Le cabinet de monsieur Varanchan

Le texte qui suit est paru avec quelques variantes dans la revue Les Cahiers d’Histoire de L’Art en 2012, sous le titre « Varanchan, collectionneur d’art au XVIIIe siècle : tentative d’identification. Sa vente du 29 au 31 décembre 1777 » Il était accompagné de la reproduction du catalogue de cette vente et de celle de nombreuses œuvres vendues. On peut se procurer les Cahiers de l’Histoire de l’Art à la librairie du Louvre ou auprès de leur dynamique et souriante animatrice, madame de Aldecoa, 39 rue du Château d’Eau, 77580 Voulangis.

 

 

 

Le Cabinet de monsieur Varanchan.

 

 

Au début du règne de Louis XVI, le marché de l’art était florissant. On comptait de nombreux amateurs éclairés dans les rangs de la noblesse et du haut clergé, mais aussi de la bourgeoisie parlementaire ou financière. Les salons des riches demeures regorgeaient de meubles rares et d’objets précieux. Leurs murs étaient couverts de tableaux, gravures et dessins. Ces cabinets, comme on disait alors pour désigner aussi bien les collections que les pièces ou elles étaient exposées,  étaient constamment complétés de nouvelles acquisitions, avant qu’un revers de fortune ou une succession n’entraîne une dispersion. Chaque année, des dizaines de ventes importantes étaient organisées à Paris. 1777 a été à ce propos particulièrement marqué par les deux « ventes du siècle » qui ont suivi les décès de Randon de Boisset, un  riche amateur d’art, et du prince de Conti, cousin du roi et grand collectionneur. Les enchères retentirent cette année faste jusqu’à son tout dernier jour, avec la vente d’une autre collection particulière organisée du 29 au 31 décembre en l’Hôtel d’Aligre, rue Saint-Honoré[1]

 

I- Une vente et son contexte

 

Le catalogue de cette vente annonce en couverture la « Vente d’un choix curieux de Tableaux et Dessins montés sous verre, Marbres, Terres cuites, Meubles de boule, Pendule avec figures en bronze, dorées d’or moulu ; beaux Vases et Corbeilles de Fleurs d’Italie ; plusieurs Figures de Chinois et Pagodes ; différentes Porcelaines et autres objets. »

 

Suivent quatre-vingt-deux numéros, dont trente-deux consacrés à des peintures, cinq à des marbres ou terres cuites, trente-neuf à des dessins et six à des objets divers. Chaque numéro contient généralement la description succincte d’une œuvre, huit d’entre eux en regroupent plusieurs sans les détailler, comme si le temps avait manqué pour le faire.

 

Une note manuscrite  portée sur l’un des trois catalogues conservés[2] indique que le collectionneur avait réservé cette vente « au choix de son cabinet dont le surplus composé d’objets plus médiocres a été vendu précédemment aux Augustins sans catalogue par Joullain [3]».

 

Malgré cette sélection, les œuvres proposées constituent un ensemble un peu hétéroclite, alliant tableaux, dessins, statuettes ou porcelaines à un luxueux bric-à-brac où se trouvent aussi bien des meubles de prix que des objets d’usage courrant, comme une pendule, des vases ou des flambeaux. Ces éléments donnent une impression de « liquidation totale » des biens du collectionneur, par ailleurs organisée avec précipitation. Le catalogue paraît  avoir été rapidement rédigé: des pièces importantes sont regroupées dans des rubriques « divers » sans être décrites ni même détaillées, la relecture a laissé passer deux numéros quarante et quelques fautes d’orthographe. Ses délais de réalisation ont été des plus courts : pour une vente précédée d’une exposition démarrant le samedi 27 décembre, l’approbation administrative alors exigée pour toute parution d’un texte n’a été donnée que le vendredi 19, suivie le samedi 20 du permis d’imprimer signé du lieutenant général de police Lenoir.

 

Nonobstant la survenance de la période de Noël, le tirage a pu être assuré par l’imprimeur François Gueffier, et la diffusion par porteur a aussitôt commencée: deux des exemplaires conservés sont adressés au domicile de destinataires désignés, d’Albertas chez monsieur de Monthulé[4] et Desmaret rue de Bourbon-Villeneuve. On pouvait aussi se procurer le catalogue chez les deux animateurs de la vente, le marchand de tableaux Paillet et le commissaire-priseur Chariot.

 

En dépit de ces conditions d’organisation pouvant paraître peu favorables, la vente fut un succès : tous les objets exposés furent vendus à une exception près. Bien plus soixante-seize articles supplémentaires, dont nous n’avons pas le détail, furent rajoutés en dernière minute et furent tous adjugés. Les prix oscillaient entre quelques dizaines et quelques centaines de livres, le seuil de  mille n’étant dépassé qu’une fois pour un dessin de La Rue. Un élément traduit le jeu des enchères : dans beaucoup de cas l’adjudication s’est arrêtée à un sou de la livre, en plus ou en moins[5].

 

L’ensemble de la collection fut cédée pour plus de 24.000 livres[6]. Parmi les acheteurs identifiés on compte Paillet, qui acquit six peintures et dessins de l’Ecole française[7] ; le graveur Desmaret qui dépensa plus de deux mille quatre cent  livres pour un tableau, une terre cuite et quelques dessins ; Sireul[8], dont la collection de dessin, vendue en 1781, a été surnommée «  le portefeuille de monsieur Boucher » ; un certain Fiquet  pour deux dessins de Fragonard, Le Verrou et sa suite L’Armoire, que l’artiste authentifiera en juillet 1789 comme étant des originaux de sa main [9]. L’abbé de Gévigney, généalogiste du roi, dut aussi se porter acquéreur de certaines pièces, puisqu’on les retrouve dans sa collection dispersée deux ans après la vente[10].

 

 

 

II Monsieur Varanchan, amateur d’art

 

Le catalogue ne donne pas le nom du vendeur. L’avis préliminaire en page deux se contente de préciser que « cette collection paraîtra plutôt [être] le cabinet d’un artiste opulent et de bon goût que celui d’un amateur ». A défaut d’indication imprimée, des mentions manuscrites portées sur trois des exemplaires conservés nous permettent d’identifier cet amateur comme étant « M.Varanchan » ou « monsieur de Varanchan ».

 

L’avis ajoute: « on y trouvera principalement les plus belles esquisses et les plus beaux dessins d’un de nos premiers peintres toujours regretté (…) on verra avec plaisir beaucoup de pensées d’un de ses élèves devenu célèbre sans lui ressembler ».

 

Ce peintre et cet élève sont respectivement François Boucher et Jean-Honoré Fragonard dont les œuvres représentent les deux tiers des tableaux et dessins vendus. Si on y ajoute les dessins de Baudouin, gendre et élève de Boucher, ce taux augmente encore. Boucher est représenté par de belles esquisses comme Les Forges de Vulcain  ou Les Trois Grâces supportant l’Amour  et par des dessins comme La Présentation; Fragonard par des toiles importantes comme Le Cavalier vêtu à l’espagnole ou Les Baigneuses, et de nombreux dessins parfois un peu lestes (le catalogue décrit plaisamment Les Jets d’Eau comme une œuvre « tout à fait folâtre ») ; on peut citer parmi les œuvres de Baudoin  La Belle Endormie. [11]

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Les Trois Grâces                                                                                    Les Baigneuses

 

Georges Wildenstein exagère donc à peine quand il indique que tout le cabinet de Varanchan émane de l’entourage de Boucher[12]. Il ne faut cependant pas négliger le reste de la collection, qui présente une particularité : si on excepte trois œuvres de peintres du XVIIe siècle[13], tous les autres dessins et tableaux représentés dans la vente proviennent de contemporains comme Hubert Robert, Francesco Casanova, Norblin de La Gourdaine, Brenet, Lacroix, Peyrotte, Lagrenée, Caresme ou Palmieri[14] ou le sculpteur Clodion (Vestale tenant une urne). Varanchan achetait « moderne » et s’intéressait particulièrement aux études ou esquisses d’œuvres, avec un goût sûr que confirmera la postérité, en admirant ou en achetant ensuite les œuvres définitives.

 

Les thèmes représentés correspondent aux inclinations de l’époque : épisodes bibliques, scènes mythologiques et scènes de genres souvent prétextes à célébrer le corps féminin, pastorales et ruines préromantiques, singeries… En y ajoutant les meubles ornés de bronze doré, les statuettes d’Amours ou de nymphes, les porcelaines de Saxe des derniers numéros du catalogue, on peut imaginer le riche et plaisant décor du cabinet de monsieur Varanchan.

 

Quand ce dernier a-t-il constitué sa collection ? Pour Wildenstein[15], l’essentiel des œuvres de Fragonard qu’elle contient a été acquis entre 1759 et 1765. Parallèlement un texte de Sébastien Mercier[16] vise des acquisitions faites dans les années 1760 par un amateur de dessins, père d’un fermier général : « Lorsque  Fragonard commençait sa réputation, le père d’un fermier général venait assidûment chez lui ramasser quelques croquis et s’amusait en riant avec lui, et lui donnant en troc de petits gâteaux et autres friandises, qu’il savait que le jeune artiste aimait et dont il avait la précaution de remplir ses poches. Pour quelques sous il emportait des traits spirituels, pour les revendre des sacs d’argent. »

 

Ce texte est cité par Mark Ledbury[17] et par Marie-Anne Dupuy-Vachey[18], qui le datent pour le premier du milieu des années 1770, d’un peu plus tard pour la seconde (nous verrons que ces précisions ont leur importance pour l’identification du collectionneur). Ledbury présume que cet acheteur facétieux est un membre de la famille Varanchan. La collection vendue en 1777 comporte en effet nombre d’études et d’esquisses[19] de Fragonard qui pourraient bien correspondre à ces achats pour une « bouchée » dont s’amuse Mercier.

 

Par ailleurs on trouve le nom de Varanchan, parfois orthographié Varanchamp ou Varanchand,  parmi les acheteurs des ventes après décès de Baudouin (1770), Boucher (1771)[20] et Randon de Boisset (début 1777)[21].

 

Mais qui était plus précisément cet amateur d’art éclairé qui constitua dans les années 1760 et 1770 une collection dispersée dans les derniers jours de 1777 ? Jusqu’au dernier quart du 19ème siècle les historiens d’art ne le désigneront que sous son patronyme, sans autre indication[22]. On est passé ensuite de ce vide au trop plein.

 

III Varanchan ou Varanchan de Saint-Geniès ?

 

Il semble que ce soit Roger Portalis en 1889 qui ait le premier ajouté de nouvelles données au nom du collectionneur, sans malheureusement citer ses sources. « L’un des amateurs les plus engoués de son talent fut sans conteste Varanchan de Saint-Geniès, fermier de la régie du tabac. Son hôtel de la place Louis-le-Grand regorgeait d’œuvres peintes et dessinées des plus piquantes, dues surtout à deux ou trois artistes de prédilection (…) L’expert Paillet, qui faisait la vente Varanchan, après décès, sans doute, etc.» [23] Après lui les indications vont se multiplier, malheureusement pour souvent se contredire.

 

Ainsi Henri Thirion mentionne un Varanchan devenu fermier général grâce à la faveur d’une mademoiselle Varanchan auprès de la Dauphine. « Il fut compris dans la nomination de 1763 (…) Il avait un goût sûr en matière d’art et réunit de la sorte de fort belles choses dans sa galerie. Enfin le nom de Varanchan tout court lui parut, un certain jour, bien plébéien pour un Fermier général de sa Majesté. Il l’allongea aristocratiquement et devint de Saint-Geniez. »[24]

 

Virgile Josz cite parmi les amateurs de Fragonard « Varanchan de St-Geniès, neveu de cette Varanchan qui tenait si fort au cœur de la dauphine qu’elle voulait vendre ses plus beaux diamants pour lui constituer une dot. Le roi, qui avait toujours montré beaucoup de sollicitude pour cette famille, avait donné à ce neveu un bon pour la prochaine vacance à l’hôtel des Fermes, il fut compris, en 1763, dans la régie du tabac. C’était un amateur d’un goût très sûr et sa collection était justement célèbre. » Il précise plus loin dans le même article que Varanchan avait de nombreuses œuvres de Fragonard dans son hôtel de la place Louis-le-Grand (i-e place Vendôme) et que le peintre brossa pour lui Les Baigneuses.[25]

 

Pour Guiffrey et Marcel le vendeur est le fermier de la Régie des tabacs Verduchan de Saint-Geniès (sic)[26]. Frits Lugt l’appelle Varanchon[27]. Alexandre Ananoff cite Varanchan de Saint Geniès ou encore Varanchan ou Varanchand.[28]

 

G. Wildenstein propose une nouvelle identification. Il indique que « la personnalité de Varanchan  avait échappé aux recherches » et qu’ « il semble bien qu’on doive le reconnaître en Joseph François Varanchan de Saint-Geniès, maître d’hôtel ordinaire de la comtesse de Provence, ancien lieutenant-colonel au service du roi d’Espagne, qui disparaît, précisément, autour de 1777-1778». [29]

 

Anne Poulet et Guilhelm Scherf retiennent la thèse du « fermier général amateur de Fragonard Varanchan de Saint-Geniès».[30] C. Bailey fait référence à Louis Varanchan, trésorier général de la Dauphine.[31] M. A. Dupuy-Vachey à propos du Cavalier vêtu à l’espagnole  évoque à son tour « Varanchan de St-Geniès, fermier général de la Régie du tabac ».[32] Pierre Rosenberg, peut-être plus prudent évoque « la vente Varanchan de Saint-Geniès » sans préciser le prénom ni la fonction.[33]

 

Plus près de nous la société de ventes Christie’s propose deux tondi de Boucher en indiquant comme provenance « Louis Varanchan de Saint-Geniès, sa vente après décès » avec une note précisant que les deux oeuvres sont « répertoriées pour la première fois dans la vente posthume de monsieur Varanchan de Saint-Geniès en décembre 1777 » lequel « Varanchan devait sa fortune à sa fille, femme de chambre de la dauphine, grâce à laquelle il avait été nommé fermier général de la Régie du tabac ».[34] Nous verrons plus loin ce qu’il en est réellement…

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Chacun de ces auteurs nous donne donc sa version. Outre les variantes orthographiques nous trouvons dans le désordre : Varanchan avec ou sans de Saint-Geniès, le père, un frère ou le neveu de la favorite de la Dauphine, Louis ou Joseph François, un fermier général, le trésorier de la Dauphine ou le maître d’hôtel de la belle-sœur du roi !

 

Pour essayer de s’y retrouver il convient d’examiner d’un peu plus près cette famille Varanchan .

 

Auparavant il convient de rappeler que la Ferme générale[35] était une compagnie de financiers chargée par la couronne du recouvrement de nombreux impôts indirects dont elle faisait l’avance. La nomination à la fonction hautement lucrative de fermier général était soumise à décision royale. La Ferme avait son siège à Paris et avait des directions déléguées en province. La Régie des Tabacs à laquelle font allusion plusieurs auteurs était à l’époque intégrée dans la Ferme et gérée, comme c’était le cas pour d’autres impôts indirect, par un comité composé d’une trentaine de fermiers généraux qui se réunissait périodiquement. Il n’y avait donc pas sous Louis XVI de « fermier général de la Régie des Tabacs », contrairement à l’affirmation de Portalis reprise souvent après lui.

 

IV – La famille Varanchan

 

Les Varanchan sont à l’origine des bourgeois provençaux montés à Versailles. L’épouse de Joseph Varanchan (1688-1762) est choisie comme nourrice pour la fille aînée de Louis XV. La fille de cette nourrice, Elisabeth Varanchan (1718-1780) devient femme de chambre de la dauphine Marie Josèphe de Saxe, épouse du fils aîné de Louis XV et mère de Louis XVI. Sa faveur auprès de cette princesse qui, nous dit Marmontel,[36] voulait vendre ses bijoux pour la mieux doter lors de son mariage avec son trésorier Geoffroy Chalut de Verin, lui permit d’obtenir en 1753 une place de fermier général pour son mari. Suivirent en 1762 une autre place pour son frère Louis et en 1775 une troisième pour son neveu Paul, sans parler des nombreuses pensions royales accordées aux membres de sa famille.

 

Le couple Geoffroy Chalut de Verin-Elisabeth Varanchan habitait place Louis le Grand (i.e. place Vendôme) dans un hôtel particulier où était réunie une belle collection de tableaux signalée aux amateurs d’art par les guides de Paris de l’époque[37]

 

Le père d’Elisabeth, Joseph Varanchan, directeur des fermes de Lorraine avec résidence à Nancy depuis 1742, y décède encore en fonction en 1762. Il était impotent depuis plusieurs années[38]. Contrairement à ce que nous avons vu plus haut dans le catalogue Christie’s  il n’a  jamais été fermier général et sa mort loin de Paris précède de quinze ans la vente de 1777, ce qui est bien long pour qu’on retienne l’hypothèse d’une vente après décès.

 

Elisabeth Varanchan a deux frères, Louis et Joseph François. Louis Varanchan (1717-1792) est directeur des fermes à Limoges de 1754 à 1758, puis à Saint-Quentin de 1758 à 1762. Devenu fermier général grâce à l’appui de sa sœur Elisabeth en 1762, il le reste jusqu’à la suppression de la ferme en 1791. A noter que si son nom, comme celui de son père, est souvent écrit Varanchamp et parfois précédé d’une particule, il n’est appelé Varanchan de Saint-Geniès dans aucun des nombreux actes qu’il a laissé, n’en déplaise à H. Thirion. Il a d’ailleurs signé invariablement ces actes du seul mot « Varanchan ».

 

Le second frère, Joseph François (1723-après 1797), alterne des séjours en Espagne, où il sert dans la garde royale, et des séjours en France où il est maître d’hôtel de Madame, comtesse de Provence et belle-sœur de Louis XVI de 1774 à 1777 et de 1787 à 1790. Il signe le plus souvent « de Varanchan » en ajoutant fréquemment  à partir de 1753 « de Saint-Geniès » (ou de Saint-Ginier), pour se distinguer de son frère aîné Louis et d’une autre branche Varanchan restée en Provence.

 

Joseph François a pour fils Paul Varanchan de Saint-Geniès, né en Espagne vers 1748 et venu en France à quinze ans vers 1763 ; d’abord officier, Paul est de 1775 à 1780 fermier général, adjoint à la charge de son oncle Chalut de Verin chez lequel il habite place Louis le Grand. Successeur  de son père comme maître d’hôtel de Madame en 1777, il lui rend cette charge en 1787, entre comme colonel au service de la Hollande, sert ensuite la Russie, rejoint à la Révolution les princes émigrés et ne rentre en France que sous la Restauration.

 

L’ « amateur » évoqué par le catalogue de la vente de décembre 1777 est nécessairement un de ces trois Varanchan : Louis, Joseph François ou Paul.

 

V Tentative d’identification

 

Commençons par Paul, le neveu d’Elisabeth. V. Josz[39] le désigne mais fait une confusion avec son oncle Louis quand il date son accession à la Ferme générale de 1763 au lieu de 1775.

 

Paul est le seul membre de la famille qui corresponde à la formule « le fermier général Varanchan de Saint-Geniès ». Mais comme nous l’avons vu cette façon de désigner le vendeur est postérieure de cent ans à la vente. Par ailleurs si nous suivons Wildenstein en datant des années 1759 à 1765 l’achat des principaux Fragonard de la collection, Paul est exclu compte tenu du fait qu’il n’est arrivé en France que peu avant la fin de cette période, ainsi qu’à cause de son âge : un garçon de quinze ou seize ans peut-il être par exemple  le premier acquéreur des Baigneuses , daté de 1763-1764 ?

 

En revanche si nous écartions la position de Wildenstein l’hypothèse Paul serait à la limite envisageable : il avait une vingtaine d’année quand « Varanchan » achetait au début des années 1770. Encore ignorons-nous si ce jeune officier vivait alors en région parisienne et s’il avait de la fortune. Et les datations de Wildenstein ne semblent pas avoir été globalement contestées par la critique d’art. Tous ces éléments font écarter l’hypothèse Paul comme très peu probable.

 

L’hypothèse Louis Varanchan semble plus sérieuse. Il réside à Paris à partir de 1762. Jusqu’au début des années 1770 il est affecté aux tournées d’inspection des directions de la Ferme en province, ce qui suppose de longues absences, mais il a pu quand il était de retour fréquenter les ateliers de Boucher et de Fragonnard, comme il aurait pu le faire quand il habitait Saint-Quentin avant 1762 à l’occasion de passages dans la capitale. Collectionnait-il les œuvres d’art ? La seule indication que nous ayons sur ce point est l’inventaire de ses biens fait après son décès en 1792. Les pièces de son hôtel de la rue de la Chaussée d’Antin sont décorées de nombreuses oeuvres sous verre, mais cet inventaire ne cite qu’un seul tableau : un portrait de famille. Rien donc de déterminant sur ses goûts.

 

La principale difficulté pour attribuer à Louis Varanchan la collection vendue en 1777 vient des conditions même de cette vente. Comme on l’a vu, elle montre un aspect de « liquidation totale » qui a conduit certains auteurs à supposer une vente après décès. Comme cela n’est pas le cas, une autre hypothèse à formuler est un besoin pressant d’argent. La vente a rapporté un peu plus de vingt mille livres. Ce n’est pas une somme négligeable, mais pas à la mesure de la fortune de Louis Varanchan, qui laissera à son décès plus d’un million de livres et dont rien ne laisse supposer qu’il ait eu à faire face à des échéances particulièrement cruciales en 1777. Et quand bien même aurait-ce été le cas, sa surface financière lui aurait permis sans difficulté d’emprunter sans être dans l’obligation de liquider ses collections.

 

Reste Joseph François Varanchan de Saint-Geniès. Contrairement à son frère et à son fils, il n’est pas fermier général, mais d’abord officier dans l’armée espagnole. Il est ensuite, en France, maître d’hôtel de Madame de 1774 à mars 1777, avant de céder sa charge à son fils Paul. Il réside de nouveau en Espagne en 1780 et revient définitivement en France au plus tard en 1785.

Joseph François peut-il être l’amateur éclairé qui a constitué sa collection entre la première moitié des années 1760 et le début des années 1770 ? C’est la thèse de Wildenstein. Elle est rendue possible par le fait que Joseph François ne résidait pas en permanence en Espagne : son passage en région parisienne est attesté par des actes de 1753, 1757 et 1769[40]. Il a pu y séjourner plus fréquemment. Il peut être également : « le père d’un fermier général » cité par Louis-Sébastien Mercier pour ses achats à bon compte, du moins si ce dernier écrit après la nomination de Paul en 1775 ce qui semble être le cas. Nous savons par ailleurs qu’il connaissait au moins un  marchand de tableaux : en novembre 1777, un mois avant la vente, il prête 23.500 livres à Charles André Mercier, frère de Louis Sébastien et associé de Paillet[41]. Nous savons aussi qu’il était loin d’être aussi fortuné que son frère Louis[42]. Il a pu devoir vendre ses œuvres d’art en décembre 1777, soit pour cause d’un besoin soudain de liquidités, soit plus vraisemblablement parce qu’il se préparait à regagner une nouvelle fois l’Espagne après avoir cédé sa charge chez Madame à son fils.

 

Tous ces éléments nous invitent à suivre Georges Wildenstein (sauf sur un point : la « disparition » en 1777-1778,  Joseph François ayant seulement quitté la Cour).

 

Mais si l’identification du collectionneur à Joseph François Varanchan de Saint-Geniès est des plus probables, il serait nécessaire pour trancher le débat de posséder une preuve irréfutable.

 

VI De la présomption à la preuve ?

 

Cette preuve existe peut-être: un dessin de Boucher représentant Venus jouant avec deux colombes a été vendu à Christies’s le 23 juin 2010. Le catalogue de cette vente indique qu’il porte au dos la signature de Varanchan. Paul Eudel[43] signalait déjà cette particularité dans le catalogue de la vente Portalis du 13 mars 1887 où fut présenté ce même dessin. Or nous avons plusieurs exemplaires des signatures de Louis, Joseph François et Paul. Chacune est très caractéristique. Il suffirait de les comparer à celle du dessin, si celui-ci peut être retrouvé et s’il s’agit effectivement d’une signature et pas seulement d’un nom porté au verso, pour que soit identifié le bon Varanchan.

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Malheureusement l’acheteur de 2010 a tenu à préserver son anonymat…

 

 

 

Annexe : Quelques sources sur les Varanchan

 

Généalogie simplifiée:

-1  Joseph Varanchan, 1688-1762,  directeur des Fermes de Lorraine, plusieurs enfants dont …

-11 Louis Varanchan, 1717-1792, fermier général

-12 Elisabeth Varanchan, 1718-1780, épouse Geoffroy Chalut de Verin, fermier général

-13 Joseph François Varanchan de Saint-Geniès, 1723-ap.1797, officier, père de …

-131 Paul Varanchan de Saint-Geniès, v.1748-1820, fermier général

 

 

Il n’y a pas d’étude d’ensemble publiée sur cette famille de fermiers généraux (j’en ai réalisée une, inédite, d’une cinquantaine de pages, intitulée Entre Cour et Ferme, accessible sur le site www.fondsdetiroir.com ). Je ne retiendrai ici que quelques références.

 

Sur leurs attributions à la ferme générale, collections de l’Almanach royal : par exemple en 1762 « de Varanchamp père » (i.e. Joseph) directeur à Nancy, « de Varenchamp fils » (i.e. Louis) directeur à Saint-Quentin. ; ou en 1776 Varanchan (i.e. Louis), fermier général,  membre du comité de la régie des cinq grosses fermes et Varanchan de Saint-Geniès (i.e. Paul), fermier général, adjoint de Chalut de Vérin,  membre du comité de la régie des tabacs. Nombreux avatars orthographiques du nom à l’Almanach comme dans les autres documents.

Sur les fonctions de Joseph Varanchan à son décès : Journal de Durival, novembre 1762, et registre de l’église Saint-Roch de Nancy, 18 novembre 1762.

 

Sur Louis Varanchan : comme fermier général, Archives Nationales G/1/6 et T/975/1 ; de nombreux actes au minutier central signés par lui de son nom seul (ni prénom, ni particule ni allongement), notamment aux études LXXXIII, LXXXVI et CV ; son testament et l’inventaire après décès sont au carton  LXXXVI/883.

 

Sur Joseph François Varanchan de Saint-Geniès : officier en Espagne et faible fortune, AN O/1/117 f°653 (pension royale accordée à sa fille) ; maître d’hôtel de Madame AN R/5/82 ; prêt à Charles André Mercier étude LXXXV/666 et archives de Paris, D4B6 carton 67, faillite Mercier ; passages fréquents en France : signe au contrat de mariage d’une de ses sœurs à Versailles le 22 décembre 1753 ; est père d’un enfant né à Paris le 11 septembre 1757 ; est parrain à Noisiel le 29 juillet 1769.

 

Sur Paul Varanchan de Saint-Geniès : voir L’Espion qui venait de la Ferme sur le site fondsdetiroir cité plus haut.

 

Notes


[1]Cette vente avait été confiée au peintre et marchand de tableaux Alexandre Paillet, assisté du commissaire huissier-priseur Chariot. Elle eut lieu au domicile de Paillet rue Saint-Honoré. Voir JoLynn Edwards Alexandre Paillet, expert et marchand de tableaux à la fin du XVIIIème siècle Arthena 1996, en particulier p.232.

[2]Catalogues de la vente : BNF 8V 36-1701 et 8V8201(390) et microfiche Yd-125 (3)-8 à Richelieu. Le premier de ces catalogues, largement annoté, est le plus intéressant. Il porte pour chaque article le prix obtenu et donne le détail manuscrit de plusieurs numéros du catalogue résumés dans la version imprimée par des formules de type « plusieurs tableaux » ou « divers dessins ».

[3]Catalogue BNF 8V 36-1701. Lire peut-être Poullain ?

[4] Monthulé pour Jean Baptiste François de Montullé (1721-1787), collectionneur, dont la vente a fait l’objet d’une étude détaillée par Cordélia Hattori (Les Cahiers d’Histoire de l’Art, n° 8, 2010, pages 48 à 67). Le marquis Jean Baptiste d’Albertas (1716-1790), également amateur d’art, était son beau-frère. Desmaret, qui acheta plusieurs œuvres, était graveur en taille douce et imprimeur.

[5] Le meilleur résumé de l’ambiance d’une vente de l’époque est peut-être à trouver dans un dessin de Gabriel de Saint-Aubin, au musée Bonnat de Bayonne, intitulé  Une vente aux enchères de tableaux.

[6] 24.090 livres et 9 sous d’après le catalogue BNF 8-V 36 1701. Un montant très honorable, qui n’atteint pas celui d’une des grandes ventes de la même année 1777, celle de Randon de Boisset qui a dépassé le million, mais qui peut être comparé à ceux des ventes des cabinets des fermiers généraux Laborde (1784, 23.820 livres) ou Tavernier de Boullongne (1787, 20.460 livres). Cf . Yves Durand, Les fermiers généraux au XVIIIe siècle, Maisonneuve et Larose 1996 p. 538 et 539.

[7]Cf. JoLynn Edwards 1996, op. cit , en particulier p. 232., où il n’est malheureusement pas apporté de précisions permettant d’identifier ces six œuvres.

[8]Jean Claude Gaspar de Sireul, v. 1720-1780

[9] Roger Portalis, Honoré Fragonard, sa vie et son œuvre  Paris, J.Rothschild, 1889, p. 193 et 194.

[10]Pierre Rosenberg Paris 1989, Tout l’œuvre peint de Fragonard , voir page 126 les références 595 et 1172 de la vente Gevigney de décembre 1779.

[11] François Boucher : n° 1 à 11 du catalogue pour les tableaux et 40 à 54 pour les dessins montés sous verre, plus des dessins non décrits au n° 76 ; Jean Honoré Fragonard : n° 12 à 19 (tableaux), 56 à 66 (dessins sous verre), non décrits n°76 ;  Pierre Antoine Baudouin : dessins n°68 à 75 et non décrits n°76

[12]G. Wildenstein Paris, Londres, 1960, Fragonard  p. 13.

[13] n° 38 une sanguine de Carlo Maratti, 1625 – 1713 ; n° 39 et 40  dessin et études d’Eustache Le Sueur, 1617 – 1655 ; n° 32,un paysage d’Eglon van der Neer, 1635 – 1703 (précision manuscrite).

[14]Les peintres et dessinateurs Hubert Robert, 1733-1808, Francesco Casanova 1727 -1802, Jean Pierre Norblin de la Gourdaine, 1745-1830, Nicolas Guy Brenet, 1728-1792, Charles François Lacroix de Marseille, 1700-1782, Alexis Peyrotte, 1699-1769, Jean Jacques Lagrenée, 1739-1821, Jean Philippe Caresme, 1734-1796, Pietro Giacomo Palmieri, 1737-1804. Le sculpteur Claude Michel dit Clodion, 1738-1814.

[15]G. Wildenstein op cit  p. 27 et 34.

[16]Avocat, chroniqueur français (Paris 1740-1814), auteur du Tableau de Paris et de textes inédits

[17]Mark Ledbury, « The hierarchy of genre in the theory and practice of painting in eighteenth-century France”  in Théories et débats esthétiques au dix-huitième siècle, Paris 2001, p. 197 et note 31

[18]M.-A. Dupuy-Vachet, dans Fragonard : les plaisirs d’un siècle, cat. expo. musée  Jacquemart-André Paris 2007, p. 20, transcrit le texte de Mercier à partir du manuscrit ms 15083 fol. 2-3 de la Bibliothèque de l’Arsenal, et p. 26 note 11

[19]Voir D. Jacquot, « La licence de l’esquisse » dans cat. expo.  L’apothéose du geste Musées de Strasbourg et Tours, 2003, p. 18,: « l’expert  de la vente Varanche de Saint-Geniès en 1777  »

[20]Alexandre Ananoff, François Boucher, Genève 1976, T.II, p. 316 et 317. Varanchan achète à la vente Boucher les N° 76 et 84 et les N° 8,11,12, 14, 20 et 23 à la vente Baudouin.

[21]Yves Durand, op.cit.note 6, p.542

[22]Blanc et Thibaudeau, Le Trésor de la curiosité, 1857, T.I p.397 ; F. de Villars Note sur Clodion statuaire, Revue universelle des arts 1862 p. 305 ; René Ménard, Clodion Gazette des Beaux-Arts 1875, p. 198 vente Varanchan sans autre précision sur le vendeur.

[23]Portalis op.cit note 9, p. 65.

[24] Henri Thirion, La vie privée des financiers au dix-huitième siècle, 1895, Livre III, chapitre I, p. 399 à 401.

[25]Virgile Josz, Fragonard de la Pompadour à la du Barry , Mercure de France 1901, p. 309 et suivantes.

[26] Guiffrey et Marcel, 1910, Inventaire général illustré des dessins du Musée du Louvre et du Musée de Versailles, T.V, p.IX.

[27] Frits Lugt, La Haye 1938, Répertoire des catalogues de ventes publiques, T.I 1600-1825 n°2761.

[28]Alexandre Ananoff, Paris 1970, L’œuvre dessiné de Jean-Honoré Fragonard, Le collectionneur y est appelé dans le tome IV « de Varanchan de Saint-Geniès », sans prénom ni fonctions. Dans son François Boucher, Genève 1976, le nom du collectionneur est dans le tome II selon les pages Varanchan, Varanchamp ou Varanchand, qui ne sont que quelques uns des avatars orthographiques adoptés par les contemporains (voir à ce propos l’Almanach royal). Ni prénom ni fonctions.

[29]G. Wildenstein, op.cit. note 13, p. 13 sur Joseph François Varanchan de Saint-Geniès, qui est qualifié p. 34 de « seigneur important », ce qui est beaucoup pour un officier issu d’une famille bourgeoise.

[30]Anne Poulet et Guilhem Scherf, Clodion, Paris 1992, p. 78. La vente est cité dans plusieurs autres pages sous le nom « Varanchan de Saint-Geniès », avec page 449 la précision « fermier général de la Régie du tabac », vraisemblablement reprise de Portalis.

[31]C.Bailey et autres, Yale University, 2003, Au temps de Watteau, Clodion et Fragonard, p. 284, où le collectionneur est Louis Varanchan, qualifié de trésorier général de la Dauphine (peut-être par confusion avec son beau-frère Chalut de Verin détenteur de cette charge).

[32]M.-A. Dupuy-Vachet, op.cit p.171.

[33]Tout l’œuvre peint de Fragonard, 1989, p.7 et 125.

[34]Catalogue Christie’s, vente le 26 juin 2003 de deux pendants de Boucher. Note sur Varanchan attribuée à Alaistair Laing .

[35]Y. Durand, op. cit. A noter que p.119 une coquille fait de Louis Varanchan le père et non le frère de la favorite de la Dauphine, ce que la lecture du dossier cité en référence permet de rectifier (cf. Archives Nationales T /975/1 Millochin)

[36]Mémoires de Marmontel, Mercure de France 1999, p. 170. [Plutôt que de vendre ses bijoux, la Dauphine arrondit la dot en obtenant de Louis XV un bon de fermier général pour le mari.]

[37]Voir l’Almanach du voyageur de Paris, Luc Vincent Thiéry, Paris, 1787, p.159, où il indique que l’hôtel donne à voir « quantités de tableaux de toutes les écoles» (information due à l’obligeance de Martial Guédron).

[38] Journal de Durival pour le 17 novembre 1762, T.V, f° 218 v°, Bibliothèque municipale de Nancy, manuscrits 1310-1323

[39]V. Josz op.cit note 27. p. 309 et suivantes

[40]Voir Annexe

[41]Patrick Michel 2008, Le commerce du tableau à Paris dans la seconde partie du XVIIIe siècle, p. 61

[42] En 1761 sa fille Thoriba, future comtesse d’Esparbès de Lussan, obtient une pension royale de 800 livres. Dans une lettre annexée à son dossier de pension la comtesse de Lussan rappelle qu’elle en bénéficie « à cause du peu de fortune de son père et des services de madame Chalut sa tante en qualité de femme de chambre de Madame la Dauphine » AN O/1/117 f°653

[43]Paul Eudel, L’Hôtel Drouot et la curiosité en 1886-1887, Paris 1888, p. 110.