Journal du siège de Paris de 1870

Edmond Mouillefarine

 

          Journal du siège de Paris  26 août 1870 – 1er mars 1871

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Présentation

1870. Le Second Empire paraît solidement établi. Napoléon III a désarmé ou rallié l’opposition libérale en faisant adopter par plébiscite le 8 mai une constitution qui entérine l’évolution du régime vers le parlementarisme. Mais il se laisse entraîner au début de l’été dans un conflit avec la Prusse et lui déclare la guerre le 19 juillet. Mal préparées, les armées françaises sont rapidement bousculées. Une partie est bloquée dans Metz, l’autre écrasée à Sedan. L’annonce de ces désastres suscite une émeute parisienne et la proclamation de la république à l’Hôtel de Ville le 4 septembre.

Le nouveau « gouvernement de la Défense nationale » est principalement composé de députés de la gauche modérée favorables à une démocratie représentative qui garantira l’ordre et la propriété. Les révolutionnaires inspirés des traditions montagnardes et quarante-huitardes ou des divers courants socialistes ont été pris de vitesse mais entendent bien trouver rapidement l’occasion d’une revanche. C’est dans ce contexte que Paris est investi à la mi-septembre.

La ville a les moyens de se défendre. Une enceinte fortifiée suit ses limites actuelles, avec un rempart de dix mètres de haut précédé d’un fossé et flanqué de quatre-vingt-treize bastions garnis d’artillerie. A quelques kilomètres en avant, un cercle de seize forts puissamment armés peut couvrir la proche banlieue de ses feux croisés. La garnison est nombreuse mais de qualité diverse : unités d’artilleurs, dont de nombreux marins, débris de l’armée impériale, réservistes de province hâtivement regroupés dans la garde mobile. Ceux-là se battront bien le plus souvent. A côté d’eux, la garde nationale. C’est moins un véritable corps militaire qu’une milice levée dans chaque quartier et chargée de la garde au rempart et du maintien de l’ordre. Elle élit ses officiers et est peu encline à la discipline. Certaines unités sont fortement politisées, les bataillons des arrondissements « bourgeois » soutenant le gouvernement provisoire que ceux des arrondissements « rouges » aspirent à renverser.

Le siège va durer quatre mois. Il sera ponctué de quelques « journées » révolutionnaires qui échoueront et de tentatives de sortie repoussées sans trop de mal par les Prussiens. Les assiégés espèrent un secours des nouvelles armées levées en province, mais celles-ci sont battues après quelques succès initiaux. A bout de vivres et de moral, Paris capitule le 28 janvier 1871.

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Edmond Mouillefarine vient d’avoir trente-et-un ans quand débute le siège. Cinq ans plus tôt ce jeune juriste parisien a repris la charge d’avoué de son père et épousé la fille d’un conseiller référendaire à la Cour des Comptes, Louise Salel de Chastanet. Un mariage de présentation et d’intérêt qui s’est vite transformé en mariage d’amour. Ils ont déjà trois petites filles. Trois autres enfants suivront.

Au physique, Edmond est un garçon de taille médiocre aux yeux très bleus qui arbore de superbes favoris qu’il taillera pour se donner un air plus martial. Assez sportif, il aime les longues marches à pied dans la nature et s’est fait  une petite réputation d’herboriste. Très pieux, il se rattache au courant catholique libéral et considère comme ses maîtres Montalembert et Mgr Dupanloup, mais s’est incliné par discipline quand l’encyclique Quanta Cura de Pie IX a condamné le modernisme.

Il ne parait pas s’être passionné pour la politique sous le Second Empire. A travers ses écrits on devine un homme socialement conservateur mais partisan de la démocratie représentative, peu semblant lui importer qu’elle s’exerce dans un cadre monarchiste ou républicain. Bref un « centriste » très éloigné des légitimistes et des bonapartistes durs, méfiant à l’égard de l’opposition parlementaire de gauche et totalement réfractaire au socialisme.

Le 26 août 1870 Edmond expédie en province femme et enfants et, resté seul à Paris, entreprend de tenir un journal des événements. Son rôle personnel pendant le siège est modeste et il le décrit en y mettant une autodérision de bon aloi : lieutenant dans la garde nationale, il est requis quelques jours par mois pour le service de rempart mais n’y voit jamais la pointe d’un casque prussien ; parallèlement magistrat militaire  avec rang de capitaine dans un conseil de guerre de la garde nationale, il a surtout à rapporter des faits assez véniels de détournement de solde ou d’indiscipline. Le reste de son temps est consacré à son étude d’avoué dont l’activité est fortement ralentie par les événements. Ses soirées de célibataire forcé sont généralement passées avec un groupe d’amis avec qui il fait table commune. Il y retrouve l’atmosphère d’une vie d’étudiant qui n’est pas si loin, entre rires, agapes occasionnelles malgré les restrictions et quelques beuveries. Mais cet époux modèle s’enfuit si quelqu’un fait venir des filles.

A une époque ou la plupart des hommes politiques émanent du barreau, il connaît à peu près tout ce qui compte à Paris (beaucoup de ses amis deviendront au cours des années suivantes de hauts dignitaires de la IIIème république). Il est donc renseigné aussi bien que possible, mais le siège est efficace et les rares nouvelles arrivent tardivement par pigeon voyageur. Edmond est comme tout les Parisiens la proie des rumeurs qui courent sur la situation en province, même si son pessimisme lucide lui évite le plus souvent les folles espérances de certains. Il croit longtemps que la levée en masse conduira à la victoire finale de la France, mais trop tard pour empêcher la chute de Paris. Et dès les premiers jours de la république, il pressent que les dissensions internes conduiront  à la guerre civile. Son camp est d’ailleurs tout choisi, celui de la bourgeoisie et de l’ordre contre ceux qui veulent instaurer une commune révolutionnaire.

Début mars 1871, Edmond Mouillefarine retrouve sa famille et clôt son journal, nous laissant un document extrêmement riche sur le siège de Paris, d’autant plus intéressant qu’il est à ce jour totalement inédit.

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Quelques mots sur le manuscrit : la veille de ses quinze ans, Edmond a commencé de tenir un journal qu’il interrompt le jour de son mariage et reprend d’août 1870 à mars 1871. Il a ainsi rempli de nombreux carnets format in-8 de 68 pages couvertes recto-verso de son écriture régulière. Les événements y sont notés quotidiennement  au fil de la plume sans chercher à faire œuvre littéraire et les ratures sont extrêmement rares. Ces carnets ont été reliés en onze volumes qui appartiennent aujourd’hui à son arrière-petit-fils Eric Mouillefarine. Le dernier tome comporte deux parties. La première couvre la période août 1864- mai 1865. Elle est consacrée à la recherche d’une fiancée et aux préparatifs du mariage. Ses meilleurs passages ont été retranscrits à usage familial par Jean Baguenier Desormeaux qui les a accompagné de documents iconographiques et de tableaux généalogiques très utiles. La seconde est la chronique du siège de Paris par les Prussiens. C’est le document qui est reproduit ici intégralement. J’ai voulu en respecter le texte, même dans ses redites. Les rares étourderies d’orthographe ont été corrigées, mais j’ai maintenu les pluriels très souvent utilisés après sans ou pas, ce qui n’est plus d’usage aujourd’hui. J’ai aussi rétabli quelques noms propres écorchés. La ponctuation m’a posé quelques problèmes, les virgules étant fréquemment remplacées par un tiret, les points par un ou deux traits, les accents, les parenthèses et les points d’interrogation manquant le plus souvent. J’ai essayé de la rétablir en la simplifiant du mieux que j’ai pu. Enfin quelques mots m’ont posé des difficultés de lecture que je signale en mettant ce que j’en ai déchiffré dans une parenthèse avec un point d’interrogation.

Après le siège, Edmond a laissé la plume et ne l’a reprise qu’en 1876 pour tenir épisodiquement jusqu’à la fin de ces jours un livre de raison qui contrairement au « journal du siège » a surtout un intérêt privé.

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Il ne semble pas qu’Edmond et sa famille aient été à Paris pendant la Commune (en revanche son père manquera périr dans les décombres de sa maison de Neuilly prise dans la canonnade). Le calme revenu, il reprend son office et est en 1891 choisi par ses confrères pour présider la Compagnie des avoués. Etienne Dinet l’a peint à cette occasion, revêtu de sa toge ornée de la Légion d’honneur. Le tableau est encore accroché sur un des murs du Palais de Justice de Paris.

C’est un grand notable qui s’éteint le 14 avril 1909 à Paris, laissant six enfants et de nombreux petits-enfants. Aujourd’hui ses descendants se comptent par centaines.

Philippe Alasseur Septembre 2007

 

 

JOURNAL DU SIEGE

Rappel des événements précédant le journal du siège : le 19 juillet, la France déclare la guerre à la Prusse ; le 6 août, Mac-Mahon est battu à Froeschwiller (charge de Reichshoffen), l’Alsace doit être évacuée ; mi-août, émeute républicaine à La Villette, repli de Bazaine sur Metz ; le 21 août, Mac-Mahon monte de Châlons vers la Meuse, découvrant Paris 

Paris, le 26 août 1870. Vendredi

Je viens de mener à la gare du Nord, à destination de Boulogne-sur-Mer, ma femme, mes trois petites (1), bonne et cantines.

Je suis tout seul, l’esprit soulagé d’une inquiétude qui au commencement de la semaine était énorme, celle de partager avec eux les dangers du siège.

Et maintenant, pour suppléer aux affaires qui me font défaut et qui m’ennuient et pour dompter par une occupation quelconque la fièvre d’inaction qui me tient depuis le 6 août, je commence le journal du siège qui sera peut-être le journal de la guerre, peut-être le journal de rien du tout.

Journal du siège. J’y ai bien cru lundi, et jusqu’à hier. Pour si peu que nous sachions la situation de l’armée, nous voyions Bazaine (2) bloqué au nord de Metz et Mac-Mahon levant le camp de Châlons pour remonter le dégager. Ce mouvement laissait libre la route de Paris, sur laquelle s’avançait, au moins le croyions nous, l’armée du Prince royal de Prusse, Fritz, comme on dit. Et en effet ses uhlans fantastiques apparaissaient à Saint-Dizier, puis à Vitry-le-François, puis à Châlons-sur-Marne.

On y croit moins aujourd’hui. On suppose qu’il a arrêté son mouvement et qu’il remonte pour porter secours au Prince Frédéric-Charles qui va avoir les deux maréchaux sur les bras et qui, espère-t-on, est épuisé par les combats successifs de Borny, de Gravelotte, de Dionville (3), de Mars-la-Tour et de Saint-Privat, 14,16 et 18 de ce mois.

Moi, je ne reviens pas encore complètement de mes anciennes idées. Je me figure que les Prussiens veulent à tout prix venir sous les murs de Paris. Ils ne sont pas sans espoir de s’en voir ouvrir les portes. Et cet espoir n’a rien d’absurde.

En effet tout peut arriver et la situation des esprits permet de tout craindre. Que la France est donc bas. Le 15 juillet j’ai failli rouvrir mon journal pour noter la trace d’une journée qui me paraissait triomphale. C’était le jour de cette déclaration de guerre si insensée. Paris était en fête. Les boulevards étaient remplis d’une foule énorme tenant tout le trottoir et la moitié de la chaussée. Les voitures passaient en files serrées. Partout des drapeaux, des cris « Vive l’Empereur. Vive la guerre. A bas la Prusse. A Berlin! » Puis des bandes nombreuses de jeunes gens et enfin le chant ressuscité de notre Marseillaise, entonné partout, acclamé dans les théâtres. Pauvre Marseillaise, elle pourrait bien y rester!

Je n’étais à Paris ni le 7, ni le 8 août, jour de l’arrivée des dépêches impériales, et le 9, jour de la déchéance du ministère, pour ne pas dire de la dynastie, j’étais enfermé comme garde national dans un des hôtels de la Place Vendôme. Je ne puis donc décrire  de visu ces épouvantables jours de consternation. La crainte et la désorganisation venaient d’en haut. Les employés supérieurs des ministères perdaient la tête. Quant au chef de l’Etat, il avait exprimé la confusion et le trouble de son esprit dans ces dépêches sinistres, qui resteront dans l’histoire et qui je crois sont l’arrêt de sa déchéance. N’y avait-il pas moyen de relever les courages en nous annonçant qu’une poignée des nôtres, luttant un contre cinq, s’étaient si glorieusement fait marchander la victoire que le vainqueur, plus accablé qu’eux, ne pouvait les poursuivre ? Tout peut encore se rétablir, disait l’Empereur, hâtez la défense de la capitale.

Aujourd’hui la situation est dans une troisième phase aussi laide à décrire et qui montre peut-être encore plus surement l’absence du patriotisme et de l’esprit public. Il est entendu que la patrie est en danger. Les gens auxquels ses destinées sont remises ne pensent qu’au succès de leurs ambitions. La gauche rêve d’asseoir la république sur les ruines de l’empire, et hâte sa chute en frappant le pays avec lui. Chaque jour une harangue de Jules Favre ou de Gambetta nous plonge dans la désolation. Il annonce l’ennemi aux portes, il s’écrie qu’on refuse des armes, il révèle à l’étranger, par la publicité des journaux, tous les points faibles de notre situation. La déchéance de l’empire avant l’attaque de l’ennemi, voila leur mot d’ordre bien avoué. C’est une enseigne toute faite pour les poltrons et j’en ai déjà vu beaucoup se grouper autour. « Je me battrai, et résolument et mieux que vous, me dit souvent un interlocuteur, mais je veux savoir pour qui. Savez-vous bien que l’Empereur est à Reims (4), et qu’il commande la cavalerie de la garde. C’est là une chose qu’on ne peut tolérer».  Mes meilleurs camarades en sont là, Coulon, Liouville, Lechevalier : je les fuis.

En face des hurlements de la gauche, la droite s’était tue quelques jours, par effroi et par honte. Elle relève la tête. Des conversations tenues dans les couloirs de la Chambre et que me racontait Lefebvre se sont formulées hier en un article sublime d’impudence, signé par Dréolle  dans Le Public, journal de monsieur Rouher. Il y est établi que le gouvernement personnel nous avait comblé de bonheur et de gloire et que le gouvernement parlementaire nous a menés où nous sommes.

Si bien que la guerre extérieure, quelle qu’en soit l’issue, doit être suivie de la guerre civile.

Je me suis mis à parler du pays. J’avais commencé par parler de moi et j’ai perdu le fil de ma division. Je disais que j’allais écrire ou un journal du siège, ou un journal de la guerre. Il se peut fort en effet que je sois soldat ce soir.

Avant-hier mercredi on a présenté à la Chambre un projet rappelant tous les anciens militaires, même mariés, de 25 à 35 ans. En lisant cet énoncé, j’ai vu très nettement qu’il blessait le sentiment le plus vivace en nous, celui de l’Egalité. Rien de plus utile que de rappeler des soldats déjà exercés, rien de plus inique que de demander l’impôt à ceux-là seuls qui l’ont déjà payé. J’ai cru dès ce jour et les faits ultérieurs me confirment que la Chambre appellera aux armes tous les hommes de 25 à 35 ans, mariés ou non.

Assurément j’aurai un grand déchirement à quitter ma femme et mes enfants, une grande inquiétude de laisser mon étude à l’abandon, mais je comprends parfaitement que tous les Français soient soldats quand les Prussiens sont à Chalons.

Je reviendrai là-dessus quand se sera chose faite et j’analyserai scrupuleusement l’état de mon esprit.

5 h. Le journal Le Public, souvent bien informé, parait en annonçant en tête de ses colonnes l’arrivée des Prussiens dans six jours.

L’appel général des hommes de 25 à 35 ans se confirme.

D’ailleurs, de bonnes nouvelles dans l’air sans qu’on les précise. Les Prussiens auraient perdu un monde fou autour de Metz.

1 Son épouse Louise  a vingt-quatre ans. Leurs filles Camille, Marguerite et Thérèse sont nées en 1866, 1867 et 1869
2 Pour éviter d’alourdir le texte par trop de notes, quelques mots de situation sur les personnages cités sont portés à l’index.
3 Pour Vionville
4 Il écrit Rheims, à l’ancienne.

 

Paris, le 27 août 1870

8h1/2 matin. Eh bien, j’avais vu juste. C’est un siège, et même un siège prochain. Les ministres l’ont annoncé hier aux Chambres. Quelle joie d’avoir éloigné les miens. Renault, avec qui j’ai été passer la soirée hier, n’a pas eu autant d’emprise sur sa femme et se désole.

Il était admirable hier soir de voir sur le boulevard des figures bêtement consternées se passant le journal du soir avec effarement. Ils n’avaient jamais voulu croire au siège et les Prussiens leur paraissaient tomber des nues. Ils sont à Reims. J’ai à peine le temps d’aller ce soir embrasser ma femme à Boulogne. Il y aura là un quart d’heure bien rude.

Pour le reste, résolution, et même gaité. Mes nerfs se détendent quand je me prépare à prendre une part personnelle à la lutte. Je me suis muni d’une carabine et je tiens à rentrer dans mes déboursés.

4h soir. Je rentre du Palais, comme toutes les fois, avec un mal de nerfs qui m’empêche presque d’écrire. Nulle part la sottise et l’esprit de parti ne se montrent plus bruyamment. La palme a été à Liouville. Dans un groupe où je racontais qu’un employé de la garde nationale m’avait mal reçu et mal renseigné, il arrive, il éclate « Et voilà les gens pour lesquels nous nous faisons tuer », puis des cris et des phrases au bruit desquels arrivent tous les bavards de la salle, entre autres cet affreux Hubbard. On sort de là pâle de rage.

Tout va mal au-dedans semble-t-il quand on sort de pareilles conversations. Aujourd’hui le général Trochu est leur enseigne. Ils lui supposent des ennemis dans le gouvernement, des querelles avec les ministres. Hier on l’a destitué, aujourd’hui on l’a arrêté. Puis ils lui adressent des épitres signés des noms les plus notoirement républicains. Ils le compromettent autant qu’ils le peuvent, semant ainsi, le plus qu’ils le peuvent aussi, la discorde et le découragement parmi nous.

Je recherche en ces circonstances la société de mes confrères, dont chacun a plus de raison que tous ces drôles et qui tous sont résolus et bons citoyens.

Excellente mesure de Trochu. Il a fait, et il continue, une rafle de filles de barrière, de souteneurs, de mendiants et de vagabonds, et met tout cela hors de Paris. Ils ne nous pilleront pas durant que nous serons sur les remparts. Ce pourrait bien d’autre part être les éléments d’une jacquerie en province : mais de deux maux il faut choisir le moindre. C’est à ce sujet qu’on veut que Trochu soit en querelle avec le Préfet de Police. Allons enlever Pietri (1) criait hier soir Laferrière sur le boulevard.

1 le préfet de police

 

Paris, le 29 août 1870

J’ai été hier voir ma femme à Boulogne, au prix de deux nuits de chemin de fer. J’ai trouvé mes enfants en bonne santé, jouissant du sable et de la mer. Ils ont une bonne installation. J’y ai conduit madame Coulon qui va loger près d’eux. Je ne m’en suis pas séparé hier soir sans que le cœur  ne me saignât et sans déchirer celui de ma pauvre Louise, car je ne sais quand je la reverrai. Mais une fois vu j’éprouve un soulagement énorme, une entière liberté d’esprit.

Cela marche. Expulsion dans les trois jours de tous les Allemands. Invitation aux citoyens de s’approvisionner et d’éloigner tout ce qui ne peut faire face à l’ennemi.

Mon père part pour Caen .

4h1/2 Je viens,  sur l’annonce du départ de mon père, le voir à Neuilly (1). La panique est complète. A chaque porte il y a, attendant leur tour pour s’engager sur la passerelle, de longues files de voitures de déménagement, puis des charrettes de paysans portant leurs meubles et leurs matelas. Les gares sont encombrées de monde. Samedi nous ne sommes partis qu’avec un long retard. La gare de Lyon à ce qu’il parait est un spectacle curieux. Des deux côtés de la voie sont d’énormes amas de bagages, dans lequel chacun cherche vainement son bien avec des cris, des confusions, des pleurs de femmes. Cette ligne pourrait être assez vite coupée à Montereau. La ligne de Mulhouse est coupée en deçà de Troyes, près de cette ville.

Des choses de l’armée, on ne sait rien. On annonce toujours qu’on va se battre. Autant qu’on peut le croire Mac-Mahon est à Rethel et Bazaine au nord de Metz. La route de Paris est plus libre que jamais : cependant, et bien que des éclaireurs aient été vus à Château-Thierry, je crois moins au siège que lundi dernier. Il semble bien que Fritz arrête son mouvement et remonte joindre Mac-Mahon.

On dit que le mouvement sur Paris a été blâmé par les généraux prussiens, que le roi l’a exigé et que Steinmetz a été disgracié à cette occasion. On dit d’autre part que le corps d’armée de ce dernier a été tellement maltraité par Bazaine qu’il a du se fondre dans celui du prince Royal. Au surplus, pas de renseignements officiels. Dans la séance de samedi, Palikao a répondu fièrement à Arago qui lui demandait la situation des armées « Tant que je serai ministre de la guerre, si un officier quelconque répondait à une pareille question, je le ferai fusiller ». On amuse l’impatience avec le bruit de la défense de Verdun.

J’apprends par une visite de son secrétaire que le prince Achille Murat a été décoré. Cet aimable seigneur m’a fait l’amitié de me venir voir dans quelques heures de séjour qu’il a fait à Paris après Reichshoffen et m’a raconté d’une manière très intéressante cette terrible bataille. « A votre tour, me dit-il quand il eut fini, dites-moi les nouvelles de Paris. Que dit-on de l’Empereur ? » Je me fis bien un peu prier, parlant à un membre de la famille : mais celui là est si bon garçon « Ma foi, mon prince, puisque vous voulez le savoir, on dit qu’il est f… ». « Nous sommes bien d’accord», me dit le prince Achille.

Exercice de carabine chez Gastine-Renette (2). On y voit s’exercer aux armes les physionomies les plus pacifiques.

Ecrit au préfet pour mettre à sa disposition mon terrain de la rue Duret.

Visite à mes beaux-frères (3) qui partent probablement jeudi, avec leur ambulance, comme infirmiers ou aides-comptables. Acte de dévouement de la part de Paul qui a été réformé, mesure de précaution de la part de Georges qui a 26 ans.

Des bestiaux arrivent en quantité. On les loge provisoirement au Bois de Boulogne qu’ils broutent en attendant qu’on le coupe. Il vient aussi du blé mais les bons fermiers des environs, finasseurs et cupides comme toujours, ne veulent ni le vendre ni enlever leurs meules, attendant un renchérissement, et le petit père Thiers qui est énergique propose de les aller brûler. Il est vrai que le préfet de Seine-et-Marne disait à ses administrés que l’approche des Prussiens était un bruit alarmant et sans fondement répandu exprès par le député qui est de la gauche. Ô administration ! A Boulogne-sur-Mer les mobiles sont sans armes. Il arrive pour s’engager des Français établis à Londres qui ont quitté femme, enfants, situation. On n’a même pas un billet de logement à leur donner et ils errent dans la ville.

Le soir, d’assez mauvaises nouvelles. Vu Georges Picot (4). Il n’ose pas envoyer sa femme chez Mr de  Montalivet son père. Les paysans sont tout prêts à piller les châteaux avec ce raisonnement merveilleux : ce sont ceux qui ont voté non au plébiscite qui ont fait venir les Prussiens. Autant m’en disait la duchesse de Berghes.

De la même source, l’Empereur veut avoir un corps de troupe à commander et qui le garde. Bazaine et Mac-Mahon l’ont successivement refusé. Il s’est adressé à Palikao qui lui envoie hier 25.000 hommes, dégarnissant Paris d’autant. Le comité de défense est furieux.

Vu plus tard Goblet, neveu par sa femme du général Trochu. Les dissentiments et les déboires de celui-ci sont parfaitement certains.

1 Eugène Mouillefarine a une propriété à Neuilly. Edmond est le fils de son premier mariage avec Marie-Thérèse Delacourtie (1820-1839). Il a deux filles d’un second mariage.
2 Célèbre armurier parisien
3 Les frères de son épouse, née Salel de Chastanet
4 Son cousin, dont descendra la famille Georges-Picot. Ils sont très liés

Paris, le 30 août 1870

Départ de mon père ce matin avec tous les siens. J’y passe la matinée. Rien de plus navrant. La panique est à son comble, chacun part. Les bagages s’entassent, les trains partent avec une heure de retard. La pauvre Henriette (1), toute impotente et qui n’avait pas vu l’air depuis dix mois, arrive de Deuil. On la transporte de la voiture dans un coupé-lit. Tout cela non sans peine, car arrivés deux heures trop tôt ils ont failli manquer le train. Je n’ai jamais vu mon pauvre père si bas. Il allait et venait sans savoir où, pleurant et sanglotant. Ils vont à Caen, où Albert (2) est allé hier leur retenir des logements.

Je déjeune avec Léon. Il retourne à Deuil où il n’a plus un clerc ni un domestique. Tout ce monde là s’est sauvé. Le boucher et le boulanger ont fermé boutique. Il va vivre chez un charcutier et se propose de coucher successivement dans chacun des six lits de la maison.

Cette panique s’explique aussi peu que la sécurité de la semaine dernière. Il me parait bien certain maintenant que la marche du Prince Fritz est arrêtée, sinon renversée, et que la continuation de son mouvement dépendra de l’événement de la bataille qui va se livrer dans les Ardennes. Tout est là.

Vu à 5h le jeune Albert Bayard, mon pupille. Il est mobile. Il venait suivant son usage me demander quelques avances. Bonnes nouvelles de la mobile. Pas de discipline mais de l’entrain et une grande envie d’aller au feu.

Rien dans les journaux du soir les premiers parus.

Révocation du maire d’Epernay qui a dissuadé ses administrés de se défendre et est allé respirer la bonne brise au Havre, d’où il envoie sa démission. Le maire d’Epinay s’y est mal pris assurément, mais que faire dans une ville ouverte et systématiquement désarmée comme toutes celles de l’empire ? Chaque événement montre comme du doigt l’une des plaies du pays. Quel système militaire va-t-il sortir de là si la France en sort ?

Dans Paris je signale de la confiance. On supporte cette absence de nouvelle qui se prolonge depuis dix jours. On croit aux fortifications: on regrette presque que l’ennemi ne s’éloigne

1 Henriette Mouillefarine, demi-sœur d’Edmond, a épousé Léon Dollé, notaire à Deuil6la-Barre. Elle est gravement handicapée suite à un accouchement difficile.
2 Albert Labey, âgé alors d’environ vingt-huit ans, est né d’un premier mariage de la seconde épouse d’Eugène Mouillefarine.

 

Paris, le 31 août 1870

Ma journée vaut presque la peine qu’on l’écrive.

Je suis officier de la garde nationale, lieutenant secrétaire du conseil de discipline. Le 9 août j’ai écrit à mon commandant qu’il n’avait surement pas de conseils à tenir et que si je ne lui étais pas utile comme officier je le priais fort de me faire donner un fusil. Pas de réponse. Je m’achète une carabine.

J’apprends samedi qu’une butte au polygone de Vincennes est mise à la disposition de la garde nationale. Je cours à l’Etat-major demander la permission de m’y rendre. Refus.

Je m’informe et j’apprends que mon bataillon va ce matin au polygone. A neuf heures j’étais dans la rue, à mon rang de soldat dans mon ancienne compagnie. Marche jusqu’au chemin de fer de Vincennes. Marche de Vincennes au polygone. Déjeuner de cervelas et de vin bleu. A une heure on daigne m’apprendre que je ne serai pas admis au tir, mon arme n’étant pas réglementaire.

Réglementaire, tout est là. Et je rencontre un fiacre qui me ramène à l’audience des criées, pendant que le bataillon s’escrime réglementairement.

Du dehors, pas une nouvelle. Le soir, départ de Georges et de Paul avec leur ambulance. Grand déchirement de cœur pour ma pauvre belle-mère.

 

 

Principaux événements de septembre 1870 : le 1er, défaite de Sedan, Mac-Mahon blessé, Napoléon III prisonnier ; le 4, révolution à Paris, gouvernement provisoire formé par l’opposition républicaine,  l’extrême gauche étant prise de vitesse ; du 15 au 20 investissement de Paris par les Prussiens (combats de Chatillon le 19) ; le 20, échec des pourparlers Bismarck-Jules Favre ; le 23, combats de Villejuif et départ de Paris du premier  ballon de liaison

Paris, le 5 septembre 1870. Lundi.

Dans quelles circonstances je reprends la plume !

J’étais parti jeudi soir pour Boulogne. On a moins d’événements. Je devais rester près de ma femme jusqu’à mercredi. Hier matin éclate la nouvelle de la capitulation de Sedan. A quatre heures, les journaux nous apportent la nouvelle de la demande de déchéance et à huit heures je quitte les miens pour revenir à mon poste, le cœur déchiré, ne sachant ni quand je les reverrai, ni si je les reverrai. Je voyage une partie de la nuit et ce matin je suis réveillé par un crieur de journaux « Demandez la proclamation de la république. »

Je passe ma matinée dehors, cherchant à rasseoir mon esprit. Un calme parfait dans les rues, ni encombrements ni attroupements, plus de sergents de ville, la garde nationale partout. Sur la place de la Concorde je ne peux retenir mes larmes en voyant la statue de Strasbourg ornée de fleurs et de drapeaux. Et je retrouve des banalités de 1848 que mes souvenirs d’enfant me rappelaient (1), des rosettes tricolores aux boutonnières, des inscriptions à la craie sur les Tuileries, « logement à louer par suite d’expulsion », les fournisseurs de la couronne s’empressant à gratter de leurs montres les armes et les noms compromettants.

Au fond, chez les gens de ma classe, autant de dégout que d’effroi. Le gouvernement qui s’empare de la France est créé par trente députés, entourés d’un millier de gens du peuple. Ils ont violé la représentation nationale, presque assommé Schneider (2) à côté duquel Renault a reçu un coup de crosse, puis ils se sont constitués de leur autorité privée. Je me trompe, ils avaient omis Rochefort et le peuple souverain a réclamé. On est allé le tirer de prison, on lui a mis une ceinture rouge. Favre ou Arago, je ne sais lequel, l’a publiquement embrassé. Trochu signe à côté de lui.

Pendant ce temps les Prussiens arrivent et pour aujourd’hui on ne s’en occupe pas. Nous n’avons plus d’armées. Il nous restait une certaine organisation de commandement et de défense, la gauche l’a balayée. Les provinces envahies vont hésiter à l’heure de la lutte et se demandent d’où doivent venir les ordres. Ce qui nous reste d’armée n’a plus de chef et le siège de Paris va commencer dans trois jours.

La patrie est plus qu’en danger, je la crois perdue et ne me soustrais nullement au devoir de périr avec elle. Au contraire et à de certaines heures, oubliant tout ce que j’ai laissé d’adoré là-bas, je me dis qu’il serait bon de se soustraire à ces convulsions odieuses et d’aller chercher la paix ailleurs.

On annonce pour demain la levée en masse et un emprunt de deux milliards. La rente est déjà à 53,75.

Diner avec de Lesseps chez Coulon qui n’y est pas. Son père, ami particulier et je crois, parent de l’Impératrice, lui avait porté dimanche matin un projet d’abdication qu’elle avait approuvé. Tous ceux qui l’ont approchée proclament d’ailleurs qu’elle avait depuis longtemps renoncé à toute idée dynastique. Cette abdication lue à l’ouverture de la Chambre aurait peut-être permis un changement de gouvernement régulier. Les ministres s’y sont opposés.

Pendant le diner Coulon nous envoie un laissez-passer au nom du gouvernement de la Défense nationale pour aller le voir à l’Hôtel de ville. Il nous faut le montrer à plus de vingt factionnaires, gardes municipaux, éclaireurs ou francs tireurs. Il est installé (Coulon) dans un cabinet dépendant des appartements du Préfet qui s’appelle la Permanence, et où Hendlé  le relève. Il a charge d’ouvrir et de classer toutes les communications adressées au gouvernement provisoire, comme aussi de timbrer les laissez-passer et je le supplée un instant dans quelques unes de ses fonctions. Adhésions, platitudes, conseils pour la guerre, demandes d’emplois. La meilleure est une lettre du chef d’orchestre des Variétés à Rochefort, qu’il nomme « Mon cher collaborateur », pour lui demander de faire exempter son fils.

J’ai à peine le temps de parler à Georges en une heure que je reste là, son bureau est constamment envahi, demandes de laissez-passer, arrivée de solliciteurs, de Keratry, Rochefort, Dréo qui baise Krempfen au front. Tout cela heureux, empressé, important. Des Prussiens nul n’en parle, si ce n’est Dréo qui s’écrie naïvement « Que ce serait donc beau, que ce serait donc beau ce qui arrive, si les Prussiens n’étaient pas là ». Et il chasse du mieux qu’il peut cette idée importune. J’éprouve du dégout qui éclate sur Duriez que je vois le dernier. Il est mon voisin et je veux lui parler des élections de la garde nationale. « Surtout, me répond-il prenez des républicains!» Il s’agit, bon Dieu, bien de cela.

Je rentre chez moi profondément triste.

1 Il avait huit ans à la chute de Louis-Philippe
2 Le président du Corps Législatif

 

Paris, le 6 septembre 1870

Ma tristesse augmente aujourd’hui. Je sais bien que Coulon siège à l’Hôtel de Ville, Lechevallier à la mairie du 1er arrondissement, Liouville et Herbette jeune aux finances, et que Camescasse est préfet du Finistère, mais je n’en conçois aucune joie. Je ne vois que des gens découragés soutenant que Paris n’est pas défendable et qu’il faut demander la paix. Jules Favre serait parti pour cela. Des gens de mon âge se sauvent. Les troupes de Vinoy reviennent dans un affreux désordre. Maurice Picard, engagé aux zouaves, me dit qu’il n’y a plus ni ordre ni discipline.

Je reçois de mon père, ou plutôt de madame Mouillefarine, une lettre navrante. La raison de mon père succombe.

Mes beaux-frères sont à Laon. On a de leurs nouvelles. Mon beau-père et ma belle-mère partent ce soir pour Boulogne.

Je vais aux élections de la garde nationale pour apprendre que je ne suis pas électeur, n’étant d’aucune compagnie. Je sors avant la fin. On portait un ancien militaire, peu aimable mais habitué au commandement,  nommé Dubost. Il parait que Bournet, du Gagne Petit (1), s’est fait nommer par ses commis, il n’était pas éligible. Du reste, pétaudière complète. Harangue d’un délégué officiel, ou soit disant tel, sans rime ni raison.

Pas une disposition militaire à l’Officiel de ce matin, si ce n’est antérieures au 4. Des nominations en quatre colonnes.

Journée triste. On ne se heurte qu’à des gens découragés.

Coulon n’apparaît pas à l’heure du diner. Je renverse notre commune marmite.

1 Grand magasin

 

Paris, le 7 septembre 1870

Suite des écœurements. La curée aux places continue. Lechevallier est préfet. Il y a une belle circulaire de Jules Favre qui ranime un peu le cœur.

Du reste, des découragés partout et les Prussiens sont à La-Ferté-sous-Jouarre. Il pleut sans discontinuer.

Paris, le 8 septembre 1870

Rien de nouveau. Des lettres navrées de ma femme. Les Prussiens n’avancent pas bien vite. On croit qu’ils vont d’abord ravager nos côtes normandes.

Bonnes nouvelles de mes beaux-frères, toujours à Laon.

Le premier numéro de La Marseillaise traite Gambetta de vendu et demande la terreur à l’intérieur

On vend dans les rues des images à un sou, Badinguet et sa tête de cochon. Encore un souvenir écœurant  de 1848

Les braves gens de Strasbourg auraient tué 8000 à 10.000 hommes dans une sortie.

Les gardes mobiles de province arrivent. On les loge chez l’habitant.

Je suis bien triste, mais toujours bien calme. Grâce à Dieu je puis écrire que mon âme n’a pas encore eu un instant de trouble. Les lamentations des découragés glissent sur moi. La défense jusqu’à la mort me parait le seul moyen de salut. L’honneur au moins sera sauf. Je n’ai que des filles, qui peuvent se passer de moi. Je n’ai plus qu’à me confesser et tout sera dit.

Reste à savoir comment je me comporterai au danger: c’est ma seule préoccupation.

Pas de sergents de ville, pas encore de gardiens de la paix publique. L’entracte est malaisé. Je viens de manquer de me battre ou plutôt d’être battu par un cocher brutal. Je sors avec mon képi d’officier. C’est actuellement le meilleur porte-respect.

Paris, le vendredi 9 septembre 1870

Rien de nouveau dans les choses militaires. Il n’apparaît pas que les Prussiens avancent beaucoup. Il pleut presque continuellement, ce qui peut retarder leur marche. Paris d’ailleurs est actuellement le seul endroit où une force quelconque soit réunie. On dit qu’avant, ils veulent soit aller disperser les embryons d’armée qui se forment à Lyon ou derrière la Loire, soit aller détruire nos ports de la Manche. On dit même qu’un corps d’armée – ils en ont de reste – se détache pour aller au Havre par Amiens et Rouen, ce qui m’inquiète à la fois pour ma femme et pour mon père. Peut-être aussi veulent-ils laisser s’user la surexcitation qu’ont en ce moment les esprits à Paris et attendre que la révolution s’y fasse. A lire l’article d’hier de La Marseillaise on pouvait s’y attendre, mais il y a eu une protestation générale dont Henri Rochefort a donné le signal. Il est incontestable que les esprits se remontent. La circulaire de Jules Favre a eu cette fortune, unique dans mes souvenirs, d’être approuvée par tout le monde.

A l’Officiel, convocation des électeurs au 16 octobre pour nommer une Constituante. Rien que deux avocats nommés préfets, Delattre et Le Canu.

En l’air, des nouvelles diplomatiques contenant quelques espérances de paix. La reconnaissance de notre république par les Etats-Unis a été prompte et significative. Les Etats-Unis ne cherchent qu’une occasion d’entrer dans le concert européen et ont la Russie avec eux. C’est peut-être de là que viendra le salut. Mais, dans ma petite idée, c’est quand nous aurons laissé bruler un ou deux quartiers de Paris qu’on songera à nous venir en aide.

Des gardes mobiles partout : il en vient cent mille. De l’animation sur leur passage. Au surplus les cafés pleins et des filles sur le boulevard plus jolies même que d’habitude, l’offre étant supérieure à la demande. Ô Paris, que vas-tu faire ?

 

Paris, le 10 septembre 1870

Rien de nouveau : lettres désolées de ma femme, lettres désolantes de mon père dont la raison s’égare.

Les mobiles chez moi, que je loge de mon mieux. Ils sont de la Vienne. Ceux de Mme Coulon sont Bas-Bretons, ne disant pas un mot de français, et la pauvre Marie en perd la tête.

Bruit courant d’actes d’héroïsme à Metz et à Laon.

La Marseillaise tombée sous le mépris public. Excellent, grand effet. Le second numéro n’a pas pu paraître.

La Cloche imprime que les avoués de Paris demandent l’exemption du service militaire pour jouir de leurs vacances. Indignation au Palais. Démarche à La Cloche par Rougeot et moi. La Cloche représentée par le père Lechevallier qui accepte immédiatement une rectification de votre serviteur.

Tout le monde étant préfet, Coulon n’est rien pour ne pas s’être jeté assez ardemment à la curée. Je le reconnais bien là. Au Palais, les avocats nommés magistrats s’exécutent le mieux qu’ils peuvent, disant que ce n’est que pour les vacances, qu’ils ne rendent pas leurs dossiers, etc.

Diner avec Coulon. C’est le dernier. Il est préfet de la Vendée. Il part très content de ce département qui n’est pas aisé à prendre, mais qui peut avoir un rôle à jouer dans la défense nationale. Il emmène Pointu comme secrétaire intime. J’ai été au moment de solliciter cette place. C’eût été inutilement, car elle était depuis longtemps donnée. Je reste ce soir fort triste de cette séparation, de ma solitude et de mon oisiveté.

 

Paris, le dimanche 11 septembre 1870

Il se confirme que le commandant de Laon s’est fait héroïquement sauter avec l’état-major Prussien. Je croyais mes beaux-frères encore à Laon : j’ai été très soulagé par une lettre de ma femme m’apprenant qu’ils sont à Sedan.

Lu la Cloche. Mon premier essai de journaliste n’est pas encourageant. Où j’avais mis avoués de Paris, ils ont imprimé, la première fois environs de Paris et la seconde ouvriers de Paris. C’est un galimatias double.

Adieux émus avec Coulon. Voyage à Neuilly pour essayer ma carabine dans le jardin. Terribles abattis autour des fortifications.

Les Prussiens ne vont pas vite, sans doute pour concerter leur marche, mais ils approchent. Ils ne sont guère à plus de quinze lieues.

Le temps me manque un peu, ce que je préfère fort à l’oisiveté de ces jours-ci. Lundi 12 j’ai suivi la 4ème compagnie de mon bataillon à la première garde des remparts. Etablissement dans le château de la Muette. Quelques bons souvenirs, une réquisition de paille faite l’épée à la main, la soupe à l’oignon du matin. Service durant jusqu’au mardi 7h1/2 du soir. Bon esprit en général.

Et aujourd’hui mercredi 14 je reçois du commandant l’avis qu’il m’a constitué une situation définie en me nommant son officier d’ordonnance. Visite de remerciement à ce digne chef qui se nomme Vasseur et est fabricant de literies. Il me propose de retourner le soir même aux fortifications avec lui : acceptation immédiate. J’y pars en ce moment.

L’ennemi approche : on entend sauter les ponts.

Je ne me reconnais plus dans la glace qui me fait vis-à-vis. Je me suis fait une tête militaire, favoris rasés, cheveux coupés, petite moustache, une couverture autour du corps.

 

Vendredi 16 septembre 1870

Aux fortifications d’avant-hier trois heures à hier midi. Pas mal de fatigue. Le service d’officier d’ordonnance consiste à diner avec le commandant Vasseur, un peu Prudhomme, un peu grognon, brave homme d’ailleurs, et à courir sans cesse de la porte de la Muette à la porte d’Auteuil. « Qui vive » « Ronde d’officier ». Rare fortune, mon sous-lieutenant, Mr Martin (du Nord) a une maison de campagne à Auteuil où il me donne une chambre qui va devenir mon quartier-général.

Aujourd’hui et demain, repos. Décidément les Prussiens arrivent. Ils y ont mis le temps mais les voila. Ils sont à la limite du département de la Seine. Hier soir, il y a eu une alerte dans les mobiles de province. On fait sauter tous les ponts, on brule tous les bois. Les alarmistes ont quitté Paris, nous allons bien nous défendre. Comment cela finira-t-il, je ne m’en doute pas, car l’action diplomatique me parait nulle, mais le devoir est nettement tracé, c’est la défense à outrance. Allons-y !

4h soir. Vu, pour affaire, un commandant de la mobile des Côtes du Nord qui est au fort de Rosny. Il dit que le fort ne peut tenir. Les Prussiens en seraient à une heure. On a brulé le château de Montereau à Mr Sueur mon client. Serrement de cœur.

Promenade sur le boulevard. Il vient de passer les premiers blessés, des éclaireurs qui se sont battus avec des uhlans à Charenton. Nouveau serrement de cœur : il va falloir se faire à tout cela.

Je dine en popote réglée chez Maurice Chaulin (1) avec Eugène Cassas et souvent des amis. On se tient en joie le plus qu’on peut. Cela durera ce que ça pourra.

1 Ami intime dès avant son mariage

 

Samedi 17 septembre 1870

Les Prussiens sont partout. Ils ont coupé hier la ligne d’Orléans. Ils vont bientôt couper la ligne de Rouen par laquelle j’ai encore des lettres de Louise, car ils sont à Pierrelaye, au-dessus de Pontoise. Cela va être dur.

Oisiveté lourde. Il n’y a plaisir que d’être de garde. Visite à mon client Cosson, qui installe une ambulance. Inspection de ses caves, où il logera son herbier d’abord, sa personne ensuite.

Peu de nouvelles diplomatiques. La mission de Mr Thiers ne me parait pas produire grand effet. Ce qui est grave, c’est un communiqué par les Allemands au journal de Reims, contenant en substance que la France n’a pas en l’état d’autre gouvernement que celui de l’Empereur, avec lequel seul on peut traiter. Ils sont capables de vouloir nous le ramener. Le gouvernement répond à cela en avançant de quinze jours la convocation de l’Assemblée constituante.

Rastignac mon caissier est capitaine d’une compagnie ; même grade à mon vieux clerc du Palais. L’étude est fort vide. J’ai mis des galons d’argent à ma vieille vareuse et ne veut plus d’autre costume durant le siège. Sortir avec une vareuse et une casquette, soit mon képi, avec une pipe dans sa poche est une douce chose. La situation n’a pas assez de gaité. Il faut y en ajouter autant qu’on peut. Paris est tout à fait une place forte, et l’on se laisse aller peu à peu à des habitudes de corps de garde. Je passe une heure au café pour déjeuner ! O ma douce et bien aimée femme, comme il me serait plus doux de perdre mon temps près de toi, mais ta sécurité fait mon repos et ma joie.

J’ai des nouvelles de Coulon par l’envoie qu’il me fait de sa proclamation aux Vendéens. Je la trouve fort bien faite.

Mme Chaulin en quittant Paris avait fait jurer à Maurice, qu’elle a fourré aux ambulances, de ne pas toucher à un fusil. J’avais immédiatement juré que je lui ferais faire son devoir et hier, pour notre troisième diner en commun, il nous a annoncé son inscription dans la garde nationale.

Après diner, je vais voir Renault qui descendait la garde avec une humeur massacrante, annonçant la prise immédiate de Paris. Il y avait là un employé du ministère des travaux publics prolixe mais assez entendu et qui nous a dit des choses peu gaies que voici. Le point faible réside dans les forts de Montrouge, Vanves et Issy qui sont absolument commandés par les hauteurs de Chatillon, Clamart et Meudon. On n’a pas pu en incendier les bois à cause de la sève. On y a ébauché quelques redoutes qui tiendront peu. Une fois ces hauteurs prises, rien ne sera plus facile aux Prussiens que d’éteindre les trois forts. On songe de ce côté, l’enceinte une fois prise, à transformer le chemin de fer de ceinture en une seconde enceinte.

Lundi 19 septembre 1870
Rien à écrire hier. J’ai reçu comme tous les matins une lettre de ma femme. J’ai consacré mon après-midi à mon herbier comme dans les temps les plus paisibles. Et le soir nous avons ri comme des fous en composant à nous trois une lettre burlesque à sa mère, qui est vraiment folle à lier (1).

Il ne s’en va pas de même aujourd’hui. Toutes les lignes sont coupées. Pas un courrier n’est entré à Paris. Pas de lettre de Louise.

Vers midi, des fuyards, des zouaves de la ligne se répandent à Paris en désordre. On les désarme. On les arrête. On les conduit à la place entre quatre gardes nationaux. Spectacle décourageant. Nous aurions été repoussés par les Prussiens des hauteurs de Meudon qu’ils occuperaient. Ce bruit rapproché de la conversation d’avant-hier m’abat, je l’avoue à ma honte. D’autre part mes clercs qui ont été se promener à Auteuil n’ont rien vu ni entendu du côté de Meudon.

Pendant que ces choses se passent, la ville grouille, les voitures circulent, les officiers de mobile passent avec des filles et un avoué, vêtu militairement, court comme un chien de berger pour un droit d’enregistrement.

1 Nous trois : Edmond, Maurice Chaulin  et Eugène Cassas.

 

Mercredi 21septembre 1870

Hier et aujourd’hui, je suis de garde. Bastions 58 à 62. De la porte de la Muette à la porte de Passy, comme les autres fois. Le chemin de ronde encadre juste le château de Meudon et quand les Prussiens y seront, notre poste sera assez agréablement canonné. Ce sera bientôt. Aujourd’hui pas l’ombre d’un danger. Les deux matins, surtout le mardi, pas mal de coups de canon. Je n’en avais entendu qu’au cirque. On tire sur l’autre rive de la Seine, des hauteurs ou vers les hauteurs. Il est bien certain que les Prussiens tiennent les hauteurs de Chatillon. Je suis surpris en ce cas qu’ils n’aient déjà pas commencé à canonner et cela pourrait appuyer les bruits d’armistice qu’on répand avec quelque obstination.

Dans l’après-midi d’hier, petite expédition. Il s’agit d’aller incendier le bois de Boulogne au rond Mortemart. Expédition solennellement combinée. Des éclaireurs en avant, pleins de sang-froid. Un coup de sifflet, on fera halte, deux coups, on se repliera. Les armes chargées. Silence dans les rangs, défense de tirer sans ordre. Un doigt d’émotion sur tous les visages. Je suis en amateur. A vingt pas de la poterne, un fusil part derrière moi. Enorme événement. C’est le vieux maître d’armes Pons qui a fait ce beau coup et est exclu de la troupe avec infamie. Après cela, travail manuel énergique, poteaux enlevés, palissades hachées, paille amassée. Une alerte des éclaireurs qui se jettent sous bois. Plusieurs s’agenouillent. Feu d’enfer au pied des arbres qui ne brule que les branches de quelques sapins. Les autres arbres sont plein de sève. Le pétrole lui-même n’y fait rien.

Pendant ce temps le pont de Billancourt saute. Horrible guerre. Rien de joli, au splendide soleil qu’il fait, comme la fumée de l’explosion, massée à mi-hauteur en un nuage blanc.

Rentrée en ville aujourd’hui : mauvaise impression générale. La désorganisation partout. Les élections par la garde mobile sous le feu de l’ennemi. Dans les réunions publiques, les discours les plus insensés. Une manifestation contre la paix. Jules Favre est revenu hier de son entrevue de Meaux et nous ne savons rien : c’est que l’armistice est refusé, ce qui ne me surprend en aucune manière.
Toujours pas de lettre de Boulogne. Une oisiveté complète à l’étude. Presque plus d’argent. Vilain quart d’heure. On me doit 13000 francs qu’en temps ordinaire j’aurais touché en huit jours.

Le soir il se répand que la paix est impossible. On promène sur le boulevard un transparent éclairé par des torches, la patrie appelant aux armes, avec des chants, des cris.

Je me couche fatigué de corps et d’esprit.

 

Jeudi 22 septembre 1870

Mauvaise journée. Le récit sommaire de l’entrevue de Bismarck (1) et de Jules Favre est au Journal Officiel. Point d’autre ressource que le siège. Nous entrons dans une période dont je ne vois pas la fin, dans des périls dont je ne vois pas la limite. Nous avons trop peu de forces pour battre les Prussiens, assez pour continuer indéfiniment la résistance. L’esprit est en bon état, nul ne parle de se rendre. On fait unanimement face à l’étranger.

A l’intérieur les choses vont fort mal. Le parti extrême s’évertue sans que nul ne le gène, les clubs tiennent le langage le plus insensé et aujourd’hui les journaux annoncent une manifestation armée de plusieurs bataillons pour imposer au gouvernement provisoire l’adjonction de Blanqui. Je vais à l’Hôtel de Ville, sans arme bien entendu, mais tout prêt à me joindre à la résistance si elle était organisée. La place est remplie de gardes nationaux de deux bataillons nouveaux, sous les armes et par compagnie, mais à part des cris et des vivats il ne m’a pas paru qu’il y ait autre chose qu’un défilé et qu’aucune pression ait été faite sur le gouvernement. Toutefois la voie est ouverte aux manifestations armées et la première pourra bien être moins inoffensive.

Je m’étais toujours dit avec tout le monde qu’une fois la guerre étrangère finie nous aurions la guerre civile. Je me demande aujourd’hui si nous n’aurons pas les deux à la fois. Quel pays que le nôtre. Quand on fréquente ses concitoyens, et la garde nationale vous y oblige, on revient écoeuré ou indigné. Pas l’ombre de raisonnement, un bavardage sans borne et sans pudeur, et par-dessus tout une ignorance absolue du sentiment du droit : voila ce qu’on constate partout. Moi d’abord, et mon avis, et la parole à moi. Le droit des autres à être, à produire leur opinion et à la défendre, absence absolue. Si les élections sont réactionnaires, imprime aujourd’hui Delescluze, nous les annulerons au nom du peuple souverain. Cette bêtise énorme, infâme autant qu’elle est sotte, est la synthèse de toutes les discussions.

J’ai peine à m’habituer à l’absence de lettres. Une tristesse privée s’ajoute à celle qu’inspirent les choses publiques.

Du siège, rien de nouveau. Les Prussiens tiennent les hauteurs de Chatillon à Meudon. On n’entend pas le canon. Ils attendent sans doute leurs pièces de siège. Nous les avons repoussé à Saint-Denis.

Le jeune Victor Lefranc a été grièvement blessé dans une reconnaissance faite avec son frère Edmond Lefranc et Patinot, de jeunes camarades du palais, tous trois engagés volontaires dans la mobile.

Fitremann réunit un comité électoral pour les élections municipales qui auront lieu mercredi prochain ; nous pensons à nommer Garnier-Pagès, Ernest Picard, Tenaille-Saligny et Bournet-Aubertot.

Il n’y a de bon que le diner. Nous avons groupé chez Maurice quatre ou cinq de ses amis, tous plus jeunes que moi, célibataires, sans grand sujet de préoccupation. Je me laisse porter à leur suite, et il y a des moments de rires fous (2).

Mais quand je suis chez moi, quel vide !

1 Il écrit dans tout le journal Bismark, sans c avant le k, comme le fait d’ailleurs le journal  l’Illustration.
2 Ils vont faire le soir chez Chaulin une table commune baptisée par Edmond « la popote ». Les cinq membres fondateurs en sont Maurice Chaulin, Eugène Cassas, Léon Caubet, Alexandre Bonnin et Edmond Mouillefarine, mais des amis s’y joindront souvent.

Vendredi 23 7bre  1870 (1)

Ce matin : une canonnade violente et incessante. Vers midi le bruit se répand que nous aurions eu un très sérieux avantage du côté de Villejuif et que le général Vinoy, par un mouvement tournant, aurait amené une grosse troupe sous le feu des forts.

Dans l’Officiel, le récit par Jules Favre de son entrevue avec Bismarck. Moins réussi que ses proclamations, peut-être un peu élégiaque, mais exprimant bien la brutalité du vainqueur et nous confirmant dans l’idée, qui est générale, de la résistance à outrance.

L’intention des Prussiens pourrait être de nous prendre par la famine. Ce sera dur. A peine peut-on dire que le siège est commencé et déjà le beurre a disparu. A la popote Chaulin nous avons à partir d’hier commandé la cuisine à la graisse.

On a fait partir un ballon avec des lettres. Cette privation de communication est la plus dure chose du siège.

Des ambulances partout, dans tous les théâtres, au Palais, où le vénérable père (Egée?) l’un de nos juges, se promène avec la casquette et le brassard.

La scie des signaux ! Chaque soir une foule indignée parcourt les maisons en prétendant que les fenêtres du haut s’éclairent d’une certaine manière. Ce soir un groupe indigné s’amassait dans la rue Monsigny, regardant une fenêtre éclairée dans la rue de Choiseul. D’après sa place, elle ne pouvait faire de signaux qu’à la rue Ventadour (2). N’importe, on s’indignait fort et un jeune garde national réclamait une descente, ou plutôt une montée.

Je devais diner chez Guyot-Sionnest. J’arrive à l’heure dite et je trouve sa femme qui relève de couches taillant une bavette de longueur avec sa garde et sa femme de chambres, autour d’elle rangées et qui se sauvent. Elle fait une gu… comme on dit qui est indescriptible et je la fais convenir que son mari est de garde, qu’il lui avait annoncé qu’il me décommanderait, et qu’il l’a oublié. Sur quoi nous nous quittons les meilleurs amis du monde et je vais diner au Helder.

Nous nous retrouvons le soir une vingtaine chez Fitremann. Les idées que j’indiquais hier sur les choix à faire au conseil municipal restent les mêmes. Le quatrième élu serait un commerçant influent des Halles. Mais de la discussion résulte ce fait que les élections municipales sont un grave danger. Dans Paris bloqué, le conseil municipal élu sera l’autorité unique et soit que le gouvernement n’y entre pas, soit qu’y entrant il y en soit en minorité, il y a pour lui un danger sérieux. Du reste, et d’après ce qu’ont dit à certains d’entre nous des membres du gouvernement provisoire, il est fort douteux que les élections aient lieu.

1 Il écrit parfois les dates à l’ancienne, 7bre  pour septembre ou Xbre  pour décembre.
2 Edmond habite rue Ventadour et est donc aux premières loges.

 

Samedi 24 7bre 1870

Ce matin, décret du gouvernement qui ajourne les élections tant législatives que municipales. Bonne mesure et bon effet produit. Je vois les choses autrement qu’avant-hier. L’esprit public est bon. Sauf un groupe d’insensés qui se masse derrière Blanqui, l’esprit public est bon. Les gens des Folies-bergère (1) ont déclaré nettement se rallier au gouvernement provisoire et Flourens va faire des sorties avec le bataillon de Belleville, ce qui ne peut être mauvais quel qu’en soit l’issue. Quant à la bourgeoisie, elle est unanimement et ardemment derrière le gouvernement provisoire. La circulaire de Jules Favre a produit le plus grand effet et animé tous les esprits. Mon vieil ami Boucher qui voulait il y a un mois fusiller Gambetta et cracher au visage de Jules Favre me dit ce matin qu’il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses torts et qu’il tient ce dernier pour un grand homme.

Décret qui ordonne des poursuites disciplinaires contre Mr Devienne. Les lettres saisies aux Tuileries ont révélé une histoire qui a surpris tout le monde et qui cependant se savait au moins chez Mr Berryer car Henri Moreau me l’a racontée il y a plus d’un an. Marguerite Bellanger était accouchée d’un enfant dont elle entendait faire l’honneur à l’Empereur. L’Impératrice, émue du scandale, chargea Devienne et Tardieu d’examiner la demoiselle, chacun à son point de vue, et ils arrivèrent à la faire avouer que l’enfant était conçu deux mois avant les augustes familiarités. On crie beaucoup. Il y a bien à dire et Mr Devienne a pu se croire obligé de sauver un scandale à la couronne. Il eut mieux fait de s’abstenir et surtout de bruler ces lettres. Le nom de Tardieu n’y est pas prononcé, ce dont ce dernier doit être joyeux.

On a du reste publié aujourd’hui le premier fascicule des lettres saisies aux Tuileries. C’est d’un intérêt modéré. Il y apparaît des choses qui étaient plus que soupçonnées, la participation du duc de Morny dans l’affaire Jecker, l’existence d’un cabinet noir, la haine mutuelle de certains ministres, le maintien par l’Empereur du général de Failly à la tête de son corps, l’organisation de la presse pour le succès des candidatures officielles. L’empire est tombé dans la boue, un peu plus ou un peu moins ne font rien à l’affaire.

On s’était fort exagéré le succès d’hier. On parlait de 40.000 hommes tués, il y en a un millier. La journée reste bonne, nous avons repris les hauteurs de Villejuif et aussi des avantages à Saint-Denis. Nos canonniers de la marine tirent d’une manière merveilleuse. Les Prussiens font des batteries sur la terrasse de Meudon : ce qui promet quelque agrément au Boulevard Suchet où je serai après-demain et qui est tout en ligne.

Le capitaine Rastignac, mon caissier, n’a pas mis le pied à l’étude depuis huit jours. Je ferme souvent boutique ou je convie mes clercs at a smoking party dans le second cabinet.

Course insensée le matin avec Charles, le petit domestique de mon père, qui a charge de ramener de Neuilly le plus de meuble possible. Il s’agit d’avoir une permission de sortie. On nous renvoie à la Place, puis à la garde nationale, puis au gouverneur de Paris, puis à l’amiral commandant le secteur, où nous apprenons qu’aucune permission n’est nécessaire. Encore avais-je mon uniforme et on ne me mettait pas dehors.  Les meubles reviennent le soir et sont en partie remisés chez moi. Il parait que la propriété est saccagée et que l’on a coupé les arbres du jardin pour faire des barricades. Cela avait commencé d’une manière plus badine. Les soldats qui campaient dans le parc avaient nommé notre rue, la rue de Chiez-y (sauf respect), et ils ne s’en faisaient pas faute (2).

Léon Dollé est allé rejoindre sa femme à Caen après avoir mis ses minutes dans une cave murée. On se bat, sinon chez lui, au moins à Pierrefitte et à Villetaneuse.

Les gardiens de la paix publique fonctionnent depuis quelques jours. Ils vont trois par trois, d’un air monacalement idiot. Ce sont les anciens sergents de ville dont on a coupé les moustaches et qu’on a affublés d’une casquette de larbin et d’un caban encapuchonné.

Diner chez Maurice comme tous les soirs. Il n’y a que cela de bon. Deux nouveaux convives amis de Cassas nommés Léon Caubet et Alexandre Bonnin (3) s’adjoignent assez régulièrement au diner. Ces braves gens là sont beaucoup plus jeunes que moi, ils n’ont ni femme ni enfants. Ils sont toujours prêts à rire et moi je me laisse faire.

1 Un club politique s’y était installé
2 Calembour facile : Eugène Mouillefarine habite rue de Chézy
3 Ce nouvel ami est peut-être Alexandre Bonnin de Fraysseix (1841-1899), publiciste et peintre, mais cette identification n’est pas certaine.

 

Paris, dimanche 25 7bre  1870

Rien aux journaux. Aucune nouvelle. Chose étrange que ce blocus et à laquelle il faut s’habituer. Que se passe-t-il en France, se prépare-t-on à venir à notre secours ? Ignorance absolue.

Oisiveté comme toujours et c’est peut-être là le plus dur. Je me lève tard et me plonge dans mon herbier.

Aucune opération militaire hier.

On a fait partir un second ballon ce matin. Sic te diva potens Cypri ! (1) J’écris tous les jours quelques mots à ma pauvre femme, sur le papier le plus léger possible. Comme je l’aime, comme elle me manque, quelle place elle a pris dans ma vie !

Ordre de garde pour demain.

Temps splendide, comme tous ces jours-ci, bien malheureusement. Aujourd’hui Paris regorge de monde, il est endimanché, enfestoyé. On se pousse sur les boulevards, c’est un spectacle inimaginable.

Soirée de fous rires chez Maurice.

1 Après l’anglais, le latin. Edmond cite Horace

 

Paris, le mercredi 28 7bre 1870

Garde avant-hier et hier, je n’ai pas pu écrire.

Ces journées de rempart sont celles qu’on passe le mieux et où, chose bizarre, on pense le moins aux Prussiens. Leur attaque partant de Meudon et Saint-Cloud, notre coin de rempart sera assurément l’un des plus exposés et chaque fois qu’on y va, on se demande si c’est pour cette fois. Si sous la protection de leurs feux ils arrivent à passer la Seine, ils se répandront dans ce qui reste du Bois de Boulogne et nous aurons l’assaut. Si au contraire ils font leur attaque sur la rive gauche, nous aurons, pour nous distraire, canonnade et bombardement. A coup sûr nous aurons de la besogne. On fait un peu plus bas que nous, vers le Point-du-Jour, au bastion 64, des cavaliers et d’autres travaux de renforcement. Quant aux Prussiens, on ne les voit pas bouger. Ce silence me parait de mauvais augure. Ils s’établissent et se concentrent et vont nous faire quelque coup de force.

Notre garde est égayée par les faits et gestes de notre commandant, le bonhomme Vasseur. Ce brave homme auquel Mr Martin (du Nord) a offert comme à moi une chambre dans sa maison de campagne, 55 boulevard de Montmorency, a largement usé de cette hospitalité. Il y a donné son adresse à tout le bataillon qui carillonne constamment. A la dernière garde, il a amené coucher trois officiers, a fait faire un diner par la portière et pour comble a fait dans la maison un dépôt de cartouches, 178 paquets. Ce dépôt a été immédiatement connu et les gens d’Auteuil viennent demander par manière de conversation des cartouches au portier. Le pauvre petit Martin (du Nord), fort bon garçon mais maniaque, fainéant et mou comme un bon petit chef de bureau qu’il est, est dans la plus amusante indignation. Nous obtenons la remise des cartouches à la poudrière.

D’autre part les imbéciles de la dernière garde, Ruher et Lortat-Jacob, s’étant vantés de l’excellence de leurs lits, le bataillon crie haro sur les privilèges et, trouvant cela fort juste, je vais coucher sur la paille 29 boulevard Suchet dans une maison dont j’ai fait la purge et qui est l’état-major des trois bataillons de notre tiers de secteur. J’ai fumé et fait des rondes jusqu’à minuit et dormi le reste. La nuit a été tranquille, quoique des feux inquiétants soient venus du  Mont-Valérien et que l’ordre soit venu de doubler tous les postes. A part quelques coups de canon épars la garde a été absolument tranquille.

Nous sommes affectés au tiers central du 6ème secteur et nous relevons avec les 1er et 4ème  bataillons. Chaque bataillon y va tous les trois jours et chaque homme tous les six. Les deux autres commandants qui n’ont pas de literie à vendre sont là en permanence, c’est le baron d’Avril et le général Bertin de Vaux. Le bonhomme Vasseur ne scintille pas précisément en leur société. Il se rattrape sur ses officiers d’ordonnance qu’il met à la portion congrue dans les repas pris en commun. Il nous a payé il y a douze jours une soupe à l’oignon qui lui a couté 30 sous et il n’en est pas encore calmé. Il en parlait avec émotion au baron d’Avril.

La journée d’hier après la garde descendue est en grande partie consacrée au sommeil. Grands nuages noirs sur Paris. C’est un incendie de pétrole aux Buttes-Chaumont.

Ce matin Solar prétend qu’il a entendu le canon toute la nuit. A l’Officiel, de bonnes mesures pour militariser la garde nationale. Des conseils de guerre et le droit pour les officiers de punir leurs inférieurs.

Et la prise de Rome par les Italiens !

Nous commençons à sentir, encore d’un peu loin, les rigueurs du blocus. Le matin on fait queue chez les bouchers auxquels l’administration rationne la viande et Maza  qui m’avait invité à déjeuner me régale d’un demi-pigeon, repas qui, comme dit Toppfer, porte la faim à son comble. Cependant le soir, Jean, le précieux domestique de Maurice, nous a d’excellente viande.

Paris, le jeudi 29 7bre 1870
Rien dans les choses militaires. Les Prussiens font les morts depuis vendredi dernier, l’affaire de Villejuif. Ils s’installent, ils se massent, établissent les batteries et vont nous servir ces jours-ci un « coup de chien » épouvantable assaut sur plusieurs points, avec bombardement général. Aujourd’hui on oublie volontiers qu’on est assiégé. Cependant l’esprit général est bon sans aucune exception visible et Paris donne un beau spectacle.

Je vais le matin à Neuilly. Triste chose. On a fait des barricades sur les boulevards, on a fait communiquer les propriétés entre elles en ouvrant les grilles et en pratiquant des brèches dans les murs. Passe pour cela, qui est de la défense. Mais des trainards ont pillé toutes les propriétés. Chez mon père il n’y a pas une serrure qui ne soit forcée. Ils n’ont pu dérober que de la vaisselle et de colère ils ont saccagé toutes les armoires, éparpillant tout par terre, papiers, étoffes, pains à cacheter, renversant tous les encriers par terre. Les papiers de mon père, très nombreux et quelques uns fort importants, sont épars à tel point que j’ai trouvé dans le fouillis une note testamentaire à moi adressée. J’ai réuni le tout dans un fiacre et l’ai ramené chez moi, laissant le petit domestique déménager ce qui restait de meuble. Ils se sont particulièrement acharnés sur mes pauvres oiseaux empaillés, tirant l’aile à l’un, la queue à l’autre, ou le décapitant sous un couvercle. Pendant que Charles était allé chercher la voiture, j’ai entendu des pas en bas. J’ai descendu avec la trique si puissamment ferrée de mes herborisations. Je suis tombé en face d’un gendarme ivre et débraillé. «  Je viens, me dit-il, emprunter des assiettes ». Je l’ai fait sortir assez vite.

Pendant ce temps sur nos têtes passent deux gros ballons accouplés portant nos lettres.

Je vais à la mairie de mon arrondissement voir mon ami Méline qui est adjoint. On le harcèle, il a la fièvre, et l’occupation qu’on veut, il faut la prendre. Je me fourre, parce que je suis là, dans une affaire de fourneaux économiques, qui me parait à l’état embryonnaire. L’oisiveté me pèse bien fort.

Le soir, popote remarquable. Jean au prix de deux heures de queue nous a obtenu un filet qui est reçu par des acclamations. Soirée charmante : on règle les comptes et on lit du Rabelais.

 

Paris, le 30 7bre 1870

Journée de tristesse sans trop de cause. La solitude et l’oisiveté me pèsent.

On sort du repos par un engagement, ce matin,  vers L’Hay et Chevilly. Des pertes et pas de résultat. On a trouvé les Prussiens établis dans Choisy-le-Roi qu’ils ont fortifié et rendu imprenable. La sortie avait probablement pour but de rétablir les communications sur la ligne d’Orléans et a échoué. Des pessimistes disent que du même coup nous avons perdu la position du moulin Saquet, mais je n’en crois rien.

J’écris tous les jours à ma femme mais je fais ce matin une nouvelle tentative. Mr Carrey, de la société des Dépôts, a un homme qui se charge moyennant argent de passer les lignes prussiennes avec nos lettres et de les mettre à la poste en un lieu où il attendra quelques jours la réponse.

Ennuis de garde nationale. Tout ce qui touche à cela est agaçant au dernier degré. Le décret qui institue les conseils de guerre pendant le siège suspend pendant le même temps les conseils de discipline. L’ingénieux commandant, sur les observations du non moins judicieux Lortat-Jacob, en conclut qu’il n’a plus à nous convoquer. Cette inutilité n’étant pas soutenable il faut que je rentre dans une compagnie quelconque et me fasse armer, je ne sais comment.

La société internationale où travaille Maurice, de laquelle dépend Georges et Paul, est menacée (1). On s’est dégouté de ces jeunes gens embrassardés, grands et forts, craignant les coups naturellement, et puis on parle de malversations.

Le soir diner chez Guyot-Sionnest. J’aurais mieux aimé la popote car ses enfants me barbouillent le coeur. Nous mangeons gras par permission de Monseigneur (2), et même nous mangeons du cheval. Pas prévenu, j’avais cru que c’était de la viande un peu passée. Excellent d’ailleurs.

1 La Société internationale de secours aux blessés, ancêtre de la Croix-Rouge, très critiquée et même suspectée d’espionnage par certains (voir au 11 janvier).
2 Ce 30 septembre est un vendredi.

 

 

Principaux événements d’octobre 1870 : les 5 et 8, manifestations en arme de bataillons révolutionnaires de la garde nationale contre le gouvernement provisoire ; le 7, Gambetta quitte Paris en ballon ; le 10, bataille d’Artenay suivie de la chute d’Orléans ; le 13, combats de Bagneux ; le 21, combats de La Malmaison ; le 27, Bazaine capitule à Metz ;  du 28 au 30, combats du Bourget ; le 31, échec d’une tentative d’établissement d’ un gouvernement révolutionnaire à l’Hôtel de Ville

Paris, le 1er octobre 1870

Journée d’immense oisiveté. Je termine le classement de mes phanérogames. Pas d’événements militaires. Ma situation de garde national continue à m’ennuyer. Je ne suis pas commandé pour la garde de demain. Lenté, que je rencontre, se fait fort de me mettre dans les conseils de guerre. Je vais à la mairie comme j’y suis allé hier sans trouver Méline et sans savoir ce qu’il advient de cette idée de fourneaux.

L’Electeur Libre imprime que les Prussiens sont à Amiens et vont assiéger Abbeville. Que va devenir ma femme à Boulogne ?

Curieuses histoires à la popote. Mr Humbert père était à l’ambulance du Palais de l’industrie hier. A trois heures et demie il leur arrive un télégramme du général Trochu « Préparez-vous, l’affaire recommence à quatre heures ». A la même heure Gaston Humbert relevait des blessés sur le champ de bataille. Un officier Prussien arrive vers eux et leur dit en excellent français « Filez, Messieurs, vous n’avez que le temps, c’est à quatre heures que la musique recommence ». Leurs espions leur apprennent tout. La reconnaissance faite également hier par le général Ducrot du côté de Bougival a manqué parce que les Prussiens prévenus avaient décampé. Un autre interne a rencontré un officier bavarois fort aimable, qui lui disait « Paris, c’est un endroit charmant, on y va comme on veut. Avant-hier j’ai pris mon bock chez Peters. Au surplus, nous y serons le 8 ».

 

Paris, le dimanche 2 octobre 1870

Il y a aujourd’hui quatre semaines que j’ai quitté ma pauvre Louise, deux semaines que je n’ai de ses nouvelles. Pauvre chérie, elle m’a renvoyé bravement (1) « Va-t-en, tu as raison, ta place n’est plus ici », pendant que tant de femmes de moi connues ont fait faire des lâchetés à leur mari.

Le matin, pour une fois, j’intrigue et je me remue comme trente mille diables, et remue Maza, Renault et Lenté. Ce dernier que je connais le moins des trois est charmant. Nous voyons Durrieux  de qui tout dépend et il est à peu près entendu que je serai chef du bureau de la justice militaire au 3ème secteur, position très occupante, peu enviée et qui me faisant sortir de mon oisiveté sera bénie. Le diable est qu’il faudrait monter à cheval.

Je déjeune chez Renault et il me donne le pendant de mon histoire. Mr de (Bonarn?), un officier prussien qui a longtemps habité Paris et qui y est fort connu, a rencontré sur le même champ de bataille Mr Donon qui venait avec les ambulances et lui a dit « Pourquoi nous tuer et vous faire tuer quelques braves gens. C’est si inutile. Laissez-nous donc tranquille jusqu’au 8. C’est le jour qu’arriveront nos canons Krupp et alors vous êtes pris. »

Je vais à la messe à Saint-Louis d’Antin. Le curé monte en chaire et dit aux bonnes âmes qu’il se forme un corps de volontaire qui sitôt équipé fera rage, qui harcèlera l’ennemi, qui lui coupera ses vivres, qui lui cherchera les pires noises, qu’on va quêter pour l’équiper et que c’est bien d’y mettre chacun du sien. Puis le capitaine quête, précédé du bedeau qui lui tient son képi. Il y a des choses qui sont bien de leur temps.

A propos des derrières de l’ennemi, on dit que des francs-tireurs auraient fait sauter le tunnel de Saverne. Cela vaudrait une victoire. Mme Renault voudrait que Lefebure y soit pour quelque chose. On dit aussi que Strasbourg est rendu. Ma chi lo sa ?

Je vais rechercher ma carabine, ma couverture et mes cartouches chez Mr Martin (du Nord). Le commandant Vasseur l’a remercié comme moi, mais non pas sa maison, où il est installé mieux que jamais et la bonne vieille concierge a consigne de le réveiller à 3h1/2. Je quitte avec regret ce rempart que je connais tant et qui est appelé à avoir de l’intérêt et je veux mal de mort à ce petit niais de Lortat-Jacob qui est allé lever ce lièvre, a refusé de venir à la dernière garde et finalement a persuadé le bonhomme Vasseur de ne plus nous commander. Il espérait se faufiler dans les conseils de guerre et si, comme je l’espère, je suis quelque chose et lui rien, ce sera double joie.

A Passy et à Auteuil, un monde fou. Les trams sont bondés : on s’entasse sur les marchepieds. Aux Champs-Elysées, une fourmilière.

Le soir, chez Maurice, une vraie soirée de fou-rire.

1 Quand il est allé la voir à Boulogne

 

Paris, le lundi 3 octobre 1870

Jolie campagne ce matin, piqure d’amour propre bien cinglante et qui saigne encore un brin. Je suis donc capitaine au 3ème secteur ; Cheramy et Roche qui ont vu la liste me l’ont confirmé hier soir sur le boulevard et ce matin Devin qui est capitaine rapporteur adjoint au même secteur vient me trouver pour s’entendre avec moi et faire nos salamalecs au général Clément Thomas qui commande le secteur. Nous allons d’abord voir Durrieux qui nous engage à faire toute diligence, de là à l’Etat-major chercher nos commissions. C’est là qu’il sort d’une boite le colonel je ne sais qui, je n’ai pas demandé à placer son nom dans mes prières, qui s’exclame sur le mien « Mais Mr Mouillefarine n’est pas nommé. Mais Monsieur, je ne vous ai pas nommé et ne sais du tout si je vous nommerai. Une fois la liste du conseil épuisée, j’ai mes préférences, et j’ai les recommandations de Gambetta, et je n’ai pas l’honneur de vous connaître, etc. » Cela devant trois ou quatre personnes. On eut dit que j’avais demandé cent sous ou la croix d’honneur. Je ne savais où me fourrer. J’ai répondu assez sec cependant pour qu’il ait cru devoir ajouter que ses observations n’avaient rien qui me fut personnel, ce qui était exquis. Je cherchais une porte de derrière. Il me l’a fournie en disant que les conseils de discipline n’étaient en rien dissous et qu’un service actif allait leur être donné. J’en ai pris texte pour dire que cela étant ma position actuelle me convenait fort et que je le priais de rayer mon nom de la liste.

Mais quelle algarade : de ceci, mon ami, deux conséquences à tirer. La première, que tu ne vaux rien comme solliciteur et qu’il faut t’en tenir à la première campagne. La seconde c’est que la garde nationale est horripilante, agaçante et énervante depuis son chef jusqu’à son dernier homme et qu’il faut s’en tenir à distance respectueuse.

A la suite de cela une journée atroce, spleen, mal de nerfs. J’en aurais pleuré. Voila deux mois ou peut s’en faut que je demande une utilisation quelconque au profit public de ma personne et de mon intelligence. J’ai écrit à Chedeville, j’ai supplié Vasseur, j’ai marché en volontaire, j’ai fait l’employé aux engagements, je me suis faufilé dans les cantines. Impossible d’être bon à rien et quand je crois avoir trouvé un poste qui consiste à donner tout son temps, à trimer chaque jour de la porte de La Chapelle à celle de Pantin, à être sous les ordres de Clément Thomas, à prendre ceux de Jules Vallès et d’Ulric de Fonvielle, quand des camarades m’ont arrangé tout cela, il me saute au nez le colonel « Parbleu, je vous trouve outrecuidant de me demander tant sans être de mes amis ». Au diable le colonel, au diable la garde nationale, au diable tout. Où est ma femme, où sont mes petites filles ?

Eh, pauvre moi, c’est qu’elles sont loin, séparées par l’espace, séparées par le hasard, le destin, la mort, et que je suis tout seul, mâchant l’ennui à vide et trouvant une blessure d’amour propre plus difficile à supporter qu’un malheur public.

L’oisiveté aussi est dure à supporter. Je vais tout trainant aux Affaires Etrangères voir Hendlé dont la famille habite à Boulogne la même maison que ma femme et qui prend ma lettre pour mettre avec les siennes. Il me confirme l’explosion du tunnel de Saverne. Il a accompagné Jules Favre au quartier général et les Prussiens le lui ont dit.

A grand peine j’atteins l’heure du diner. Je dine chez ma tante Pauline (1) assez gaiment et suis tout consolé le soir en trouvant un ordre de service pour après-demain dans lequel il est confirmé que ma situation d’officier au bataillon est maintenue. Enfoncé Jacob !

1 Sa tante à la mode de Bretagne Pauline Parmentier, née Delacourtie.

 

Paris, le mardi 4 octobre 1870

La nuit passée je commence à rire de l’histoire du colonel et je la raconte à tout le monde pour ne pas être devancé. Néanmoins, manet alta mente repostum (1).

Si je suis mieux, le public est bien sombre. Jamais je n’ai vu l’esprit général si atteint. Chacun accueille et répète les mauvaises nouvelles qui n’ont rien d’officiel, dont on n’indique pas la source et qui, dans notre état de blocus, sont suspectes, à savoir que le petit corps d’armée du général de Polhis  qui opère  au nord d’Orléans pour nous dégager, aurait été écrasé ; que les Prussiens seraient à Orléans et marcheraient sur Tours, que la délégation de Tours serait impuissante, que la province serait inactive et préférerait attendre les Prussiens, que Gambetta serait au moment de partir pour Tours, que d’autre part même Gambetta serait sous la domination de Delescluze, et qu’à la faute des élections dans la garde mobile, il ajouterait celle des élections générales et municipales à Paris à la date du 16 ; que nous allons être rationnés pour la viande, chacun n’en recevant que pour un repas. Ce qui est certain, c’est que la viande se fait rare, que les Prussiens ont fait des camps retranchés autour de Paris et nous bloquent si étroitement sur un cercle qui peut avoir quarante lieues qu’il ne passe ni une lettre ni un journal.

Journée d’ailleurs paisible et consacrée à l’herbier. Diner à la popote où je reste fort peu. A 7h1/2 il y a une réunion des officiers et sous-officiers du bataillon 57 rue d’Argenteuil pour nommer les juges au conseil de guerre. Un groupe d’officier a l’idée qui me parait fort sage de nommer les officiers disciplinaires. Et pendant que mon nom voltige, que dans un autre groupe on soutient que je ne suis pas éligible, que dans un troisième, le plus nombreux, on propose de tirer au sort, je crois voir se dresser le spectre du colonel et tout simplement je me sauve. Encore une jolie campagne. Tu aurais bien mieux fait de ne pas venir. Tu te dis depuis quatre heures que tu es seul digne d’être nommé, c’est pour cela que tu as mis ton uniforme et lâché tes amis sans fumer une pipe. J’ai de l’ambition et pas d’estomac. Je n’arriverai à rien qui vaille, qu’à piquer des soleils et à me faire moquer de moi. Il faut soigner cela.

Demain je suis de garde. Le journal ne paraitra pas. Je retrouve à l’écrire cette consolation des heures tristes de ma jeunesse. Hélas, ma bien aimée compagne me l’avait bien fait oublier.

1 Après Horace, Virgile (merci Gaffiot !)

 

Paris, le jeudi 6 octobre 1870

Je reviens de garde en bon état avec deux coups de soleil superbes sur les deux joues. Je finirai par me faire une tête militaire. Hier matin, au moment ou j’allais relever les postes, j’ai eu un beau commencement de spectacle et j’ai cru assister au début d’une affaire énorme. Le Mont-Valérien s’est couronné de feux, tout le monde s’en est mêlé, les forts de la rive gauche, les canonnières de la Seine à ce que j’ai pu croire et assurément la redoute du rond Mortemart. J’en ignorais l’existence  et j’ai cru qu’on se battait dans le Bois. Au bout d’une heure tout est rentré dans le silence après une assez forte canonnade. Je n’y ai rien compris, surtout à la simultanéité de l’opération. Les journaux disent des sottises à ce sujet.

Nuit et journée sans autre événement militaire qu’une canonnade de 25 à 30 coups. Journée ornée comme les précédentes des coqs à l’âne du commandant et des découragements de Martin (du Nord). Au surplus les mauvaises nouvelles se croisent et sont recueillies par chacun : que Lille demanderait à s’annexer à la Belgique ; que Marseille emprisonnerait et rançonnerait les gros négociants ; que Lyon attendrait les Prussiens sous le drapeau rouge ; que le Comte de Paris aurait été proclamé à Rouen et Henri V à Napoléon-Vendée ; que le général Burnside aurait apporté à Paris la nouvelle d’un accord européen, la Russie prenant Constantinople, l’Angleterre l’Egypte, puis l’Algérie, l’Italie Nice, la Corse et la Savoie ; que la province d’Oran se soulèverait, etc.

Duval installe ses bouillons dans notre secteur et hier soir nous avons fait dans les cuisines de la Muette le premier repas dont je sois sorti rassasié depuis que je mange avec mon commandant.

Nuit splendide de clair de lune. Je ne pouvais me décider à aller dormir. J’ai persisté à coucher sur la paille, bien sale et bien puante d’ailleurs car on n’en trouve plus, à notre poste 31 boulevard Suchet et je l’ai commandé de 4h jusqu’au soir. C’est à ce moment qu’un commencement de feu s’est déclaré dans notre cheminée. Nous sommes à deux pas de la poudrière. J’ai eu une fière souleur. Cela a fini de suite en diminuant notre feu autour duquel on passait fort bien son temps en disant des histoires de corps de garde.

Ce matin, un brouillard épais et froid. On dirait que l’hiver arrive sans transition. Le Gaulois a un numéro très curieux ; il réimprime un journal de Rouen du 30. On y voit que l’armée de Loire quitte Orléans, fuyant devant des forces supérieures ; mais on y lit d’autre part que la Normandie s’arme et a ses avant-postes à Mantes et que la levée en masse est ordonnée. On était si noir qu’on trouve cela bon et qu’on se remonte.

Et puis que trouvé-je  en arrivant ? L’avis officiel de ma nomination comme capitaine rapporteur adjoint au 2ème secteur, avec un petit mot de Maza fort charmant et me priant d’accepter quand même. Elle est bien bonne ! J’avais prévu ce cas, ayant su de nombreux refus, et j’avais ruminé la belle lettre de dignité blessée que j’écrirais au fameux colonel en lui renvoyant ma commission. Au faire et au prendre, je trouve ridicule cette mise en avant de ma personne pour un si mince objet et j’accepte. Cette position ne peut me donner qu’un mince contingent d’occupation, elle me laisse libre pour le rempart que je ne quitterais pour aucun prix et me fait supérieur de Lortat-Jacob qui, à force d’instance, n’a pu être que greffier.

Je vais donc à l’état-major m’instruire de mes devoirs auprès de Durrieux et de Maza qui, supportant depuis quatre jours le poids de ce travail et des sollicitations sans nombre, sont dans un admirable état de ramollissement. Visite à Philbert, mon chef de service, et à Clausel de Coussergues, commissaire de la république. Le reste à demain.

Voici au surplus la composition de ces conseils. Camarades à moi aux 9/10ème

Commissaires                Cap.rap               Cap. rap.adj.             Greffiers                   Off.d’ord
de la république

1er secteur        Marraud                          Barry                   Masse                       Dorlet                  Jules Perin
2ème   «          Clausel de Coussergues     Philbert               Mouillefarine            Poisson                Patinot
3ème   «             Delacourtie                      Sorel                   Devin                        Moncharville      Edm. Lefranc
4ème «               Massu                               Delepouve         Cheramy                   Lortat-Jacob         Pignon
5ème «               Fremard                            Armand              Pochet                      Harlé                    Lassis
6ème «               Renault                             Lenté                  Dumas                      Lecointe               Mollet
7ème «               Demonjoy                        Beaupré              Bethemont                Lesage                  De Verchère
8ème «               Albert Martin                   Chaudé               Brugnin                    Delepouve            Fromageot
9ème «               Salle                                 Tambour             Saint-Omer              Dugnot                 Barbier

La situation d’officier d’ordonnance est une vraie galère à ce qu’il parait. Je me tire fort bien de cette aventure grâce à cet aimable Maza.

Le soir, la marmite étant renversée chez Maurice, je dine au Helder et je paie 7 f. 50 pour un tout petit et détestable diner

 

Paris, le vendredi 7 octobre 1870

Ce matin vers onze heures je vais prendre Clausel de Coussergues et je l’entraine rue Haxo à Belleville pour qu’il me présente au général Callier, chef de mon secteur. La chose se fait bravement, à la militaire et sans s’asseoir. Le général est un vieux bonhomme qui ne parait pas bête. Mais le beau de la chose c’est que nous mettant à la recherche de Patinot, nous le trouvons sous la tonnelle avec Renault, Paul Lefebvre, Bernard Derosne et Prudhomme, en train de faire à l’enseigne du Lapin Sauté un déjeuner invraisemblable, biftecks, omelette au lard, pigeons, salade de légumes. Il faut venir à Belleville pour cela : je n’avais pu ce matin trouver qu’une côtelette au café Saint-Roch, si bien que j’accepte une assiette, autant en fait Clausel, et nous recommençons d’une manière très solide et très joyeusement. Après déjeuner nous faisons, Clausel, Patinot, Derosne et moi, une forte promenade autour du village des Lilas sur les pentes où on finit d’abattre ce qui restait du Bois de Romainville. Grande vue sur la plaine, un peu gênée par le brouillard.  Pendant tout le temps nous entendons une canonnade très sérieuse du côté du Mont-Valérien. Le fort d’Aubervilliers envoie quelques boulets et nous voyons bruler un village qui me parait Villetaneuse. Il passe un ballon, celui qui emporte Gambetta. Il nous parait baisser et se déprimer d’une manière inquiétante. Il parait que c’est une erreur d’optique, d’ailleurs partagée à Paris. Diner chez Maurice.

Hausse complète de l’esprit public. Le gouvernement a publié une dépêche de Tours qui énonce que des troupes se rassemblent. Là-dessus tous les alarmistes sont devenus optimistes. Il reste cependant deux points bien graves, la famine et la guerre civile. Hier ou avant-hier, manifestation armée des bataillons de Flourens ; aujourd’hui manifestation armée par Blanqui. Il parait que cette dernière a raté.

Il est entré on ne sait comment un courrier de Normandie, et Emile (1) a reçu une lettre de sa femme datée du 28. Nouvelles excellentes indiquant un grand calme. Que je l’envie.

1 Vraisemblablement son cousin Emile Delacourtie

 

Paris, le samedi 8 octobre 1870

Une bonne note ce matin dans l’Officiel, bien ferme et comme on n’avait pas parlé depuis longtemps. Les élections n’auront pas lieu, 1° parce que le gouvernement l’a dit, 2° parce que des manifestations armées lui ont demandé de se dédire.

Pas de faits militaires. Les forts tirent d’une manière assez continue et démolissent parait-il toutes les batteries des Prussiens. Ils ne nous prendrons jamais si nous avons de quoi manger, mais tout est là. Ils avaient annoncé le commencement du bombardement le 8 et ils n’ont rien commencé du tout.

Et moi je savoure aujourd’hui un bonheur oublié, exquis : je suis pressé. A force d’appeler la besogne, elle est arrivée, ou au moins quelque chose qui y ressemble. Le matin je vais chez Lenté pour les cantines nationales à établir dans l’arrondissement dont il parait que c’est lui et moi qui sommes chargés. Nous entendons l’ingénieur qui en fait l’aménagement et nous visitons une des deux cantines déjà en activité, rue Villedo. Il y a des portions à 10 et à 20 c. et le litre de bouillon coute 30 centimes.

A une heure, réunion des parquets des conseils de guerre au Palais dans le local de la 3ème Chambre. Tumulte et bavardage, comme dans toute réunion des gens du Palais. Toutefois nous faisons d’assez bonne besogne. La loi militaire et sa rigueur sont complètement inapplicables aux gardes nationaux et nous aurions des (arguettements?) à tout coup. On prépare d’un consentement unanime un projet de décrets duquel il résulte que les circonstances atténuantes peuvent être appliquées dans tous les cas et que, leur existence admise, les juges peuvent abaisser indéfiniment la peine.

Retour aux cantines après la séance. Les cantiniers se plaignent de ne voir personne. Je prépare sur l’avis de Lenté une affiche que je porte à la mairie. Je tombe dans la sortie de la commission des cantines, aussi inconnue de moi que je le suis d’elle, qui a fait tout ce dont Lenté est moi nous nous croyions chargés et dont l’affiche d’ailleurs identique à la mienne est déjà à l’imprimerie, si bien que tout finit bien dans cette admirable pétaudière. Diner chez Maurice.

Toute la journée des mouvements de bataillons armés. Très inquiétant. Des affiches apposées sur les murs dans certains quartiers convoquent devant l’Hôtel de Ville les gardes nationaux en arme pour réclamer la commune. Les choses ont bien tourné. Le gouvernement qui décidément se fait vigoureux a fait battre le rappel dans les bons quartiers. Les manifesteurs sont venus très rares et au contraire très nombreux les bataillons commandés. Le gouvernement les a passés en revue et Jules Favre leur a fait un beau discours après lequel une cinquantaine d’officiers l’ont embrassé à l’étouffer. Ce qui vaut mieux que tout, il pleuvait à verse. L’hiver arrive tout d’un coup.

A six heures du soir voila bien une autre affaire. Une troupe armée en blouse arrive à l’Etat-major de la Garde Nationale, bouscule les sentinelles et se met à garder la porte. C’est fini, disent Maza et les autres, l’Hôtel de Ville est pris et on vient nous prendre. Une députation monte. C’était le 146ème bataillon à qui son commandant nommé Sappia (1) avait distribué des cartouches et ordonné la marche sur l’Hôtel de Ville pour enlever le gouvernement provisoire. Sur quoi ces braves gens l’avaient empoigné et l’amenaient au général pour que justice soit faite. Ce vieux gâteux de Tamisier ne voulait-il pas le lâcher ! L’Etat-major a insisté et Maza l’a écroué à la Conciergerie. Il va étrenner nos conseils de guerre.

1 Théodore Emmanuel Sapia . Il sera tué lors d’une nouvelle tentative (voir au 22 janvier)

 

Dimanche 9 octobre 1870

Je vais ce matin avec mon commandant Clausel de Coussergues au quartier général de la rue Haxo où nous nous proposons de faire de fréquentes visites. Il entre d’ailleurs dans mes fonctions d’assister Patinot. Nous déjeunons à la (sic) mess des officiers avec l’avocat général Descoutures qui, simple garde national, s’est préposé à la distribution des cartouches, métier de galère s’il en fut. Le déjeuner est coupé car nous devons être à midi à la réunion des chefs de bataillon qui élisent leurs juges aux conseils de guerre. Il y a sur notre liste de commandants une telle suite de noms rouges que nous nous attendions à assister à un club : nous tombons dans une réunion de vieux officiers décorés pour la plupart, corrects de tenue, militaires de langage. Nous étions absolument ébahis ; les chefs farouches s’étaient abstenus de la réunion, n’entendant pas reconnaître l’autorité des conseils de guerre et les bons se sont trouvés trop peu nombreux pour faire les élections, d’où séance perdue. Pluie et sale temps au dehors. Nous passons notre journée dans le bureau de Patinot à lui voir rendre sa justice de cadi. On lui amène tous les ivrognes et tous les vagabonds. Il est bien trop doux pour ce métier.

Je reviens diner chez Maurice. La journée a été tranquille au-dedans, sans événements militaires au-dehors.

 

Paris, lundi 10 octobre 1870

Je travaille au Palais avec mes supérieurs Clausel et Philbert. L’instruction criminelle  militaire a ses difficultés et nous avons tout à organiser. La question des citations nous préoccupe surtout. Qui en sera chargé ? Un gendarme ou un simple garde ? Nous causons de tout cela très sérieusement et nous trouvons la matière ardue. D’où il suit que Mr Colfavru est d’une mauvaise foi insigne quand il imprime ce matin qu’aucune science du droit n’est nécessaire pour les conseils de guerre et que d’ailleurs nos nominations sont empreintes d’orléanisme autant que de népotisme. Au Palais il n’y a plus que nous et les infirmiers. On voit encore là briller la casquette à croix rouge que le ricanement général a banni du boulevard. Clausel est impitoyable à cet égard et inaugure la légende du père Levesque, un vieil avocat récemment devenu juge tout vouté et tout grimaçant qui erre avec cet insigne par les corridors. Il soutient que les blessés manquant absolument à l’ambulance du Palais, le Premier Président se désolant et Nicolet en perdant la tête, on a pressé sur Levesque pour en obtenir un acte de dévouement. Il s’est résigné à être le blessé, on l’a couché, on l’a soigné, on l’a montré aux visiteurs, etc. Il a été reconnu il y a quelques jours et on a dû le lever.

Tranquillité absolue à Paris. L’esprit public est excellent. Je crois les manifestations coulées. Rien de nouveau au-dehors. On annonce que les manifestations commenceront demain pour mon jour de garde.

 

Paris. Mercredi 12 octobre 1870

J’ai pris la garde hier avec mon képi de lieutenant. Oui-da, j’en ai plusieurs (1). Il m’a fallu cependant manquer le défilé pour aller prêter serment à l’Etat-major avec tous les membres du parquet. J’ai rejoint le bataillon comme il arrivait à la Muette par un temps superbe. Le rempart est ainsi une chose exquise. J’ai trouvé à la Muette une aventure curieuse. On a arrêté hier à la porte d’Auteuil une femme qui s’est fort débattue, défendue, et qui en arrivant au quartier-général est tombée morte. Déshabillée, on lui a trouvé les attributs de la virilité. Le cadavre était étendu dans un baraquement. Il avait une raie noire autour d’un doigt. Le garde national, qui ne hait pas le drame, racontait que cet espion prussien avait, se voyant pris, mordu le chaton  de sa bague, etc. Tardieu est venu faire l’autopsie pendant que nous déjeunions et a trouvé d’abord que c’était un hermaphrodite. Ses attributs, qui m’avaient paru satisfactoires, contenaient un vice de conformation dénommé hypospadiase et dissimulaient  un ébauche d’organe féminin. Il a trouvé ensuite qu’il était mort de peur par congestion des vaisseaux. Aucun papier sur lui, une pince à épiler la barbe. Il avait de 25 à 30 ans. C’était probablement un rodeur de barrière. Ample pâture pour les journaux.

Service de jour fort agréable. Nous ne voyons guère le commandant à la grande joie de mon petit camarade Martin (du Nord). Grande canonnade a deux heures. Le Journal Officiel annonce que Gambetta a atteint Montdidier après bien des aventures et que les Prussiens n’ont pas dépassé Compiègne : grande joie pour ceux dont les femmes sont à Boulogne.

Garde de nuit fort dure. Martin du Nord se pique d’honneur et vient coucher avec moi au poste 29 boulevard Suchet sur d’affreux lits de camp. On n’a plus de paille. Nous avons un froid terrible et sommes obligés d’aller nous réchauffer au bivouac.

Ce matin nous avons été au bastion 62 inspecter les environs avec une excellente lorgnette. A défaut de Prussiens que je n’ai pas encore pu voir, j’ai aperçu un grand diable de drapeau noir et blanc planté sur un terrassement dans le bois de Meudon. Pas de coups de canon ce matin, mais on annonce un grand coup pour demain.

Je rentre à 11 heures. L’Officiel contient notre décret sur les conseils de guerre et une note très ferme annonçant que des poursuites vont être faites contre Flourens pour les manifestations par lui faites et tentées. Belle affaire pour mon secteur. Je dors une partie du jour.

Diner très gai chez Maurice. Ce terrible siège finira par nous laisser des souvenirs où dominera la gaité. Depuis que je ne suis plus oisif, je suis sauvé. Humbert que nous avons privé d’eau-de-vie pour l’obliger à payer un verre qu’il a cassé a tenté hier de boire le mien ; aujourd’hui je le remplis de vinaigre et vais bourrer ma pipe à côté. Le piège réussit à plein et un tonnerre d’éclats de rire me rappelle dans la salle à manger où on se tient les côtes.

1 Il est lieutenant dans son bataillon de la garde nationale et capitaine au conseil de guerre.

 

Paris jeudi 13 octobre 1870.

Chose à peine croyable j’ai des clients ce matin et on fait antichambre. Ce sont des gens qui se préoccupent du terme, à payer ou à ne pas recevoir suivant leur état social. Je vais dans l’après-midi rue Haxo retrouver Patinot et travailler avec lui. J’ai à dépouiller les procès-verbaux d’élection aux conseils de guerre. J’y reste jusqu’au soir. La grande rue de Belleville est constamment envahie par une longue procession de femmes, d’hommes et d’enfants pliant sous le poids d’un sac de pommes de terre, ou de poireaux, ou d’une brasée d’échalas. C’est le pillage, toléré et même organisé, des champs qui avoisinent les forts. On a requis des fiacres, des charrettes. Au même Belleville, pendant qu’on se bat devant les boucheries, on laisse vide de chalands et garnis de marchandises les étaux où on vend du cheval. L’un d’eux annonce pourtant qu’il débite les écuries du comte de Lagrange. Le peuple a horreur de cette alimentation. A ce propos le rationnement va commencer d’une manière sérieuse. J’ai lu dans mon quartier une affiche qui m’a fait froid dans le dos : on aura de la viande tous les trois jours.

Les choses vont bien à Belleville. Flourens qui commandait cinq bataillons n’a été réélu dans aucun, et c’est Durrieux, qui ne manque pas de fermeté, qui s’est chargé de l’instruction à faire contre lui.

Je reviens à la nuit tombée. A l’autre bout de l’horizon brille un feu intense. Renseignements pris c’est le château de Saint-Cloud qui brule. On s’est énormément battu. Les renseignements de deux heures étaient enthousiastes parce qu’on avait repris la position de Chatillon. Ceux de ce soir sont tristes parce qu’on l’a perdue. Les renseignements officiels présentent l’affaire comme une simple reconnaissance destinée à savoir si les Prussiens étaient restés massés autour de Paris ou s’étaient avancés vers la Loire. On a reconnu qu’ils étaient bien encore ici. Et il ne passe ni un bœuf, ni une lettre !

 

Paris. Vendredi 14 octobre 1870

Après quelques courses d’affaires ce matin, je vais rejoindre Patinot à l’Etat-major du 2ème secteur. La rue de Belleville est encore encombrée de gens rapportant des légumes. Les femmes dominent et un citoyen qui marche à côté de mon sapin m’en témoigne son indignation. « Elles dépassent les grand-gardes et on les entend dire quand elles reviennent – Il y a encore du plâtre à gagner cette année (du plâtre, c’est de l’argent, mon capitaine). Nous ne le leur prêtons pas pour rien, aux Prussiens, non – Y aurait-il pas moyen d’empêcher ça, mon capitaine ? ». L’ami Patinot est assez ahuri, le général, que je n’ai pas revu et qui ne sort pas de son antre est parait-il d’une humeur farouche. Il se butte sur la question de l’huissier à désigner pour porter les citations ; si bien que Patinot m’envoie à l’Etat-major général où sous l’œil de Durrieux je compose une petite dissertation épistolaire sur la matière qui part incontinent pour le secteur avec la signature de Tamisier.

Diner chez Maurice, très gai comme toujours, agrémenté des récits de Léon Ménard, invité, et de coqs à l’âne énormes, comme on dit ici. Eugène Cassas est employé peu zélé aux affaires étrangères. « Je parie, Eugène, que je ferais en trois minutes tout ce que vous avez fait aujourd’hui à votre bureau. Voyons, qu’avez-vous fait ? » « J’ai dormi une heure ». Le tout est terminé par cette considération : «  Voyez-vous bien mes bons amis, dans un an, nous serons à Clarens (1), nous pécherons des carpes énormes, nous courrons des glaciers merveilleux, et notre joie sera incomplète. Nous nous regarderons l’un l’autre et nous nous dirons : ça manque de siège! »

1 Station touristique Suisse

 

Paris. Samedi 15 octobre 1870.

Des affaires aujourd’hui, une journée passée à l’audience de référé et le paiement de mes frais de la vente Estienne. Me voila à l’abri du besoin pour tout le siège. Philbert, surchargé par l’affaire Flourens, me remet le dossier d’une instruction à suivre contre un certain capitaine Fiasson, prévenu de détournement de solde et je monte encore à Belleville pour n’en pas perdre l’habitude. J’ai à voir le maire Braleret, un paysan du Danube qui parait bon homme. Il s’agit d’avoir des renseignements dont mon dossier est très dépourvu. Le soir, Albert (1) m’a prié à manger du cheval. Cet animal – pas le cheval- a invité sa maîtresse et passe la soirée à la becqueter. Je regrette la popote.

1 Albert Labey

 

Paris. Dimanche 16 octobre 1870.

Je déjeune chez mon beau-père (1). Il m’avait invité maint et maint fois et, comme je le disais ce matin à Maza, avoir son beau-père quand on a sa femme, c’est un mal nécessaire ; mais quand on n’a plus sa femme, avoir encore son beau-père, je ne trouve pas cela juste ! Cependant cela se passe mieux que je ne l’aurais cru. Il geint bien encore par intervalles mais il s’est remonté, il se conduit bien. Il s’est mis dans les vétérans avec son domestique et est chargé de monter la garde devant les bouchers. Je l’amène à convenir que l’existence, étant d’ailleurs profondément triste, à des côtés profondément drôles et que nous assistons à des choses pittoresques. Le voila sergent de ville ou peu s’en faut, deux de ses collègues sont distributeurs de cartouches dans le poste que commande Mr Doré qui a repris son uniforme, Mr Delagry est dans le sémaphore de Montmartre. Il est certain que tous le monde est dans le mouvement, sans exception, et que Paris donne un beau et curieux spectacle. Cor unum et anima una. Il me semble bien difficile que cet immense effort n’arrive à aucun résultat.

Il y a dans l’Officiel toute une bordée de nouvelles de province. Comme on l’imprime fort justement, ces arrivées là ressemblent au dégel des paroles dont parle Rabelais. Nous sommes ahuris un peu et ne savons auquel entendre. Il est certain que la tache d’huile s’étend. Les Prussiens sont devant Dreux qui s’apprête à se défendre et ou Paul Bonnet peut bien courir des dangers plus sérieux que les miens, ils sont à Vendôme et à Beaugency, ils marchent sur Lille. Ils se sont mesurés à l’armée de la Loire. Battus une première fois, nous aurions repris Orléans. Ce point est obscur. Bazaine lutte comme un lion à l’agonie. Il extermine des régiments entiers. Des armées se forment assurément et c’est là ce que nous retenons des nouvelles d’aujourd’hui. L’appel aux armes est lancé en même temps par des gens qui se nomment La Motte-Rouge, Cathelineau, Charette et Garibaldi (2). Je ne peux vraiment pas désespérer de la patrie ; au surplus, quoi qu’il arrive maintenant, ici l’honneur est sauf.

Je passe ma journée à l’état-major du 2ème secteur à aider ou suppléer Patinot, le meilleur garçon de la terre mais peu fait pour les fonctions très difficiles et très intéressantes qu’il remplit. Tout ce qui a l’aspect d’un délit lui est amené. Il faut qu’il prenne parti, de façon toutefois à n’être pas désapprouvé du général. Il est de plus accablé de travail de bureau et perd la tête devant les paperasses. Il me confie aujourd’hui, à mon rare bonheur, l’instruction sommaire à faire sur le cas de Duchateau qui a calotté son capitaine, giflé son sergent-major et autres sports. Bon diable au fond, à qui nous allons tâcher d’épargner le conseil de guerre. Les interrogatoires et dépositions remis, je me livre à un speech d’une grande autorité, qui sera certainement compté dans l’application de la peine. Je dine avec lui au Lapin sauté . Nous mangeons un poulet. C’est inouï. Il ne nous coute que 8 francs. Il est vrai qu’il était étique, mais quelle ratatouille exquise. On ne vit bien que dans cet établissement.

Encore quelques noms dans le mouvement. Etienne Guyot-Sionnest est au rempart comme officier du génie auxiliaire. Paul Champion pose des torpilles et fabrique de la dynamite. Bergeron est médecin-major au camp de Gravelle, Jules Armengaud est canonnier.

Il y a aussi la liste des absents : dans notre corporation, je ne vois guère que Benoit, Dinet, Dufourmantelle, Cartier, Maucomble, Pilastre et Devaux, mais le pompon est à Allou, candidat de l’an dernier.

On ne voit plus une casquette à croix rouge. Tous cachés !

1 Ernest Salel de Chastanet (1816-1875), conseiller référendaire à la Cour des Comptes, qui habite rue de Provence.
2 Toutes les tendances politiques, des légitimistes à la gauche républicaine.

 

Paris. Lundi 17 octobre 1870.

Des courses d’affaires toute la journée. Un peu de recherche sur l’instruction Fiasson. Popote extraordinaire. Outre les cinq membres, Léo Caubet, Eugène Cassas, Alexandre Bonnin, Maurice et moi, il y a un officier de marine du bastion 62, un capitaine et un sergent des mobiles de la Vendée. On mange du cheval et après le diner la gaité la plus insensée éclate dans la réunion. Et on danse, et on chante, on éteint les lumières, on se bat un peu. L’on chante en chœur une ronde des mobiles Vendéens

Mon père fait bâtir maison
A Berlin nous en irons (bis)
Pour voir Bismark
A Berlin nous en irons
Pour tuer ch’tiau fils de garce

Je n’ai jamais vu une folie pareille. C’est ainsi que nous fêtons le 30ème jour du siège.

 

Paris. Mardi 18 octobre 1870.

Après avoir repris le matin la série des courses d’hier – il s’agit du journal Le Soir et de la maison Merton – je vais à une heure au Palais interroger le capitaine Fiasson. J’y donne tous mes soins et me figure en mon particulier que je m’y prends à ravir. C’est aussi l’opinion de mon greffier, ce pauvre Beaumelon mon ancien confrère que je trouve intelligent pour la première fois. Le cas du capitaine Fiasson ne me parait pas bien noir. Il a, comme tous les autres, employé l’excédent de la solde à toutes sortes de dépenses dont il me présente un compte très proprement tenu. Il se reconnaît reliquataire de plus de cinq cents francs et je lui donne vingt-quatre heures pour en faire le reversement. Sinon, mandat d’amener.

Rien de nouveau au dehors quoique les nouvelles étrangères paraissent arriver plus aisément. Après avoir laissé Blanqui et Pyat jeter leur venin en toute sécurité on a arrêté un rédacteur de La Vérité, Portalis, qui n’en avait pas tant fait. Le jeune Bequet qui est chef du cabinet du gouvernement provisoire me disait sur le boulevard qu’on espérait le convaincre d’intelligence avec les Prussiens. Ils n’ont pas de nouvelles de Gambetta depuis sa dépêche de Montdidier et craignent fort que le ballon qui portait Keratry n’ait été arrêté.

Diner charmant chez Maurice, comme tous les soirs. Caubet y arrive le soir fort échauffé. Il a vu tirer sous ses yeux les belles pièces de marine du bastion 62 qui ont fait leurs débuts aujourd’hui. J’avais eu l’espoir d’assister à cette première et j’envie fort Caubet.

 

Paris. Mercredi 19 octobre 1870

Excellente matinée. Le Journal Officiel contient une dépêche de Gambetta, d’un style sobre et rassurant. Lyon est calmé, Bourbaki est à Tours, Cambriels est dans les Vosges, Keratry est arrivé a bon port. En même temps le bruit se confirme que les Prussiens ont tenté cette nuit une attaque sur nos avant-postes et qu’ils ont été repoussés. Notre bataillon est consigné. On est généralement heureux.

Je vais à une heure me consacrer au capitaine Fiasson. Il est fort empêché. Son commandant, le citoyen Millière, lui défend de reverser ; je le menace de l’arrêter s’il y manque, de sorte qu’il me met l’argent dans les mains en me priant de me débrouiller. 526,90. Je vais les verser à la recette centrale et je prépare mon rapport, tendant au non-lieu.

Je dine seul à la popote. Humbert vient le soir et nous faisons d’interminables jacquets ; puis j’erre longtemps sur le boulevard avec Michel et Talandier. Jusqu’ici ce siège a du bon. Je ne crains que le rationnement. Il est commencé depuis samedi dans mon arrondissement. J’ai pu je ne sais comment y échapper jusqu’à présent. On a 100 grammes de viande par jour, à peine une côtelette. J’ai remis ce soir ma carte au fidèle Jean.

Paris. Jeudi 20 octobre 1870.

Journée sans événements. J’en passe la plus grande partie au 2ème secteur à travailler avec ce bon Patinot. Nous nous tutoyons. J’envoie à l’autorité supérieure mon rapport Fiasson. Le temps passe vite et bien, ma vie étant redevenue active. Je dine à Belleville et rentre assez tard.

Toujours aucune lettre. Aucune nouvelle des siens. Mon père, si gravement atteint aux dernières nouvelles, est-il vivant encore? Qu’est-il advenu d’Henriette, où sont Georges et Paul ? On tâche de ne pas penser à tout cela et on n’a pas tort, en présence de la force majeure. Je ne suis pas inquiet de ma femme et de mes enfants ; mais quelle amère séparation, pour moi qui seulement cet été ai pu passer de suite deux nuits loin d’elle et qui trouvait cette vie dure. L’autre nuit, j’ai vu en rêve l’une de mes fillettes. Je ne voyais pas bien laquelle. Elle a parlé. C’était Marguerite et j’entends encore cette petite voix si douce. Et quel terme à cela? Je le vois reculer. Il ne semble pas que le siège puisse avoir pris fin avant deux mois.

Demain, je vais aux remparts.

 

Paris. Le samedi 22 octobre 1870.

Je reviens tout éreinté mais tout enchanté du rempart. Temps superbe et belle garde. Nous avons maintenant le demi-secteur de droite et notre service va de la Porte Dauphine à la porte de Passy. Les hommes n’y ont pas gagné mais c’est tout bénéfice pour l’état-major qui est maintenant dans la maison du sculpteur Elias Robert, 150 rue de la Tour. Notre poste est un superbe salon bien chauffé et entouré de canapés.

Et puis après déjeuner voila le Mont-Valérien qui canonne, le rond Mortemart qui fait écho et tout d’un coup le bastion qui s’en mêle. Je profite de la liberté de mon service pour courir au bastion 62 et je m’en donne le spectacle à bouche-que-veux-tu. Les pièces de marine tirent continuellement, j’en suit tout près et me régale les oreilles du bruit du canon. Les bastions voisins se mettent de la partie. On entend des feux de peloton au-dehors. Les ponts levis n’ont pas été levés ce matin. Il y a de l’avis de tout le monde quelque grosse affaire en train. Et comme il fait très beau le public grouille dans Auteuil, les tapissières déversent du monde. Il y a trois amateurs dans chaque arbre et une fort jolie petite dame à la caserne des mobiles. Donc, et quoique nous ne voyons ni ne sachions rien, journée fort intéressante. Le soir, on fait circuler les nouvelles les plus merveilleuses, quatre canons pris et cinq mille prisonniers ; cinq kilomètres de positions reprises. On se couche là-dessus le cœur tout palpitant d’espoir.

Les journaux du matin nous refroidissent de beaucoup et aujourd’hui à Paris il est impossible de rien saisir de précis. C’est bon, dit-on, mais en captures, en résultats, on ne peut rien avoir de net. Pour les uns on a repris Montretout ; pour d’autres on a canonné un pont de bateau à Argenteuil et enfermé un corps de Prussiens dans la presqu’ile de Gennevilliers ; pour d’autres au contraire nous aurions perdu deux canons et un bataillon de mobiles aurait été haché à Créteil.

Enterrement de Mr Eugène Aubry, témoin de mon mariage.

Au Palais le conseil de guerre convoqué pour juger Sapia continue. Il n’y en a plus que pour nous. Clausel a fort approuvé mon rapport de l’affaire Fiasson et m’a donné un des deux dossiers que j’ai rapporté hier de Belleville.

Le petit Vanier, greffier des bâtiments, aurait été grièvement blessé hier.

Le rapport militaire du général Ducrot est dans les journaux du soir et il faut bien rabattre de tout ce qu’on avait dit. C’est nous qui avons perdu deux canons. La journée est bonne parce que nos troupes, si molles à l’affaire de Chatillon, s’y sont fort bien montré. Je ne sais comment les choses finiront, mais quel terrain nous avons gagné depuis ce jour là. Tout le monde s’accorde à dire que le Prussiens seraient entré dans Paris s’ils avaient voulu à la suite de nos troupes débandées, sans que le rempart, dégarni d’hommes et de munitions, ait pu les arrêter. Aujourd’hui le rempart est inexpugnable et leur cercle parait s’élargir tous les jours. Il y a un mois nous recommandions notre âme à Dieu pour aller au Bois de Boulogne ; aujourd’hui on y pèche à la ligne. Ils ne nous prendront pas s’ils ne nous prennent par la famine.

Aussi le rationnement à lieu. Dans mon arrondissement, on a cent gramme par jour, à peine une côtelette. Jusqu’ici, nous ne nous en sommes pas aperçu grâce au cheval qui n’est pas encore rationné et dont positivement le peuple ne veut pas. Jusqu’ici je m’étais un peu forcé pour en manger ; ce soir Maurice nous a servi un cheval à la mode qui était absolument exquis.

Grand trouble dans notre popote à propos de ce pauvre Maurice ; il a malgré son brassard reçu l’ordre de rejoindre son bataillon de garde mobile. Il se remue en ce moment pour éviter ce mauvais pas.

Encore un incident d’hier : Joséphine a parlé. C’est une énorme pièce de marine à Saint-Ouen. Elle a tiré un boulet à six heures moins le quart au moment où j’allais faire une visite au commandant Doré et le bruit était tel que celui-ci, qui doit s’y connaître, a couru au rempart avec une grande bordée de s.n.d. croyant que c’était une poudrière qui sautait ou bien le pont de Neuilly.

Je me suis fait faire dans les prix doux un caban d’officier qui est une chose absolument splendide. Les bonnes s’accoudent aux fenêtres pour me voir passer.

 

Paris. Dimanche 23 octobre 1870.

Sous une pluie qui motive le caban je vais avec Renault retrouver Patinot au quartier général du secteur. Nous déjeunons ensemble comme on déjeune au Lapin Sauté sous la protection de Celina. Filet de bœuf aux champignons, omelette au lard. Jamais on a eu si faim et jamais on ne s’est davantage occupé des aliments. C’est un sujet de conversation, presque unique. A la popote on s’enquiert du menu en arrivant ; on cause savamment avec Jean de ceux du lendemain et le principal changement que nos femmes trouveront en nous consistera dans des préoccupations culinaires.
Le déjeuner fini je travaille avec Patinot ou du moins j’essaie, car ce brave garçon, absolument pas méthodique, ne peut se mettre à rien et la journée finit comme toujours sans que nous ayons rien fait. Nous allons vers Charonne examiner les locaux qui seraient propres à l’établissement d’une prison militaire et nous pensons nous donner la joie d’expulser une ambulance de la Presse : ambulance sans autres habitants que quelques ventrus brassardés. Je dine à la popote et je promène le soir mon caban sur le boulevard avec un légitime orgueil.

Paris, lundi 24 octobre 1870.

J’expédie ce matin à ma femme une lettre journal. La première feuille est imprimée et contient des nouvelles du siège. Cela servira de contrepoison aux fausses nouvelles dont Mr de Bismarck inonde la province avec son journal de Versailles. Je vais au Palais faire une instruction Hébert. Encore un capitaine accusé de détournement de solde. Ils sont innombrables et Clausel me les réserve. J’en trouve un autre en rentrant. Le capitaine Hébert n’est guère plus coupable que Fiasson : mais c’est un bavard filandreux que je n’amènerai pas aussi facilement au reversement. D’ailleurs je veux examiner la question des délégués qui est grosse d’orage dans mon secteur. Je fais assigner pour demain une bordée de témoins.

Albert est fort souffrant d’une angine : je vais le voir.

Diner chez Maurice; pendant que j’allais recevoir une pile mémorable au jacquet, sur les huit heures, la cuisinière vient nous dire que le ciel est rouge. C’est le feu. Nous courons tous. Arrivés dans la rue nous avons le spectacle de la plus belle aurore boréale qu’on ait, je pense, jamais constatée à Paris. Les deux tiers du ciel étaient empourprés et de longues raies d’un rouge sanglant partaient du centre ; puis une lumière laiteuse est venue et vers neuf heures tout était fini. Sur le boulevard on entendait les choses les plus étranges, c’était un feu, c’était de la lumière électrique, c’étaient des signaux. Un paysan nous a si bien affirmé que c’était les bois de Sartrouville qui brulaient que l’adjoint Méline m’a parié un bifteck de cheval contre l’aurore boréale et que je déjeunerais à ses frais.

Paris. Mardi 25 octobre 1870.

Je vais rue Haxo après déjeuner et pour une fois nous travaillons rudement, le capitaine Patinot et moi. Il fait une pluie intense et on ne le dérange pas. Nous abattons de la besogne. Les trois quarts des affaires correctionnelles ou criminelles qui nous passent sous les yeux viennent directement ou indirectement des délégués. Il y a dans chaque compagnie huit bonshommes qui ont cette qualité ou la prennent et dès lors sont au-dessus de tout. Ils surveillent les officiers, ils les contrôlent et les commandent. Ils ne font aucun autre service. En ce moment, ils s’organisent de compagnie à compagnie, puis de bataillon à bataillon, et jettent les bases d’une vraie charbonnerie. Nous recevons le soir un rapport d’un commandant à ce sujet qui serait suffisant pour envoyer trois délégués en conseil de guerre. Mais dans des affaires aussi graves il faut voir ce que voudra faire le général Callier. Ce vieux brutal là, qui fait trembler Patinot, est fin comme l’ambre à ce qu’il parait. Il a été aide-de-camp de Lamartine en 1848 et sait comment il faut s’y prendre à Belleville. Après huit jours de contre marches, il a soulevé hier 340.000 cartouches que Flourens avait emmagasinées.

Diner chez Maurice avec Boucher. Encore une aurore boréale. Cela devient une scie, dit Humbert. Celle-là est moins intense mais elle est charmante. Elle teint en rose des cumulus.

A l’Officiel l’holocauste de Châteaudun. Si l’Est s’était défendu comme cela.

 

Paris. Mercredi 26 octobre 1870.

Méline s’exécute ce matin et m’offre avec un beafsteak de cheval qui est très bon, des montagnes de fromages variés. Personne n’en a plus que le maire et les adjoints, c’est leur petit bénéfice. Peu s’en faut que je ne m’en rende malade, comme l’autre jour Gustave David avec le veau de son oncle. L’instruction Hebert me prend toute la journée et n’est pas près de finir. C’est encore un coup monté par les délégués : le capitaine est un niais qui a laissé patauger son sergent-major. Je le terrorise pour qu’il rende les 400 ou 500 francs qui manquent pendant que je déploie toutes mes grâces envers les délégués pour les faire se vanter de toutes leur menées et les faire punir disciplinairement si je peux. Diner à la popote : cheval à la mode exquis.

 

Paris. Jeudi 27 octobre 1870.

Rien de nouveau au journal. La formation dans la garde nationale des bataillons de marche par enrôlement volontaires n’a nullement marché. La garde nationale s’est très bien montrée tous ces temps-ci mais c’est un corps éminemment compact. On marche avec son voisin, point seul en avant, et il faudra arriver à la mobilisation soit en appliquant la loi des hommes de 25 à 35, soit en se servant des catégories établies dans la loi de 1831. Exempt de la première de ces lois, je suis du dernier ban de la dernière et n’ai pas grand chance d’être levé. Peu m’en chaut d’ailleurs. Je suis moi-même la démonstration du système : il ne me semble pas qu’avec mes trois enfants j’aie le droit de courir volontairement au devant de la mort. Appelé par la loi, j’irai galamment, au moins je l’espère.

Après quelques courses, mes affaires m’appelant à la Villette je vais passer une heure auprès de Patinot. Toujours le même, perdu dans sa besogne, s’en tirant fort mal avec beaucoup d’intelligence et de bonne volonté. J’ai un vrai rendez-vous d’affaire avec un vrai notaire et de vrais avoués. C’est écoeurant. Je ne sais comment nous supporterons la rentrée qu’ils veulent absolument nous faire faire, mais je crains des retours de spleen. Ce soir au bout d’une heure la pente l’emporte et l’on cause cheval à la mode.

Diner chez Maurice ; soirée chaque jour meilleure. Caubet et Bonnin sont d’excellents camarades. On a pas mal canonné aujourd’hui, j’ignore sur quoi. On prétend qu’on aurait découvert à Meudon une batterie construite pour enfiler le Point du Jour. Cela n’a rien qui me surprenne. Je ne suis étonné que du temps écoulé. Ce siège va-t-il donc enfin être sérieux ? Il en est temps, nos provisions s’épuisent. La ration de bœuf va n’être plus que de 50 grammes, quantité dérisoire, et on va commencer les salaisons. Nous ne nous sommes pas aperçus de la disette grâce au cheval. Mais si on le rationne comme il en est question, il y aura sérieusement à souffrir.

Il n’y a plus à Paris que deux gredins, Pyat et Blanqui, mais ils le sont tout de bon. L’un d’eux imprime ce matin que Bazaine a rendu Metz et qu’il traite au nom de l’Empereur. On devrait le fusiller: agitation aujourd’hui dans la rue, on parlait d’aller tout casser à l’imprimerie.

Clausel m’honore de sa confiance : je trouve chez moi le dossier Dubrecq, l’affaire des délégués.

 

Paris. Samedi (sic pour vendredi) 28 octobre 1870.

Journée de juge d’instruction, je commence l’affaire Ubassy et je termine l’affaire Hébert. J’ai affaire là à un homme plus incapable que coupable, mais il est en état de rendre l’argent qui par son fait est sorti des caisses de l’Etat et  je le secoue vertement pour l’y amener, en lui parlant de mandat et de Conciergerie. Je lance les mandats de comparution dans l’affaire Dubrecq qui est infiniment plus sérieuse.

Le Journal officiel contient il y a deux ou trois jours la révocation de mon père comme suppléant du juge de paix. Je ne m’en afflige qu’autant qu’il en serait lui-même affecté car sa santé ne lui permet plus d’en remplir les fonctions. J’en avais eu vent depuis longtemps et j’avais pensé à solliciter ma nomination à sa place, pour donner ma démission à son retour s’il le désirait.  J’avais reculé devant les démarches à faire et devant ma jeunesse. On a nommé un de mes cadets, Gouget, gendre de Vacherot, ce qui est un titre.

Pendant que je suis, je ne sais pourquoi et Dieu merci, sans inquiétude sur ma femme et sur mes enfants, j’ai sur mon père les plus sombres pressentiments. Je ne me figure pas le revoir. Ses dernières lettres et celles de Mme Mouillefarine annonçaient une rapide décadence. Nous nous exerçons ici à l’insouciance et c’est ce que nous pouvons faire de mieux, mais il y aura un moment atroce quand on lèvera la cloche sous laquelle nous sommes enfermés. On se comptera. Tout le monde est-il là ? Non, tu es veuf. Non, tu es orphelin !

Paris, samedi 29 et dimanche 30 octobre 1870.
Garde aux remparts par une pluie presque continue. Les choses n’en vont que mieux pour l’état-major, le commandant ne se souciant pas de mouiller ses vieilles guêtres. Nous passons notre journée presqu’entière à fumer et à nous chauffer les pieds dans le salon d’Elias Robert, vivant plantureusement, grâce aux réquisitions de viande que fait le commandant. Il y a surtout une entrecôte qui fait rêver. Je cours à Paris dans la journée. Nous avons lundi une marche militaire du bataillon. C’est une mesure nouvelle qui me parait excellente pour nous initier peu à peu à la guerre. Je tiens beaucoup à n’y pas manquer et je vais changer l’heure de l’instruction Dubrecq, prévenir huissier, greffier, garçon de chambre  et justiciables.

Nous avons un événement militaire heureux. Le Bourget a été pris et gardé. Pourra-t-on s’y maintenir en présence de la supériorité du nombre ?  Quelques coups de canon dans la journée.

La nuit est exquise. Sur les canapés du salon on met des matelas, sur les matelas une double couverture. Nous avons à notre service des gamins embrigadés qu’on nomme les pupilles de la république et qui sont des brosseurs parfaits. M’étant étendu sans trop de préméditation vers les neuf heures, je dors jusqu’à la diane sans que rien ait pu m’éveiller, ni le départ du commandant pour la ronde, ni même les plaisanteries dont mon sommeil a été l’objet. Et ce matin dimanche, comme le commandant a été essayer une mitrailleuse à Vincennes, Martin du Nord et moi filons sur les neuf heures. La meilleure garde qui fut jamais.

Déjeuner plantureux chez Maza, cheval à la mode et côtelettes aux haricots. C’est insensé.

Après, c’est une bonne niaiserie: je vais faire faire mon portrait chez Ferdinand Humbert, dit l’idiot, frère de Gaston (1). C’est pour l’amour du képi, des moustaches et du caban. Il m’en coutera vingt francs, prix de siège, et j’aurai une très jolie chose.

Hélas le soir les  journaux donnent la reprise du Bourget. Mr Humbert, qui vient le soir chez Maurice, en arrive en brassard. Nous avons été surpris, tournés, il y a plusieurs compagnies prisonnières ou anéanties. C’est inouï. On donne ce point comme sans importance, on s’en empare comme par hasard. Il y a deux choses à faire, l’abandonner ou le défendre. On en trouve une troisième, qui est de le défendre insuffisamment et de se le faire reprendre en perdant beaucoup de monde. Je rentre chez moi profondément sombre. Nos malheurs ne nous ont pas appris à faire la guerre.

1 Ferdinand Humbert, né en 1842, a exposé au Salon dès 1865. Il passe pour un des meilleurs portraitistes de son époque.

 

Paris. Lundi 31 octobre 1870.

Je commence ce matin avec Beaumelon l’instruction Dubrecq. « Vous savez, nous dit un greffier voisin, que Metz est rendu ». Cela nous donne un fier courage pour notre besogne, Beaumelon frappant de grands coups de poing sur la table tout en écrivant. Nous sortons, nous voyons les affiches. Il y en a deux : l’une donne la fatale nouvelle, l’autre rend compte de la mission de Mr Thiers qui a pénétré hier soir dans Paris et doit en repartir ce soir même. Les grandes puissances proposent un armistice pour faire les élections à l’Assemblée, sur les bases du ravitaillement proportionnel et du vote par toute la France. Assurément le gouvernement voit la partie perdue et veut éprouver l’opinion sur cette question d’armistice. D’après certains journaux la combinaison serait celle-ci : formation d’un Etat neutre par la Lorraine, l’Alsace et certains territoires allemands ; dans dix ans, vote plébiscitaire par cet Etat sur la réunion à la France ou à l’Allemagne.

Découragement profond, consternation. J’étais venu à l’instruction tout équipé pour la promenade militaire et je me rends au rendez-vous qui est à onze heures, place Vendôme. Nous nous figurions qu’elle serait contremandée, d’abord parce qu’il fait un temps détestable, une boue liquide, une petite pluie continuelle ; ensuite et surtout parce qu’il est impossible que les nouvelles de ce matin n’amènent pas du bruit à Paris. Il n’en est rien et le programme s’accomplit rigoureusement. Cours-la-Reine, chaussée de la Muette, porte de Passy, traversée du Bois par les lacs, sortie par le jardin d’acclimatation, avenue de Neuilly, pont, quai de Puteaux, rond-point des Bergères sous le Mont-Valérien, retour par la grande route de Courbevoie et l’avenue de l’Impératrice. Le tout sous la pluie, par des chemins détrempés, avec un pas d’enterrement pour attendre la queue. Nous rentrons à six heures à Paris : je ne pouvais plus me trainer. J’avais mis de gros souliers de montagne trop neufs et qui m’avaient martyrisés les pieds.

Comme les choses vont à Paris. On demande des nouvelles au premier passant des Champs-Elysées. La commune est organisée, nous répond-il, avec Dorian pour président. La commune, c’est Pyat et Blanqui. Affreuse chose. A l’entrée du Carrousel deux officiers d’état-major arrêtent le commandant pour lui demander de se rendre à la place Vendôme pour prendre des ordres. Il oppose notre fatigue extrême et nous passons. Les officiers que je prends à front me disent que tout est très grave, que les insurgés ont envahi l’Hôtel de Ville et que la commune s’y organise en ce moment.

Je me rends en voiture chez Maurice car je ne pouvais plus me traîner. Nos amis arrivent avec les journaux. C’est décidément la commune, c’est-à-dire le comité de salut public, le tribunal révolutionnaire, formée aux cris de « Pas d’armistice. La levée en masse ». Les noms en avant sont Flourens, Pyat, Blanqui, Mottu (celui qui arrache les Christs), Martin Bernard l’assassin. La chose est faite, il n’y a plus que le détail à régler. Enfin il est inouï, disons-nous en dinant, que la bourgeoisie laisse ainsi régler sa destinée en silence, comme des moutons à l’abattoir. Et au lieu d’être ici à fumer nos pipes, nous devrions être sur la place de l’Hôtel de Ville. Et tenez, dis-je en sautant sur mon képi, je vais au ministère des Finances. Je trouve une voiture. J’y arrive, je monte l’escalier avec des officiers. Je pénètre dans le cabinet de Liouville. Celui d’Ernest Picard, qui n’en était séparé que par une porte ouverte, était rempli d’officiers au-milieu desquels causait Picard avec sa voix de la salle des pas perdus. « Il faut reprendre l’Hôtel de Ville et au besoin faire des barricades dans les rues qui y mènent », leur disait-il tout tranquillement. « Picard est le seul ministre en liberté, me dit Liouville. Tous les autres sont enfermés à l’Hôtel de Ville et au pouvoir des gens de Belleville. Il faut les délivrer. Je fais battre la générale partout. Va la faire battre dans ton bataillon ».

A la bonne heure, j’ai trouvé le bon coin. Il y a des hommes et l’on va se défendre. Je vais tout enivré au café Saint-Roch. Mes amis de la popote m’y attendaient. Je les envoie chez eux s’armer. Ce café est plein de gardes nationaux. Je leur fait savoir l’ordre. Tout le monde se lève. Je cours prendre mon sabre en criant « Aux armes, vive la république ». Le sergent-major Rivière en fait autant. Je cours à l’Etat-major de la garde nationale. Voila les nouvelles. Trochu vient de s’échapper, enlevé par le 106ème bataillon. Tamisier est pris à l’Hôtel de Ville avec Jules Favre et Garnier-Pagès. Je prends l’ordre écrit de faire battre la générale, ordre que je range parmi mes papiers de famille, et je cours chez le commandant. Il n’y a plus de pieds meurtris, plus d’ampoules : je vais comme le vent. Le commandant était prévenu. Il est épuisé de la marche et ne peut plus remuer. Le capitaine Bournet a ses instructions. Les adjudants sont là : je vais porter l’ordre aux capitaines Daux, Grass et Lebrou. Daux et Lebrou qui ne sont plus jeunes dormaient déjà. Daux qui est le plus épais imbécile que j’ai jamais vu me pose la question suivante, digne de l’histoire « Permettez, je désire savoir si la commune est organisée. Si elle l’est, je ne marche pas contre elle ! » Je poursuis Grass jusqu’à son café, j’ai ramassé ses deux tambours en route. J’interpelle chaque képi qui passe. La générale commence aussitôt ; les clairons ont une sonnerie qui fait frissonner, c’est un appel répété, d’une seule note, comme un glas. Les femmes s’amassent « Monsieur, quelle nouvelle ? » « Aux armes, cinquième bataillon ! »

Ville étrange d’indifférence. Quand j’ai commencé ma tournée il n’y avait presque personne dans les rues, chacun allait tranquillement à ses petites affaires. Que la commune s’établît ou non, on en avait peu de souci. Tout à l’heure on veut en manger et les bataillons affluent sur la place Vendôme. C’est une Babel. Je suis à l’entrée et je crie « A moi le cinquième bataillon ». Il arrive un peu lentement, mais plus complet qu’on ne pouvait attendre après la fatigue énorme d’aujourd’hui. Tous les capitaines sont là et notre pauvre vieux bonhomme échiné de commandant apparaît à son poste. Alors la plus convaincue des mouches du coche, considérant sa tâche comme finie, allume sa pipe en attendant l’ordre. Temps doux, nuit superbe ; des roulements de tambour et des appels de clairon. Esprit excellent, cris enthousiastes de « Vive Trochu ».

Vers onze heures ½ nous marchons décidément sur l’Hôtel de Ville. Lacaille, en officier d’état-major, nous attend rue du Louvre et nous fait prendre par le quai. Il s’agit soit de cerner soit d’envahir l’Hôtel de Ville et Ferry va se mettre à notre tête. On arrive sur la place de Grève. Cela devient sérieux. Silence dans les rangs. Des gardes nationaux armés partout. Amis ou ennemis, on l’ignore. On perd les siens à chaque instant. Des officiers viennent nous faire des appels à la concorde nous disant que la commune fait les élections demain, qu’ainsi le peuple est maître de sa destinée, que ce soir, il faut éviter toute collision, etc. Nous nous formons en bataille sur le quai de Gesvres en face de la façade latérale, deux compagnies gardant le Pont d’Arcole. En face de nous sont des fenêtres éclairées devant lesquelles des ombres passent et repassent. C’est là que ces bandits cuisinent leur commune. Comme on tirerait bien au juger là-dedans. Le garde national éreinté, grelotant, les pieds dans la boue, est de mauvaise humeur et taperait dur.

Sur la façade extérieure de l’Hôtel de Ville, en face de la caserne Napoléon, il y a une grande quantité de baïonnettes. Nous entendons des coups de crosse ébranler une porte. De l’Hôtel de Ville partent deux décharges. Voila les premiers coups de feu de la guerre civile. Le bataillon reprend ses rangs, on charge les armes ; les officiers recommandent le calme et le sang-froid. J’avais le sabre en main… Grande émotion mais pas de peur, un amer regret de ne pas m’être confessé ce soir. J’étais absolument convaincu que nous allions être tirés à notre tour. Joli moment.

Au contraire, accalmie complète. Plus de bruit. Nous restons sur le quai jusqu’à trois heures, ne sachant trop pourquoi, entendant des bruits contradictoires, l’entrée des mobiles par les caves. Nous voyions de temps en temps sortir quelques hommes la crosse en l’air par la porte principale. Je m’y rends par désoeuvrement. Un petit sous-lieutenant de notre bataillon, nommé je crois Brochard est campé devant la grille avec un de nos hommes. Il laisse sortir tout le monde et à chaque instant il passe deux ou trois hommes l’oreille assez basse. Il ne laisse rentrer personne, à moins d’un laissez-passer écrit que personne n’a. De sorte que le flot ne se renouvelle pas. Je me penche à son oreille « Qui vous a donné cette consigne là ? » « C’est moi », me dit-il. Bon, je suis là et je me tenais prêt à lui prêter main forte, autant en avait fait le capitaine Allegre, mais le mâtin n’a pas eu besoin de nous. Il a été aussi habile qu’énergique. C’est un tout jeune homme de basse classe ayant le genre sous-officier. Il a été magnifique. Il venait des commandants de Belleville, furieux. « Qui a donné cette consigne là ? » «  Désolé, mon commandant, ordre supérieur. Bien chagrin d’arrêter un officier supérieur. Vous savez, le service, je ne suis qu’une machine à obéir, connais que ma consigne ! » Et à chaque fois la foule criait « Le factionnaire n’a que sa consigne, le factionnaire n’a pas tort, il n’y a rien à dire au factionnaire ! » Il jouait un jeu à se faire tuer. Le brave garçon.

A trois heures, Gastineau sort de l’Hôtel de Ville et me dit « Tout est arrangé. On fera les élections demain. On a beaucoup discuté pour savoir si on ne garderait pas les hommes du gouvernement déchu en otage. Tamisier a été très courageux, Jules Simon ignoble, Millière et Flourens pleins de générosité. C’est presque réglé. Ils vont tous sortir en se donnant la main. Allons-nous en ». Et en effet, presqu’aussitôt après, on commande la retraite au 5ème bataillon. Sur un mur, nous voyons une affiche hâtivement posée qui annonce les élections pour demain midi avec les signatures d’Arago et de Dorian. Je rentre moulu de corps, désolé d’esprit. Nous étions venus très résolus ; au lieu de se servir de nous, on a transigé, on a pactisé ! Aucune énergie. C’est désolant.

 

Principaux événements de novembre 1870 : début novembre, arrestation des chefs de l’insurrection du 31 octobre, échec des négociations Thiers-Bismarck ; le 3, plébiscite à Paris en faveur du gouvernement ; le 5, élections aux mairies d’arrondissement gagnées par les modérés ; le 9, victoire de Coulmiers suivie de la reprise d’Orléans ; le 29, chute d’Amiens ; du 30 novembre au 2 décembre, la Grande Sortie : tentative de rupture du blocus, combats de Villiers et de Champigny

Paris. Mardi 1er octobre (sic pour novembre) 1870.

Il n’y a rien comme les soldats pour ne rien savoir des batailles. L’Officiel que j’ouvre ce matin me cause une profonde surprise. Le gouvernement délivré, pas d’élections municipales aujourd’hui. Les choses se débrouillent peu à peu. Il parait qu’on ne nous a fait hier ni marcher ni tirer parce que Jules Favre et les autres étaient prisonniers et qu’on menaçait de les fusiller à la première attaque. Il parait que je suis parti au bon moment et que c’est vers trois heures et demie que le gouvernement est sorti. De quelle manière, je n’y comprends rien. Les mobiles sont bien entrés par la cave mais il n’y a pas eu lutte, je l’aurais entendue. Il y a eu sans doute lassitude, peut-être, comme me l’annonçait Gastineau, consentement donné aux élections. Ce qui est certain c’est que l’affiche que j’ai vue hier soir a disparu partout et qu’une autre affiche, signée Jules Favre, interdit aux maires sous leur responsabilité de procéder aux élections et annonce un plébiscite pour jeudi. Autre chose admirable et qui montre combien la tâche de l’historien est aisée. Il est impossible de savoir la vérité sur les coups de fusil qu’on m’a tiré hier dans les oreilles et qui n’en sortiront pas de sitôt. Cassas qui était devant prétend bien qu’ils ont été tirés de l’Hôtel de Ville sur la garde nationale et c’est bien aussi mon impression. Toutefois on écrit généralement qu’ils ont été tirés par la garde mobile du dehors sur une porte de l’Hôtel de Ville.

Ce qui est certain, c’est que nous en sommes sortis et que je suis abimé. J’ai sous chaque talon une maitresse ampoule et me traine péniblement à la messe et chez mon portraictureur. Il m’est impossible de diner chez Maurice. Je vais manger je ne sais quoi dans le voisinage et je me couche à sept heures les pieds abimés.

C’est cet écervelé d’Ibos, mon client, qui commandait le 106ème et qui s’est couvert de gloire en enlevant Trochu à l’Hôtel de Ville. Notre ami Caubet est de ce bataillon et est fier, non sans raison, du numéro de son képi.

 

Paris. Mercredi 2 octobre (sic) 1870

Le Journal officiel est excellent ce matin : révocation de sept ou huit chefs de bataillons entre lesquels Millière et Flourens. Note très nette sur le vote de demain. La journée du 31 sera la dernière journée du siège ; le gouvernement n’en tolérera plus, il usera de rigueur au besoin. Qu’on vote non si on n’est pas de son avis sur ce point.

Grande croyance dans le public à l’armistice : on le dit même fait.

Jour des morts aujourd’hui, jamais plus triste. Hélas qui est mort et qui est vivant ? Les morts inconnus ! On a à prier pout tous ceux qu’on aime. Vis-tu ? écrivais-je hier à ma femme. Cette pensée glace. J’en étais tout rempli quand Martin du Nord arrive chez moi fort empressé. Il a reçu, il ignore comment, une lettre de sa femme en date du 22 septembre et qui contient cette ligne « La dernière fois que j’ai vu Mme Mouillefarine, elle allait très bien ». C’est une goutte d’eau dans le désert, mais quelle joie et quelle émotion j’en éprouve. La lettre dit que les nôtres arrivent par trois ou quatre, qu’il ne fait pas froid à Boulogne et qu’on y est tranquille.

Je suis toujours absolument éclopé et vais en voiture au Palais faire mes instructions. J’ai l’affaire du lieutenant Dubrecq, insubordination, révolte. On n’a jusqu’ici poursuivi que des officiers.

Diner à la popote : cheval exquis.

 

Paris. Le jeudi 3 novembre 1870.

L’éclopement diminue. C’est aujourd’hui qu’on vote. La population maintient-elle, oui ou non, ses pouvoirs au gouvernement de la défense nationale ? Je vais à la première heure déposer mon oui dans l’urne. Je ne crois pas qu’au moins dans notre quartier il y ait beaucoup de non. L’affaire de lundi a été, en résumé, excellente. Mais à quelles affreuses canailles avons-nous à faire ? Les journaux du soir ont publié hier une communication du gouvernement annonçant une victoire de Cambriels dans les Vosges. C’était un faux, commis sur du papier volé à l’Hôtel de Ville pour ensuite accuser le gouvernement d’une manœuvre plébiscitaire. Faut-il être assez infâme et gredin pour badiner ainsi avec les malheurs de la patrie. Au surplus tout va mal en province ; les Prussiens sont à Orléans ; il y a des agglomérations et pas d’armée. Chacun veut bien défendre son clocher mais pas marcher à Paris. D’après Mr Paul de Rémusat qui a accompagné Mr Thiers la province, assez disposée à marcher le 4 septembre, aurait perdu tout entrain, premièrement à l’envoi des deux fantoches nommés Crémieux et Glais-Bizouin, secondement sur le décret, si approuvé ici, qui a retardé les élections. On a dit « Paris veut nous mener, que Paris se débrouille ». Il ne parait pas qu’un soldat se soit levé plus bas que la Loire. Ici, je le constate depuis hier, la détente des esprits est générale. On voit l’armistice signée, les provinces cédées, la paix conclue. C’est de la lassitude et de l’indifférence plutôt que du découragement.

Je cours le matin avec mon voisin et capitaine Bournet-Aubertot. Les élections municipales ont lieu après-demain. Nous voulons réélire notre maire Tenaille-Saligny et les adjoints Méline et Meurizet. Il y en a un quatrième à nommer et nous les consultons sur le choix à faire. Nous voyons notre commandant et faisons choix d’un local pour une réunion électoral entre les officiers du 5ème bataillon.

Dernière séance chez Ferdinand Humbert. Diner à la popote : un rôti de vache obtenu par fraude. Le soir sur le boulevard, les premiers résultats obtenus indiquent une énorme majorité de oui.

C’est la rentrée aujourd’hui mais on n’y songe guères. Je ne sais comment on tiendra les audiences. Benoit-Champy n’est pas là. Il y a une douzaine d’avoués absents qui doivent être assez embarrassés  de leurs personnes. C’est autant que je me rappelle 1 Benoit 2 Cartier 3 Paul Dauphin 4 Bonnel de Lonchamp 5 Devaux 6 Dinet 7 Dufourmantelle 8 Lacroix 9 Laden 10 Gueny 11 Maucomble 12 Pilastre

 

Paris. Le vendredi 4 novembre 1870.

Les résultats du plébiscite sont fort beaux, à peine 50.000 non sur 400.000 votants (1). Nous savons maintenant que nous sommes huit contre un. Le gouvernement va-t-il faire maintenant acte d’énergie et camper en prison les envahisseurs de lundi ? On l’espère, on dit même que c’est chose faite. Toutefois j’ai de la peine à le croire. Rien de nouveau non plus de l’armistice. Tout le monde y compte tellement que s’il manque, ce qui n’a rien d’impossible, il y aura un effondrement des esprits.

Je fais des instructions au Palais, j’en ai beaucoup et cherche à couler mon arriéré pour pouvoir me consacrer s’il y a lieu à nos commandants dégommés. Nous coudoyons les magistrats qui le trouvent fort mauvais.

Infâme diner de cheval dans une table d’hôte où Clausel m’entraine.

Il y a eu dans la journée des réunions pour l’élection des maires et des adjoints auxquelles mes occupations m’ont empêché d’aller. L’élection des adjoints est remise à lundi ; on ne vote demain que pour les maires. Il ne me parait pas se produire de candidatures dangereuses. Dans notre arrondissement, personne ne se présente contre le maire actuel Tenaille-Saligny.

1 Résultats définitifs : 557.996 oui et 62.638 non

 

Paris, le samedi 5 novembre 1870.

Je vais voter pour mon maire. On croit moins à l’armistice, ne voyant rien venir. Dréo que je rencontre et qui est secrétaire du gouvernement provisoire n’y croit pas du tout. On se demande en effet comment les Prussiens feraient cette faute énorme de nous laisser respirer.

Dans la journée, instructions au Palais. Il y a un conseil de guerre pour le 6ème secteur auquel j’assiste. C’est le père Vasseur qui préside et qui ne s’en tire pas trop mal. C’était une très petite affaire et Renault qui concluait l’a fait avec infiniment de bon goût et de mesure. L’Officiel de ce matin contient sa nomination comme secrétaire général de la préfecture de police. Je n’y voulais pas croire, sachant qu’il avait refusé d’être avocat général. Jules Favre l’a englué. Il prétend n’être là que pour quinze jours. Il ne pourra pas plus sortir qu’il n’a pu se défendre d’entrer. On le met là pour faire de la réaction, car on arrête les hommes du 31. Son esprit l’y pousse et il se fera détester. Plus tard ce sera toujours Mr Renault de la police. Enfin c’est une faute énorme et qui me désole.

Diner excellent à la popote. Menard apporte du vieux beaujolais avec lequel je me grise un peu. Cheval à la mode absolument exquis. Nous ne mangeons plus que du cheval. Les 50 grammes de bœuf auxquels tout citoyen a droit sont une amère plaisanterie.

Paris, le dimanche 6 novembre 1870.
Il est officiel ce matin que l’armistice n’a pas lieu, les Prussiens ayant refusé tout ravitaillement de Paris. Pas de nouvelles des siens par conséquent. Continuation de la lutte sans aucun espoir. Solution par la famine. Emeutes de la faim. Il se déroule devant les yeux les perspectives les plus sombres.

L’Officiel donne les premiers résultats des élections des maires. Il est évident que le gouvernement a fait une grande faute en laissant faire ces élections et qu’il va diminuer en grande partie les heureux effets du vote du 3. Le 11ème arrondissement a nommé Mottu, le 20ème n’a qu’à choisir pour le second tour entre Ranvier, Flourens et Millière, tous trois en prison. Ces arrondissements et d’autres vont évidemment refuser obéissance au pouvoir central et hâter l’événement qui est fatal, auquel on ne peut se soustraire, la guerre des rues.

Je déjeune chez mon beau-père somptueusement. Il y a outre un peu de viande une omelette et du fromage. Il y a une dame charmante, Mme Lebarbier de Tinan, qui habite dans la maison et qui remonte mon beau-père, toujours abattu et altéré.

Je vais à Belleville avec Clausel. Nous voulions parler au général de l’affaire Dubrecq dans laquelle il me demande de faire arrêter le prévenu ce qui me parait excessif en l’état de la procédure. Le général est charmant. Il nous écoute fort bien à ce sujet et nous parle des choses du jour. Je consomme pour aujourd’hui ma démoralisation en l’entendant dire avec son autorité militaire ce que j’indiquais ce matin : qu’il n’y a plus d’espoir que dans un retour inattendu de la fortune et qu’il faudra se rendre quand on n’aura plus à manger.

Je mène Patinot diner à la popote. J’ai quelque idée de faire entrer Maurice dans les bureaux du secteur pour le garer de la mobile et j’étais bien aise de les aboucher. Le diner est très gai. On boit des bouteilles que j’ai pariées et perdues sur le nombre des non du plébiscite. Néanmoins vers le soir la démoralisation reprend le dessus. Mr de Bismarck publie sur la reddition de Paris une note dans laquelle il explique que si on se rend quand on n’aura plus à manger, il sera trop tard ; qu’en effet le pays couronnant Paris suffit à peine à nourrir l’armée et que les moyens de communication manqueront, soit pour apporter des vivres, soit pour faire sortir les habitants. Aimable enfant !

Paris, lundi 7 novembre 1870.
Des instructions au Palais toute la journée. Je veux vider mon sac ces jours-ci en raison de bruits de mobilisation qui se répandent. Mes affaires sont en général des potins de compagnie, qui, dépouillés, ne pèsent pas une once. Diner de cheval, chez ma tante Pauline (1), un filet exquis. Election des adjoints : dans notre quartier cela ne pèse pas une once, Méline et Meurizet seront réélus, mais à Belleville le maire est Ranvier ; les adjoints vont être Flourens et Millière. Nous n’échapperons pas à la guerre civile.

1 Parmentier

 

Paris, mardi 8 novembre 1870.

Encore des instructions dans tout l’après-midi. Des incidents sur la Seine pendant ce temps. Un noyé qu’on retire. Une femme qui se noyait qu’on repêche. Ce dernier épisode est des plus émouvants, deux hommes se jettent à l’eau. Mes instructions tirent à leur fin. J’ai conclu au renvoi d’Hebert en conseil de guerre. Je tends à des non-lieu dans les affaires Bouchaud et Ubassy qui ne sont que des commérages de compagnie. L’affaire Dubrecq me préoccupe car je ne puis saisir des faits tombant directement sous l’application de la loi quoique l’ensemble soit une mutinerie ouverte. Je vais en causer au bureau de Durrieux dont on ne tire jamais grand avis. En revanche on m’y apprend que la mobilisation de la garde nationale est un fait accompli. On prend de 400 à 500 hommes par bataillon. Sur quelle base, pour quel service, c’est ce qu’on ne peut me dire. Je sors de là malgré moi fort préoccupé. En serai-je ? Que fera-t-on ? Est-ce une mobilisation absolue ? Vais-je faire une campagne d’hiver ? Je dine chez Maurice avec Boucher que je n’ai jamais tant vu, toujours grognant et hurlant et que j’aime beaucoup. Je me remonte assez bien par la force du raisonnement mais rentré chez moi je dors mal. Je me figure d’après ce que j’ai vu de moi à l’Hôtel de Ville que je ne serais pas absolument un poltron ; mais cette incertitude est énervante.

 

Paris. Mercredi 9 novembre 1870.

J’avoue que je sors ce matin deux fois pour chercher l’Officiel ou des affiches. J’en trouve une. La mesure est ainsi conçue : le bataillon est maintenu et on y forme des compagnies de guerre comprenant ensemble de 400 à 500 hommes. Elles sont formées 1° des volontaires, 2° des célibataires de 20 à 35, 2° des célibataires de 35 à 45, 3° des hommes mariés de 20 à 35, 4° des hommes mariés de 35 à 45 (1). L’inégalité de la mesure saute aux yeux. Les anciens bataillons qui n’étaient formés que de gens établis épuiseront la troisième catégorie qui ne sera pas touchée dans les bataillons nouveaux. Et puis ce n’est pas une mobilisation. Le bataillon est maintenu avec la moitié de son effectif. Par suite pas d’unité dans le commandement. Suivant ma petite idée on ne fera pas grand-chose de nous. Tout au plus nous enverra-t-on dans les forts où le bataillon tout entier se serait rendu avec enthousiasme. Je dis nous quoiqu’on ne paraisse pas songer à moi, car personne n’est venu aujourd’hui me recenser; je suis hors cadre ; mais le chef de bataillon commandant le demi bataillon de guerre, ses fidèles officiers d’ordonnance, au moins un, marcheront à ses côtés. Et cette perspective me semble aussi acceptable que l’idée d’embrigadement me glaçait.

A l’extérieur, un découragement intense. About a fait hier dans Le Soir un article intitulé « La France et la phrase » que tous les journaux reproduisent aujourd’hui. La phrase, c’est celle de Jules Favre : pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. Il expose qu’il n’en va pas ainsi, qu’il faut payer quand on a perdu, que la France est toute entière ce cet avis et que Paris la tyrannise une fois de plus en faisant de son ravitaillement la condition sine qua non de l’armistice. En un mot c’est la paix à tout prix et About, outre son autorité, est Alsacien. Cet article est comme le coup d’archet du chef d’orchestre. Tout le monde a repris en tutti. Le malheureux a imprimé ce que tout le monde pensait sans oser l’avouer aux autres et parfois à soi-même. On le dit tout haut aujourd’hui. Vienne là-dessus une privation réelle ou un bombardement et les portes s’ouvrent toutes seules. La mobilisation de ce matin n’est pas pour peu dans cet état des esprits. Jusqu’ici on avait payé des soldats pour se battre aujourd’hui il faut y aller de sa peau ! Ô nation pourrie, bavarde, qui a des phrases et des mots pour toutes ses variances, toutes ses lâchetés, dans laquelle l’esprit public change comme l’état de l’atmosphère, pourrai-je trouver moyen de te quitter et de ne pas faire race sur ton sol effondré ? Puis comme en tous ces jours de trouble, on colporte les nouvelles les plus étranges ; que Bazaine a trahi ou que Gambetta l’en accuse ; que la délégation de Tours a fait un emprunt ruineux ; que Marseille, Lyon, Toulouse et Bordeaux ont arboré le drapeau rouge et s’isolent ; que l’ancien préfet du Rhône a été fusillé.

Je vais au Palais et je termine absolument mes instructions. La mobilisation quand on voudra. La Seine se charge encore de nous divertir. Cette fois ce n’est pas un noyé, c’est un plongeur ou je ne sais quoi, muni d’un appareil en cuivre. Mêmes cris sur le bord.

Nous dinons chez Maurice très solidement avec du bœuf et du cheval, admirablement accommodé par Maria. Après, on boit un bishof. Après, c’est insensé, à dix heures du soir on s’en va par la pluie retrouver des mobiles Vendéens cousins de Bonnin dans un hôtel garni du Quartier Latin rue des Ecoles où j’étais venu pour une expertise et là, entassés au nombre de huit dans une chambre d’étudiant, on fait un souper énorme de pâté et de poulet froid. Du poulet ! Un vin blanc abondant, une gaité folle, Eugène (2) tout à fait gris. Des hurlements. Il faut remonter aux samedis de Coulon pour trouver une folie pareille. Ce que c’est, pourtant, que le siège.

1 Il s’est trompé dans l’énumération et a mis deux secundo.
2 Cassas

 

Paris. Jeudi 10 novembre 1870.

Un peu mal aux cheveux ce matin. Déjeuner au thé. Je fais une infidélité au café Saint-Roch pour ne pas entendre parler mobilisation. Je vais passer l’après-midi au bureau de Patinot. Je le débrouille de mon mieux. Au surplus la besogne a fort diminuée. Je vais de là et avec lui prendre Renault à la préfecture de police. J’ai tenté de le voir tous ces jours-ci et il est convenu que nous devons diner ensemble. Il me remet avant une faveur que j’avais sollicitée vivement, c’est un laissez-passer perpétuel. J’ai le ferme propos de venir me camper près de lui à la première Glorieuse. Nous allons diner tous trois chez Magny fort bien (matelote d’anguille et biftecks) et nous causons, après qu’il a eu secoué l’accablement qu’il contracte dans ce métier de galère. Il ne voit pas gaiment les choses, lui qui les voit mieux et de plus près que nous. Il est évident que la province ne fait rien que s’armer chez elle et cette inertie retombe sur les membres de la délégation de Tours. Gambetta, excessif, orateur de brasserie, était tout le contraire de ce qu’il fallait pour réunir tous les partis dans une idée commune. Ce véreux Laurier (1) est allé représenter à Londres notre honneur financier et y a contracté un emprunt à 42 francs qui, sans être officiel, est annoncé de tous les côtés. Dans le gouvernement il y a deux partis. Les honnêtes gens comme Trochu, Favre et Picard qui disent « Nous n’avons pas le droit de cacher au public les nouvelles navrantes que nous apporte Mr Thiers » et les énergumènes comme Pelletan et Arago qui répondent « Vous n’avez pas le droit de donner ces nouvelles qui n’ont rien d’officiel. Mr Thiers est un orléaniste qui vous trompe » D’autre part Mr de Bismarck préparerait une restauration légitimiste.

J’écris à la diable tout ce qui me revient de notre conversation, non que la source en soit absolument sure : Renault est enclin à croire tout ce qu’il imagine. Une chose résulte de tout ceci, c’est que le découragement est partout.

Il y a un concert à l’Opéra auquel nous allons dans la loge du Préfet. J’étais très préparé à cette solennité car outre les charmes que me prête mon uniforme que je ne quitte plus, j’avais de gros souliers jaunes à cause de la neige qu’il a fait tout le jour. C’était fort en situation. La salle était remplie d’uniformes et les choristes avaient le pantalon à bande rouge. Salle comble. Dans les couloirs on rencontrait des gens ébahis de joie, comme des noyés qui remontent sur l’eau. Ce peuple adore le spectacle. Nous avons entendu le trio de Guillaume Tell, Amour sacré de la patrie et la Bénédiction des poignards. A la fin le Chant du départ. Les deux premières strophes n’ont eu que quelques rares bravos. La troisième, très dramatisée par Mlle Hisson, a été applaudie et redemandée. Mais un monsieur ayant demandé la Marseillaise, quel récri. La détente générale s’observe là aussi bien qu’ailleurs.

Encore un souvenir de la conversation de Renault avec Jules Favre. Quand les membres du gouvernement ont fait leur affiche du 31 indiquant les négociations pour l’armistice, ils croyaient, d’après Mr Thiers, cette armistice une chose faite. Autrement ils n’auraient pas lancé ce mot à la suite duquel la détente a eu lieu, détente irrémédiable.

Jules Favre tient Bismarck pour un grand homme d’état, implacable et toujours logique. « Ce n’est pas l’armistice qu’il faut, disait-il, c’est la paix. Faisons-la tous les deux. Elle sera douce, faisons-la de suite ». Et suivant Renault la cession de territoire se réduisait à des limites légères. « Mais, disait Favre, je n’ai pas de pouvoir pour faire la paix. Laissez-moi consulter la nation. Et pour cela, consentez l’armistice ». « Et moi, répondait Bismarck, je n’ai pas le droit de prolonger la guerre et de tenir plus longtemps éloigné d’Allemagne ce million d’hommes qui en fait la force. Je ne puis donc vous donner un délai ». Affreuse impasse. Ce malheureux gouvernement expie ainsi et nous avec lui sa seule faute, son péché originel,  l’invasion brutale du pouvoir le 4 septembre, le refus du concours de la Chambre.

1 Ministre du gouvernement de la Défense nationale, Clément  Laurier a négocié à Londres un emprunt de 250 millions.

 

Paris. Vendredi 11 9bre 1870.

Je vais aujourd’hui au palais surveiller je ne sais trop pourquoi des appels de cause qui se remettent toutes seules. Je n’irai plus. J’y ai pris le spleen comme au mois d’août. Quelle dégringolade depuis deux jours. C’est mardi soir qu’About a publié son article et avant-hier on s’inquiétait fort chez Merton  de l’effet que produirait ce ballon d’essai audacieux. Aujourd’hui l’opinion contraire ne se produit même plus. Et la thèse de la paix à tout prix est aujourd’hui braillée au Palais avec les exagérations, les verbiages, les excès qui me portent si péniblement sur les nerfs.

Tous les gens qu’on rencontre vous confirment dans l’idée que tout est perdu. De Vercheres vient de son secteur, son amiral a causé avec Trochu qui ne le lui a pas laissé ignorer. Nous rencontrons Liouville. C’est un écho convaincu. Il est dans la période des accusations, c’est l’avant-dernière. Trochu a tout perdu avec son plan que nul ne connaît (1). Ce plan consiste à ne pas faire donner l’armée pour qu’elle ne se sauve pas et que son honneur reste intact. Le décret sur la garde nationale équivaut à une désorganisation.  Picard en avait préparé un autre que Trochu a mis au panier. A ce propos il parait que ce décret va être modifié. La mobilisation se fera non par bataillon mais par quartier, de façon à compenser les inégalités entre les anciens bataillons et les nouveaux.

On fait la chasse aux réfractaires et ce qu’on en trouve est incroyable. Notre 5ème compagnie  a trouvé dans son périmètre 35 jeunes gens qui avaient pu échapper à la garde nationale.

Picard nous a lu au Palais une lettre de son fils écrite de Villetaneuse. Il y a du calme. Ils causent avec les Prussiens et font des échanges de tabac et d’eau-de-vie. Ceux-ci leur annoncent notre reddition pour dans dix jours, terme préfix.

Diner très agréable chez Maurice.

1 Le mythe d’un « Plan Trochu » secret pour résoudre la situation militaire était devenu un sujet de plaisanteries et de chansons.

 

Paris samedi 12 et dimanche 13 9bre.

Garde aux remparts. Comme tout est en baisse. Cela m’ennuie pour la première fois. Il y a un sentiment général de l’inutilité de la résistance qui brise tout le monde. Un seul journal proteste dans de fort bons articles, c’est la Liberté. Bref je fais avec ennui mon petit train-train ordinaire. Dieu sait cependant qu’il n’a rien de pénible. Le petit Martin du Nord qui était découragé en septembre appelle aujourd’hui les Prussiens de tous ses vœux. Il y a une note du gouvernement à l’Officiel. Le gouvernement n’ignore pas que son décret sur la mobilisation est inique mais il est fait comme cela et sera exécuté de même. Voila, dit-on, son premier acte d’énergie.

Au surplus ce qui calme et modère mes idées c’est que dans mon bataillon on a 40 célibataires de trop, que par suite il ne part aucun homme marié, ce qui me dispense, je crois, d’accompagner les compagnies de guerre. Le petit Martin du Nord avait une peur bleue de se voir compromis par moi dans quelque offre imprudente.

Je vais faire une visite au bastion 62 au lieutenant Journet, cousin de Caubet qui souvent nous honore de sa présence à la popote. Pendant ce temps le bastion tire et deux incendies fument à Saint-Cloud.

Pluie abominable le soir. Nuit fort tranquille sur les coussins d’Elias Robert.

Dimanche matin décret appelant à l’activité les hommes non mariés de 25 à 35 ans. On veut évidemment faire un grand coup ; mais est-il temps de le préparer ? J’aurais compris ce décret le 5 septembre, mais maintenant ! Qu’est-ce que tout cela ? Sont-ce des démonstrations pour amener la Prusse à la paix ? Est-ce une intimidation pour y pousser plus fort encore l’opinion publique (on peut tout croire) ?  A-t-on l’intention de faire massacrer quelques cent mille hommes pour l’honneur de n’être pas tombé sans résistance ? Enfin ce malheureux gouvernement n’en est-il pas à ce point de la lutte où aveuglé par les coups on frappe l’air des poings ?

Après déjeuner chez Maza je vais travailler au bureau de Patinot. Visite entre temps au père Talle qui m’avait promis de me montrer des Prussiens de son jardin de la rue de Bellevue. Le temps étant un peu brumeux, je vois la grande cheminée de la briqueterie au-dessus de Saint-Brice (1), Pierrefitte et Le Bourget criblés de boulets.

Diner charmant à la popote : on est huit. Il y a tout le personnel, le lieutenant Journet, le sergent Arthur. On rit beaucoup. Je ris aussi ; mais néanmoins ce n’est plus l’insouciance du mois d’octobre. Je n’ai plus la foi. Je suis pris d’envies folles des miens, de ma femme et de mes enfants. Je ne puis regarder les babys dans la rue: en un mot, quoique je m’en indigne, je subis ma part dans le relâchement général.

Quel changement : je voyais aujourd’hui sur un mur de Belleville les deux affiches apposées le 31 au matin. Prise de Metz. Armistice. Toutes les deux nous ont causé, je me le rappelle, une égale tristesse. Aujourd’hui l’une nous consolerait absolument de l’autre. Je n’ai jamais assisté à un mouvement d’opinion aussi brusque et aussi vilain. Une grande responsabilité en incombe à About. Il a imprimé en un style incisif des choses cyniques que chacun pensait, comme dit Rochefort, dans son sous-sol, sans oser l’avouer, et que le lendemain tout le monde a crié par-dessus les toits. La Liberté est excellente ce soir. Elle nous dit « O Athéniens ! Voila deux mois que vous vous préparez, que vous vous fortifiez, que vous armez, que vous souffrez, et aujourd’hui vous voulez, rendant tous ces préparatifs inutiles et ridicules, poser les armes sans avoir combattu. » Il dit fort bien, mais, à ses (dents??), voila ce que veulent faire les Athéniens. Il est seulement triste d’être Athénien, et de se voir jusqu’à la fin de ses jours rivé à cette méprisable Athènes.

1 La famille de Chastanet a à Saint-Brice-sous-Forêt une grande propriété où il se rend souvent.

Paris, lundi 14 décembre (sic pour novembre) 1870.

Il y a une proclamation du général Trochu ce matin. Elle est fort belle. Elle a l’éloquence du désespoir, elle réagit contre ces défections d’âmes dont je parlais tout à l’heure, hier je veux dire. Elle produit juste l’effet des coups de cymbale du pitre à la porte de la baraque « Entrez. Prenez vos billets ». Personne n’entre. Il y a deux classes de gens : ceux qui ne sont pas des compagnies de guerre et qui, héroïques par procuration, ont repris un plus mâle langage en se voyant sauvegardés ; ceux qui en sont, qui demandent la paix, achètent des lunettes et se trouvent des cas d’exemption. Je ne puis aller chez Maza sans rencontrer chez lui quelque contemporain du Palais qui tâche de se faufiler aux conseils de guerre et j’ai lu sur son bureau des lettres telles que j’aimerais mieux me couper la main que de les signer. Cependant je ne me sens rien de belliqueux.

Une expertise à l’hôtel de Merton, avenue Uhrich. C’est chose rare. J’y vais en uniforme. J’en reviens en fumant ma pipe. J’essaie aujourd’hui des dépêches réponse. Voici ce que c’est. On pose quatre questions numérotées. Le correspondant écrit sur une carte oui ou non dans quatre cases portant des numéros. Les dépêches sont centralisées à Tours et photographiées microscopiquement sur un petit papier qui s’envole sous l’aile d’un pigeon. Or, depuis le 26 octobre, les pigeons n’arrivent plus, soit que le mauvais temps les empêche de voler, soit que l’ennemi auquel nous attribuons la supériorité en toutes choses ait dressé des faucons à les prendre. De sorte qu’il y a peu de chance pour recevoir une réponse et vraiment tant mieux, car si j’envoie cette carte, c’est que tout le monde le fait. Car la main vous tremble à soulever le voile de l’inconnu.  J’ai demandé dans les quatre questions auxquelles j’ai droit si ma femme et mes trois enfants vivaient encore. S’il me vient un non, je serai dans le désespoir. Si j’ai trois oui, la belle avance.

Je sors vers six heures et un bruit se répand, que tout d’abord on rejette, puis qui se confirme et devient officiel. Notre première victoire. Notre première bonne nouvelle depuis le siège et même depuis la guerre. Orléans repris après deux jours de lutte, des prisonniers, des canons. L’armée de la Loire dont on niait l’existence s’affirmant ainsi. Cette nouvelle arrive bien, trop bien, car on en doute, pour relever les esprits.

Une fin de soirée absurde. Les habitués du café Saint-Roch, c’était la donnée, devaient diner ensemble au restaurant Grossetête et je m’étais laissé induire à souscrire par mon ami Droz. Je n’ai pas encore parlé de Droz. C’est un charmant jeune avocat avec lequel j’ai fait connaissance au susdit café. D’encore en encore on s’est mis à table à neuf heures du soir entouré d’inconnus, de voyous du quartier. J’avais à trois places de moi un emballeur qui m’avait pris en grippe et qui a parlé constamment à la cantonade de gens qui feraient mieux de se taire, de petits messieurs à rappeler aux convenances. J’avais une envie folle de lui tomber dessus, jointe à une peur bleue de me compromettre en pareil lieu. Je me suis bien amusé. C’était devenu un banquet patriotique auquel il ne manquait même pas le veau traditionnel car on nous avait mis en réserve ce précieux comestible. Masse présidait, avec un Mr Chéron adjoint au maire. Masse a fait un discours exquis. Après sont venus des toasts innombrables, insensés, des cris, de la musique, l’acteur Parade et un ami de Parade imitant Parade. J’en suis sorti à une heure, la tête cassée, furieux et matagrabolisé (1)  pour 24 heures.

A la dernière heure on a passé une dépêche à l’adjoint. Amiens et Chartres seraient aussi repris. Mais c’est trop beau. On ignorait qu’Amiens fut pris. La dépêche n’a d’ailleurs rien d’officiel.

1 Un mot emprunté à Rabelais

 

Paris. Mardi 15 novembre 1870.

On passe la journée à n’oser pas encore se réjouir, à se demander si la nouvelle d’hier est vraie. Nous sommes si peu habitués aux bonnes. On se dit que Gambetta, au moins d’après les journaux étrangers, a annoncé à la province une grande victoire des Parisiens. On trouve aussi, du moins les gens sensés, que Jules Favre a pris des paroles bien enthousiastes pour annoncer la nouvelle qui en elle-même n’a rien de concluant. On se dit à propos de Gambetta et de sa véracité qu’une dépêche récente mentionne les réquisitions que feraient les Prussiens en ce moment à Châteaudun, ce qui ne se concilie guères avec la destruction qu’ils en auraient faite il y a un mois. Enfin on tremble. Cependant je vois la foule se précipiter vers la joie. Le Soir publie sous la signature d’About une palinodie bien vilaine, intitulée « Puisqu’il y a une province » !!

Soit par le même pigeon, soit par un autre, 226 dépêches privées sont entrées dans Paris. Les habitants de la province ont employé un autre système que le nôtre. Pour nous, il y a lieu de croire que notre photographe Dagron  est tombé avec son ballon en plein Ferrières.

Vasnier à la croix et Lefranc jeune la médaille militaire.

Je commence une instruction pour laquelle m’a spécialement désigné, avec toutes sortes de chaudes recommandations le bouillant Alcée, Durrieux notre commandant. ce brave garçon, employé et utile au Palais, a comme chef de service la tête à l’envers. J’ai baptisé du nom de Charentonneau le bureau où il siège en face de Maza ahuri et ce nom tend à se généraliser. J’ai un nouveau greffier, le père Gillain, un de mes correspondants. Notre prévenu s’appelle Sencier, c’est encore un capitaine accusé de détournement de solde et cette fois je crois l’affaire sérieuse. J’ai débuté par un reversement de 395 francs.

Soirée charmante qui me console du siège. Je trouve dix couverts à la popote. Outre les cinq de fondation, il y a cinq officiers de mobile Vendéens, le capitaine cousin de Bonnin, le fameux Arthur et Mrs Quentin, Le Chasteigner (1) et Chevalerot. Ils avaient apporté du boeuf. La popote avait un plat énorme de cheval aux pommes de terre. Nous nous sommes rappelés que nous avions solennisé ensemble le 30ème jour, celui-ci étant à peu près le 60ème. C’est bien autre chose. Bal après diner. Danses animées. J’arrive en robe et en bonnet. Polka délirante avec Caubet. Attentats à ma pudeur. Puis Lechasteigner se met au piano et nous ne le laissons plus partir. Il nous dit des chansons vendéennes. Ce sont des paysanneries extrêmement salées avec une musique spirituelle comme de l’Offenbach. Il fallait entendre nos onze voix (Gaston était venu (2)) répéter en choeur

« ça n’se prend pas avec les dents

« comme une laitue poumège

Il a l’accent natal, une voix juste et quand cette verve est épuisée, il nous dit une sérénade du Bocage. C’est du Gounod, presque du Schubert, une phrase musicale d’une largeur et d’une poésie infinies. Nous ne soupçonnions rien de pareil. Chanter ainsi s’appelle boirer. On comprend un mot spécial. C’est une musique nouvelle.

1 Il va orthographier de toutes les façons le nom de cette officier qui devait appartenir à la faille de Chasteigner

2 Très vraisemblablement Gaston Humbert
Paris. Mercredi 16 novembre 1870
Décidément les Athéniens sont à la joie. Personne ne parle plus de paix. Un journal étranger qui a pénétré à Paris nous donne de mauvaises nouvelles : Dijon est au pouvoir des Prussiens et la capitulation de Bazaine devient suspecte. Tout cela passe inaperçu. En ce qui touche Bazaine je ne sais ce qui en est, mais si sa capitulation est un acte de trahison ce n’est pas le 27 octobre qu’il fallait la faire, c’est le 6 septembre. Paris aurait ouvert ses portes. Nous apprenons aussi et avec la même indifférence que Lyon et Marseille semblent se désintéresser de la cause nationale et demandent à former un état indépendant. Ce qui n’empêche pas les compagnies de guerre de manquer d’enthousiasme et les gens à réformer de se multiplier. Le local où on les examine au Palais Royal était assiégé ce matin. Albert Labey est réformé.

Je continue l’instruction Sancier. Je fais avec un vrai désintéressement des intrigues autour d’Alcée pour faire changer de secteur Patinot qui s’y dessèche et le rapprocher de son ami Lefranc.

Diner à la popote avec les cinq, Arthur et Demombynes. Ce dernier qui était chef de cabinet d’Edmond Adam et qui l’a suivi à l’Hôtel de ville le 31 confirme ce que nous avions cru, qu’il y a eu parfaitement transaction entre les envahisseurs et les envahis, promesse de faire les élections le lendemain et sortie bras-dessus bras-dessous.

Paris. Jeudi 17 9bre 1870.
Cinq ans et six mois de mariage. J’écris à ma pauvre femme comme tous les jours. Comment supporte-t-elle l’existence là-bas ? Journée à l’ordinaire, oisiveté à l’étude le matin, longue pause au café Saint-Roch, travail à Belleville. Patinot va mieux. Il s’est adjoint comme secrétaire un charmant garçon nommé Alicot qui va le remettre en ordre. Diner à la popote. L’opinion publique est tranquille à Paris. On ne parle ni de paix ni de guerre. La prise d’Orléans a remis un grand équilibre dans les esprits. Il n’y a pas eu de combat depuis le 30. Les compagnies de guerre s’organisent péniblement. On discute beaucoup la conduite de Bazaine. Si Changarnier s’en est mêlé comme les journaux le disent, ce doit être pur. Les vivres diminuent. Le cheval n’est pas encore rationné, mais il est monopolisé par l’Etat et aujourd’hui nous étions un peu juste. Aussi est-ce une indignation générale contre ce gros fainéant de Caubet qui laisse perdre ses rations plutôt que de les envoyer chercher.

 

Paris. 18 novembre 1870.

Il y a d’assez bonnes nouvelles de l’extérieur car les pigeons commencent à arriver régulièrement avec le journal télégraphique, une de dépêches privées. Devin en a reçu une « Tous bien ».

Il y a une action diplomatique en l’air. La convention des neutres signée avant la guerre porterait cette stipulation que la guerre ne pourrait être pour les belligérants l’occasion d’aucun agrandissement territorial et nous profiterions aujourd’hui de ce pacte. Le Times sollicite une action diplomatique pour engager la Prusse à se contenter d’un démantèlement de forteresses et, ce qui est très remarquable, l’Officiel enregistre cette nouvelle sans protestation. En effet la seule paix possible, acceptable pour nous, consisterait à réduire l’Alsace et peut-être même la Lorraine dans la situation où sont, à l’égard de la Suisse, le Chablais et le Faucigny.

Journée comme hier. Je vais au secteur. Alcée m’avait demandé de m’occuper d’une petite enquête sur le 241ème bataillon. Cela ne me parait pas bien net. Je rapporte pour le conseil de guerre une bien jolie instruction. Un capitaine qui m’est d’ailleurs déféré pour vol de solde ayant appris que l’un de ses hommes envoyait son fils au patronage l’a fait enfermer 28 heures durant, a fait une perquisition chez lui et finalement l’a chassé de sa compagnie.

Je dine avec ce bon Renault chez Janodet, très bien et aux prix d’avant le siège. Seulement il y a une cohue devant la porte pour regarder des saucisses qui sont en montre. Le café pris, nous allons au club des Folies-bergère. C’est un excellent endroit pour fumer sa pipe et aussi pour faire des femmes. C’en est plein. On dit sur Bazaine des insanités que je n’écoute pas et je sors transporté d’espoir : Trolley de Rocques et Bailly m’ont promis de me mener pécher à la ligne sous le pont Napoléon.

Paris. Samedi 19 novembre 1870.
Au Palais continuation de l’instruction Sancier. Diner chez mon beau-père. Il dine dehors tous les jours et reçoit le samedi. Il m’y invite fort cérémonieusement toutes les semaines. Je m’y rends aujourd’hui. La fête est nombreuse et somptueuse. Il y a du veau et un gigot, deux invraisemblances. D’ailleurs des nouveaux visages, comme toujours. Je m’esquive quand les tables de jeu se garnissent .

Les dépêches privées arrivent encore aujourd’hui.

 

Paris. Dimanche 20 9bre 1870.

C’est la saint Edmond mais il n’en est guères question. Cependant je continue mes somptuosités. Déjeuner de treize couverts servi par Celina au célèbre Lapin Sauté de la rue Haxo : terrine de lapin et poulet sauté. Convives Huard, Servy, des gardes nationaux à cheval, le fils d’Etienne Blanc, un charmant officier de marine du fort de Rosny. Nous refusons du filet. On soutient qu’on ne rationne pas Belleville pour pacifier ce terrible quartier. On le croirait chez Celina. Travail chez Patinot dont le bureau ne désemplit pas. Diner à la popote. Il y a de bonnes nouvelles dans l’air.

 

Paris. Lundi 21 novembre 1870.

Je m’attendais bien ce matin à trouver à l’Officiel toute sorte de bonnes nouvelles, notamment d’une victoire entre Dole et Besançon qu’on affirmait hier. Il n’y a rien mais n’importe, tout le monde est content et on se forge de nouvelles chimères. Le soir c’est la capture d’une batterie à Champigny, bien mieux la reprise de Choisy-le Roi, la clef du blocus. Notre mobilité est assurément le trait le plus curieux à observer. Il y a huit jours la nouvelle de la reprise d’Orléans nous tirait du découragement le plus abject. Depuis, aucune bonne nouvelle. Nous n’avons appris que la marche des Prussiens à travers la Bourgogne. Néanmoins tout est bien. Nous vivons sur notre unique victoire et fermons l’oreille à tout le reste. Ce qui est certain c’est que l’armée d’Orléans ne parait pas s’avancer, ce qui est une grande sagesse, c’est que nous allons avoir nos premiers canons neufs et que nous tuons nos derniers bœufs. Demain ou après-demain on distribuera la viande salée.

Des instructions toute la journée. L’affaire de la rue Gasnier-Guy, violation de domicile, persécution religieuse, séquestration, prend des proportions énormes. Nouvelles culinaires: nous avons fini ce matin les rillettes du café Saint-Roch. C’est dommage. Ce soir le mobile Arthur qui devient décidément un habitué de la popote y apporte une demi livre de beurre frais ! Régal énorme, comme dit Eugène.

Après, conférence d’avoués. C’est invraisemblable, j’ai quitté mon uniforme et ne me reconnais pas dans la glace. La Compagnie, ouvrant sa caisse, ouvre un crédit de 2000 francs à chaque avoué gêné, ce qui est paternel. Notre confrère Dumont vient de perdre sa femme. Il n’y a pas besoin d’être séparés pour être frappés. Néanmoins plusieurs ont reçu des dépêches et non pas moi.  Cesselin a même reçu d’un client tannant une dépêche d’affaire.

Paris. Mardi 22 et mercredi 23 9bre 1870.

Garde aux remparts par un temps détestable. Je passe ma journée à fumer et à m’étendre dans le poste. Le rempart ennuie, on n’y croit plus. Dans les premiers jours les Prussiens pour tout le monde étaient sur le glacis et on ne montait la garde que le fusil chargé. Je ne pense jamais sans rire aux cérémonies que nous avons faites pour aller au rond Mortemart. Aujourd’hui on sait bien que le Prussiens sont à deux heures et on trouve ennuyeux de s’enrhumer. Le soir le relâchement était à mourir de rire. Les pupilles, gamins qui nous servent, allaient acheter le journal avec le mot de ralliement. Une sentinelle m’appelle au ralliement. J’approche. « Est-ce que en faction devant une poudrière, vous avez le mot ? » « Assurément, c’est Montenotte » Cette nuit je fais la ronde avec le commandant. « Halte au flambeau », dit une sentinelle, et autres bizarreries. Quelques coups de canon de onze heures à minuit. Le mieux est que le commandant est une bonne pâte d’homme facile à vivre, que les adjudants sont aimables et que nous vivons fort bien ensemble. Je couche chez Martin (du Nord). Retour par la pluie. On commence à vendre la viande salée dans les boucheries.

Mais quelle joie au retour. Que trouvé-je sur mon bureau ? Une lettre de ma femme. Les jambes m’en ont manqué. C’est monsieur Loubat qui me l’a fait tenir par le paquet de l’ambassade. Elle a vingt-huit jours de date mais c’est égal, quelle joie. Au surplus je vais la transcrire toute pour la relire encore une fois.

 Boulogne 25 octobre 1870. 69 Grande Rue.
Mon cher Edmond
J’ai reçu presque toutes les lettres que tu m’as écrites, mais je me désole que tu n’en reçoives jamais de moi, ni mon père toutes celles que nous lui écrivons. Enfin j’espère que « celle-ci te parviendra, on me donne bon espoir. Nous nous portons tous bien et je conserve beaucoup de courage. Tes chères petites filles grandissent et se fortifient et sont bien sages  dans l’espoir que tu reviendras plus vite près d’elles. Dis à papa que maman va très bien et que Georges et Paul sont toujours avec nous. Ils ne savent pas encore quand ils pourront retourner à leur poste et paraissent du reste très contents de prendre du repos, Georges surtout. Nous sommes toujours ici très entourés et très distraits, ce qui ne m’empêche pas de « bien m’ennuyer loin de toi et d’être bien triste en ne voyant pas arriver la fin de notre séparation.
Tâche de voir madame Joriaux pour lui donner de bonnes nouvelles de ses enfants, ils vont très bien. Aline seule a été très souffrante, mais elle va mieux quoique le climat de Boulogne ne lui convienne pas. Nous la voyons tous les jours et dis à sa mère que nous la soignons de notre mieux quand elle se trouve retenue au lit ou à la chambre. Elle est moins triste qu’au commencement de son séjour ici.
J’ai reçu beaucoup de lettres de Caen, ils m’ont tous écrit, excepté toutefois Henriette et son mari. Ils vont bien. Cependant ton père se tourmente, et ne pense qu’à toi. Il me demande toujours des nouvelles en me disant  Ma chère Louise, ayez pitié de nous, parlez-nous d’Edmond, je ne peux vivre sans nouvelles de lui. Je lui en envoie autant que j’en reçois, ce qui est souvent heureusement ;
Je vois beaucoup madame Martin du Nord. Elle est charmante et pleine d’espoir. Ses visites me font du bien, car moi au contraire je me laisse aller volontiers au découragement. Comment peut-il en être autrement, tu es loin de moi ? Cependant, mon bon petit mari, je suis résignée et soumise à la volonté de Dieu. Bon courage toi aussi, tu en as besoin autant que moi. Dis à papa que Mr Jubé a bien soin de nous et que nous ne manquons jamais de rien. Dis à Maurice que j’ai reçu plusieurs lettres de ses parents. Ils vont bien et ont été très contents de recevoir de ses nouvelles par les lettres de toi que je leur ai envoyées.
  Adieu, mon cher Edmond, que je serais heureuse si cette lettre te parvenait, n’ayant surtout que de bonnes nouvelles à te donner. J’ai eu le bonheur de ne jamais avoir une seule des petites malades et j’en bénis le ciel. Je ne sais ce que je serais devenu. Les enfants de Mr  Martin du Nord vont très bien aussi.
  Nous t’embrassons toutes les quatre bien tendrement. A toi toutes mes pensées et rien n’a jamais été aussi vrai.
Louise

Je cours chez mon beau-père et chez Mme Joriaux et le reste du jour je cherche des gens à qui conter mon bonheur. Je fais des instructions au Palais et dine chez Maurice. Ces choses là vous amollissent. J’allais aujourd’hui en me disant « Comme c’est bête, ce siège, qu’on donne donc l’Alsace et la Lorraine et que je revoie ma femme !

Et puis, au retour, vers onze heures, je trouve un télégramme par pigeon, daté du 13, Boulogne-sur-Mer « Allons bien, Georges et Paul avec nous ». Quelle journée.

On a commencé aujourd’hui à vendre chez les bouchers des salaisons au lieu de viande fraiche.

 

Paris. Jeudi 24 novembre 1870.

Il y a une très bonne dépêche de Tours à l’Officiel. Nous gardons Orléans et avons 200.000 hommes sur la Loire. Malheureusement elle est signée Gambetta et s’égare en phrases. Gambetta n’a plus de crédit ici depuis Châteaudun et autres blagues. Ce qui est certain c’est que le pigeon est parti d’Orléans, ce qui prouve que nous y sommes encore.

Deux bataillons de guerre sont partis, dont l’un est le 149ème de notre quartier, avec l’ami Droz. Il est aux avant-postes de Maisons-Alfort et le bruit court dans le quartier qu’il a été reçu par les Prussiens à coup de fusils. Examen fait il n’en est rien.

Leverrier sert à Boucher et à moi ses deux dernières côtelettes.

Chose rare je travaille de mon état. J’ai des demandes à introduire et je vais au Palais mettre ma robe. Clausel prépare l’assignation en conseil de guerre du capitaine Hébert. Diner chez Maurice.

Mon beau-père est absolument splendide et je ne résiste pas au plaisir d’écrire sa dernière. Au commencement du mois, Palle vient m’emprunter 400 francs. Je transige avec cet animal à 50%. A l’occasion j’en parle à mon beau-père. «  Je sais bien, dit-il, c’est moi qui vous l’ai envoyé » «  Oui-da ! » « Assurément, il est venu m’emprunter cette somme. J’aurais été gêné pour la lui refuser, tandis que vous, un avoué, c’est régulier et cela se passe légalement. Mais je vais vous rendre les 200 francs » « Ce n’est pas la peine, Palle est bon » « Si, si, je veux vous les rendre.» On parle d’autre chose. Samedi, mon beau-père me dit «  Mr Dubois, de Saint-Brice, est venu m’emprunter 150 francs. Je lui ai dit de les prendre chez vous, parce qu’un avoué etc. Je vais vous les donner» et on parle encore d’autre chose. Ce matin, Mr Dubois vient et touche. J’en avise mon beau-père. « Je vous les rendrait bien, me dit-il, mais vraiment cela me dégraisserait.  Adieu, mon bon ami, comprenez-vous que j’ai gagné six cents francs au whist ce mois-ci. C’est une chose inouïe.

Paris. Vendredi 25 9bre 1870.

Les premiers bataillons de guerre ont été au feu. Le 72ème a attaqué Bondy. Ça va être drôle. Il faut que j’y aille une fois ou deux et qu’il ne soit pas dit que le siège finisse sans que j’ai brulé une cartouche. Je vais travailler à Belleville. Ferry est venu ce matin porter le drapeau aux bataillons Flourens et on l’a absolument engueulé. Diner chez Maurice. Nous mangeons les premières salaisons. C’est atroce, c’est comme si on mangeait une vague et on a le feu au corps. Le soir on affiche la défense absolue de sortir de Paris. Excellente mesure, un peu tardive seulement et qui indique que les événements approchent.

 

Paris. Samedi 26 9bre 1870.

Les portes de Paris qui d’après l’avis publié ne devaient être fermées que demain le sont dès aujourd’hui. Signe de mouvements militaires prochains. Presque tout le monde grâce aux pigeons a maintenant des nouvelles et en général ce qu’on reçoit de la province a une tournure militaire assez heureuse. Le gouvernement de Tours lève les hommes de vingt à quarante ans : si bien que mes confrères prudents comme Pilastre et Maucomble pourraient bien être pioupious à l’heure qu’il est et qu’il n’y a en France qu’un endroit tranquille, à savoir Paris. On est d’ailleurs en train, dans cette bonne ville. Cette petite affaire du 72ème qui n’est rien a ravi tout le monde et, dit-on, remonté la troupe. Caubet et le 108ème bataillon partent dans le corps de Vinoy. Déjeuner sans viande, diner chez mon beau-père, des lapins. A diner la compagnie est bonne et peu nombreuse, le soir nombreuse et mauvaise. Il postule pour un cercle et reçoit ses futurs collègues, le colonel Vieyra, le président Berthelin, des bonhommes de la société officielle et impérialiste, forts déplaisants. D’ailleurs étant seul à ne pas jouer je fais une sotte figure et m’en vais dès que je peux. Dans la journée je fais des instructions, elles affluent. J’ai neuf dossiers devant moi et suis garanti de l’oisiveté pour toute une semaine.

La 14ème et 15ème livraison des papiers impériaux qui viennent de paraître sont les plus curieux. Elles montrent par une série de télégrammes l’effarement, l’ahurissement qui en juillet et en août régnait dans les choses militaires. Si après de telles choses nous nous en tirons, nous sommes plus haut en Europe que jamais et il y a des moments, ce soir par exemple, où j’espère fermement que nous nous en tirerons. Paris succomberait que la partie ne serait pas perdue à présent que la France est en armes.

Billet d’enterrement de Mme Legroux, la mère d’un client. Ce n’est rien en soi-même mais on songe que la mort fait son œuvre aussi bien dehors que dedans et que quand la cloche sera levée, nous apprendrons tout cela d’un coup. Les pigeons n’ont apporté que de bonnes nouvelles mais les mauvaises sont tapies dehors à nous attendre.

Grande épidémie variolique : je vais me faire revacciner.

Paris. Dimanche 27 9bre 1870.

Tout le monde confirme qu’il y a un mouvement de troupes énorme. Les soldats emportent huit jours de vivre et disent qu’ils vont à Orléans. Aussi bien en est-il temps. Les bouchers distribuent aujourd’hui des morues. Heureusement l’abondance règne encore au Lapin Sauté de la rue Haxo où je déjeune. Je ne fais d’ailleurs pas long feu au quartier général. Patinot grondé ce matin par le patron est de si méchante humeur et me reçoit si mal qu’après en avoir ri un peu de temps, je finis par lui quitter la place en me promettant de ne pas le déranger de quelque temps et rentre chez moi. Je suis oisif deux heures. Grâce aux conseils de guerre j’avais oublié ce vilain mal.

Les journaux étrangers ont publié un certain nombre de documents sur Bazaine. C’est au moins louche. Il me parait bien que sans trahir précisément, il a voulu louvoyer, qu’il n’a point adhéré à la République  et a cherché à se faire une situation de régent et de Monk. Les Prussiens l’ont amusé, il a perdu l’occasion de se dégager et a dû se rendre, à bout de vivres.

Un de nos grands points d’interrogation (j’ai du temps ce soir et puis laisser courir ma plume), c’est pourquoi les Prussiens ne nous ont pas bombardés après avoir si souvent annoncé l’intention de le faire. On peut dire qu’ils se sont fait scrupule de bombarder la ville, et encore après le bombardement de Strasbourg ils n’avaient plus de pucelage à perdre, mais le bombardement d’un fort est une opération des plus militaires et ils en tiennent trois sous leur feu de Chatillon. Dire que leurs canons ne sont pas encore arrivés est une puérilité puisque Metz a succombé il y a juste un mois. On leur suppose trop de talent militaire pour croire que le blocus est leur seul but. Il dure depuis 70 jours et peut durer presqu’autant et pendant ce temps des armées sont sorties du néant et se sont vues en état de leur infliger le premier revers. L’armée de la Loire ! Qu’arrive-t-il d’elle ? Tout le sort du pays est là. Il ne parait pas que le général von der Tann ait repris l’offensive sur Orléans ; mais il semble aussi que le prince Frédéric Charles, parti de Metz, s’avance par la Bourgogne et le Nivernais pour l’envelopper. Ce qui est certain, c’est que la prise d’un fort par les Prussiens dans les premiers jours de ce mois aurait pu pousser notre découragement à je ne sais quelles extrémités et qu’aujourd’hui tous les esprits et tous les cœurs sont remontés.

Diner en famille chez les Koller (1) ; bon diner d’ailleurs, auquel je n’ai rien à dire : poulet au blanc et château Yquem supérieur. Il y a encore là des braves gens qui n’ont jamais mangé de cheval et qui commencent à pleurer misère. Ce sont les mêmes qui attribuent la chute de l’Empereur à ses concessions libérales. Quant à mon beau-père, il est écœurant. On dit  en causant « Si le jour de Chatillon les Prussiens avaient suivi nos fuyards, nous étions perdus » et lui « Vous vouliez dire que nous étions sauvés».  Mais où je me suis fait tenir à quatre, c’est à cette phrase « S’il n’y avait pas eu les petites filles j’aurais gardé tout mon monde, mais j’ai eu peur pour elles et je les ai renvoyées » Avec ça que je l’ai consulté !

1  Ses oncle et tante par alliance : madame Koller et madame de Chastanet sont sœurs.

 

Paris. Lundi 28 novembre 1870.

Toujours des mouvements de troupes, continuels, considérables, dans toutes les directions, les ambulances consignées : une attente générale. On dit qu’on a entendu le canon du côté de la Normandie. On en est en plein aux salaisons ce qui ne va guères à ma santé. Cependant chez Maurice, Jean l’accompagne d’orge bouillie. Ce farineux d’un goût très doux accompagne fort bien la viande salée. Des instructions toute la journée : un garde qui a rossé son commandant, un capitaine qui entre mille moyens de manger la masse à trouvé de faire couper les cheveux à son escouade, tout un conseil de famille qui en quelques jours a mangé à l’Etat 1700 francs et qui ne doute pas un instant de son droit à l’avoir fait. C’est à présent dix dossiers en cours que j’ai devant moi.

 

Paris, mardi 29 novembre 1870.
Décidément nous livrons la bataille. Il y a des proclamations à l’Officiel parmi lesquelles celle du général Ducrot à ses troupes se distingue par une énergie désespérée. Au Palais j’ai une enquête civile, mes instructions et le jugement en conseil de guerre du capitaine Hebert qui est acquitté. Notre conseil est beaucoup mieux que je ne croyais ; il est présidé par un commandant nommé Mimin qui est parfait. Avec tout cela on a l’oreille aux bruits du dehors. Ils sont nombreux. On s’est battu toute cette nuit, le canon a tonné jusqu’à huit heures du matin. De mon cabinet je vois passer nombre de voitures d’ambulance. On dit que nous avons repris Thiais, l’Hay, Chevilly et Choisy-le-Roi, qu’au contraire nous aurions échoué à Villiers-sur-Marne faute d’un pont de bateaux ; que cinq cents Bavarois faits prisonniers vont être amenés ; que le général Ducrot a forcé les lignes avec soixante mille hommes pour aller rejoindre l’armée de la Loire. A l’heure où j’écris, cinq heures et demie, on ne sait encore rien. Paris est frémissant. Les Bavarois rendus seraient un fait énorme car des nouvelles que nous apportent les journaux étrangers la plus intéressante est le refus de la Bavière et du Wurtemberg d’entrer dans la Confédération du Nord. La Bavière, on se le rappelle, a failli au mois d’août refuser ses contingents à la Prusse. Sommes-nous sauvés, sommes-nous perdus ? Qu’allons-nous apprendre ?

9 heures. Le Temps est muet. La Liberté est navrante. Le mouvement serait manqué. Le soir, une affiche officielle dit, sans plus d’explication, que le Gouverneur (1) est dans les positions qu’il avait en vue. Il est bien certain toutefois que nous avons été repoussés de l’Hay. Quel instant émouvant.

1 Trochu, gouverneur militaire de Paris

 

Paris, le mercredi 30 Xbre (1) 1870.


Il faut écrire d’heure en heure. 9 h. du matin. J’ai entendu une énorme canonnade. Mon vieux clerc Carnil qui habite la rive gauche n’en a jamais entendu de semblable. Il a rencontré plus de trois cents voitures d’ambulance rapportant des blessés. Paris est morne. On ferme les boutiques.

Onze heures. Rien à l’Officiel, qu’une mesure excellente. Interdiction aux journaux de toutes nouvelles militaires généralement quelconques.

Cinq heures. Mes instructions m’ont tenu au Palais comme tous les jours. Pendant ce temps le canon ne cessait de tonner. Quelle angoisse. Nous traversons des heures d’une incroyable solennité. Il semble que la vie doive suspendre son train. Il n’en est rien cependant. J’ai gagné mon déjeuner au jacquet à Boucher et couru après un recouvrement. Quand je quitte le Palais, les mêmes symptômes qu’hier de frémissement et chose singulière, les mêmes nouvelles. Le général Ducrot a fait sa percée ou au moins tourné les lignes Prussiennes par Chennevières et est dehors avec cinquante mille hommes. Il y a cinq cents Bavarois à Vincennes. Nous aurions été repoussés dans une pointe sur Bonneuil.

Neuf heures. Je rentre. Mr Humbert qui est venu chez Maurice arrivait de Champigny où il avait relevé les blessés. Il avait du sang à sa manchette. Suivant lui la journée est très bonne. Nous avons occupé Chennevières. Il y a eu un instant de déroute atroce d’une de nos ailes. Morts nombreux, notamment parmi les mobiles Vendéens nos amis. Le sergent Arthur qui dine avec nous a vu le commencement de l’action.  Gaston a vu arriver à Lariboisière le général Renault grièvement blessé au pied (2). A huit heures au café Leverrier, il y a une affiche qu’on prétend officielle « Victoire entre Nogent et Champigny ; nous avons pris Chennevières. Un régiment saxon s’est rendu. Sept cents prisonniers entrent à Vincennes »

Je viens de passer une heure dans l’atmosphère enfumée d’un punch offert au Hollandais à notre première compagnie de marche et je suis tout navré de ne pas trouver la nouvelle dans le Soir. Est-elle fausse ? Elle ressemble tant à celle d’hier. Je n’y tiens plus et je vais au boulevard. On ne vit pas.

10 h. Les nouvelles officielles ne sont pas du tout celles du café. Chennevières est pris, rien de plus.

1 Il écrit en abrégé décembre au lieu de novembre et avait d’abord marqué jeudi, rayé pour mercredi.
2 Il mourra quelques jours plus tard de cette blessure, la quarante-cinquième de sa carrière militaire.

Principaux événements de décembre 1870 : le 2, échec de la Grande Sortie sur la Marne, défaite de l’armée de la Loire à Loigny, suivie le 5 de la perte d’Orléans ; le 6, chute de Rouen ;le 7, dissolution du bataillon des tirailleurs de Flourens qui s’était débandé ; le 9, repli sur Bordeaux de la délégation gouvernementale de Tours; les 11 et 12, Chanzy battu devant Le Mans qui tombe peu après; le 21, sorties infructueuses sur Le Bourget et Neuilly-sur-Marne ; le 27, reprise de Dijon par l’armée de l’Est ; le 28, évacuation du plateau d’Avron bombardé par l’artillerie lourde prussienne.

Paris, jeudi 1er et vendredi 2  Xbre 1870
Je devais monter ma garde ce matin, mais je m’excuse sur les instructions auxquelles je consacre toute cette semaine et en effet aujourd’hui j’entends prévenus et témoins de une heure à cinq. On n’entend pas la canonnade aujourd’hui. De nombreuses voitures d’ambulance passent toujours. Les ambulances privées s’emplissent. Il fait grand froid. A une heure je vais rejoindre la garde au poste de la rue de la Tour. Comme le père Vasseur est tout entier à l’organisation de ses compagnies de guerre c’est Mr Daux qui commande. J’avais contre lui des préjugés qui se sont évanouis. Il est rond d’allures et a mis le poste sur un pied de haulte gueule qui tranche avec les sobriétés du père Vasseur. Un énorme bol de punch que j’ai l’honneur de préparer et qui est des plus militaires porte l’entrain à son comble. Je crois que je me suis un peu grisé. J’avais été chercher Fabignon qui était au poste voisin. Le commandant qui part demain à 4 h. du matin pour Villiers-sur-Marne avec les compagnies de guerre est venu nous faire une visite d’adieu. Il aurait emmené tout le poste s’il avait écouté nos protestations belliqueuses. Le punch fini on se met au whist et l’heure de la ronde arrive sans qu’on s’en doute. Je passe une nuit excellente sur les canapés.

Au matin, un temps splendide. Le soleil d’Austerlitz, un froid intense et des coups de canon sans relâche. L’Officiel dit que la journée d’hier a été inactive. On reprend évidemment la lutte aujourd’hui. A dix heures, une alerte. On fait battre la générale, prendre des cartouches et garnir le rempart. Qu’est-ce là ? Serions-nous repoussés ? Les Prussiens attaqueraient-ils ? C’est l’heure où on nous relève et nous nous en allons à Paris le cœur assez serré.

Toute la journée, le canon. Nous croyons qu’il s’éloigne, ce qui indiquerait une marche en avant. Les bateaux mouches passent chargés de blessés. Il court de mauvaises nouvelles. Les Prussiens auraient pris Epinay. Nous aurions perdu ce matin les positions de Chennevières pour les reprendre à midi. Il y a de l’inquiétude en l’air. C’est si bien notre dernière carte que nous jouons. L’armée du prince Frédéric-Charles ne disperse-t-elle pas l’armée de la Loire en ce moment ? Pour moi, je vois une lueur d’espoir dans l’attitude prise en Angleterre contre la Russie.

Le soir aucunes nouvelles. Tout le monde affirme contrairement à ce que je disais que la journée est bonne. Maurice n’est pas avec nous chez lui. Depuis deux jours il est avec les ambulances à Joinville-le-Pont. Humbert qui a fait le même office a rencontré le régiment des mobiles Vendéens nos amis. Ils ont été abimés. Le capitaine Lemercier est légèrement blessé. Ce charmant de Chasteigner, le charme de la soirée du 60ème jour, est disparu. Nous avons tous le cœur serré.

Dans Le Soir une communication rassurante du Gouvernement, mais elle est de une heure. Une dépêche assez bonne de Gambetta à Trochu sur la situation de l’armée de la Loire. Un de nos ballons est allé tomber à Christiana. Nous sommes à Montargis.

 

Paris. Samedi 3 Xbre 1870.
Excellentes nouvelles à l’Officiel : dépêches pleines d’ardeur des généraux Trochu et Decrot indiquant une bataille immense, les positions reprises et même des pas faits en avant, laissant deviner des morts innombrables. Une dépêche de Bourbaki annonçant qu’il est à Amiens et qu’il n’a pas de Prussien devant lui jusqu’à Chantilly. On ouvre le cœur à l’espoir. Il résulte évidemment de la journée d’hier que les Prussiens ont fait leur grand effort pour reprendre les positions et que nous les avons gardées. On dit au surplus que nous ne les garderons pas et que nous allons attaquer d’un autre côté, Gennevilliers, Charenton ou Le Bourget.

Des instructions toute la journée. Nous recevons notre 37ème dossier et mon confrère Pottier va nous être adjoint comme troisième capitaine rapporteur tandis que Castaignet va renforcer Patinot. La popote est pleine d’intérêt. Eugène a fait avec sa compagnie de guerre une dizaine de lieues le sac au dos et n’en a rien rapporté qu’un abrutissement intense, mais Maurice est depuis trois jours à relever les blessés à Bry-sur-Marne ou à Joinville. Il repart demain à sept heures et sait qu’il a une lettre de province, c’est-à-dire de ses parents, dans un bureau qui n’ouvre qu’à huit heures. Il parait certain que ce pauvre et charmant de Chataignier a été tué.
Humbert nous apporte des lettres et un journal de campagne trouvés sur un Saxon mort, de Dresde ou de Leipzig, Hermann Burck, 12ème corps d’armée, 23ème division, 108ème régiment, 9ème compagnie.

Voici la lettre qui montre un mensonge de plus des bulletins prussiens

Mon bon Hermann. J’ai reçu ta carte et tu seras facilement convaincu que ma joie été grande de te savoir encore sain et sauf. Je souhaite de cœur que toutes mes connaissances qui se trouvent dans l’armée reviennent ici en bon état. Je t’ai envoyé des cigares, etc .( je  passe les détails sur l’envoi) Mon ami Schnappervelle est encore sain et sauf quoique son  bataillon ait perdu beaucoup de monde à Laon, où ils ont sauté avec la poudrière. Adieu etc.  Ton ami sincère.
Edouard Doring.

Voici le journal (1)

Campagne 1870
Juillet 26- Départ de Dresde 6 heures du matin. Arrivée à Leipzig midi moins le quart. Départ 1h3/4. Erfurth 8h1/2. Départ 8h3/4. Fulda 4h1/2
27- Fulda 1h-1h1/2. Francfort 3-4. Bastel 5h1/4. Byrschtadt 6h3/4. Trois jours de séjour.
31- Niederingelheim 1 jour. Reistach 6h soir-7h matin.
Août 2- Saulheim 4h3/4 à 4h soir. 3-Départ
4- Jonction avec les Bavarois à Siggelsfeld
5- Bivouac devant la frontière
6- Départ de Siggelsfeld. Bivouac devant Kaiserslautern
7- 5h à 8h1/2. Bivouac à Mulbach
8- 8h à 3h1/2. Bivouac Erbach Hombourg
9- 11h1/2-9h. Widersheim a Wastre
10- Bivouac au même endroit
11- 7h1/2-5h. Passé à 11h1/2 les frontières françaises où le Prince royal nous attendait. Villemont
12- Forst. 13- Viller. 14- Lucie
15- Bivouac à Hommenée
16- Départ 5h1/2-4h Limecie, Lyncie, Anartier. Alerte à onze heures du soir. Bivouac de l’infanterie 2h à 3h1/2.
17- Thiancourt 11h-12h. Bivouac devant Mais-la-Tour à un quart de lieue du champ de bataille.
18- Aux environs de la bataille près Sainte-Marie et Privat.
19- Bivouac sur le champ de bataille. Grand garde devant Marange, Boung. Levée de bivouac à 10h soir
20- Mareschenk. Goini. 21-Dosnie
22- De 7h à 2h1/2 devant Verdun. Eté de garde.
24- 2h1/2. Devant Verdun jusqu’à 11h1/2. Retraite et détour jusqu’à Mabro. Arrivée à 9h du soir.
25- Récicourt.  26- 5h1/2-7h1/2 Varennes
27- 9h-4h Deux, un jour de repos
29- 6h-9h. Devant Faily (Le Failly ?) ou avant et après midi la 24ème division s’est battue
30- 5h du matin dans la bataille devant et autour de Beaumont jusqu’à 9h du soir. Bivouac Reaumin
31- 11h à 8h repos
Septembre 1er- 5h-9h Bataille devant Sedan (en grosses lettres). Bivouac sur le champ de bataille.
2- Bivouac à une demie heure du champ de bataille à Givonne
3- 11h à 8h. Retour dans la direction de Mouzon-Veaux.Un jour de repos
5- 6h à 3h1/2 Armcises
6- 8h à 4h Neuville
7- 10h à 1h Givourt
8- 8h1/2 à 4h Redehl.   Rethel ?
9- 10 à 5 Chartrau
10- 6 à 11 Evercourt
11- 5 à 2 Coulmeaux. Un jour de repos
13- 10 à 7 Hasbourg
14- 9 à 7  Mareul        Mareuil, Aisne ?
15- Lattiby                  Lassigny, Oise ?
16- Lyci                      Lisy-sur-Ourq
18- Anat                     Anet, Oise ?
19- Montvermeil        Monfermeil ?

Le bruit court ce soir à Paris que notre flotte, qu’on disait débarquée, aurait été prendre la flotte prussienne dans le port d’Hambourg ou de Jahde après des exploits inouïs

1 Beaucoup de noms de lieux de ce journal de marche posent problème, le Saxon les ayant parfois transcrits phonétiquement, d’où certaines hypothèses d’Edmond qu’il fait suivre d’un point d’interrogation. Il a pu de plus avoir des difficultés de lecture de l’écriture du Saxon, comme il en existe aussi pour déchiffrer sa propre retranscription.

 

Paris Dimanche 4 Xbre 1870.
Les journaux d’hier soir et les conversations de ce matin parlent de l’arrivée de l’homme d’Amiens dont je dirai un mot. Mon beau-père chez qui je cours a une lettre de sa femme datée du 25 octobre et me prévient qu’il y en a deux pour moi au bureau 9 boulevard Saint-Denis. J’y vole. Les lettres sont du 8 et du 14 novembre. Quel bonheur ! Voici la dernière.

Mon cher Edmond, encore un mot aujourd’hui car j’espère toujours qu’une de mes nombreuses lettres finira par te parvenir. Sais-tu, mon bon chéri, que nous sommes tous bien portants, que nous nous trouvons bien à Boulogne et que jamais nous ne serons obligés de le quitter. Georges est maintenant dans l’intendance militaire à Lille et Paul dans la garde nationale de Boulogne. Nous voila donc à peu près réunis et du reste très entourés, mais quel affreux supplice de vivre ainsi sans nouvelles de Paris et surtout sans savoir quand et comment nous nous reverrons. Depuis le 9 novembre je n’ai pas eu de lettre de toi. J’espère tous les matins que le facteur m’en apportera une. Qu’elle me rendrait heureuse. Quelque chose de toi, mon bon chéri, moi qui ne te vois plus, qui ne t’entends plus jamais. Que le Bon Dieu nous prenne en  pitié et nous réunisse.
J’ai reçu une bonne lettre de Mr Brehier (1). Il pense beaucoup  à toi et a été très heureux d’avoir de tes nouvelles.
Tous les Parisiens qui sont ici en exil se portent bien. Donne de leurs nouvelles à qui de « droit, Mr Hervieux, Mr Martin du Nord, Mr Joriaux. Aline va beaucoup mieux et elle est plus gaie.
J’ai de bonnes nouvelles aussi à te donner de ton père et de toute la famille et même de Marie Delacourtie et de ta tante Emilie. Nous nous écrivons et profitons de ce que les communications ne sont pas interrompues. Adieu, mon bon chéri et bien aimé. Je n’ai que le temps de t’embrasser bien fort, bien fort comme je t’aime.
Ta femme chérie. Louise.

J’ajoute encore un mot, mon bien cher Edmond, parce qu’on vient de m’assurer que cette lettre à quelque chance d’arriver. Donne de nos nouvelles à mon cher papa que nous « embrassons tous bien tendrement. Qu’il ne se tourmente pas sur notre sort, ni sur celui de Georges et Paul. Ils font tous deux quelque chose, mais rien qui puise nous inquiéter. Ils n’iront jamais au feu. Nous embrassons (Misson ?) et serions bien heureux qu’elles nous « écrivent puisque les lettres de Paris arrivent si bien ici. Ne nous oublie pas près des Koller et « Gasnier. Combien nous pensons à vous tous, pauvres Parisiens. Mais toi, mon bon chéri, tu es l’objet de toutes mes pensées et je ne peux me consoler d’être loin de toi et loin de mon pauvre père à qui nous devons tant manquer. Que tout cela finisse, vois-tu, c’est trop triste de vivre ainsi et le courage me manque. Je prie beaucoup, c’est ma seule consolation. Va voir Mr Moléon (2), il te fera du bien. Demande-lui qu’il prie pour nous, pour que le bon Dieu nous réunisse. Je t’aime, je t’embrasse de tout mon cœur.

La lettre du 8 me donnait de bonnes nouvelles de mon père et des Chaulin. L’homme déjà légendaire qui pour la seconde fois nous apporte des lettres se nomme Grimbert ou Grimbec. C’est un paysan. Il a apporté dix huit cents lettres à vingt francs l’une, ce qui n’est pas à dédaigner. Pour épuiser le sujet, je dirai que celle qui attendait hier Maurice venait par la même voie, indiquée par ma femme à Mme Chaulin. Elle était de Clarens, 13 novembre. Cétait la 26ème que Mme Chaulin lançait. Les lettres de Maurice arrivaient peu à Clarens, on n’en avait pas depuis le 31. Tandis que ma femme à Boulogne se lamente d’être cinq jours sans lettres. Les lettres que nous avons reçues portaient un dessin qui avait été replié avec ces mots par ballon monté comme pour les lettres que nous envoyons. Ils ont tenté parait-il de diriger des ballons sur Paris, ce que nous avons toujours ignoré.

Après avoir déjeuné avec mon beau-père je vais au secteur quoique j’en ai juré, mais il le fallait. J’ai à instruire contre trois ou quatre mauvaises têtes du195ème bataillon nommées Bertot, Magdonel, Parrod et Leroux que j’ai déjà vues dans l’affaire Hébert et qui sont des brandons de discorde. J’avais résolu d’en faire coucher trois à la Conciergerie et je me promène avec Patinot du quartier général au major du 11ème arrondissement. Celui-ci me déclare qu’il y aura une émeute. Je mets au feu mes mandats d’arrêt et me propose d’arrêter mardi moi-même ces braves gens dans mon cabinet. Expédition assez raide. Je vais travailler chez moi et faire des rapports.

Le soir la popote est en joie. Eugène a eu des nouvelles de Félix par Mme Chaulin et Humbert de sa mère par Martin du Nord. Arthur qui est décidemment notre commensal nous apprend que de Chastaigner n’est pas tué mais simplement prisonnier ; sur quoi nous entamons en chœur La laitue pommée ; enfin Caubet arrive après huit jours d’avant-poste et de tranchée. Aussi arrête-t-on de célébrer ce joyeux jour par un petit souper chez Peters, ce qui a lieu. Encore ces brigands-là m’en chassent-ils en appelant des filles, et Dieu sait leurs orgies.

1 L’abbé Brehier est le confesseur d’Edmond depuis sa petite enfance. Il a beaucoup contribué à son mariage.
2 L’abbé Moléon a célébré leur mariage

Paris. Lundi 5 Xbre 1870.
L’Officiel de ce matin m’afflige profondément. On avait déjà annoncé hier que les troupes du général Ducrot avait repassé la Marne. J’avais cru à une simple concentration : aujourd’hui une proclamation explique ce mouvement et dit que c’eut été s’exposer à un désastre irréparable que de s’obstiner sur ce point et qu’il faut s’obstiner sur un autre. Ainsi, voila le résultat de deux batailles ou nous avons perdu un monde énorme et que le gouvernement nous a annoncé comme capitales. On rentre chez soi avec une armée décimée et découragée. Je ne vais pas crier ma façon de penser mais aujourd’hui je vois les Prussiens à Paris. Et cependant tous les journaux de province qui sont arrivés avec nos lettres contiennent des nouvelles excellentes. Il est certain qu’on se lève et qu’on s’arme. Paris pris, la lutte continuera et les armées de province viendront y assiéger les Prussiens. Maintenant, est-il vrai que les efforts de Ducrot aient conduit Frédéric-Charles à suspendre sa marche sur la Loire ?

On m’apporte encore une lettre de ma femme par une agence rivale, sise 2 rue de Clichy. La concurrence s’en mêle et la demande tombe au prix doux de 2f.50. Il est vrai que la lettre est du 26 octobre et manque un peu de fraicheur. C’est bien bon à lire toutefois. Louise me dit que mes pauvres fillettes, toutes les fois qu’une voiture s’arrête à la porte, courent à la fenêtre en disant « Voila papa qui vient ». Instruction tout le jour. Diner chez Maurice. Les vivres se font rares. Maurice a aussi reçu par la concurrence une carte de ses parents datés de Clarens 18 octobre. Ils étaient sans nouvelles depuis le 16 septembre.

 

Paris. Mardi 6 Xbre 1870.

Voici le troisième cahier du journal du siège. Il est assez volumineux pour que je puisse espérer ne pas le finir (1). Cependant tout est incertain. L’avenir est enveloppé de ténèbres épaisses que l’œil ne peut percer. Quand et comment cela finira-t-il, on se le demande, ou plutôt on tâche de ne pas se le demander, oubliant la réalité des choses et vivant au jour le jour. Mais la réalité reprendra quelque jour son empire. Il faudra liquider tout cela et alors (combien de fois l’ai-je dit) nous regretterons le siège. Et en effet pendant que ma pauvre Louise m’écrit des lettres navrées je suis après tout tranquille, en pleine possession de mon calme, à peine atteint par des privations légères et trouvant d’ailleurs à la vie de tous les jours un immense intérêt. Le service que je fais pour la chose publique est fort doux, m’occupe et met mon intelligence en mouvement et je m’endors chaque soir dans mon lit alors que dans toute la France on lève les hommes de 20 à 40 ans, mariés ou non.

Aujourd’hui je m’attendais à un peu plus d’émotion que je n’en ai eue. J’avais mandé Bertot , Magdonel, David et Parrod, les incorrigibles du 195ème bataillon, ceux dont l’arrestation suivant le major Fontaine aurait amené dimanche une collision. J’avais pris des dispositions militaires remarquables. Un piquet de quinze hommes était dissimulé devant la Seconde Chambre. Les prévenus sont successivement introduits dans la salle d’audience. Je place un factionnaire à la porte. Puis l’un après l’autre est extrait, mené devant moi. Il déclare persister dans son insubordination et il est délicatement cueilli et mené sous mandat de dépôt à la Conciergerie par une escorte sans armes commandée par l’huissier Destable, le plus consciencieux et le plus convaincu de nos sergents appariteurs. Bertot avait annoncé qu’il avait un revolver pour le premier qui l’arrêterait et j’avais eu la naïveté d’apporter, tout chargé, celui de Maurice. Je ne connaissais pas encore assez la lâcheté de ces braillards de club. Quant à Parrod, venu le quatrième, il a été doux comme un agneau et je l’ai laissé libre.

Hélas si je n’ai pas eu là d’émotion, comme en ai-je eu le soir. Je vais rendre compte de mes actes à mon chef de service Clausel lequel les approuve hautement. Pendant que nous causions quelqu’un l’appelle dehors. Il revient la figure bouleversée. L’armée de la Loire est défaite. Orléans est repris. On n’oublie jamais le froid qui vous entre à l’âme à de pareilles nouvelles et je verrai toujours Mme Deschamps m’annonçant la capitulation de Sedan sur la plage de Calais, Dorlé me disant la prise de Metz et ce soir Clausel. Je vais aux renseignements. Le gouvernement a fait afficher une lettre du général de Molke (2) à Trochu. Il pourrait être utile d’informer Votre Excellence que l’armée de la Loire a été défaite et Orléans réoccupé par mes troupes. Offre d’envoyer un officier pour s’en assurer. La réponse de Trochu est sobre et digne.

C’est le jour que j’avais pris pour passer la soirée avec Renault. Elle n’est pas absolument gaie quoique nous dinions fort bien chez Magny et lui soutenions que son cheval est du bœuf. Nous voyons tout perdu et les Prussiens dans Paris. Pour Renault il n’y a guères de pain que jusqu’au 8 janvier. Et mon expéditionnaire qui me propose ce matin de commencer mes cartes de visite (3).

Cresson , le Préfet de Police, nous fait prier de descendre chez lui après diner. Quoique accablé il me reçoit bien et se souvient du tutoiement du Palais. Ils s’attendaient à une émeute. Les rapports qui se succèdent confirment un fait étrange que j’avais déjà constaté. Non seulement on n’y croit pas dans le public, mais on soutient que l’emploi de pareille ruse prouve que les Prussiens en ont dans l’aile. De sorte qu’on est presque joyeux. O Athéniens ! Après une heure passée en fort bonne compagnie dans le salon de Cresson nous remontons fumer chez monsieur le secrétaire général (3) et nous en revenons bras-dessus bras-dessous par une nuit bleue, d’ailleurs fort tristes et causant des moyens de fuir Paris quand les Prussiens y seront.

1 Ce cahier du format d’un livre in-8 compte 68 pages. Il couvrira les soixante premières recto-verso  jusqu’au 1er  mars 1871 et laissera les huit dernières en blanc.
2 Von Moltke, commandant de l’armée prussienne. Edmond écrit ici son nom Molke
3 Pour les vœux de fin d’année
4 Renault

 

Paris Mercredi 7 Xbre 1870.

L’impression d’hier s’est maintenue. Il y a un grand calme. Le gouvernement que j’avais d’abord maudit de sa publication se trouve avoir fait un acte habile. Je fais mes instructions toute la journée. Je rends Magdonel et David à leurs femmes éplorées, souhaitant bien qu’on m’en fasse autant. Les gens de Belleville sont couverts de honte. Les tirailleurs de Flourens, dont on a fait tant d’embarras, se sont sauvés comme des lâches à la tranchée. Notre ami Droz de retour depuis hier et les braves camarades du 149ème les ont reçus à coup de pied au cul et on a arrêté Flourens (1). Toutes choses excellentes pour le présent et pour l’avenir. Quant à leur lâcheté, rien ne me surprend moins. Diner joyeux à la popote, nous avons le bon capitaine Lemercier qui n’a pas la moindre égratignure. Nous dinons dans le petit salon blanc, la salle à manger étant trop froide. Caubet arrive comme un tourbillon, embrasse tout le monde et se sauve pour rejoindre une fille.

1 Flourens, qui se cachait depuis l’échec de l’insurrection du 31 octobre, avait rejoint ses Tirailleurs pendant la Grande Sortie sur la Marne, mais cette unité s’était débandée.

 

Paris. Jeudi 8 Xbre 1870.

Encore une journée consacré aux instructions. Je ne quitte le palais qu’à cinq heures. Avec les réfractaires des compagnies de guerre, les dissipations d’armes et le courant, nous sommes absolument surchargés. Encore avons-nous un troisième rapporteur en la personne de Pottier et n’avons-nous pas commencé les tirailleurs de Flourens. Diner mémorable. Le capitaine Lemercier a apporté un énorme morceau de lard qui joint à des haricots rouges constitue ce que Cassas appelle un régal énorme. La popote était au grand complet.

Albert a reçu des lettres de Caen, fort anciennes. On allait bien.

Le capitaine nous donne des inquiétudes sérieuses sur le sort du pauvre de Chasteignier. Il faisait le coup de feu dans une maison et venait d’ouvrir une fenêtre pour tirer plus à l’aise quand on l’a perdu de vue. Le capitaine nous a amusé avec le récit des loustics de son bataillon, criant au plus fort du feu Mais n’tire donc point, n’tire donc point , y a dau monde !

 

Paris. Vendredi 9 décembre 1870.
Paris est superbe de calme et vraiment je l’admire. La lettre du général de Molkte est une chose absolument non avenue. Les provisions raréfient, on parle de rationner le pain, personne ne s’en émeut. Au contraire on ne s’entretient que de joyeuses nouvelles : Bourbaki arrive, il est à Chantilly, il est à Louvres, et Bourbaki veut dire en arabe conducteur de bœufs. J’admire d’autant plus ce calme universel que je suis aussi loin que possible de le partager. Mes occupations m’empêchent de penser, mais quand je m’arrête j’ai un découragement profond. Il ne me parait pas que nous ayons plus de trois semaines de vivres et notre armée est telle qu’il nous faut respirer huit jours après une affaire. Nous n’avons rien fait depuis la bataille du 2 qui a été glorieuse mais sanglante et absolument inutile. De la province on ne sait rien, mais il ne parait pas humainement possible de réunir des forces assez nombreuses pour écraser les Prussiens d’ici à trois semaines et alors j’ai constamment sous les yeux les horreurs du dénouement, la capitulation par la faim, l’entrée des Prussiens, la guerre continuant après Paris pris, car personne n’en doute et on a raison, la loi du vainqueur, les réquisitions, des soulèvements peut-être, aucune réunion possible avec les nôtres, etc.

Pensons à autre chose et agissons. Ma première occupation est de rapatrier le petit domestique de mon père, Charles. Le pillage de la maison l’avait indigné et quoi qu’on dît il avait voulu y reprendre son poste. On l’avait averti le 30 novembre que les portes allaient être fermées. Il n’en a tenu aucun compte et nous ne savions comment il vivait. J’ai à grand peine obtenu un laissez-passer par Lassis, attaché judiciaire au 5ème secteur. Ne m’a-t-il pas fallu me fâcher pour emmener le petit Charles. Il voulait rester à son poste.

De là au 2ème secteur par un froid intense. Patinot ne sait pas se conduire. Il s’est querellé avec Clausel. On lui a adjoint Castaignet. Diner à la popote.

 

Paris samedi 10 et dimanche 11 Xbre 1870.

Garde aux remparts, toujours par un beau froid. Martin du Nord avec lequel je remonte les Champs-Elysées est au moins aussi noir que moi. Il était ainsi dès les premiers jours mais je deviens son digne partner. Je quitte le poste à dix heures et vais au Palais faire mes instructions qui d’ailleurs s’épuisent. Je rejoins à l’heure du diner. C’est le père Vasseur qui commande et il n’y a rien des folies de l’autre jour. Malgré le froid je dors comme un bienheureux sous ma couverture.

Je quitte la garde aujourd’hui d’assez bonne heure et me livre avec le premier journal que je prends à l’histoire des faux pigeons qui jette un peu de gaieté sur la situation. On savait que deux pigeons étaient entrés avant-hier et l’on attendait avec impatience les nouvelles dont ils étaient porteurs qui devaient nous fixer sur le sort de l’armée de la Loire. Or ces deux pigeons sont porteurs des plus épouvantables nouvelles dans deux dépêches adressées l’une au gouvernement, l’autre au Figaro. L’armée de la Loire est détruite, Tours et Bourges sont menacés, le gouvernement à Bordeaux, Rouen a ouvert des portes. Mais la dépêche est signée Lavertujon. Or Lavertujon est à Paris. Puis examinée de près, elle fourmille de teutonismes. Orléans repris par ces diables.  Der Teufel. La dépêche au Figaro se termine ainsi : Paris n’est pas toute la France et celle-ci demande à dire son mot. Ou cette dépêche est une balourdise de gros major, et il est assez difficile de le croire quand on la voit apportée par les pigeons du ballon Daguerre tombés il y a quinze jours à Ferrières, ou ces messieurs sont beaucoup moins instruits que nous ne le croyons des choses de Paris. Leur argument que Paris par sa résistance impose la guerre à la France sans la consulter retarde de trois bonnes semaines. A ce moment il était ressassé par les politiques de la paix à tout prix, aujourd’hui on n’en parle plus. Cela prouve aussi que les Prussiens sont ébranlés par les batailles du 30 et du 2, par le soulèvement de la province et qu’ils ont absolument besoin d’en finir. Il y a encore l’hypothèse ou ces dépêches seraient vraies, au moins en partie, mais je ne la note que pour mémoire. Ce qui est certain c’est que l’impression générale est à la gaieté.

Je dine chez mon beau-père qui est d’une humeur massacrante et d’un commerce fâcheux et je vais à Belleville. Clausel m’a prié d’examiner l’affaire des tirailleurs de Belleville, abandon de poste devant l’ennemi à la tranchée de Créteil. Je vois l’ex-commandant Lampenere, pauvre diable de sous-officier qui n’est pas bien malin mais qui parait s’être décemment conduit dans cette abominable cacade. Visite à Patinot et un peu de travail au secteur. Retour chez Clausel et diner à la popote.

 

Paris, le 12 Xbre 1870.

Lundi. On dit qu’il serait entré un troisième pigeon prussien. Un échange ayant été fait de quatre officiers prussiens pris à l’affaire de Champigny, on nous a rendu quatre officiers de l’armée de la Loire, faits prisonniers le 2  Xbre et qui donnent d’ailleurs de bons renseignements sur l’armée. Il semble bien que dans cette affaire du 4 ou Orléans a été réoccupé on a du faire des prisonniers et qu’on aurait pu nous en rendre dont les récits confirmassent la lettre de Mr de Moltke. D’autre part on n’a laissé entrer aucun journal étranger. D’où il suit de sérieuses raisons de suspecter l’entière véracité de la lettre à Trochu.

Maintenant, que cela change mon opinion sur le résultat final, en aucune manière. Pour espérer il faudrait plus que du doute sur une mauvaise nouvelle : il faudrait la certitude d’une bonne et nous n’en sommes pas là, et nos provisions s’épuisent. Il parait que les omnibus cesseront leur service le 1er janvier pour livrer leurs chevaux à la consommation. Avec tout cela nous pouvons vivre un mois, pas plus.

Les compagnies de guerre du 5ème bataillon vont aujourd’hui aux avant-postes de Vitry et le bataillon entier les conduits, sans armes, jusqu’à la barrière. Il s’y joint nombre de gens du quartier, des femmes, des enfants et cela a un assez bon air malgré un pouce de verglas d’abord, un dégel ignoble ensuite. Mais le moment ou le père Vasseur se

Mais le moment ou le père Vasseur se guinde à cheval n’est pas absolument noble. Je déjeune parfaitement à la barrière d’Italie avec des filets de mulet et viens faire quelques instructions languissantes. Je n’ai rien de bien intéressant et il ne me vient presque personne. Diner fort court à la popote. J’ai, depuis ce rationnement, absolument guéri une diarrhée chronique qui avait survécue à ma dysenterie. Rien n’est salutaire comme de peu manger. Je me traîne assez péniblement, je me suis meurtri le pied droit je ne sais comment.

 

Paris. Mardi 13 décembre 1870.   

Pas d’instructions aujourd’hui : je suis l’audience de notre conseil de guerre où l’on juge Brugiere, Legagneur, Palay et des insoumis des compagnies de guerre. Palay, que j’ai instruit, écope de dix jours de prison pour un coup de poing dans le nez de son commandant et vraiment ce n’est pas lourd, mais les insoumis ont régulièrement trois mois de prison, le conseil ne badinant nullement à ce sujet. J’ai fait commettre Gasnier-Guy dans deux affaires et il parait qu’il ne s’en tire pas mal. Je traine mon pied malade jusqu’au fond du Marais sous une pluie intense pour trouver un commandant dont je ne puis tirer un renseignement. Le soir à la popote Gaston nous vaccine tous. J’avais une peur bête de cette cérémonie. On meurt horriblement de la petite vérole. Chaque jour je croise des convois d’enfants. Assurément c’est bien dur de vivre ainsi seul mais je n’ai jamais été un instant sans m’applaudir d’avoir éloigné les miens. Déjeuner énorme au Grand Café avec Eugène et Arthur.

 

Paris. Mercredi 14 Xbre 1870.     

Aucun fait de guerre. On se désole du temps écoulé. Je suis toujours bien sombre quand au dénouement, que je ne peux voir bon. Quelques instructions au Palais, puis en route pour le secteur. Je suis décidemment chargé officiellement de toute l’affaire des tirailleurs de Belleville et je n’en ai pas d’autre. Cette affaire est triple. Il y a ceux qui se sont sauvés de la tranchée, le capitaine Ballandier et quelques autres dont l’instruction dira les noms, ceux qui ont commis des péchés accessoires, vol d’eau-de-vie, de pendule, et enfin ceux qui protestent contre l’arrêté de dissolution, refusent de rendre les armes et prêchent la résistance (1). Il a paru dans Le Réveil leur protestation signée par Cipriani, Davole, les deux frères Duvergier, Gracien , Guisard et Catala. Des ordres d’écrou sont lancés contre les quatre premiers. Je vais m’occuper de faire arrêter les trois suivants. Il y a au secteur le capitaine Delamarre qui s’occupe exclusivement de cette besogne, je le vois et aussi Durrieux et Clausel. Je vais m’atteler à cela. Ce qui est admirable, c’est que j’ai le dossier depuis quelques heures et qu’il arrive chez Maurice, au moment ou nous allumions nos pipes, trois de ces enragés me demander. Je les reçois devant mes amis et de haut car ils venaient poser. C’est Gratien, Guisard et un des Duvergier venant me demander à partager la captivité de leurs camarades dont ils partagent les opinions. Je suppose qu’ils venaient faire du menu de mon diner, et aussi de mon langage, un sujet de conférence pour le club et les ai bien secoués, à l’approbation des camarades à moi. Je leur ai dit qu’ils n’avaient pas de marche à imposer à la justice, qu’ils n’avaient d’ailleurs point à se tant déranger pour être arrêtés, ce qui ne pouvait leur manquer, que s’ils y tenaient tant ils n’avaient qu’à venir demain à mon cabinet d’instruction. Eux partis j’ai eu le vif regret de n’avoir pas envoyé quérir un fiacre à quatre places pour les mener moi seul à la Conciergerie et leur bien montrer qu’ils ne me font pas peur.

 

Mr Humbert père reçoit la popote et l’inonde de boisson.

 

1 L’unité avait été dissoute pour sanctionner sa débandade. C’était aussi un moyen pour le gouvernement de désarmer les groupes révolutionnaires.

 

Paris. Jeudi 15 Xbre 1870.  

La Vendée est à l’Officiel de matin, Lemercier est commandant, Chevallereau et Quentin Pichard  lieutenants. Instructions de 12 h à 5 h. Je vide mon sac pour me consacrer aux tirailleurs. J’avoue cependant que je ne suis pas peu surpris d’en voir venir deux, sur les trois d’hier, pour se constituer prisonniers et je les conduis sans escorte à la Conciergerie. Je les avais mal jugés hier. Ce sont des fanatiques froids. Ce Gracien notamment qui se dit homme de lettre pèse ses mots, étudie son attitude et parait inébranlable. Les sommiers judiciaires restent à voir : nous en sommes à notre 50ème affaire du secteur. Diner à la popote. Je vais serrer la main des Vendéens qui arrosent leurs galons au café Riche. Le diner du 90ème jour annoncé depuis un mois nous préoccupe fort, les vivres devenant rares. Ce soir La Liberté annonce que les Prussiens ont pris Rouen et que nous avons repris Orléans. Au fond on ne sait rien. Comment seraient-ils à Rouen ? Situation abominable. Mal au pied. Ennuis domestiques avec le frotteur qui constitue toute ma livrée et qui me laisse sans feu ni bois les jours ou il ne met pas quatre francs de charbon au calorifère. D’ailleurs fou au trois-quarts, surtout quand je l’ai houspillé.

 

Paris Vendredi 16 Xbre 1870.    

Des nouvelles affreuses à l’Officiel : une dépêche de Gambetta confirmant ce que nous avaient dit les pigeons de dimanche, à savoir Rouen aux Prussiens, le gouvernement à Bordeaux, Tours menacé. Cela, en m’attristant profondément, ne change rien à l’idée qui me hante depuis dix jours, l’entrée des Prussiens à Paris. Je reste en même temps convaincu que la prise de Paris ne terminera pas la guerre et c’est là ce qu’il y a à prendre dans la dépêche de Gambetta, c’est que nous avons sur la Loire un rassemblement considérable contre lequel Frédéric-Charles a donné avec toutes ses forces. Nous commençons la guerre, une guerre d’indépendance et nous valons bien l’Espagne et le Mexique.

 

Pour passer sans transition à des choses gaies, j’ai ce matin sur le tapis de mon cabinet un dindon vivant. C’est pour le diner du 90ème jour duquel la popote se préoccupe infiniment en ce moment. La dinde qui est mon apport coute 80 francs, une folie dont je rougirai plus tard. C’est mon brave client Nicolas Saint-Ange qui me l’a apportée.

 

Toute la journée je me livre à l’instruction des tirailleurs de Belleville. Leur fuite devant l’ennemi est le moindre de leurs crimes. Jamais pareille réunion ne s’est faite d’ivrognes, de rodeurs de barrière, de repris de justice et de souteneurs de filles. La déposition de leur commandant est des plus curieuses (1).

 

Diner chez Estelle, avec Eugène et Ambroise (2). Poulet, fromage et excès de Volney. Soirée agréable. Retour avec Eugène par les rues sombres, la pipe à la bouche et causant de notre captivité future à Spandau ou ailleurs.

 

1 Il y met sans doute du parti-pris mais  il est avéré que certains bataillons de la garde nationale, en particulier ceux de Belleville, étaient réputés pour leur indiscipline et leur ivrognerie. Voir à ce sujet « Le siège de Paris » de l’auteur anglais Alistair Horne, en particulier chapitre XV.

 

2 Peut-être la cousine germaine de sa femme Estelle Koller, son frère Eugène et son mari Philippe Ambroise Gasnier-Guy

 

 

Paris. Samedi 17 Xbre 1870.     

Migraine à cause du Volney. Ma sobriété me vaut une santé parfaite mais je ne puis m’en départir impunément. Calme absolu à Paris, tant matériel que moral. On ne parait tenir nul compte des dépêches d’hier. Nous devenons vraiment dignes d’une partie de l’admiration que Gambetta nous promettait si tôt. Tout le monde est résigné et résolu. Quelques journaux ont parlé de se rendre il y a cinq semaines,  aucune (sic)  homme du peuple n’en a encore parlé aujourd’hui. Nous sortirons purifiés de cette crise épouvantable et nous en sortirons vainqueurs. On m’assure qu’il y a du grain jusqu’en février et qu’il ne faut que manger du pain bis. Va pour le pain bis. Si seulement je n’avais pas cette idée constante que ma femme manque d’argent, le moral serait bon.

 

Des instructions de tirailleurs toute la journée. J’obtiens la promesse de rendre les armes d’un de mes insubordonnés.

 

Diner chez mon beau-père.

 

Paris. Dimanche 18 Xbre  1870.    

Il y a une dépêche de Gambetta, très bonne au point de vue non du débloquement, mais de la résistance nationale qui s’affirme. Chanzy tient le Perche et Bourbaki couvre Nevers. Frédéric-Charles n’a pu que couper l’armée en deux, ce qui est sans inconvénients dans une guerre défensive.

Je déjeune avec Maurice pour organiser dans ses derniers détails la fête de ce soir. Courte promenade à Passy avec Maza. Un peu de travail chez moi. A cinq heures réunion au Grand Café et à six heures un quart invasion des salons de l’amphitryon. Les convives sont le commandant Lemercier, les lieutenants Chevallereau et Quentin Pichard, le lieutenant Journet, Arthur, Richelot, les deux Humbert, Bonnin, Eugène et moi, ce qui fait treize avec Maurice et Javal que j’oubliais. Il y a à croire que plus d’un mourra dans l’année.

L’ordonnance du festin doit passer à la postérité

Le potage au tapioca

La carpe au bleu

Le civet de lapin

La dinde rôtie

Les céleris au jus

Le fromage glacé

Marrons glacés, cerises confites, fromage de gruyère.

Vins : blanc de Fontenay à l’ordinaire, Pommard, Saint-Emilion, Sauternes.

 

Une fête énorme. A partir du fromage glacé je ne puis donner grands détails. Hurlements frénétiques. Signal du cancan donné par le commandant « Président , tu y viendras, Président, nous t’y mènerons de force ». Pipes cassées, tuyau fumé avec persévérance. Journet très malade. Richelot assis sur moi et m’injuriant. Echange amical de coups de poing dans la rue. Rentrée chez moi comme une flèche. Et puis jetons un voile.

 

Ce pauvre Caubet nous a manqué, il est avec sa compagnie de guerre. Maurice a failli être pris au dernier moment, les ambulances étant appelées.

 

Paris, le lundi 19 Xbre 1870.    

Des instructions au Palais puis course au secteur pour causer des tirailleurs de Belleville avec le capitaine Delamarre qui en est chargé. Reçu à ce sujet par le général. J’avais ramassé ce charmant de Verchères promenant son désœuvrement et il m’a suivi toute la journée. Mauvaise compagnie, nous avons trop parlé des enfants absents. Je lui ai montré un de ces convois d’enfant que je croise chaque fois que je descends de Belleville. Il s’applaudit du reste comme moi de la séparation que nous nous sommes imposés. Diner à la popote, où nous mangeons du chameau, ce qui ressemble fort à du mouton. Des renseignements que je recueille, il résulte que je me suis rudement grisé hier soir, du reste au diapason général et tout au mieux du monde. Bonnin est équipé en guerre et part demain matin. Eugène est consigné au Palais de l’Industrie. Maurice est commandé pour demain avec son ambulance. Tout présage une affaire et même on dit ouvertement depuis deux jours qu’il y aura deux attaques, l’une partant de Noisy-le-Sec, l’autre arrivant sur Bezons. Si cela est vrai cette publicité est pitoyable. Il est certain pour moi qu’on va entrer dans une période de reconnaissances offensives plutôt que de grands combats. Il résulte en effet des dépêches que nos armées de province équilibrent les armées prussiennes. C’est à nous de rompre cet équilibre par une suite d’efforts qui retienne ou appelle sous les murs de Paris le plus de troupes possible.

 

Paris, le mardi 20 Xbre 1870.   

Pas d’événements militaires, pas de coups de canon, mais plus de mouvements de troupes et d’artillerie que jamais. On dit que c’est pour demain. Paris toujours calme, non pas dans son ensemble, mais dans les individus qu’on rencontre. Le 149ème  repart cette nuit et je recueille la déposition de mon ami Droz sur les tirailleurs de Belleville ainsi que divers autres. Notre conseil de guerre siège. Macaire, mon ami Macaire, a six jours de prison pour son vol, et un mois pour sa violation de domicile (1).

Toujours la même vie. De neuf à dix dans mon cabinet à me chauffer avec mes clercs autour de mon unique feu. De dix heures à midi au café Saint-Roch à me chamailler amicalement avec Boucher et à faire son jacquet. Au Palais dans la journée. La popote le soir. Pas un moment d’oisiveté, vie supportable par conséquent. Néanmoins le sentiment du vide revenant à chaque instant. Aucun horizon en vue, si loin qu’il soit. Le ravitaillement est possible à la grande rigueur, et encore je n’y crois pas. Les armées de secours sont trop loin. Les pays intermédiaires sont dévastés. Aurait-il lieu qu’il ne ferait que prolonger la situation. Le débloquement me semble impossible. Donc, à un moment ou à un autre, prise de Paris. Et alors, deux hypothèses, ou prisonnier en Prusse comme officier, ou prisonnier à Paris d’une façon plus dure, subissant la vue et le joug de l’ennemi. Pas de réunion avec les miens en aucun cas. Comme on voit je ne suis guère optimiste au moment où tout le monde le devient. « Notre armée de la Loire est coupée en deux ? Cela nous fait deux armées de la Loire ! » Plaisanterie des Débats, aussi fine qu’amère et qui note admirablement la situation des esprits. Non que je me plaigne de cette situation, j’en suis aussi satisfait que surpris et garde pour moi mes idées noires.

 

Voici aujourd’hui le bulletin des optimistes. Frédéric-Charles s’est imprudemment lancé de l’autre côté de la Loire, il est pris et ne peut pas la repasser. Chanzy est dans le Perche. Le Perche, c’est Chartres, et Chartres, c’est Paris. Faidherbe a repris La Fère. C’est un homme expéditif. Il va être ici dans un moment.

 

1 L’affaire qu’il évoquait le 18 novembre

 

Paris. Mercredi 21 et jeudi 22 Xbre 1870.

Garde aux remparts avec le capitaine Daux. Martin du Nord est malade. La grande affaire est décidément pour aujourd’hui. On n’entend le canon que fort peu, mais nous voyons passer sur la  place de la Concorde un wagon blindé que trainent douze paires de chevaux. Je reviens à Paris pour instrumenter. Je déjeune horriblement mal au restaurant, avec du chien selon toute apparence, et j’entends quelques témoins. Retour au rempart pour l’heure du diner. A Paris on ne sait rien de la bataille, on dit toutefois que cela va bien. Au rempart, comme toujours, les nouvelles les plus invraisemblables. Toutes les hauteurs sont à nous, du Mont-Valérien à Nogent. Or le Mont-Valérien est en face de nous et nous pouvons affirmer qu’il n’a pas tiré un coup de canon. Assez bonnes nouvelles dans les journaux du soir, nous avons pris Le Bourget et fait cent prisonniers. Bonne soirée de whist, entremêlée de plaisanteries sur notre prochaine captivité en Allemagne. Le père Daux est rond, le capitaine Bailly, notre adjudant-major, un excellent homme et les adjudant Coutards et Légier, les plus aimables du monde.

 

Bonne nuit au poste, un peu froide néanmoins malgré le feu et les couvertures.

 

Au matin, un froid intense. Des coups de canon au loin, très fréquents. Rapport militaire dans les journaux. Nous nous sommes encore cassé les dents sur Le Bourget, il a fallu l’évacuer. Grand massacre de marins. L’affaire continue. Nous descendons la garde profondément tristes. L’adjudant-major a toujours été pessimiste et je le suis devenu. Cette tristesse me dure toute la journée, d’autant mieux que les témoins me manquent. Je vais à la Cour d’assises où siège le 4ème secteur pour une forte affaire. Assassinat à domicile par un lieutenant et trois gardes nationaux. On ne sait rien, on n’entend plus le canon. Il fait un froid noir avec des vent-vole de neige. Pottier a rencontré des prisonniers. Tristesse énorme. Lettre profondément sombre à ma femme. Diner à la popote. Bonnin est parti, Eugène attend l’ordre. Caubet est à Noisy-le-Sec et Maurice en arrive avec un collègue des ambulances. Il n’y a pas eu de grandes pertes, sauf pour les marins, mais la journée est stérile et le collègue de Maurice la qualifie de néfaste. Tous deux sont pleins de pitié pour nos malheureux soldats qu’ils ont vu cette nuit tout morfondus de froid dans les tranchées.

 

Paris, le vendredi 23 Xbre 1870.

Toujours du froid et de la tristesse. Les témoins et les prévenus viennent peu ou point. Je perds mon temps au Palais. Je devrais être joyeux cependant car j’ai des nouvelles de ma femme. Il vient d’entrer une lettre du 29 novembre adressée à Mr Heyrault par Mme Duval sa sœur, en ce moment à Bruxelles. Georges de Chastanet y était venu passer une journée et avait donné de bonnes nouvelles de tous les chers gens de Boulogne.

 

Paris, le samedi 24 Xbre 1870.

Rien de nouveau. Tous les jours on annonce à Paris qu’on se bat et l’Officiel n’en dit rien. Il parait certain que désespérant d’emporter Le Bourget de vive force, on en fait le siège en règle au moyen de tranchées ouvertes de Drancy. Au moins le journal la Patrie est-il à ma très grande joie suspendu pour l’avoir dit. Mais comment remuer cette terre gelée ? Ce qu’il y a de mieux, la seule chose peut-être que nous ayons eu depuis le commencement de la guerre, ce sont les extraits des journaux allemands. Il résulte de leur ton général et spécialement d’une proclamation de Guillaume à ses sujets que la levée du pays en masse, mouvement qu’à présent on ne peut plus nier, les déconcerte et les émeut , que nous leur avons été supérieurs en nombre, que les combats à la suite desquels nous avons perdu Orléans leur ont fait un mal énorme, que leurs pertes ont été aussi très fortes à Champigny, que s’ils ont occupé Dieppe sans coup férir, Le Havre leur préparait une résistance devant laquelle ils paraissent avoir reculé. Ceci rapproché des pigeons, de la lettre de de Moltke, montre chez eux une envie, un besoin de finir. Nous, nous commençons. Je le crois fermement, Paris succombera, mais la France triomphera à la fin.

 

Je vais faire faire ma photographie pour l’envoyer dans une lettre ballon à ma femme. C’est la seule étrenne que les circonstances permettent. J’entends quelques témoins, j’aide un peu Clausel dans la préparation d’un conseil de guerre énorme pour mercredi. Je vais à Saint-Séverin pour me confesser à l’abbé Moléon qui nous a mariés. C’est à la prière de ma femme. Mr Brehier est absent de Paris. J’ai eu quelque peine à m’y résoudre et grand sujet de m’en féliciter. C’est un apôtre.

 

Diner chez mon beau-père, beaucoup trop beau. Pas de messe de minuit cette année.

 

Paris. Dimanche 25 Xbre 1870.

Comme je suis triste pour mon Noël. Je pense aux petits souliers de mes fillettes mis dans la cheminée. Je me rêve enfant. Cette nuit je ne suis pas un homme. Froid atroce, bois rare et vert, on ne se réchauffe pas la nuit. Pas de nouvelles. J’entends les trois messes d’usage. Je vais un peu à Belleville dans la journée. Je reviens au salut à Saint-Séverin dans la journée et vois encore le digne curé. Diner à la popote. Eugène est malade à la suite d’une nuit au Palais de l’Industrie, poste de réserve des compagnies de guerre. Son bidon de vin a gelé sur sa tête.

 

Paris. Lundi 26 Xbre 1870.

Messe de communion, prière profonde pour la délivrance et la réunion. Tout semble contre nous. L’Officiel annonce qu’en présence de la rigueur du froid on se voit forcé de suspendre les tranchées et de faire rentrer les troupes. Le froid diminue un peu dans la journée, mais le temps est trop découvert pour que ce puisse être un dégel. Je vais au Palais. Mon instruction des tirailleurs marche assez languissamment vers sa fin. Ceux qui sont à la Conciergerie écrivent à mon endroit dans Le Combat. Ce qu’il y a de plus drôle est de m’appeler le capitaine Mouille-Farine (!). Un de leurs camarades vient me demander pour les voir une permission que je lui refuse, sur quoi il me dit des injures. Hélas, si nous n’avions qu’eux à craindre pour vainqueurs. Toujours navré autant qu’on peut l’être, je vais causer une heure avec mon vieil ami Renault. Il est fort à l’unisson. Son frère commande le génie dans la citadelle de Belfort qu’on bombarde en ce moment. Ici avec le riz, le seigle et l’avoine, nous en avons jusqu’au 5 février. Et nous voila à nous représenter encore l’entrée des Prussiens, ce que nous ferons, si nous serons ou non prisonniers, si nous pourrons rejoindre les nôtres, si nous oserons les faire revenir dans l’atmosphère empoisonnée de Paris. Il y a un ancien juge au Tribunal de Commerce, Mr Beaugrand, qui s’est brulé la cervelle de chagrin de n’avoir pas sa femme et ses enfants. Je n’en suis pas là pour une foule de raisons et trouve que le procédé sent un peu Gribouille, mais le temps me semble long, la vie dure et je ne puis envisager l’avenir.

 

Diner chez Maurice avec Boucher et son ami Bianzat. Eugène toujours au lit, les autres toujours absents.

 

Paris. Mardi 27 Xbre 1870.

Canonnade très forte le matin. On parle d’une surprise au plateau d’Avron. L’Officiel, lecture fort triste. Une note officielle, mélancolique et résignée, sur la suspension des opérations par le froid, paraissant éloigner tout espoir d’une trouée. Une lettre prussienne non signée, paraissant demander un échange de prisonniers et nous apprenant incidemment que Manteuffel a battu, dispersé et poursuit notre armée d’Amiens. Toujours un froid intense et aujourd’hui de la neige. Depuis que j’ai du éteindre mon calorifère je ne puis qu’avec peine écrire dans mon cabinet tant j’ai froid aux doigts. Et cependant un déjeuner de toute gaité au café Saint-Roch avec Boucher et les deux Carlet. La façon dont on mange passé le 100ème jour du siège me plonge toujours dans l’admiration. Un rumpsteak de cheval exquis, des petits poids délicieux. Je les ai laissés faisant du punch et préparant une vraie débauche. Des témoins et des prévenus tant que je veux. L’affaire des tirailleurs s’éclaircit et j’en commence d’autres.

 

Nouvelles du soir. Le bombardement commence ! Les Prussiens ont démasqué des batteries à longue portée qui tirent sur le plateau d’Avron, sur Nogent et sur Rosny. L’impression générale des gens que je rencontre est une satisfaction nerveuse. Parbleu, tant mieux, c’est moins bête que de crever de faim comme des rats dans une ratière. Diner à la popote.

 

Paris, le mercredi 28 Xbre1870.

Il parait qu’on bombarde toujours. On n’entend pas grand-chose et je n’y crois guères. Pourquoi avoir tant attendu ? Pourquoi choisir un point si éloigné de la ville ? Ce ne peut être qu’une opération destinée à nous chasser du plateau d’Avron, dont la possession parait gêner fort leurs lignes d’investissement et où nous n’avons pas eu d’ailleurs l’idée d’élever une redoute depuis près d’un mois que nous y sommes. Maintenant, est-ce un essai, après leurs lettres et leurs mauvaises nouvelles, pour hâter la fin d’une opération qui les fatigue et les inquiète ? Le Journal Officiel disait qu’on avait entendu une explosion qu’on attribuait au pont de Maisons. Nous arriverait-il du secours par là ?

 

Je résiste au froid en transportant mes pénates dans le cabinet de mon père qui est chauffable. Quelques instructions au Palais. Une longue audience de notre conseil de guerre sans aucun intérêt. Diner chez Renault et soirée agréable. Renault est, comme toujours, le plus sombre des hommes. Les pillages de bois qu’il a à réprimer et que le froid excuse un peu lui paraissent le début d’un nouveau mouvement vers la commune. Il est certain que c’est assez grave. Diner : bouilli de cheval, poulet au blanc, vrai roastbeef, gruyère. Une vraie fête. Après diner il allume sa pipe, ce qui autorise la mienne, et nous causons les pieds sur les chenets. L’unique convive est Mr de Loche, qui m’avait si bien pronostiqué la prise de Chatillon. Il a, de la canonnade d’Avron, une explication paradoxale. Elle est destinée à nous empêcher d’entendre le canon de Bourbaki qui est à Auxerre, se joint à Bressolles, et va couper la ligne de ravitaillement des Allemands.

 

Envoi de mon portrait à ma femme et à mon père.

 

Paris. Jeudi 29 décembre 1870.

Une forte canonnade ce matin sur laquelle, au café Saint-Roch, circulent les bruits les plus contradictoires. Pour les uns nous aurions évacué le plateau d’Avron, pour les autres nous aurions repoussé une attaque que les Prussiens y dirigeaient. L’Officiel publie une note dans ce style penaud auquel il nous habitue, que c’est le bombardement qui commence, le bombardement avec les fameux canons Krupp dont il a été tant parlé. En effet on entend de temps en temps des détonations plus puissantes. Au Palais j’entends mes témoins comme chaque jour. Je finis l’instruction des tirailleurs. Les nouvelles circulent. C’est le jour aux nouvelles.

1° A la suite de la dénonciation du traité de 1867 une immense émotion s’est produite en Angleterre. Le parlement a renversé le ministère Gladstone dans une séance de nuit, et le nouveau cabinet a pris le titre de Ministère de la guerre.

Une session de parlement à Noël !… Enfin.

2° Trochu cède le commandement militaire à Vinoy. C’est l’envie qu’on en a.

3°Une lettre d’un Allemand de la Loire trouvée sur un blessé ou un prisonnier contient ceci : Chanzy nous bat depuis deux jours ; nous ne savons plus où est le prince Frédéric-Charles.

 

Cette dernière nouvelle, qui serait bien la meilleure de toutes, a presque l’air sérieux. Il n’y a que trois intermédiaires entre le mobile qui aurait lu la lettre et Nicolet de qui je tiens le fait.

 

La seule nouvelle certaine que nous apprenons vers trois heures est l’évacuation du plateau d’Avron.

 

Terminons enfin par ce qu’apporte Humbert à la popote. Sur un sergent-major saxon, mort à l’hôpital, on a trouvé la liste de ses hommes avec leur répartition dans la rue Drouot. Humbert a promis d’apporter le papier.

 

Froid de loup. Le bois manque. Cela va être une souffrance. Nous entrons évidemment dans la période aigüe du siège : jusqu’ici ce n’était que roses.

 

Eugène se remet. Maurice est grippé à son tour. Bonnin et Caubet toujours en campagne.

 

Paris. Vendredi 30 et samedi 31 Xbre 1870.

J’avais espéré, tout compte fait, être de garde le jour de l’an et passer ainsi cette fatale journée. C’est aujourd’hui que notre tour arrive. Il fait un froid terrible. Le grand atelier d’Elias Robert qui nous sert de poste n’est pas chauffable par le temps qu’il fait et l’Etat nous alloue pour toute ration trente deux kilogrammes de bois vert. La nourriture, jusqu’ici abondante, est représentée par des tripailles de cheval, de l’andouille avec laquelle on fait la soupe et qui a une abominable odeur de crottin, et du foie qui au contraire, sauté au vin blanc, est un mets exquis. Dans tout cela, garde fort dure. Les misères du siège commencent tout de bon. Je persiste cependant plus que jamais à cumuler le service de rempart comme lieutenant  avec celui de capitaine rapporteur. C’est irrégulier. C’est prohibé. Je suis seul à le faire. J’ai eu des mots aigres-doux à ce sujet. Peu importe et je ne me pardonnerais pas de m’être soustrait à ma part de misère, peut-être avant peu à ma part de danger. Ne nous annonçait-on pas pour aujourd’hui l’attaque du Mont-Valérien ? Le seul incident est de loin en loin un gros coup de canon Krupp dans l’extrême lointain. On prétend qu’un de leurs terribles obus a percé les casemates du fort de Rosny. Si cela est, nous sommes vite réglés. Mes camarades de garde sont charmants mais ils sont horriblement pessimistes. Le capitaine adjudant-major est un oiseau de mauvais augure, excellent et brave homme d’ailleurs, qui adore son whist et me promet que nous le ferons ensemble en Allemagne.

Je quitte le poste deux heures pour aller à la prison disciplinaire de la rue des Francs-Bourgeois où se trouve un tirailleur de Belleville écroué depuis lundi sans qu’on m’en ait prévenu, probablement par erreur, et qui aurait indéfiniment moisi là si je n’avais eu l’idée de m’y rendre.

 

La soirée se passe à faire le whist en grelotant avec le capitaine Bournet, mon voisin, brave et excellent garçon. Ronde de nuit qui nous réchauffe, nuit enfin, abominable. Je m’étais laisser aller à coucher chez Martin du Nord. Les draps étaient tellement humides que j’ai pris mon caban pour chemise de nuit et que j’étais encore glacé au travers. J’ai été réveillé à plusieurs reprises par le froid que j’avais au nez.

 

D’assez vilains bruits ont couru pendant la garde. Trochu et Jules Favre étaient destitués, disaient les uns, tués disaient seulement les autres. A l’Officiel du matin il n’y a rien, si ce n’est que les batteries ennemies se rapprochent, puis une proclamation de Trochu. On est blasé à ce sujet. Ils ont l’air d’avoir quelque satisfaction d’être réduits à la défensive faute d’avoir pu, ou su, prendre l’offensive. Il me semble qu’un courant d’opinion se forme contre Trochu. Il n’est bon à rien. On n’en veut plus. Qui mettra-t-on à sa place, on l’ignore, mais avant tout on n’en veut plus. Fantaisie d’agonisant ! De sorte que la misère aidant et surtout le froid contre lequel on n’a eu aucune prévision, on aura avant peu un nouveau 31 octobre, avec plus de fureur d’un côté, moins d’unanimité et de résolution de l’autre.

 

C’est avec ces réflexions couleur de rose, auxquelles aide un peu la souffrance physique, que je finis et descends ma garde. J’entends quelques témoins dans la journée. Ce sont encore ces heures là qui passent le mieux. De bonnes nouvelles de Chanzy continuent à circuler. Palle qui vient me voir a rencontré Duplessis, lequel Duplessis sortait d’un ministère où on venait de traduire un journal allemand, lequel journal allemand portait en substance qu’on était dans la plus grande inquiétude sur Frédéric-Charles dont on n’avait plus de nouvelles et qui paraissait battu et enveloppé par Chanzy. Je dine à la popote avec Bonnin, retour des avant-postes, et m’en vais dormir treize heures d’un seul trait.

 

 

 

 

 

 

Principaux événements de janvier 1871 : le 5, début du bombardement de Paris ; le 19, sortie infructueuse de Buzenval ; le 21, Trochu remplacé par Vinoy comme commandant en chef ; les 21 et 22, des éléments révolutionnaires libèrent Flourens de la prison de Mazas et attaquent sans succès l’Hôtel de Ville ; le 23, reprise des négociations Favre-Bismarck ; le 26 à minuit, cessez-le-feu suivi de la signature d’un armistice le 28 et de l’occupation des forts extérieurs par les Prussiens ;le 31,Gambetta proteste depuis Bordeaux contre l’armistice et publie un décret rendant inéligible les anciens fonctionnaires de l’empire.

 

Paris. Dimanche 1er janvier 1871.

Quelle année que celle qui finit ! Quelle que celle qui commence. Tout le vœu qu’on puisse former c’est que 1871 ne fasse pas regretter 1870. Il sera pire évidemment. Nous allons liquider la patrie, la continuer peut-être. Quelle solution voyons-nous ? La prise de Paris n’est guère douteuse, à moins d’un miracle. Nous avons un mois de vivre, après. Il y a à ce sujet dans les journaux d’aujourd’hui  une lettre de Louis Blanc à Victor Hugo, laquelle, en conseillant la résistance jusqu’au bout, ce à quoi tout le monde est je crois bien décidé, nous fait toucher du doigt les conséquences de la reddition. C’est à ce moment là, nous dit-il, que nous commencerons à souffrir. Les Prussiens ne nous laisserons pas partir pour augmenter les armées de province. Nous resterons donc ici, prisonniers sans communications avec les absents, sans ballons ni pigeons, sans pain, car la lutte continuera en province et le ravitaillement des Prussiens étant très difficile, ils ne nous donneront que leur superflu. Voila l’avenir. Quant au présent, c’est le bombardement. Attaqueront-ils un autre point ? Pourquoi ont-ils choisi celui-là ? On peut dire que leurs canons Krupp n’étant pas très maniables, ils les ont mis en batterie sur la ligne de l’Est par laquelle ils sont arrivés. Eux, dans les considérations de leurs journaux sur le bombardement envisagé « psychologiquement » énoncent que leur objectif est de bombarder les quartiers de Belleville et de La Villette « qui ont de l’influence sur la décision ». Ces gens là ont une infamie froide et scientifique qui met hors de soi. Quelle haine nous commençons, et puisse la guerre continuer après Paris vaincu, autrement nous la léguons à nos enfants et nous anéantissons tout espoir de paix dans ce malheureux pays.

 

Et avec tout cela, c’est le jour de l’an. Il y a des petites boutiques sur le boulevard, du monde dans les rues, presqu’une queue chez Boissier, de la lumière le soir. J’ai bien reçu huit ou dix cartes de visite, notamment des Joriaux. Assurément le spectacle est triste mais il est curieux et le sera jusqu’au bout.

 

Levé fort tard (mon ami Boucher fait mieux et passe toute la journée au lit). Je vais déjeuner chez mon beau-père, toujours plaignant et geignant, au surplus s’amusant fort à son cercle, mangeant du beurre à 34 francs la livre, de la crème à trente sous l’œuf, pas garde national, pas vétéran, atteint dans aucune partie, assommant. J’espérais trouver à l’Officiel quelque chose sur Chanzy. Il n’y a qu’un appel aussi vague qu’inquiétant à la population toute entière de s’associer à la résistance, au moment où celle-ci devient négative. On semble indiquer que la garde nationale entière en sera. Je n’en crois rien, mais j’y suis tout prêt et serviteur aux conseils de guerre.

 

Messe, où tout le monde tousse. Je n’en ai jamais entendu un pareil chœur. En effet nous gelons de froid. Je ne me réchauffe que dans mon lit. On a parlé d’abattre des arbres quand la Seine s’est mise à charrier et le bois manque absolument. Au surplus, il me semble que ma santé s’aguerrit absolument : je n’ai jamais passé un hiver semblable. Mais le froid ne diminue pas. Les éléments même sont contre nous.

 

Visite à l’oncle Koller qui continue à attribuer à l’opposition tout ce qui nous arrive et il n’est pas le seul de son avis. Il y a des choses trop amusantes en ce monde et qui consolent du reste. Visite à la bonne maman Renault. Un peu de travail chez moih tout grelotant. Je termine le rapport des tirailleurs de Belleville.

 

Je vais voir mon oncle Albert (1), un résolu celui-là, montant la garde aux remparts et résolu à être de ceux qui tenteront la trouée si elle se tente, et j’aurai grande envie de le suivre. Nous allons diner ensemble chez Parmentier (2) et prenons sur l’ennemi une soirée gaie. Nos convives sont Mr et Mme Gabriel Chardin et le cousin Langlade. Mon oncle Albert ne porte-t-il pas un toast, ce que c’est que le siège, un toast aux absents, et Mr Langlade raconte l’histoire du monsieur qui mange son chien avec un attendrissement croissant et s’écrie à la fin en regardant les os restés sur son assiette « Ah, ma pauvre bête, comme tu te régalerais si tu étais là ». Diner exquis d’ailleurs, demi-jambon, haricots et deux sortes de fromage. Le soir, boulevard éclairé, boutiques ouvertes. Un groupe m’arrête en face des Variétés, juste à la place où un groupe m’avait arrêté le 15 juillet en criant « A Berlin ». Vilain rapprochement. Néanmoins cette ville affamée et bombardée a ce soir une indifférence superbe.

 

1 Albert Delacourtie, frère de sa mère, également avoué.

2 Autre parent.

 

Paris. Lundi 2 janvier 1871.

Nous sommes entrés dans les vilains jours (1) : je ne puis me débarrasser de l’angoisse qui pèse sur moi. Chaque jour nous approche de l’abime et son bruit nous tinte aux oreilles. Je vais beaucoup au café Saint-Roch, un peu au Palais. J’écris devant mon pauvre feu aussi longtemps que mes doigts gelés le veulent bien. Je distribue des appointements et des étrennes quand la maison Merton a remis mes honoraires aux calendes, j’écris à ma pauvre femme une lettre pas bien gaie. Nous voila, nous voila dans les jours noirs.

 

Une tartine à l’Officiel. Elle sent le Jules Favre, mais celui des mauvais jours. Nous devons croire que Chanzy va bien, parce que les Prussiens ne nous en ont rien dit, mais nous n’en savons rien.

 

Les bruits du soir sont que les Prussiens ont tenté une attaque sur le fort de Rosny, ce que je crois peu, et que le bombardement de Saint-Denis commence demain. Ils vont incendier la cathédrale et toujours psychologiquement. La popote est au complet. Nos amis des compagnies de guerre sont là et pour peu de temps. Ce devrait être une joie mais je ne puis écarter de mon esprit l’ombre des événements qui viennent.

 

1 « Nous sommes entrés dans les vilains jours » : il sent monter en lui une de ces crises de tension angoissée qui l’assaillent de temps en temps et qui le conduirons à une longue période dépressive quelques années plus tard.

 

Paris. Mardi 3 janvier 1871.

Pas de nouvelles. Inaction complète, quoique le froid ait diminué. Audience du conseil de guerre où mes clients Bertot et David attrapent un mois de prison chacun. Le conseil devient assurément plus sévère. Les hommes s’accoutument à l’autorité et le besoin de répression se fait sentir. Bientôt vont arriver les voleurs de bois qui sont nombreux. Dans une course que je fais au secteur, je vois amener quatorze femmes et enfants qu’on a pris détruisant en plein jour une palissade. Nous avons craint l’émeute de la faim, voici l’avant-garde de l’émeute du froid.

Diner à la popote.

 

 

Paris. Mercredi 4 janvier 1871.

Quatre mois que je n’ai vu ma femme. Qui pouvait prévoir une si longue séparation ? Nous y serions-nous décidés ? A coup sûr je n’ai pas regretté ma décision une minute. Chaque fois que je descends la côte de Belleville je croise deux ou trois convois d’enfants. Ils meurent comme mouches faute de lait, d’aliments frais. Notre pauvre petite Thérèse n’y aurait pas résisté (1). Je trouve amusant à la popote d’avoir parfois un peu moins de viande qu’il ne faudrait, mais je ne sais comment j’entendrais un de mes enfants me redemander à manger quand le plat serait vide. Et puis ils me manquent bien. Je ne suis pas une heure sans penser à ma femme, si douce, si tendre, si confiante en moi et dont la vie doit être tant décomplétée par mon absence, mais je dois à leur absence d’avoir pu me créer une vie factice avec laquelle j’oublie et je passe le temps. En un mot, eux présents, je n’aurais pas un souci de moins, j’aurais mille inquiétudes de plus. J’ai donc très bien fait.

 

Maintenant quand les reverrais-je, si je les revois ? Quel x. La marche des armées vers le Nord leur a-t-elle permis de rester à Boulogne et, Paris pris, pourrais-je les faire revenir ou aller les rejoindre ? Je n’en crois rien du tout et m’abonnerais bien à ce que la séparation dure autant qu’elle a durée si dans quatre mois j’étais assuré de trouver mon foyer rallumé.

 

Toujours bien froid. L’intelligent frotteur se refusant à me faire du feu en raison de la cherté du bois je ne puis écrire dans mon cabinet. Je vais à mes instructions : la besogne revient à chaque instant, nous approchons du centième dossier. Rencontré Vavasseur. Il vient de voir Gastineau, lequel Gatineau lui annonce pour demain une manifestation dirigée par Ledru-Rollin contre l’inaction de Trochu. Ce sera demain ou un autre jour, mais c’est dans les fatalités de la situation. Le Gaulois contient le journal prussien de Versailles, lequel donne des nouvelles qui pour être prussiennes ne sont pas trop mauvaises. De la résistance partout, pas un pas sans une bataille et pas un mot de Frédéric-Charles. Chanzy serait à Mantes, dit une dépêche de Bordeaux. Faute d’impression, croit Le Gaulois. Et peut-être Trochu par son inaction laisse-t-il détacher assez de forces du siège pour écraser Chanzy. Tours a été occupé, mais non sans coup férir. Ils font le siège de Péronne et marchent sur Cambrai. Que devient-on à Boulogne ?

 

Diner à la popote. Tout s’use. Je parlais tout à l’heure de vie factice. Ce caractère factice apparaît à de certains moments. La popote m’ennuie. Eugène est grossier et mal élevé. Maintenant que les vivres sont introuvables, il nous amène tous les soirs Arthur qui est sot comme un panier, nous ennuie tous et entre là comme au cabaret. O mes petits enfants, quand vous reverrais-je autour de ma table?

 

1 Sa plus jeune fille, née en janvier 1869. Si peu de gens sont morts de faim pendant le siège, la malnutrition a considérablement augmenté la mortalité infantile.

 

 

Paris Jeudi 5 janvier 1871.

Toujours bien froid et plus de bois du tout. Le charbonnier a fermé boutique. Je ne sais comment je vais faire. Une canonnade épouvantable me réveille. Elle dure à ce qu’il parait depuis hier soir. Je demande ce que c’est. Personne n’en sait rien ni ne s’en émeut au café Saint-Roch. Ce que c’est, je l’apprends dans la journée, c’est le bombardement de Paris qui commence tout de bon, c’est le feu ouvert d’un point inconnu en arrière du plateau de Chatillon sur les forts d’Issy, de Vanves et de Montrouge, ce bombardement qu’on devait commencer au mois d’octobre, ce sont des obus entrant dans l’enceinte. Il en est tombé rue Daguerre, auprès du cimetière Montparnasse. Il en est tombé rue Gay-Lussac, rue des Feuillantines, dans le couvent des Dames Saint-Michel et dans les quartiers avoisinants. Et sait-on ce que fait la population ? Tout le monde est sorti et on guette les obus pour les ramasser et en faire collection. De la consternation, pas l’ombre, de l’indifférence et de la curiosité. A force de badauderie, nous atteignons l’héroïsme. Toute la journée, de grandes détonations qui ébranlent l’air et agacent les nerfs, car les forts et le bastion répondent vigoureusement. Chacun va à ses affaires. J’entends des prévenus et des témoins et j’aide Clausel dans sa préparation du conseil de guerre de mardi qui sera énorme. Nous en sommes à notre centième affaire. Je vais au service judiciaire, place Vendôme, qui est encore un des meilleurs endroits de Paris pour fumer tranquillement une pipe. Depuis que le surplus de l’Etat-major est à l’Elysée, ils sont là comme des rois. C’est une vraie étude. Le « colonel » Durrieux est le patron, dans son cabinet, qu’il ne faut pas déranger. Maza est maître-clerc. Un vieux brave homme qu’on nomme Allelin représente bien le caissier, Castaignet le second clerc, Larroumis l’amateur et ils ont pour compléter l’analogie un pupille qui répond au nom de « La Vitesse » et qui fait le petit clerc. Quand Durrieux a été nommé colonel, ils lui ont offert un sabre avec une pièce de vers admirable et ce soir on va former le cercle dans son cabinet pour lui lire un supplément de la façon de Larroumis, fondé sur ce que son sabre n’a pas de dragonne

Voulez-vous donc, pendant la guerre

Que votre sabre soit sans gland !!

Durrieux, qui ne savait pas trop s’il devait rire, finit par lancer sa calotte au nez de Maza.

 

Et je dine chez Maza avec Larroumis et Castaignet. Et il y a de vraies côtelettes de mouton et du vin exquis fourni par Castaignet. Et on rit comme des bienheureux. Les camarades sont comme moi, ressuscités depuis que Maza leur  a trouvé une occupation.

 

Le canon tonne toujours, un peu moins fort cependant.

 

Paris. Vendredi 6 janvier 1871.

Le dégel tant souhaité arrive ce matin par un beau soleil, sans gâchis, le thermomètre à 1°, et le gouvernement fait une proclamation. On en manquait. Ce n’est pas sur le dégel, c’est sur le bombardement. Il y est parlé de l’armée du Nord qui marche à notre secours. Savent-ils quelque chose, je n’en crois rien. C’est besoin d’arrondir la phrase. En fait de bombardement, un silence absolu succède à la canonnade d’hier. On prétend cependant que les prussiens continuent et qu’il pleut des obus autour du Luxembourg.

A Belleville et dans les quartiers voisins on placarde une affiche rouge demandant le renversement du gouvernement, réquisitionnement général, rationnement gratuit, attaque en masse et proposant un nouveau 31 octobre. Il s’est réuni un millier de personnes sur la place du Château d’Eau. Mes instructions me sauvent cette journée là, comme les autres. Mes affaires en ce moment se ressemblent. Ce sont des compagnies de guerre qui reviennent des avant-postes avec de pleines voitures de déménagement pleines de meubles pillés. Du reste, tous les meilleurs fils du monde, profondément surpris d’être appréhendés pour un acte aussi simple.

 

Le soir je vais diner bras-dessus bras-dessous avec Boucher. Je l’avais engagé à ne pas venir à la popote comme il était d’abord convenu et finalement il ne savait où aller. Nous avons diné chez Marguery au restaurant du Gymnase et étonnamment bien pour quatre francs. La façon dont on trouve à se nourrir à Paris après cent-dix jours de siège me plonge dans la surprise. Nous finissons la soirée au café Saint-Roch à faire de nombreux jacquets. Il y a encore une proclamation de Trochu, c’est une maladie. La canonnade reprend ce soir et quoiqu’on ait rien entendu, les obus n’ont pas chômé aujourd’hui. La mère de Masse qui habite près du Val-de-Grace a passé la nuit dernière dans sa cave. Il est tombé soixante bombes dans le Val-de-Grace. Tout le monde prend cela avec un calme incroyable et cette phrase est dans toutes les bouches « C’est un bien bon signe que ce bombardement, il faut que les Prussiens (s’ennuient ?). ». Cependant il y a eu des habitants tués. Les bombes ont plu sur Montrouge, le quartier Saint-Jacques, Grenelle et même Auteuil. D’autre part Constantin a vu tuer un pigeon porteur de dépêches. Nous allons donc avoir des nouvelles demain, peut-être la confirmation de ces succès de Chanzy qui transpirent par tous les côtés. D’autre part encore nos amis du 149ème partent demain avec cinq jours de vivre pour prendre part à l’action. Voila les dits et contredits du café Saint-Roch.

 

Samedi 7 janvier 1871.

Quelque canonnade aujourd’hui, plus qu’hier, moins qu’avant-hier. Toujours la même attitude. Comprend-on qu’on soit obligé d’interdire la circulation sur les points les plus exposés. Chacun y court pour voir tomber les obus. Vraiment, je crois l’avoir écrit déjà, nous menons la badauderie comme à l’héroïsme. Je prends les renseignements pèle et mêle. Un obus serait tombé dans les Champs-Elysées. Il en est tombé deux dans la maison de la mère de Masse, une demie heure après son départ rue du Val-de-Grace. Après avoir pris pour but le Panthéon, où ils croyaient avoir un dépôt de poudre, les Prussiens visent l’usine Carl, où on nous moud notre pain. Ce bombardement, contrairement aux lois de la guerre, n’a pas été précédé d’une sommation. De sorte qu’il est nul, disent les avoués, comme une saisie sans commandement. Une forte expédition de la garde nationale dont on parlait hier a été contremandée, parce qu’elle était éventée.

 

Scène charmante vue par Mr Daquin (1)

Premier gamin, lisant la proclamation « l’ennemi ne se contente pas de bombarder nos forts, il fait pleuvoir les obus sur la cité »

Second gamin, écoutant « Mais on lui dit zut ! »

 

Les gamins sont splendides. Ils guettent les obus, courent aux éclats et les vendent trente sous.

 

Un garçon épicier rue Croix-Nivert a eu la tête emportée comme il fermait sa boutique. Une cantinière a été tuée près du cimetière Montparnasse. Du reste, peu de morts. On ne parle de rien de nouveaux aujourd’hui et on peut dire que le bombardement est entré dans les mœurs.

 

Au milieu de tout cela, un espoir universel. Le moment psychologique a été décidemment mal choisi. Rien à l’Officiel comme je l’espérais hier soir, mais des bruits persistants, persévérants, infatigables, d’excellentes nouvelles. Cherchons à y mettre un peu d’ordre

1° Chanzy a bien passé à Mantes, comme je l’écrivais mercredi. C’est à cause de cela que les Prussiens ont fait sauter le 27 le pont de Chatou. Mais lui, tournant Paris, est en ce moment à Creil et va de là passer à l’est pour couper les communications des Prussiens.

2° Frédéric-Charles est blessé. Von der Tann est tué.

3° Le 26 Xbre 45.000 Prussiens ont mis bas les armes. Chanzy ayant fait rompre les levées de la Loire les a mis dans l’eau glacée jusqu’à mi-jambe (2).

C’est le lendemain que le bombardement a commencé et les Prussiens, jusqu’ici disciplinés cassent et brisent tout.

 

Voila huit jours que j’observe ce mouvement de bonnes nouvelles mais il n’a jamais été de la force d’aujourd’hui. On annonce une édition extraordinaire du Gaulois. Quel curieux phénomène. On ne parle que du pigeon de Constantin. Il en est venu deux autres, l’un pour annoncer la mort du premier président de Pau. Voila un pigeon à mettre aux petits pois.

 

Quelle vie anxieuse, mais quelle vie intéressante. Comme on ne céderait pas sa contremarque. J’ai à peine le temps de parler de mes petites affaires. Ce sont des instructions où je fais rentrer 1700 francs, joli denier, et un diner chez mon beau-père avec quatorze personnes et un vrai gigot qui a couté 50 francs.

 

1 ou Dagnin, Daynin ?

2 Aucune de ces rumeurs n’est fondée.

 

Paris, dimanche 8 et lundi 9 janvier 1871.

Garde au rempart. Ce n’est pas le moment d’y manquer puisqu’il y pleut des bombes et que la vie y devient dure faute de viande et de bois. Mon petit camarade Martin du Nord nous a quittés. Il est secrétaire de son frère, récemment nommé lieutenant-colonel. Je vis fort bien avec Mr Coutard, notre adjudant. Le détachement est commandé par le capitaine Lebrou au lieu du bonhomme Daux qui est souffrant. Cela n’a plus rien de rabelaisien. Nous gelons dans notre vaste poste et nous avons failli manquer de viande au déjeuner.

 

Ce n’est pas nous qu’on bombarde, mais il ne s’en faut de guères. Le demi-secteur de gauche a reçu l’ordre de rentrer dans les casemates. Le poste actuel, 150 rue de la Tour, est dans le demi-secteur de droite mais la maison de Martin du Nord ou nous couchions est dans l’autre, et nous jugeons bon d’y renoncer et d’en aller retirer nos couvertures. La pauvre mère Louis qui a si bien soigné les officiers du 5ème nous fait ses adieux les larmes aux yeux, comptant sa mort prochaine. Je me rends au bastion 62 où par la protection de Journet, je m’établis dans une embrasure avec Coutard et les capitaines Bournet et Lebrou. Quel spectacle. La fumée m’indique toute les batteries prussiennes,  Chatillon, la terrasse de Meudon, Sèvres, au-dessus de Chaville. Tout cela fume et tonne. Je vois l’éclair sortant de la bouche du canon, puis la fumée, longtemps après le son de la pièce, après le sifflement de l’obus et je le vois éclater à cinq cents mètres de moi sur la route de Versailles. « Mon pauvre camarade, qui aurait dit que nous en viendrons là », me dit Bournet. A trois pas de nous une pièce de marine tonne. Le Point-du-Jour riposte. Le fort d’Issy s’entoure de feu et de fumée. Le Mont-Valérien fait un bruit d’enfer. Les canonniers ricanent à  côté de moi : « Voila Joseph qui prend la parole ». Joseph, c’est le Mont-Valérien. Comme dit Bournet, tout cela est surtout étonnant.

 

Et comme c’est dimanche et qu’il fait assez doux, une foule d’endimanchés se hâtent vers le bas d’Auteuil pour voir tomber les obus. Des enfants, qui auront été bien sages pour y venir, trottinent devant d’un air ravis. Le papa pisse contre un mur pendant que la famille continue. « Oh ma chère, crie-t-il tout cambré, entends donc celui-là comme il siffle ». C’est le mot du bombardement.

 

Garde passable sans grand relief malgré les joyeusetés du docteur Driaux, notre aide-major. Assez bon diner. Ronde de nuit au milieu de sifflements d’obus à contenter le monsieur qui pissait. Comme à toutes les gardes de remparts les bonnes nouvelles sont au paroxysme. On a entendu les batteries de Sannois tirer en arrière et Chanzy est à trente kilomètres.

 

Nuit dure, froide et longue. Au matin, de vraies bonnes nouvelles quoi que ne ressemblant à rien à celles qui couraient. Il n’y a eu sur la Loire, dit Gambetta, rien qui ressemble à une défaite des Prussiens, mais il y a eu une défensive soutenue par Chanzy avec ténacité et succès et au nord Faidherbe a gagné deux batailles à Pont-Noyelle et à Bapaume, c’est-à-dire entre Amiens et Arras. Chaque jour les forces prussiennes diminuent, les nôtre augmentent. En un mot, la France est enfin soulevée. Elle marche. Les Prussiens sont inquiets et le bombardement s’explique. Les nouvelles répandent d’abord parmi mes camarades du 5ème, ensuite dans Paris où je retourne, une joie que je ne partage que dans une mesure déjà indiquée. Nous allons mieux, c’est évident, nous irons mieux encore et nous mourrons guéris. C’est-à-dire que ce mouvement national excellent, qui nous promet un succès définitif, est trop tardif pour sauver Paris et que Faidherbe qui n’a pas dépassé Amiens ne pourra, je le crains, arriver à Paris pendant les trois semaines ou il nous reste du pain. Il y a encore d’autres bonnes nouvelles. Les Prussiens ont évacué Rouen après l’avoir pillé pour lui apprendre à se rendre, Garibaldi a également réoccupé Dijon. Assurément nous nous en tirerons.

 

Déjeuner. Audition de prévenus et de témoins. Diner à la popote.

 

Le bombardement a été épouvantable la nuit dernière sur la rive gauche de la Seine. Le Val-de-Grace a été ouvertement visé malgré la convention de Genève. Les habitants déménagent, ou couchent dans leurs caves. Personne ne se plaint. Je voudrais que le Panthéon s’écroulât sous les bombes pour qu’il nous restât une excitation perpétuelle à la haine des Allemands.

 

Il y a encore ce soir quelques nouvelles venues par occasion et dont l’une est énorme. La conférence réunie à Londres pour délibérer sur la dénonciation du traité de 1856 ne veut pas délibérer sans le représentant de la France. La France que personne ne reconnaissait plus il y a deux mois. Le parti impérialiste qui noue d’obscures intrigues avait dit-on présenté de Lavalette (1). On demande Jules Favre. C’est en fait la reconnaissance de notre république. Ne serait-ce pas un moyen trouvé par Bismarck dont la Russie est le compère pour renouer des préliminaires de paix et sortir d’une situation embarrassante ?

 

Et puis ce vieil aventurier de Prim, occasion de nos désastres (2), vient d’avoir la tête cassée. Une joie.

 

1 Le marquis de La Valette, dernier ambassadeur à Londres de Napoléon III

2 En soutenant la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne, le général Prim avait déclenché l’engrenage menant à la guerre. Il fut tué à Madrid dans un attentat dans les derniers jours de décembre 1870.

 

Paris. Mardi 10 janvier 1871.

On a encore très violemment  bombardé la nuit dernière ; mon vieux clerc Carnil qui demeure rue Gay-Lussac a entendu tomber des obus à sa droite et à sa gauche. Le Jardin des Plantes a été atteint, les belles serres ruinées. La Pitié, le Val-de-Grace et Sainte-Pélagie criblés d’obus, des malades tués dans leur lit. Les habitants déménagent ou couchent dans leurs caves. Pas une plainte, pas un murmure.

 

Il y a à l’Officiel la suite du déchiffrement du pigeon, un long rapport de Gambetta, un peu ampoulé, quoique même à ce point de vue il ait fait des progrès, d’ailleurs plein de vie et d’intérêt. Il parcourt la France et la remplit de son ardeur. Il en rétablit l’unité un moment chancelante. C’est un rude homme.

 

Conseil de guerre. L’aide-major Lemeray des tirailleurs de Belleville attrape quatre mois de prison et les derniers des rebelles au désarmement Gratien et Guizard, qui étaient venus me trouver chez Chaulin, finissent par plier et rendre leurs armes après une lutte à mourir de rire contre le conseil entier qui les en suppliait.

 

Je dine chez Mme Renault admirablement comme toujours avec du vrai bœuf, des œufs et du fromage. Renault si sombre d’ordinaire est aujourd’hui absolument optimiste. L’appel de la France à la conférence de Londres lui parait avec raison une circonstance énorme. Jules Favre n’y veut aller qu’à plusieurs conditions, qui se résument à la reconnaissance du Gouvernement de la Défense nationale. Les batailles de Nuit et la réoccupation de Dijon seraient le résultat de la jonction de Bourbaki avec Cressolles (1) et Garibaldi. Bourbaki, au moyen d’un rideau d’hommes, aurait gagné trois marches sur Frédéric-Charles et marcherait sur l’Est s’il n’y est déjà, pour couper l’armée assiégeante de sa base d’opération. Enfin le bruit a couru à la Bourse que les puissances avaient sommé la Prusse de discontinuer le bombardement. Quand je rentre chez moi, je ne trouve pas qu’il ait été fort obéi à cette sommation, car les bombes se succèdent de minute en minute. On s’accoutume à tout cela et on s’endort au bruit des éclats d’obus. Quelle vie.

 

Cresson veut placer les prisonniers Prussiens dans les prisons bombardées, ce qui me parait juste. Favre s’y oppose au nom des grands principes.

 

1 Sans doute pour Bressolles, qui commandait à Lyon

 

 

Paris  Mercredi 11 janvier 1871.

Dix ans écoulés depuis la mort de ma pauvre mère (1).

 

Pas de nouvelles militaires. Des accusations de trahison circulant dans Paris contre l’entourage de Trochu et spécialement contre le général Schmitz, son chef d’état-major. Le Siècle imprime carrément qu’un projet arrêté entre les quatre généraux Trochu, Ducrot, Vinoy et Schmitz a été aussitôt connu de l’ennemi et qu’il faut qu’entre eux quatre il y ait un traître. Je ne crois pas la chose admissible sous cette forme mais je la rapproche d’une conversation que j’ai eue hier soir avec Renault. La police se préoccupe de voir nos projets constamment éventés et observe que les officiers de l’état-major de Trochu ont pour rien ou presque rien les filles les plus cotées de Paris, Sara Bernard (2) et autres, que d’autre part ces demoiselles roulent sur l’or sans qu’on sache d’où il leur vient et qu’il est probable qu’elles se font payer fort cher des confidences d’alcôve. Quant à la transmission, elle se fait par les ambulances, et les petits messieurs à la croix rouge. Quelle abominable séquelle, et qu’il faudrait donc dénoncer la convention de Genève que ces misérables violent abominablement, visant en ce moment nos hôpitaux, au point de vue psychologique !

 

A Saint-Nicolas, cinq petits enfants ont été tués du même obus. Vers le Jardin des Plantes, deux petites filles ont été broyées sous les yeux de leurs parents. Dans un journal allemand que l’Officiel nous donne aujourd’hui, ces bons amis s’indignent contre nos francs-tireurs qui n’ont pas craint, au mépris de la convention et de son drapeau, d’attaquer une voiture d’ambulance dans laquelle était un colonel bien portant allant rejoindre ses troupes. Pour en finir avec l’état-major de Trochu, il se compose pour si peu que je le connaisse de vilains petits messieurs, découragés et décourageants, prêts à tourner la résistance en ridicule.

 

Déjeuner au coin du feu de Boucher. Instructions au Palais. Un commandant et un adjudant-major qui ont volé des pendules à leur campement. Diner à la popote.

 

 

1 Il n’a pas connu sa mère, morte quand il n’avait que trois mois et a été élevé par sa grand-mère, madame Delacourtie, qu’il appelle le plus souvent ma mère dans son journal .

2 Sarah Bernhardt avait alors vingt-sept ans et était déjà une comédienne célèbre.

 

 

Paris. Jeudi 12 janvier 1871.

Bombardement moins violent cette nuit. Est-ce qu’ils s’en (narent ?). Je n’avais pas d’instructions et comptais n’être à mon cabinet qu’une demi-heure. J’y ai passé la journée, tant la besogne monte et déborde. Il est vrai que Philbert ne fait pas grand-chose et Pottier rien du tout. Nous en sommes au 120ème dossier. Je vais prendre quelques signatures à l’Etat-major. Ils ont les nouvelles les plus splendides. Frédéric-Charles est à Meaux, dangereusement blessé. Les armées de la Loire sont rappelées en hâte sur Paris. Bourbaki est en plein Est, à Chalons disent les uns, dans les Vosges ou à Nancy disent les autres, et les communications de l’armée Prussienne sont en voie d’être coupées. Tout cela pèse le même poids, je le crains, que les nouvelles du même genre courant l’autre semaine. Néanmoins on se livre avec bonheur à l’espoir. Si bien que nous ne décrochant plus, Maza, Castaignet et moi, allons diner en cabinet particulier au café Gaillon et nous rions comme des bienheureux. Maza fait danser deux pantins indescriptibles. Nous nous disons que si le siège de Paris finit bien nous devrons une fière reconnaissance et de bien bons souvenirs à ce service des conseils de guerre qui nous a retirés de l’ennui et du découragement, conservé l’habitude du travail, rapproché les uns des autres, et je vais faire un rapport jusqu’à onze heures du soir, heure indue.

 

Paris. Vendredi 13 janvier 1871.

Le bombardement a un peu diminué d’intensité. On dit que Mr de Bismarck interpellé par Mr Washburn (1) sur la violation du droit des gens qu’il a commise en bombardant sans sommation préalable a fait répondre que ce n’était pas un bombardement, mais un simple essai de tir. Les victimes ne sont pas extrêmement nombreuses mais il y en a d’horribles. J’ai parlé de ces cinq petits enfants de Saint-Nicolas, tués du même obus. Jules Favre a conduit leur deuil. On parle de deux jeunes époux mariés depuis cinq jours. La femme dormait sur le bras du mari. L’obus tue la femme et emporte le bras du mari. Drevaut, le jardinier de nos herborisations, a vu frapper sous ses yeux sa fille et sa femme. Je voudrais qu’on recueillît tous ces faits, qu’on les inscrivît sur une pierre et que chaque homme pût les lire chaque jour.

 

Il y a dans l’Officiel une circulaire de Jules Favre sur l’invitation à se rendre à la conférence de Londres. Cette circulaire, comme les précédentes, est fort approuvée. Tout en ne refusant pas l’invitation il se réserve le moyen de n’y aller que s’il veut, en opposant qu’il ne peut quitter une ville bombardée.

 

Je fais des instructions comme tous les jours et ne fais rien d’autre chose. J’ai toujours été le même, me laissant entièrement absorber par une occupation unique, bon à rien d’autre et je ne trouve le temps ni de toucher mes rentes, ni de chercher du bois dont je n’ai presque plus, ni de m’occuper des quelques affaires qui me restent. Solar est maintenant pris par la garde nationale le matin, seul moment dont moi je dispose, de sorte que mon étude va joliment.

Diner à la popote. Eugène part demain aux avant-postes, les autres y sont déjà. Je vais le soir à la société Botanique. Je n’y suis pas vulgaire, mais la réunion se tenant sur la rive gauche, j’ai trouvé crâne de m’y rendre. Et puis je comptais sur un bout de protestation, ce qui n’a pas manqué. Sur ma proposition une commission est nommée pour faire rapport sur les dégâts commis au Jardin des Plantes par les bombes. Je trouve là avec bonheur Damiens et Gaudefroy, mes camarades de Champagne. Le premier s’étant laissé induire à coucher hier chez le second a trouvé ce matin sur son lit abandonné deux éclats d’obus de toute beauté. Mobilier, collections, tout est en miette.

 

1 Elihu Washburne, ambassadeur des Etats-Unis à Paris. Il avait ouvert une ambulance.

 

Paris. Samedi 14 janvier 1871.

Ma pauvre petite Thérèse aura demain deux ans, si elle existe encore. Restée à Paris, elle n’aurait pas vu sans doute sa troisième année. La mortalité est effrayante, elle atteint cette semaine 4000, mais les enfants sont particulièrement atteints. Guyot-Sionnest, dont la fantasque épouse n’a pas voulu quitter Paris, a ses enfants assez malades. Il a de plus chez lui les petits Mezure, ses neveux, dont le père a été effleuré par un obus et qui habitent la rive gauche.

 

Je vais au Palais écrire quelques lettres n’ayant pas de témoins à entendre et de fil en aiguille, je rentre à peine à six heures, à cause des uns et des autres, des affaires nouvelles arrivant sans cesse. Nous tâchons Clausel et moi de remplacer Pottier par Paul Roche pour nous déblayer un peu.

 

Ce matin on fait queue chez les boulangers. Quoi qu’on fasse, la panique du pain se produit. Plusieurs font des provisions énormes et plusieurs en manquent. On n’en donne aujourd’hui que sur la présentation des cartes de boucherie.

 

Après des difficultés énormes, mes clercs dirigent une expédition au bois qui est couronnée de succès. On apporte dans ma cour des pilotis énormes, bois de charpente de première valeur. On n’a que cela pour se chauffer.

 

Je dine et passe la soirée chez mon beau-père, jamais avec plaisir. Ses gens ne sont pas les miens, tous riches, ne faisant rien ou peu de choses pour le pays. Nullement atteints dans leurs satisfactions, ils sont les plus plaintifs, se lamentent à chaque mot et ouvriraient les portes si on les laissait faire. J’ai manqué ce soir à la loi du silence que je m’impose en pareil cas et leur ait rompu en visière, courtoisement s’entend. Ces gens là, qui m’écœurent, n’auront tiré aucune leçon du siège. Ils seront comme avant uniquement préoccupés de leurs jouissances. La dominante de leur conversation était ce soir de quitter la France « qui n’est pas un pays ». Pas un pays, le jour où ils n’y trouvent plus les satisfactions matérielles et surtout les nonchalances qu’il leur faut, pas un pays, le jour où il faut payer de sa personne pour lui rendre la paix et la liberté. Pas un pays, le jour où écrasé, privé de son gouvernement, privé de son armée, il tire des combattants de son sein meurtri et secoue de toutes parts le fardeau qui l’accable.

 

 

 

Ce qui m’irrite, c’est que j’ai parlé et pensé comme eux. J’ai du l’écrire ici. Mais la mauvaise fortune m’a servi à quelque chose. J’ai changé d’avis, j’aime mon pays à présent et je donnerais tout ce que j’ai pour lui.

 

Ce que je viens d’écrire à l’air d’une tirade et cependant je me tâte, je n’ai en moi-même aucune emphase. Il faut nous transformer et je crois que cette transformation qui découle des épreuves, de la mauvaise fortune, se fait non seulement en moi, mais en toute la France. Nous étions abâtardis, nous renaitrons des hommes jouissant du bien être, mais sachant le rejeter, habitués aux armes, prêts à les prendre pour le pays, familiarisés, en un mot, avec le sacrifice.

C’est là le mot de toutes les situations, le mot qu’ils ignorent, et il faut le dire, le mot chrétien, oublié avec le reste. Si tout cela finit bien, et ce ne sera pas de sitôt, quelle bonne et saine chose ce sera qu’une existence en famille sur laquelle planera l’idée chrétienne, simple, laborieuse, sans luxe, voyant un autre but que le plaisir et la jouissance. Et ces idées dont mon beau-père n’a pas le premier mot, ma femme les comprend si bien. Tout ce qui est chrétien, honnête et simple entre si bien dans cette âme candide et charmante. Elle est si bien habituée d’ailleurs à prendre pour un vrai oracle ce que je lui dis, tendrement et doucement. Quand elle compare les idées qui dominent notre vie à celles qui dominaient dans sa maison paternelle, elle va si droit vers ce qui est bien et flatte en même temps d’une façon si douce mon orgueil et mon cœur par ses comparaisons. J’ai encore bien du bonheur à gouter sur terre, s’il plait à Dieu.

 

Un des conviés arrive ce soir avec la joie d’un homme sûr de son effet. Un obus de première volée a éclaté au ministère du Commerce comme il y était, a tout brisé et lui a éraflé la main. Toujours des nouvelles exquises. Durant que Bourbaki a coupé les communications à l’Est, Chanzy arrive, il n’est pas à dix lieues. Il y aura demain ou lundi une grande bataille pour lui donner la main. Le tout sans garantie, bien entendu.

 

Paris. Dimanche 15 janvier 1871.

Mon beau-père reçoit et m’envoie ce matin une dépêche par pigeon de ma belle-mère. Elle est du 28 novembre et nous avions par la lettre de Mme Duval des nouvelles du 29. J’étais au lit quand Clotilde me l’a apportée (1). Conçoit-on qu’au travers de la porte, j’ai pris sa voix pour celle de ma femme disant « Edmond, c’est moi » et qu’il m’a pris un battement de cœur affreux. Je me lève à onze heures, c’est la seule joie du siège et on n’a chaud qu’au lit, et je vais à 1h aux Français avec l’ami Diaz, où pour la naissance de Molière on joue Amphitryon et le Dépit amoureux. Il fait froid dans la salle et le képi y est toléré sur la tête, mais elle est comble et de la meilleure humeur du jour. On rit à Amphitryon comme au Palais-Royal. Il est admirablement joué par Got, Coquelin et Mme Ponsin-Prevost. Dans Le Dépit amoureux, Coquelin cadet avant de jeter le morceau de fromage l’a flairé avec une grimace de regret qui a fait rire. Après, Coquelin a dit admirablement des vers de Gondinet, à Molière, vers patriotiques bien frappés et qui m’ont fort émus.

 

Je dine chez les Joriaux, seul avec eux, un bouilli de bœuf, un poulet exquis, du beurre frais et du fromage. Voila des gens estimables.

 

1 Jean Baguenier Desormeaux l’a identifiée. Il s’agit de Clotilde Bel, la vieille femme de chambre de madame de Chastanet, qui a élevé Louise et est considérée comme faisant partie de la famille

 

 

 

 

Paris. Lundi 16 janvier 1871.

Canonnade épouvantable cette nuit, ce matin, toute la journée. Il paraît que ce sont nos forts qui répondent.

 

Dégel sérieux et paraissant définitif.

 

Le pain rationné dans le 2ème  arrondissement, qui n’est séparé du mien que par la rue, à 400 grammes par tête, ce qui me paraît absolument insuffisant. Nous mangeons depuis une semaine le pain bis des paysans, aussi noir et aussi compacte que possible. Je le trouve fort bon.

 

Des instructions toute la journée. Je fais comparoir tout un poste et c’est un train à casser la tête. Personne n’y connaît plus rien et je mets le plaignant à la porte. Paul Roche va décidément nous être adjoint.

 

Diner à la popote avec Caubet toujours bien grippé. On ne parle plus du bombardement qui cependant continue toujours. On dit que le dôme du Panthéon est criblé. On disait ce soir que le fort d’Issy est presque détruit, les fossés comblés. Ce bruit qui serait très grave est immédiatement démenti. Quant aux nouvelles extérieures, c’est mieux que jamais. Bourbaki a débloqué Belfort et s’est jeté en Allemagne avec 300.000 fusils pour armer nos prisonniers. Vers dix heures, une bombe tombe avec un bruit tel que je l’ai presque cru éclater dans la cour. On s’endort à ce bruit là, néanmoins.

 

 

 

 

Paris. Mardi 17 janvier 1871.

Le pain est rationné à partir d’aujourd’hui dans le 1er  arrondissement à 500 grammes. Les boulangers ont charge de dire que ce rationnement n’est qu’officieux. Je ne comprends pas bien. Des instructions et séances du conseil sans intérêt. Paul Roche est décidément notre collègue. Le bruit court au Palais que le fort d’Issy serait évacué. Grands mouvements de troupes dans la journée. On annonce pour demain un départ nombreux de gardes nationaux et une action décisive. Diner le soir avec Boucher à la popote. Les journaux du soir ne disent rien du fort d’Issy. La nouvelle m’avait parue invraisemblable.

 

Les réfugiés des quartiers bombardés affluent. On les loge où on peut. Le maire Tirard (1) a requis l’étude du notaire Gamard, et le notaire Gamard parle de tirer sur les envoyés du maire Tirard et sur lui-même, s’il y échet.

 

1 Maire du 2ème arrondissement

 

Paris. Mercredi 18 et jeudi 19 janvier 1871.

Garde aux remparts. Le papa Daux commande le détachement ce dont nous augurons bien pour la gaité de la garde. Il fait moins froid et nous trouvons du bois à acheter. L’atelier Elias Robert devient habitable. Je suis invité à déjeuner à l’état-major des canonniers volontaires, où je vais assez souvent rendre visite à des collègues de mon beau-père, Mr Doré, qui a repris son uniforme d’officier de marine, et Mr Damainville qui est son soldat. Bon accueil et repas agréable. Après, je vais avec le capitaine Daux reprendre le poste d’observation au bastion 62, voir tirer les batteries prussiennes, mais un officier d’état-major nous invite courtoisement à plus de prudence. Les choses ont changé ou progressé depuis dix jours et les obus labourent le bastion. Diner, soirée très agréable autour d’un bon feu et ronde. Notre poste de la porte de Passy est prévenu qu’il passera cette nuit des troupes. L’action parait être pour demain, ce qui n’empêche qu’un garde m’a annoncé ce matin la prise du moulin d’Orgemont. Canonnade toute la journée et la nuit. Le 19 au matin, canonnade, mitraillade, fusillade. Nous courons aux banquettes. On se bat en face de nous. Nous voyons une batterie française vers Montretout qui tire et qui s’avance. La fusillade s’éloigne. Nous augurons bien du commencement. L’Officiel est navrant. Avec deux décrets, dont l’un rationne le pain à 300 grammes, dont l’autre ordonne des perquisitions au domicile des absents, il contient une proclamation du gouvernement, qui a l’air d’un cri d’agonie. Le général Le Flô est investi des pouvoirs du gouverneur de Paris. Cela semble indiquer l’exécution d’un plan qu’on voit venir depuis un mois, Trochu perçant les lignes et quittant Paris pour soustraire à la capitulation l’armée et le matériel. J’approuve, mais j’en voudrais être. Notre rôle au contraire va être de tenter un semblant de résistance, d’ouvrir les portes et de subir les affronts du vainqueur.

 

Je quitte les remparts le cœur serré, me préparant à tout. Je vais faire des instructions. Gasnier vient nous annoncer au Palais que Montretout est occupé par nous. Les nouvelles officielles que je lis en sortant m’énervent. Elles sont conçues dans ce style piteux familier à Trochu « Il y a beaucoup de brouillard, c’est bien regrettable, on n’y voit rien ». Cela semble préparer une reculade. A l’Etat-major on ne voit pas les choses ainsi : on dit que tous les mouvements ont réussi, que les gardes nationaux mobilisés ont parfaitement donné. Attendons. Je dine tout seul à la popote. Ils sont tous à l’affaire.

 

Paris. Vendredi 20 janvier 1871.

Mauvais jour. Le pire de tous. L’Officiel de ce matin nous annonce que nos troupes qui n’avaient pas entendu un coup de canon ont été écrasées le soir par l’artillerie prussienne et ont du redescendre les hauteurs. Un pigeon est arrivé. On le déchiffre. Ce qu’on sait c’est arrêt à l’Ouest, victoire à l’Est.

 

J’assiste au conseil de guerre. On juge ma première bande de pillards. Gasnier plaide fort bien pour eux. C’est à présent notre avocat ordinaire. Le conseil est fort doux et n’en condamne que deux.

 

Soirée humide, sombre, malsaine. De tous côtés des bataillons qui rentrent. Une foule énorme descend en même temps qu’eux la rue de Rivoli, morne. Nous allons à l’Etat-major. Les nouvelles sont absolument et décidément mauvaises. Trochu a du complètement rétrograder. Nos pertes sont assez grandes pour qu’il demande un armistice de quarante-huit heures pour rentrer les blessés et enterrer les morts. Nouvelles de province pires encore. Chanzy a laissé 10.000 prisonniers aux mains des Prussiens et a du se retirer derrière la Mayenne, autant dire en Bretagne. Bourbaki a remporté deux victoires qui le rapprochent de Belfort, mais c’est encore loin de la ligne de communication des Prussiens. J’entends encore le colonel Durrieux dire de sa voix sonore « Allons, mon petit Castaignet, il faut songer à graisser nos bottes et à aller voir Berlin ». Cette perspective se rapproche en effet. Ce n’eut pas été une mauvaise chose il y a deux mois que des événements militaires, d’un côté entrainant au loin Frédéric-Charles, de l’autre rapprochant notre armée de la ligne de communication de l’ennemi, mais nous n’avons plus le temps d’attendre. Nous sommes perdus ici.

 

La garde nationale s’est parfaitement conduite, de l’aveu de tout le monde. Rochebrune a été tué devant son régiment. C’est une grande perte. Il avait fait la guerre de Pologne. Le colonel Langlois est blessé. On parle au nombre des morts d’un des fils Susse que j’ai vu cet été à Saint-Brice. Il y a des morts au 5ème bataillon. Le père Vasseur s’est parfaitement conduit. Il est monté le premier sur la tranchée ennemie, mais le pied lui a manqué, il a roulé. On l’a rapporté je ne sais comment. Il parait qu’il va donner sa démission, reconnaissant qu’il est trop vieux pour ce rude métier. Droz a un coup de crosse dans l’œil : des fuyards l’ont piétiné. Nous avons de bonnes nouvelles du commandant Lemercier qui a rudement donné. Son bataillon a perdu six ou sept officiers au nombre desquels sont peut-être nos amis. Maurice, sur pied depuis deux nuits avec les ambulances, a vu toutes les horreurs de la chose.

 

En rentrant ce soir chez moi, je trouve un ordre de service qui m’envoie demain de piquet au secteur. C’est ce qui pouvait m’arriver de mieux dans l’état d’abattement ou m’a mis cette journée. Je ne dois rien à Boucher ce soir.

 

Samedi 21 janvier 1871.

J’arrive à neuf heures et demie au château de la Muette. Mon rôle est de me tenir dans un salon de service avec les officiers de l’Etat-major, messieurs de peu d’accueil. Je retrouve cependant le fils d’un client, Larrieu. J’ai tout le loisir d’écrire à ma femme, de me chauffer les pieds, de culotter une pipe admirable et aussi de penser, ce qui n’est pas le plus gai. Voila quatre mois que nous sommes comme Arlequin tombant des tours de Notre-Dame « Cela va bien, pourvu que ça dure » Actuellement nous nous rapprochons des pavés. Quelle solution ? L’une de ces trois, être prisonnier en Allemagne, servir dans une armée de province ou héberger les Prussiens. Je ne sais si la troisième n’est pas la pire.

Passy est mal approvisionné, je ne trouve à déjeuner que du riz et du chocolat. A cinq heures, on me lâche. En allant rendre compte à la mairie à mon adjudant-major, je trouve un officier du 115ème qui arrive tout affairé. Les gens de Belleville descendent sur l’Hôtel de Ville. Il faut sonner le tocsin, etc.  Je vais prévenir mes chefs, dine rapidement à la popote et, le bataillon étant consigné, je vais passer ma soirée au café Saint-Roch. Il y a un mouvement d’opinion d’une violence extrême contre Trochu. Cette sortie de la garde nationale a plus fait contre lui que la campagne du journalisme depuis un mois. Le gouvernement a reçu dans le pigeon d’hier et commencé à publier aujourd’hui les dépêches de Chanzy et de Bourbaki. Je leur trouve un air de précision militaire qui contraste avec la correspondance du début de la guerre.

Albert Susse n’est que blessé.

 

Paris. Dimanche 22 janvier 1871.

Lever fort tardif. Déjeuner au café Saint-Roch. Le bataillon a beaucoup plus de morts que je ne pensais. J’ai vu hier au secteur une pauvre mère, madame (Damama ?), venant demander une permission pour tâcher de retrouver le cadavre de son fils. Le capitaine Brochard a été broyé par un obus au moment ou il disait à ses hommes « Face aux balles ennemies ; je vous jure qu’elles ne me feront pas tourner la tête ». C’est une perte et presqu’un chagrin pour moi. J’avais remarqué son intelligence et son énergie dans la nuit du 31 octobre. L’Officiel publie la nomination du général Vinoy au commandement en chef au lieu de Trochu. C’est une prompte satisfaction donnée à l’opinion. Quel en sera le résultat ? Nous sommes à ce point de la maladie ou on envoie chercher l’homéopathe ! La publication des dépêches des généraux de province continue. Celles de Chanzy sont navrantes. Cette bataille du Mans, qualifié d’arrêt dans le mouvement, est une effroyable redoute (1). Dans la dernière, il parle du temps toujours plus mauvais, de la neige couvrant les chemins, de la difficulté qu’il a à organiser sa retraite et nous laisse là-dessus au moment émouvant comme dans un roman de Ponson du Terrail. Le bombardement de Saint-Denis est commencé. J’ai entendu tirer le canon cette nuit. On y est si bien habitué que réveillé par le bruit, on reprend son sommeil avec quelque volupté.

 

Après la messe je m’en vais à Belleville. Les  amis Patinot et Alicot ont eu une vraie nuit mouvementée ainsi que tous les officiers de l’Etat-major et me racontent des choses dont on ne se doute guères à Paris. Une soixantaine de misérables est allé ouvrir cette nuit les portes de Mazas et mettre en liberté Flourens et ses camarades. Cela n’a pu se faire que de connivence avec le gardien. Puis ils se sont installés à la mairie de Belleville et y ont volé 2000 rations de pain destinées aux indigents. Au petit jour ils ont disparu et à présent tout est tranquille.

 

Alicot montait à cheval pour aller me chercher à Nogent-sur-Marne Sancier qu’on juge après-demain quand il rentre un peu pâle « L’Etat-major est consigné, on se bat à l’Hôtel de Ville ». Il était trois heures et demie. Je pense que mon bataillon est consigné et que je ne suis pas à mon poste, ce que c’est que d’en avoir deux. Je dégringole assez rapidement. Belleville est absolument tranquille. Les gens vont et viennent. C’est à n’y pas croire. Je ne vois de groupes qu’à partir de la caserne du Prince Eugène. Je cours changer de képi, ceindre le sabre et chercher le bataillon. Je trouve la 5ème compagnie Place Vendôme et nous rejoignons le reste place de la Concorde où il gardait l’avenue Gabriel et la rue Boissy d’Anglas. La nuit vient. Exactement le sol boueux et la petite pluie du 31 octobre, sauf qu’on meurt de faim. Quant aux nouvelles, voici celles qu’on nous donne. Les perturbateurs ont fait feu les premiers et tué un commandant de mobiles. Sur quoi une vigoureuse réplique en a couché une cinquantaine, y compris dit-on l’ex-commandant Sapia. Il semble que la main de Vinoy se fasse déjà sentir. On dit qu’il a posé trois conditions à son entrée, plus de presse, plus de club, la loi martiale. La voiture du général Schmitz traverse notre haie et il a à décliner son nom. « J’étais, dit-il, chef d’Etat-major et Dieu merci je ne suis plus rien ». Ce Dieu merci peint tout l’entourage de Trochu. A huit heures du soir on nous renvoie. Je tombe mourant de faim chez Voisin où je trouve Solar qui me ramène à l’Elysée où Maza est en permanence, interrogeant les inculpés. Je vais ensuite au service judiciaire où un certain nombre d’officiers de nos conseils étaient réunis. Jamais je n’ai vu de semblables figures. Salle venait de leur dire, comme nouvelle certaine et à répandre, que Chanzy avait perdu 18.000 fuyards, 50.000 prisonniers, toute son artillerie et que nous n’avions de pain que jusqu’au 3 février. Je vais me coucher, ainsi qu’eux, la mort dans l’âme. Nous sommes dans les convulsions de l’agonie.

 

En descendant de Belleville j’ai rencontré comme chaque fois, coïncidence singulière, trois convois d’enfants. Les deux premiers se composaient du seul croque-mort, portant sous son bras la pauvre petite bière. Mortalité : la semaine dernière 3900, celle-ci 4400 en chiffres ronds.

 

1 Inversion involontaire pour déroute ?

 

Paris. Lundi 23 janvier 1871.

Je comptais trouver à l’Officiel de ce matin la confirmation des tristes nouvelles apportées par Salle. Ce qui est certain, c’est que l’impression des dépêches de Chanzy y est brusquement interrompue. Au surplus, des mesures vigoureuses, suppression des clubs, suppression des journaux Le Réveil et Le Combat. Doublement des conseils de guerre militaires, auxquels nous pourrons être attachés comme officiers judiciaires. Je vais faire un tour place Vendôme, pour offrir mes services au cas ou il n’y aurait pas de brigue à cet objet. Il ne me parait pas qu’on s’arrache ces situations que je suis tout prêt à prendre pour chasser le découragement qui m’envahit. Je vais faire un tour au Palais terminer une instruction. Je partage les dossiers que me donne Clausel entre Philbert et Roche et m’en vais avec mon chef, aussi morne que moi. Je suis chez moi à trois heures, ce qu’on n’avait jamais vu. Je classe quelques papiers, en détruit quelques autres. Je vais voir Albert au sujet des valeurs de notre père. Enfin, ce sont les derniers apprêts qui commencent pour moi. Aucune dépêche de Boulogne parmi les très nombreuses qu’apporte le pigeon. Il faut croire que les communications sont coupées avec le Nord, que ma femme est sans nouvelles. Un coup de rappel, vite dans la rue, le sabre au côté. C’est une compagnie qui se réunissait. Quelle existence ! Les gens qu’on rencontre parlent tous de l’affaire du 19, de l’absence d’ordre et de direction, de Trochu courant en avant comme pour se faire tuer. Et puis, dans les esprits, l’idée de capitulation est acclimatée, au milieu d’un désespoir engourdi. Je ne cite que pour mémoire cette idée de Gillain, vue par lui je ne sais où, que Guillaume n’acceptera la capitulation de Paris qu’autant que les armées de province mettront bas les armes, qu’il nous laissera donc jusque là mourir de faim. C’est de semblables histoires que nous nous entretenons. Tristesse profonde. Diner à la popote. On se remonte un peu mais ce n’est plus ça !

 

Tous nos amis les Vendéens sont sains et saufs.

 

Dans les restaurants il faut apporter son pain. Leverrier, qui est notre providence, en a encore pour Boucher et moi, chaque matin, avec de bons rumpsteaks de cheval. On augmente d’ailleurs les rations de viande. Le pain manquera le premier.

 

Paris. Mardi 24 janvier 1871.

Toujours de plus en plus sombre. C’est fini. Cette existence à laquelle la virilité tenait lieu de tout est terminée. C’est en vivant avec la France dans la lutte, faisant chaque jour œuvre d’homme dans ma petite sphère, que j’oublie depuis quatre mois ma famille dispersée, mon petit avoir compromis. Aujourd’hui la réalité m’envahit. Il y a eu à Saint-Roch un service pour les morts du 5ème bataillon. Le temps gris et pluvieux, l’église froide, le tambour et le clairon mêlés aux chants d’église. J’ai pleuré comme une bête, presque heureux d’en trouver une occasion. Le rapport militaire, comme la proclamation de Vinoy, indique discrètement le danger croissant. Il parait que nos forts sont presque anéantis de ce côté ; les mobiles les ont évacués. On ne trouverait pas 20.000 hommes pour faire une sortie nouvelle. On ne rencontre que des découragés. Le bruit se répand à quatre heures que Jules Favre et Picard sont à Versailles. Il se confirme le soir. Il ne reste plus que la question de savoir à quelle sauce nous serons mangés et nous ne serons même pas consultés sur cette question subsidiaire. Comment les Prussiens useront-ils de la victoire, tout est là. Et l’esprit se perd à des conjectures de population captive, de quartiers mitraillés, de ravitaillement refusé. Ma seule consolation est de penser que ma femme ne sera pas violée et je fais envie à quelques uns. Une partie de l’avoir de mon père est à la Banque : dois-je ou non l’en retirer ? Quels jours sombres.

 

J’essaie de travailler au conseil de guerre, mais en vain. Clausel est comme moi. Nous avons audience aujourd’hui. On juge Balandier, le capitaine des tirailleurs de Belleville, six mois de prison, destitution et affiche. Je m’en vais comme on finissait l’affaire Sancier qui tournait à la condamnation. Diner à la popote. Une pose lamentable au café Saint-Roch où mon pauvre vieux Boucher traite Gambetta d’échappé de barrières. J’écris ce qui précède et je vais chercher le sommeil, qui est toujours large et profond et où j’oublie la réalité. Je finis le siège gros et gras, sans un jour de vraie souffrance physique. Mais quel fardeau de souffrances morales.

 

Paris. Mercredi 25 janvier 1871.

On n’entend pas un coup de canon ce matin. Silence absolu des forts, signe qu’on parlemente. Au surplus tout le monde le dit, chose étrange, ce silence de nos canons nous parait lugubre. C’était la seule animation qui restait  à Paris. Je passe quelques instants au Palais, je fais peu d’instructions et je m’occupe de mes affaires personnelles, faire rentrer le plus d’argent possible, retirer ce que j’ai au Crédit Foncier, payer ce que je dois, en un mot carguer les voiles devant l’orage. Je vais voir Renault à la Préfecture de Police. Il m’invite à diner chez lui où j’apporte mon pain et où on nous trouve encore une côtelette de veau. Je résume tout d’un coup les nouvelles que j’ai de lui, des gens qui sont chez lui, Lorois et le président Chevillotte, et ensuite au café Saint-Roch. C’est tout d’abord les nouvelles apportées dimanche par Salle à l’Etat-major et qui paraissent constituer la vérité officielle, celle que l’administration s’efforce de répandre et qui ont été dites d’abord ce dimanche à la réunion des maires, ensuite aujourd’hui même à une réunion de tous les commandants chez Clément Thomas. La déroute de Chanzy continue, il y a 50.000 fuyards. Ces bandes errantes vivent sur le pays, pillent et volent. Faidherbe a été battu et rejeté sous les murs de Lille. Bourbaki est arrêté dans son mouvement vers Belfort par des forces supérieures. Enfin on n’a du pain que jusqu’au 2 février inclus et il faudra vivre après de cheval et d’avoine. A cela d’autre ajoutent que Gambetta s’est brulé la cervelle, ou qu’il a été tué par des fuyards de Chanzy qu’il voulait ramener, ou enfin qu’il est enfermé à Lille avec Faidherbe. Renault qui est « capitulard » depuis l’origine voit autant en rose les choses de la paix qu’il voit en noir celles de la guerre. Il soutient que Favre est déjà de retour de Versailles et qu’il en rapporte des conditions inespérées, que le démembrement pourrait se réduire à Strasbourg et au nord de la Lorraine, que notre ravitaillement est déjà tout préparé par les Prussiens, qu’ils n’entreront pas à Paris et se contenteront d’occuper les forts, que la seule condition qu’ils imposeront est le désarmement de la garde nationale, mais il ne se dissimule pas que cette opération peut et doit entrainer la guerre civile. Au surplus il y a toute une batterie dans la cour de la sainte-Chapelle, Delescluze est arrêté, mais on n’a pu encore prendre Flourens.

 

Quoique j’en aie, je m’y laisse prendre et vais dormir bien moins triste aujourd’hui qu’hier. De l’ensemble des faits que je viens de dire ressortent quelques idées qui me paraissent certaines

1° Les Prussiens qui ne reculent pas devant la cruauté comme moyen n’ont pas la cruauté pour but et n’en feront pas d’inutile

2° La guerre étant forcément finie partout, la prise de Paris sera non une étape et un moyen, mais un but.

3° Nous n’aurons jamais à nous reprocher d’avoir cessé la résistance puisque sa prolongation parait inutile dans l’état actuel des choses en province.

 

La Bourse a monté de 75 c. sur le bruit d’une intervention anglaise imposant la paix à la Prusse sur la base de l’intégrité territoriale. Je n’en crois rien.

 

Quand je pense que ne pouvant plus servir à la patrie je puis reconstituer ma famille, tenir ma femme dans mes bras, entendre jaser mes enfants, et cela bientôt, car entre toutes les nouvelles, Renault a que le chemin de fer du Nord et celui de l’Est sont intacts et que les communications seront immédiatement autorisées, il me passe des frissons de joie.

 

Paris. Le mercredi (sic pour jeudi) 26 janvier 1871. 

On s’attendait presque à trouver à l’Officiel la capitulation. L’organe du gouvernement se borne à imprimer les nouvelles de guerre, de source prussienne, sur Chanzy, Bourbaki et Faidherbe, en appelant notre attention sur leur gravité. On veut habituer l’opinion publique à cette idée de capitulation et on n’a pas tort, car je prévois des crises affreuses. Je fais des instructions au Palais, reviens par l’Etat-major, dine chez Maurice, vais deux fois chez Leverrier et je note les nouvelles diverses qui s’entrecroisent. La plus invraisemblable que Durrieux affirme sur la foi d’Arago et à laquelle je ne crois rien du tout est que la  Prusse se contente d’une indemnité pécuniaire, avec le démantèlement de Metz et de Strasbourg, sans cession de territoire. Alors, pourquoi n’avoir pas fait la paix à Ferrières en septembre ? Ce qui est beaucoup plus vraisemblable, c’est qu’il ne s’agit en ce moment que de la conclusion d’un armistice. On prétend ce soir qu’il est signé. Il parait certain que Jules Favre, revenu hier de Versailles, y est retourné ce matin. Les conditions seraient une durée de trente jours, la réunion d’une assemblée constituante qui ferait la paix, pas de désarmement de la garde nationale, pas d’entrée des Prussiens à Paris, ils occuperaient seulement les forts. Nous nous ravitaillerons nous-mêmes au moyen de deux lignes de chemin de fer qui nous seraient presqu’aussitôt remises, l’Est et le Nord. C’est moi qui irais vite me ravitailler le cœur de ce côté. L’armée ne serait pas prisonnière de guerre, elle irait seulement au camp de Chalons. Tout cela me parait beaucoup trop beau. On oublie à quels féroces vainqueurs nous avons à faire. Ce soir, en rentrant avec Boucher, nous entendons des coups de canon. Ajoutons encore parmi les bruits qu’une assemblée se serait formée à Bordeaux pour faire la paix, assemblée où serait Thiers, de Talhouët, Daru, Fourichon, Grévy, que cette assemblée se serait mise en communication avec Lord Lyons, ambassadeur d’Angleterre à Paris et que ce dernier serait à Versailles. Mentionnons enfin parmi les choses fantastiques que le comte de Paris serait proclamé roi à Bordeaux, que Bismarck aurait traité avec l’Impératrice, ou enfin que la Prusse ne nous prendrait pas de territoire si nous acceptions Henri V. A notre tenue virile à tout à coup succédé notre badauderie reprenant le dessus. Je crains un terrible réveil car il y a une détente absolue, générale. A la popote il y avait du pain noir, du potage à la purée de pois, du cheval et une salade d’orge. Item les aménités d’Eugène Cassas. Je me suis tout d’un coup avisé que tout cela ne valait pas le diable et j’ai horriblement mal diné pour la première fois du siège. Et en effet, du moment que ces austérités n’ont plus de but. Mais patience, si l’armistice est proclamée demain, il y aura une fière réapparition des provisions enfouies et on s’en fourrera jusque là.

 

Je ne vais pas aux conseils de guerre militaires. On a choisi Clausel, Lenté, Fremard et Salle comme commissaires de la république, Dumas et Masse comme rapporteurs. Philbert passe commissaire de la république adjoint, et moi, par suite, chef d’emploi.

 

Paris. Vendredi 27 janvier 1871.

L’Officiel rend aujourd’hui le silence « l’état des subsistances ne permettant plus d’attendre,  le gouvernement devait négocier. Les négociations ont lieu en ce moment. On les connaitra demain. En voici les bases : armistice, convocation d’une assemblée, occupation des forts par les Allemands, la garde nationale et une division de l’armée intactes, le reste restant en France. » Pour moi, je trouve cela trop beau et je me figure que Mr de Bismarck va nous amuser jusqu’au 2 février et qu’il nous dira ce jour là « Nous avons oublié un petit point, il y a un renvoi à piquer, nous occupons les Tuileries et nous désarmons la garde nationale. C’est bien entendu ? » «  Non » «  Nous en causerons après-demain » «  Mais comment mangerons nous demain ? » «  Ce n’est pas mon affaire ». Grande tristesse apparente de tous les gens qu’on rencontre, au fond et quand on les tente petite satisfaction honteuse de se laisser voir, qui va s’encourager peu à peu et qui éclatera dans deux ou trois jours. La Bourse qui a toujours eu le courage de ses opinions monte carrément. Quelques instructions. J’ai pris un gros rhume, moi qui n’ai pas eu un jour d’indisposition pendant le siège. J’écris à ma femme une longue lettre dans laquelle je la raisonne sur l’armistice. Je lui explique que je ne sais si je pourrai aller à elle et qu’en tous cas dans l’état de dénuement et de mortalité ou est Paris, aussi bien qu’en présence des troubles qui peuvent venir, il serait insensé d’y réinstaller nos fillettes. Et puis, quelle joie, cet excellent Loubat me fait tenir tout un paquet. Il y a trois lettres de Louise, une de ma belle-mère, une de Melle Joriaux, deux de Mmes Martin du Nord. Les lettres de ma femme sont des 5, 15 et 16 décembre. Les nouvelles y sont fort mêlées. Elle et mes enfants vont bien mais mon père a eu une congestion cérébrale qu’elle m’annonce dans sa lettre du 4 et dans les deux suivantes. Elle me dit avoir écrit vainement à Caen pour en avoir des nouvelles. Georges est en bonne santé à Lille où il a une belle place dans l’intendance mais Paul est dans les gardes nationales mobilisées de Boulogne et rien ne dit qu’il n’ait pas été rejoindre Faidherbe. Edmond Le Verger et Melin paraissent avoir disparu à l’ennemi. Dollé, chose bien étonnante, est retourné à Deuil.

 

Je vais chez toutes les personnes pour qui j’avais des lettres ou que nommaient celles de Louise pour leur donner des nouvelles. Etude assez curieuse, pas un n’a l’idée de me demander comment sont les miennes. A la popote Maurice avait une lettre de sa mère du 11 lui donnant des nouvelles des miens. On m’emmène, notre pain noir sous le bras, chez Janodet où nous dinons avec les mobiles Vendéens. Eux ne prennent pas la peine de déguiser leur joie et il nous faut prendre sur eux pour les empêcher de faire du bruit. Au surplus, beurre et sardine, galantine d’éléphant, champignons, flageolet, fromage et pommard, pour 7f.50 par tête. Les boîtes de conserve réapparaissent de tout côté, les brigands de marchands de comestibles vont boire un bouillon.

 

Paris, le samedi 28 janvier 1871.

Mon frotteur m’apprend qu’on a sonné le tocsin cette nuit dans le 3ème  arrondissement. Il y a eu en effet une agitation, d’un caractère tout abortif, mais dirigé contre la reddition. On a battu la générale, on s’est emparé des églises. Tout cela a crevé comme une bulle de savon. Le parti, si c’est un parti, de la défense à outrance parait se grouper autour des marins qui feraient sauter leurs forts et spécialement de l’amiral Saisset, sans qu’on puisse démêler si c’est un nom mis en avant ou si cette héroïque folie a quelque chose de réel. Au surplus et toujours d’après les journaux, sur un rendez-vous pris ce matin à Passy par les gens du parti, ils se seraient trouvés deux cents. Les journaux publient quelques lettres d’officiers parlant de la résistance à outrance, mais on a abusé de la phrase et celle-là semble trop creuse. Le moyen de se battre sans manger. Or nous n’avons plus de vivres. Il suffirait pour s’en convaincre de gouter de notre pain. C’est du son. Je m’en trouve assez mal portant. Pour moi aussi il faut que la fin vienne.

 

Mais tout cela est triste, triste. Nous montons au rempart aujourd’hui. Il n’y a pas le quart de l’effectif commandé et ceux qui y viennent jurent qu’on ne les y reprendra plus. Nous voyons en effet désarmer les remparts et emporter les canons. Les remparts déserts et désarmés ont un aspect honteux. En faisant une ronde je pousse jusqu’au Point-du-Jour pour y voir les effets du bombardement. Ils sont terribles. Presque point de maison qui n’ait son trou d’obus. La caserne du bastion 65 est à jour et presqu’en ruines.

 

A l’Officiel il n’y a pas encore la capitulation mais une proclamation qui l’annonce dans les mêmes termes qu’hier. Encore une proclamation, encore de la phrase, et dans cette phrase une bêtise énorme : « Nous sommes retrempés pour la lutte à venir ». Alors que nous sommes à la discrétion de l’ennemi, quel argument nous lui tendons pour être exigeant.

 

Le papa Vasseur vient diner avec nous et je m’en vais avec lui coucher à Paris. Je me sens très pris de rhume et j’ai peut-être ma part dans le découragement général. Je trouve au retour une dépêche de ma femme qui me fait grand plaisir « Allons tous bien, meilleures nouvelles de Caen ». Elle est du 24 décembre.

 

Comme je ne pense pas retourner au rempart j’ai été faire une visite d’adieu au commandant Doré. Il est furieux, comme tout le monde et avec plus de droit que tout le monde, car il a toujours maudit Trochu. Il a été mêlé à son remplacement si tardif par Vinoy. Il a vu à cette occasion Jules Favre et Picard qui tous deux portaient Trochu sur leurs épaules et le soutenaient atteint d’un ramollissement du cerveau. Les séances du gouvernement se prolongeaient jusqu’à trois heures du matin. On subissait chaque jour un discours de Trochu durant trois ou quatre heures, sassant et ressassant les mêmes sujets. Le 19, un changement était arrêté en principe et n’était qu’une affaire de formalité. Lui, chaque fois et à chaque sortie marchait comme à la mort, embrassant ses domestiques, les haranguant. Sur le champ de bataille, nul. Le général Vinoy, que Mr Doré a vu, faisait les conditions que j’indiquais: pas de presse, pas de club, la cour martiale et en outre le renvoi de Schmitz. « Je le chasserai, c’est un misérable qui compromet les secrets chaque jour chez les femmes du demi-monde  (rapprocher de la conversation avec Renault, 11 janvier). Que le général Ducrot monte en ballon et qu’il sauve sa tête, s’il peut (1). Que le général Guiod nous débarrasse de lui » Tout cela à quelque intérêt à noter.

 

1 Ducrot, fait prisonnier au début du conflit, était accusé par les Prussiens de s’être évadé malgré sa parole, qu’il niait avoir donnée.

 

 

Paris. Le dimanche 29 janvier 1871.

L’Officiel donne ce matin « le cœur brisé de douleur » la capitulation car, et quoique le nom n’y soit pas, la chose est bien réelle. Il faut se rappeler la situation de nos vivres pour avaler ce calice. Tous nos forts sont livrés. Ils sont parait-il occupés dès aujourd’hui. L’enceinte est désarmée. Les affuts des canons sont remis aux Prussiens. Il parait que ceux-ci nous les laissent par grâce. L’armée, moins 12.000 hommes, est prisonnière de guerre dans l’enceinte de Paris. La garde nationale garde ses armes, ce qui lui donne le moyen d’en mésuser et aux Prussiens le moyen d’entrer pour rétablir l’ordre. Au surplus, maîtres qu’ils sont des forts, ils n’ont pas même besoin de chercher un prétexte et la ville est réellement prise. Nous payons 2.000.000 de contribution de guerre, ce qui amène la stipulation suivante qui me semble aussi élastique qu’effrayante « Pendant la durée de l’armistice, il ne sera rien distrait de valeurs publiques pouvant servir de gages au recouvrement des contributions de guerre ». Au surplus, 21 jours d’armistice, libre cours au ravitaillement dont on va s’occuper de suite. Il en est temps ! Correspondance par lettres ouvertes avec la province et laissez-passer accordés pour sortir de Paris. On ne parle pas d’y rentrer et d’y ramener les siens. Pour apaiser le coup, le gouvernement nous livre deux choses.  La première est une note sur les subsistances qui est d’une naïveté navrante. On nous rappelle avec orgueil que Mr Magnin nous avait annoncé en septembre deux mois de vivres et que nous en avons eu quatre ; ce qui prouve, une fois de plus, que le ministre n’a jamais su son compte. Quant à ce qui reste, c’est pour huit jours ou douze jours, on ne sait pas bien. L’incapacité poussée à ce point devient un crime et voila la république tuée encore une fois par les républicains, sans compter ce qui nous reste à apprendre sur les outrances de Gambetta en province. Pauvre pays. La seconde pâture sont les élections qui ont lieu d’aujourd’hui en huit. Nous avons au scrutin de liste 43 députés à nommer. Du diable si je sais remplir cette liste. Essayons. 1er Thiers, c’est chose due. 2e Jules Favre. 3e Picard, et pas un autre du gouvernement, sauf 4e Dorian.  5e Dufaure, incontestable.

 

Dès ici l’embarras commence. Il faut évidemment que l’élément militaire soit largement représenté, et alors nous mettons, c’est un peu chat en poche, 6e Chanzy, 7e Faidherbe, 8e Bourbaki

 

A Paris aucune personnalité ne s’est révélée, sauf peut-être 9e Vinoy, 10e amiral Saisset.

 

Un paquet de maires dont on a été content 11e Vacherot, 12e Desmarets, 13e Vautrain, 14e Arnaud, 15e Tenaille-Saligny. Encore, sauf Desmarets, ce sont des inconnus. Les grands industriels se sont galvaudés avec l’empire. Prenons, avec une extrême réserve, les notabilités politiques des anciens partis 16e Vitet, très belle attitude pendant le siège 17e d’Haussonville, idem, 18e Louis Blanc, et encore c’est dangereux, 19e Cochin.

 

Et je ne trouve plus rien. La belle chose que le scrutin de liste.

 

J’ai encore de bonnes nouvelles de ma femme et les plus fraiches qui soient venues. Elles sont du 19 janvier et contenues dans une lettre de Martin du Nord que celui-ci a eue sans qu’il sache comment. Il est certain que dès à présent le cercle est relâché. Les lettres que j’ai reçues avant-hier soir étaient probablement depuis longtemps aux mains de l’ambassadeur américain.

Un homme de Saint-Brice a déjà pu venir aux avant-postes de Saint-Denis crier que tout le monde allait bien. J’envoie à ma femme une lettre ouverte où je continue à développer la nécessité de différer la réunion.

 

J’erre dans les rues qui sont tristes, mornes, noires, sans autre distraction que l’affiche de Panafieu. Panafieu a le salut de la patrie dans la main, si seulement on veut lui en donner charge.

 

Après avoir fait le pied de grue devant la porte de Maurice, qui avait fermé la popote sans dire gare, je tombe chez Janodet dans les bras des Vendéens qui faisaient la fête. Comme c’est à huis-clos, la gaité n’a pas de borne. Extinction de voie absolue.

 

Paris. Lundi 30 janvier 1871.

Service funèbre à Saint-Roch pour ce pauvre Brochard. Tout le bataillon y assiste. Quelques minutes consacrées au Palais à l’instruction, puis je viens avec mes bagages me mettre à l’ambulance chez Maurice. J’ai une extinction complète de la voix et chez moi, grâce au zèle patriotique du frotteur pour ses trente sous (1), c’est grand chance quand le lit est fait et le feu allumé. Je n’ai au surplus rien à faire et veux être bien portant pour aller à Boulogne. Quand sera-ce ? Je ne sais. Tout Paris se rue aujourd’hui sur la Préfecture de Police pour avoir des laissez-passer et il n’y a pas un clerc d’avoué qui n’aille voir « son ami Renault » auquel j’épargne ma visite. L’armistice est une situation dont notre caractère parisien n’a nullement l’intuition. Nous nous battions il y a onze jours, aujourd’hui nous nous croyons en pleine paix et trouvons étrange tout obstacle apporté à nos promenades. En fait, Clausel qui a eu un laissez-passer et qui a des chances de députation dans l’Aveyron ne sait comment s’y rendre. Les chemins de fer seront exclusivement consacrés au ravitaillement et les routes nullement sures et dépourvues de moyens de transport. Je remets à huit jours au moins tout examen de la question. Ajoutons que l’armistice ne parle ni de retour, ni de la circulation autrement que par les routes. Le ravitaillement à lui seul sera d’une difficulté énorme. Il neige. Il n’y a qu’une ligne possible, c’est Dieppe-Rouen-Amiens-Creil, cent lieues de trajet en petite vitesse. Nous pourrons bien manquer quelques jours de pain, ce qui donnera pleine décharge à notre honneur de ville assiégée. Le soir, une connaissance de Maurice nous apporte un numéro du Times qui contient des nouvelles de sa mère, de Félix Cassas. Nous en trouvons et en détachons pour Emile, Beaumelon, Perard, Gatine, Caron, Boucher, les Javal et une foule d’autres. Au surplus cela va affluer de tous les côtés. Il y a des millions de lettres à Bordeaux. J’ai eu ce matin des nouvelles de Jules Bonnet ; il est prisonnier à Dusseldorf et en bonne santé.

 

En attendant que nous manquions de pain, celui qu’on nous donne est noir, puant, gluant, une curiosité à conserver si on en avait pour cela. D’autre part les provisions enfouies réapparaissent avec insolence. On a un peu pillé les Halles hier, ce qui est très mal mais très compréhensible aussi.

 

A l’Officiel, distribution des croix à la garde nationale. Le capitaine Lefrançois, de notre bataillon, Ibos. Médailles militaires Droz, Albert Susse.

 

1 L’indemnité quotidienne versée aux gardes nationaux.

 

Paris. Mardi 31 janvier 1871.

Journée au coin du feu de Maurice, à imiter Grassot (1). Peu de nouvelles du dehors. Paris me parait livré à la question des laisser-passez. Tout le monde veut s’en aller. Le petit Cohn a l’obligeance de venir prendre mes communications pour Boulogne. Il part demain, le sac au dos, sans savoir comment  « Attendez au moins les élections » « Je ne peux pas ! » Beaurain est venu hier de Saint-Brice et y retourne aujourd’hui. Il parait que la maison de mon beau-père est seule en bon état. Il logeait un état-major. Il y avait une ambulance dans la maison du clos. On a seulement bu le vin, usé le linge et coupé deux arbres verts pour faire des arbres de Noël (2).

 

J’emploie mon oisiveté à faire ma liste, tout en déférant d’avance à celle qui émanera du comité Dufaure. Voila ma liste. 1 Thiers. 2 Jules Favre. 3 Guizot. 4 Picard. 5 Dorian. 6 Cochin. 7 Duc de Broglie. 8 Desmarets. 9 Dufaure. 10 Amiral Saisset. 11 Amiral Pothuau. 12 Général Vinoy. 13 Général Frébault. 14 Louis Blanc. 15 d’Haussonville. 16 Vitet. 17 Carl. 18 Stoffel. 19 Leblond. 20 Henri Martin. 21 Vacherot. 22 Vrignault. 23Neffter. 24 John Lemoine. 25 Gueroult. 26 Général Noël. 27 de Lesseps. 28 Colonel de Brancion. 29 Carnot. 30 Amiral La Roncière. 31 Tresca. 32 Général Callier. 33 Legouvé. 34 Salacroup. 35 Amiral Fleuriot de Langle. 36 de Rémusat. 37 Saint-Marc Girardin. 38 Amiral de Montagnac. 39 Faustin Hélie. 40 de Pressensé. 41 Victor Hugo. 42 Quinet. 43 Valette.

 

Jours de clôture à l’ambulance Maurice. Peu de bruits du dehors, pas d’intérêt.

 

1 Nom d’un acteur et sans doute allusion à un de ses rôles.

2 Le curé de Saint-Brice a tenu un journal qui relate la vie quotidienne d’un village occupé d’Ile-de-France pendant le siège. Le commandement allemand s’était effectivement installé dans la propriété des Chastanet.

 

 

 

 

[Principaux événements de février 1871 : le 1er, Jules Simon arrive à Bordeaux ; dans les jours suivant Gambetta est destitué et son décret sur l’inéligibilité rapporté ; le 8, élections d’une Constituante, majorité royaliste dans le pays mais majorité républicaine à Paris ; le 11, Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif ; le 26, signatures des préliminaires de paix]

 

Mercredi 1er février.

Nous apprenons le suicide de Bourbaki, grande perte. Le petit Samson Cohn dont la femme est à Boulogne y part demain le sac au dos, sans savoir comment, et viens prendre mes commissions  «  Mais c’est ridicule. Attendez donc au moins les élections » « Je ne peux pas » Il est jeune marié. Le mot et l’air dont il a été dit resteront.

 

Jeudi 2.

Il commence à transpirer des nouvelles de province. Mauvais état de nos armées. Accusations contre Gambetta. Tout le monde part, est parti ou va partir. Des élections, tout le monde s’en fiche. Si la bourgeoisie n’a pas d’autorité dans le pays, c’est bien de sa faute. Martin du Nord me propose de partir lundi après les élections. Je ne sais pas si ma santé me le permettra. Si ce n’est pas à pleurer d’avoir vécu cinq mois sans un rhume avec toutes les imprudences possibles et d’être pris souffrant, ridicule et enroué à cette heure charmante du revoir dont je rêve depuis cinq mois.

 

Le Gaulois reproduisant le Times du 28 donne de bonnes nouvelles des miens. Mes deux beaux-frères sont à Lille, Georges intendant dit-on, ce qui me parait aller un peu vite.

 

Vendredi 3.

Un peu moins enroué. Emplâtre de thapsia. Il m’arrive la première lettre à timbre bleu qui fait événement, ce sont quelques mots de Dollé, datés de Deuil. Il ne me dit rien de mon père ce qui exclut la pensée d’un malheur. Toujours rien de là ni de Boulogne. Au surplus toutes nos lettres écrites depuis l’armistice sont encore à Versailles, attendant le bon plaisir de Messieurs les Prussiens. Si ce n’est pas une infamie. Le ravitaillement régulier n’est pas encore commencé mais les vivres frais s’infiltrent. L’ami Leverrier est déjà revenu d’Epone et a offert à ses habitués du boudin, du pain blanc et du beurre frais. Mon beau-père a fait mieux, il est allé à Saint-Brice s’asseoir à la table des officiers Prussiens qui occupent sa maison, intime avec eux, enchanté de faire leur connaissance. Et le colonel par ci, le colonel par là. Il a rapporté une pleine voiture de victuailles dont je n’ai d’ailleurs rien vu. Je ne l’ai jamais trouvé aussi écœurant.

 

Les élections sont remises au 8, ce qui concilie le soin de ma santé avec mon devoir civique.

 

Samedi 4.

Affreuses nouvelles de Bourbaki dans l’Officiel. Nous sommes au comble des désastres. Je sors un instant. Sur le boulevard on s’attroupe devant quelques soles et plies. Il parait que les premiers convois de farine sont entrés à Paris. On ne s’en aperçoit guères. Le pain est immangeable. Benoit est revenu. On parle d’un décret insensé qu’aurait rendu Gambetta, retirant l’éligibilité aux fonctionnaires de l’ancien empire. Si la république expire, ce sera sous les coups de pareils forcenés.

 

Il est entré quelques lettres de province. Caubet en a reçu une du 29 Xbre et ce qui est curieux Boucher une datée de Périgueux, 1er février. Je reçois un télégramme de Louise du… six décembre.

 

Le soir. La popote a les premiers symptômes de ravitaillement dans un fromage de Coulommiers qui est trouvé exquis. Puis un membre ayant imité le cri du mouton, tous font chorus avec un plaisir infini. Alexandre trouve qu’à force ça commence à sentir la côtelette.

 

Paris. Dimanche 5 février.

Les lettres continuent à arriver d’une manière bizarre. Je reçois un télégramme de Caen du 6 décembre et une lettre de Louise du 3 octobre. Boucher reçoit une lettre de son frère, datée du 30 à Hambourg. Maza apprend la mort de son neveu Emile Bouygues qu’il aimait comme un fils. Il avait appris hier que ses deux neveux étaient légèrement blessés. Il respirait. Il apprend aujourd’hui que celui-là est mort de ses blessures.

 

Le gouvernement, dans une proclamation fort bien faite, annule le décret de Gambetta. Il envoie à Bordeaux Arago, Pelletan et Garnier-Pagès, trois jolis bénisseurs. Gambetta est homme à résister, Bismarck à en prendre occasion pour entrer à Paris. Si, comme on le dit, Lyon appuie Gambetta, nous pouvons avoir la guerre civile. Enfin, chaque jour est plus noir que la veille. Je voudrais bien être parti. J’ai reçu mon laissez-passer hier soir. Je tousse moins, suis encore enroué. L’emplâtre de thapsia m’a brulé la poitrine.

 

Lundi 6.

Je reçois enfin ce matin une lettre de ma femme en date du 2 février, mais elle ne me donne aucunes nouvelles et je suis obligé d’avoir recours au proverbe pour me rassurer.

 

Le dégel des nouvelles continue. Mme Coulon aurait disparu, c’est de quoi se perdre en conjecture. Guilhaumon est sous-préfet à Fontenay-le-Comte. Gambetta aurait installé l’échafaud révolutionnaire à Bordeaux. Barthélémy, l’avocat, parti de Paris un des premiers aurait été assassiné. On s’attend aux pires éventualités, à la guerre civile, à l’entrée des Prussiens à Paris. Jamais on n’a vu une heure semblable!

 

Mardi 7.

Décidément je pars demain, enroué, aphone, mais je n’y tiens plus. L’idée du revoir me remplit d’ivresse.

 

N’entendant n’être absent que dix jours, je dispose cependant toutes choses comme si je ne devais pas revenir. J’emporte mes titres, je dépose à Boucher mes papiers. Les choses publiques sont dans une si effroyable incertitude. Il résulte des fanfaronnades insérées au Mot d’ordre, le journal de Rochefort, que Gambetta résiste et a renvoyé Jules Simon de Bordeaux. Nous allons avoir la guerre civile. L’entrée des Prussiens à Paris est comme faite. Misérable pays.

 

Premier déjeuner de ravitaillement chez Leverrier, du pain blanc et un vrai beafsteak . Quelle fête. Lettre de ma femme pleine de tendresse. Il est déjà arrivé à Boulogne un Parisien qui a naturellement fait la pose de l’assiégé. Je sais à présent tout ce que tu as souffert, m’écrit ma femme. Mon père a été bien malade. Il va bien.

 

Voici ma liste de vote à peu-près décidément :

1. Thiers  2. Jules Favre  3. Picard Ernest  4. Dorian  5. Cochin  6. Desmarets 7. Colonel ( Binio ?)  8. Amiral Saisset  9. Amiral Pothuau  10. Général Vinoy  11. Général Noël

12.  Général Frébault  13. Louis Blanc  14. d’Haussonville 15. Vitet  16. Colonel de Crosenoy

17. Stoffel  18. Leblond  19. Henri Martin  20. Coquerel  21. Denormandie  22. John Lemoinne  23. Gueroult  24. Vacherot  25. Roger du Nord  26. Colonel de Brancion

27. Tenaille-Saligny  28. Amiral La Roncière  29. La Mothe-Tenet  30. Amiral Fleuriot de Langle 31. Paul Fabre  32. Betolaud   33. de Pressensé  34. Victor Hugo  35. Quinet

36. Bournet-Aubertot  37. Le Berguier   38. Lanfrey  39. Général Uhrich  40. Thureau-Dangin  41. Amiral Cosnier  42. Faustin Hélie  43. Amiral Bosse

 

 

Dimanche 26 février 1871

Que voila bien une des heures les plus sombres, un des jours les plus noirs de mon existence.

 

Je pars le mardi 8 (1) après avoir voté tout autrement que ci-dessus. Après 24 heures de trajet, je tombe dans les bras des miens. Ô joie, que tout cela est bien, que tout cela est bon. Santés excellentes, tendresses de tous. Passer d’une vie de corps de garde à une vie au milieu des petites filles, car ma femme a la tendresse et la simplicité d’une enfant. On ne se quittera plus. Et après être resté à Boulogne aussi longtemps que possible, je reviens  tenir mon étude qui était seule et je ramène ma femme à Paris en dépit de tous les avis, pour jouir un peu de la vie ensemble, sans charges ni soucis.

 

Thérèse et Marguerite avaient été un peu souffrantes la nuit qui a précédé notre départ. Elles étaient fort bien le matin. La fièvre scarlatine atteint la première et menace la seconde. Nous l’apprenons presqu’arrivés et avant-hier j’ai conduit ma pauvre femme au chemin de fer du Nord reprendre son poste de garde-malade et moi j’ai repris ma solitude.

 

Solitude bien plus dure. Aucun ami à voir, Maurice parti. Tous réunis, moi seul solitaire. Assez d’occupation à l’étude pour m’enchainer, pas assez pour m’intéresser. Solar a perdu son père, Labey est parti rejoindre le sien. Je suis seul avec un vieil expéditionnaire presque en enfance, à faire de la besogne de troisième clerc. Epuisement prochain des ressources pécuniaires.

 

Mauvaises nouvelles de mon père. Albert l’a vu. Cette congestion a exercé sur son état intellectuel des désordres abominables. Il est quasi en enfance.

 

Situation publique affreuse. L’armistice expire ce soir à minuit. Je comptais en trouver la prolongation dans le journal du jour et celui de la veille pour courir à Boulogne m’assurer de l’état de mes enfants. Silence absolu. Et Maza vient de me dire comme nouvelle officielle que les Prussiens entraient demain pour occuper les rives de la Seine et le quartier Saint-Honoré. Ainsi cette humiliation même ne nous sera pas épargnée. La paix serait arrêtée en principe : large cession territoriale, indemnité insensée, traité de commerce ruinant l’avenir. Et on attend cela comme on attend la mort dans une cruelle agonie, pour ne plus voir souffrir le malade.

A Paris tout est à craindre. Les esprits sont follement surexcités. Depuis trois jours on porte en cérémonie des couronnes à la colonne de la Bastille. Aujourd’hui je suis si désœuvré, si vide, si triste que j’ai l’idée d’aller avec une canne à pêche vers Bercy.  Au pont d’Austerlitz je me suis arrêté avec tout le monde. Il y avait une foule immense sur le quai Henri IV, errant et s’agitant : un homme nageait dans la Seine. J’ignore s’il a été sauvé. On disait autour de moi que c’était un ancien sergent de ville qu’on jetait à l’eau pour avoir crié Vive l’Empereur. J’ai perdu toute idée de pêche à la ligne et suis rentré chez moi plus navré que j’en étais sorti (2).

 

Voici mon bulletin de vote, que je retrouve et recopie (3) :

1 Thiers Elu 20e – 2 Victor Hugo E 2e – 3 amiral Saisset E 7e – 4 amiral Pothuau E 11e

5 Jules Favre E 34e – Lamothe-Tenet 85e – 6 général Frébault E 26e– Roger du Nord 48e – 7 Arnault de l’Ariège E 35e – Desmarets 54e – Vitet 51e – Hauréau 98e – 8 Léon Say E 36e

9 Sauvage E 21e – A.André 78e – 10 Vacherot E 28e – 11 Henri Martin E 12e – Lanfrey 94e – Sebert 67e – Denormandie 61e – Dietz-Monnin 98e – Pernolet 84e – de Passensé 93e – Ernest Picard 92e – 12 Dorian E 14e – Cochin 79e – Vinoy 66e – 13 Louis Blanc E 1er – d’Haussonville 91e – de Crisenoy 122e – Stoffel non pl. – Leblond id. – John Lemoinne 121e – Gueroult 70e – amiral La Roncière 90e – de Brancion non pl. – Fleuriot de Langle 97e – Bournet-Aubertot 74e – Betolaud non pl. – Le Berguier id. – Vautrain 87e – Uhrich 69e

– 14  Quinet E 5e

 

1 Le 8 était un mercredi

2 Un certain Vincenzoni, accusé par des manifestant de noter les numéros des bataillons de la garde nationale qui défilaient devant la colonne de la Bastille pour protester contre les conditions de la paix,  fut ce jour là lynché et jeté à la Seine.

3 Le département de la Seine devait choisir 43 députés parmi de très nombreuses candidatures. Edmond nous donne la liste des noms qu’il a retenu, en les précédant d’un chiffre s’ils ont été élus et en les faisant suivre de leur ordre de classement dans les suffrages (ou de « non pl. », peut-être pour non placé pour ceux qui n’ont eu que très peu de voix). Ainsi le cinquième candidat de sa liste, Jules Favre, a été élu en 34ème position ; le dixième, Desmarets, est arrivé 54ème et a été battu ; son dernier, Quinet, a été élu 5ème. Au total, seuls 14 des candidats pour qui il a voté sont élus dans la Seine. (A noter quelques petites différences entre la liste d’Edmond et celle publiée par l’Illustration, où  par exemple Quinet est élu 4ème)

 

Mardi 28 février

10h. mat.  Je suis moins triste, parce que j’ai reçu des nouvelles de mes enfants, mais aussi profondément inquiet qu’on peut l’être. C’est demain que les Prussiens entrent  et l’agitation de Paris va toujours en augmentant sans qu’on fasse semble-t-il aucun effort pour la calmer. Dans la nuit d’avant-hier à hier on a sonné le tocsin, battu la générale ; on est allé sans résistance aucune délivrer à Sainte-Pélagie Brunel et Piazza, les deux hommes qui avaient tenté de marcher aux Prussiens après l’armistice. Une vingtaine de mille hommes avec du canon s’est portée aux Champs-Elysées, pour s’opposer à l’entrée des Prussiens.

 

Et le général Vinoy annonce dans une proclamation qu’il fait reporter l’armée sur la rive gauche et qu’il confie à la garde nationale le soin de garder la rive droite. Or mon bataillon qui est un des meilleurs n’aurait pas pour s’armer demain le quart de son effectif. Je vois les gens de mon quartier et m’en convaincs.

 

D’autre part ces Prussiens qui entrent sans prendre la peine de désarmer la garde nationale, ne veulent-ils pas provoquer un conflit pour satisfaire leur haine et tenir quelque promesse de pillage faite aux soldats ?

 

Ernest Picard avait eu suivant moi une bonne idée en disant que l’entrée dans Paris avait été obtenue contre la conservation de Belfort. Il ne semble pas que cela touche personne et je n’oublierai jamais ce mot immense dit hier sur le boulevard par un membre de cette classe bourgeoise, intelligente et généreuse, à laquelle je suis fier d’appartenir « Mais qu’on leur donne donc Belfort et qu’ils ne nous embêtent pas ». Je suis sûr que mon beau-père est de cet avis là.

 

On dit que ce matin, on a pris quelques dispositions militaires et que mon bataillon est de piquet. Je vais voir ce qui en est.

 

… C’était un ragot… Vu Renault dans la journée. Je vais lui demander pour quel plaisir il se ridiculise en restant le second d’une administration impuissante et dont on noie les agents impunément. Il prend les choses très carrément et me dit qu’il a juste ce qu’il faut de troupes avec la division restée armée pour garder le gouvernement et que le reste dans Paris ira à la grâce de Dieu jusqu’à ce que la garde nationale en ait assez et s’occupe elle-même de rétablit l’ordre. Or la garde nationale quand on la commande donne seize hommes par compagnie dans le 5ème bataillon qui est un modèle. Pendant ce temps les voyous occupent la gare du Nord, s’y cantonnent et font des barricades à Belleville. Ils les arment avec les canons qu’ils promènent depuis hier et qu’ils ont été forcer dans un parc. Renault prétend qu’aucun de ces canons ne peut servir à défaut d’une pièce de culasse que lui Renault aurait par devers lui, mais j’admire sa désinvolture sans que son calme me gagne.

 

Ce qu’il y a de mieux, c’est que Le Mot d’Ordre et les journaux de cette nuance prêchent l’abstention. La raison qu’ils donnent est assez curieuse. Thiers, disent-il, n’attend que cette occasion pour désarmer la garde nationale et escamoter la république. Peu importe. Le bonhomme Sauvage du conseil de guerre, qui est assurément une des influences de Belleville, est de cet avis. Je finis la journée plus rassuré.

 

Je reçois chaque jour par la poste trois ou quatre lettres de ma femme, d’octobre, novembre, etc.

 

 

Paris. 1er mars 1871.

La population de Paris est absolument étonnante. Il est absolument impossible de prédire ce qu’elle sera à un moment donné. Tout s’annonçait mal pour la journée néfaste que tout traversons, la plus grande surexcitation dans les esprits, l’autorité désarmée. Tout au contraire son début a été splendide de dignité dans le deuil. On avait annoncé dès hier qu’aucun journal ne paraitrait, que Bourse, théâtre, palais de justice seraient fermés. Des affiches anonymes placardées ce matin en très grand nombre invitent les Parisiens en termes brefs et excellents à fermer boutique, cafés, restaurants, à se renfermer dans leurs maisons et à faire la solitude dans les rues.

 

Au matin ce conseil est suivi avec un admirable ensemble. Sitôt ouvertes les boutiques se ferment. On clôt à demi les portes cochères, on pousse les volets. J’ai du mal à trouver un restaurant entrouvert et ne puis du tout trouver une bouteille d’eau de Cauterets dont j’avais besoin pour ma gorge.

 

Mais le ciel qui semble avoir toujours été contre nous se pare vers midi d’un soleil d’été splendide. La boutique fermée, c’est la famille oisive, c’est un jour de congé et notre badauderie reprend le dessus. Vers deux heures les rues s’inondent de monde. On va voir. La garde nationale formée en piquet au devant des quartiers envahis en retient le plus qu’elle peut mais le flot est le plus fort.

 

Je travaille toute la journée dans mon étude, la nuit faite dans les pièces sur la rue.

 

La soirée est absolument calme. On dit la paix ratifiée à Bordeaux.

 

 

 

Ainsi prend fin le Journal du Siège, dix-sept jours avant les débuts de la Commune.

 

Index

G.N = Garde nationale

Justice militaire G.N : membre d’un des conseils de guerre de la garde nationale en qualité de commissaire de la république, d’officier rapporteur, de greffier ou d’officier d’ordonnance.

 

About (Edmond, 1828-1885) écrivain et journaliste bonapartiste, il rejoint après le 4 septembre les républicains modérés. 9, 11, 13, 15/11

Adam (Edmond, 1816-1877) préfet de police du 11 au 31 octobre, remplacé par Cresson.  16/11

Albert, voir Labey

Alexandre, voir Bonnin

Alicot,  vraisemblablement  Jean Michel Alicot (1842-1912), avocat, lieutenant d’état-major dans la garde nationale pendant le siège, sous-préfet en février 1871 et par la suite député.   17/11 ; 22/1

Allegre, capitaine 31/10

Allelin, justice militaire G.N. 5/1

Allou, avoué 16/10

Ambroise (Philippe Ambroise Gasnier-Guy, cousin par alliance ?) 16/12

André (A.) homme politique 26/2

Arago (Emmanuel, 1812-1896) ministre du gouvernement de la Défense nationale 29/8 ; 5/9 ; 10/11 ; 26/1 ; 5/2

Arago (Etienne, 1802-1892) oncle du précédent, nommé maire de Paris après le 4 septembre, démissionne début novembre. 31/10

Armand, justice militaire G.N. 6/10

Armengaud (Jules) 16/10

Arnaud (de l’Ariège), maire du 7ème 29/1 ; 26/2

Arthur, sergent vendéen 13, 15,16, 21, 30/11 ; 4, 13, 18/12 ;4/1

Aubry (Eugène) ami 22/10

Avril (Adolphe, baron d’, 1822-1904)), diplomate et écrivain, commandant dans la garde nationale 28/9

Bailly, capitaine au 5ème bataillon G.N. 18/11; 21/12

Ballandier, ou Balandier,  capitaine G.N., inculpé 14/12 ; 24/1 ;

Barbier, justice militaire G.N. 6/10

Barry, justice militaire G.N. 6/10

Barthelemy, avocat 6/2

Bayard (Albert), pupille d’Edmond 29/8

Bazaine (Achille, 1811-1888) maréchal, se laisse enfermer dans Metz et capitule. Il sera condamné de ce fait pour haute-trahison. 26, 29/8; 16, 27/10 ; 9, 16 au 18, 27/11

Beaugrand, ancien juge, se suicide 26/12

Beaumelon, ancien avoué, justice militaire G.N. 18, 31/10 ; 30/1

Beaupré, justice militaire G.N. 6/10

Beaurain, habitant de St-Brice 31/1

Bellanger (Marguerite), maîtresse de Napoléon III 24/9

Benoit, avoué 16/19 ; 3/11 ; 4/2

Benoit-Champy (Adrien Théodore 1805-1872) président du Tribunal de la Seine 3/11

Bequet , chef de cabinet du gouvernement provisoire 18/10

Bergeron, médecin-major 16/10

Berghes (duchesse de) 29/8

Bernard (Sara), pour la comédienne Sarah Bernhardt 11/1

Berryer, relation 24/9

Berthelin ( le président) 26/11

Bertot, du 195ème bataillon G.N., inculpé 4, 6/12 ; 3/1

Bertin de Vaux (Auguste Thomas, 1799-1879), général en retraite, commandant dans la garde nationale 28/9

Bethemont, justice militaire G.N. 6/10

Betolaud, vraisemblablement l’avocat Jacques Celestin Betolaud,  7, 26/2

Bianzat, relation 26/12

Binio ?, colonel 7/2

Bismarck (Otto von, 1815-1898) 22, 23/9; 16, 24/10 ; 6, 10/11 ; 13, 27/1 ; 5/2

Blanc (Etienne) 20/11

Blanc (Louis, 1811-1882), homme politique 1, 29, 31/1 ; 7, 26/2

Blanqui (Auguste, 1805-1881), homme politique 22,24/9; 7, 18, 27, 31/10

Bonarn ? (de) officier prussien 2/10

Bonnet (Jules), ami d’enfance d’Edmond 30/1

Bonnet (Paul), ami d’enfance d’Edmond 16/10

Bonnin (Alexandre), ami 24/9; 17, 27/10; 9, 15, 18/11 ; 19, 22, 29, 31/12 ; 4/2

Bosse (amiral) 7/2

Bouchaud, inculpé 8/11

Boucher, ami  24/9; 25/10 ; 8, 24, 30/11 ; 20, 26, 27/12 ; 1, 6, 11, 17, 20, 23, 24, 30/1 ; 4, 5, 7/2

Bourbaki (Charles Denis, 1816-1897) général français 19/10 ; 3, 9, 18, 28/12 ; 10, 12, 14, 16, 20, 21, 25, 26, 29/1 ; 1, 4/2

Bournet, voisin d’Edmond, capitaine 5ème bataillon G.N. 6/9 ; 31/10 ; 30/12 ; 8/1

Bournet-Aubertot, capitaine et voisin  (idem Bournet ?) 22/9 ; 3/11 ; 7, 26/2

Bouygues (Emile, 1846-1871), neveu de Maza, tué au combat 5/2

Braleret, maire de Belleville 15/10

Brancion (colonel de) 31/1 ; 7, 26/2

Brehier, abbé  4, 24/12

Bressolles (Antoine Aubin, 1828-1891) général français 28/12 ; 10/1

Brochard, officier 5ème bataillon G.N., tué au combat  31/10 ; 22, 30/1

Broglie (Albert, duc de, 1821-1901) 31/1

Brugiere, garde national 13/12

Brugnin, capitaine G.N. 6/10

Brunel (Antoine Magloire, 1828-1891) commandant la 10ème légion G.N, tente de la soulever contre l’armistice, est arrêté et délivré par des éléments révolutionnaires 28/2

Burnside (Ambrose Everett, 1824-1881) Général nordiste américain, il est en France en 1870 et tente de favoriser une négociation.  6/10

Burck (Hermann) militaire Saxon tué au combat, laisse un journal de marche 3/12

Callier (Camille Antoine 1804-1889), général commandant le 2ème secteur de défense auquel est affecté Edmond comme juge militaire 7, 25/10; 6/11 ;19/12 ; 31/1

Cambriels (Albert, 1816-1891) général français commandant l’armée des Vosges 19/10 ; 3/11

Camescasse ( Jean Louis Ernest 1838-1897) Ami d’Edmond, avocat, préfet du Finistère après le 4 septembre, parlementaire sous la IIIème République.   6/9

Carl, homme politique 31/1

Carlet (les deux) relation 27/12

Carnil, clerc de l’étude Mouillefarine 30/11 ; 10/1

Carnot (le futur président Sadi Carnot ou son frère Hippolyte) 31/1

Caron, relation 30/1

Carrey, relation 30/9

Cartier, avoué 16/10 ; 3/11

Cassas (Eugène), ami  16, 24/9; 14, 16/10 ; 1, 9, 21/11 ; 3, 4, 13, 16, 18, 19, 22, 25, 26/12 ; 4, 13, 26/1

Cassas (Félix),4/12 ; 30/1

Castaignet, justice G.N. 3, 9/12 ; 5, 12, 20/1

Catala, tirailleur de Belleville inculpé 14/12

Cathelineau (Henri de 1813-1891) officier français légitimiste 16/10

Caubet (Léon), ami 24/9; 16, 18, 27/10 ; 1,12, 15, 17, 22/11 ; 4, 7, 18, 22, 29/12 ; 16/1 ; 4/2

Celina, restauratrice 23/10 ; 20/11

Cesselin, avoué 21/11

Champion (Paul), relation 16/10

Changarnier (Nicolas, 1793-1877) général français17/11

Chanzy (Alfred, 1823-1883) général français 18, 20, 29, 31/12 ; 1, 2, 4, 7, 9, 14, 20 au 23, 25, 26, 29/1

Chardin (Mr et Mme Gabriel), relation 1/1

Charette (Athanase ,baron de, 1832-1911), général français 16/10

Charles, domestique d’Eugène Mouillefarine 24, 29/9 ; 9/12

Chasteigner (gnier) ou Chastaigner (de) officier vendéen 15/11; 2 au 4, 8/12

Chaudé, justice militaire G.N. 6/10

Chaulin (madame), mère de Maurice 17/9 ; 4/12

Chaulin (Maurice), ami  chez qui se tient « la popote »  PASSIM

Chedeville 3/10

Cheramy, justice militaire G.N. 3, 6/10

Cheron, adjoint au maire 14/11

Chevalerot ou Chevallerau,  officier vendéen 15/11 ; 15, 18/12

Chevillotte (le président), relation 25/1

Cipriani, tirailleur de Belleville inculpé  14/12

Clausel de Coussergues (Jules, 1831-1896) Avocat, sa famille est légitimiste mais il est lui-même libéral ; supérieur d’Edmond à la justice militaire pendant le siège, il sera sous la IIIème république député de l’Aveyron  6, 7, 9, 10, 22, 24, 27/10 ; 4, 6, 24/11 ; 6, 9, 11, 14, 24/12 ; 5, 14, 23, 24, 26, 30/1

Clotilde, femme de chambre de madame de Chastanet 15/1

Cochin (Augustin, 1823-1872) homme politique 29, 31/1 ; 7, 26/2

Cohn (Samson), relation 31/1 ; 1/2

Colfavru (Jean Claude, 1820- 1891). Avocat, journaliste d’extrême-gauche, chef du 85ème bataillon G.N..  10/10

Constantin, relation 6, 7/1

Coquelin, acteur 15/1

Coquerel, peut-être Jean Etienne Coquerel, représentant de l’aile libérale du protestantisme 7/2

Cosnier (Paul, 1808-1871), contre-amiral commandant le 4ème secteur pendant le siège  7/2

Cosson, client  17/9

Coulon (Georges, 1838-1912) Fils naturel de l’écrivain Eugène Scribe, avocat, franc-maçon, secrétaire de Jules Favre. Il épousera la fille d’Eugène Pelletan et terminera sa carrière comme vice-président du Conseil d’Etat. C’est de longue date un ami intime d’Edmond, mais cette amitié sera rompue tardivement  pour des raisons politiques (loi sur les congrégations de 1901) 26/8 ; 5, 10, 11, 17/9 ; 9/11

Coulon (madame) 29/8 ; 6/2

Coutard, adjudant au 5ème bataillon G.N. 21/12 ; 8/1

Crémieux (Adolphe, 1796-1880) avocat, ministre de la Justice du gouvernement de la Défense nationale  3/11

Cresson (Ernest 1824-1902), avocat,  préfet de police pendant le siège du 2 novembre au 11 février.  6/12 ; 10/1

Crosenoy (de) homme politique 26/2

Dagron (René, 1819-1900) Il invente un procédé microphotographique permettant de grouper sur une seule pellicule de très nombreux documents et quitte Paris en ballon pour le mettre en œuvre en province 15/11

Damainville (de la Cour des comptes ?) 18/1

Damama ? (madame), mère d’un garde national 22/1

Damiens, ami botaniste 13/1

Daquin ?, relation 7/1

Daru (comte Napoléon, 1807-1890), homme politique 26/1

Dauphin (Paul) ou Paul-Dauphin, avoué, 3/11

Daux, capitaine 5ème bataillon G.N. 1,21 /12 ; 8, 18/1

David, du 195ème bataillon G.N., inculpé 6,7/12 ; 3/1

David (Gustave) 26/10

Davole, tirailleur de Belleville inculpé 14/12

Delacourtie (Albert), oncle d’Edmond, avoué 1/1

Delacourtie, justice militaire G.N. (peut-être Albert D. ?) 6/10

Delacourtie (Emilie, née Chardin), parente 4/12

Delacourtie (Marie, née Parmentier) parente 4/12

Delagry, relation 16/10

Delamarre, capitaine 14, 19/12

Delattre (Eugène, 1830-1897), avocat nommé préfet de la Mayenne 9/9

Delepouve justice militaire G.N. 6/10

Delepouve justice militaire G.N. 6/10

Delescluze (Charles, 1809-1871), journaliste et homme politique révolutionnaire 22/9 ; 4/10 ; 25/1

Demonjoy, justice militaire G.N. 6/10

Demombynes chef de cabinet du préfet de police Edmond Adam 16/11

Denormandie (Ernest 1821-1902), avoué, adjoint au maire du 7ème pendant le siège. Sa mère, née Victorine Bonnet, était la meilleure amie de la grand-mère d’Edmond. Parlementaire sous la IIIème République.  7, 26/2

Deschamps (madame), relation 6/12

Descoutures, magistrat, garde national 9/10

Desmarets (Ernest Léon Joseph, 1815-1893) avocat, maire du 9e.  29, 31/1 ; 7, 26/2

Desrone (Bernard), relation 7/10

Destable, huissier 6/12

Devaux, avoué 16/10 ; 3/11

Devin, justice militaire G.N. 3, 6/10 ; 18/11

Devienne (Adrien Marie, 1802-1883) magistrat et homme politique 24/9

Dietz-Monnin (Charles Frédéric, 1826-1896)  homme politique 26/2

Dinet, vraisemblablement l’avoué Philippe Léon Dinet, père du peintre Etienne Dinet 16/10 ; 3/11

Dollé (Henriette, née Mouillefarine), demi-sœur d’Edmond 30/8; 20/10 ; 23/11

Dollé (Léon), notaire,  beau-frère d’Edmond 30/8; 24/9 ; 27/1 ; 3/2

Donon, du 195ème bataillon G.N., inculpé 2/10

Doré, (de la cour des comptes ?) commandant 16,22/10 ; 18, 28/1

Dorian (Pierre Frédéric, 1814-1873), ministre du gouvernement de la Défense nationale 31/10 ; 31/1 ; 7, 26/2

Dorlet ou Dorlé, justice militaire G.N. 6/10 ; 6/12

Dréo (Amaury Prosper Marie, 1829- 1882), avocat, gendre de Garnier-Pagès, secrétaire général du gouvernement de la Défense nationale, député sous la IIIème République. 5/9 ; 5/11

Dréolle (Ernest, 1829-1887), journaliste bonapartiste, élu député en 1871  26/8

Drevaut, jardinier 13/1

Driaux, médecin aide-major 5ème bataillon G.N. 8/1

Droz, avocat, 149ème bataillon G.N. 14, 24/11 ; 7, 20/12 ; 15, 20, 30/1

Dubois, habitant de Saint-Brice 24/11

Dubost, officier dans la garde nationale 6/9

Dubrecq, lieutenant G.N.inculpé  27, 28, 30, 31/10 ; 2, 6, 8/11

Duchateau, garde national 16/10

Ducrot (Auguste Alexandre, 1817-1882) général français 1, 22/10 ; 29, 30/11 ; 3, 5/12 ; 11, 28/1

Dufaure (Jules, 1798-1882) avocat et  homme politique 29, 31/1

Dufourmantelle, avoué 16/10 ; 3/11

Dugnot, justice militaire G.N. 6/10

Dumas, justice militaire G.N. 6/10 ; 26/1

Dumont, avoué 21/11

Duplessis 31/12

Durrieux (Alcée, 1819-1901), avocat, auteur d’ouvrages de droit, il a en charge la justice militaire de la garde nationale comme chef de bataillon, puis comme colonel  2, 3, 6, 13, 14/10 ; 8, 15, 16, 18/11 ; 14/12 ; 5, 20, 26/1

Duvergier (les frères) tirailleurs de Belleville inculpés14/12

Duval 6/10

Duval (madame, sœur de monsieur Heyrault), relation 23/12 ; 15/1

Egée ? , juge 23/9

Emile, vraisemblablement son cousin Emile Delacourtie 7/10 ; 30/1

Eugène, voir Cassas

Eugénie, impératrice  24/9 ; 26/1

Fabignon, relation 1/12

Fabre (Paul), homme politique 7/2

Faidherbe (Léon Louis, 1810-1889) général français 20/12 ; 9, 25 au 27, 29/1

Failly (Pierre Louis Charles Achille, comte de, 1810-1892), général français  24/9

Favre (Jules, 1809-1880), avocat, député sous l’Empire, membre du gouvernement de la Défense nationale, il représente le courant républicain modéré  5, 7, 8, 21 au 24/9 ; 3, 8, 31/10 ; 1, 9, 10, 15/11;30/12 ; 2, 9, 10, 13, 24, 25, 26, 28, 29, 31/1 ; 7, 26/2

Ferry (Jules, 1832-1893), membre du gouvernement de la Défense nationale, maire de Paris après la démission d’Arago 31/10 ; 25/11

Fiasson, capitaine G.N. 15, 16, 18 au 20, 22, 24/10

Fitremann, relation 22, 23/9

Fleuriot de Langle (1809-1881), vice-amiral, commande un secteur pendant le siège 31/1 ; 7, 26/2

Flourens (Gustave, 1838-1871) homme politique révolutionnaire, il avait pris le contrôle des bataillons de la garde nationale du quartier de Belleville 24/9; 7, 12, 13, 15, 25, 31/10 ; 2, 6, 7, 25/11 ; 7, 8/12 ; 22, 25/1

Fontaine, major du 11ème arrondissement 4, 6/12

Fonvielle (Ulric de, 1833-1911) journaliste, commandant d’un bataillon dans la garde nationale 3/10

Fourichon (Léon, 1809-1884) amiral, ministre du gouvernement de la Défense nationale 26/1

Frébault (Charles Victor, 1813-1888) général français 31/1 ; 7, 26/2

Frédéric-Charles, prince et général prussien (1828-1885). Il bloque Bazaine dans Metz et après sa capitulation bat l’armée de la Loire. 26/8 ; 27/11 ; 2, 5, 16, 18, 20, 29, 31/12 ; 4, 7, 10, 12, 20/1

Fremard, justice militaire G.N. 6/10 ; 26/1

« Fritz », prince royal de Prusse et futur empereur allemand Frédéric III (1831-1888). 26, 29/8

Fromageot, justice militaire G.N. 6/10

Gamard (Georges Marie Théophile, 1837-1903) notaire 17/1

Gambetta (Léon  1838-1882) Avocat, membre du gouvernement de la Défense nationale, quitte Paris en ballon pour organiser la résistance en province, destitué en février 1871 suite à un désaccord sur les conditions d’élection de l’Assemblée constituante.   24/9; 3, 4, 7, 12, 19/10; 9, 10, 15, 24/11; 2, 16 au 18/12 ; 9, 24, 25/1 ; 2, 4 au 7/2

Garibaldi (Giuseppe, 1807-1882) homme politique italien, combat au côté des Français 16/10 ; 9, 10/1

Garnier-Pagès (Louis Antoine, 1803-1878) membre du gouvernement de la Défense nationale 22/9 ; 31/10 ; 5/2

Gasnier (famille) 4/12

Gasnier-Guy  ou Gasnier 13, 16 ?/12 ; 19, 20/1

Gastinne-Renette (Louis Julien, 1812-1885) armurier 29/8

Gastineau, relation  31/10 ; 1/11 ; 4/1

Gatine, relation 30/1

Gaudefroy, ami botaniste 13/1

Gillain, justice militaire G.N. 15/11 ; 23/1

Gladstone, homme politique anglais 29/12

Glais-Bizouin (Alexandre, 1800-1877) avocat, membre du gouvernement de la Défense nationale  3/11

Goblet, parent de Trochu 29/8

Gondinet (Edmond, 1828-1888) écrivain 15/1

Got (Edmond, 1822-1901) sociétaire de la Comédie française 15/1

Gouget, juge 28/10

Gracien ou Gratien, tirailleur inculpé 14, 15/12 ; 10/1

Grass, capitaine 5ème bataillon G.N.

Grévy (Jules, 1807-1891) homme politique, futur président de la République 26/1

Grimbert ou Grimbec, paysan, passeur de courrier 4/12

Gueny, avoué 3/11

Gueroult, homme politique 31/1 ; 7, 26/2

Guillaume I, roi de Prusse et empereur d’Allemagne (1797-1888) 24/12 ; 23/1

Guiod (Adolphe Simon, 1805-18884)  général français, commande l’artillerie de Paris en septembre 1870.  28/1

Guilhaumon, relation, sous-préfet 6/2

Guisard ou Guizard, tirailleur inculpé 14/12 ; 10/1

Guizot (Guillaume, 1833-1892), écrivain et universitaire 31/1

Guyot-Sionnest (Etienne, 1842-1929), ami 23, 30/9; 16/10 ; 14/1

Harlé, justice militaire G.N . 6/10

Hauréau (Barthélémy, 1812-1896),journaliste, écrivain et homme politique 26/2

Haussonville (Gabriel, comte d’, 1843-1924)) avocat et  homme politique orléaniste 29, 31/1 ; 7, 26/2

Hébert, capitaine G.N. 24, 26, 28/10 ; 8, 24, 29/11 ; 4/12

Hélie (Faustin, 1799-1884) magistrat et jurisconsulte  31/1 ; 7/2

Hendlé, secrétaire de Jules Favre ; sa femme à Boulogne est avec  la famille d’Edmond 5/9; 3/10

Henri V, prétendant légitimiste 6/10 ; 26/1

Herbette, ami 6/9

Hervieux, relation 4/12

Heyrault, relation 23/12

Hisson (Julia, née en 1849) cantatrice 10/11

Huard, relation 20/11

Hubbard (Arthur, 1827-?) avocat  27/8

Hugo (Victor) 1, 31/1 ; 7, 26/2

Humbert (Ferdinand, 1842-1934) peintre 30/10 ; 3/11 ; 18/12

Humbert (Gaston, frère du précédent) 1, 12, 19, 25,30/10 ; 15 ?, 30/11 ; 2 au 4, 13, 18, 29/12

Humbert père 1, 30/10 ; 30/11 ; 14/12

Ibos, client de l’étude Mouillefarine, commandant du 106ème bataillon G.N. 1/11 ; 30/1

Javal, ami 18/12 ; 30/1

Jean, domestique de Maurice Chaulin 28, 29/9; 19, 23/10 ; 28/11

Jecker (Jean-Baptiste, 1810-1871) banquier suisse 24/9

Joriaux, famille 23/11 ; 4/12 ; 1, 15, 27/1

Jubé 23/11

Journet, lieutenant 12/11 ; 18/12 ; 9/1

Keratry (Emile Hilarion de, 1832-1905) préfet de police du 4 septembre au 13 octobre  5/9; 18, 19/10

Koller (famille) 27/11 ; 4, 16 ?/12 ; 1/1

Krempfen 5/9

Labey (Albert), avoué à Paris, beau-fils d’Eugène Mouillefarine Il sera un des fondateurs du Vésinet et le père du compositeur Marcel Labey. 30/8 ; 15, 24/10 ; 16/11 ; 8/12 ; 23/1 ; 26/2

Lacaille officier G.N. 31/10

Laden, avoué 3/11

Laferrière, relation 27/8

Lagrange (comte de) 13/10

Lamartine (Alphonse de) 25/10

La Mothe-Tenet, homme politique 7, 26/2

La Motte-Rouge (Joseph Edouard de, 1804-1883), général français16/10

Lampenere, ex-commandant G.N. 11/12

Lanfrey, homme politique 7, 26/2

Langlade, parent 1/1

Langlois (colonel) officier français 20/1

La Roncière (Camille de, 1813-1881) amiral 31/1 ; 7, 26/2

Larrieu, officier, relation 21/1

Larroumis, justice militaire G.N. 5/1

Lassis, justice militaire G.N. 6/10 ; 9/12

Laurier (Clément, 1832-1878), avocat, ministre du gouvernement de la Défense nationale 10/11

La Valette (Charles Félix, marquis de, 1806-1881) diplomate bonapartiste 9/1

Lavertujon 11/12

Lebarbier de Tinan (Tixan ?) madame 6/11

Le Berguier, homme politique 7, 26/2

Leblond, homme politique 31/1 ; 7, 26/2

Lebrou, capitaine 5ème bataillon G.N.  30/10 ; 8/1

Le Canu, avocat devenu préfet 9/9

Le Chasteigner : voir de Chasteigner

Lechevallier ami nommé préfet 26/8; 7, 10/9

Lecointe, justice militaire G.N 6/10

Ledru-Rollin (Alexandre-Auguste, 1807-1874) homme politique 4/1

Lefebure, ami 2/10

Lefebvre (Paul), relation 7/10

Le Flô (Adolphe Charles 1804-1887), général, ministre de la Guerre du gouvernement de la Défense nationale 19/1

Lefranc (Edmond) collègue du Palais, officier G.N. 22/9; 6/10 ;

Lefranc (Victor) collègue du Palais, garde mobile 22/9 ; 15/11

Lefrançois, capitaine au 5ème bataillon G.N. 30/1

Legagneur, garde national 13/12

Legier, adjudant au 5ème bataillon G.N. 21/12

Legouvé, homme politique  31/1

Legroux (madame), relation 26/11

Lemeray, aide-major, inculpé 10/1

Lemercier, officier vendéen, commandant 2, 7, 8, 15, 18/12 ; 20/1

Lemoinne (John, 1815-1892) journaliste et homme politique 31/1 ; 7, 26/2

Lenté, justice militaire G.N. 1, 2, 6, 8/10 ; 26/1

Léon, voir Caubet

Leroux, du 195ème bataillon G.N. 4/12

Lesage, justice militaire G.N. 6/10

Lesseps (de), fils du promoteur du canal de Suez 5/9 ; 31/1

Le Verger (Edmond) relation 27/1

Leverrier, restaurateur 24/11 ; 23, 26/1 ; 3, 7/2

Levesque, juge 10/10

Liouville (Albert 1835-1893) Avocat, fils d’un bâtonnier  de l’Ordre, cet ancien camarade de Faculté d’Edmond est pendant le siège collaborateur de son beau-frère Ernest Picard, ministre des Finances. Il sera l’auteur de plusieurs traités de droit. 26,27/8 ; 6/9 ; 31/10 ; 11/11

Loche (de), relation 28/12

Lorois  , relation 25/1

Lortat-Jacob, collègue du Palais, officier au 5ème bataillon et justice militaire G.N.  28, 30/9, 2, 3, 6/10

Loubat, relation 23/11 ; 27/1

Louis (la mère), domestique de Martin du Nord 8/1

Lyons (Lord Richard, 1817-1887) ambassadeur britannique à Paris 26/1

Macaire, inculpé 20/12

Mac-Mahon (Patrice de, 1808-1893) maréchal du Second Empire, futur président de la République, il est pendant le siège prisonnier des Prussiens. 26, 29/8

Magdonel, du 195ème bataillon G.N., inculpé  4,6,7/12

Magnin, ministre du gouvernement de la Défense nationale 29/1

Maria, cuisinière de Maurice Chaulin 9/11

Manteuffel (Edwin von, 1809-1885) général Prussien 27/12

Marguery, restaurateur 6/1

Marraud, justice militaire G.N. 6/10

Martin (Albert) ou Albert-Martin ? justice militaire G.N. 6/10

Martin (Bernard) homme politique 31/10

Martin (Henri, 1810-1883) historien, maire du 16ème  31/1 ; 7, 26/2

Martin du Nord, sous-lieutenant 5ème bataillon G.N. 16,28/9; 2, 6, 12, 30, /10; 2, 12,22/11; 4, 10, 21, 30/12 ; 8, 29/1 ; 2/2

Martin du Nord, madame, 23/11 ; 27/1

Masse, justice militaire G.N. 6/10 ; 14/11 ; 6, 7, 26/1

Massu, justice militaire G.N. 6/10

Maucomble, avoué 16/10 ; 3, 26/11

Maurice, voir Chaulin

Maza (Henri, 1831-1906), adjoint de Durrieux à la tête de la justice militaire G.N. 28/9 ; 2, 6, 8, 16/10 ; 13 au 15/11 ;18/12 ; 5, 12, 22/1 ; 26/2

Melin, relation 27/1

Méline (Jules, 1838-1925), ami, maire adjoint du 1er arrondissement, sera président du Conseil 29/9, 1, 24, 26/10 ; 3, 7/11

Ménard (Léon), relation 14/10 ; 5/11

Merton 11/11 ; 2/1 client

Meurizet, maire adjoint du 1er arrondissement  3, 7/11

Mezure (famille) 14/1

Michel, ami 19/10

Millière, commandant d’un bataillon G.N., homme politique 19, 31/10 ; 2, 6, 7/11

Mimin, justice militaire G.N.  29/11

Moléon, abbé 4, 24, 25/12

Mollet, justice militaire G.N. 6/10

Moltke (Helmuth von, 1800-1891) général prussien 6, 9, 12, 24/12

Moncharville, justice militaire G.N. 6/10

Moreau (Henri), relation 24/9

Morny (Charles, duc de) 24/9

Mottu (Jules), homme politique 31/10 ; 6/11

Mouillefarine (Alexandrine, née Foussereau, veuve Labey) seconde femme d’Eugène 28/10

Mouillefarine (Camille, 1866-1957, madame Léon Deroy) fille d’Edmond 26/8 ; 23/11

Mouillefarine (Edmond, 1839-1909) PASSIM

Mouillefarine (Eugène, 1810-1878) ancien avoué, père d’Edmond 29/8; 20, 28/10 ; 23/11 ; 27/1 ; 7, 26/2

Mouillefarine (Louise, née Salel de Chastanet, 1845-1916) épouse d’Edmond, PASSIM

Mouillefarine (Marguerite, 1867-1934, madame Paul Meignan) fille d’Edmond 26/8; 20/10 ; 23/11 ; 26/2

Mouillefarine (Thérèse, 1869-1955, madame Jules Coutin) fille d’Edmond 26/8 ; 23/11 ; 4, 14/1 ; 26/2

Murat (Prince Achille, 1847-1895) 29/8

Napoléon III 26, 29/8; 24/9; 27/10; 27/11

Nefftzer(Auguste, 1820-1876) journaliste et homme politique 31/1

Nicolet, relation 10/10; 29/12

Noël, général français 31/1; 7/2

Palikao (Charles Guillaume Cousin-Montauban, comte de, 1796-1878) premier ministre de Napoléon III  29/8

Palay, garde national 13/12

Palle, relation 24/11

Panafieu  29/1

Paris (Philippe d’Orléans, comte de, 1838-1894) prétendant orléaniste 6/10 ; 26/1

Parmentier, parent 1/1

Parmentier (Pauline, née Delacourtie) parente 3/10 ; 7/11

Parrod, du 195ème bataillon G.N. 6/12

Patinot, collègue du Palais, justice militaire G.N. 22/9; 6, 7, 9, 13, 14, 16, 20, 23, 27/10 ; 6, 10, 12, 16 au 20, 27/11 ; 3, 4, 9, 11/12 ; 22/1

Pelletan (Eugène, 1813-1884) ministre du gouvernement de la Défense nationale 10/11 ; 5/2

Perard, relation 30/1

Perin (Jules) justice militaire G.N. 6/10

Pernolet, maire du 10ème 26/2

Philbert, justice militaire G.N. 6, 10, 15/10 ; 12/1 ; 23, 26/1

Piazza, révolutionnaire 28/2

Picard (Ernest 1821-1877) Avocat, gendre du bâtonnier Félix Liouville, ministre des finances du gouvernement de la Défense nationale, ministre de l’Intérieur le 19 février 1871.  22/9 ; 31/10 ; 10, 11/11 ; 24, 28, 29, 31/1 ; 7, 26, 28/2

Picard (Maurice) 6/9

Picot (Georges, 1838-1909), cousin d’Edmond, magistrat et historien  29/8

Pietri (Joseph Marie, 1820-1902) dernier préfet de police du Second Empire 27/8

Pilastre, avoué 16/10 ; 3, 26/11

Pignon, justice militaire G.N. 6/10

Pochet, justice militaire G.N. 6/10

Pohlis (de) général français 4/10

Poisson, justice militaire G.N. 6/10

Pons, garde national au 5ème bataillon 21/9

Ponsin-Prevost (madame), actrice 15/1

Portalis (Edouard, 1845-1918) journaliste 18/10

Pothuau (Louis, 1815-1882), amiral 31/1 ; 7, 26/2

Pottier, avoué, justice G.N. 3, 8, 22/12 ; 12, 14/1

Pressensé (Edmond de, 1824-1891) homme politique 31/1 ; 7, 26/2

Prim (Juan, 1814-1870) général et homme politique espagnol 9/1

Prudhomme, relation 7/10

Pyat (Félix,1810-1889)avocat, écrivain et homme politique révolutionnaire18, 27, 31/10

Quentin (Quentin Pichard), officier vendéen 15/11 ; 15, 18/12

Quinet (Edgar,1803-1875) historien et homme politique 31/1 ; 7, 26/2

Ranvier (Gabriel, 1828-1879) homme politique révolutionnaire 6, 7/11

Rastignac, caissier de l’étude Mouillefarine, capitaine dans la garde nationale 17, 24/9

Rémusat (Paul de, 1831-1897) homme politique 3/11 ; 31/1

Renault (Léon, né en 1839), avocat, secrétaire général de la préfecture de police à partir du 5 novembre, cet ami de longue date d’Edmond sera après le siège préfet du Loiret, préfet de police, député et sénateur 27/8; 5, 17/9; 2,6, 7, 23/10 ; 5, 10, 18/11 ; 6, 26, 28/12 ; 10, 11, 30/1 ; 28/2

Renault (madame) 2/10 ; 10/1

Renault, général, blessé mortellement lors de la sortie sur la Marne 30/11

Richelot, ami 18/12

Robert (Elias) sculpteur 22/10 ; 12/11 ; 30/12 ; 18/1

Roche 3/10

Roche (Paul, idem supra ?) justice militaire G.N.  14, 16, 17, 23/1

Rochebrune (François de, 1830-1871) colonel G.N. tué à Buzenval 20/1

Rochefort (Henri, 1831-1913), journaliste et homme politique 5, 8/9 ; 12/11 ; 7/2

Roger du Nord, homme politique 7, 26/2

Rougeot, relation 10/9

Rouher (Eugène, 1814-1884) avocat et homme politique bonapartiste 26/8

Ruher, officier G.N. 28/9

Saint-Ange (Nicolas), client 16/12

Saint-Marc Girardin (Marc Girardin, 1801-1873, dit) écrivain et homme politique 31/1

Saint-Omer, justice militaire G.N. 6/10

Saisset (Jean Théodore, 1810-1879) amiral 28, 31/1 ; 7, 26/2

Salacroup, homme politique 31/1

Salel de Chastanet (Célestine, née Foudras, 1822-1897) belle-mère d’Edmond 31/8 ; 23/11

Salel de Chastanet (Ernest, 1816-1875) beau-père d’Edmond, conseiller référendaire à la Cour des comptes 16/10 ; 6/11 ; 23, 24, 26, 27/11 ; 11, 17/12 ; 1, 7, 14, 15/1 ; 3/2

Salel de Chastanet (Georges, 1844-1900), beau-frère d’Edmond 29, 31/8; 20/10 ; 23/11; 23/12 ; 27/1 ; 2/2

Salel de Chastanet (Paul, 1848-1902), beau-frère d’Edmond 29, 31/8; 20/10 ; 23/11 ; 27/1

Salle, justice militaire G.N. 6/10 ; 22, 25, 26/1

Sancier (Sencier), capitaine G.N., inculpé 15, 16/11 ; 22, 24/1

Sapia (Théodore Emmanuel 1838-1871), commandant G.N. et homme politique révolutionnaire 8, 22/10; 22/1

Sauvage, homme politique 26/2

Say (Léon, 1826-1896) homme politique 26/2

Schmitz, général français 11, 22, 28/1

Schneider (Eugène, 1805-1875) industriel, président du Corps législatif en 1870. 5/9

Sebert, homme politique 26/2

Servy, relation 20/11

Simon (Jules, 1814-1896), homme politique 31/10 ; 7/2

Solar, collaborateur de l’étude Mouillefarine 28/9 ; 13/1 ; 22/1 ; 26/2

Sorel, justice militaire G.N. 6/10

Steinmetz ( Karl Friedrich von, 1796-1877) général prussien 29/8

Stoffel, homme politique 31/1 ; 7, 26/2

Sueur, client  16/9

Susse (Albert), ami 20, 21, 30/1

Talandier, ami 19/10

Talhouët (de), homme politique 26/1

Talle, relation 13/11

Tambour, justice militaire G.N. 6/10

Tamisier, général en chef de la garde nationale 8, 14, 31/10

Tann (von der) général prussien 27/11 ; 7/1

Tardieu (vraisemblablement le professeur en médecine Auguste Ambroise Tardieu,1818-1879)  24/9, 12/10

Tenaille-Saligny (Théodore, 1830-1889) avocat, auteur d’ouvrages de droit, maire du 1er arrondissement pendant le siège. Il sera préfet et sénateur sous la IIIème République. 22/9 ; 3, 4/11 ; 29/1 ; 7/2

Thiers (Adolphe, 1797-1877), homme politique 17/9; 31/10 ; 3, 10/11 ; 26, 29, 31/1 ; 7, 26, 28/2

Thomas (Clément, 1809-1871) général commandant la garde nationale 3/10 ; 25/1

Tirard (Pierre,1827-1893) maire du 2ème arrondissement, futur président du Conseil 17/1

Toppfer  28/9

Tresca, homme politique 31/1

Trochu (Louis, 1815-1896) Gouverneur militaire de Paris,  président du gouvernement de la Défense nationale, remplacé par Vinoy comme gouverneur militaire après l’échec de Buzenval. 27, 29/8; 5/9; 1, 31/10; 10,11, 14/11; 2, 3,6, 12, 29, 30/12 ; 4, 6, 11, 19, 20 au 23, 28/1

Trolley de Rocques, relation 18/11

Ubassy, inculpé  28/10 ; 8/11

Uhrich (Jean, 1802-1886), général français, défenseur de Strasbourg en 1870.  7, 26/2

Vacherot (Etienne, 1809-1897) professeur de philosophie, maire du 5e , député  28/10 ; 29, 31/1 ; 7, 26/2

Valette, homme politique 31/1

Vallès (Jules, 1832-1885) écrivain, journaliste et homme politique 3/10

Vanier, greffier des bâtiments 22/10

Vasnier 15/11

Vasseur, commandant du 5ème bataillon G.N. 14, 16, 28/9; 2, 3, 6, 29 au 31/10 ; 3, 5, 22/11 ; 1, 10, 12/12 ; 20, 28/1

Vautrain, maire du 4e  29/1 ; 26/2

Vavasseur, relation 4/1

Verchère ou Verchères (de) justice militaire G.N. 6, 11/10 ; 19/12

Vieyra, colonel 26/11

Vinoy (Joseph, 1800-1880) général français, il ramène sur Paris après Sedan le dernier corps d’armée encore constitué, participe à la défense de la ville et en est nommé le 22 janvier 1871 gouverneur militaire en remplacement de Trochu  6, 23/9; 26/11; 29/12; 11, 22, 24, 28, 29, 31/1 ; 7, 26, 28/2

Vitet (Ludovic, 1802-1873) écrivain et homme politique 29, 31/1 ; 7, 26/2

Vrignault, homme politique 31/1

Washburne (Elihu, 1816-1887) ambassadeur des Etats-Unis 13/1