable. Le dernier a assigné le vicomte en police correctionnelle, ce gentilhomme a fait savoir à Mr Chevalier qu’il lui couperait les oreilles et Mr Chevalier s’est fait autoriser à porter des armes pour sa défense !! Mr Mirès articule non sans raison que ces démêlés ne sont pas au plus grand bien de l’entreprise et qu’il faut y mettre un terme par la nomination d’un administrateur provisoire. Je cours jusqu’à sept heures pour introduire le référé. On désespérait de moi chez Parmentier où je dîne. Etude le soir : mon père se plonge dans la grande affaire de Mme Tremplier et je ne puis plus l’aborder.

Paris, le jeudi 12 février 1863. Jeudi gras.
Etude matin et soir. Je me couche un peu vexé de ne pas danser ce soir et j’enregistre pour mémoire tous les bals que je manque :
le 2, bal chez Mme Lainé, bal chez Mme Gillotin
le 7, bal chez Javal
le 10, bal de Mme Marquis
le 12, bal de Rivolet, soirée dansante chez Mr Paul Denormandie
le 15, soirée dansante chez Mme Guyot-Sionnest
le 16, bal de Mme Lequeux, bal chez Mme Lainé
le 17, soirée chez Mr Armengaud, bal costumé Gratiot
le 19 soirée chez Mme Dreyfus
le 21 bal chez Mme Denuelle , j’irai sans doute. La première semaine de ce deuil sans affliction a été d’un ennui intense, maintenant je m’y suis fais à part quelques minutes de bouderie comme ce soir. On se déshabitue du monde aussi facilement qu’on s’y habitue et mes idées retournent à la botanique, fort négligée ces derniers temps.

Paris, le vendredi 13 février 1863
Etude et Palais. Notre référé renvoyé hier à l’audience est ce matin pleinement gagné. Chevalier est nommé administrateur provisoire avec le droit de mettre d’Anchald dehors. Il y a là tout un dessous de cartes qu’on ignore, néanmoins ces débats sont bien amusants. Etude le soir. On signale un très léger mieux dans l’état de mon oncle Henri, toutefois sa maladie suit toujours un cours bien lent. Sa pauvre petite femme est épuisée de fatigue.

Paris, le samedi 14 février 1863
Etude. Le soir il y a du monde à dîner rue du Sentier. La famille, ce n’est pas gai : Mr et Mme Petit et leurs enfants, Mr Levillain et ses fils, Mr et Mme Fanon, Mr Cheron. Dîner splendide, chère de vilain. Après dîner les enfants jouent des charades. Albert et moi faisons le whist, ce qui est très mal vu.

Paris, le dimanche 15 février 1863
Conférence, déjeuner, messe. Il fait un temps superbe. Je me promène et vais aux Tuileries où, regardant si personne ne me voit, je saute trois ou quatre bancs avec une admirable ardeur, après je monte sur la colonne Vendôme puis je rentre chez moi et passe la journée à débrouiller mes affaires personnelles, celles dont je m’occupe le moins. Il faut tâcher de faire une liquidation avec le travail que m’a remis mon oncle, ce qui n’est pas l’œuvre d’un jour. Je vais voir mon camarade Gomont qui est venu passer ces deux jours à Paris.

Et après dîner, pour notre Dimanche Gras, mon frère Georges et moi allons à l’Opéra incognito, au Paradis. On joue Robert le Diable et nous écoutons avec grand plaisir cet admirable opéra, quoique livré aux doublures.

Paris, le lundi 16 février 1863
Le plus gai des Lundis gras, je passe ma journée à chercher une pièce, à me désoler, à remettre de l’ordre dans l’étude et le soir pour me remettre je travaille jusqu’à onze heures passées. Au dehors ciel d’Italie, pas un nuage, on rêve un peu herborisation. Ma petite sœur Amélie, dite en famille grelot, entre aujourd’hui au couvent. Elle en avait bon besoin, la bonne Mme Mouillefarine, avec les meilleures intentions du monde, n’entend rien à élever les enfants. La petite qui s’ennuyait assez à la maison part enchantée, mon père seul prend tristement cet exil.

Paris, le Mardi gras 17 février 1863
Lamentable journée. L’état de mon oncle s’améliorait, sa poitrine paraissait se dégager, je n’y étais pas monté hier. Aujourd’hui j’allais en prendre des nouvelles avant d’aller à l’étude, je trouve la maison bouleversée. Il a été pris cette nuit de faiblesses effrayantes et en même temps d’un délire intense. Il a annoncé à sa femme qu’il allait mourir, qu’il fallait se dire adieu et a envoyé chercher un prêtre qui l’a administré. Ce matin ma pauvre tante est en larmes, Mr Lagneau le médecin est silencieux et inquiet. Les affres de la mort semblent avoir commencé pour eux. Pour moi je m’en vais hors de moi, bouleversé. A peine peut-on arrêter l’esprit aux conséquences d’un tel événement : six enfants, la misère. Ma journée toute entière est sous l’empire de ces idées. Après un court séjour à l’étude et au Palais je reviens passer ma journée rue de la Chaussée d’Antin. Le délire a diminué mais les médecins demeurent fort inquiets. La coloration de sa peau les effraye, ils craignent une atteinte générale de l’organisme. L’estomac est aussi malade que la poitrine, l’état est fort grave.

Paris, le mercredi 18 février 1863
La nuit de mon pauvre oncle est calme, quoique sans sommeil. Il passe la journée dans un état de prostration moins inquiétante que son délire, mais interrompue par une ou deux violentes crises d’estomac. Etude.

Paris, le jeudi 19 février 1863
Etude, Palais. Je vais voir ma petite sœur à son couvent boulevard Monceaux. Mon oncle est mieux, les symptômes généraux qui inquiétaient les médecins ont disparu, il reste une grande faiblesse, un état inquiétant de l’estomac. La poitrine se dégage un peu. Je vois ma pauvre tante un peu rassurée. Il y a tout à fait lieu de reprendre espoir.

Paris, le vendredi 20 février 1863
La nuit est bonne : mon oncle va mieux, on peut le nourrir, ses crises d’estomac disparaissent.

Paris, le samedi 21 février 1863
Etude, Palais. Le soir avant de monter chez mon oncle Henri je vois son médecin Mr Lagneau qui me donne des nouvelles très expliquées et très rassurantes. La poitrine se dégage, les maux d’estomac doivent par suite disparaître, la maladie est domptée. Ce que je vois en haut me rassure également : ma tante est tranquillisée. Là-dessus et après quelques hésitations je prends à 10h la résolution d’aller à un bal auquel je n’avais pensé plus guères, et je l’exécute avec ardeur. A 10h ½ j’entrais chez Mme Denuelle, 26 rue Barbet de Jouy. C’est comme je l’ai dit la société Tetu : j’y retrouve Gratiot, sa famille et nos danseuses ordinaires aimables et gaies comme toujours. Melle Tétu est belle ce soir à rendre fou. On cause beaucoup du bal costumé de Gratiot qui a été d’une gaieté folle. Je m’amuse pour quinze jours. Il y a un superbe cotillon avec de merveilleux accessoires, des mirlitons à la fin. Il y a un souper, des quadrilles après. La fille de la maison, Melle Thérèse Dénuelle, un grand dragon habillé, est tout à fait aimable. Emile Tetu est à peu près supportable. Je suis plat à son égard. Je rentrais chez moi à 5h ½ : c’est un assez joli regain de carnaval.

Paris, le dimanche 22 février 1863
Conférence, messe et déjeuner. Tardieu vient chez moi faire de l’herbier, c’est-à-dire coller les plantes que nous avons empoisonnées à Noël. Je dîne rue du Sentier et dors le plus tôt et le plus fort possible.

Paris, le lundi 23 février 1863
Etude. Je dîne chez ma tante Emilie. Emile se pourvoit en chancellerie pour ses dispenses . Toujours froid et calme, elle parfaitement tranquille, pas un mot plus tendre, pas un changement dans leur existence si ce n’est quelques spectacles en famille. Ils m’ennuient. En même temps je perds tous mes regrets. Je vais à la Labruyère après l’étude. Il y a un long discours de Guizot : toujours la conspiration d’Amboise. Mon rôle d’auditeur me plait fort. Il y a deux ans je me bourrelais le cerveau à chaque discussion, songeant que j’y devrais parler et rêvant quand et comment. J’ai pris maintenant très franchement mon rôle de nullité et m’en trouve le mieux du monde.

Paris, le mardi 24 février 1863
Etude, Palais. Je perds ma journée à attendre un référé. C’est un jour de mélancolie profonde comme j’en rencontre quelques uns. Nous vînmes à causer avec Cheramy et à reconnaître qu’en deux ans nos idées avaient suivi la même marche, des ravages atroces dans nos illusions, l’invasion du positif. Nous n’avons pas gagné la vocation d’être avoués, mais nous avons complètement perdu celle d’être avocats. Nous la voyons de trop près. Pendant vingt ans pour les heureux, toute la vie pour les autres, ce n’est qu’un métier. Métier pour métier autant vaut choisir le plus lucratif. « Je vais donc me faire avoué, dit Cheramy, lui que nous trouvions avocat jusqu’aux moelles, mais avoué sans aucun enthousiasme et je prendrais de même toute profession quelle qu’elle fut si elle me donnait de quoi manger. » Moi aussi je serai avoué, un métier dont j’ai l’horreur, à moins que dans deux ans je n’aie de quoi vivre sans rien faire, alors je me fais avocat. Tout cela n’est pas bien gai, tout cela est incontestable. On conçoit que j’ai des heures sombres, surtout quand mon père arrive au milieu de mes rêveries. Positif comme il est il me demande si l’affaire Mirès est retenue ou le placet Chantepie déposé. Etude le matin, étude le soir, j’en ai par-dessus les yeux et je partirais demain pour la Chine avec joie.

Paris, le mercredi 25 février 1863
Etude. Je dîne chez Chaulin, c’est toujours un bon moment pris sur l’ennemi. Grande émotion causée par les préparatifs d’une soirée Gretillat. Je ris pas mal à dîner.

Paris, le jeudi 26 février 1863
Etude, Palais. Je manque aller devant la Chambre ! C’était avec mon ami Guyot-Sionnest. C’est l’homme le plus vétilleux de la terre et j’avais voulu l’être plus que lui : il s’agissait de 38 fr 15 c , montant d’un exécutoire qu’il prétendait lever contre Mirès. Guyot-Sionnest a perdu patience et après une heure d’attente nous avons laissé la chambre s’arranger et nous sommes revenus ensemble. Il fait un temps superbe, le printemps avance de deux mois. Je vais faire visite à Mme Denormandie, le soir je dîne chez Mme Coulon avec le Dr Pillot.

Paris, le vendredi 27 février 1863
Etude, travail. Mon oncle Henri se remet bien lentement.

Paris, le samedi 28 février 1863
Etude. Le soir je vais avec Tardieu voir à l’Odéon une traduction de Macbeth. J’y allais avec les intentions les plus sérieuses, voulant prendre Macbeth comme j’avais pris Hamlet l’an dernier. Ces bonnes résolutions n’ont pas duré devant les détails ridicules de la mise en scène et l’exécution détestable de l’œuvre. Taillade a composé son personnage avec assez de soin, il l’a compris et est parfois assez dramatique, mais il est exagéré, uniforme, sans souplesse. Les vers shakespeariens que dit si bien Rouvière ne lui vont nullement. Quant à Mme Karoly qui a quelque réputation au Quartier Latin, elle est détestable. Il est impossible de faire un contresens plus complet. Elle joue Lady Macbeth avec des cris, des hurlements, un débit emphatique. Les vers sont assez médiocres.
[Collé en marge, coupure de presse annonçant au Théâtre Impérial de l’Odéon Macbeth dans la traduction de J.Lacroix, avec la distribution. Taillade joue Macbeth.]

Paris, le dimanche 1er mars 1863
Messe, conférence. Je fais un peu de botanique avec Tardieu, je vais voir Amélie à son couvent. Le soir ma sœur Henriette a des amies à dîner, Melles Labin de Neuilly, trois jeunes filles riant comme des folles. Georges et moi, le soir, nous sommes mis en réquisition pour jouer au colin-maillard avec ces petites demoiselles. L’admirable est que, ayant commencé avec un grand air de complaisance, nous arrivons à nous amuser pour notre compte et rions indéfiniment durant deux heures en nous démenant comme des possédés.

Paris, le lundi 2 mars 1863
Etude. Conférence Labruyère. On y termine une discussion sur la conspiration d’Amboise devenue parfaitement fastidieuse. Je vais faire un tour aux Champs Elysées avec Decrais et Michel. Il fait une nuit vénitienne.

Paris, le mardi 4 mars 1868 (4 mars par erreur pour le 3)
Etude, et fort ennuyeuse, palais surchargé, vingt-trois affaires à l’audience, des expéditionnaires idiots. Je vais me délasser à 10h chez Renault. Ses soirées du mardi sont charmantes, la conversation est toujours gaie, souvent spirituelle avec Camescasse et Decrais. On entend de beaux vers de Prudhomme, puis à la fin on parle politique et Renault proclame avec énergie à la grande stupeur de l’assistance qu’il n’est point orléaniste et rougirait de l’être, qu’il aime la liberté pour elle seule et la recevrait même de l’Empire. Notre ami a déjà fait trois ou quatre revirements avec une entière conviction, et Gautier, que nous regrettions ce soir, en prend note exacte pour les lui rappeler inopportunément.

Paris, le mercredi 5 mars 1863 (5 pour le 4)
Mon oncle Henri qui allait sensiblement mieux passe une très mauvaise nuit, il a un transport au cerveau d’une extrême virulence, ceci est inquiétant. Toutefois la journée est parfaitement calme, sans aucune trace des agitations de la nuit. Il semble que toutes les parties de son organisation reçoivent l’une après l’autre une atteinte.

Le soir mon oncle est bien. La famille Mouillefarine va dans le monde, chez Mr et Mme Sergent, liquidateur au Tribunal de Commerce, braves gens qui avaient retardé leur soirée d’un mois pour que le deuil d’Henriette lui permît d’y prendre part. Albert et moi ne pouvions pas manquer de faire des frais. Par une assez fâcheuse organisation il y avait près d’une douzaine de dames et trois jeunes gens nous compris. Il a fallu se multiplier. On est arrivé à s’amuser assez et Albert a prolongé jusqu’à 2h ½ un cotillon brillamment conduit.

Paris, le jeudi 5 mars 1863
Etude. Ma petite sœur Amélie sort pour la première fois du couvent ce soir et remplit la maison d’un bruit dont on s’était déshabitué.

Paris, le vendredi 6 mars 1863
Etude. Je dîne chez Chaulin, ces dîners-là sont charmants, on m’a mis chez Chaulin sur le pied le plus intime, le plus agréable et le plus gai du monde. Il me faut une véritable résolution pour retourner à l’étude. Mon oncle a passé la journée d’hier et celle d’aujourd’hui d’une façon calme sauf au milieu du jour où il a toujours un peu d’agitation et même parfois de vague. On le lève une heure et on le nourrit un peu. Mais quelle longue épreuve !

Paris, le samedi 7 mars 1863
Etude. Je fais un palais long et fatigant et je remplace mon père à la fin d’une enquête, chose intéressante. Il s’agit d’une séparation de corps Siocard et je fais déposer un bataillon de jolies bouquetières dont le juge commissaire se divertit fort. Il pleut et ceci dérange des plans d’herborisation enfantés pendant ce grand soleil. Le soir je vais au bal chez Javal. Il a donné des quinzaines dont jusqu’à ce jour quelque raison m’a toujours détourné. C’est un bon garçon gai et tout simple malgré les écus paternels. Ceux-ci font bien les choses et bien des bals annuels ne valent pas ces quinzaines. Un salon fort beau, des appartement qui n’en finissent pas, un bon orchestre, de très jolies femmes, toute la haute société juive de Paris et enfin un buffet se terminant en souper. J’ai peu dansé, ne connaissant aucune dame, mais en revanche beaucoup causé. J’avais là de bons camarades, section des sciences, que je perds un peu de vue : Carnot, Rayet, Gueroult. Celui que j’ai été le plus heureux de retrouver est Bellaquet, pauvre garçon qui au sortir du collège a été trois ans fou. Il est enfin rétabli, il a passé son baccalauréat, Gueroult le mène dans le monde le plus qu’il peut pour dissiper ce qui lui est resté de mélancolie et de timidité. Il y avait aussi Duvergier et Pujos qui a brillamment conduit le cotillon.

Paris, le dimanche 8 mars 1863
Je suis rentré à 4h, remarquant avec plaisir qu’un certain vent frais a séché la boue. A huit heures je me réveille sous un brillant soleil. Je vais à la messe, reprend avec bonheur le chapeau de feutre, la canne et la vareuse et vais à la gare du Nord, rendez-vous pris pour la première course. Le seul Tardieu s’y rend muni d’un grand nombre de lettres d’excuse. Il est fort bien reçu. Nous prenons le chemin de fer et débarquons à Villiers-le-Bel. Il vente frais, il est venu des nuages noirs. Nous faisons un temps de marche de Villiers-le-Bel à Ecouen, notant là une église, ici un château, entre les deux des pervenches que nous cueillons avec émotion. Les premières fleurs ont un charme exquis. Pourquoi l’idylle dont la base est indestructible dans l’âme vieillit-elle constamment dans ses types ? Pourquoi est-ce « usé » d’aimer les pervenches ? Vieille question des heures oisives que j’intente à mon patient auditeur. A Ecouen il y a bien une autre idylle, un déjeuner d’auberge excellent. D’Ecouen nous remontons à Ezanville et éclatons de rire en apprenant que le bois où nous venions chercher le daphné mezereum est défriché depuis plusieurs années. D’Ezanville à Domont un vrai orage, de la pluie, de la neige et de la grêle au choix : nous sommes bien mouillés. De Domont à Andilly par la forêt et de là à Enghien où nous reprenons le chemin de fer.

Je trouve à la maison de tristes nouvelles qui font tomber cette gaieté en un instant. Mon pauvre oncle Henri a eu un nouvel accès de délire aussi violent que le précédent. Ceci devient très grave, l’inquiétude que je me reproche maintenant d’avoir écartée ces jours-ci m’envahit tout entier. Ces symptômes ne sont pas ceux d’une pleurésie et révèlent un mal inconnu.

Après le dîner je vais rue Cassette. Mes amis Paul et Jules Bonnet s’y trouvent réunis, l’un est venu de Metz pour trois jours, l’autre a obtenu dix jours de son procureur impérial. Le prétexte est le mariage de Melle Ducloux leur cousine. Je passe avec eux une soirée charmante : mes inquiétudes sont partagées par eux et j’en puis parler à cœur ouvert, et puis il y a dans l’accueil qu’on me fait ici une nuance de cordialité, d’affection sans apparat qui me charme. Et parfois, ce soir entre autres, je me fais vaguement des plans de rapprochement dans l’avenir. Leur sœur est d’un age congruent au moins, admirablement élevée, promettant de l’esprit, de la gaieté et de la vertu, mais sans fortune, et laide ! C’est là chose à revoir.

En rentrant chez moi je trouve mon oncle en plein accès de délire et me couche de nouveau bourrelé d’inquiétude et de chagrin. Rien n’est amer comme de sentir a douleur qu’on a voulu secouer reprendre sa proie.

Paris, le lundi 9 mars 1863
Mon oncle dont je prends plusieurs fois des nouvelles dans le jour est calmé de son accès, mais d’une effrayante faiblesse. Je passe ma journée à l’étude. Mme Gretillat donne une comédie et un bal. J’y devais aller et auparavant dîner avec elle, comme l’an dernier chez Mr Chaulin. Je n’y ai guères l’esprit dispos et on danse sans moi.

Paris, le mardi 10 mars 1863
Etude. Mon oncle est comme hier calme mais faible et inquiétant. Travail, souci, souffrances. J’ai pris la grippe dans ma course de dimanche mais ce n’est pas le lieu de parler de ma santé.

Paris, le mercredi 11 mars 1863
Comme hier, du calme, de la faiblesse. Etude.

Paris, le jeudi 12 mars 1863
Etude le matin. Je passe l’après-midi chez moi : c’est la migraine. Je passe cette journée aussi gaîment que mon Mardi gras, dans les mêmes inquiétudes et les mêmes soucis d’avenir. Toutefois il y a un peu de mieux, trop léger pour qu’on s’y fonde mais qu’enfin on constate. Il semble reprendre un peu de vie et s’intéresser aux choses extérieures. Il parle on le nourrit un peu.

Je dîne seul avec mon père, Mme Mouillefarine et ma sœur sont à Neuilly chez les amies de celle-ci, Melles Lubin. Il fait un temps lamentable, mon rhume m’a donné une sorte de fluxion des yeux. J’y vois à peine clair et me couche tout busé.

Paris, le vendredi 13 mars 1863
La nuit a été tout à fait bonne et j’ai vécu toute la journée sur cette nouvelle-là jusqu’au soir où allant dîner chez ma tante Emilie, j’apprends qu’une nouvelle crise de délire a commencé dans la journée, déplorable nouvelle qui anéantit toutes les espérances rapidement nées de ce mieux passager. Nous allons le voir Emile et moi. Il y a consultation ce soir avec le docteur Barthe qui a suivi la maladie dès le début. Les médecins ne savent évidemment que prescrire, ils saisissent un point remarqué par hasard que les trois dernières crises se sont succédées à cinq jours d’intervalle et ils ordonnent des fébrifuges. La crise à ce compte arriverait mercredi.

Paris, le samedi 14 mars 1863
Etude et Palais. Je dîne chez le père de mon confrère Roche, l’ancien membre de la Tronchet, actuellement maître clerc modèle et futur avoué. Il est fort lié avec Paul Bonnet et réunit des amis communs ce soir. J’avais saisi cette occasion de passer une soirée avec Paul qui retourne mardi à Tonnerre.

Paris, le dimanche 15 mars 1863
Je vais à la Conférence et à la Sainte-Famille. Je tenais à y assister, partout aujourd’hui on prie pour mon oncle. C’est bien le lieu des prières, il est aux mains de Dieu. Le principal motif par lequel nous résistons à perdre l’espérance est l’horreur de cette mort, le vide effroyable qu’elle parait. Il semble inconcevable que cela puisse être dans les desseins de Dieu. On prie.

Je fais une petite visite à l’herbier de Tardieu et reviens me consacrer au mien. Mon oncle est calme, comme mercredi et jeudi, fort abattu, d’une grande faiblesse mais sans souffrance. Je vais le soir faire une visite à Mme Guyot-Sionnest : c’est son dernier Dimanche et toute sa famille se trouvait réunie. Le beau-père d’Henri est un homme charmant , quant à sa femme il y a longtemps que j’ai formulé mon opinion sur son compte.

Paris, le lundi 16 mars 1863
Etude, du travail, des courses. J’ai perdu mon troisième clerc, ce crétin de Lobert, et la menue broutille dont il était chargé se répartit entre Labey et moi. Quant à Prieur il s’occupe des ventes et fait les comptes, bouc-émissaire des recouvrements arriérés, toujours grincheux, bon diable au fond et serviable, mais du commerce le plus ennuyeux du monde.

Mon oncle Henri que je vais voir à cinq heures a encore une crise mais d’un tout autre caractère, un coma, état d’insensibilité complète. Tout cela est horriblement effrayant. Le soir je vais à la Conférence La Bruyère. Decrais y tient un discours qu’il a lu dans Tonnelli et un de ses auditeurs qui a puisé aux mêmes sources dit sa phrase avant lui. Ernest Duvergier fait un fort bon début. Je fais mes adieux à Paul qui retourne demain à Tonnerre.

Paris, le mardi 17 mars 1863
Etude, Palais. Je soigne un gros rhume, fruit de l’herborisation prématurée. Mon oncle est calme, nous attendons la journée de demain.

Paris, le mercredi 18 mars 1863
Etude. Mon oncle que je reviens voir à 7h a eu la crise, mais moins violente. On s’en réjouit. La périodicité semble s’établir, il y a là un élément de périodicité et de diagnostic possible. Le soir il est calmé.

Paris, le jeudi 19 mars 1863
Les espérances que nous avaient fait concevoir la journée d’hier se dissipent aujourd’hui. La crise reprend avec énergie, il passe la journée à délirer, disant des paroles sans suite et s’agitant. Le cerveau est profondément atteint, ceci devient à chaque instant plus grave. Je dîne chez Chaulin où je trouve de bons amis qui compatissent cordialement à mon chagrin et m’en distrayent. Etude le soir. Ma pauvre tante Elisa ne sait que devenir : la bonne de leurs enfants, Joséphine, une précieuse personne qui les soignait fort bien, vient de tomber malade et est partie subitement et mon oncle par une bizarrerie qui n’est pas rare chez les malades semble ces jours-ci prendre en horreur la sœur qui le sert. Mme Denormandie et ma tante Emilie se partagent les enfants, mais que tout cela est lamentable.

Paris, le vendredi 20 mars 1863
Cela va bien mal, la déraison s’établit. Quand je viens à midi savoir de ses nouvelles mon oncle Albert me raconte qu’il l’a fait monter et du ton le plus sensé s’est excusé de la froideur qu’il lui avait toujours témoignée, et lui a dit que ce devait être la cause du scandale qu’il donnait dans la maison en y ayant publiquement une maîtresse, la fille du portier. Le soir cependant vers cinq heures le délire tombe et à 10 h il était fort calme.

Paris, le samedi 21 mars 1863
Toute ma journée se passe hors de l’étude et dans une grande activité, à Courbevoie le matin où j’ai une liquidation après séparation de biens, à Neuilly ensuite. Je vais tenter une apparition de scellés au pavillon d’Armenonville. Leblond qui le tenait est devenu fou, on l’a fait interdire, sa femme pendant ce temps menait la vie la plus joyeuse du monde et buvait le meilleur. Elle s’est efforcée de se faire nommer tutrice. Mon père qui avait commencé la procédure a été abandonné par elle parce qu’il se refusait à la diriger en ce sens et, après qu’elle eut échoué, le frère nommé tuteur est venu confier ses intérêts à mon père. Nous n’avons pas avancé à grand chose, le juge de paix de Neuilly est une oie. On s’est empoigné tout le jour et j’ai mené assez vivement cette femme. Dans les intervalles j’ai visité le jardin d’acclimatation. Je ne suis rentré à Paris qu’à sept heures.

Mais hélas en rentrant chez moi j’ai trouvé les plus tristes nouvelles : la journée de mon oncle a été atroce, perte de connaissance, une insensibilité complète. On a cru qu’il n’en reviendrait pas et mon oncle Albert m’énonce que dans son opinion, il ne peut passer la nuit !!

Paris, le dimanche 22 mars 1863
Mon oncle pour qui ma première pensée est au réveil a passé une nuit calme, mais dans un état de prostration extrême. Je reviens en hâte de la Conférence. Le cœur me manquait pour monter l’escalier. L’état de calme se continue. Je passe ma journée à la maison, sauf une visite au parloir d’Amélie. Elle a une médaille et est toute fière.

Paris, le lundi 23 mars 1863
Cette journée est encore calme, pas de nouveaux accidents, on respire un peu. Je dîne chez ma tante Emilie. Après l’étude je vais à la Labruyère. On y tient une discussion sans intérêt sur Salammbô.

Paris, le mardi 24 mars 1863
Etude, Palais. La nuit a été bonne, l’état dans ce moment est tel qu’on ne pouvait l’espérer samedi : la tête est libre, il s’est établi une diarrhée qui parait au médecin pouvoir servir de dérivatif. On se reprend à espérer, ma pauvre tante Elisa que je vois ce soir se livre toute entière à l’illusion. Je vais voir mon ami Coulon après l’étude. Nous causons de élections. Cela ne va pas bien du tout, l’opposition n’a aucune union, les orléanistes sont absurdes, c’est leur habitude, Dufaure s’abstient, les républicains se divisent, on siffle le comité Carnot qui s’était mis à la tête du mouvement, on dispute aux députés actuels les arrondissements où ils ont été nommés. Les journaux officiels se frottent les mains. Sot pays que le nôtre.

Paris, le mercredi 25 mars 1863
Etude. Je dîne le soir avec Pyon chez Coulon. Mon oncle n’est pas mal de la tête mais il souffre beaucoup des entrailles.

Paris, le jeudi 26 mars 1863
Etude. C’est aujourd’hui le cinquième jour des crises de mon oncle et sa tête est parfaitement libre. J’en concevais un très bon espoir et je n’étais pas le seul à le faire. La visite que lui font ce soir Mr Barthe et Mr Lagneau nous replonge dans toutes nos inquiétudes. Ils s’effrayent des douleurs d’entraille et de la nature des déjections et examinant de plus près ils reconnaissent que la pleurésie qu’ils avaient cru voir diminuer n’avait fait que se déplacer et qu’il a au côté, un peu vers le dos, un énorme épanchement faisant tumeur. Ils paraissent craindre que tous les organes intestinaux ne soient par la suite lésés. Mr Barthe est d’avis de pratiquer une ponction dans la poitrine pour dégager cet épanchement, et ils arrêtent pour le lendemain une consultation de Mr Trousseau.

Paris, le vendredi 27 mars 1863
Ma journée se passe dans des angoisses faciles à comprendre. Au milieu de mes soucis je reçois une lettre de Mr Eymieu : il lui est revenu que mon oncle était un peu souffrant et il me prie de le rassurer à ce sujet ! Mr Trousseau qu’on avait laissé examiner le malade sans lui dire l’opinion du Dr Barthe est d’avis que l’opération en question, la thoracentèse, est indispensable. Il déclare en même temps que si l’épanchement est d’une nature purulente il n’y a rien à espérer. En même temps on peut craindre que mon oncle ne soit pas de force à supporter l’opération. La situation est atroce.

Je reviens à six heures : l’opération a réussi, elle n’a pas été douloureuse, elle a fait sortir quatre litre d’eau, c’est effrayant. Les organes refoulés, gonflés et malades ont paru reprendre de suite leur place et le pauvre malade dort. On respire. D’abord nous sommes soulagés du doute sur la nature du dépôt, et puis il semble que les médecins aient maintenant un fil conducteur sur la nature de la maladie. Trousseau attribue à la pleurésie tous les désordres qui se sont produits. L’espoir est obstiné et revient plus que jamais dans cette soirée qui s’annonçait si fatale.

Paris, le samedi 28 mars 1863
La journée est bonne, le matin a été effrayé de quelques paroles incohérentes et on a cru qu’un accident cérébral allait se reproduire. Ces craintes se sont dissipées. La douleur d’entrailles a disparu. Tout heureux des nouvelles rassurantes que je reçois le soir je reviens à un plan fort oublié ces jours-ci, c’est d’herboriser demain, et j’en vais arrêter les bases avec Gaudefroy. Le pauvre Tardieu ne sera pas des nôtres. Il est dans la désolation, sa belle-sœur vient d’accoucher, l’enfant est mort et la mère dangereusement malade.

Paris, le dimanche 29 mars 1863
Mon réveil matin ne fait pas son office, je m’éveille à 7h et c’est une désorganisation complète. Enfin je trouve moyen d’entendre la messe et d’être à huit heures à la gare de Rennes, mais mal outillé et mourant de faim. Maugin, toujours paternel, m’admoneste et me nourrit. Il est à son poste, ce brave avoué et à la barbe près aussi Champagne que l’an dernier. Il y a Gaudefroy, Kleinhans et les deux de Bretagne. Chatin mène la course, on est une soixantaine. On exécute la promenade de Dampierre, mais en sens inverse de l’an dernier, c’est-à-dire qu’on va déjeuner à Dampierre, qu’on va au Grand Moulin, au Vaux de Cernay et qu’on finit la course au Perray où l’on dîne. Toujours à l’avant-garde nous reprenons avec bonheur toutes nos habitudes de Champagne, le grand appétit, la pipe et surtout le grand air. Les plantes manquent, heureusement nous ne comptions pas là-dessus. Le chrysosplenium est très rare et on ne trouve pas un brin de viola palustris. On dîne solemnellement, longuement, on reste deux heures à table et on chante au dessert. Chatin préside avec la meilleure humeur du monde. On entend Le propriétaire et aussi des airs turcs chantés par un botaniste du pays qui n’étant pas compris obtiennent un succès de fou rire inouï. C’est une bonne journée. Je rentre à minuit, j’étais fait comme un voleur avec ma canne ferrée, mon feutre sans forme et un mouchoir au cou et je demande l’aumône à Pujos qui tout ganté remontait la Chaussée d’Antin.

Paris, le lundi 30 mars 1863
La journée d’hier de mon oncle a été calme et la nuit bonne. Etude. Je suis un peu éreinté de ma première course et vais au bain au lieu de la salle d’armes. Le soir il n’y a pas d’étude et j’en profite pour gagner mon lit.

Paris, le 31 mars 1863
Mon oncle n’est pas mal, il n’a pas d’accidents nouveaux, toutefois la fièvre continue, on voudrait la voir disparaître. Palais. Le soir je vais à Notre-Dame entendre le R.P. Félix : je ne suis pas enchanté et ne prends pas envie d’y retourner. J’ai déjà éprouvé que ce n’était pas mon homme. Notre-Dame est bien belle rendue toute entière au culte et vue dans toute sa majesté.

Paris, le mercredi 1er avril 1863
Je vais à la messe. Etude. Le soir je fais chez moi de la botanique. Mon oncle a toujours la fièvre, les petits enfants sont tous ensemble pris des oreillons. Pauvre petite nichée, si gentille et si gaie, le cœur saigne à les voir tous ensemble riant et caquetant. Seigneur, faut-il donc que ce juste périsse ! Cette fièvre persistant après l’opération est très inquiétante.

Paris, le Jeudi saint 2 avril 1863
Messe, étude jusqu’à 12h. Il fait un temps admirable, je me promène un peu et retourne au logis où la tristesse reste en hôte accoutumé. Toujours de la fièvre, aucune amélioration. C’est désolant, on ne peut plus garder d’espoir. Je vais le soir à Saint-André entendre le prédicateur du carême.

Paris, le Vendredi saint 3 avril 1863
Messe. Etude jusqu’à midi. Je vais voir ma tante Adèle. Je la trouve affligée des nouvelles de mon oncle Henri, mais elle est déjà à l’age où les émotions s’affaiblissent. Sa santé est du reste excellente, elle me reçoit avec sa bonté ordinaire. Je rentre et je trouve l’état de notre pauvre malade encore empiré, il y a un commencement de délire. Botanique tout le reste du jour, office le soir. J’ai reçu hier le billet de mort de la pauvre belle-sœur de Tardieu : elle avait vingt ans.

Paris, le Samedi saint 4 avril 1863
Je vais à la messe le matin. Les nouvelles de mon oncle Henri sont toujours très mauvaises, beaucoup de fièvre, du délire. Je passe ma journée au palais et à l’étude, j’y reste même fort tard, bouleversant les dossiers. Il y a des dossiers que je ne puis retrouver, un certain rapport Rivière qui est énorme, des notifications Allez et surtout un dossier Lebreton c/ Estillard dont l’absence me rend fou. Je dîne en hâte au restaurant. Mme Mouillefarine et mon père sont partis pour Neuilly aujourd’hui . Après je vais me confesser.

Neuilly, le dimanche 5 avril. Pâques
Je fais mes pâques à la messe des hommes de Notre-Dame. Assurément l’unique et ardente prière de cette communion a été pour la santé de mon pauvre oncle. Il ne me parait pas que Dieu veuille agréer ces supplications car ma tante Emilie, chez qui je vais déjeuner suivant l’usage établi du jour de Pâques, nous donne de fort tristes nouvelles qu’elle vient d’aller prendre. Le délire est très violent. Je me décide à ne pas aller à La Rochette ainsi qu’il est d’usage aussi. Je trouve d’ailleurs en rentrant une lettre de Georges Walker qui a son frère malade. Je vais voir le pauvre Tardieu qui est bien affligé, je vais à vêpres et à quatre heures je vais à Neuilly. J’y trouve mon père tout heureux de travailler dans son jardin et de respirer du bon air, et moi je revois mon herbier avec assez de satisfaction.

Paris, le lundi 6 avril 1863
Lamentable journée. Les nouvelles vont toujours s’aggravant, ou plutôt elles sont si graves qu’on ne peut rien voir de pis. La fièvre continue avec le délire et le pouls s’affaiblit en restant accéléré. Je vais à la messe, je passe la matinée avec un vieil ami, Gomont, qui est à Paris pour deux jours et m’en vais faire à l’étude de grands et poudreux rangements. A cinq heures quand je retourne à la maison tout allait au pire. Le pauvre malade s’affaiblit, s’éteint et ses médecins perdant tout espoir disent : c’est la fin. Je vais tout navré de douleur à Neuilly où j’étais attendu, ma petite sœur est sortie du couvent. Dès après dîner je reprends plein d’angoisse le chemin de Paris. Je pensais trouver la mort au logis. L’état était le même, le délire intense, ses cris s’entendaient à ce qu’il parait dans tout l’appartement. On fit descendre les deux garçons et on leur dressa un lit dans la chambre de mon oncle Albert. Ces deux enfants, ravis du changement et de ce campement nouveau, se battaient en se couchant et lançaient des éclats de rire retentissants . Ça été un moment atroce que cette joie d’innocents au milieu de la mort. Mon oncle Albert, Paul Denormandie et moi étions là, navrés. Cette lutte sans espoir avec la mort est effroyable. Comment cette pauvre femme résistera-t-elle ?

Paris, le mardi 7 avril 1863
Mon oncle existe encore, c’est la seule nouvelle qu’on puisse donner, il est toujours dans la fièvre et le délire. Il y a grand dîner à Neuilly : je ne me sens point d’humeur à y figurer et reste à dîner près de chez moi, chez Chaulin. Le soir je travaille à l’étude. Toujours le même état !

Neuilly, le mercredi 8 avril 1863
Etude. Je vais coucher à Neuilly. Toujours le même état, Mr Barthe a déclaré qu’il désespérait, Mr Trousseau qu’on a redemandé à mes instantes prières a ordonné une médication énergique et singulière, du café pour calmer les nerfs et des lotions d’eau froide sur tout le corps. On a commencé aujourd’hui le café, mais il n’y a là aucune source d’espoir. La pauvre femme a résigné toute espérance et fait son sacrifice.

Paris, le jeudi 9 avril 1863
Etude. Il est dans le calme, sans délire mais aussi sans raison, dans la prostration. Je dîne à Paris ce soir, il m’est très pénible en ce moment de passer la nuit hors de la maison et je n’irai à Neuilly ni aujourd’hui ni demain. J’ai ainsi continuellement des nouvelles qui sont hélas toujours les mêmes. Pas d’espoir, l’agonie, on en arrive à désirer la fin des souffrances.

Paris, le vendredi 10 avril 1863
Plus mal que jamais ce matin, mon pauvre oncle est à l’agonie. Il a perdu connaissance, sa poitrine s’emplit. Mon oncle Albert est près de lui, je n’ose y entrer. C’est en de pareils moments que mon père me froisse : quand j’entre en son cabinet tout plein de douleur il prend tout d’abord la parole et me demande l’état de telle affaire ou m’indique une procédure. Un peu plus tard il songe à son beau-frère et s’émeut. Mon impression est irréfléchie mais profonde : assurément il aime beaucoup mon oncle Henri, ces jours-ci je l’ai vu pleurer en y songeant, mais le tourbillon l’emporte, il n’est plus homme, il est avoué. Voilà comment je ne veux jamais être et je l’écris pour m’en souvenir. J’expédie en hâte mes affaires au Palais et je reviens à la maison à une heure ; j’y retourne encore à sept heures, cette fois avec mon père. L’état est toujours le même, on s’acharne après ce pauvre corps, on fait les lotions d’eau froide qui le laissent insensible. Enfin c’est désespérant.

Paris, le samedi 11 avril 1863
On a réveillé mon oncle Albert à trois heures du matin et les nouvelles que me donnent à huit heures les domestiques indiquent une fin inévitable et dernière. Je vais à l’étude distribuer le travail et aviser au nécessaire et à midi je puis rentrer chez moi. Depuis neuf heures mon pauvre oncle n’existe plus. Je perds le meilleur ami de mon enfance, l’homme qui s’était le plus entièrement dévoué à moi orphelin.

Ce n’est point de moi qu’il faut s’occuper. J’entre dans cette maison de douleur et vais trouver ma pauvre tante qui m’embrasse avec une effusion de tendresse et de larmes. Elle avait avec elle Mme Paul Denormandie, charmante et bonne femme qui était là au moment où mon oncle est expiré et ne la quitte pas, pleurant avec elle et épuisant son peu de santé dans cette douleur. La scène qui suit est déchirante. Ma tante m’a voulu conduire au lit de son mari qui repose pâle et immobile comme j’ai vu ma grand-mère. Elisa se jette près du lit, tient la tête inanimée entre ses mains, lui parle sans suite, entrecoupant les mots de larmes. Mme Paul est partie se trouvant presque mal et moi qui étais venu pour consoler, j’ai succombé à la douleur et ai été pris d’une crise nerveuse de sanglots et de larmes. Mon oncle Albert, intervenant avec son visage glacé, a obtenu d’Elisa qu’elle rentrât au salon et l’a occupé de détails matériels de l’enterrement qu’il veut pour demain. Mon oncle se pique, et me le disait il y a deux ans, de refouler en lui toutes les émotions et de rester froid devant son frère mort, quoique affligé profondément. Pour moi j’aime mieux me laisser aller à la nature et les larmes que je verse me réjouissent, puisqu’elles expriment la vivacité de mon chagrin.

L’enterrement a donc lieu demain. Mon oncle Albert et moi nous occupons des détails, déclaration du décès , lettres et billets. Ma tante a quelques amies avec elle, Mme Bonie, Mme Paul revenue toute souffrante. Ses enfants sont chez ma tante Pauline, Jeanne seule a pleuré ce matin, les autres étonnés et silencieux ont un peu grogné, voyant tout le monde en larmes. Voila la consolation qui reste à cette pauvre femme, et elle a vingt-neuf ans. Je la revois tout le soir, elle est sans exaltation, pleine de douleur et de résignation. Elle tient des discours admirables de piété d’une pauvre voix d’enfant douce et brisée et verse d’abondantes larmes qui de sa tête affaissée roulent sur sa poitrine. Quel malheur ! Quel présent ! Quel avenir !

On a campé dans ma chambre la nourrice et la bonne qui ont des terreurs de paysannes et ne veulent point coucher dans l’appartement du mort. Coulon, dont l’amitié est toujours prête, m’a fait mettre des draps à son lit et couche sur son canapé. Il travaille jusqu’à quatre heures du matin pour Jules Favre. Le flux des souvenirs et les pensées m’empêche de dormir et nous causons longuement, gravement, comme entre vieux amis qui se savent à fond.

Paris, le dimanche 12 avril 1863
La pauvre femme a été emmenée de chez elle ce matin par Mme Paul qui l’a menée à la messe. Elle se tient chez mon oncle Albert et nous faisons en haut les préparatifs de l’enterrement, la réception, etc, funèbre cérémonie dont je prends l’habitude, tous les deux ans notre pauvre famille prend le deuil. Elisa avait désiré que ses deux garçons André et Joseph suivissent le corps de leur pauvre père. Je tenais André par la main, c’était déchirant, ces pauvres petits enfants ne comprenant pas mais ahuris, tristes, regardant de tous côtés pour trouver une figure souriante, silencieux, sages, lisant dans leur livre et s’agenouillant quand il le fallait. Moi qui suis dur aux larmes et qui n’en ai point versé une à l’enterrement de ma pauvre mère, j’ai pleuré comme un enfant tant que j’ai eu devant moi ces pauvres petites têtes blondes. Nous avons conduit mon oncle à sa dernière demeure puis nous nous sommes séparés:c’était fini. Il avait passé sur la terre comme un juste et un saint.

Je suis rentré chez moi et sachant Elisa entourée d’amies je n’osais monter. Une des dames qui était auprès de ma tante m’a engagé à le faire. J’y ai passé le reste du jour. La pauvre Elisa était entourée je ne dis pas de consolations, il n’en est pas pour elle, mais de soins délicats et touchants. Il y avait auprès d’elle Paul Denormandie, sa femme, Mme Bonie et Edmond Cottinet, tous gens plein de tact et d’esprit, sincèrement amis de son mari et profondément affligés, qui ne cherchaient ni à l’étourdir ni à la distraire mais qui lui parlaient de son mari, de ses vertus, remontaient dans sa vie et en disaient des traits touchants et faisaient doucement couler les larmes de la pauvre veuve en en versant avec elle. C’est ce ton là que je m’efforce de prendre. Mme Bonie me prend à part et recommandant ma tante à mes soins me dit une chose que Guyot-Sionnest m’avait déjà indiqué hier soir, c’est ce que à moi seul dans sa terrible journée d’hier elle a témoigné de l’expansion et de la sympathie. Et en effet je me souviens « Viens près de moi, m’a-t-elle dit, tu connais la solitude, la tienne a commencé il y a deux ans, la mienne aujourd’hui ». Mme Bonie me parle longuement sur ce sujet. Ceci me remplit d’émotion, d’orgueil et de joie. Il m’apparaît des devoirs envers cette pauvre femme qui m’enflamment et me grandissent.

Je ne m’étonne point de cette sympathie : elle est mal entourée, son père est excellent mais elle le sait léger, sans consistance et égoïste. Mon oncle Albert perd plus que moi et sa douleur est plus profonde mais il la voile, je ne sais pourquoi, de froideur et de sécheresse. Au contraire la distance de nos ages donne à l’affection d’Elisa pour moi quelques chose de maternel et de fraternel à la fois qui appelle l’effusion.

Je vais dîner en hâte à Neuilly pour voir mon père d’abord et ensuite pour m’assurer un lit pour ce soir, la nourrice couche encore dans ma chambre. Je reviens à Paris le plus tôt que je puis. Je finis ma soirée avec ma tante. Elle a ce soir auprès d’elle une bien brave femme, mais sotte et bavarde à un étonnant degré, Mme Bigorgne, qui la fatigue à l’excès. Mon oncle Albert trouve cela bon, son système étant de nier la douleur morale comme la douleur physique « et à ce propos, dit-il, je vais dès demain m’occuper de ses affaires. » Ceci me rejette dans d’autres idées et me fait frémir. Je songe que mon oncle Albert a déjà brouillé deux successions , qu’étant le plus honnête du monde il est plus dangereux qu’un fripon par les habitudes inexactes de son esprit, par les illusions dont il se berce et par le gouffre absorbant de sa dette. Je songe que moi majeur je n’ai pu obtenir de lui en deux années l’établissement d’un compte exact de ce qu’il me doit et je tremble de lui voir confier le petit avoir de ces enfants qui me sont si chers. J’ai évidemment là un devoir à remplir hérissé de difficultés énormes. Je couche rue du Sentier.

Paris, le lundi 13 avril 1863
Je vais à l’étude ce matin, ayant fait avertir mon père que cette semaine les devoirs de la famille auraient le pas sur tous les autres. Je vais en effet à deux reprises différentes, le matin et le soir, passer une heure ave ma pauvre chère tante qui témoigne avoir grand plaisir à me voir et dont l’affection me rend si heureux. Ayant beaucoup réfléchi depuis hier j’étais décidé à lui parler d’affaires. L’entrée en matière était délicate, notre entretien roulant sur nos regrets et sur les sentiments élevés que la douleur comporte. Mon oncle me la fournit, venant avec un bout de papier enseigner à Elisa sa position et lui montrant en six lignes qu’elle a dix mille livres de rente. En ligne de capital est sa dette, cent sept mille francs ! C’est effrayant. Je prends un livre durant cette communication et quand mon oncle s’est retiré j’expose à ma tante quelques idées assez vagues d’abord, tant sur l’indétermination des chiffres qu’elle vient de voir que sur l’immensité de sa créance. Elle suit tout de suite cette idée, en femme de sens qui connaît le danger, et dès longtemps. Ça été, me dit-elle toute pleurante, le seul sujet de chagrin entre mon pauvre Henri et moi, maintenant que vais-je faire toute seule ? Je me borne aujourd’hui à l’engager à en causer avec son père et rentre avec elle dans ces régions où la douleur veut être seule. Je ne la quitte pas cependant sans lui avoir offert mes petites économies de jeune homme, 2.000 f qui sont au Comptoir d’escompte. J’aime mieux les lui prêter que de les lui voir devoir à mon oncle Albert dont c’est le système de tout payer et e tout recevoir et de compenser pour retarder les comptes. Cette offre est accueillie avec beaucoup de raison et de tendresse, elle en apprécie comme moi les motifs et y aurait recours le cas échéant. Voici je pense un devoir accompli. L’important est de pouvoir le faire sans avoir de passion contre mon oncle Albert, à de certains moments je sens qu’elle bouillonne. Je serais âpre à défendre mes intérêts à présent qu’ils sont unis à ceux de ces enfants et deux ans de patience me seraient aux yeux du monde une preuve suffisante de désintéressement et de modération. Je reste à Paris le soir avec mon père. Je lui touche sommairement deux mots de tout ceci qui devient la principale idée de mon existence.

Paris, le mardi 14 avril 1863
Etude. Je dîne à Neuilly le soir et reviens travailler avec mon père qui est tout entier absorbé par une grande affaire Tremplier. Je vois ma tante deux fois dans la journée et le soir après l’étude. C’est une femme de sens et qui va être à la hauteur des difficiles devoirs que le ciel lui impose. Plongée dans la plus profonde des douleurs elle ne s’y est point engourdie. Elle a causé avec son père des idées que j’avais cru devoir hier lui jeter dans l’esprit et me montre aujourd’hui toute mûrie une résolution à laquelle je désespérais presque de l’amener jamais, à savoir qu’elle a des intérêts trop opposés à ceux de mon oncle Albert pour le prendre comme conseil et qu’elle doit s’en choisir un autre. Ç’était à mon oncle Albert à avoir cette idée là, mais il y a plusieurs manières d’être honnête. Enfin ma tante a eu cette idée par la grâce de Dieu et s’occupe immédiatement de la mettre en pratique. Le conseil tout naturellement indiqué est mon père. Je l’en dissuade pour deux raisons : la première est qu’il est aussi acerbe que mon oncle est hautain et que leurs rapports seront très difficiles ; la seconde est qu’il est déjà mon conseil et que si Elisa vient se ranger sous lui à côté de moi, nous paraissons faire une scission dans la famille et laisser mon oncle Albert seul de son côté. Je voudrais lui voir prendre Denormandie l’avoué, c’est un homme intelligent, dévoué et qui interviendrait utilement comme arbitre de nos différents. Voici où nous en sommes aujourd’hui.

Mirès nous quitte, il accuse mon père de modérantisme et prend Caron. Prieur lui fait un mémoire de frais qui ne manque pas d’ampleur, cela dépasse 5.000 francs.

Paris, le mercredi 15 avril 1863
Etude. Je vais voir ma tante. Son père a hier soir abondé dans mon sens, il ne diffère que sur le choix du conseil. Selon lui Denormandie est trop lié avec mon oncle pour agir chaudement dans les intérêts des enfants et c’est mon père qu’il faut prendre. Il a dû, lui Cheron, voir mon oncle dès ce matin pour lui communiquer cette résolution. Et en effet Cheron remonte au même moment mais il n’a rien dit, édifié des bonnes résolutions de mon oncle Albert qui sont pour le présent de liquider et pour l’avenir de tester en faveur de mes cousins. Ce dernier trait est redit par Chéron d’un air concluant. On n’est pas plus niais, toutefois je n’ai pas qualité pour rien dire . Il est arrêté qu’on ira le soir chez mon père. En effet nous y avons tous trois à neuf heures une longue conversation. Mon père a été voir Elisa dans la journée, il est de l’avis de mon cousin Cheron, à savoir que Denormandie agirait mollement, il aimerait mieux Parmentier et en tous cas est très disposé à se charger de l’affaire et n’y voit aucun inconvénient. On arrête quelques idées dont la première est de faire connaître à mon oncle Albert la décision d’Elisa. La chose n’est pas aisée et le cousin Cheron s’en charge. Ceci va nous brouiller avec mon oncle Albert mais j’ai pris mon parti, j’en veux passer par tout. Il faut sauver ces enfants là.

Neuilly, le jeudi 16 avril 1863
Etude toute la journée, Neuilly le soir. Je me remets un peu à mon herbier. Je vois ma tante le plus que je puis, elle est toujours calme avec une tristesse affectueuse et sereine.

Paris, le vendredi 17 avril 1863
Etude le matin et le soir. Je dîne chez Chaulin, vieil ami qui comprend et qui partage mon chagrin.

Neuilly, le samedi 18 avril 1863
Etude, Palais assez long. Il y a nos parents de Montrouge à dîner à Neuilly, avec Prieur. Je fais de l’herbier.

Neuilly, le dimanche 19 avril 1863
Je vais le matin à la Conférence St-Médard. On y parle de mon oncle principalement, c’est le lieu où ses vertus modestes ont surtout brillé. Une messe sera dite dimanche prochain pour lui.
Je vais voir mes pauvres bien négligés dans ces dernières semaines. Je vois un instant Tardieu. Son jeune frère Tony lui donne à son tour des inquiétudes. Après la messe je vais voir ma tante Adèle. Sa réception est comme toujours affectueuse, elle me parle beaucoup de moi, à sa manière. Elle a demandé à mon oncle Albert si je serais avoué. Mon oncle lui a dit que non, elle a été très heureuse « Oh mon ami que tu me fais donc plaisir ! » Elle me raconte cela comme péremptoire . Elle me parle surtout d’Elisa, sujet inépuisable. Je vais voir Mr et Mme Bonnet rue Cassette. Ce sont de vrais amis. J’ai reçu de leurs deux fils des lettres d’une affection profonde. En amis profonds ils me parlent surtout de moi, de mon chagrin. Hé mon Dieu, ils m’y ont presque fait songer, tant j’avais ces jours-ci vécu absorbé dans le chagrin de ma tante. Et cependant, en faisant un retour sur moi-même, je perds beaucoup. Mon oncle et moi nous nous aimions tendrement. Et puis il me représentait tout le passé, c’était un lien, c’était les idées, l’éducation et les souvenirs de ma grand-mère. Au contraire avec mon oncle Albert nulle idée commune, peu de sympathie et dans les intérêts une terrible source de désunion.

Je vois Elisa, nous causons utilement dans le sens indiqué. Son père la désole : en vieux Géronte qu’il est il atermoye l’explication avec mon oncle Albert. Elle m’envoie chez lui l’en presser. Ce sera sans plus tarder demain où ils vont à Evry ensemble.

Je vais voir mon oncle Charles, il est arrivé d’Italie ces jours-ci, peu après la mort de mon oncle Henri. En raison des intérêts communs que nous avons à liquider je jugeais fort utile de me rapprocher de lui et de cultiver quelques germes assez sains découverts il y a trois mois dans cette tête à perruque . Je ne le trouve point et en suis fâché.

Je dîne à Neuilly. Mon cousin Paul dîne et nous laisse sa sœur Amélie pour huit jours, grande fille bientôt majeure, point belle, parlant peu et taillée dans une borne.

Paris, le lundi 20 avril 1863
Etude. On règle le compte de Mirès, il y a 5.200 f. de frais, mon père compte 300 francs de faux-frais et 1.000 francs d’honoraires, chiffre infiniment modeste. Mirès ce qui m’étonne fort paye à présentation. Je rencontre Cheron, il arrive d’Evry, il a passé toute la journée avec mon oncle mais il ne lui a rien dit. Ce sera pour demain ou après. Ce vieux Cassandre est stupide, il compromet gravement les intérêts de sa fille. J’ai à peine le temps de voir celle-ci. Je suis de l’humeur la plus sombre du monde et vais dîner seul au restaurant pour n’ennuyer que moi. Mon père est à Neuilly, je travaille à l’étude le soir. Je vais à la Labruyère. Là on est sûr de trouver matière à sortir de soi-même : Serout et Pujos m’en donnent l’occasion. Pujos, ce petit monsieur si bien peigné, ganté de frais et vêtu au mieux, clérical de fantaisie et fanfaron de bonnes fortunes, cet homoncule puant et fat ne veut point de Fantine. Les femmes, a-t-il fait imprimer, ne se perdent que par coquetterie, débauche ou paresse !! Et il a signé cela. Quant à Serout l’ultra catholique qui de sa voix de castrat jette Renault au bûcher le plus souvent qu’il peut, Serout n’aime point l’œuvre non plus et Mgr Myriel n’est pas du tout son homme. Il se résume : votre évêque, c’est un crétin, et son fausset s’épanouit en un éclat de rire suraigu. L’incident Champmathieu lui parait invraisemblable, Jean Valjean, eh bien Jean Valjean n’avait qu’une chose à faire, aller trouver le Procureur Impérial, lui dire qui il était, on aurait lâché Champmathieu et arrangé son affaire, etc.

J’ai omis, et cela cependant eût été à propos, de dire que la La Bruyère discute en ce moment Les Misérables. C’est une œuvre que je ne défends pas, mais qu’il est trop amusant de voir attaquer ainsi. Je n’ai pu résister au plaisir d’écrire tout du long ces âneries. Pour Serout c’est à n’y pas croire, on n’est pas si bête que cela.

Neuilly, le mardi 21 avril 1863
Etude, Palais. J’y perds bêtement un référé. J’ai horreur de ces débats là, j’y suis très inférieur. Je vais à cinq heures chez ma tante Elisa, elle me désole. Je lui parle affaires, elle fuit la conversation. Son père a disparu. Il n’aura point osé parler à mon oncle Albert, ils y auront renoncé. Tout va aller à la débandade. Durant que je suis dans cette humeur là mon oncle Albert prend mal son temps qui me vient dire que demain Mr Jack, acquéreur de notre maison rue de la Pompe, payait le solde de son prix, soit 80.000 f. « Que fais-tu de la part afférente à notre branche ? » « Tu le sais bien, cela est convenu, je ne puis plus garder la part des mineurs mais je garde la tienne. » « Bon, et tu l’emploies, n’est-ce pas, à payer ton prédécesseur Caumartin. » « Eh bien je désire le payer directement pour être prorogé dans son privilège. » « De fait, depuis que je connais l’énormité de ton passif, je tiens à ne pas ajouter à ma créance chirographaire. » Mon oncle dit que c’est bien et quitte la chambre. Jamais je n’avais été si brave et j’en tremblais comme un poltron à la première affaire.

Je vais à Neuilly tout monté, tout rageur, tout désolé du silence d’Elisa. Cette pensée me tient anxieux toute la soirée, mon herbier pour la première fois me parait sans charme et je vais, errant par le jardin, confier à mon père mes soucis.

Paris, le mercredi 22 avril 1863
J’ai tout aujourd’hui horriblement mal aux nerfs et trop agité pour travailler, ma pensée se reporte toujours à nos débats d’intérêts. Je vais à une expertise dans l’intérieur du Théâtre des Variétés. A quatre heures a lieu notre paiement Jack. C’était là qu’il a fallu montrer de la volonté. Il y a une habitude dans nos affaires, l’acheteur paye, on s’en va laissant l’argent sur la table. Puis quand le notaire envoye signer à ma tante Adèle, on revient chercher l’argent, je ne sais comment mais toujours mon oncle Albert pour notre branche . C’est ce que je voulais empêcher aujourd’hui. Ce mal que j’ai à prendre mon bien a l’air d’une niaiserie mais dans l’état de nos relations de famille il m’a fallu autant de résolution qu’à Crockett pour entrer chez ses lions. Tout ceci sans un mot échangé et la figure de mon oncle impassible. J’ai pris les 9.000 francs. J’ai été chez ma tante. Pour aujourd’hui c’est bien marqué elle me reçoit dans la chambre de ses enfants (Jeanne est un peu souffrante) et fuit visiblement la conversation d’affaires. J’abrège la visite car je n’y tenais pas. J’arrive chez mon père dans un accès de rage qui le fait rire et l’attendrit à la fois.

Après dîner j’essaye de tous les calmants, une visite à l’abbé Brehier, il n’y est pas, une visite à ma tante Emilie, Emile m’ennuie et l’impassible Marie m’agace, le travail à l’étude, j’en suis incapable. Après l’étude nouveaux efforts, je veux aller ouvrir mon cœur à Coulon, l’ami des heures tristes. Coulon n’y est pas. Je me propose de secouer mes humeurs dans une conversation animée chez Renault qui reçoit maintenant le mercredi : cet animal a sans m’en prévenir mis la clef sous la porte. J’essaye de la solitude de la promenade et d’une glace. Enfin, poussé par l’idée, je rentre chez moi et examine mes papiers. Mr Jack a au contrat du 1er Xbre payé comptant 40.000 francs. Mon oncle m’a remis sur l’emploi de cet argent une note que je n’ai point regardée, sachant ne rien toucher. Aujourd’hui j’ouvre les yeux et trouve que sur ces 40.000 f., après des dépenses communes acquittées, il reste libre 33.000 f., soit 11.000 f. pour chaque branche.

Et là-dessus j’appelle mon oncle qui passait dans le corridor « que sont devenus nos 11.000 fr ? » « Je les ai gardés » « Et qu’as-tu payé avec ? » « Mais, mon enfant, des dettes que j’avais. Veux-tu que je te les rende ? » « Eh, mon Dieu, mon oncle, j’entends ne payer pour toi que comme caution. C’est le même principe que pour les neuf mille francs. » « Tes neuf mille francs, garde-les, je n’en veux pas, et quant aux trois mille francs tu les aura demain. »

Tout ceci avec une extrême douceur, on eut dit qu’il me pardonnait. Cette scène, arrivée sur la minuit, me vaut une bien mauvaise nuit, mais des principes posés et douze mille francs tirés du gouffre, cela vaut bien quelque chose.

Neuilly, le jeudi 23 avril 1863
Palais. Je m’épanche dans le cœur de mon vieux Coulon de toutes mes ardeurs et de tous mes mécomptes. Ma tante que je vais voir me reçoit froidement. Elle a sa petite Jeanne malade, l’enfant souffre de la gorge, on craint une maladie éruptive qui se communiquerait aux six enfants. J’y reste peu. Qu’a-t-il pu se passer ? Cheron a-t-il reculé ? Mon oncle Albert aura-t-il fait quelque prosopopée ? Que faire ? Je suis absolument impuissant. Le conseil de famille a lieu samedi, après vient l’inventaire. Tout est gâté. A Neuilly, je me couche désolé. J’ai une grosse migraine.

Paris, le vendredi 24 avril 1863
Etude. Je m’en vais faire le capitaliste : je vais trouver Mr Chaulin à la Bourse et me fais acheter trois actions de la Banque, une valeur dont mon père dit le plus grand bien du monde et qui est suivant lui du meilleur effet dans les inventaires, plus sept obligations d’Orléans, ma valeur favorite. Tout ceci n’est qu’une distraction, mes intérêts m’étaient devenus très chers en les voyant liés avec ceux de ces enfants. Dans la journée je vais voir Mme Denormandie, nous causons longuement, c’est une excellente femme dont l’esprit bon et sain me rappelle celui de ma grand-mère. Quoique je ne sois pas à mon aise devant elle et que je cherche un peu mes mots nous nous entendons au mieux. Rien de si charmant que les femmes de cette maison, en tête Mme Bonnet qui achève de vivre chargée d’années et de vertus, autour d’elle ces trois jeunes femmes à l’esprit si semblable qu’on les dirait sœurs, Mme Paul, Mme Ernest et Mme Bonie charment ses derniers jours. Comment pourrais-je arriver à me faire une place dans cette famille ? C’est à quoi je reviens souvent, malheureusement la seule jeune fille dont l’age concorderait au mien, Melle Cécile, est dans une partie de la famille plus froide, plus austère, moins aimable.

Les choses affectueuses dites sur moi par ma tante Elisa et qu’on me redit chez Mme Denormandie me font prendre un peu d’espoir, et dînant à Paris avec mon père je retourne après rue de la Chaussée d’Antin. Je trouve mon cousin Cheron seul au salon, sa fille est auprès du lit de Jeanne qui a décidément la rougeole. N’ayant rien à garder avec lui, je lui demande s’il n’a rien dit, rien fait et comment il laisse marcher mon oncle Albert, et sa réponse m’ôte de l’esprit un poids énorme. Il faut que depuis mardi je me sois amusé à me désoler et à prendre pour de la froideur le silence de ma tante préoccupée de ses enfants. Le bonhomme Cheron a sauté le fossé et dit à mon oncle que sa fille prenait mon père pour conseil. Il faut qu’il l’ait fait timidement et à moitié car mon oncle a toujours marché et fixé le conseil à demain et l’inventaire après. A quel moment mon père entrera-t-il dans l’affaire ? Telle est la question que je pose à lui et à ma tante devant qui j’ai mené la suite de l’entretien. Ma tante saisit le nœud avec une grande netteté et pendant que son père s’empêtre, prend son parti et veut que mon père se pose de suite et dès demain comme son conseil. Elle est pleine de sens et de raison et je m’en vais tout ravi de joie. Je vais tout chaud chez mon oncle Charles que je ne trouve pas et avec qui cependant une conversation serait utile.

Je vais un peu à l’étude où les affaires d’autrui me semblent fades, et ne me couche point sans avoir mis mon vieux Coulon au courant de ma satisfaction.

Paris, le samedi 25 avril 1863
Palais. A une heure a lieu le conseil de famille de mes petits cousins. Hier soir j’ai été demander à mon oncle le pouvoir pour représenter Elisa : encore un exercice de Crocket, je finirai par m’y faire les nerfs. Mon père se fait attendre et je cause avec mon oncle Charles et mon oncle Albert de la plus grosse de nos affaires, à savoir la vente des terrains de Passy. Au taux où les mettent mes oncles, nous ne trouverons assurément pas d’amateurs, il s’agit donc de racheter chacun notre lot, mais que faire de celui des mineurs ? Grosse question qu’on va étudier. Le conseil de famille se fait dans les formes ordinaires. Mon oncle Albert est subrogé-tuteur. La chose était inévitable et n’a pas grand inconvénient dès là que ma tante a un conseil. Mon père se fait reconnaître de mon oncle en cette qualité, ceci se passe en fort bons termes. On prend Paul Denormandie pour subrogé-tuteur ad hoc.

Je voulais tout chaud aller chez Fremyn : je ne le trouve pas. Je dîne chez Mme Coulon. Je vois ma tante. La petite Marie a déjà pris la rougeole de Georges , tous les autres enfants vont l’avoir. C’est une calamité mais c’est une distraction forcée pour Elisa.

Neuilly, le dimanche 26 avril 1863
Nous avons une messe pour le repos de l’âme de mon oncle Henri dans la chapelle où se tient notre conférence Saint-Médard. C’était fort touchant, il était venu un certain nombre d’amis et de confrères et après la messe le bonhomme Morot a dit de son mieux les vertus de mon oncle avec ses façons simples, familières, diffuses mais émues et allant au cœur. Je rentre chez moi, je vais un peu tenir compagnie à la pauvre petite malade ; il n’y a pas de nouveaux atteints. Tardieu et Bonnet viennent chez moi partager deux paquets envoyés par MM Husnit et Brehier, nos correspondants de l’Orne et de la Manche. Je vais dîner le soir et coucher à Neuilly.

Paris, le lundi 27 avril 1863
Etude. Je dîne chez ma tante Emilie. Je vais le soir à la Labruyère. Il y a sur Les Misérables un des meilleurs discours que Guizot ait jamais donnés, plein de verve, d’âme et d’improvisation. La petite Jeanne va bien, sa rougeole très bénigne termine son cours naturel. L’inventaire a commencé aujourd’hui.

Neuilly, le mardi 28 avril 1863
Etude et palais. Je dîne avec mon père à Neuilly. Ma cousine Amélie le quitte aujourd’hui, sa mère vient la chercher. Ma sœur est ce soir d’une gaieté folle, elle devient enfant et je m’en réjouis, son penchant à la tristesse m’inquiétait. Cet heureux changement tient à l’influence de bonnes petites filles qu’elle voit beaucoup ici, les demoiselles Lubin. Melle Armengaud, petite étourdie dangereuse, en est d’autant distancée. Nous travaillons un peu mon père et moi à nos affaires. Nous faisons un premier examen sommaire des papiers. C’est une difficile liquidation et Fremyn aura besoin d’être activé. Mon père se fait donner par ma tante une lettre dans ce sens.

Paris, le mercredi 29 avril 1863
Le matin je vais avec mon père voir les terrains de Passy, il les trouve fort beaux et peu s’en faut qu’il ne s’en engoue instantanément à la façon de mes oncles : ce sont deux pièces de terre de dix mille mètre à elles deux, l’une plus industrielle, l’autre plus élégante par leurs entourages, toutes deux voisines de l’avenue de l’Impératrice et par conséquent de grande valeur. Hélas, c’est là-dessus que se bâtissent toutes les chimères de ma famille, c’est sur cet inépuisable fonds que compte mon oncle Albert pour combler son immense dette en restant riche encore. Dangereux mirage dont je veux me garder.

Etude. Je dîne avec mon père et nous travaillons le soir. La rougeole de Jeanne suit un cours très bénin, elle va beaucoup mieux. Marie n’a presque rien et les autres enfants ne paraissent pas jusqu’ici la gagner.

Neuilly, le jeudi 30 avril 1863
Etude. Je vais le soir à Neuilly, je fais des rangements d’herbier, œuvre fort longue, j’ai un millier de plantes à intercaler.

Paris, le vendredi 1er mai 1863
Etude, temps sombre et pluvieux, j’ai un torticolis terrible. Je vais chez Fremyn voir ce qu’il fait et le presser. Je m’y rencontre avec mon oncle Albert, ceci m’aurait bouleversé il y a quinze jours, aujourd’hui j’ai toute poltronnerie bue et poursuis de mon mieux le clerc idiot nommé Gibert qui s’occupe de nos affaires. Je n’en tirerai rien, c’est un côté très grave de la question.

A deux heures nous avons chez mon oncle Charles le rendez-vous indiqué. Cheron, mon oncle Albert et mon père y assistent. On cause beaucoup des terrains, de leur présent et de leur avenir. La grande difficulté est de trouver dans cet actif actuellement irréalisable des revenus pour Elisa. Cette question n’est pas résolue. Voici en quoi se résume le côté pratique du rendez-vous. Le terrain de l’avenue Dauphine peut prendre de la valeur si une voie non encore classée qui le borde et qu’on nomme provisoirement rue Picot est reçue par la ville. Cette réception est difficile et peut soulever des questions de voisinage. Il est expédient que tout cela soit résolu avant la vente. On aurait du mal à vendre avant le milieu de l’été, on remet donc la vente à l’année prochaine. Cela a pour nous ce très grand avantage que les liquidations seront avant homologuées et que nous aurons un titre contre mon oncle Albert.

Dîner à Paris, travail à l’étude. Duvergier de Hauranne vient me voir le soir.

Ma pauvre tante Elisa est elle aussi malade, elle a pris le lit aujourd’hui. Je tremble qu’elle n’ait pris la rougeole de ses enfants. Je la vois après dîner, nous causons de nos affaires, elle a décidément du bon sens et beaucoup d’ouverture et de droiture. Elle a parlé à mon oncle Albert de la lettre qu’elle avait écrite pour Fremyn. Mon hautain oncle a été vivement blessé, il m’en veut je crois bien fort et a évité de me parler dans tout le rendez-vous d’aujourd’hui.

Paris, le samedi 2 mai 1863
Etude. Palais. Je dîne à Neuilly et reviens à Paris le soir. On termine aujourd’hui chez ma tante l’inventaire. Il s’agit maintenant de mettre à fin les liquidations. Fremyn, notre notaire, est un homme charmant mais terriblement mou.

Paris, le dimanche 3 mai 1863
Ce matin je m’habille devant ma glace avec coquetterie, dans le costume classique des herborisations, la chemise de laine, les guêtres, le bâton, l’aumônière et la boîte. Après la messe je vais à la gare Saint-Lazare et les botanistes se réunissent, divers de costumes. Maugin est mon modèle, Gaudefroy et Damiens s’en rapprochent, les deux de Bretagne sont pleins de recherche et Duvergier a revêtu une veste flottante de couleur tabac d’Espagne. Quoi qu’il en soit c’est une troupe des mieux composées qui éprouve un singulier plaisir à se retrouver réunie. On monte en troisième jusqu’à Mantes où on trouve notre colonel qui vient de Vernon et a amené Mr Lock, pharmacien botaniste du lieu et Mr Beautemps-Beaupré le procureur impérial qui doit nous servir de guide. On n’a pu avoir son ami de Schoenefeld. Il fait un temps splendide et la nature est enivrée de printemps. On déjeune et l’on descend la grande rue. Le but de la course est l’actaea spicata, plante tant cherchée l’an dernier à Canneville : elle existe dans le parc de Guitrancourt. On monte aux coteaux des Célestins en prenant l’astragalus, la genista prostrata et ce qui vaut mieux l’hutchinsia petraea, puis l’on atteint Guitrancourt. Là, après une pause à l’asarum, on aborde le château. On savait que le siège serait difficile. La baronne de Morel sa propriétaire est botaniste et monopolise sa localité. Un vieux pharmacien de Mantes, complice évidement et qui sait où est le cadavre, nous a dit tout cela tout à l’heure, moitié nous détournant et moitié nous surveillant. Je vais faire une tentative auprès du portier avec Mr Lock (homme charmant). Le portier hésite jusqu’au moment où nous lui révélons que nous cherchons des herbes. Il n’hésite plus et nous reconduit immédiatement. Joseph de Bretagne et Tardieu vont faire une nouvelle tentative également repoussée avec perte. Durant ce temps l’expédition se tenait les côtes : c’est bien plus drôle que d’avoir trouvé l’actaea. Il ne restait qu’à chercher ce végétal insaisissable dans les bois voisins, ce qu’on fait sans aucun succès mais avec un bonheur, un épanouissement d’âme infini. On s’ouvre le cœur à la nature, on retrouve une à une les sensations voluptueuses de nos grandes courses de l’an dernier. A Issou nous trouvons une fort belle plante, l’ophrys pseudo-speculum. Nous passons l’eau à Porcheville et nous revenons à Mantes par les Mauduits. Je vais avec Damiens jusqu’à la petite fontaine des Fondys où j’ai fait de si bons goûters . Toute mon enfance me revient à l’esprit et il me faut le milieu où je suis pour ne pas me laisser aller à la tristesse. Mantes et la vallée sont superbes de ces hauteurs.

On dîne à Mantes sans le procureur impérial et avec plus d’entrain que le déjeuner. Lock est délicieux, on monte des courses avec lui dans la vallée de l’Eure. Le retour est très gai. Maugin trouve dans notre wagon son maître clerc et à l’arrière tout le Palais, Fauvel, Nicquevert, Dutard. On trouve notre tenue pittoresque.

Paris, le lundi 4 mai 1863
Etude. Je dîne à Paris. Ma tante va bien, son indisposition n’a rien été. Jeanne et Marie sont remises sans que les autres enfants aient gagné la rougeole. Le soir pas de Labruyère, mais mon lit dont je sentais le besoin.

Neuilly, le lundi 5 mai 1863
Etude. On plaide un fort procès Muller c/ Chatelain, question de mur mitoyen étrangement envenimée, où neuf architectes se sont cognés sans pouvoir s’entendre. Le client, notre ami Mr Alexandre Muller, patron de Decrais, en devient fou. Le soir je vais à Neuilly.

Paris, le mercredi 6 mai 1863
Etude. Je dîne chez Chaulin.

Neuilly, le jeudi 7 mai 1863
Etude. Neuilly. C’est le jour de sortie de ma sœur Amélie, elle est toute chamarrée de médailles; le « grelot » de la maison parait être devenue une pensionnaire modèle. Herbier le soir. J’en ai trop, je n’y suffirai pas. Tout le monde va bien chez ma pauvre tante Elisa.

Paris, le vendredi 8 mai 1863
Etude. Le soir une expédition sotte, je vais dans une brasserie de la rue des Martyrs avec deux clercs. L’un, petit animal de mauvaises façons qui l’autre jour au Palais, me connaissant à peine, a trouvé plaisant de me dire que la dame de comptoir du lieu, fort dans mes bonnes grâces, se rappelait à mon souvenir ; l’autre, charmant garçon nommé Legrand, maître clerc de Benaze, qui avait assisté à cette aimable facétie et que j’avais prié d’en venir voir le dénouement. Celui-ci a été fort simple. La dame en question ne s’étant, comme de raison, pas rencontrée, j’ai secoué de mon mieux ce petit monsieur si familier qui je pense ne plaisantera plus qu’à bon escient. Il se nomme Pasteau, c’est un sot personnage.
R et i
Fontainebleau, le samedi 9 mai 1863
Palais. Je quitte l’étude une heure plus tôt. Encore que d’habitude je ne sois pas trop badaud, j’avais un désir immense de voir une certaine exposition des chiens qui se tient au jardin d’acclimatation. J’y passe une heure avec Gaultier et Camescasse que j’y retrouve et le temps me semble bien court. L’examen a été trop superficiel pour que je puisse décrire. Toutes les races de chiens domestiques m’ont paru représentées, il y en a qui m’étaient à peu près inconnues comme les bouledogues anglais, les braques allemands qui sont de terribles molosses et les carlins. Il y a un échantillon de cette race perdue. Grande collection de chiens de dames emmitouflés et encagés, par-dessus tout des meutes admirables, au premier rang celle de Mr de Carayon-Latour. Je dîne à Neuilly et après il me faut user de promptitude pour aller chez moi revêtir le grand costume de Champagne et être à 9h à la gare de Lyon où se trouve ce bon Maugin, mon compagnon favori. Nous allons coucher à Fontainebleau où on herborise demain.

Paris, le dimanche 10 mai 1863
On se lève, je vais à la messe, je fais mettre une boucle à la courroie de ma boîte, on prend le café. Ceci nous mène jusqu’à huit heures où Maugin et moi nous dirigeons vers la gare. Attardés en chemin à entendre la musique, comme de bons badauds, nous arrivons à l’asarum traditionnel après Bonnet et Gaudefroy qui s’étant trouvés seuls au départ et seuls à l’arrivée rageaient comme des démons et maudissaient tout Champagne. Grande joie et déjeuner alerte. Il fait un temps superbe, nous traversons Fontainebleau et attaquons le mail de Henri IV en chantant le goodyera. On commence des études sur les carex, c. montana, pilulifera, praecox et ericetorum, on ne sait jamais lequel on a. Au mail les trois helianthemum indiqués plus l’arenaria triflora. Les rochers Bouligny sont admirables. Nous suivons l’itinéraire de la course du goodyera et nous dirigeons du mail vers la Chaise à l’Abbé. Nous trouvons des terrains remués avec des plantes de jardins comme le narcissus poeticus qui me donne une forte émotion, mentha piperita, viola tricolor. Nous allons battre la base du Mont Merle, ranunculus gramineus en quantité, seseli coloratum, mais hélas pas de scorzonera austriaca, non plus qu’au champ de manœuvre où nous nous rendons après. C’est une chose admirable que cette plaine de sables, entourée de trois côtés par des pins et du quatrième par des rocs nus. Nous trouvons là une petite localité de potentilla vaillantii. Il fait une chaleur brûlante et nos trois gourdes ne nous donnent que du café, de l’eau de vie et du genièvre, ce qui ne rafraîchit guères. Nous avions conçu le projet audacieux de gagner Bellecroix et de revenir dîner à Bois-le-Roi et à cet effet nous traversons perpendiculairement les rochers de la Salamandre . Ce sont de terribles exploitations de grés, on risque à s’y casser le cou et on meurt de chaud. Malgré nous, nous nous sommes rapprochés de Franchart, et vaincus par la chaleur et aussi par l’heure avancée, nous allons tomber dans cette petite Capoue, comme dirait Lacoudrays. Quelle soif et quelle bière !! encore que le dimanche Franchart ait un air de bois de Boulogne bien agaçant. Nous faisons les mares et prenons les deux ranunculus. Le retour à Fontainebleau se fait par la route ordinaire. Nous dînons à la Sirène où nous avons couché, c’est notre hôtel traditionnel. Je me corrige ce soir de dire des gaudrioles aux servantes d’auberge, tant j’en trouve une qui me colle au mur. C’est du reste un genre de plaisanterie plus sot pour moi que pour mes compagnons. Retour par le train de 8h 33. Belle journée, bonne course, toutefois nous étions trop peu, Damiens et le colonel manquaient. Maugin et Gaudefroy sont des compagnons exquis qu’on suivrait au bout du monde, mais Bonnet est bien ennuyeux.

Paris, le lundi 11 mai 1863
Etude. Je dîne chez la mère Amyot pour causer un peu et sortir de mon milieu si terne. J’y vois Camescasse, Corne, Desjardins, Gaultier, charmants garçons pleins de verve. Après l’étude je manque la Labruyère et vais dormir pour tout hier.

Paris, le mardi 12 mai 1863
Etude, Palais : on y parle fort politique car les élections approchent et sont pour le 31 de ce mois. Les journaux Le Siècle, L’Opinion nationale et La Presse se sont mis d’accord pour formuler une liste ainsi composée : Havin, Laboulaye, Ollivier, Picard, Jules Favre, Gueroult, Darimon, Jules Simon, Pelletan. C’est une ignoble alliance que celle des députés sortants qui sont d’honnêtes gens avec des hommes comme Gueroult et Havin , c’est une affreuse capitulation, mais enfin voilà la liste formulée et assurément s’il n’y avait pas de milieu, je voterais pour Havin plutôt que le candidat du gouvernement. Le parti orléaniste toujours en arrière et entravé par des questions de personnes est dans l’angoisse. Duvergier de Hauranne m’en avait déjà parlé hier. Il s’agit de décider Mr Thiers à se porter candidat dans la 2ème circonscription (la mienne). Mr Thiers accepte un jour, refuse l’autre et tient tout en suspens. Il y a demain chez Mr Mortimer Ternaux un comité où sa résolution sera connue. Ce comité, nous apprend Decrais, n’est nullement orléaniste et appelle à lui les libéraux de toutes nuances, c’est pourquoi Decrais m’engage à y venir : j’en ai bien envie. Me voila bien loin de mon métier, la nécessité m’y rappelle. Je manque en bavardant de laisser tomber un droit de 2.000 francs : il s’en faut de quelques minutes. Ce brave Niel, le greffier des criées, envoyait des messages de tous côtés. Dîner avec mon père, travail à l’étude le soir, ceci est horriblement loin de la candidature Thiers. Mon père est le plus exclusif et le plus envahissant des hommes et je sors l’esprit tout meurtri des soirées passées avec lui. Je vais voir une exposition des fleurs qu’on fait dans ma rue, il y a de belles orchidées mais l’éclairage à la lumière électrique dont je m’étais promis merveille est d’un effet détestable. Après je vais voir ma tante, comme tous les soirs que je passe à Paris. Elle va se décider à partir pour Evry.

Paris, le mercredi 13 mai 1863
Je vais à midi à l’archevêché avec Emile, ma tante Pauline et Marie. Je sers de témoin pour l’obtention des dispenses ecclésiastiques. Cela ne va pas tout seul, l’official, vieux prêtre très amusant, trouve que les raisons alléguées ne sont pas suffisantes. Pendant tout ce temps j’admirais Marie. Droite, tranquille, calme à merveille, elle paraissait penser à tout autre chose, sauf qu’elle réprimait mal l’envie de rire du bonhomme. Je n’aurais pas cru qu’on put se marier ainsi et je serais désolé que mon mariage fût sur ce modèle. Il n’y aura rien de changé, qu’un lit de moins dans la maison . Décidemment je ne regrette rien. Que cette froide fiancée me rendrait donc malheureux.

En sortant je vais rue de la Pépinière au comité Mortimer Ternaux. Mon entrée y est assez embarrassée, Decrais et Renault devaient être là pour tendre la main pour me présenter : fidèles à leurs habitudes d’exactitude il n’y avait ni Decrais ni Renault. J’aperçois heureusement Duvergier qui vient à moi. Il y avait là les gros bonnets orléanistes, Mr Duvergier de Hauranne, Mr Lanjuinais, Mr d’Haussonville, Mr Prevost-Paradol, Mr Freslon et plus, de plus jeunes parlant abondamment, Target, Duval, Estancelin. Rien d’autres, nulle trace de cet appel à tous les partis que m’avait vanté Decrais. J’y apprends le grand fait que je désirais connaître, à savoir que Mr Thiers accepte a candidature de la 2ème circonscription. Le reste manque d’intérêt, ils discutent des vétilles et quand on demande les noms des personnes présentes pour organiser les sous-comités, je demande à Emmanuel de me trouver dans la salle un homme qui ne soit pas orléaniste pur et à côté duquel mon humble nom puisse figurer. Il cherche encore et je m’en vais.

Etude, le soir Neuilly, herbier, journal.

Neuilly, le jeudi 14 mai 1863
C’est l’Ascension et après la messe mon père, ma sœur et moi faisons une partie de campagne, chose rare. Noua allons voir Mr Ranjard, ce brave notaire de Jouy-en-Josas chez lequel nous passâmes il y a trois ans une journée si gaie. Depuis ce temps j’ai un peu perdu de ma gaieté et mon père a je pense effacé jusqu’aux dernières traces de la sienne. A coup sûr avec cette effroyable étude toujours dressée entre nous, nous ne pouvons plus être gais ensemble. La journée se passe bien toutefois, le temps est superbe. Nous allons à Versailles en chemin de fer et à Jouy en voiture. Mr et Mme Ranjard nous reçoivent bien et après les civilités Mr Ranjard nous mène promener, emmenant l’aînée de ses filles qui a étonnamment les manières et la figure de notre petit Grelot. Nous suivons un système de hauteurs qui dominent la vallée de la Bièvre et avons des points de vue charmants sur son cours depuis Buc jusqu’à Palaiseau : il faudra que je mène ici les Champagne. Nous revenons à Jouy à trois heures, il arrive à Ranjard des amis avec lesquels nous faisons un tour dans le beau parc de Jouy. Le dîner est très gai, Mme Ranjard est fort aimable personne, il y a une bande d’enfants délicieux, surtout un petit cousin, neveu de la belle Marguerite Camusat et qui est un vrai amour. Ma sœur s’en amuse, elle est très gaie et naturelle et parait ce soir fort à son avantage. Nous retournons à Neuilly par les mêmes procédés.

Paris, le vendredi 15 mai 1863
Etude, Palais. Je suis horriblement badaud de politique et vais tous les jours au Palais pour avoir des nouvelles. Je dîne chez Mme Leblond avec Albert et son ami Devin. Etude le soir. Mon pauvre ami Renault vient d’être appelé par une dépêche télégraphique à Bologne auprès de son père qui est mourant.

Neuilly, le samedi 16 mai 1863
Etude. Je passe ma journée au Palais. Mr Berryer se décide à poser sa candidature à Marseille. Le Journal du Dimanche lance ce soir une bordée furibonde contre la liste de l’opposition que je donnais mardi. Entraînés, ils dépassent le but et J.J. Weiss attaque les Cinq non pas seulement pour leur alliance avec Havin et Gueroult mais en eux-mêmes, remontant dans le passé pour leur reprocher des fautes. Ceci est détestable et du plus mauvais effet pour l’élection. Le jeune Habeneck qui s’est fait présenter par Coulon à Jules Favre et a sollicité son appui en Seine-et-Oise lance aussi un petit article qu’il intitule l’Elipse des Cinq. C’est un abominable bravo littéraire et force sera bien à Coulon de s’en apercevoir. Je ne retiens de ce numéro de journal qu’une bonne chose, c’est une souscription ouverte pour afficher à Paris la circulaire publiée en 1861 par Havin à Thorigny-sur-Vire où il se dit bien vu de l’empereur et appuyé par l’administration. J’ai été porter mes cents sous. Le soir à Neuilly, de l’herbier.

Paris, le dimanche 17 mai 1863
Je reviens de Neuilly ce matin. Il fait une pluie si intense que ma tante, me remettant en mémoire des sollicitudes maternelles finies pour moi, ne voulait pas me laisser partir. Je pars pourtant après la messe et vais déjeuner à un café où Maugin m’avait donné rendez-vous et où ma grande tenue de Champagne heurte des parieurs de Chantilly. Maugin ne vient pas, ce poltron là a eu peur de la pluie. Celle-ci cesse pourtant, pluie du matin n’a jamais rien voulu dire. Elle éclaircit les rangs et fait rester les amateurs au logis. C’est une très bonne chose aujourd’hui où nous suivons Chatin. Je vois arriver Kleinhans, Bonnet, Gaudefroy et Joseph de Bretagne qui, un peu gourmé quand son frère est là, est à l’état isolé plein de verve et de bonne humeur. On va à Ermont, chemin de fer du Nord. On traverse la plaine jusqu’au bois sans faire grand-chose, on prend de la bière à Montlignon, à Ermont il y a le lepidium draba. A l’entrée de la forêt de Montmorency nous avons une excellente idée : Gaudefroy et Bonnet vont relever des saules qu’ils ont marqué au printemps, je les suis avec de Bretagne et en cinquième Mr Verlot, jardinier du Museum, si bien que quittant les bruyants élèves de Chatin nous jouissons d’une herborisation solitaire et du charme tranquille des bois. On trouve en forêt cineraria campestris, phyteuma spicatum, drosera rotundifolia, polygala depressa. Notre caporal Gaudefroy trouve un martinet tout neuf, s’en empare comme insigne de son grade et prétend faire marcher les récalcitrants. A la lisière, vers Domont, nous trouvons une excellente coupe : les deux pyrola, vaccinium myrtillus, asperula odorata. Nous y manquons le lysimachia nemorum qu’on y trouve plus tard, et tout auprès dans un pré orchis viridis, oustulata, une plante charmante. Ceci sent le procès-verbal, l’herbe est bien touffue mais c’est si joli, on organise des sentinelles. De là nous nous rendons au château de la Chasse en essuyant un grain, le seul de la journée. Nous y arrivons comme l’herborisation le quittait et sommes de plus en plus charmés de notre solitude. O y prend l’allium ursinum et on y goûte de saucisson à l’ail. Après, une fière déception ! Nous allons au dessus, au coteau de Sainte Radegonde, cueillir le carex mairei. On en trouve d’abord un peu, puis beaucoup, dans des prairies spongieuses. On puelle, on revient tout fiers. En voici encore là sur le sable dans la bruyère. Hélas, c’était le carex pilulifera. Il faut être botaniste pour comprendre ces déceptions là. On éclate de rire et « on prend la hauteur du soleil », c’est-à-dire qu’on boit un coup aux gourdes.

Il n’y a, dit Bonnet, que de marcher à fond sur Andilly pour prendre ce fatal carex : il est dans un pré que je connais. Et on marche à fond, on repasse au château de la Chasse et on y lit une bien belle inscription imprimée sur un poteau « Il est défendu de lâcher des chiens dans la forêt, sous peine d’être tué par les gardes ». De là au Trou d’enfer où on relève les foulées de Chatin, il y a de l’ophioglosse, puis on remonte les hauteurs d’Andilly pour redescendre dans la vallée d’Enghien. Hélas à Andilly il y a bien des choses, il y a le point de vue et la plaine illuminée d’un coup de soleil couchant, il y a une pompe autour de laquelle nous exécutons un chœur d’un grand effet, parole et musique improvisée par votre serviteur « Lavez vos museaux, oh, oh ! dans l’eau, oh, oh ! », mouvement de pompe dans l’accompagnement – mais pour du carex, il n’y en a pas. Verlot et Bonnet cherchent en rageant, de Bretagne chante comme un pinson, je cause avec Gaudefroy. Nous arrivons à Montmorency et peu après nous, Chatin et tout son monde. Chatin n’a pas l’air de s’apercevoir de notre escapade. On dîne mal, mais avec une gaieté folle, un gigot pour vingt-deux, et c’est moi qui coupe ! Un garçon ahuri « Garçon, la circulaire du député sortant ! » « Voila monsieur !! » Je n’ai jamais vu une fin de course si gaie, toute l’herborisation comme à Lardy s’unissait d’une amitié vive et nous songions à faire des recrues pour Champagne dont les rangs se dégarnissent. En wagon on fait avec un rare ensemble la scie de la vipère -Votre boîte est-elle bien fermée ?- Taisez-vous donc – Oui, oui, elle l’est -Non, non, elle ne l’est pas – Bah, elle est si petite (traditionnel en revenant de Fontainebleau) Et pour terminer à la gare on se forme en file, la bêche sur l’épaule, et on descend le boulevard de Strasbourg à grandes enjambées jusqu’à un café où on s’abat. Drevaux marchait en tête, plus fier qu’un monarque et soufflant dans sa corne. La foule se massait et j’avais, je l’avoue, rabattu mon chapeau sur mes yeux.

Paris, le lundi 18 mai 1863
Etude. J’abats pas mal de besogne intérieure, je dîne à Paris avec mon père et vais chez Tardieu après l’étude du soir. Le ban et l’arrière-ban de Champagne avait été convoqué chez lui pour délibérer de l’emploi des congés de la Pentecôte. Par une triste froideur, redoutable signe du temps, nous n’étions que quatre, Gaudefroy et Bonnet avec moi. On arrête d’aller à Compiègne, ce qui est encore bien pâle à côté des grands plans que nous avons un moment conçus. Champagne se disloque.

Neuilly, le mardi 19 mai 1863
Etude. Palais. J’y vais en ce moment badauder avec bonheur. A Neuilly le soir, de l’herbier. Pluie abominable, nous serons mouillés à Compiègne.

Paris, le mercredi 20 mai 1863
Etude. Palais. Je dîne chez la mère Amyot pour continuer si je puis mes cancans politiques. Par malheur, des aimables camarades que je suis habitué à trouver là, il ne reste aujourd’hui que Baradat, froid, renfrogné et indifférent. C’est une vrai blessure pour mon cœur que la perte de cette amitié là. Etude le soir.

Neuilly, le jeudi 21 mai 1863
Etude. Palais. Mr Alex. Muller deviendra fou si son procès continue : il tourne au Mirès. Une lettre où Decrais devait lui donner des nouvelles s’étant perdue ou ayant eu du retard, il a écrit à son caissier une lettre pour être lue à Decrais, une lettre conçue dans des termes tels que Decrais a du se résoudre immédiatement à quitter son hôtel et j’en aurait fait autant à sa place. Les élections vont, Cochin et Prevost-Paradol se présentent dans la 6ème circonscription. Il y a une véritable recrudescence d’esprit public et les candidats du gouvernement pourraient bien être enfoncés sur toute la ligne. Je vais voir ma tante Adèle. Le soir, Neuilly, herbier. Il y a un lapin dans le jardin, un vrai événement. Je patrouille avec un fusil.

Paris, le vendredi 22 mai 1863
Etude. Je vais au Palais assez tard et plaide dans la Chambre du Conseil de la Première Chambre une question de taxe contre Emile Dubois et un avocat : on délibère une demie heure et on nous remet à quinzaine. Je vois au Palais mon vieil ami Paul Bonnet qui vient passer huit jours à Paris. Etude le soir. Les hostilités vont reprendre contre mon oncle Albert : il organise en ce moment autour de ma tante une tutelle semblable à celle qu’il s’est toujours arrogée dans la famille, prenant les titres, touchant les coupons. Elisa résiste avec un grand sens. Croirait-on que Mr Lauras, le supérieur de mon oncle aux chemins de fer , ayant fait près de lui une démarche pour connaître la position de fortune de la veuve et s’il y avait lieu de lui demander une pension, il a répondu que ils n’avaient besoin de rien, ayant onze mile livres de rente et même plus. Il omet de dire que sa dette en forme la moitié. Voila ce qu’on appelle un homme honnête.

Paris, le samedi 23 mai 1863
Etude. Je vais au Palais où le grand fait est la candidature de Mr Dufaure qui se présente à Bordeaux. Il s’est décidé hier, sur la nouvelle du désistement de Mr Lavertujon. Tout hier on a télégraphié, et comme le délai fatal pour déposer le serment expirait ce matin, Decrais est parti cette nuit, marchant depuis Poitiers dans un train spécial. Il court au Palais un bien joli mot qui vient de la Bourse. Mr de Persigny a fait contre la candidature de Mr Thiers une circulaire à fond de train, un peu folle comme lui, qui est depuis hier soir placardée partout. C’est, dit-on, du Thiers consolidé. Je vais voir Tardieu, notre course de demain s’arrange un peu, nous aurons Latteux sans doute. Je dîne à Neuilly et reviens coucher à Paris.

Pierrefonds, le dimanche 24 mai. Pentecôte.
Je vais à St Vincent de Paul à la messe de six heures. J’ai le grand attirail de champagne complété du cartable. A la gare du Nord se trouvent Gaudefroy, Bonnet et Latteux en costume, puis à notre grande satisfaction Joseph de Bretagne. C’est un apprenti qui se forme, il n’a plus le chapeau noir comme à Montmorency, mais ni cartable ni paletot et un faux col de rechange dans sa boîte. On prend le chemin de fer pour Verberie, en proie à une ineffable joie qui éclate au commencement des courses quand comme aujourd’hui il fait beau, que nous avons fait deux recrues inespérées et que tout va bien. De la station de Verberie pour aller à la ville on se jette dans une patache déjà plus que pleine quand nous l’envahissons et qui criant sous le poids va au pas et arrivé au pont demande grâce. La vallée de l’Oise est charmante et ce matin inondée de soleil. Nous déjeunons fort agréablement chez un aubergiste nommé Qu’une, un nom du pays, bon marché étonnant et de très bonne augure. Le café pris on rajuste les courroies, on s’ébranle et la course commence. De Bretagne commence à chanter pour finir quand il s’endormira, à moins qu’il fume sa pipe. C’est un excellent compagnon que nous avons pris là.

On arrive à Saint Sauveur, village noté en botanique après quelques butins dans les prés, les bois et les moissons, trifolium molinieri, vicia lutea, peut-être trifolium agrarium, peut-être carex hornschuchiana, une assez bonne entrée de jeu. Saint Sauveur est un charmant village, dominé par une belle futaie de la forêt de Compiègne. Notre entrée en forêt est superbe, un chemin raviné qui s’enfonce dans un bois noir, montant, mystérieux. C’est là qu’on doit trouver le maianthemum, et bien plus l’actaea, plante légendaire et introuvable. Chatin doit mener dimanche tout son monde dans la chasse gardée de Guitrancourt, l’autre jour à Montmorency il s’est agréablement gaussé de notre déconvenue ; nous aurions voulu pour tout un empire prévenir par un actea d’opposition cet actaea officiel, et nous battons deux heures les Mts Saint Sauveur. Bonnet trouve le carex digitata, on prend quelques demies raretés, des orchidées. Joseph note pieusement le tout sur un carnet qu’il tire de son aisselle.

De là et non sans quelque peine nous gagnons les prés du Rozoie, en prenant en chemin le chrysosplenium oppositifolium. Nous ne sommes aux prés qu’à quatre heures et la carte nous effraye en nous montrant la distance qui nous sépare de Pierrefonds et du dîner. Dans ces prés on indique le carex mairii, nous croyons l’avoir trouvé, mais les temps sont si durs. Le végétal n’abonde pas. Bonnet qui est « une vraie glu » se fait un petit potin avec Gaudefroy. De Bretagne rossignolise avec un flegme admirable et je ris avec Latteux. Nous prenons un admirable chemin de forêt qu’on appelle le Grand Octogone : il y a de certains carrefours qui vous font crier d’admiration, cette forêt est le Versailles des forêts, plus large en ses proportions que Fontainebleau, plus uniforme aussi. Et puis ce chemin est bon aux botanistes : nous prenons le polypodium dryopteris. Bonnet et de Bretagne se réconcilient à fond en trouvant ensemble le carex strigosa, vraie rareté de la course devant qui les trois autres avaient passé en batifolant. Un peu plus loin le lysimachia nemorum .

Nous sortons de forêt à six heures et arrivons au village de Saint Jean aux Bois, un amour de village avec des fossés, une enceinte, une porte, des créneaux. L’aspect confortable de ses asarums fait prévaloir une idée que j’avais déjà émise, c’est de fuir les hôtels de Pierrefonds et de dîner ici au cabaret. On pose les cartables et on retourne en forêt après avoir voté la mort d’un lapin. Nous allons chercher vainement le botrychium lunaria au rond des amoureux et constatons une ample localité d’impatiens. Nous revenons à la nuit tombante, le bois sentait le muguet et l’aubépine et nous allions comme la foudre, mourant de faim.

On dévore, au lieu d’un lapin on en avait fait sauter deux et Latteux et moi n’en laissons rien. Notre repas finit dans le bruit : il y a bal à l’asarum, on danse, on chante. Gris à moitié nous voulions danser aussi et chanter : notre sage caporal et le phlegmatique Joseph ont emmené le régiment. Ici se place une heure charmante. Excités par le bruit et le vin, un peu hors de nous, nous marchons sous bois dans la nuit, avec le rossignol qui chante et que parfois on s’arrête pour écouter. Pierrefonds arrive trop tôt. Voici les tours qui pointent sur les étoiles, voici l’hôtel où tout dormait bien. Il est près de minuit, l’arrangement des plantes nous mène jusqu’à une heure. Trois chambres et trois lits pour cinq, c’est moins qu’à Malesherbes, mais on dort mieux.

Paris, le lundi 25 mai 1863
A cinq heures Bonnet et Gaudefroy qui couchent en dessous tapent au plancher et dérangent nos rêves : c’est toujours le moment rude des courses, le temps est menaçant et le ventre creux. On monte au château, en passant on prend le plus possible du fameux rosa fraxinifolia, merveille classique de ces lieux et dont la découverte a été l’aurore de Champagne. Aux ruines on ne trouve pas l’orobanche picridis et on n’est nullement dérangé par la plante pour regarder et discuter. On relève le château, on a déjà reconstruit un grand édifice. Je n’ai pas vu les ruines avant les travaux, je ne regrette rien et admire. L’ensemble est majestueux. D’aucuns ont des regrets : Latteux ne tarit pas sur ce sujet et se met toute la bande à dos. J’en fais une chanson pour le déjeuner.

On rentre dans le village à huit heures, on prend le café au lait, beaucoup de pain dedans, on ne sait où on déjeunera. Ce repas rétablit le régiment, de Bretagne se remet à chanter, on rentre sous bois d’un ait crâne ; mon chapeau depuis hier n’a plus de coiffe et je retourne à l’état sauvage. Au début on trouve le carex depauperata puis cela s’arrête. Cette satanée forêt est dure en diable. Le temps s’éclaircit cependant et devient très beau. On va sous bois, cherchant en désespérés le mayanthemum et on arrive aux étangs de St Pierre. L’endroit est délicieux, il y a des plantes classiques que je n’avais pas vues encore, cardamine impatiens, cynoglossum montanum. Le régiment puelle. Pas de melica nutans.

On suit quelque temps cette verte vallée où s’étend si gracieusement le village de Vieux Moulin et l’on décide quoiqu’il soit onze heures qu’avant de déjeuner on escaladera le Mt Saint Marc où il y a de fameuses plantes indiquées. Encore une déception, il y a du carex depauperata à la montée, au sommet de la belladone, mais pas d’elymus, aucune des plantes indiquées. On tombe à midi et demi au village.

Ici ample repas, un petit cabaret, du veau, une omelette, du pain tout chaud, une terrible éponge qui se gonfle dans l’abdomen et sur lequel chacun de nous quatre jette une bouteille de vin clairet. Et on rit, on échange des gaudrioles avec l’hôte. Au sortir de là la tête vaque, les jambes hésitent et le ventre pèse horriblement. Le caporal qui n’entend pas la raillerie nous mène à l’escalade des Beaux Monts dans être ému de mes prières. Il passe un grain égaré de grêle et je m’endors sous un arbre. Mes compagnons amassent du bois mort sur moi et parlent d’allumer le tout. Bonnet égaré sous bois pousse des clameurs incessantes et Latteux attrape une mésange qui chante dans sa boîte. On trouve le polypodium dryopteris.

Les fumées du vin se dissipant nous atteignons le sommet des Beaux Monts en suivant un large tapis vert qui redescend de l’autre côté et continue sa percée jusqu’au château de Compiègne qu’on aperçoit au loin. C’est une belle vue de forêt. Nous redescendons à gauche : pas plus de maianthemum que devant, mais des prés spongieux où il y a le pyrola minor et le ophioglossum vulgatum. Bonnet, singulièrement aigri, s’enfonce dans la solitude pour ne nous retrouver qu’à Compiègne. Nous regagnons la route en prenant encore un bon carex, l’ (mot mal lisible : angyroglochia ?) probablement. Nous emboîtons le pas kilométrique et sommes à Compiègne à 6h ½.

A l’Hôtel de la Cloche nous commandons un repas délicat. Toutefois l’air sauvage que nous a donnés deux jours de forêt ne dispose pas le personnel de l’hôtel à beaucoup d’égards et un grossommelier qui nous sert à des airs de protection inouïs. On propose à l’avenir d’avoir un Champagne bien couvert qui traitera seul avec les hôteliers : on le portera à dos dans les marécages. Il y a à côté de notre hôtel une fort jolie maison de ville en style renaissance.

Retour en chemin de fer, fatigue et sommeil. On est à 11h à Paris.

Neuilly, le mardi 26 mai 1863
Etude, mon ouvrage n’y vaut pas grand-chose, je suis très las. Je vois ma tante Elisa qui part après-demain pour Evry. A Neuilly l’herbier a tort et je me couche à huit heures.

Paris, le mercredi 27 mai 1863
Etude. Je profite des vacances pour mettre un peu d’ordre, mettre à flot quelques travaux en retard, le tout avec plus de conscience que d’ardeur. Ceci ne m’amuse nullement, c’est un point bien arrêté. Je reçois une lettre de mon pauvre ami Renault datée de Bologne. Il a été appelé auprès de son père. Celui-ci a pris une maladie qu’il allait étudier dans les bestiaux, il est mourant . La lettre du pauvre Léon est navrante. Il me charge d’aller chez lui décacheter les lettres arrivées à son adresse et lui envoyer celles qui peuvent l’intéresser. Je vais voir Paul Bonnet. Je trouve chez lui notre camarade Dubois qui depuis moins d’un an dans la magistrature est aujourd’hui substitut à Corbeil. Charmant garçon que j’ai grand plaisir à retrouver.

Après l’étude je prends ma boîte et vais trouver le bon Tardieu dans une taverne de la rue d’Amsterdam. Nous nous montons tous les deux en prenant de la bière d’Ecosse, je lui fais les récits des courses de Compiègne, je lui chante ma chanson. Nous arrivons à un fort confortable état de gaieté dans lequel nous prenons le chemin de fer pour jusqu’à Saint Cloud. Nous traversons le parc et allons à Ville d’Avray chercher pour nos correspondants du spiraea hypericifolia. Il a disparu, de la gaieté folle, retour par le parc, capture d’un hérisson et nouvelle gaieté. Nous allons voir Perard à Boulogne où il demeure actuellement. Perard s’est fort encroûté, il n’herborise plus et fait des échanges, et quand nous voulons lui parler élections, il nous déclare avec ce ton idiot qui lui est propre que son candidat, c’est un bon gigot. Retour à Paris.

Neuilly, le jeudi 28 mai 1863
Etude. Je fais ce matin mes adieux à ma tante qui part pour Evry. Elle va avec une douleur profonde dans cette maison où sa solitude va augmenter, où certaines occupations, certains lieux, certaines heures lui rappelleront plus vivement sa perte et moi je la vois partir avec un vrai déchirement. Le soir Neuilly, herbier.

Je n’ai pas parlé en son lieu d’un fait qui m’a rempli d’émotion et d’ardeur, c’est une lettre de cinq évêques insérée aux journaux de mardi, relative aux élections. La vigoureuse plume de Mgr Dupanloup y éclate. La question de l’abstention y est traitée et l’abstention condamnée avec une grande autorité. Cela va être d’un poids énorme sur les élections.

Neuilly, le vendredi 29 mai 1863
Etude. Le soir Neuilly, herbier.

Paris, le samedi 30 mai 1863
Etude. C’est le dernier jour avant les élections. Les journaux redoublent d’ardeur. Le Constitutionnel fait contre Mr Thiers des campagnes qui m’écoeurent quand je le lis le matin, les murs se couvrent. Ce matin une circulaire Persigny, ce soir une proclamation d’Haussmann. Celle-ci est le comble de l’ignoble, il y est dit en termes nets qu’il s’agit d’être tranquille et non d’être libres, que l’empereur saura bien quand il faudra nous donner de la liberté. Mon père jusqu’ici irrésolu s’enflamme à cette lecture d’indignation et va retirer sa carte pour voter contre le candidat du gouvernement.

Mon père et moi faisons le soir grande toilette et allons dîner à Arcueil chez Mr Dupont, le notaire, avec sa famille. Il y a des dames juives assez aimables et une bande de notaires, Corrard, de Boulogne, Bisson, de Nogent, Michel, de Choisy-le-Roi, Dumas, tous fort ennuyeux. On dîne bien et on fume au jardin, on supporte ainsi la soirée. On s’était promis de ne pas parler élections, on s’échappe cependant. La plupart des invités sont comme mon père et vont voter avec l’opposition, c’est très curieux.

Je rentre chez moi un peu secoué par le vin du notaire et je trouve une lettre de Duvergier qui met le feu aux poudres. On prétend, me dit-il, combattre Mr Thiers par tous les moyens. Va donc à la section où tu votes et réclame hautement le droit d’être assesseur, j’en ferai autant dans la mienne et nous combattrons pour la légalité. J’embrasse immédiatement cette idée et m’endors en rêvant protestations et discours.

Paris, le dimanche 31 mai 1863
Tout plein de la lettre d’Emmanuel je m’habille d’une façon grave et correcte et remplis ma poche de pièces établissant la date de ma naissance. Après la messe je vais un moment au départ de la course de Chatin : on va à Mantes, il n’y a pas un Champagne pour me rapporter le fabuleux actaea qu’on doit trouver aujourd’hui. Après quoi à 7h ½ je me dirige vers ma section de vote, c’est la 19e , au coin des rues de Rouen et Mogador, une boutique vide du Grand Hôtel. Il y a là le président choisi par le maire, un bureau tout prêt, deux vieillards décorés et deux jeunes gens, se connaissant tous et qui me regardent avec surprise. Elle augmente quand le président ayant pris place, déclaré le bureau constitué et la séance ouverte, je revendique les droits de mon age pour être assesseur. Ils ouvrent de grands yeux, toutefois ma protestation toute prête me rentre au gosier car mon droit est de suite reconnu et je prends place. Le président est Mr Gustave Halphen, un bon snob, officier de la Légion d’honneur, petit et ventru, important, bête, un peu rageur mais très bon homme. Les vieux sont Devisme l’armurier et un architecte nommé Jeanrenaud, des ratapoils finis, au fond bonnes gens ; mon collègue des jeunes est un certain Garnier que j’ai peu vu, lui ayant laissé son dimanche pour avoir le lundi, personnage muet et poli, fils de l’horloger de la marine. J’ai évincé un personnage puant, Delapalme le notaire qui devient secrétaire. L’installation est atroce, les vents balayent la salle et nous glacent. On bouche quelques ouvertures. On vote peu à peu, cinquante voix par heure à peu près. Dès le début Ferdinand Duval, un gigantesque avocat qu’on nomme pour rire le tambour major des anciens partis, vient noter la composition du bureau et constater ma présence promise par Duvergier. Nous déjeunons en bonne intelligence sur un coin de table en buvant le Bordeaux de Devisme. Je ne prends que deux très courts congés, le premier pour aller voir Duvergier à la section de la rue Blanche, le second pour sortir avec Duval qui vient me prendre. Cet gigantesque agitateur est aujourd’hui partout et remplit la circonscription de son activité. Nous faisons vite connaissance. J’ai remarqué un fait étrange : les sergents de ville vont voter en corps, brigadiers en tête. C’est, me dit naïvement un employé de mairie, que nous les inscrivons à leur poste de police. Il n’en est pas venu à ma section, mais à beaucoup d’autres, notamment à la 18e qui est toute voisine. Duval m’y mène protester avec lui. Je m’échauffe peu à peu et ergote avec mon ancien proviseur qui est assesseur. Nous retournons rédiger la protestation à « la permanence », c’est rue de La Michodière, l’appartement de Mr Lambert Ste Croix, mis à la disposition des électeurs Thiers. Chemin faisant je suis présenté à Mr Thiers, ce qui ne laisse pas que de me flatter. Je dois dire toutefois que l’aspect du grand homme n’a rien de séduisant, sa voix est perçante et commune. A la permanence il y a Mr Mortimer Ternaux, Mr Andral, etc. Les nouvelles qu’on y prend de sont pas bonnes : l’impression que j’ai prise à mon bureau est générale, il y a énormément de Devinck. Il est vrai qu’ils votent à bulletin ouvert et que les électeurs du lundi sont pour nous. De la Gironde, on a les plus mauvaises nouvelles, Pietri fait de l’intimidation, l’élection de Mr Dufaure est en très mauvaise voie.

Je vais finir ma journée d’assesseur ; le scrutin est clos à six heures, il y a 440 votants. L’opération du scellement de l’urne se fait avec une conscience parfaite et de façon à écarter tout soupçon : Halphen est un fort honnête homme, il a mis un soin particulier à balayer du bureau tous les bulletins Devinck qui y restaient déposés par hasard. Je me donne l’innocent plaisir d’escorter l’urne à la mairie, avec tout le bureau d’ailleurs. Les buveurs d’absinthe saluaient et Mme Coulon s’effaçait terrifiée. Son fils travaille l’élection Jules Favre et campe depuis cinq jours sur les hauteurs de Ménilmontant. Je retrouve là Duvergier, mon cousin Georges, Habencet, scrutateurs comme moi et on remue à fond la question de la protestation des sergents de ville. Georges est de flamme, ce qui n’est pas tant mal pour un substitut de l’an qui vient. J’apprends à la mairie la mort de Mr Renault père et trouve chez moi en rentrant après dîner un mot de Gustave qui me prie de venir voir son frère. Je vais passer une heure avec ce pauvre ami, il est profondément brisé ; la mort de son père venant inévitable, prévue par lui dès le premier jour, a été navrante. La conduite de ce pauvre corps jusqu’à Paris a épuisé ses forces. Il a pour moi cette tendresse expansive, presque féminine, que je lui ai déjà vue dans ses jours de vive émotion.

Je vais placer ici pour l’intelligence de ce qui suivra une liste des candidats sérieux des circonscriptions
Gouvernement Opposition
1e Delessert Havin, de Lasteyrie
2e Devinck Thiers
3e Varin Emile Ollivier
4e Perrot Ernest Picard
5e Fr. Levy Jules Favre
6e Fouché-Lepelletier Gueroult, Cochin, Paradol, de Jouvenel
7e C. Say Darimon, Cantagrel
8e Koenigswarter Jules Simon
9e Picard, maire d’Ivry Pelletan

Et puis des insensés, des candidatures ouvrières, Bertron le candidat humain, etc.

Paris, le lundi 1er juin 1863
Je suis à 7h ½ à la mairie, on lève les scellés de la salle et les scrutateurs de mes amis reprennent le chemin de leurs sections. Mon bonhomme de président est éreinté de sa journée et de fort mauvaise humeur. Je fais à ma circonscription un très court passage et reviens à l’étude où mon père prend assez bien quoiqu’avec étonnement l’ordre d’idées dans lequel je suis entré depuis hier et fait de bonne grâce le sacrifice de la meilleure partie de ma journée. Les circulaires d’Haussmann et de Persigny l’ont monté et il vote pour Emile Ollivier. Je travaille cependant assez utilement à l’étude, je vais seulement passer une heure rue de Rouen pour permettre à un des assesseurs de déjeuner et je n’y retourne qu’à quatre heures moins un quart pour la clôture du scrutin. Il n’y a au total que 964 votants sur 1394 inscrits, nombre d’abstentions auquel je n’aurai pas cru. Ce qu’il y a dans l’urne, nul ne le sait, on a vu beaucoup de Devinck et quand le gigantesque Duval que j’ai retrouvé installé dans l’enceinte électorale s’écrie énergiquement « J’ai le trac ! » il rend sa pensée et la mienne. On ouvre les urnes, on compte les bulletins, leur nombre excède de deux celui des votants inscrits. Cette vieille bête d’Halphen a jeté dans l’urne deux Devinck pliés l’un dans l’autre et ce malgré mes réclamations et celles d’électeurs qui nous entourent.

On compte. Nous avons des feuilles de pointage : des points qu’on barre à mesure sont disposés par lignes de dix dans deux colonnes parallèles, une pour Thiers, une pour Devinck. Les scrutateurs arrivés à l’extrémité des lignes se mettent d’accord en disant dix. Ça été, on peut le dire, palpitant, en y songeant le cœur me bat encore. La contention était intense, le public autour de nous suivait avec âme et relevait parfois des erreurs et avertissait. Devinck est parti premier et a eu jusqu’à soixante une avance de vingt voix – je suais- puis on s’est rejoint et jusqu’à 300 les voix se sont suivies une à une, quinze ou vingt fois il y a eu égalité. Enfin Thiers a pris une avance de dix, puis de vingt, puis de quarante et enfin on s’est arrêté à 53 voix de majorité, 495 à 442. Faible résultat qui me laissait inquiet : je m’étais passionné dans la lutte et rageais tout plein.

Il a fallu rester près d’une heure encore, discuter de bulletins douteux, me quereller avec tout mon bureau pour les deux Devinck pliés, faire une protestation car après cette lutte serrée un bulletin pouvait être important, la faire annexer, recevoir à cette occasion des sottises du bonhomme Halphen qui devenait hydrophobe, voir brûler les bulletins, signer et parapher. A six heures et demie je prends un galop de fond vers « la permanence » et trouve rue de La Michodière Mr Mortimer Ternaux vers lequel je cours : onze cents voix de majorité ! Il me semble que je triomphe personnellement. Un peu plus loin c’est Duvergier qui gambade et va requérir le télégraphe, et enfin au n° 8, chez Mr Lambert Ste Croix, beaucoup de monde encore et une joyeuse agitation, Dufaure, Andral, Duval, une foule de gens du Palais et d’inconnus. Mr Thiers s’agite en cravate blanche et reprend en sa plus lointaine mémoire des phrases de remerciements humiliés et défiants. Mon vaste initiateur aux choses politiques,Duval me présente à lui de nouveau et ma main est serrée par celle du grand homme.

Je m’en vais avec Michel que je trouve là, affolés et enfiévrés tous deux. Michel ne tient pas en place : on nous a dit que Jules Favre, Picard et Ollivier étaient aussi nommés, il veut s’en assurer. J’implore un quart d’heure pour dîner, il se refuse de descendre à ces nécessités et je vais, cherchant des visages à qui compter l’élection, jusqu’au Grand Balcon où je dévore un morceau de jambon.

Une demie heure après je retrouve Michel au café Cardinal avec Talandier et David. Le flegmatique Talandier est transfiguré, suant l’élection, bouillant autant que nous, il a comme Michel et moi l’air d’un fou. Les incertitudes de ce scrutin nous ont monté à un diapason que je n’aurais pas cru atteindre, c’est une ivresse lucide que tout en m’y livrant j’étudie sur moi sans la comprendre. Nous arrêtons de ne plus nous quitter et de courir aux nouvelles et, abandonnés par David qui n’est plus à la hauteur, nous nous dirigeons dans une hilarité bruyante vers la permanence Prevost-Paradol (6e circonscription) rue de Mazarine. Il n’y a plus personne mais le portier garde une liste qui nous fait éclater en jurons dont nous ne remarquons pas l’inconvenance. Prevost-Paradol n’a que deux mille voix, Cochin six, Fouché-Lepelletier neuf et Gueroult onze. Pas de résultat par conséquent. Nous montons vers la 7e circonscription et abordons un groupe d’effroyables voyous sur la place du Panthéon. « Eh bien ? » « Nous avons nommé Darimon ! Et vous ? » « Thiers » « Bravo, très bien. »

Notre enthousiasme monte. C’est un point immense : un appel au socialisme avait été fait par Cantagrel et en sa faveur : ces braves faubouriens y ont résisté en nommant un homme sans grande valeur personnelle mais représentant des idées légalement libérales. Nous saisissons une voiture pour nous faire mener aux Batignolles (1e circonscription). La voiture passe devant les bureaux de La Presse et de La Patrie. On tire une nouvelle édition que la foule s’arrache : le journal que je saisis nous donne l’élection d’Havin, nommé à une forte majorité. Havin n’est pas notre homme mais il représente l’opposition. Nous congédions notre voiture. Vingt pas plus loin notre ancien professeur Vernet nous apprend le succès sur lequel nous ne pouvions compter de Jules Simon et de Pelletan.

J’ai dit que nous étions fous à six heures, si bien que je ne puis plus nous décrire. Non que nous paraissions déplacés à personne, Paris tout entier est tumultueux et semble ivre, on s’arrache les journaux, on les lit en faisant cercle, on bavarde et on crie, d’aucuns se serrent les mains. Et puis, admirable coïncidence, il y a une éclipse de lune, éclipse admirable, complète. On gouaille « c’est le nez de Persigny ». « Enfoncés, crie à pleine voix Talandier en montrant l’astre alors réduit à un mince croissant. Il ne reste plus que la sixième circonscription !! »

Nous allons souper chez Vachette. Nous n’avons pas arrêté de jaser comme des pies et avons grand faim et soif. Nous restons à table jusqu’à deux heures. C’est le moment des récits : je leur raconte mes émotions de scrutateur, je leur dis les toquades du père Halphen, l’électeur qui voulait prêter serment, celui qui entendait fourrer dans l’urne les cinq bulletins qu’on lui avait remis à la porte, etc, tous détails oubliés en leur lieu. Eux deux ont été entendre dépouiller les voix dans une autre section, ils n’ont pu supporter l’incertitude qui a été la même à peu près partout, et après une bordée de vingt Devinck ils sont sortis rageant comme des diables et courant vers un autre bureau pour tâcher d’y avoir de meilleures nouvelles. Ils rencontrent notre ancien camarade Salomon Halphen (le neveu du mien) qui suivait posément les maisons. « Où en est-ce, d’où viens-tu ? » « J’ai, dit l’autre, voté pour Devinck et ne m’inquiète plus » « Canaille, drôle, animal – suit une bordée d’injures sortant sans ordre et terminée par un coup de tonnerre : Tu n’es qu’une… » je n’ose écrire. Et ils courent encore. Vingt pas plus loin regardant sur leurs épaules ils voient Salomon encore appuyé au mur. Michel était chez Mr Thiers quand on y a successivement apporté les nouvelles de chaque section. C’était parait-il un bien curieux spectacle, chacun comptant les voix, supputant les chances et à chaque coup de sonnette se précipitant vers la porte !

Et puis la folie disparaissant la joie s’affermit et devient plus profonde. Il est impossible de méconnaître l’immense signification de ce vote unanime : il y a enfin un retournement vers la liberté, sans bruit, sans cris, d’une façon individuelle. On se sent libéral avec toute cette grande ville. Assurément je ne signerais pas un long symbole avec tous ces nouveaux élus, mais en présence du système d’autorité qui nous accable il faut unir toutes les forces vives du pays en un grand parti libéral. Déjà les anciens partis s’écroulent pour lui faire place. Il n’est plus le temps de s’épuiser en luttes stériles sur la forme ou sur la dynastie, il faut en acceptant l’empire faire entrer à toute force la liberté dans la constitution. C’est à cela que, s’ils sont sages, vont travailler nos députés.

Et puis quand nous rentrons chez nous, qu’elle est l’ombre immense qui, silencieuse et fatale, se dresse au coin de ma rue ? Ferdinand Duval ! Il a été partout. Lanjuinais et Berryer sont nommés, Dufaure et Odilon Barrot sont battus, et puis des histoires, notamment sur la campagne électorale que Decrais a faite à Bordeaux.

Je rentre chez moi à trois heures, au matin blanchissant. Je suis rompu, mais comme les enfants qu’on a mené voir Franconi je trouve que cela a été bien court et me demande si on ne va pas recommencer.

Paris, le mardi 2 juin 1863
Saint Pothin, patron des Champagnes !! Où en étais-je ? Je me lève tout étourdi et vais à l’étude comme un idiot. J’y passe ma journée faisant la meilleure contenance que je peux. J’ai soin d’aller au Palais : il est bien amusant. J’y vois Coulon qui depuis dix jours campait sur les hauteurs de Ménilmontant à faire de l’élection Jules Favre. Il ne peut plus parler et prétend avoir embrassé plus de dix personnes hier soir. J’attrape le plus de journaux que je puis : les élections de la province ne sont pas à la hauteur, toutefois Marie et Berryer sont nommés à Marseille, Havin est élu dans la Manche et Jules Favre est en ballottage à Lyon. Cela peut faire à Paris une circonscription pour Dufaure dont la voix aurait tant de poids à la Chambre et qui a été battu sur toute la ligne . Montalembert aussi manquera bien au pays. Le soir je suis absolument aphone, je n’ai jamais eu de si bel enrouement, encore que ma facilité à me fatiguer la voix m’inquiète un peu pour l’avenir. En rentrant je rencontre Liouville avec Ernest Picard et cause quelque temps avec ce dernier qui est plein de joie.

Paris, le mercredi 3 juin 1863
Etude. Je vais à midi à l’enterrement du père de Renault. Le pauvre Léon est abîmé dans la douleur et succombe sous le poids. Tous nos amis sont là. Sur la demande de Gustave qui pense avoir besoin de moi pour ramener son frère, je vais au cimetière. Decrais avec qui je prends une voiture me raconte sa campagne électorale de Bordeaux. Elle a été animée et notre ami a vraiment joué là un petit bout de rôle. Attaqué dans le journal officiel, surveillé par le préfet, il a agi, organisé des comités, fait imprimer les proclamations. Il est venu au milieu de la semaine passer trois heures avec Dufaure. A la fin tout a mal tourné, Mr Lavertujon ne se désistait nullement et Mr Princeteau, le bâtonnier de Bordeaux, avait pris sous son bonnet de l’annoncer ou au moins de la faire entendre dans les dépêches télégraphiques du 22 mai. La partie principale se désiste, écrivait-il. Mr Lavertujon, libéral d’ailleurs fort estimable, était trop engagé avec les électeurs pour s’effacer huit jours avant devant la tardive apparition de Dufaure. Et puis au dernier jour Pietri redouble d’efforts, fait à Bordeaux de la vraie terreur (selon Decrais), mandant les électeurs à la préfecture et leur déclarant que l’élection de Dufaure amènerait un coup d’état. Il y a ballottage. Au point de vue du parti la chose est déplorable mais c’est d’ailleurs une juste punition des incertitudes de Dufaure. Decrais découragé a quitté Bordeaux dimanche matin. Lundi il est allé prendre l’air de la permanence. « Allez, lui dit Mr Thiers, trouver Mouillefarine à la 19e section lui dire qu’on fait voter de faux électeurs, qu’il constate les identités. Allez vite ! » Decrais, surpris de voir sur les lèvres de feu du grand homme le nom de son pacifique ami, court, prend mal, rentre chez lui , tombe endormi. Il se réveille dix-neuf heures après, hier matin à sept heures. Voilà au moins son récit.

Au cimetière j’entends quelques discours, rien de plus mauvais. Je doute que jamais il vienne à l’esprit de personne de prononcer un discours sur mon humble tombeau, mais je déclare bien à l’avance proscrire ce déplorable hommage. Je n’ai pu rester (il y en a eu quatre), je suis parti laissant d’ailleurs Léon fort bien entouré.

Après une visite à l’étude j’ai été dîner à Evry. Ma pauvre tante se fait à cette vie de tristesse, de silence et de solitude. Sa réception est comme toujours parfaitement amicale. Les enfants vont à merveille, ma petite filleule Camille dont les yeux étaient malades et la figure chagrine devient tout à fait gentille.

Neuilly, le jeudi 4 juin 1863
Etude. Il y avait longtemps que je n’avais vu Neuilly. Herbier le soir.

Paris, le vendredi 5 juin 1863
Etude matin et soir, après je vais voir Léon et ne le trouve pas.

Paris, le samedi 6 juin 1863
Etude. Je dîne à Neuilly. Le soir je reviens à Paris et vais voir Renault.

Paris, le dimanche 7 juin 1863
Je vais à la messe de six heures et ma foi, manquant de temps, je me jette dans une remise et arrive tout fier à la gare du Nord. On part à 7h 35 pour Beauvais. C’est une course de Chatin : elle est peu nombreuse, d’abord parce qu’elle est lointaine, ensuite parce qu’il a plu hier et que le temps est bien menaçant ce matin. Les Champagnes sont « neuf comme à Champagne », tout un wagon. Il y a notre excellent colonel dont la présence parmi nous est un rare bonheur, Damiens, Maugin, Bescherelle, les deux de Bretagne, Gaudefroy et Bonnet ; je mets celui-ci le dernier, il est intolérable cette année. Il y a deux heures et demie de chemin de fer, on salue en passant dans la belle vallée de Creil ces fallacieux buissons de Canneville, on descend à Bury, fort village. Nous faisons sensation. Joseph de Bretagne prend des notes. Ces messieurs là-bas, dit un potard, ce sont les Champagnes ! On déjeune amplement : ce n’est d’abord rien puis de bons plats arrivent et quand on croit tout fini il entre des roatsbeefs. D’aucuns pensent au déjeuner de Malesherbes. Tardieu ordonne le vin blanc et tout le coin des Champagnes prend une aimable hilarité. Nous commençons à herboriser sous la conduite de botanistes du pays, entre autre Mr de Marcilly fils qui a fait des découvertes superbes. Je me défie comme guide des botanistes locaux, ils ne vous livrent que leur superflu et vous conduisent avec soin de peur que par hasard vous ne tombiez sur les bons coins. Puel et sa clique leur a gâté le caractère et ils sont jaloux comme des Turcs. Une fois de plus je n’ai pas eu tort, car pour les herbes récoltées la course a été médiocre et qui serait venu herboriser aurait été bien attrapé. Ô botanique, ô science bonne fille, que je te bénis et que je t’aime. Tu donnes au savant les émotions les plus nobles et la satisfaction des appétits les plus délicats, et pour les ignorants tu es pleine de faciles joies et d’honnêtes plaisirs, prétexte à promenades, à déjeuners rieurs, à pipes fumées au vent, à pluies gaillardement reçues, à chansons dites sous la feuillée, à recherches sans découragement. Mes amis sont arrivés à penser tous ainsi : Maugin a la coquetterie de cette opinion, je suis son écho, Tardieu dit tout de même, les autres sont emportés par la bonne humeur générale, et quand on ne trouve rien, on rit deux fois plus. Nous trouvons de la pluie d’abord et puis ensuite l’actaea, le fameux actaea, cette plante tant rêvée, et cela presque froidement. D’abord on nous a mis le nez dessus, ensuite il n’a pas de tiges florifères : ce n’est que demie joie et la plante introuvable perd le prestige de l’inconnue. On revient sur le village d’Herme en prenant l’aegopodum podagraria. Il y a aussi plein les bois et les prés le melandrum silvestre. Il pleut, mais on ne saurait croire combien la pluie si gênante à Paris est purement contingente dans les courses, j’entends à moins d’être torrentielle comme à La Neuville l’an dernier. Ce qui fait la pluie, en civilisation, c’est le chapeau de soie et le parapluie.

A Herme on prend le chemin de fer. Il y a trop de chemin de fer dans cette course, aussi je n’ai jamais tant fumé. On descend à Beauvais où l’entrée de notre bande hideuse et mouillée produit plus que jamais la curiosité et le dégoût. Nous nous sommes arrêtés avec Tardieu à un bon système : nous cherchons les regards et faisons des saluts profonds. Nous jetons un regard à Jeanne Hachette et nous nous attardons si bien, ce bon colonel et moi, à admirer la cathédrale que nous perdons absolument de vue la course et que nous nous trouvons esseulés avec un vieux monsieur fort gênant. Nous le menons au Bois de Parc et nous cherchons l’herminium monorchis pour l’acquit de notre conscience. Nous arrivons par des efforts de diplomatie à décider notre vénérable compagnon à retourner à la ville. Livrés à nous-mêmes nous piquons à travers les vignes et les prés sur Saint Jean les Beauvais où nous trouvons en abondance le geum rivale dans des buissons épais et marécageux où je suis tombé tout du long. Nous retrouvons nos camarades à l’hôtel de la Cloche où nous dînons. Le repas répare toutes les insuffisances de la course, il est d’une splendeur inouïe, il y avait de la truite saumonée. Toute description succombe là-devant. Le retour à Paris est charmant, les Champagnes arrivent à envahir un wagon et c’est une suite de pipes et de chansons.

Paris, le lundi 8 juin 1863
Journée éteinte, j’ai trop fumé hier. Saint Médard nous envoie la pluie la plus atroce : mauvaise augure pour les botanistes. Mon père même ma sœur aux Pilules du Diable. Le soir après l’étude je vais voir Renault.

Paris, le mardi 9 juin 1863
Etude. Je dîne avec mon père et nous travaillons le soir. Dans la journée j’ai été au Palais. L’élection de Gueroult n’ira pas toute seule, Prévost-Paradol s’est retiré et il en recueillera les voix, mais on avait espéré que Cochin resterait, retenant ses voix et par suite faisant le jeu pour Gueroult. Or Cochin se retire et il est fort à craindre que toutes les voix cléricales n’aillent à Fouché-Lepelletier en haine de Gueroult. Je comprends qu’on hésite, Gueroult est un faux libéral qui n’a pour séduire les masses que ses haines anti-religieuses et qui par suite ne saurait être notre homme. Je voterais pour lui cependant. Dans l’état où nous sommes il faut à tout prix compléter la manifestation. D’ailleuts tout n’est-il pas préférable à l’obéissance passive d’un Fouché-Lepelletier ?

Neuilly, le mercredi 10 juin 1863
Etude. Le soir Neuilly, herbier.

Neuilly, le jeudi 11 juin 1863
Etude. Palais. Le soir herbier, cela avance un peu.

Paris, le vendredi 12 juin 1863
Etude. Je dîne à Paris avec mon père. Il a tous les vendredi une séance d’arbitrage dans une affaire Tremplier qui l’occupe fort. Etude le soir et après travail chez moi, des journaux.

Paris, le samedi 13 juin 1863
Etude. Palais. Les choses ont bien tourné pour Gueroult depuis les lignes du haut de cette page. Le gouvernement, qui fait les plus belles sottises du monde, s’est avisé de relever appel comme d’abus de la lettre des évêques sur les élections, œuvre admirable de grandeur et d’autorité. Cela fait tourner vers l’opposition déterminée un grand nombre de voix hésitantes du parti Cochin. Gueroult sera certainement nommé. Je vais faire mes visites de pauvres : la famille Compère, braves gens du Bon Dieu, a recueilli chez elle une pauvre tante à moitié idiote, veuve d’un gendarme. Je me suis chargé d’examiner ses droits à une pension : on la persécute. Je vais voir Tardieu qui m’a écrit ce matin une lettre étincelante de gaieté. Je dîne à Neuilly, je vais passer ma soirée avec Renault et couche à Paris.

Paris, le dimanche 14 juin 1863
Avec quel bonheur j’attrape mon dimanche. Ma pauvre nature a besoin de plaisir. Je m’ennuie de si bon cœur toute la semaine, ma vie liée à celle de mon père est si grise, si morne qu’il me faut cette journée bénie pour tout remettre. Toujours les mêmes compagnons, la même occupation, les mêmes rires, et je ne suis pas prêt de m’en lasser. J’ai un vrai plaisir à consigner ces détails vulgaires sur mon journal : je ne voudrais le remplir que de hautes pensées, mais quoi, je suis ainsi ! Donc, herborisation à Montfort-l’Amaury, huit compagnons, Maugin, Gaudefroy, Damiens, Tardieu, Bonnet et les deux de Bretagne. On prend le chemin de fer de Versailles et, avec Schoenefeld qu’on recrute à Saint-Cyr, on atteint le nombre neuf cher aux Champagnes. Ce bon Mr de Schoenefeld, quelle bonne pièce à nos courses, toujours le même, narrateur admirable d’histoires toujours semblables, gai compagnon, aimable botaniste, grand buveur d’absinthe, un peu ordurier après boire, nous retrouvons aujourd’hui avec lui tous nos rires de l’automne dernier. Nous descendons à la station de La Verrière et nous rendons à Montfort-l’Amaury dans la diligence du pays groupés sur l’impériale suivant la coutume, Damiens et Tardieu sont faute de place étendus derrière les bancs et font de mauvaises manières en tenant les jambes en l’air. Montfort est un joli bourg couronné de ruines, on y fait un agréable déjeuner dans un hôtel consacré par les botanistes. Schoenefeld a deux ou trois histoires qui se passent là. On vit bien, quoique la course de Beauvais nous ait gâtés. La course commence, on va explorer à une petite heure la Mare moussue, forte localité botanique. L’expédition pour atteindre l’île où sont les plantes entre à l’eau avec un ensemble, une sérénité et un naturel admirable. On en a à mi-cuisses, on passe ainsi la journée et on n’a ni mal ni douleur. Je me reportais avec stupeur à mon éducation si entourée de soins où un pareil fait aurait été inouï et je me promettais d’envoyer mes enfants de bonne heure à la Mare moussue. Heliosciadum inundatum, sarpes fluitans, comarum palustre, eriophorum gracile, e. vaginatum, carex curta, aira uliginosa. Après une heure de travail à l’eau nous entrons en forêt et faisons une longue marche vers notre seconde localité. La forêt est assez agréable, toutefois on y constate sans plaisir Frédéric Duranton . En passant ranunculus nemorosus, potamogeton oblongum. Nous arrivons aux prairies marécageuses de Gambaisoeil : carex curta, c. loengata, myrica gale, osmunda regalis, nephrodium callipteris, nitella ?, etc. J. de Bretagne note le tout avec un soin religieux, il tient minutieusement journal de toutes nos courses. Nous allons goûter au village de Gambaisoeil (dans les moissons arnoseris pusilla, lepigonum segetale, papaver argemone).

Après goûter nous reprenons le chemin de Montfort-l’Amaury. Nous attrapons un peu de pluie et cherchons laborieusement le trifolium micranthum que quelques uns nient avoir trouvé. Schoenefeld organise de chœurs de rentrée, il est délicieux. Nous allons faire une visite aux ruines qui sont très médiocres : la situation seule en est belle, la ville s’étale au pied et dans un cadre formé par deux arbres on voit un cloître qui sert de cimetière.

Et là-dessus à table, Damiens entre dans l’hôtel sur les mains et les populations qui votent en sont absolument distraites. On rit beaucoup à dîner, on chante au dessert, on chante encore en omnibus ; en wagon on mélancolise tout doucement, c’est un phénomène très fréquent que je me propose d’étudier.

Paris, le lundi 15 juin 1863
De la fatigue et point de rhume, à n’y pas croire. Etude. Je dîne à Paris avec mon père et j’arrange mes plantes après l’étude du soir.

Neuilly, le mardi 16 juin 1863
Je vais au Palais. Etude. Le soir je dîne à Neuilly, on va à la fête. Je reste seul au logis pour me consacre à mon cher herbier et voici que ma pensée oisive et solitaire s’envole de la plante sèche aux champs fleuris et que je m’amuse tout le soir à mettre ensemble des bouts de prose rimée que voici :

Colonel, Joseph de Bretagne
A-t-il dépouillé son carnet ?
Avez-vous reçu, mis au net
Pour les archives de Champagne
Le narré, fidèle et complet
De notre dernière campagne ?

Quelle candeur dans ses récits !
Cet homme au long nez est sans prix
Pour sa parfaite exactitude.
Si je l’avais dans mon étude
Je renverrais deux petits clercs,
Et cependant les noirs enfers
Ont dans mes méninges fêlées
Jeté d’envieuses idées.
Je veux aller sur ses brisées
Et vous mettre la chose en vers.

En vers ! La chronique rimée
Que Daudet fait en ce moment
Est un dangereux précédent
Qui rend ma tâche malaisée
Et fait travailler mon cerveau
Mais je sais un genre nouveau
Qu’ignore encore Le Figaro
C’est le poème botanique.
Avant tout, sa muse se pique
Sans avoir fait sa rhétorique,
De chanter en toute saison.
Bonne enfant, rieuse et pas fière,
Elle maintient à sa façon
Une égalité singulière
Entre la rime et la raison.
Peu de l’une et de l’autre guère,
Voyez plutôt votre chanson.

Cette muse là c’est la mienne
Jusqu’au bout qu’elle me soutienne
Et je dirai sans nul effort
La grande course de Montfort
(Voila deux vers abominables)
Procédons par ordre, et d’abord
Peignons avec des traits aimables
Les compagnons de notre sort.

Maugin, par lequel je commence,
Par un sentiment filial,
Marche avec un air d’indolence,
Rompant rarement le silence
Et crachant sur le végétal.
Fier de sa longue expérience
Il pose pour l’homme endurci
Par mille fortunes diverses.
Il est sans peur et sans souci,
Nie la douleur et les averses.
Pourvu qu’il fasse deux repas
(Pour lui c’est question de principe)
Qu’il ait le café, puis sa pipe
Il porte où l’on veut ses grands pas.
Que la localité soit riche
Il s’en moque parfaitement,
Il entre à l’eau comme un caniche
Il va vêtu comme un forban
Qui ferait de la botanique
Et pourtant nul de nous n’astique
Un plus superbe fourniment;
Sa boîte, son sac et sa pipe
Sont agencés si savamment
Qu’il est un modèle vivant
Pour toute notre république.

Un auteur doit en ses écrits
Se mettre à la dernière ligne;
Ne soyez pourtant pas surpris
Qu’à côté du père le fils
Vienne se placer, quoiqu’indigne.
Je veux narrer exactement
Et prétends être seulement
Cité pour mémoire à la place
Que j’occupe en herborisant ;
Mais quant au portrait de l’enfant
Il faudra qu’un autre le fasse
Si l’on y tient absolument.
C’est mal commode en écrivant
De se regarder dans la glace !

Pour célébrer le caporal
Il faut prendre une autre guitare
Ô Tardieu, quelle espèce rare
Le vieil et le bon animal !
Qu’il prend bien son air de gendarme
Avec quel amusant vacarme
Il gourmande le régiment
Qui puelle négligemment !
« On prend un orchis sans sa souche »
« Pour qu’il repousse, apparemment, »
Dit-il de sa voix farouche
« On se rit du correspondant »
« Dans un moment, Mouillefarine »
« Je vais vous enlever… » Connu !
Mon bon vieux caporal bourru
Quittez cette terrible mine
Je vais reprendre ma racine
Et le sentier de la vertu.

Colonel si par aventure
De mes vers vous faites lecture
Aux camarades, dites-leur
Qu’en cet endroit, par grand malheur,
Au manuscrit manque une page.
Un potin, c’est si vite fait,
Le silence est toujours plus sage,
Passons le portrait de Bonnet.

Damiens, quel Champagne parfait !

Et j’en suis resté là. A part l’extase de la composition cela ne vaut rien, mais tout est bon pour se délasser de la procédure.

Les journaux ont donné ce matin le résultat des élections de la 9e circonscription: Gueroult a six mille voix de majorité. Ainsi se complète cette imposante manifestation de Paris. On dit l’empereur furieux et que nous allons avoir des changements de ministère.

Paris, le mercredi 17 juin 1863
Etude matin et soir. Je dîne à Paris avec mon père. Le soir je travaille chez moi.

Neuilly, le jeudi 18 juin 1863
Etude, herbier, ma pauvre vie bien fade.

Paris, le vendredi 19 juin 1863
Etude. Je dîne à Paris avec mon père. Je vais voir Mme Chaulin. Travail le soir. Mon père est absolument absorbé par les débats devant les arbitres de la grande affaire Tremplier.

Paris, le samedi 20 juin 1863
Etude. A Neuilly nous avons à dîner Prieur et le bonhomme Buteau, greffier de la justice de paix, un très brave homme. Je reviens coucher à Paris.

Paris, le dimanche 21 Juin 1863
Mon réveil n’est pas gai : il est six heures vingt, je m’habille en rageant, manque successivement la messe de six heures à St André et celle de six heures ½ à St Louis d’Antin. Le rendez-vous qui est à 7h ½ à la gare St Lazare est manqué. Il ne me reste plus qu’à entendre la messe de 7 heures, à me jeter dans le train de 8h ½ sur les pas de mes camarades, sauf à ne les retrouver qu’à Poissy où on doit dîner. Le chemin de fer me mène à Rueil et je prends l’omnibus pour Port-Marly. Ma joie n’est pas mince à Bougival de rencontrer ces braves gens qui devinant mon malheur venaient à ma rencontre. Ils ne sont que trois, de Schoenefeld avec qui on s’était arrangé dimanche, Tardieu et Maugin. La conduite de Gaudefroy mérite une mention. C’est pour lui qu’on a monté la course et parce qu’il devait venir avec Verlot chercher le stratiotes aloïdes. Maugin avait envie d’aller retrouver le Dr Marmottan à Fontainebleau, il y renonce et moi avec lui. Tout étant convenu Gaudefroy prend Damiens et part en catimini pour Fontainebleau sous la conduite d’un homme à carex. Maugin était furieux.

On déjeune. J’avais fait à Paris un repas mélancolique, je recommence gaiement et mets à la poste le livre acheté pour charmer ma solitude. Il fait un temps admirable, mes compagnons sont délicieux. Nous montons à la machine de Marly et cherchons les pyrola dans les bois qui l’entourent. Nous trouvons orchis apifera, sedum elegans, et un fragaria subspontané. Je note pour ordre que mes compagnons ont pris à Port-Marly avant mon arrivée lepidium draba et crepis pulchra. Après une halte à l’asarum, il fait une terrible chaleur, nous entrons dans la forêt de Marly. Nous passons à l’emplacement de l’ancien château. J’en avais pris des idées fausses, je me figurais quelque chose de mystérieux, des restes de murs appuyés sur des jeunes arbres, des vasques crevées par des roseaux. De ruines il n’y en a plus même, mais la nature est encore assouplie, de vastes pelouses et de larges allées gardent la dernière empreinte de la majesté passée.

Nous gagnons par la forêt les mares où on a naturalisé le stratiotes aloïdes. Cette plante est fort belle, j’entre à l’eau pour en avoir. De là nous faisons une belle marche de forêt en faisant fuir devant nous des lapins et des chevreuils. Nous passons aux fonds de Beauvallon où il y a des androsaemum et arrivons à la mare ténébreuse, localité classique (acorus, calla). La fin de la course est de moi bien connue : on va aux Friches d’Aigremont et on revient à Poissy. Le seul changement est un détour vers Mignaux pour chercher sans succès le lamium maculatum. On fait une chanson en route, tout le monde s’y mettant : c’est sur l’air d’une rengaine de Scribe et j’en insère ici un couplet très réussi

De notre chef admirons le costume
Vu ses accrocs, admirons par devant,
D’après son grade et d’après la coutume
Il est contraint de marcher en avant (bis)
Mais aujourd’hui ne soyons pas sévères
Et permettons que de son régiment
Le colonel protège les derrières
Cachant le sien, il sera plus décent etc.

Ample dîner à Poissy, on s’y égaie à l’ordinaire, si bien que ne pouvant plus quitter Schoenefeld nous revenons à St Germain avec lui. C’est là que nous prenons le chemin de fer.

Paris, le lundi 22 juin 1863
Etude. Je dîne chez la mère Amyot, un repas charmant, il y a ce soir à notre petite table Corne, Couteau, Gaultier, Decrais, Camescasse et des compères. Decrais est d’une verve étincelante. Je ne vais pas à la Labruyère, les herborisations lui font du tort. Etude le soir.

Paris, le mardi 23 juin 1863
Etude, Palais. Je vais au bain froid. Avec la Saint Médard avaient commencé de terribles pluies, elles ont cessé, nous avons le soleil depuis dimanche et il fait aujourd’hui une chaleur intense : l’eau est très agréable pour un premier bain. Le soir à lieu à la Porte Jaune, bois de Vincennes, le banquet de la Conférence Tronchet. C’est le cinquième auquel j’assiste. Nous étions quatorze : Michel, Coulon, Corne, Romain de Sèze, Lejoindre, Guerrier, de Veyrac, Lacoin, Lejosne, Drechou, Justin, puis deux figures inconnues. C’est tout à fait comme l’an dernier, on a fait bonne chère, on a beaucoup ri, on s’est grisé moins de vin que de paroles, et toujours comme l’an dernier on est revenu à pied, se perdant dans les bois avec l’admirable insouciance de l’ivresse. Plusieurs s’étaient montés à un degré très supérieur à celui de l’an dernier, Corne, de Sèze et le soussigné qui se souvient très distinctement d’avoir fait un kilomètre en tenant un fiacre. Tout cela dans l’enthousiasme général était reçu comme chose habituelle.

Neuilly, le mercredi 24 juin 1863
Je me lève un peu bête et me raisonne bien pour aller à un rendez-vous chez Rivolet. Il fait dès le matin une énorme chaleur et je m’achète des lunettes bleues. Etude. Neuilly. Je dors pour deux nuits.

Paris, le jeudi 25 juin 1863
Etude. Palais. Je prends un bain. Je vois rue de Sentier mon ancien camarade Rozat. Croirait-on qu’il a été refusé à sa thèse de doctorat ? Cela me fait frémir. On a été honteux je pense à la faculté, on l’a autorisé à passer un mois après, c’est-à-dire hier, et il a eu quatre blanches. Il retourne à Bordeaux se plonger sans distractions dans le notariat et les adieux que nous nous faisons sont vraisemblablement longs. Je dîne avec mon père et travaille le soir à l’étude. Je vais chez Chaulin jeter les bases d’une partie de pêche. Chatin fait la course cent fois rebattue de Dampierre et du Perray.

Paris, le vendredi 26 juin 1863
Etude. Par un cas sans précédent mon père vient me prendre à l’étude et m’entraîne à l’exposition de tableaux au Palais de l’Industrie. J’y avais déjà été, mais en passant, aujourd’hui nous y faisons une séance assez longue. Il n’y a rien de bien remarquable : un grand portrait de l’empereur par Flandrin qui ne vaut pas celui du prince Napoléon, trois Venus anadyomènes par Baudry, Cabanel et Amaury Duval. J’hésite entre les deux premières qui me paraissent les meilleurs tableaux du salon. Il y a de bons Daubigny. Le tout vu en courant et avec une grande fatigue. On a eu une fort heureuse idée, c’est d’autoriser les artistes refusés à exposer leurs œuvres dans une partie spéciale de l’édifice. Les ignominies et les obscénités qui s’étalent là chantent les louanges du jury . Il y a toutefois des paysages passables et un portrait de mon ami Maugin qui, peut-être par affection pour le modèle, me parait assez bon. Etude le soir. Mon père a son arbitrage Tremplier.

Et voila ce bon Persigny hors du ministère. L’empereur connaît et satisfait admirablement l’opinion publique, au moins l’amuse-t-il à ravir. Avec lui s’en vont Rouland et Delangle, deux hommes que j’aime peu. C’est un vrai ministre qui va parler aux Chambres, c’est là un bon pas vers la responsabilité ministérielle. Le ministre d’Etat, tel qu’il est institué, doit devenir un chef de cabinet. Attendons.

Paris, le samedi 27 juin 1863
Etude. Une correspondance suivie entre Tardieu et moi, lui me détournant de la pêche à la ligne, moi lui démontrant que la chose a du bon. Je travaille ferme jusqu ‘à 3 heures. Je vais alors au bain, l’eau est d’une voluptueuse tiédeur. J’y rencontre Brunet et David et nous rions comme aux bons bains froids du collège. Je dîne à Neuilly le soir et reviens coucher à Paris.

Paris, le dimanche 28 juin 1863
Je vais à la messe à six heures et mon portier est étonné de ne pas me trouver sale : j’ai bien ma boîte, mais une redingote noire et une chemise blanche. Je vais prendre un premier repas au chemin de fer du Nord et monte en première ( !!) avec Mr et Mme Chaulin, Georges et Maurice. Nous descendons à Chantilly. Il fait un temps un peu couvert mais charmant. Durant qu’on prépare une voiture Maurice et moi prenons les devants et le matin aidant, aussi les charmes de la forêt, nous arrivons les premiers aux étangs de Commelle. C’est un des plus jolis coins des environs de Paris, hier je le décrivais à Tardieu en vers macaroniques
J’y vois d’un vieux château le vestige caduc
Les trains express du Nord passent au viaduc
Et fuyant à regret, chaque locomotive
Aux murmures des bois mêle sa voix plaintive.

Nous déjeunons gaiement chez le garde-pêche. Après on se met à pêcher, chacun suit sa fantaisie, cause ou se tait, prend peu ou beaucoup. La carpe me fuit, j’en prends une petite et dix-huit gardons imperceptibles. Mr Chaulin est plus heureux et soutient avec les grosses carpes des combats bien émouvants. Mme Chaulin lit à l’ombre auprès du panier de provision qu’on vient de temps en temps visiter. Nous revenons en voiture dîner à Chantilly avec un peu de pluie qui vient mal à propos. Le dîner est comme l’an dernier étincelant de gaieté et le vin blanc y joue son rôle comme dans une course de Champagne. Nous sommes à onze heures à Paris.

Paris, le lundi 29 juin 1863
Etude. L’orage d’hier a gâté le temps. Je travaille comme une brute, le mène une vraie vie d’employé : je n’ai pas de clerc. Prieur qui s’agite sous lui s’occupe de compter et d’ailleurs n’est pas mon subordonné. Labey est un bon garçon bien nul et bien mou qui n’avance guères. Je fais toute la petite besogne, je n’ai pas le temps d’étudier les affaires, c’est le plus sot du monde et mon père tout entraîné dans sa besogne a parfois des remords de me voir faire. Nous dînons ensemble à Paris. Après l’étude je vais à la Labruyère, c’est la dernière séance. Decrais termine une discussion sur Turgot par des observations magistrales : il n’a jamais été plus élevé de forme. Camescasse, notre président, clôt la session par un discours fin et charmant, comme tout ce qui émane de lui. Après, Chaulin et moi allons en bonnes gens causer et prendre du jambon au Grand Balcon.

Neuilly, le mardi trente juin 1863
Etude. Palais. Le soir à Neuilly, de l’herbier.

Paris, le mercredi 1er juillet 1863
Etude. Je dîne à Paris avec mon père. Après l’étude du soir je vais chez Maugin. La course de dimanche s’annonce mal, Tardieu reste en famille, Gaudefroy obligé de dîner à Paris fait une petite course à Armainviliers, Maugin est hésitant et parle de villégiature, Damiens va aux marais d’Episy. Terrible régiment à rassembler. Je conçois pourtant un plan de course.

Neuilly, le jeudi 2 juillet 1863
Etude. Palais. Je cours au ministère de Damiens et l’électrise si bien qu’il s’annexe à mon plan : après avoir battu Episy il vient retrouver Maugin et moi à Nemours par un train qui partant à huit heures de Paris pourra nous amener quelques paresseux. Aussi tant à l’étude qu’à Neuilly je lance des lettres à tous les Champagnes et j’écris à l’Ecu de France, hôtel de Nemours. Entre mes courses, bain froid.

Paris, le vendredi 3 juillet 1863
Etude. Je vais le soir à Evry dîner et voir ma tante Elisa. Emile et Paul Denormandie y avaient été mardi et m’avaient l’un et l’autre effrayé par ce qu’ils m’avaient dit de sa tristesse et de ses larmes. Emile était accompagné de sa mère qui est la personne la plus triste du monde, Denormandie est assez maladroit et à eux trois ils ont manqué de tact, car je n’ai trouvé rien que de prévu et de serein dans sa tristesse. Elle m’a reçu avec affection et bonne humeur, nous avons beaucoup causé tout ce soir ; ses enfants sont charmants.

Nemours, le samedi 4 juillet 1863
Etude. Ma pauvre course de Nemours si laborieusement arrangée n’a pas de chance. Maugin avec qui je devais partir ce soir m’écrit qu’il est obligé d’aller à Douai, si bien que je trouve moins amusant de faire seul cette expédition nocturne et que je me lance en voiture chez tous ceux que j’avais prévenus pour leur annoncer que je ne pars que demain. Je commence par Latteux, mais Damiens chez qui je vais le second est déjà parti sur la foi de mes indications et je ne puis le laisser seul. Je vais voir ma tante Adèle : elle est admirablement bien portante, elle a pu sortir ce qu’elle ne faisait pas depuis plusieurs années et est même allée à Evry. Je dîne à Neuilly, le soir je rentre à Paris m’équiper et à dix heures passées, ce qui a son originalité, je pars. Beau clair de lune, je suis à 1h 52 à Nemours où l’on m’attendait à L’Ecu de France, notre hôtel ordinaire. Je suis tout réjoui de n’avoir pas la chambre de l’an dernier.

Nemours , le dimanche 5 juillet 1863
Je me fais réveiller pour la messe de six heures et y vais tout appesanti de sommeil, méditant de me recoucher au retour. J’ai constaté que Damiens n’était pas à l’hôtel. Mes idées de paresse se dissipent à la vue du beau soleil, le café du matin emporte le reste et je pars en guerre. Je fais en partie la course que nous a fait faire l’an dernier le digne Mr Devilliers qui est mort cet hiver. Je monte au coteau du phelipaea arenaria : je le trouve, mais peu nombreux ; Vigineix a puellé ici. Je redescends et constate dans la vallée les euphorbia verrucosa platyphylla et stricta, les senecio aquaticus et paludosus. Je prends un bon bain dans le canal et reprends le chemin de la station. Je mène ici à l’eau de belle guêtres neuves en recueillant avec bonheur de bizarres échantillons du ranunculus fluitans heterophyllus qui remplit un ruisseau.

Le train de 10h 43 n’amène que Damiens qui de son côté fait la grimace en voyant ma solitude. Nos confrères sont des cancres, quant à Damiens il est tout triste : il cherche depuis trois heures du matin le koeleria valesiaca à Episy sans boire ni manger et sans rien trouver. Je le mène à l’Ecu de France, le premier plat du déjeuner le ranime, le second le réjouit et au dessert il est méconnaissable d’éclatante joie. Les hôtesses qui nous traitent en amis viennent s’émerveiller à le voir faire et nous secouent les mains au départ.

Je mène Damiens au cochlearia glastifolia qu’il ne connaissait pas. C’est une indignité, on a presque tout pris. Je le mène dans le marais cueillir un fort bel oenanthe que j’avais aperçu ce matin ; nous ne pouvons ni l’un ni l’autre retrouver la mare à l’isnardia. Puis nous escaladons les hauteurs dominant la route de Montargis : une lettre que m’a donné le colonel y indique de bonnes plantes. Il y a un premier plan de coteaux et de bois, un second plan de rochers et de bruyères, nous l’atteignons et trouvons en même temps au point culminant le festuca poa, le brassica cheiranthis et une vue splendide sur Nemours et la vallée du Loing : une belle heure à noter dans la vie du botaniste.

Nous redescendons au second plan chercher le bupleurum aristatum. Ici nous sommes moins heureux, nous battons avec soin les moissons, elles disparaissent pour faire place à de longs coteaux arides, parsemés de loi en loin d’énormes rochers aux formes étranges. C’est un paysage bizarre, d’un côté tout est brûlant et la route poudroie au pied de la friche ; de l’autre c’est le Loing, le marais, les grands arbres, tout est vert et ombreux. Au résumé cela sent sa montagne, la roche est ce qu’on nomme au Rigi du nagelflue, dans ses fentes il pousse des petits arbres, des groseilliers uva crispa et des rubus. On nous a démontré qu’il n’y avait pas d’espoir d’atteindre Thurelles ce soir, aussi battons-nous chaque rocher. Damiens trouve l’asplenium septentrionale et moi le trifolium scabrum. De temps en temps on s’arrête au bord du chemin pour boire un coup ou fumer la pipe. Il fait une chaleur étouffante, on nage en pleine eau : la bonne journée. Toutefois nous commencions à trouver que l’asarum se faisait rare quand nous sommes tombés tout fumant à Glandelles où nous avons vigoureusement attaqué la bière du lieu.

De Glandelles à Souppes nous allons pacifiquement par les prés, nous prenons le sanguisorba officinalis et un cirsium d’aspect singulier ; c’est ici le pays du c. bulbosum et on prend tout ce qu’on trouve. A la station de Souppes nous reconnaissons que nous avons cinq quarts d’heure pour aller et revenir de Cerizeaux qui est à trois kilomètres. Nous prenons un fier pas mais par malheur nous n’y trouvons pas l’orlaya, plante bien désirée. De retour à Souppes nous faisons un vigoureux goûter de fromage et de bière. Nous prenons le chemin de fer jusqu’à Fontainebleau où nous sommes à huit heures. Nous y dînons dans l’asarum traditionnel où nous sommes reçus en amis. Je suis chez moi à une heure, pas mal recru de fatigue : des 42 dernières heures, j’en ai dormi trois.

Paris, le lundi 6 juillet 1863
La bonne fatigue que celle que je promène aujourd’hui ; il fait un soleil ardent, les lunettes bleues sont impuissantes et j’éternue tout le jour. Toute fatigue attaque chez moi les muqueuses nasales. Je vais avec Emile, Marie, ma tante Pauline, etc, retirer les dispense d’Emile à l’archevêché, le tout dans le même ordre où nous les fûmes prendre, Marie riant comme une folle à tout propos. Emile n’est pas seul à se marier, le bon Ripault qui depuis longtemps aspirait au mariage a donné à la chose une forme concrète et m’annonce son mariage pour le 27. Enthousiaste toujours et toujours goguenard il me décrit avec ardeur sa future, le père de sa future, le pays de sa future, puis dit à Emile qui lui annonce son propre mariage pour le 29 « Mes enfants, vois-tu, seront les aînés des tiens. » Pas moins, voici mes vacances détraquées, je devais voyager en Italie avec lui et Adolphe Guyot qui a sa mère fort dangereusement malade. Je ne sais ce que je vais faire, je roule les plans les plus lointains, la Sicile, l’Algérie, Constantinople. Je suis riche, il me manque un compagnon. Après l’étude je fais quelques tentatives pour embaucher Michel et David que je rencontre sur le boulevard. Je dîne avec David chez Foyot. Après dîner je vais trouver Tardieu et Gaudefroy avec mon oenanthe d’hier. Je l’ai étudié, c’est décidemment l’oe. crocata. Je vais faire une note pour la Société Botanique. Après, étude. C’est ce soir le banquet de la La Bruyère mais je me défie des banquets à présent. Mon beau-père, comme disait Ripault, me regarde peut-être. D’ailleurs ce soir je suis rompu.

Neuilly, le mardi 7 juillet 1863
Etude, Palais, chaleur brûlante. Le soir Neuilly: herbier.

Paris, le mercredi 8 juillet 1863
Etude, encore le Palais. Je vais au bain froid ave Delastre, l’avoué d’appel, je dîne à Paris avec mon père, après l’étude du soir je vais chez Maugin. Gaudefroy qui a déterminé mon oenanthe et y a immédiatement reconnu le phellandrium est tout gonflé à mon endroit des plus amères railleries et en même temps qu’il me fait rougir de mon ignorance il m’ôte une bien douce illusion. Pendant que nous nous chamaillons dans un coin les amis de Maugin causent en leur petit langage. Ils sont ennuyeux comme des mouches. Le sujet est ici comme ailleurs le dernier ouvrage de Mr Renan, La vie de Jésus. J’avoue que je ne me sens pas de force à le lire, ceci dit très sérieusement.

Paris, le jeudi 9 juillet 1863
Etude, encore le Palais, je n’en sors pas, la broutille m’accable, c’est une existence d’employé. Je vais au bain froid, consolation du clerc d’avoué. Le soir je dîne chez Mme Wallet avec Coulon : c’est lui qui m’y a invité uniment. Mr Wallet, assez désagréable personnage, est aux eaux. Mme Wallet est établie avec ses filles dans une maison appartenant à Mme Coulon dans Chaillot. Il y a à dîner Mme Coulon et Mme Grevedon, mère de Mme Wallet : ces débris ont l’air de vivre bien ensemble, néanmoins l’assemblage en est bizarre . Le soir on se promène sur l’avenue de l’Impératrice. Mme Wallet me reçoit toujours très bien, elle est cependant d’une froideur qui ne met pas les gens à l’aise. Je suis surtout heureux d’y être reçu à cause des liens que cela forme entre Georges et moi.

Paris, le vendredi 10 juillet 1863
Etude. Je vais à St Denis à une expertise : le point ne manque pas d’intérêt. Il s’agit de savoir si un puit artésien venant à manquer d’eau, son constructeur peut en être responsable. Les puisatiers soutiennent radicalement que non. Etude le soir, dîner à Paris avec mon père.

Paris, le samedi 11 juillet 1863
Etude, Palais, bain froid. Le soir je dîne à Neuilly. Mon frère Georges que je n’avais pas vu depuis longtemps y vient dîner, tout blême du concours général. Mon père a amené ici comme une proie un comptable nommé Roux avec lequel il doit étudier tout demain l’énorme affaire Tremplier qui le tient depuis longtemps enchaîné. Je retourne coucher à Paris. Je passe la soirée à errer avec mon excellent ami Coulon durant que ses camarades l’attendent chez lui, car il y a encore une ombre effacée des fameux samedis. Nous causons de lui. Il n’est pas heureux, sa mère l’assomme et son affection pour sa sœur est une cause de soucis. Cette affection a pris une place énorme dans la vie de Mme Wallet, mariée à un homme désagréable et n’ayant aucune affection à qui se rattacher autour d’elle. Cette femme d’aspect si froid est toute de flamme à ce qu’il parait. Elle se compromet pour Coulon, le venant voir chez lui ou le recevant chez elle, et ces entrevues nécessairement rares ne font qu’irriter ses sentiments. Et puis l’amour fraternel obligé de se cacher comme une passion honteuse perd toute sa sérénité. Coulon souffre beaucoup.

Paris, le dimanche 12 juillet 1863
Messe de 6h à St André. Je vais à la gare de Rennes. Nous faisons peu de courses avec Chatin, ses élèves nous en dégoûtent. Aujourd’hui les « potards » auxquels les Champagnes ont cru devoir s’annexer sont dégoûtants. Nous serrons les rangs : il y a le caporal, Maugin, Joseph de Bretagne et moi ; quelques confrères du palais suivent la course, Boullaire, Montartot, etc. On va à Rambouillet et Chatin nous annonce qu’on déjeunera à Poigny, petit village derrière le Serisaye où il faut porter des provisions pour ne pas mourir de faim. Les Champagnes rompus aux courses et pleins d’expérience avisent que la meilleure manière de transporter des provisions est de les absorber au préalable et tandis que la bande de Chatin s’essouffle sous un soleil brûlant, nous déjeunons avec calme et ampleur sous l’ombre de l’hôtel de la Croix-Blanche. Après, nous prenons la course en vieux routiers, semelle contre semelle et partageant nos gourdes qui sont agréablement variées. Nous allons battre les marais du Serisaye ou au moins ce qu’il en reste. On trouve toujours les mêmes plantes, le (mot mal lisible : giale ?), la lobelie, les drosera, l’elodes. Je tombe piteusement dans la boue. Nous cherchons en vain dans les sables le linaria peliceriana qu’Hagueron y a pris l’an dernier et y trouvons des plantes en général fixées aux lieux humides, illecebrum verticillatum, plus tard corrigiola littoralis.

Nous arrivons à notre tour à Poigny (dianthus deltoïdes). Chatin y avait passé, cela se voyait de reste et nous avons bien ri. La corne s’entendait au loin sous les bois. Aux premières maisons nous croisons deux beaux jeunes gens pleins d’un nonchalant abandon qui nous déclarent qu’ils ont assez herborisé et qu’ils vont se baigner ; un peu plus loin un groupe de potards tourbillonnant, chancelant, hurlant , saouls comme des dogues et se cuisant au grand soleil. Nous buvons un coup de bière et entrons sous bois. Je regarde avec stupeur un paquet de vêtements jeté sur le talus : un botaniste s’agite dessous, dormant à midi ; on en entend un autre errer dans les broussailles ; de l’autre côté du chemin des voix nous appellent et nous distinguons un groupe pittoresquement arrangé à l’ombre. Nous reconnaissons parmi eux Saison avec qui nous avons fait une course l’an dernier. Des appels s’échangent et nous arrivons à en ramasser six. Il y en a peut-être encore plein les bois, je n’ai jamais vu une chose pareille. Ceux-là sont charmants, pleins d’ivresse et de crânerie, comme vous et moi monsieur, se laissant faire, n’y comprenant rien, riant sans raison et demandant si c’est lundi. Ils nous quittent bientôt pour retourner à Rambouillet ; nous marchons vers la Croix Pater.

C’est fort loin. Nous y arrivons tard, suivant de loin la corne de Chatin. Il y a là trois bons erica, nous battons les bois et trouvons d’admirables buissons d’erica vagans : il y a un bon quart d’heure botanique.

Il y a horriblement loin de la Croix Pater au Perray, ce fut une bonne marche. Peu d’incidents. Maugin qui a des sens de mohican découvre dans une plaine grillée où on avalait sa langue une hutte borgne où on nous sert de l’eau tiède et du vin aigri. On rencontre une bergère, une vraie, gentille comme un églantier : Champagne est amer et le caporal, un vieux matelot, a un cri qui me rappelle Panurge et Sam Weiller. L’écrirai-je ? Essayons. « Je coucherai bien avec elle pour l’argent qu’elle me doit. » Nous arrivons au Perray à 7h ½ , j’avais mon compte. Nous croyons trouver le dîner mangé, nous entendons la corne, Chatin débouchait par une autre rue et la jonction s’est opérée à l’auberge. Notre conduite à son égard n’est pas trop polie mais il prend cela à merveille. Il a mené son monde à Saint Léger, il n’a pas pris l’erica, aussi sans avoir l’air d’y toucher en avons nous mis à nos quatre boutonnières. Dîner, les potards se grisent, nous philosophons avec Chatin et retournons pacifiquement à Paris après avoir distribué l’erica aux gros bonnets de la course.

Paris, le lundi 13 juillet 1863
Etude. Le soir je dîne seul à Paris. Etude le soir.

Paris, le mardi 14 juillet 1863
Etude, Palais, bain froid. Je dîne à Paris avec mon père et nous restons ensemble le soir à l’étude. Je vais voir Chaulin.

Paris, le mercredi 15 juillet 1863
C’est aujourd’hui la saint Henri. Je ne puis pas aller à Evry mais j’écris une lettre de sympathie à ma pauvre tante qui doit être aujourd’hui toute entière dans sa douleur. Je fais réponse aussi à une lettre qui m’a bien charmé et un peu ému même, ces choses là ne s’en vont pas, c’est de Mme Eymieu. Elle m’a écrit lundi pour avoir des nouvelles d’Elisa et de moi. J’avais été fort paresseux à son égard.

Le soir je dîne chez Guyot-Sionnest dont c’était aussi la fête. Il y avait toute la famille de sa femme, père et mère, deux sœurs mariées, une en train de l’être le futur à côté d’elle, et moi en partner de la plus jeune. Le dîner a été assez gai. Mr Lequeux, beau-père d’Henri, est un homme charmant. La soirée a été d’une digestion dure : ces dames ont tapoté au piano. J’ai fini par aller faire un tour de boulevard avec Mr Paul Denormandie, fumant et philosophant.

Neuilly, le jeudi 16 juillet 1863
Etude. Le soir Neuilly. C’était aussi hier la fête d’Henriette et pour faire pardonner mon absence j’apporte un modeste bijou qui est fort bien reçu. Georges dîne à la maison, c’est le premier jour de ses examens écrits pour l’Ecole Polytechnique. Il n’espère pas être reçu : l’admissibilité cette année serait déjà une fort belle chose.

Paris, le vendredi 17 juillet 1863
Etude tout le jour et le soir ; je dîne à Paris avec mon père. Le soir je vais voir Emile. Son mariage approche, il a son appartement tout prêt un étage au-dessus de ses parents, le tout sans bruit, il n’y aura de changé qu’un lit de moins à faire. Tout cela est d’une extrême raison mais me marier ainsi me déplairait fort.

Paris, le samedi 18 juillet 1863
Etude et Palais. J’entends ce bon père Dupuich, le meilleur homme qu’il y ait et fort bon avocat, plaider une grosse affaire de l’étude. Il s’agit de réclamer 120.000 francs à la fabrique de Saint Thomas d’Aquin. Je dîne à Neuilly avec Mr Guilhaumont, Georges et mon cousin Paul. Georges a fini les examens écrits de l’Ecole Polytechnique, il n’est pas mécontent. Paul part demain pour Bruxelles, il va s’y établir. Je ne suis pas fâché de cet éloignement, n’ayant pas grande confiance en lui. Cette communauté de nom est chose grave. Je reviens à Paris avec Mr Guilhaumon.

Paris, le dimanche 19 juillet 1863
Messe. Départ à 8h gare Montparnasse. Etaient présents Maugin, Paul de Bretagne et Gaudefroy. Le colonel fait un petit voyage, Chatin qui a monté la course devait nous prendre à Versailles et nous conduire au potamogeton dont il a découvert la localité ; empêché par un devoir de famille il a envoyé à Maugin de bonnes indications. Nous descendons à Trappes, nous suivons un fossé où il y a plusieurs rumex : nous prenons tout, c’est un coin à r. palustris. Nous arrivons à l’étang de St Quentin et le suivons, pataugeant délicieusement, jusqu’à la chaussée qui le termine. Paysage invraisemblable, une grande étendue d’eau stagnante, une demi lieue, des roseaux qui la bordent, des vanneaux et des mouettes qui sifflent, des deux côtés des horizons bas, un ardent soleil cuisant tout l’ensemble. Très beau et très étrange. Grâce aux indications de Chatin nous trouvons aisément la mare au potamogeton acutifolius. C’est une très bonne plante, bien singulièrement égarée ici, on en prend le plus qu’on peut. Après on songe à déjeuner, il était près de midi. Il y a tout près une auberge qu’on nomme les Quatre Pavés vers laquelle les bonnes gens nous guident. Quelle auberge ! La vieille qui la tient, bourrue et méfiante, enferme ses provisions et nous exclut de la cuisine. Nous en obtenons à grand peine une affreuse omelette. On fait contre fortune bon cœur. Toutefois quand la vieille venant nous demander si nous voulons du vinaigre Bretagne entend revenir dîner, il a une si bonne indignation que le rire est général. Après ce frugal repas on va sur l’instigation de Gaudefroy explorer de nouveau les grèves de l’étang. Il fait un brûlant soleil et nous ne trouvons pas le stellaria glauca. Après nous nous dirigeons à travers la plaine vers le hameau de Troux. Il y a des mares dans lesquelles de Bretagne avait pris dans le temps un potamogeton qu’il détermine p. pusillus var. major, mais il y a aussi quelques pieds de p. acutifolius, et en abondance un troisième qui nous bouleverse. Gaudefroy veut que ce soit le p. obtusifolius, ce serait une fière réplique à la découverte de Chatin. En attendant Champagne est dans la joie. A Guyancourt, fameux goûter avec de la bière et des pommes de terre frites. Après nous prenons pour la suivre jusqu’à Buc cette merveilleuse vallée de la Bièvre. Nous l’avons suivie avec Schoenefeld, nous y retrouvons le cirsium hybridum et avec cela la lysimachia nemorum, plante assez inattendue. Gaudefroy est ici bourrelé entre le devoir qui le rappelle près de sa femme et le désir de dîner avec nous. Celui-ci l’emporte et nous dînons à Buc chez la gentille hôtesse de l’an passé. Je n’ai pu entraîner mes camarades jusqu’à Jouy où depuis ma visite à Ranjard il y a trois ans je flaire un ombellifère et je me décide à y aller de mon pied pendant qu’on prépare le dîner. C’est une fière course sottement finie, ma plante est le pimpinella magna et on a enclos le champ où elle poussait. Aussi au retour je suis forcé pour dissimuler un peu ma déconvenue d’intriguer un peu mes camarades sur les motifs de ma course. Le dîner est bon mais cher, de Bretagne s’y égaie. Nous revenons sans encombre par les bois à Versailles et de là à Paris.

Paris, le lundi 20 juillet 1863
Etude. Mes rapports avec Prieur sont assez frais. Voici où il en est arrivé, c’est une chose que j’ai oublié de mettre samedi au journal. Il a, cette vieille bête, six mille francs à un client pour les déposer à la Caisse, et cela depuis deux mois. Je l’ai taonné à ce sujet, à trois reprises au moins il m’a assuré avoir fait ce dépôt. Gillet huissier quand je lui réclamais le récépissé se mettait à rire et m’établissait n’avoir pas reçu les fonds. J’enrageais et de nouveau attaquais Prieur. Enfin ces deux ingénieux personnages se sont mis d’accord et sont venus m’annoncer l’un après l’autre que l’argent était à la Caisse. Je le crois dévotement, je compte là-dessus, j’en parle à mon père. Le temps s’écoule, un franc d’intérêt par jour pour l’étude. On vient à examiner l’affaire, rien de fait, il reste deux mille francs dans le tiroir de Prieur, le reste a servi à solder les dépenses courantes. J’étais furieux. J’ai dit à Prieur que je manquais d’action sur lui, mais que je n’entendais pas qu’un huissier se mît de ses plaisanteries et que tant que je serais maître-clerc son ami Gillet ne signifierait pas un acte pour l’étude, ce qui s’exécute.

Dîner chez la mère Amyot. Toussaint va à ce qu’il parait être nommé premier secrétaire. Travail à l’étude.

Paris, le mardi 21 juillet 1863
Etude, Palais. Je vais dîner à Evry avec mon père : il désirait depuis longtemps faire visite à ma pauvre tante Elisa. Cheron y était, nous avons passé une bonne et calme soirée, nous remémorant tous quatre des souvenirs qui ont déjà dix-sept ans, c’est effrayant, un petit voyage au Havre que nous avons fait tous quatre ensemble. Que d’événements depuis et comme les choses tristes se sont accumulées dans ces dernières années.

Paris, le mercredi 22 juillet 1863
Etude. Je vais chez Fremyn, notre liquidation avance et sera je l’espère signée avant vacances. Je dîne chez Mme Amyot avec Camescasse, Decrais et les autres, charmante compagnie dont je ne me lasse pas. Etude le soir. Mes efforts pour organiser une course pour dimanche ne sont couronnés d’aucun succès. Maugin chez qui je vais le soir a son père à Paris, Tardieu est en Normandie, Gaudefroy et Kleinhans partent pour le Mont Cenis, Damiens va seul pour la seconde fois à Montmorency chercher une plante, etc. Joseph de Bretagne passe son examen.

J’ai eu lundi à l’étude deux très agréables visites, Duvergier qui traversait Paris et Bonnet (Paul) qui y vient en congé.

Paris le jeudi 23 juillet 1863
Etude. Je dîne à Neuilly et reviens à Paris le soir. Je m’habille et vais au contrat de mariage de mon ami Ripault . Sa future, Melle Millet, est gentille. Il en est fou et vous prend à part : « O mon ami, si tu savais, quel cœur ! » Il sera bon mari comme autre chose, avec une fougue communicative, mais il aura bien du mal à acquérir une retenue de langage congruente à son nouvel état et Decrais faisait courir lundi chez la mère Amyot une anecdote bouffonne. Ripault était l’autre jour à un dîner de présentation grave à faire plaisir. Au dessert on trouvait qu’un des convives ressemblait à Mr de Morny. On le lui dit, on en discute. « Oh monsieur, s’écrie Ripault dans une pause, que vous pouvez vous flatter de ressembler à un fameux arsouille » et il devient tout rouge. Tel quel il va succéder à son père comme avocat à la Cour de Cassation. De graves figures erraient dans les salons, entre autres l’illustre Demolombe dont Ripault devient neveu. Les honneurs de la soirée ont été pour Mr Colin de Verdieres, un de nos juges qui a été maire d’un arrondissement « Vous avez donc quitté, monsieur, l’Administration pour la Justice » « Ce sont deux sœurs, monsieur, quand on a épousé l’une on peut épouser l’autre ». Nous étions là cinq ou six à qui le fou rire a pris et qui avons filé pêle-mêle.

Paris, le vendredi 24 juillet 1863
Etude. Je dîne à Paris avec mon père. Il termine ce soir son affaire d’arbitrage Tremplier. Bain froid.

Paris, le samedi 25 juillet 1863
Etude. Je dîne à Neuilly, je reviens à Paris après. Chose morne, malgré tous mes efforts je n’ai pas de course arrangée pour demain. Chatin va à Soissons mais le même jour on y inaugure la statue de Paillet : c’est comme si je me promenais avec ma boîte dans la salle des pas perdus. Enfin à plus de 9h ma bonne étoile fait que je trouve Tardieu chez lui tout frais arrivé de Normandie, tout prêt à repartir, que nous arrangeons notre course, que nous échangeons nos récits et que, acompte sur demain, nous rions comme des bienheureux.

Paris, le dimanche 26 juillet 1863
Messe de huit heures à Saint Roch. Je vais prendre chez lui mon précieux compagnon et nous commençons à rire sous le pas de sa porte. La bonne course que nous avons tous deux faite aujourd’hui ! Nous allons à Corbeil en chemin de fer et y déjeunons, fort mal et fort cher, puis nous suivons la vallée de l’Essonne : Essonne, Moulin Galant, Mennecy, Echarcon, Ver le Grand. Il ne se trouve pas grande plante mais on est de si bonne humeur. Tardieu fatigué de son voyage veut se coucher à chaque pas, nous faisons une chanson à nous deux et allons batifolant par les prés. A Moulin Galant nous relevons la localité d’un fort bel heracium que nous croyons l’h. praealtum. Je l’avais recueilli là il y a trois ou quatre ans et l’an dernier les fuyards de Malesherbes le retrouvant ont attiré sur lui l’attention. A Ormoy on joue aux boules, à Echarcon on trouve un pied de peucedanum palustre, à Ver le Grand du sison amomum. Je cueille un lappa major qui a sept pieds de haut. Le temps nous empêche d’aller à Beauvais d’une part, au Bouchet de l’autre : nous n’avons fait que préparer la course. Notre soirée est idéale. Nous revenons dîner à Mennecy dans un bon hôtel à l’enseigne de la Belle Etoile. On dîne bien, gaiement, pas cher, entourés de chiens et de chats (seize, monsieur, sans compter les petits) et puis nous revenons de nuit à Corbeil sur l’impériale d’une patache. C’est fête à Ormoy et à Corbeil et on tire des feux d’artifice. Il fait clair de lune et on devise avec le cocher, admirable personnage entre deux vins, plein de verve et de goguenardise. On cause avec les compagnons de route, on fait circuler la gourde. Mais qui peut rendre ces bons rires là, et comme on laisserait bien la patache aller au bout du monde. Hélas, elle s’arrête. On trinque avec le conducteur et le chemin de fer clôt la journée.

Paris, le lundi 27 juillet 1863
Etude. Je dîne à Paris avec mon père et après l’étude je vais à la soirée de contrat d’Emile. Je m’étais muni de gants blancs et d’une grande tenue, croyant trouver nombreuse assistance. La chose était au contraire intime : on fumait dans le cabinet de Parmentier et au salon on plaisantait Lacoudrays. Je me suis heureusement dégagé du dangereux honneur de tenir le poêle. Hier à Mennecy en faisant je ne sais quel exercice je me suis démantibulé le poignet. On lève séance à 11h ½. Marie était fort gentille ce soir.

Neuilly, le mardi 28 juillet 1863
Etude. Toute la journée mon poignet me fait grand mal et je vais le porter à un rebouteux ami de mon père qui demeure au fond du Gros-Caillou et il me frictionne. Cela pour l’acquis de ma confiance. Je dîne le soir à Neuilly. Le journal du soir me réjouis fort : mon ami Decrais a le prix Paillet cela lui sera fort utile. Il traverse un temps pénible. Il a, après quelques rapports délicats, rompu avec Mr Alexandre Muller chez lequel il demeurait et vit de ses ressources. Notre camarade Toussaint est nommé premier secrétaire, c’est la récompense de pénibles et persévérants efforts. Decrais a le discours de rentrée. Mon cousin Picot est secrétaire.

Paris, le mercredi 29 juillet 1863
Etude. Je vais au mariage d’Emile. J’y vais le moins possible, arrivant tard, me mettant au bout et me tenant à l’écart. Je n’ai à me poser ni en rival ni en victime, mais il y a en moi tout un mélange de sentiments confus. Un grand nombre d’idées contradictoires m’ont traversé la tête. De tout cela il subsiste une irritation indéterminée, un ennui vague qui fait que je tâche d’y penser le moins possible. J’y réussis pleinement, c’est là le bon de la procédure. Et puis il se trouve que Coulon veut voyager avec moi, et je vais vivre sur cette espérance. Je dîne chez Chaulin, le soir je retourne à mon étude. Après je rencontre Gratiot qui tout cet été ne m’avait pas donné signe de vie et avec qui je craignais d’être en froid.

Neuilly, le jeudi trente juillet 1863
Etude. Je dîne à Neuilly le soir. Mon frère passe ses examens d’Ecole polytechnique et est bien fatigué.

Paris, le vendredi 31 juillet 1863
Etude. Je dîne avec mon père à Paris. Le soir, je vais chez Coulon causer « du voyage ». Fameux compagnon que j’ai trouvé là. Mais il est temps que les vacances arrivent. Je n’ai pas la fatuité de dire que je suis fatigué, mais j’en ai par-dessus les yeux de l’étude et surtout du travail avec mon père. Quel patron incommode, comme il s’irrite aisément, comme il explique peu, comme il n’admet pas qu’on se méprenne ! Et encore, avec moi et pour m’être agréable il se tient à quatre, mais la nature l’emporte et à un certain point il n’y a plus de fils. Avec cela mon étude à mener, mes expéditionnaires qui font joujou, le vieux Prieur qui ment, néglige tout et me gêne, Labey qui dort. La bonne vie, comme elle est bien faite pour moi, travailleur pacifique, ami jadis des abstractions du droit romain. Quand donc ferais-je plaider Aulus Agerius ?

J’arrange ma course de dimanche avec P. de Bretagne.

Paris, le samedi 1er août 1863
Etude. Je dîne à Neuilly et reviens coucher à Paris. Georges a fini aujourd’hui ses examens d’admissibilité.

Paris, le dimanche 2 août 1863
Peu s’en faut encore que ce matin faute de m’éveiller je ne manque la course et j’ai besoin d’une précipitation particulière pour entendre la messe et être au rendez-vous, chemin de fer d’Orléans. Je n’y trouve que Paul de Bretagne. Il est tombé ce matin une bonne pluie qui a effrayé les irrésolus, mais nous nous annexons non sans quelque peine un original nommé Peronin avec qui j’ai déjà herborisé et qui partait pour Lardy avec vingt sous dans sa poche. On le ravitaille et on l’entraîne. Nous descendons à Bouray. Nous traversons la plaine, je me remémore les bons rires que nous y avons menés au printemps dernier. Nous gagnons par les bois les rochers d’Itteville : sous-bois rubia peregrina, aux rochers peucedanum oreoselinum. Le soleil a desséché les mares dont nous espérions beaucoup. Nous allons faire à Itteville un déjeuner qui marquera, en pendant de celui des Quatre Pavés, 1,50 café compris, et encore ! Et puis nous attaquons les prés. Ils sont fort bons, il y a du peucedanum palustre en abondance et de Bretagne retrouve la localité du dianthus superbus, rare et charmante plante. L’annexé Peronin pleure de tendresse. Avec cela des menues raretés que je dédaigne. Nous passons à Saint Vrain, puis au Bouchet ou la Juine joint l’Essonne. Là nous cherchons vainement le potamogeton plantagineum mais pour la gloire de Champagne nous tenons ou croyons trouver le cirsium rigens. Ce serait à nous décorer ! De là marche à fond jusqu’à Mennecy. Nous y arrivons rendus. C’est la même auberge, la même patache. Il manque le bon rire de Tardieu pour animer tout cela, toutefois je n’ai qu’à me louer de mes compagnons et j’ai fait une excellente course.

Paris, le lundi 3 août 1863
Etude. Il fait une forte chaleur et je vais au bain froid. Je dîne chez Mme Amyot avec Decrais, Camescasse et les autres. On rit beaucoup, principalement aux frais de Couteau qui depuis qu’il a pris la robe d’avocat se donne un air grave et s’est fait une collection de phrases à la Prudhomme. Par malheur, chacun partant en vacances, cette bonne réunion va se dissoudre.

Neuilly, le mardi 4 août 1863
Etude, Palais. On fait les élections du Conseil de l’Ordre non sans tumulte. Les uns veulent maintenir l’ancien conseil, les autres le renouveler. Plusieurs ont fait une pétition pour que le Conseil soit renouvelé tous les ans par tiers, chose absurde puisqu’elle restreint la liberté des votes. Si la majorité est d’avis de ce renouvellement il se fera par le fait. Le parti du changement a été si criard, si absurde, si ennuyeux que la réaction s’est faite et que samedi dernier on a réélu dix-sept membres sur 21. Dufaure, Berryer, Plocque, Lachaud, Grevy, Rousse, Colmet-Daage, Leblond, Léon-Duval, Nicolet, Jules Favre, Allou, de Seze, de Laboulie, Marie, Cremieux. J’en oublie un. Mathieu, cet infâme Mathieu est mis sans ressource à la porte. Aujourd’hui on a nommé Lacan. Senard, le vénérable Gaudry resteront probablement. Rivolet qui approche sèche d’impatience. Le soir, Neuilly. Mon pauvre frère n’a pas été admissible à l’Ecole. Il est bien fatigué.

Neuilly, le mercredi 5 août 1863
Etude. Je devais dîner ce soir à Evry, mais en allant voir ma tante Adèle j’apprends qu’elle y est et remets mon voyage à demain. Je vais à Neuilly et j’avance mon herbier.
Fin du tome 9.