la petite maison du Roi de Beurre

 

 

Au milieu du XVIIIème siècle, Paris ne dépassait pas le nord de la rue de l’Arcade. La barrière de la Madeleine, dite aussi de Clichy, marquait la limite de la ville, à l’emplacement de l’actuelle place Gabriel Péri.

Au-delà de cette barrière ou fonctionnait l’octroi, ce qui est devenu le quartier de l’Europe s’appelait alors la Petite Pologne. Le nom en viendrait de l’enseigne d’un ancien cabaret. On était déjà à la campagne, ou plutôt dans une banlieue très mêlée ou quelques propriétés entourées de vastes jardins côtoyaient fermes, prairies, potagers et vergers, vieux moulins et nouvelles guinguettes.

C’était la grande époque des « petites maisons ». Riches financiers et grands seigneurs, à l’écart de leur résidence officielle de la capitale, y recevaient leurs amis pour des séjours détendus, voire des parties fines, et y logeaient leur maîtresse du moment. Entretenir une demoiselle de l’Opéra était alors une mode, sinon une obligation mondaine.

 

A peine passée l’octroi, au départ du chemin de Mousseaux (depuis rue du Rocher), la première de ces petites maisons appartenait à un marchand parisien dénommé Marin Le Roy. Il faisait commerce de fruits, principalement d’oranges, à l’angle de la rue d’Antin et de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et vendait aussi un excellent beurre. Louis XV y ayant goûté avait tenté gaiement un calembour en le surnommant « Le Roi de Beurre ». Marin Le Roy en était si fier qu’il n’aurait troqué ce sobriquet pour aucun autre.

Il avait sans trop d’imagination baptisé « Cracovie en Bel Air » sa maison de campagne de la Petite Pologne. Elle avait belle allure. Une grande porte cochère ouvrait sur une propriété d’un demi hectare, couvrant ce qui est aujourd’hui la Cour de Rome et l’ouest de la gare Saint-Lazare. Une longue allée bordée de cerisiers la traversait jusqu’à la cour d’une maison suivie d’un deuxième jardin en terrasse.  Le domaine, entièrement clos de murs, comportait écuries et dépendances.

La maison elle-même n’était pas immense : un inventaire de fin 1751 décrit trois pièces principales au rez-de-chaussée. Le premier étage, donnant  par derrière sur la terrasse, se limitait à une chambre à coucher, un petit salon et une antichambre. Le même inventaire détaille pour chacune de ces pièces meubles et tableaux.

Il a été établi entre Marin Leroy, propriétaire, et un locataire de très haut rang : Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, abbé de Saint-Germain-des-Près. Ce prince du sang résidait au palais abbatial, mais cherchait à la Petite Pologne un endroit où cacher ses escapades.

C’est que monseigneur le comte-abbé était fort entiché d’une danseuse, la demoiselle Le Duc (le comte et Le Duc chez Le Roy, voilà de quoi alimenter de nouvelles plaisanteries royales !). Ils s’installeront à Cracovie en Bel Air en 1752 et y feront quelques agrandissements.

Paris a chansonné ces amours :

Qui l’aurait jamais deviné

Monsieur l’abbé ?

Qui l’aurait jamais deviné

Qu’une donzelle

Tourna la cervelle

Au petit-fils du grand Condé ?

 

Les petites maisons faisaient bien entendu l’objet d’une surveillance policière, d’ou des rapports regorgeant d’anecdotes croustillantes ou scandaleuses. C’est ainsi que nous savons qu’en l’absence du prince la demoiselle Le Duc recevait secrètement son amant de cœur, un monsieur de Pontjourdin…

Ignorant ou indifférent, le comte de Clermont déménagera avec sa compagne pour une plus somptueuse demeure rue de La Roquette. Un autre seigneur et une autre maîtresse leur avaient succédé en 1755: le marquis de Conflans et la Beaujeu.

Va suivre le plus illustre des locataires de Le Roy : Giacomo Casanova, qui a consacré plusieurs pages de ses Mémoires à la maison de la Petite Pologne.

 

§

 

L’aventurier italien est arrivé à Paris à la fin de 1756, après sa retentissante évasion des Plombs de Venise. Il y a vite reconstitué une vie partagée entre aventures galantes, jongleries financières et charlataneries ésotériques destinées à quelques naïfs de haut rang. Comme toujours il trouve de l’argent, et comme toujours il dépense au-delà.

Il faut à Casanova un lieu séduisant pour recevoir ses dupes et ses maîtresses. La maison de la Petite Pologne lui convient. Il la décrit « bien meublée, à cent pas de la barrière », « sur une petite éminence près de la chasse royale » et se plait à en détailler les attraits, même s’il l’appelle par erreur Varsovie au lieu de Cracovie.

C’est au début de 1759 que « le roi de beurre me loua sa maison cent louis par an ( pour une fois c’est Casanova qui est roulé : le loyer habituel est de cinquante louis) et il me donna une excellente cuisinière nommée la Perle ».Le Roy avait en effet installé à demeure un couple de gardiens, les Saint-Jean, qui officiaient au jardin et à la cuisine.

Le temps de se procurer deux voitures, cinq chevaux « de la réforme des écuries du roi », cocher, palefrenier et deux petits laquais et notre Vénitien est prêt à inaugurer somptueusement son installation par un dîner avec  la riche madame d’Urfé, une vieille excentrique férue d’occultisme qui finance ses comédies cabalistiques.

 

Il va partager les mois qui suivent entre « la belle XCV », de son vrai nom miss Wynne, et le lancement d’une manufacture de soieries employant « vingt jeunes filles, toutes plus ou moins jolies et dont la plus âgée n’avait pas vingt-cinq ans ».

La tentation est trop forte : « je dépensais beaucoup à ma maison de la Petite Pologne, mais la dépense qui me ruinais était celle que je faisais avec mes petites ouvrières », qui savent lui monnayer leurs faveurs.

 

Une nouvelle amourette va ensuite l’occuper : la petite madame Baret, marchande de bas, dix-sept ans, rieuse et appétissante en diable. Elle vient d’être mariée à un jeune homme complètement inexpérimenté qui tarde à consommer ses noces. Une proie de rêve pour Casanova qui bien entendu devient le meilleur ami du mari, invite le couple à séjourner dans sa campagne pour lui faire profiter du bon air, et remplace vigoureusement le pauvre Baret dès que celui-ci a le dos tourné. Le récit de cette aventure, un des plus piquants des Mémoires, se poursuit par un portrait enthousiaste de la belle marchande, détaillée dans toutes ses rondeurs et toutes ses blondeurs.

 

Cette idylle va bientôt se clore: comme d’habitude Casanova est criblé de dettes, ce qui lui vaut d’être arrêté. Madame d’Urfé le sauve en payant sa caution, mais Paris est devenu trop chaud. Il file en Hollande en septembre 1759. Dès octobre, la maison est de nouveau à louer.

 

§

 

On compte parmi les locataires suivants un marquis de Duras qui y loge une actrice, la célèbre Montansier. Le marquis vient d’épouser une Noailles, et sa famille comme ses amis trouvent que dans cette situation ses visites quotidiennes à la Petite Pologne passent un peu les bornes. D’autant plus qu’à croire les rapports adressés à monsieur de Sartine, lieutenant général de police, le lieu tourne au tripot : « il paraît même que l’on jouait gros jeu, le sieur Dubarry sachant y rassembler bonne et nombreuse compagnie de débauchés et de joueurs ».

Le sieur en question est Guillaume du Barry, époux très complaisant de la dernière favorite de Louis XV et âme damnée de Duras. Il fréquente assidûment la maison avec sa compagne du moment, la Beauvoisin, et en deviendra locataire à son tour.

 

§

 

Marin Le Roy meurt en 1764. La petite maison est alors estimée quinze mille livres. Quelques années plus tard, elle est englobée dans Paris par la construction du mur des Fermiers généraux. La Petite Pologne cesse alors d’être un lieu de villégiature, pour devenir peu à peu une zone de taudis interlopes qui ne sera assainie qu’avec les travaux haussmanniens.

 

 

SOURCES :

Bail Le Roy – comte de Clermont du 12/11/1751. Contrat Roger, archives nationales.

Casanova. « Mémoires » Bibliothèque de la pléiade, notes de Robert Abirached.

Casanova « Mémoires » Le livre de poche, notes de Jacques Branchu

Gaston Capon « Les petites maisons galantes de Paris au XVIII siècle » Paris 1902

Plagnol-Devial « Théâtres de société » 2001 (accessible sur internet)

Jacques Hillairet « Dictionnaire historique des rues de Paris »

 

Note à usage strictement familial:  Marin Le Roy était l’arrière grand-père d’une arrière grand-mère de mon arrière grand-mère Coutin (ouf !).