Le mariage d’Edmond

LE MARIAGE D’EDMOND

Introduction

Quels étaient les modalités et les rituels du mariage dans la bourgeoisie parisienne sous le Second Empire ? Une étude d’Anne Martin-Fugier incluse dans le tome 4 de la monumentale Histoire de la vie privée dirigée par Ariès et Duby donne beaucoup d’éléments de réponse. Jeunes gens et jeunes filles sont élevés séparément, même si des rencontres existent par cousinage où dans des bals très surveillés. Les stratégies d’alliance incluent la prise en compte du milieu d’origine (il n’ y a pas une bourgeoisie unique, mais une cascade de niveaux en son sein), l’examen des fortunes, la bonne réputation voire la piété, au moins pour les filles. Sauf union entre cousins la pratique générale est celle du mariage par présentation. Il y a un véritable marché des jeunes filles à marier dont chacun s’emploie à connaître la dot prévisible. A la demande d’une des parties, les « marieurs » se mettent en piste : ce sont le plus souvent un ou une amie commun des deux familles, parfois un ecclésiastique. Si les premières ouvertures sont accueillies favorablement on passe à un examen plus sérieux : quelle serait la dot effective et la valeur du trousseau, quelles sont les espérances, quelle est la fortune du jeune homme et ses perspectives d’évolution ? L’accord de principe retenu, la « cour » peut commencer : le prétendant dîne quotidiennement chez les parents de sa nouvelle fiancée. Les futurs mariés font ainsi (ou approfondissent) leur connaissance. Cette période de fiançailles est assez brève, parfois quelques semaines, rarement plus de deux mois, et bien entendue soigneusement surveillée par la mère de la

jeune fille. Des réceptions dans les salons paternels permettent de présenter le fiancé aux différentes branches de sa future belle-famille. La cour finie on passe au cérémonial du mariage. D’abord la signature du contrat préparé par les notaires des deux pères : c’est le moment le plus important, il est généralement suivi d’une réception et d’un bal. Le passage à la mairie est une obligation moins célébrée, encore que le choix des témoins serve souvent à souligner l’éclat des amitiés ou des alliances. Il précède de peu la cérémonie à l’église qui pour certains est d’abord un sacrement religieux, pour beaucoup d’autres un prestigieux rite social. Tout est codé, de la corbeille de la mariée ( les cadeaux offerts par le futur époux, bibelots, bijoux, cachemires, exposés avec ceux reçus des parents et amis) jusqu’à l’ordre du défilé à la sacristie. Suit la lune de miel où la jeune fille, suivant l’expression convenue, perd son innocence. Le voyage de noces commence à se généraliser, l’Italie et la Suisse étant les directions privilégiées. Le premier bébé viendra bientôt.

Les journaux intimes sont sources des renseignements inestimables sur la vie publique et privée de leur époque. Le genre était largement répandu au XIXème siècle. Ainsi un jeune bourgeois parisien, mon trisaïeul Edmond Mouillefarine, a-t-il tenu quotidiennement le sien de 1854, l’année de ses quinze ans, à son mariage survenu dix ans après. Ces milliers de page manuscrites, reliées en onze volumes, contiennent une foule d’éléments sur la vie d’un jeune homme issu de familles de juristes (père, oncles et cousins sont avoués, avocats ou magistrats), ses loisirs, ses amitiés, ses voyages. Et pour les trois derniers tomes, son mariage.

En août 1862 Edmond est clerc dans le cabinet d’avoué de son père et désire devenir avocat. Il atteint ses vingt-trois ans et pense sérieusement à se marier dans les deux ans qui viennent. A qui ? Peu importe pourvu que la future soit bien dotée, avenante et bonne catholique. Faute de trouver la perle rare, il se dit qu’il pourra toujours se rabattre sur sa cousine Marie Parmentier, qui n’est pas une beauté mais a un heureux caractère. L’hiver 1862- 1863, Edmond court les bals et s’amourache successivement de toutes les jolies jeunes filles avec qui il a dansé. Il est d’ailleurs bien trop timide pour le leur faire comprendre. Il a par ailleurs la mauvaise surprise de se faire souffler Marie Parmentier par un autre cousin en quête d’une épouse, Emile Delacourtie. Si bien que le 6 août 1863, jour de ses vingt-quatre ans, il se fixe pour l’an qui vient l’objectif de trouver l’âme sœur qui lui permettra de rompre sa sollicitude affective et lui apportera une dot suffisante pour mener une carrière d’avocat laissant assez de temps libre pour goûter à la vie de famille et à la vie tout court. Dans les mois qui suivent il papillonne encore un peu dans les bals, puis est pris d’un amour de tête pour la charmante Louise Tetu. Malgré l’assistance de quelques dames marieuses ce projet échoue, le père de Louise ayant d’autres ambitions pour sa fille. Quand Edmond atteint ses vingt-cinq ans en août 1864, rien n’est fait.

Quelques jours après un accident de santé de son père l’oblige à renoncer à contrecœur à s’inscrire au barreau pour reprendre l’étude d’avoué familiale. Mais il est bien décidé cette fois à se marier dans l’année et dresse dans son journal des listes de candidates possibles ou déjà recalées assez comiques : celle-ci est insuffisamment dotée, celle là trop moche, cette autre n’a pas été assez élevée dans la religion, quelques unes restent envisageables si leur père consent… La situation sera comme souvent débloquée par un intermédiaire, ici l’abbé Brehier, confesseur d’ Edmond, qui l’oriente sur Louise Salel de Chastanet, dix-neuf ans. Le père, un conseiller à la Cour des comptes, désire marier sa fille. La dot est convenable, l’éducation chrétienne impeccable. A un premier rendez-vous de présentation le 26 mars 1865 Edmond trouve la future peu attrayante mais revient vite sur ce premier jugement. Tout va alors très vite : il est reçu chez les Chastanet, est autorisé à mener sa cour en venant dîner tous les soirs, réussit à apprivoiser la jeune fille d’abord soumise mais apeurée. Un sentiment réel se crée entre eux. La suite appartient au rituel : l’officialisation des fiançailles, les présentations aux diverses branches des familles, la préparation du contrat, sa signature le 10 mai qui précède d’une semaine le mariage. Les nouveaux époux se connaissent depuis seulement huit semaines au jour des noces. Ils n’en formeront pas moins un ménage très uni.

Mon cousin Jean Baguenier Desormeaux a, il y a quelques années, extrait du tome 11 du Journal les passages relatifs au mariage. J’ai profité de ce travail en reprenant ces extraits, qu’il en soit remercié. Mais le tome 11 ne commence qu’en août 1864 et j’ai pensé qu’il était intéressant de le compléter par des passages des tomes 9 et 10 qui retracent les projets inaboutis d’Edmond au cours des deux années précédentes. On y trouve aussi d’autres éclairages sur les couples de l’époque, les mariages d’amis plus ou moins bien assortis, les noces comiques de la fille du quincaillier Baron, les amourettes de camarades célibataires et le drame des morts en couche de jeunes femmes.

Un dernier point : de larges coupures ont été faites dans le Journal pour ne retenir que ce qui est lié à la recherche d’un mariage. Du coup l’image donnée d’Edmond n’est que très partielle. Pour avoir une meilleure idée de sa personnalité et de ses goûts il faut avoir la patiente de lire le texte intégral, que je pense mettre progressivement sur le site fondsdetiroir.com

Philippe Alasseur
Janvier 2015

1862

6 août – Voici la 23ème année qui finit. Une de plus, une de moins, je me vois vieillir sans peine. J’aspire à ma 25ème année, je la vois ornée de mille dons que j’envie : une famille à moi, une femme ! Si celle-ci n’est point aimée ce ne sera pas faute que j’aie à l’avance adoré sa chimère. Je suis un Chérubin hors d’age et je vois l’objet aimé dans chaque jeune fille, jusqu’à ce qu’une autre me la fasse oublier : c’est Marie , bonne petite femme gaie et sans prétention, c’est Melle Tetu entrevue dans le bal à travers la danse et le bruit, ce sont les filles de Mme Ducloux passant blondes et chastes devant leur mère. Je suis parfaitement ridicule et qui me lirait, il rirait bien. Pour moi le mariage devient ma pensée unique, l’unique sujet de mes réflexions : cela croit tous les jours dans ma solitude.

Est-ce une raison pour espérer être marié demain, après-demain, le mois prochain, l’an qui vient ? Non, cela est dangereux au contraire, je place trop sur cette carte, je me fais du mariage un idéal trop élevé et cela me rendra difficile sur le choix d’une femme.

D’ici là il y a dans l’hypothèse la meilleure deux années à passer . Elles passeront. (…)

12 août – … Je vais à la soirée de contrat de Melle Marie Bonnet. C’était chez Mme Denormandie, il n’y avait que la famille et les très intimes . La future et sa soeur Cécile étaient bien toutes les deux et pour la première fois mises à leur avantage. J’ai renouvelé connaissance avec le futur, Madelin. J’ai signé sur la minute de Mr Ducloux, j’ai dansé une contredanse avec sa fille aînée et à la regarder toute la soirée je me suis procuré pour le lendemain une journée rêveuse et nerveuse.

13 août – Je passe la journée à l’étude et y travaille ferme aux rêveries près. Je dîne avec mon père. Je ne sais par quel hasard le nom de ma cousine Marie vient dans notre entretien. Il me dit à brûle-pourpoint « Tu sais, tu pourrais l’épouser. Cela serait bien commode, je n’aurais que le boulevard à traverser pour faire la demande, un matin, avant les clients, et puis je te mettrais au rang des affaires terminées.» Et là-dessus nous causons mariage, cela revient bien souvent mais aujourd’hui c’est concret. Le fait est que je pourrais épouser Marie, je crois qu’on me la donnerait. Pourquoi pas ? Elle n’est pas bien jolie, moi non plus ; elle a beaucoup d’esprit, elle est aimable, sa mère m’aime comme son fils. Le point est qu’on ne se marie pas par un pourquoi pas . Si j’étais à un age qui demande le mariage, je pourrais prendre celui-ci où toutes les convenances se réunissent, mais jeune comme je suis je ne puis me marier que par l’entraînement impérieux d’un vif amour. Or ici l’entraînement manque absolument. D’ailleurs aujourd’hui j’ai pour tout le jour sous la rétine des demoiselles blondes en soie rose. (…)

18 août – … Je vais cependant au mariage de Melle Bonnet, c’est une digne et respectable cérémonie. Henri et Félix, les petits frères, servent la messe. Mme Bonnet a pour moi des mots fort aimables à la sacristie (…)

22 août – Journée de travail à l’étude, matin et soir encore. Après dîner je vais voir Coulon qui probablement part demain. Il me reconduit à l’étude et me confie une part de ses tristesses. Elle naît de ses rapports avec sa sœur qu’il aime de toute son âme et qu’il ne peut voir qu’en cachette, comme une maîtresse, au risque de la compromettre. Pauvre Georges .

27 août – Après une journée fort laborieuse nous dînons à Neuilly . La rue de Chésy est en fête et j’ai apporté un habit noir dans mon sac de voyage. Sur les neuf heures mes frères et moi nous faisons beaux, Georges met son premier col droit. Mr Armengaud notre voisin d’en face célèbre la cinquantaine des parents de sa femme. C’est une excellente idée et le premier quadrille où figurent ces deux vieilles gens est un spectacle charmant et respectable. Après nous dansons jusqu’à minuit et je m’amuse assez. Il y a parmi les danseuses une admirable créole amie de Lucie. C’est une des plus belles personnes que j’ai vues et si pauvre danseur que je sois, je prenais le vertige en valsant avec elle. La pauvre enfant se nomme Lerida !!

16 septembre – Il est de passage à Arles. J’ai fait au galop tout le tour d’Arles, pas une jolie femme, d’affreux visages. J’avais pourtant de bons souvenirs d’une fête aux arènes et aussi les récits de Ripault . Il vint ici l’an passé en me quittant et, touriste consciencieux, il sacrifia à l’étude complète de cette ville une continence vieille d’au moins deux mois. Avait-elle au moins de la conversation ? Tiens, j’ai oublié de lui demander !

Début octobre 1862 Edmond prend des vacances en Espagne. Il y a une lacune dans le Journal sur ce voyage, mais d’après des allusions postérieures il semble avoir beaucoup rêvé de Louise Tetu à Saragosse.

19 octobre – … Je vais faire une visite à Essonnes , on me reçoit fort bien. On m’avait très fort invité cet été (…). A part le père qui m’intimide, la famille Gratiot est charmante, la mère toute bonne, Georges tout rond, Melle Alice toujours plus jolie (…) Une nouvelle pleine d’amertume, on ne dansera pas chez les Tetu cet hiver, ils sont en deuil. Je prends cela mélancoliquement, c’est tout un avenir qui s’écroule. Au fond c’est peut-être fort heureux car j’en étais arrivé à penser un peu plus que de raison à Melle Louise Tetu. (…)

26 octobre – Il est retourné chez les Gratiot à Essonnes … Le dîner est très gai. Après qu’on est rentré au salon Mme Gratiot se met au piano et Georges valse avec sa sœur. Il y a une danseuse toute prête pour moi , c’est une fille majeure qu’on voit souvent ici, point belle, très déterminée, un peu gaillarde : Melle Laure de Saint-Ange. On me demande pourquoi je ne l’invite pas « Hélas, je ne sais point valser » « Oh, l’ignorant ! Et polker ? » « Oui » « Et la polka mazurka ? » « Non » « Il faut apprendre » et l’on s’empare de moi, on ne me lâche plus, et je valse, et je mazurke – de mieux en mieux- avec plaisir. Au plus fort de la démonstration j’essaye un pas. J’avais pris pour la pêche mes souliers de voyage qui déjà m’avaient joué un tour à Barcelone. Je pars des deux pieds et tombe assis. Toute la maison résonne. J’ai cru mourir de rire. Mr Gratiot, enrhumé et un peu maussade, s’étant allé coucher, la fête prend un nouveau caractère. Melle de St-Ange jette son bonnet par-dessus l’usine, on organise un bishof, on vole du champagne, on tente de souper. Par-dessus tout et au milieu de tout cela on valse sans cesse avec passion. Je crois que j’ai eu ce soir la révélation de la valse. J’y ai pris un plaisir infini. Ma danseuse applaudissait à mes progrès et me montrait comment je devais entourer sa taille pour la faire tourner « Cela va-t-il ? » dit Mme Gratiot. Moi : « Dame, on prend ce qu’on p (aye, stop) « On prend ce qu’on peut » achève ma danseuse très bien. Et autres du même calibre. La jeune Alice avait pris pas mal de vin chaud et ses beaux yeux étaient vaporeux. Cela jusqu’à près de minuit.

22 novembre – Il dîne chez les Gratiot à Paris … Mr Gratiot n’était pas couché. Ce séduisant animal m’a spécialement en but et passe son temps à me faire poser, ceci par amitié, je le veux croire, mais je le donnais le soir à tous les diables. J’épouse moins que jamais Melle Alice.

30 novembre – Il revient de l’enterrement d’une parente avec son cousin Emile Delacourtie … Au retour, j’ai un coup : Emile me parle du mariage de Guyot-Sionnest. « J’en ai un autre à t’annoncer » « Qui donc se marie ? » « Moi, vraisemblablement ». Il épouse Marie Parmentier, le projet en était depuis longtemps formé entre sa mère, sa sœur , et la grand-mère de Marie. On lui en a parlé, il a accepté ave empressement. Toutefois comme on ne veut pas marier Marie avant vingt ans, on ne lui en parlera que dans six mois. Je suis le seul qui le sache.
Qu’est-ce que cela me fait ? Question à examiner. Au premier abord une vive émotion : je m’étais toujours figuré qu’on me tenait Marie toute prête pour le jour où il me plairait et dans tous mes plans matrimoniaux elle me constituait un pis-aller fort agréable que je ne pouvais pas manquer. Triple sot. Toutefois je n’étais pas arrivé à l’aimer, même en me raisonnant. Elle est spirituelle mais froide et un peu moqueuse, joyeuse et égale d’humeur mais point belle et promettant de la laideur. Je m’étais tâté à Chaumes cette année, j’en avais causé à mon père, je ne trouvais que des pourquoi pas, pas le moindre entraînement. Je n’ai pas encore un age à faire un mariage de raison.

Donc, ni envie ni regret : on ne pensait pas à moi, c’est le mieux du monde. Mais voudra-t-elle d’Emile ? Celui-ci est au fond l’homme le plus égoïste qu’il y ait et du commerce le plus insoutenable à la longue. Marie l’a vu de tout temps, elle a du sens et de la tête. D’autre part, les petites filles à marier sont si sottes. Emile ne doute pas du succès : c’est une question que je verrai débattre avec désintéressement (…)

8 décembre – Je fais visite à Mme Wallet, la charmante femme que Coulon aime tant. Elle me reçoit fort bien suivant l’usage. Pour moi, sur les récits de Georges, je l’adore, ce qui fait que chez elle je suis le plus gêné du monde, que je cherche mes mots et que je pique des soleils. Après dîner je vais voir Mme Gratiot. Elle me rouvre des horizons fermés : voila qu’on va danser chez Mme Tetu et que je serai invité. Je crois que cet hiver je vais devenir mondain. Tout d’ailleurs m’y pousse.

14 décembre – … Je dîne rue du Sentier et vais le soir chez Mme Guyot-Sionnest. On danse, c’est sans façon, je m’amuse beaucoup. Henri me présente à sa future. Elles sont trois sœurs en robes bleues, toutes trois laides à ravir. Melle Geneviève, la future d’Henri, est la moins mal et elle est petite, épaisse de taille, la bouche grande, le nez long, de vilaines dents et pas de fraîcheur. Aussi je comprends l’éternel refrain d’Henri dans nos confidences de Ségovie et autres lieux : « elle est si gaie ». C’est là le grand charme de cette jeune fille simple, naturelle, en train, elle m’a en un moment mis à mon aise, ses sœurs sont aussi rieuses qu’elle. J’ai dansé comme un perdu, ri comme un fou et ai fini la soirée en bénissant in petto ce mariage qui me promet un avenir de soirées amusantes. Ce sont les époux les mieux assortis du monde et Guyot fait un coup de maître.

16 décembre – Il rend visite à sa grand-tante Adèle Picot… Elle m’aime tant. Singulière intuition, elle m’a demandé l’autre jour si je ne pensais pas à épouser Melle Ducloux – si j’y pense !! – et là-dessus nous avons causé à l’infini. Au vrai cette idée a fait depuis six mois d’énormes progrès en moi. J’en rêve. C’est peut-être bien du chagrin que je me prépare (…)

25 décembre – … Le soir après dîner je vois Emile. Nous reparlons de son mariage : c’est pour après Pâques, on cherche l’appartement, Marie n’est pas encore prévenue. Ceci est merveilleux. C’est un point, dit Emile, qui ne m’inquiète guères, j’aime mieux qu’on ne lui en parle pas. Il me fait bouillir et ce qui est le plus plaisant, c’est que Marie l’acceptera, l’épousera, l’adorera. (…)

28 décembre – … A 11h ¾ je faisais mon entrée chez Mr Lequeux, rue de l’Odéon 16 : c’est aujourd’hui la soirée de contrat de Guyot-Sionnest. J’arrive au bon moment, c’était encore tropical mais tout le monde officiel s’en allait. Emile, Paul Bonnet, Chaulin et Madelin, moins bien avisés que moi, étaient déjà cuits. On a dansé, assez gravement d’abord et avec une grande pénurie de danseuses. J’en ai profité pour causer beaucoup avec Paul Bonnet. J’ai eu un quadrille de Mme Madelin. Il y a un an j’écrivais ici qu’elle était sans charme aucun, de quoi je me dédis fort. Elle n’est point belle mais le mariage lui a donné de la gaieté, de l’aisance et de la grâce. Ceci me donne à songer. Vers 1h ½ le vide s’augmentant, les choses s’égayent. Henri s’anime, il écrase deux chapeaux et lance un quadrille croisé. Je le danse avec sa future et lui me fait vis-à-vis avec sa petite belle-sœur, Melle Gabrielle, une rieuse charmante à qui j’ai l’esprit de demander le cotillon. Ce cotillon, conduit par Henry avec une admirable solennité, dure deux heures. On le valse, ce qui me gêne un peu, mais ma petite danseuse est charmante. Après le cotillon il y a encore des quadrilles croisés, des galops, des Lanciers exécutés avec une fougue nouvelle et ma petite danseuse me dit en riant de tout son cœur « C’est la fin, faites-moi un plaisir, si vous déchirez ma robe ne me faites pas d’excuses. » Enfin à cinq heure moins un quart le substitut du Procureur Impérial à Tonnerre et le principal Mouillefarine s’en vont les derniers de tous. Je suis ravi, enchanté, je comprends Guyot, j’admire Guyot « elle est si gaie ». J’eusse pour un peu demandé sur l’heure la main de Melle Gabrielle.

1863

1er janvier – … Une seule chose tranche sur l’uniformité de cette journée : c’est ma visite rue Cassette . Outre que je suis reçu d’une façon aimable, on m’annonce que la famille est au complet et que Jules est venu passer le jour de l’an ici au prix de deux nuits de chemin de fer. Bientôt entre cet excellent ami et j’ai le plaisir peu prévu de l’embrasser et de passer avec lui quelques instants que la discrétion me fait abréger, mais je reste sous le charme de Mme Madelin et par suite de sa sœur à qui je n’avais jamais fait attention (…)

3 janvier – … Le mariage Guyot-Sionnest a lieu ce matin 12h à Saint-Sulpice, avec un grand concours de peuple et une grande solennité. A quand le tour ? (…)

7 janvier – Il va à un nouveau bal … C’était chez Mme Gillotin, 8 rue du Conservatoire. J’y allais présenté (le comble, ce que j’ai tant hué), présenté par les Parmentier et sûr d’y rencontrer la famille Gratiot. Les salons étaient élégants et commodes, les danseuses jeunes, plusieurs jolies. Entre les plus charmantes était Melle Gratiot, frêle enfant que j’ai vu grandir, aujourd’hui dans tout l’épanouissement : elle est pleine de grâce, son corps est souple et onduleux et ses cheveux blonds enivrent. Avec moi gaie et bon enfant, elle jase tout le long des quadrilles comme dans le salon d’Essonnes et nous rions comme de bons amis. On va décidemment danser chez Mme Tetu, chez Mme Travers, tous les huit jours indéfiniment, et nous jetons ce soir des plans de cotillon. D’un autre côté est ma cousine Marie, non point belle, il s’en faut, mais gracieuse, gaie, toute aimable, respirant l’esprit et la bonté. Tout cela pour Emile ! j’enrage par instants (…) Je danse beaucoup avec Melle Alice et beaucoup avec Marie, un peu avec les autres. Je cause beaucoup, je ris un peu, et quand par raison de santé je m’en vais à 2h je fais encore un heureux, Gratiot qui n’avait pas de danseuse pour le cotillon et à qui je donne Marie. Puis je rentre par un ciel de lune et d’étoiles, fumant un cigare et rêvant de mes deux danseuses. C’est une nuit exquise, en fin de compte.

11 janvier – … Emile m’apprend que Marie enfin informée du plan de sa famille y a adhéré de tout son cœur et il agit fort sagement en me faisant cette confidence. L’homme est sot : depuis que je savais que ma cousine ne pensait pas à moi je m’étais mis à penser à elle, et beaucoup trop. L’autre jour au bal j’en étais affolé. Le mal n’était encore heureusement qu’en surface : en dix minutes de réflexion à l’église j’étais guéri. Elle n’est pas riche, elle est laide, elle ne m’aime pas, voici une petite méditation qui doit souvent me servir (…)

12 janvier – … Après dîner je vais chez ma tante Emilie . Je me suis bien tâté, je suis guéri, le cas n’était pas grave. Les futurs sont les plus calmes du monde et m’agacent par leur froideur (…)

15 janvier – … A 10h ½ Georges Chaulin vient me prendre et nous allons ensemble au bal de l’Hôtel de Ville. C’était une bonne fortune que je désirais depuis longtemps, je la dois à mon beau-frère Albert. L’entrée est humiliante, une porte fort étroite entre deux domestiques qui vous agrippent votre carte, mais une fois ceci passé il y a un moment de vertige et d’éblouissement, les lumières qui vous inondent, des pentes de fleurs ouvertes devant vous, un grand escalier fleuri sur lequel sont échelonnés des hallebardiers, des valets en grand costume, des gardes municipaux faisant la haie. Au dessus la salle des fêtes, la foule, la confusion et l’éclat des toilettes, la musique de Strauss. On en a pour une demi-heure avant d’être maître de soi et de pouvoir regarder, et pour ma part j’avais l’air d’être tout frais débarqué de Landernau.

Ce temps passé on se reconnaît, on circule, on fréquente les buffets, on va se placer dans le coin de quelque salon et l’on voit défiler devant soi avec une majestueuse lenteur la série des groupes, les têtes officielles et les décorations bizarres. Encore est-ce là un des petits bals, tous les salons ne sont pas ouverts. Il y a trois mille personnes tout au plus et pas d’habits de cour (…)
Je polke avec Melle Delabalme et la belle Melle Camusat, après m’avoir fait attendre jusqu’à 3h une polka promise, se sauve en me faisant faillite. On danse peu, quoique cet admirable orchestre en donnerait envie, mais on se promène, on cause, on regarde –il y a des femmes splendides- on mange !!! Je m’en vais enchanté de ma soirée.

17 janvier – … Je suis à minuit rue Singer n°13 à Passy (c’est au diable) chez Mme Cousin, grand-mère d’Henri Guyot-Sionnest. Elle lui donne son bal de retour de noces, il est très brillant et abondant en jolies femmes (…) J’y retrouve Robin, Claverie, etc, puis Melle Marguerite Lequeux et surtout Mme Henri Guyot-Sionnest. C’est décidemment une charmante personne, elle n’est pas belle mais son sourire éclaire toute sa personne. Il se dégage d’elle je ne sais quel parfum de sérénité, de gaieté et d’innocence. Nous causons beaucoup, son plaisir est de rassembler en cercle autour d’elle son mari et deux ou trois amis dont je suis et l’on rit à gorge déployée. Je lui fais agréer presque l’idée de donner un bal chez elle dans les deux pièces dont se compose son appartement, et elle m’invite à venir la voir pour prendre mes mesures.
Je reste là jusqu’à 3h ½ , dansant un peu et m’amusant fort. Quand le cotillon commence je bats en retraite et reviens en fumant.

19 janvier – … Je reçois une lettre de Gratiot où il m’annonce que sa mère a quelque chose à m’apprendre « qui me fera plaisir » et me voila roulant dans un abîme de suppositions roses.

21 Janvier – A 7h je vais chez Gratiot recevoir cette ravissante communication : elle est bouffonne. La maison Gratiot donne un bal costumé (ceci va le mieux du monde) ; on compte sur vous (à tort) pour avoir un joli costume (foin de cela, je n’ai pas d’argent) et figurer avec Mr Gratiot dans une petite parade en intermède. Cette dernière partie de la communication me jette dans un état complet de prostration et je m’en vais tout ahuri. Mr Gratiot est l’homme du monde qui ait la plaisanterie la plus insipide et la plus tenace. (…) Une idée colossale germe en mon âme, c’est d’aller au bal Gratiot dans un costume de sapeur que possède Herbette, et tout de suite j’écris à Gratiot pour l’inviter chez moi et lui annoncer mon adhésion. Toutefois, ajoutai-je, grâce pour l’intermède, la seule pensée m’en fait grincer des dents !

22 janvier – A 9h ½ je rentre m’habiller chez moi et vais au bal de Rivolet. Décidemment je m’y ennuie supérieurement : pas de place, pas de danseuses de connaissance, un orchestre d’amis qui est exécrable. J’y trouve quelques figures amies, mais s’ennuyant autant que moi et à une heure du matin j’étais au lit.

23 janvier – Encore une soirée. Celle-ci mérite explication. Melle Camusat m’a volé une polka à l’Hôtel de Ville, un ami dévoué s’est chargé de mes plaintes et j’ai reçu une carte de visite annonçant que Mme Camusat restait chez elle tous les vendredis. Ce à quoi j’obtempère ce soir. Je fais une entrée horriblement intimidée et vais me cacher derrière les seules figures de connaissance que j’aie rencontrées : un très gentil garçon nommé Delaporte, second clerc de Denormandie et mon camarade de collège Bonneville. Après quoi j’observe, Delaporte me faisant mes réponses quand il y a lieu. Le père dont il faut parler d’abord pour ne l’oublier pas est un monsieur qu’on montre rarement. Il serait pour peu de choses, suivant la chronique, dans le joli visage qu’il a signé et la belle Marguerite serait fille de Chaix d’Est-Ange. Tel quel le père Camusat se met dans un coin et prend une victime sur laquelle il épuise la question du coton, ou une autre. Mme Camusat est une femme qui a été délicieuse et qui est fort aimable. La fille aînée est laide, un peu bizarre, assez insignifiante. Melle Marguerite est jolie encore, mais bien moins. Elle n’a plus cette fraîcheur exquise. Elle a acquis un aplomb, une assurance et une coquetterie qui sont affligeants, agaçants ou très divertissants, suivant le point de vue auquel on envisage la question. Le reste du public est nul.

Toutefois j’ai à enregistrer le plus beau mot de maman du monde. Melle Marguerite avait une robe de soie et une jupe fort empesée. Au bout du salon qui nous faisait face elle se baisse et tout le système se relevant traîtreusement nous montre la plus jolie jambe du monde et les contours d’un pantalon tombant au genou. Bonneville prétend qu’il a vu le cordon de la taille, il faut croire que j’aurai baissé les yeux. Il y a un petit brouhaha, les dames font rempart et la petite personne se rajuste avec un calme parfait. Dix minutes après, les exigences des jeux inventés la ramènent à la même place, elle exécute le même mouvement et la toile se lève sur le même décor. Ici la maman se fâche « Oh, c’est trop fort ! Finis donc, Marguerite. Elle le fait exprès ! »

24 janvier – Mr Guilhaumon vient dîner à la maison. Il me ramène vers 9h ½ m’habiller chez moi et me conduit jusqu’à une maison où j’avais grande hâte d’arriver : Mme Travers, parente de la famille Tetu, donne une soirée dansante à laquelle à mon grand plaisir j’ai été convié. J’y retrouve ce groupe charmant de jeunes filles qui m’avait charmé l’an dernier et dont j’ai un peu rêvé, même à Saragosse. Melle Louise Tetu est la plus belle : sa figure depuis l’an dernier s’est arrondie et ses beaux yeux humides répandent sur son visage un air voluptueux qui n’exclut pas la finesse, l’esprit et même un peu le dédain empreints sur le nez et les lèvres. Il y a trois cousines à elle : Melle Berthe Bontus, une pauvre fille qui n’est pas heureuse et qui a le visage empreint de pureté et de tristesse ; Melle Hélène Travers et Melle Gabrielle Desnuelles n’ont pas beaucoup d’attraits, mais des façons de bonnes filles et un air charmant d’innocence ; Mme Travers la mère est toute ronde ; Melle Gratiot est déjà décrite. L’ensemble est délicieux. On danse pour s’amuser et on s’amuse le mieux du monde. On s’est embrouillé aux quadrilles croisés et on fait des éclats de rire qui n’en finissent plus. Il y a huit jeunes filles et huit jeunes gens, rien de plus, tout cela gai comme un pinson. Un seul reste grave, c’est le jeune Emile Tetu, tout frisé et rose. A une heure on s’arrête à mon grand regret, Mme Travers est souffrante. On soupe un peu dans un coin en riant (…)

25 janvier – Messe et Conférence : mes souvenirs d’hier soir me troublent plus que de raison au milieu de ces graves occupations (…)

27 janvier – … Le soir, après l’étude, mon père nous mène Albert et moi dans le monde, chez Mr Rougl 13 rue Laffitte, un de ses clients. C’est un assez beau bal auquel nous ne connaissons personne que Melle Lucie Armengaud. Nous la faisons danser avec persévérance. Je m’en vais à une heure et laisse Albert qui ne la quittait plus : veteris vestigia flammae ! Cette petite fille, assez laide d’ailleurs, a un petit air crâne et un aplomb qui sont fort amusants.

29 janvier- Nouveau bal à l’Hôtel de Ville … Je venais là pour danser et sitôt arrivé je danse. C’est qu’il y avait là ma cousine Marie et Melle Cécile Delabalme son amie – Marie est décidemment charmante, enfin je m’y ferai – Melle Alice Gratiot et Melle Desnuelles, Mme Guyot-Sionnest qui me promet avec son petit air aimable de venir dimanche et de s’amuser beaucoup, Melle Camusat et encore d’autres que j’oublie, toutes charmantes. En hommes Albert, Tardieu et Gratiot, nous ne nous quittons pas, et d’autres innombrables, Loiseau, Pougin, tous les cousins des soirées Tetu venus en escorte. Il y a des quadrilles où des deux côtés on médit d’Emile Tetu. C’est une suite non interrompue de polkas, je valse même à la fin. Enfin, une soirée exquise (…)

31 janvier – … Soirée chez Mme Tetu. J’y suis à 9h ½ , toutes ces demoiselles de samedi dernier s’y trouvent, mais hélas les pauvres filles ont été grondées pour avoir trop ri au quadrille croisé. On n’en dansera plus. Emile Tetu vient nous dire à Georges et à moi qu’on nous a trouvé fort ridicules et qu’il ne faut pas agir ainsi, le tout avec ces façons mignardes et ridicules dont il a le secret. Ce monsieur me met hors de moi, je voulais m’en aller, Georges m’en empêche et à tort car j’arrive à lui dire une série d’impolitesses qui pourront bien me faire rayer des listes l’an qui vient. A la fin cependant on s’amuse beaucoup. Mon ami Loiseau arrive et bricole mon invitation chez Mme Desnuelles. Je danse le cotillon avec sa fille, c’est le plus charmant des cotillons. Je suis près de Georges entre sa sœur et ma danseuse, on cause à perdre haleine. Emile Tetu a organisé un cotillon à accessoires avec des rubans, des drapeaux, des rosettes. Ces bonnes petites filles n’y entendent rien et veulent s’amuser. On se tape avec les drapeaux. « Si on te les casse, on te les paiera » dit Hélène Travers à son cousin avec un petit air résolu qui est à croquer. Après le cotillon, souper. Après le souper on lance un quadrille croisé de fraude, sous la protection indulgente de Mme Gratiot. Je prends un grand nombre de mauvais points ce soir. Retour avec Gratiot et notre ami Loiseau. Il en tient pour Melle Bontus, je passe actuellement de Melle Tetu à Melle Travers, et ainsi des autres. C’est une société exquise dont je vais me faire expulser !! Emile Tetu est à bâtonner.

12 février – Je me couche un peu vexé de ne pas danser ce soir (il est en deuil d’un oncle) et j’enregistre pour mémoire tous les bals que je manque :
le 2, bal chez Mme Lainé, bal chez Mme Gillotin
le 7, bal chez Javal
le 10, bal de Mme Marquis
le 12, bal de Rivolet, soirée dansante chez Mr Paul Denormandie
le 15, soirée dansante chez Mme Guyot-Sionnest
le 16, bal de Mme Lequeux, bal chez Mme Lainé
le 17, soirée chez Mr Armengaud, bal costumé Gratiot
le 19 soirée chez Mme Dreyfus
le 21 bal chez Mme Denuelle , j’irai sans doute. La première semaine de ce deuil sans affliction a été d’un ennui intense (…)

21 février – … Après quelques hésitations je prends à 10h la résolution d’aller à un bal auquel je n’avais pensé plus guères et je l’exécute avec ardeur. A 10h ½ j’entrais chez Mme Denuelle, 26 rue Barbet de Jouy. C’est comme je l’ai dit la société Tetu : j’y retrouve Gratiot, sa famille et nos danseuses ordinaires aimables et gaies comme toujours. Melle Tétu est belle ce soir à rendre fou. On cause beaucoup du bal costumé de Gratiot qui a été d’une gaieté folle. Je m’amuse pour quinze jours. Il y a un superbe cotillon avec de merveilleux accessoires, des mirlitons à la fin. Il y a un souper, des quadrilles après. La fille de la maison, Melle Thérèse Dénuelle, un grand dragon habillé, est tout à fait aimable. Emile Tetu est à peu près supportable. Je suis plat à son égard. Je rentrais chez moi à 5h ½ : c’est un assez joli regain de carnaval.

23 février – Je dîne chez ma tante Emilie. Emile se pourvoit en chancellerie pour ses dispenses . Toujours froid et calme, elle parfaitement tranquille, pas un mot plus tendre, pas un changement dans leur existence si ce n’est quelques spectacles en famille. Ils m’ennuient. En même temps je perds tous mes regrets (…)

7 mars – … Le soir je vais au bal chez Javal. Il a donné des quinzaines dont jusqu’à ce jour quelque raison m’a toujours détourné. C’est un bon garçon gai et tout simple malgré les écus paternels. Ceux-ci font bien les choses et bien des bals annuels ne valent pas ces quinzaines. Un salon fort beau, des appartement qui n’en finissent pas, un bon orchestre, de très jolies femmes, toute la haute société juive de Paris et enfin un buffet se terminant en souper. J’ai peu dansé, ne connaissant aucune dame, mais en revanche beaucoup causé (…)

8 mars – … Après le dîner je vais rue Cassette. Mes amis Paul et Jules Bonnet s’y trouvent réunis (…) Parfois, ce soir entre autres, je me fais vaguement des plans de rapprochement dans l’avenir. Leur sœur est d’un age congruent au moins, admirablement élevée, promettant
de l’esprit, de la gaieté et de la vertu, mais sans fortune, et laide ! C’est là chose à revoir (…)

20 mars – … Le pauvre Tardieu (…) est dans la désolation. Sa belle-sœur vient d’accoucher, l’enfant est mort et la mère dangereusement malade.

3 avril – … J’ai reçu hier le billet de mort de la pauvre belle-sœur de Tardieu : elle avait vingt ans !!

24 avril – Il vante l’amabilité qui règne dans les différentes branches de la famille Bonnet. Rien de si charmant que les femmes de cette maison, en tête Mme Bonnet qui achève de vivre chargée d’années et de vertus, autour d’elle ces trois jeunes femmes à l’esprit si semblable qu’on les dirait sœurs, Mme Paul, Mme Ernest et Mme Bonie charment ses derniers jours. Comment pourrais-je arriver à me faire une place dans cette famille ? C’est à quoi je reviens souvent, malheureusement la seule jeune fille dont l’age concorderait au mien, Melle Cécile, est dans une partie de la famille plus froide, plus austère, moins aimable.

13 mai – Je vais à midi à l’archevêché avec Emile, ma tante Pauline et Marie. Je sers de témoin pour l’obtention des dispenses ecclésiastiques. Cela ne va pas tout seul, l’official, vieux prêtre très amusant, trouve que les raisons alléguées ne sont pas suffisantes. Pendant tout ce temps j’admirais Marie. Droite, tranquille, calme à merveille, elle paraissait penser à tout autre chose, sauf qu’elle réprimait mal l’envie de rire du bonhomme. Je n’aurais pas cru qu’on put se marier ainsi et je serais désolé que mon mariage fut sur ce modèle. Il n’y aura rien de changé, qu’un lit de moins dans la maison . Décidemment je ne regrette rien. Que cette froide fiancée me rendrait donc malheureux.

6 juillet – … Je vais avec Emile, Marie, ma tante Pauline, etc, retirer les dispense d’Emile à l’archevêché, le tout dans le même ordre où nous les fûmes prendre, Marie riant comme une folle à tout propos. Emile n’est pas seul à se marier, le bon Ripault qui depuis longtemps aspirait au mariage a donné à la chose une forme concrète et m’annonce son mariage pour le 27. Enthousiaste toujours et toujours goguenard il me décrit avec ardeur sa future, le père de sa future, le pays de sa future, puis dit à Emile qui lui annonce son propre mariage pour le 29 « Mes enfants, vois-tu, seront les aînés des tiens» (…)

9 juillet – … Le soir je dîne chez Mme Wallet avec Coulon : c’est lui qui m’y a invité uniment. Mr Wallet, assez désagréable personnage, est aux eaux. Mme Wallet est établie avec ses filles dans une maison appartenant à Mme Coulon dans Chaillot. Il y a à dîner Mme Coulon et Mme Grevedon, mère de Mme Wallet : ces débris ont l’air de vivre bien ensemble, néanmoins l’assemblage en est bizarre . Le soir on se promène sur l’avenue de l’Impératrice. Mme Wallet me reçoit toujours très bien, elle est cependant d’une froideur qui ne met pas les gens à l’aise. Je suis surtout heureux d’y être reçu à cause des liens que cela forme entre Georges et moi.

11 juillet – … Je passe la soirée à errer avec mon excellent ami Coulon (…) Nous causons de lui. Il n’est pas heureux. Sa mère l’assomme et son affection pour sa sœur est une cause de soucis. Cette affection a pris une place énorme dans la vie de Mme Wallet, mariée à un homme désagréable et n’ayant aucune affection à qui se rattacher autour d’elle. Cette femme d’aspect si froid est toute de flamme à ce qu’il parait. Elle se compromet pour Coulon, le venant voir chez lui ou le recevant chez elle, et ces entrevues nécessairement rares ne font qu’irriter ses sentiments. Et puis l’amour fraternel obligé de se cacher comme une passion honteuse perd toute sa sérénité. Coulon souffre beaucoup.

17 juillet – … Le soir je vais voir Emile. Son mariage approche, il a son appartement tout prêt un étage au-dessus de ses parents, le tout sans bruit, il n’y aura de changé qu’un lit de moins à faire. Tout cela est d’une extrême raison mais me marier ainsi me déplairait fort.

23 juillet – … Je m’habille et vais au contrat de mariage de mon ami Ripault . Sa future, Melle Millet, est gentille. Il en est fou et vous prend à part : « O mon ami, si tu savais, quel cœur ! » Il sera bon mari comme autre chose, avec une fougue communicative, mais il aura bien du mal à acquérir une retenue de langage congruente à son nouvel état et Decrais faisait courir lundi chez la mère Amyot une anecdote bouffonne. Ripault était l’autre jour à un dîner de présentation grave à faire plaisir. Au dessert on trouvait qu’un des convives ressemblait à Mr de Morny. On le lui dit, on en discute. « Oh monsieur, s’écrie Ripault dans une pause, que vous pouvez vous flatter de ressembler à un fameux arsouille » et il devient tout rouge. Tel quel il va succéder à son père comme avocat à la Cour de Cassation (…)

27 juillet – … Je vais à la soirée de contrat d’Emile. Je m’étais muni de gants blancs et d’une grande tenue, croyant trouver nombreuse assistance. La chose était au contraire intime : on fumait dans le cabinet de Parmentier et au salon on plaisantait Lacoudrays. Je me suis heureusement dégagé du dangereux honneur de tenir le poêle. Hier à Hennecy en faisant je ne sais quel exercice je me suis démantibulé le poignet. On lève la séance à 11h ½. Marie était fort gentille ce soir.

29 juillet – Je vais au mariage d’Emile. J’y vais le moins possible, arrivant tard, me mettant au bout et me tenant à l’écart. Je n’ai à me poser ni en rival ni en victime, mais il y a en moi tout un mélange de sentiments confus. Un grand nombre d’idées contradictoires m’ont traversé la tête. De tout cela il subsiste une irritation indéterminée, un ennui vague qui fait que je tâche d’y penser le moins possible. J’y réussis pleinement (…)

6 août – J’ai vingt-quatre ans aujourd’hui. On n’y songe guères, c’est un jour comme tous les autres. Moi j’y pense beaucoup et suivant mon usage médite tout aujourd’hui sur ma chétive personne. En premier lieu je trouve que je vieillis. Je vais cesser d’être jeune si je n’y prends garde. Je vieillis seul, je vieillis tristement, c’est là mon second point. La vie que je mène n’est en aucun cas de mon goût. Coulon me demandait il y a un an avec sa tendre sollicitude quel était le centre de ma vie? Ayant réfléchi à cela je trouvais que ma vie n’a pas de centre et que c’était là ce qui lui manquait. Pas d’affection, au moins pas d’affection qui remplisse ma vie, à laquelle je puisse rapporter toutes choses et en laquelle je me console des petites infortunes journalières.

J’ai un impérieux besoin de mariage, c’est là le résumé de mes méditations et j’entends consacrer au choix d’une femme cette vingt cinquième année. Mais je ne vois que du doute devant moi. Je suis très difficile, j’ai placé trop haut mon idéal, je finirai par ne pas me marier.
(…) Ce que je veux éviter à tout prix, c’est l’abrutissement professionnel (…) La profession est pour beaucoup un développement de certaines facultés de l’esprit au préjudice des autres qui s’atrophient. Or je veux à tout prix éviter cet état de l’esprit (…). La première chose de la vie, c’est de vivre. Je veux rendre mon âme à Dieu sans l’avoir ainsi façonnée en outil. (…)

Je veux être avocat et plaider doucement : je ne vise pas de hautes destinées (…) Maintenant pourrais-je accomplir cette philosophique détermination ? Ai-je de quoi ne pas vendre mon âme ? Puis-je élever une famille et rester quasi oisif ? Grandes questions, et qui me ramènent à mon début, à savoir que mon mariage devrait précéder la solution définitive de la question professionnelle. Mais trouvez donc un beau-père, comme disait Ripault.

L’objectif principal pour cette vingt-cinquième année est donc de trouver une épouse pour rompre la solitude affective. Mais il faudra qu’elle lui apporte une dot permettant de vivre sans s’abrutir dans le travail.

10 octobre – Il revient d’un voyage en Corse et rencontre dans le train du retour ses cousins Delacourtie revenant de leur voyage de noce en Italie … et puis à la station d’Orange je tombe nez à nez d’Emile et de Marie qui cherchaient un wagon. Nous montons ensemble et jusqu’à Valence ce n’est qu’un long bavardage entrecoupé d’éclats de rire et de nougat de Montélimar. Ils arrivent d’Italie et entre plusieurs bonnes histoires qu’ils me rapportent, la meilleure est Henri Chardin cherchant avec sa jeune épouse affamée sur le Dôme de Milan un célèbre restaurant qu’on lui avait dit s’y trouver.

18 novembre – Je vais chez ma tante Adèle (…) Dans ses discours tout maternels mon avenir et partant mon mariage sont le principal sujet et reviennent fréquemment. Aujourd’hui elle me parle de mademoiselle Cécile Bonnet. J’y avais déjà parfois songé mais sans aucune pensée d’actualité, et voici qu’en causant avec elle l’idée m’envahit le cerveau et que pour tout le jour je suis obsédé de cette idée, et qu’il faut que je me soulage en la discutant à fond.

De beauté point : elle est laide, une bouche énorme, des cheveux mal plantés, le front bas ; de la douceur dans la physionomie ; très bien et très sévèrement élevée, aucuns plaisirs ; les soins de la maison mis à sa charge par la santé de sa mère ; ravissante, au moins je me la figure, pour un jeune mari qui l’initiera au monde, qui la sortira de son sépulcre et lui fera connaître le plaisir. Elle l’aimera beaucoup, il y a deux ans je la voyais trépigner de joie chez madame Guyot-Sionnet, cela avec les tempéraments de son éducation très religieuse.

La dot serait à connaître, je la crois suffisante depuis la mort de madame Bonnet. Passons vite sur ce vilain point là.

La famille, charmante, des beaux-frères mes amis intimes, des parents qui sont déjà mes amis, une amitié datant d’un siècle cimentée par un mariage. Le seul inconvénient serait d’avoir les demoiselles Ducloux pour cousines : on s’y ferait.

Enorme objection, la belle-mère : une femme terrible, une main de fer gantée pliée par la maladie dans son fauteuil mais de là menant toute la maison, rigoriste, exclusive, jalouse. A habité rue Cassette pour avoir ses enfants sans partage aucun avec la rue du Sentier. (…) Il est étrange que je me laisse aller ainsi sans savoir l’âge de Cécile, base indispensable, et je flotte entre 15 et 18 ans.

19 novembre – Paul Bonnet était à cette messe (…) Je m’en empare en sortant et je l’emmène déjeuner avec moi. Il s’agissait de savoir l’âge de sa sœur : avant-hier je lui aurait bonnement demandé, aujourd’hui j’ai pris les plus ingénieux détours et je n’ai pu rien savoir. Je crains qu’elle ait l’âge d’Henriette seulement . Cette considération devrait me faire penser à autre chose, mais on ne se débarrasse pas ainsi d’une obsession telle. Je ne sais ce que j’ai mais toute la journée est consacrée, je la mêle à ma procédure et à mon herbier, et la nuit j’en rêve.

22 novembre – A une heure décente je vais rue Cassette, grosse affaire qui manque encore : je voulais regarder mademoiselle Cécile, ce qui ne m’est jamais arrivé. Elle n’y était pas et madame Bonnet, regardée comme belle-mère, m’a paru infiniment désagréable, froide, gourmée, etc. Il faut penser à autre chose.

30 novembre – Je reçois la visite de mon vieux camarade Gomont: il est tout bourrelé de projets matrimoniaux et me fait des confidences fort explicites. Il est dans les dernières incertitudes. Hélas, depuis combien suis-je aux premières ? Un amour et une vocation, mon Dieu !

11 décembre – [Georges Chaulin] est venu trois fois. Grosse affaire : il va peut-être se marier, c’est un abbé qui moyenne cela. Clérical, va ! comme me disait Beslay l’autre dimanche où je le quittais pour aller à la messe. Une famille très riche, 400.000 f. de dot. On n’exige pas de fortune mais on ne voudrait pas d’un avoué. Il suppose que c’est la famille Labbé. C’est incroyable le nombre de mariages riches déjà proposés à Georges par des gens tenant à la Conférence ou au patronage.

15 décembre – J’ai croisé Paul Denormandie (…) et l’ai entraîné au coin de mon feu à me faire un cours de belle-mère, moitié se moquant de moi, moitié parlant sérieusement. Mon plan était d’avoir son opinion sur madame Bonnet, tout en noyant cela dans son sujet. « Une belle-mère inhabitable, m’a-t-il dit, jalouse comme une louve.» Je n’y pense plus. Chaulin d’ailleurs n’en voulait pas.

16 décembre – Chaulin ne se marie pas et entre maître clerc chez mon oncle.

19 décembre – Grosse conversation hier avec madame Mouillefarine . Albert lui donne du chagrin. Sa passion pour mademoiselle Armengaud continue. Je n’en avais pas entendu parler depuis deux ans, il faut lui reconnaître au moins de la constance. Mais son incurable bêtise fait pis que jamais et la petite personne sotte et coquette au premier chef lui donne à ravir la réplique. Ce sont des jeux de pied sous la table, des signaux par la fenêtre dont on glose, dit madame Mouillefarine. Assurément il est inqualifiable de faire de telles sottises dans la maison de sa sœur. Madame Mouillefarine ne veut plus donner à danser pour ne pas avoir à recevoir mademoiselle Armengaud.

24 décembre – Coulon vient le soir assez tard et nous philosophons sur mes chenets. Mêmes idées, jeunesse sans vocation et sans amour, repos parfaits de nos consciences, rien à nous reprocher, donc vie heureuse, toutefois regret des sensations enthousiasmes qui lui manquent. Mariage redouté par lui, désiré par moi. Toutefois je subordonne l’accomplissement de mes désirs à la réunion de tant de conditions que s’il les trouvait ses répugnances disparaîtraient. Sa brave femme de mère veut toujours le marier et vient en causer de longue haleine avec madame Chaulin.

25 décembre – Gustave et Léon Renault viennent me voir ; ce dernier m’apprend son mariage, il épouse mademoiselle Aubry fille d’une amie de sa mère à la grande satisfaction des deux familles. Il y a loin de là aux amours passionnées de Dresde. Il sera fort heureux en ménage comme partout ailleurs (…) visite à madame Chaulin qui est en pleine convalescence. J’y trouve madame Grétillat, elle est agaçante au dernier degré, affectée, coquette, plaisantant bêtement. Encore une qui veut me marier, et à une demoiselle Chernoavitz.

31 décembre – Je reçois la visite de Duvergier de Hauranne qui reste chez moi assez tard (…) Il parait que son frère qui a des sens froids et des passions brûlantes (probablement impuissant) s’était pris ces vacances d’une femme mariée et leur a fait du chagrin. Et Emmanuel de dire que notre éducation et notre milieu nous mettait trop dans l’idéal, qu’il fallait rechercher les réalités (…) Pourquoi, me disait Emmanuel, ne prendrais-tu pas une grisette, il y en a de très gentilles. Que la scélératesse est bonne sur ces lèvres là.

1864

1er janvier – Je vais voir madame Coulon. La meilleure femme du monde : nous avons joliment ri de ses intentions matrimoniales et tante Adèle dit avoir toujours vu ces plans là chez les vieilles femmes malheureuses en ménage. Au moins la mère Coulon y met-elle de la bonhomie et de la gaieté.

5 janvier- Hier j’ai été voir Ripault dans son nouveau ménage. Sa petite femme est toute gentille et m’a reçu d’un air de bonne humeur parfaite. Quant à lui c’est le plus heureux mari du monde et le plus convaincu.

8 janvier – Je rentre et m’habille solemnellement : ce bal où j’ai été invité est une affaire. C’est chez madame Gillotin. J’y dois rencontrer la famille Gratiot chez qui je ne crois pas pouvoir aller et savoir la raison de ma disgrâce. Je fais mon entrée et ne vois pas Georges. J’échange avec sa mère des saluts et quelques mots très froids et j’invite à danser mademoiselle Alice. En deux mots dits en dansant, si naturels, si gentils, elle a brisé la glace et j’interromps la polka pour me jeter quasi dans les bras de sa mère, n’étaient les convenances du temps et du lieu. Georges n’a pas reçu de lettres de moi, il est malade, il me demande à grands cris. Puis la polka finie c’est une longue conversation avec madame Gratiot, reprise à plusieurs fois dans le cours de la soirée où elle me montre une amabilité, une simplicité et j’oserais presque dire une affection charmante, m’excusant les procédés négligents de son fils et les reprochant. Si bien que venu tout raide j’ai le cœur tout fondu. Ce fut des séries de bonnes scènes que j’allais raconter à Marie Delacourtie qui était aussi au bal.

Je me reportai à l’an dernier où j’avais ici des crampes au cœur. Marie est toujours aimable et intelligente mais plus du tout jolie. Mes yeux lui avaient je crois prêté toute cette beauté. Ses traits ont grossi et sa famille a rougi. Mademoiselle Alice est charmante plus que jamais.

Je connaissais peu de monde à ce bal. J’ai peu dansé et je suis resté tard, attendant une polka que j’avais eu la sottise de demander. Cette oisiveté aurait été peu de chose si elle ne s’était transformée en une profonde et amoureuse mélancolie. Après lui avoir parlé cinq minutes et sans plus presque la regarder je tombe sous le charme de mademoiselle Alice et je reste des heures entendant la musique et songeant à elle, mortellement triste. Peut-être faut-il rire de ce sentiment subit mais je n’ose l’affirmer, n’ayant jamais ressenti rien de pareil. Je rentre assez tard chez moi, insensé, pleurant presque, tout dans une idée et brûlé de passion autant qu’il semble du moins à ce pauvre vieux cœur qui n’a jamais servi.

9 janvier – Quel est ce sentiment imprévu ? J’ai vu cent fois mademoiselle Gratiot, elle n’était hier ni plus gracieuse ni plus jolie, cent fois je me suis donné d’excellentes raisons de ne pas l’épouser : son père est un pédant malveillant, sa mère une bonne femme assez sotte, pas de religion dans l’éducation. Je l’ai écrit ici non pas une mais dix fois, et aujourd’hui voila que ces raisons se présentent en vain à mon esprit et ne peuvent en effacer cette idée tyrannique et nouvelle. Quelle folie est-ce là ? Ou bien est-ce au contraire l’appel de l’idéal, l’apparition de l’amour que j’appelais il n’y a pas huit jours ? Une autre heure me sera-t-elle donnée si je repousse celle-la ?

Je ne me connais plus, je ne me contiens plus et en tout détestant la lutte je me plonge l’esprit dans l’engourdissement et la langueur. Je vais voir Gratiot, comme on peut penser, sitôt que je m’échappe du Palais. Je n’y vois pas sa sœur mais seulement sa mère qui me renouvelle toutes ses cordialités d’hier.

10 janvier – Je me rends invinciblement 3 rue Nicolas Flanel. Mes idées dont j’ai hier donné un exposé complet m’emplissent encore l’âme et y absorbent toute autre activité. Je passe deux heures avec Gratiot sans autre plan arrêté que d’être près du frère de sa sœur et dans sa maison. Je ne la vois pas plus qu’hier, mais seulement ses parents et un moment. Monsieur Gratiot le père est fort pincé. Ou je me trompe fort, ou je ne plais guères à ce petit monsieur.

12 janvier – Je fais une longue visite à Gratiot. Sa mère vient dans sa chambre et nous causons gaiement du temps passé comme de vieux amis. Madame Gratiot est la meilleure femme du monde, toute simple, toute gaie, très aimante et dont je ferais je crois la belle-mère que je voudrais. Mais, en supposant que nous nous fussions mis d’accord, que de choses j’aurais à modifier dans l’éducation qu’elle a donné à sa fille. Grosse tâche, j’y songerai mûrement.

17 janvier – Colin se marie, Sadi Carnot va être père, nous sommes une génération conjugale, et ceci m’amène à parler du mariage de Renault. Il parait, m’a dit Decrais qui en est tout chagrin, que sa future a plus de trente ans, qu’elle est laide, désagréable, sans fortune d’ailleurs. C’est à n’y rien comprendre. Renault avec son talent si mûr et sa tête si excellente a l’esprit le plus passionné qui se trouve. Il connaît depuis son enfance mademoiselle Aubry, il s’en est épris d’une autre à son nez -mademoiselle de Jong- et a fait les mêmes folies. Celle-ci parait être sérieuse (…)

J’ai chargé mon père de me savoir la dot de mademoiselle Alice. Non que j’aie répondu à toutes les objections que ce plan soulève, mais c’est que je m’aperçois à ma grande surprise que pour la première fois je manque de sang-froid pour les discuter avec moi-même, et alors pour rompre la discussion je commence par la plus grosse, non, par la plus invincible, celle de l’argent. Ou je me trompe fort, ou elle n’a rien. Ce point éclairci me dispensera d’examiner les autres et je reconquerrai ma tranquillité en ce moment compromise.

Le 18 janvier Edmond ouvre un nouveau cahier de son journal qu’il clôturera le 27 avril. Il est écrit sur la couverture de ce cahier « Alice-Isabelle-Louise ??? »

22 janvier – Le soir je vais voir Paul Bonnet, suivant l’habitude il me reçoit au salon. Décidément mademoiselle Cécile est affreuse, où donc avais-je l’esprit et où donc l’ai-je à présent ? Ce n’est pas qu’elle me reçoive avec de petits airs amicaux et des révérences toutes joyeuses, mais elle est trop laide en réalité. Visite à Gratiot ce matin.

30 janvier – L’étude Mouillefarine est aujourd’hui toute livrée au plaisir. La chose est qu’un quincaillier de la rue de Cléry, notre client le père Baron, marie son fils à la demoiselle d’un boulanger et a prié du bal de noce toute l’étude, c’est-à-dire Albert, Prieur, Labey et moi. Cela a déjà manqué une fois il y a deux mois et nous ne parlons d’autre chose. Je vais faire un tour à la messe et madame Mouillefarine qui s’était crue obligée au même devoir est dans la sacristie baisée comme pain par le père Baron: d’où je prends une gaieté mal contenue tout le jour. Après dîner je vais voir un moment Tardieu pour m’exercer les muscles rieurs, comme on fait des gammes ou des battements, puis à dix heures je fais mon entrée dans les salons de Deffieux où se faisait la noce. Au début c’est assez froid, la mariée trop serrée dans son corset avait pris une indigestion au dîner et on l’attendait pour le quadrille d’honneur. Moi je conviens d’une polka avec une petite dame rose qui me couvre de poudre de riz et tient à faire le cavalier. Albert arrivant, et aussi nombre de dames en toilettes voyantes, les choses se remettent. Nous découvrons une certaine petite madame Huberty, séparation de corps commencée à l’étude et qui jouit en attendant de la liberté du veuvage. Albert et moi ne la quittons plus et nous la repassons. Avec deux garçons d’honneur qui nous vont nous organisons des quadrilles croisés de plus en plus vifs. Une dame mûre s’y étant risquée se déboîte le genou, on l’emporte et le père Baron profond scélérat déclare que c’est la première fois qu’une dame se trouve…mal dans ses bras. A quoi je lui tape sur le ventre et ayant usé trois foulards il emprunte une serviette au garçon pour s’éponger le front. Madame Saint Huberti (nous adoptons cette forme) me met une rose à la boutonnière et prenant le bras d’Albert s’écrie « suivons-le ou on va l’enlever, il est trop joli ». Et je vais prendre le père Baron par la taille.

A 2h ½ on sert un ambigu. Albert et moi mettons madame St Huberti entre nous deux et le papa Baron en face. Alors c’est pour en mourir de rire. J’atteins une gaieté que jamais je ne me suis vu, ni personne, sans ivresse et se possédant : propos pleins d’audace à ma voisine, défis au père Baron, calembredaines au garçon. J’étais lancé comme jamais. Le bout de la table s’étant grisé lance Le jeune homme empoisonné que j’appuie. Une jeune dame chante une romance en trou la la des plus grivoises et je termine par le Brésilien hurlé avec un tel renfort de verres et d’assiettes que c’était à frémir. Après on danse comme de plus belle, les quadrilles atteignent un indicible pittoresque et une gaieté folle, ils se terminent en galops furieux, enfin je me croyais à l’œuvre jusqu’à huit heures du matin, on a fini à cinq heures et demi ; ce fut le seul tort de cette fête dont je passe mille détails mais assurément la plus folle que j’ai jamais faite. Eh sac à papier, papa Baron, vous qui mariez si bien votre fils, à quoi pensiez-vous de n’en pas faire quinze !!

Ah, j’oubliais, j’ai trouvé un de mes vis-à-vis à qui, en le pressant un peu, j’ai fait avouer que le mariage était un viol social. Enfin, la scie de Malesherbes.

2 février – Mon père a vu Potier et lui a dans les formes les plus discrètes posé la question de la dot de mademoiselle Gratiot : il va s’en informer, attendons.

4 février – Je dîne chez Guyot-Sionnest qui m’a invité hier au Palais. Je ne conçois rien à ses façons : il me reçoit sur le pied d’une intimité étroite seul avec sa femme, il la gronde en tatillon qu’il est sur le bœuf mal cuit ou la lampe qui fume, sa femme se fâche et va bouder puis on apporte le baby qui a six semaines, il crie, on le remue et on le change.

10 février – Albert est bien plus triste que moi, qui m’annonce le mariage de mademoiselle Lucie Armengaud. Elle va suivre à Rheims son époux. Ainsi prendront fin, à la grande joie de madame Mouillefarine, les niaises amours du jeune homme. Je le savais, m’a-t-il dit, avant que ce fut décidé. Elle me l’a… on me l’avait dit. Lapsus assez gai dont je n’ai pas osé m’autoriser pour lui parler de condoléances: il souffre peut-être, après tout.

15 février – Je dîne chez ma tante Emilie : on cherche à marier la cousine de Marie, mademoiselle Delabalme, personne agréable mais ne ressortant pas du commun et d’ailleurs 60.000 francs.

16 février – A cinq heures je vais voir Ripault qui a perdu sa grand-mère fort récemment et dont le père a été aussi fort malade. Il me reçoit fort amicalement et de propos en propos nous arrivons à une conversation commencée distraitement et finie avec le plus grand intérêt. Il a une cousine qu’il désire fort marier et dont il m’avait parlé il y a quelques mois, mais fort en l’air car le chiffre de sa dot était fort insuffisant. La succession que vient de recueillir son père porte cette dot à 160.000 francs et très sérieusement Ripault m’assure que ce serait pour moi un excellent parti et qui ne me serait pas refusé. Le père est juge d’instruction à Mantes, situation qui m’irait fort. Il me montre un portrait de la jeune personne qui est assez bien. Elle se nomme mademoiselle Isabelle Farjas. Ripault m’assure qu’on me prendrait comme je suis, sans position aucune et assez peu riche. Il fait d’ailleurs de sa cousine un éloge vif et chaleureux, emprunt de l’enthousiasme qui lui est habituel et me cite d’elle des traits qui rentrent assez dans mes idées. Je suis très sérieusement occupé de cette idée et j’en parle dès le soir à mon père.

17 février – J’ai omis de dire que je dois voir mademoiselle Isabelle Farjas dimanche à la messe. Pourquoi me l’offre-t-on ainsi, voila ma préoccupation et il résulte des confidences de Ripault qu’elle a été déjà offerte à Cheramy, la dot étant alors moins forte, et refusée par lui pour cette raison.

18 février – Je rentre fort tard, à cinq heures, et je vais chez Ripault : attendre à dimanche me paraissait impossible. Nous remettons l’entretien où il en était resté, lui avec son enthousiasme, moi avec mon irrésolution émue. Je lui demande bonnement pourquoi son oncle est si pressé : il parait qu’il craint que sa fille ne s’ennuie à Mantes, que toutes ses amies se sont mariées, etc. Enfin il est pressé. J’explique à Ripault que cette précipitation augmente mon embarras, que le temps est aussi malheureux que possible, que sa cousine est en grand deuil, que je n’ai aucun moyen de la voir. Lui, avec un élan qui me divertit et me touche, me propose de la voir ici à l’heure même. Elle est en haut avec sa femme, il va les faire descendre sous un prétexte qu’il se charge de trouver. Et ainsi se passent les choses. Je vais au salon où étaient madame Ripault, son père et mademoiselle Farjas. Dire que j’ai beaucoup et bien parlé, beaucoup et bien regardé, ce serait mensonge. La langue me collait au palais et j’étais perdu sans Ripault qui a donné un tour gai à l’entretien. Mais mademoiselle Isabelle encore que mal vue est jolie, gracieuse, distinguée et ce qu’elle a dit n’était point sot. Je rentre bouleversé, je ne dîne pas, je suis hors de moi.

L’affaire devient sérieuse, il faut immédiatement réunir des renseignements. Je vais m’ouvrir à Chaulin pour qui j’ai peu de secrets pour avoir par le curé de La Roche-Guyon son ami une entrée à Mantes. J’écris dans le même but mais sans dire les noms à l’excellent abbé Lheureux. Enfin j’ai un long entretien avec mon père que mon émotion émeut et fait en même temps sourire. Monsieur Farjas a été commissaire-priseur à Paris, mon père s’occupera de ce point. Mais pourquoi offrir ainsi sa fille, c’est à quoi mon père et moi revenons toujours. Je verrai Cheramy.

19 février – Le joli nom qu’Isabelle, je l’ai dit cent fois comme une bête (…) Le soir, étude. Mon père et moi ressassons la question Farjas.

20 février – Je dîne de travers car l’entretien avec Cheramy a une importance que je pressens. Il est assez curieux pour que je m’y étende : amicalement reçu par ce vieux camarade et un peu ému toutefois, je lui exposai nûment mon affaire, qu’on m’offrait mademoiselle Farjas, qu’une indiscrétion m’avait appris qu’on la lui avait offerte et que je venais lui demander s’il avait encore des prétentions, pour ne plus y songer, et au cas contraire pourquoi il l’avait refusée. Sur cette question et avec une franchise dont je lui sais un gré infini Cheramy commença une narration curieuse. « Te rappelles-tu me dit-il (et je m’en souvenais fort bien) « d’un soir de l’été dernier que Ripault, toi et moi fûmes ensemble au Grand Balcon boire de « la bière et dire des folies. On causa beaucoup mariage à propos de celui de la sœur de Weill « avec Lebrasseur et Ripault quand tu nous eus quitté, me menant jusqu’à ma porte, me conta « qu’il allait se marier et m’engagea vivement à en faire autant. Il me dit qu’il avait une « charmante cousine qui serait pour moi la meilleure femme du monde, qu’elle avait cent « mille francs, et comme je lui disais que c’était court il m’assura que le père irait bien à cent « cinquante. Le tout à brûle-pourpoint et sans que j’y attachasse d’importance. Tu « remarqueras qu’à cette époque nous venions de faire connaissance et que j’étais employé à « quatre mille francs à la Compagnie de Madagascar, sans avenir certain.

« L’époque de son mariage arrive, il m’y invite, c’était à Villers-Cotterêts et j’y passe la « journée. Il me met à table près de sa cousine qui me parait jolie, distinguée, intelligente, « d’accord avec moi sur plusieurs points. On me montre sa mère qui à l’air assez éventé. « Quant au père il n’avait eu de moi que le salut collectif adressé au moment du départ à toute « la compagnie.

« Ceci se passait le lundi : le vendredi en rentrant de l’étude je trouve mon père fort intrigué, « qui me demande comment je me suis comporté à cette noce. Il avait ouvert une lettre qui « m’était adressée sans mon prénom. Elle était de Mr Farjas qui énonçait en substance qu’au « point où en venaient les choses il était bon que nous nous connaissions et échangions nos « idées face à face, et me demandait ma visite à Mantes pour le dimanche prochain.

« Je ne te cacherai pas, mon cher, que je fus un peu embêté, comme toi en ce moment. On « délibéra en famille et on convint qu’en raison de l’âge et de la position de Mr Farjas je « devais me rendre à son rendez-vous. J’allais à Mantes le dimanche et fus reçu au Palais. « Aucun ridicule ne manqua à cette entrevue, pas même la formule « c’est bien à Monsieur « que j’ai l’honneur » : nous ne connaissions pas nos figures. On causa et je t’assure que je « déployai un vrai talent pour maintenir l’entretien dans les généralités, l’un parlant du désir « de rendre sa fille heureuse, l’autre des qualités qu’il attendait de sa femme. La dot était « retombée à 100.000 f. Tu comprends bien que je ne discutai pas. Enfin je partis et dans le « wagon je me demandais quel rêve absurde je faisais.

« Le lundi matin j’allai à l’étude et quand j’entrai dans le cabinet de monsieur Lavaux : « Vous allez vous marier, me dit-il ? » « En aucune manière ! » « Je reçois cependant une « lettre de monsieur Farjas, juge à Mantes, qui me demande des renseignements sur vous ! »

Ce dernier point termina la confusion de Cheramy. Il n’a pas vu la lettre mais elle avait trois pages. Il y était parlé même de la promesse de traité passée entre Lavaux et Cheramy, promesse tenue quasi secrète au Palais et qu’il avait confiée à Ripault. Il y a, disait le bonhomme Lavaux avec un sourire majestueux, un certain article 4 touchant les mœurs antérieures à qui je ne sais comment répondre.

« J’allai, dit Cheramy, laver la tête de Ripault, le bonhomme Lavaux écrivit à mon instigation « une lettre très courte où tout en faisant mon éloge il exprimait qu’à son sens j’étais trop « jeune pour d’aussi graves nœuds. Et les choses en restèrent là.

« Si maintenant tu veux mon avis sur cet empressement, le voici. J’ai démêlé des discours de « Ripault que monsieur Farjas vivait fort mal avec sa femme, lui-même est d’une mauvaise « santé et se sent pressé de soustraire sa fille à son intérieur. Le joli visage que nous ferions là, « toi ou moi, avec une belle-mère qui ne nous ayant pas choisis nous détesterait, qui est jeune, « évaporée, qui peut se remarier. J’ajoute ceci, c’est que la mère et la fille vont beaucoup dans « le monde à Paris, que si on n’a pas demandé la fille ce n’est pas faute de l’avoir vue et « qu’avec la légèreté de Ripault rien ne promet que dans la liste de ses candidats nous soyons « venus les deux premiers (…)

Donc n’en parlons plus.

22 février – Je raconte à mon père mon entretien avec Cheramy, il allait partir pour les renseignements en chasse ! Je reçois une lettre de l’abbé Lheureux qui m’indiquait aussi une voie. Le tout est mis comme dit mon père aux affaires terminées. Mais, petit côté de l’humaine nature, voila Cheramy qui vient m’emprunter six cent francs.

7 mars – Ripault vient me voir à quatre heures, il était tout pâle et fort ému. Je l’ai été d’abord et me suis vite remis. Je l’ai accommodé d’une banalité que je tenais toute prête, à savoir que mon père me trouvait trop jeune pour me marier, et nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. J’ai bien fait de couper court avec lui car il est d’une légèreté infinie et horriblement compromettant. Il m’a avoué qu’il avait parlé de moi à son oncle malgré ma défense formelle et celui-ci s’était montré fort disposé à m’accepter malgré sa répugnance pour les officiers ministériels. Voila un malgré qui n’est pas heureux et me consolerait à lui seul si j’avais des regrets.

12 mars 1864 – Je fais une station de deux heures à la caisse des consignations avec monsieur Mortimer Ternaux (…) deux heures avec monsieur Mortimer Ternaux, c’est long. Ce personnage a quelqu’importance, il a été député, il est grand orléaniste et c’est chez lui que s’assemblait l’an dernier le comité Thiers, mais il ne se peut rien trouver de plus nul. Nous avons épuisé tous les sujets, à tel point qu’il en est venu à me dire que un père de famille était bien embarrassé et qu’il voudrait bien marier sa fille à un jeune homme distingué. « En connaissez-vous ? Dans la magistrature, au Conseil d’Etat ? » Et comme par désoeuvrement je lui nommais Thureau ne m’a-t-il pas demandé son âge et sa fortune ? On n’est pas plus drôle ni plus impoli, mais cela sans s’en douter, il me parlait comme au mur et ne me supposant ni sexe ni âge. J’en ai ri jusqu’au Palais où j’en ai fait des gorges chaudes avec Decrais.

14 mars – Un jour invraisemblable. Hier au retour de la course Maugin et moi causions mariage. Il me dit être à la 35ème proposition et n’est pas homme à surfaire. Je ne pouvais lui donner que le numéro un : je trouve le numéro deux sur ma table à l’étude. C’est une lettre de madame Eymieu : copions les pièces, la chose en vaut la peine.

« Mon cher Edmond
« Ne manquez pas, je vous prie, de venir déjeuner avec nous demain lundi à onze heures. J’ai « à vous faire une communication de la plus haute importance. Ne riez pas, quoique vous « deviniez qu’il s’agit de mariage. S’il y a des gens nés sous un astre protecteur, vous en êtes, « mon cher ami. Rien de plus sur le papier, venez demain.

Vlan ! Voila le cœur qui me bat comme il y a un mois, je passe la lettre à mon père qui rit dans sa barbe et à onze heures je sonnais chez madame Eymieu, moitié riant, ému à demi. « Asseyez-vous mon cher ami, je suis toute ébaubie de ce que je vais vous dire. J’ai dîné jeudi chez madame Pougin, je vous l’ai dit vendredi (Madame Pougin est une sœur de madame Tétu, me voila tout pâle) A dîner j’ai parlé de vous, en manière de conversation. A votre nom prononcé madame Pougin m’a arrêté » « Tu connais monsieur Mouillefarine, parle-nous en donc » et des questions sur vous sans nombre. Moi j’ai répondu dans l’innocence de mon cœur et bavardée sur vous en vieille amie, y attachant si peu d’importance que je ne vous en ai pas parlé le lendemain. Samedi je vois arriver chez moi madame Pougin. « Quel âge a ton ami monsieur Mouillefarine ? Sais-tu s’il veut se marier ? Il a plu beaucoup chez madame Tetu et c’est le mari qu’il faudrait à Louise » (j’abrège le récit de madame Eymieu, j’écoutais à moitié mort) « et enfin mon cher Edmond par-dessus tout cela et hier dimanche voila la lettre que j’aie reçue de madame Pougin » :

« Chère Marie,
« Nous pouvons très bien marcher de l’avant pour ton jeune ami, je sais qu’il convient, j’en ai « parlé hier à madame Tetu. Maintenant tâche de me donner quelques détails sur la position « financière du jeune homme, quoique je te le dise ce sera une chose secondaire, mais encore « faut-il savoir sa position. Viens demain lundi, nous causerons de cela, je crois que nous « pouvons faire deux heureux car il est impossible de te dire ce qu’est Louise, c’est ce qu’il y « a de plus charmant et modeste, enfin pour moi c’est l’idéal de la perfection, aussi lui faut-il « un jeune homme bon et qui sache comprendre toute la délicatesse de cette charmante nature « de femme. Ah, il sera heureux celui qui l’aura, adieu ma bonne petite fille, etc.

Voila la chose. Ma main tremble en écrivant tant l’émotion dure encore. Je ne me connaissais que ce côté de connaissances communes avec madame Eymieu et en venant j’avais bien songé à mademoiselle Tetu, mais j’avais repoussé cette idée ou plutôt je m’en étais amusé comme d’une chimère pour faire le chemin. Et voila que je marche en plein dans mon rêve, c’est à se frotter les yeux et à se demander si on dort. Cette figure si charmante et si hautaine, cette piété dont les critiques de Gratiot m’avaient un soir rendu épris, cette fortune enfin car on annonce trois cent mille francs de dot et un million d’espérances, tout cela je n’ai jamais osé y penser. Je le leur disais cette année à Saillans. Quand je l’ai vue au bal j’en ai eu pour trois jours, à Saragosse j’ai passé une journée à y rêver, et tout cela enfin que je n’aurais jamais demandé, on vient me l’offrir, on insiste presque. Et où m’a-t-on vu ? Au bal ou je suis gauche à plaisir. Et on me dit que j’ai plu. C’est à rendre fou.

Léon Eymieu rentre peu après et nous avons à nous trois une bonne conversation, gaie et sérieuse par passages où éclate leur cordiale amitié. Je ne fais pas grand tort à leur déjeuner. Après, je prépare le brouillon d’une lettre que madame Eymieu écrira à madame Pougin et où j’expose avec honnêteté ma position de fortune.

Il en sera ce qui pourra mais c’est pitié de rendre les gens aussi fous que je le suis maintenant. Je ne saurai rendre un compte bien exact de ce que j’ai fait le reste du jour, j’ai erré principalement. Toutefois je n’ai pas tenu à venir trouver Chaulin. Il m’a dit avec sa bonne franche amitié qu’il était comme moi et n’y comprenait rien du tout, que du reste j’aurai tort de refuser. Quant à mon père il a de beaux moments de fatuité paternelle. Il a à peine souri et se refuse à s’étonner. Il y a longtemps d’ailleurs qu’il me fait briller aux yeux la fille et les millions de son ami monsieur Dhostel.

15 mars – Suite : je ne dors pas et éveillé à six heures j’étais à l’étude avant l’heure réglementaire et décachetais fiévreusement une lettre de madame Eymieu. Elle m’envoyait la copie de sa réponse à madame Pougin, à mes détails financiers elle ajoutait des éloges de moi tels que son amitié peut l’inspirer et les quelques mots qui servaient d’envoi à cette copie étaient plus charmants encore « ce sont vos mères qui vous enverront la femme qu’il vous faut. Est-ce celle là ? Je vais prier de toute mon âme pour que vous soyez éclairé et guidé et vous pouvez avoir confiance, quand on a deux saintes au ciel c’est un appui auprès duquel toutes les choses humaines ne sont rien. »

(…) Je fais bien des rêveries, qui s’en défendrait en pareil cas, mais je fais aussi des réflexions. Ce qui domine dans mon histoire, c’est l’invraisemblance : je ne suis pas beau, c’est au bal qu’on m’aurait apprécié ; je n’ai pas encore plaidé, je n’ai pas de position, nul ne peut augurer de ce qu’elle sera ; je ne suis pas riche : un père riche en le supposant d’idées aussi larges que possible va bien prendre sans fortune Chaulin ou Renault, mais moi ! Un confrère de Mr Tetu a pris ainsi Oscar Falateuf, mais moi ! Tout cela sans fausse humilité, je suis en face de moi, d’ailleurs je me reconnais des qualités, mais ce sont précisément celles qu’ils ne peuvent connaître. Et de suite j’arrive à ceci que madame Pougin que d’ailleurs je ne connais pas a la tête un peu folle. Marie me l’a dit. Qu’elle ait eu je ne sais comment l’adhésion de madame Tetu, soit : mais le père, l’homme sérieux, éclatera de rire et il aura bien raison. Et j’en ferais autant.

Il faut donc ne pas faire un pas en avant, ceci est facile, la dignité et la timidité s’entraidant. Il faut n’y plus penser. Ceci est moins commode et je lutte avec mon cerveau. Ainsi pense mon père qui toujours le même me raconte des histoires de femmes intrigantes qui machinent des mariages et tout à coup s’interrompt les yeux baignés de larmes, en songeant que cette jeune fille s’appelle Louise.

Merci, ais-je écrit ce soir à Marie, mais n’y comptez pas, ce serait un trop beau conte de fées.

Ce qui n’empêche pas que j’aille innocemment faire visite à madame Gratiot. C’était une vieille dette et elle me reçoit à merveille. Elle n’est pas très forte et je la fais causer tant que je veux sur les Tetu. (…) Et puis après cette journée agitée j’écris fiévreusement ce journal décousu. Vieux cahier, vieux consolateur, te brûlerai-je, te montrerai-je à une petite Louise venant en peignoir blanc lire sur mon épaule, ou bien continuerai-je à peupler ma solitude de ce patient auditeur ?

16 mars – Journée sans événements, ce qui est du plus mauvais signe : en supposant la vitesse du départ continuée, madame Pougin avait lundi soir la lettre de Marie, elle voyait madame Tetu mardi matin, elle écrivait mardi soir à madame Eymieu et j’avais ma lettre aujourd’hui. Or il faut que mon affaire s’enlève d’enthousiasme, je ne supporte pas la discussion. Cette conspiration de mamans se sera brisée hier soir sur deux phrases du père, homme de sens à qui je n’en veux pas.

Ah bah ! Je m’exerce à la philosophie et tout irait bien n’étaient mes imbéciles de nerfs qui ne me laissent ni manger, ni dormir, ni travailler. Je me dis que j’ai mis à la loterie, qu’il peut me tomber du ciel une jolie fille avec vingt mille livres de rente : ce contingent futur m’eut semblé bien beau dimanche. Je me dis que même refusé il est superbe d’avoir été candidat à cette merveille, et candidat sympathique. Ce bon vouloir de mamans peut se replacer. Il y a mademoiselle Travers et aussi mademoiselle Gratiot dont sa mère me parle à tout bout de champ. L’important est de ne pas trop rêver, cela fait mal.

17 mars – Pas de lettres et je vais à midi chez madame Eymieu : ce que je prévoyais arrive, madame Pougin leur a dit hier qu’elle avait montré leur lettre à madame Tetu, qu’on me trouvait bien jeune, qu’on m’avait cru 29 ans. Ceci, tout respect gardé, est un gros mensonge :d’abord madame Pougin a demandé mon âge à Marie, ensuite madame Tetu m’a vu cent fois et je parais plus jeune que je ne suis, enfin elle sait que j’ai fait mes études avec son fils. Il parait que sa fille a 21 ans. Mais c’est un prétexte honnête et cent bonnes raisons sont derrière trouvées par monsieur Tetu. Je reçois cela comme une nouvelle attendue et m’emploie au contraire à relever le moral de la famille Eymieu qui a des difficultés sur l’état de lieux avec sa propriétaire et ne sait à quel saint se vouer. On leur a dit que néanmoins on songerait fort à moi et en braves gens qu’ils sont ils voulaient dès demain retourner à la charge. J’ai pris leur parole de ne plus ouvrir la bouche sur ce sujet.

18 mars – C’est une bête ce marchand de bois comme disait mon père ce matin, et c’est la dernière chose que j’en veux dire. J’aurais rendu sa fille très heureuse. C’est vrai, il me faut une femme comme cela, autant du moins que je me représente mademoiselle Tetu : intelligente, bonne, d’accord avec moi sur la religion, un petit esprit un peu faussé par une éducation étroite mais j’aurais redressé cela à force d’amour -or j’en ai beaucoup, ayant fait des économies- et puis jolie, riche. Mais je me suis scruté aujourd’hui avec le plus grand soin et je puis déclarer que ce n’est pas la richesse que je regrette mais la femme, le mariage, l’intérieur, l’affection.

Coulon vient me voir au moment où j’écrivais ces lignes et dit de moi tout ce que je viens d’en écrire, avec des réflexions ajoutées d’une gaieté amère sur les pécores du jour et les pères de famille du temps présent.

19 mars – Je dîne chez ma tante Elisa mais le soir je reprends le spleen à voir ses petits enfants que l’on déshabille et qui sont adorables à demi nus. Le vrai regret est de voir s’enfuir devant moi l’heure où j’aurais des anges semblables à mon côté.

20 mars – Je vais voir monsieur et madame Eymieu, nous parlons beaucoup de leur propriétaire avec qui ils sont en pleine querelle et un peu de madame Pougin. Ils l’ont vue vendredi, elle leur a dit ce que j’avais pensé dès mardi, c’est qu’elle et madame Tetu étaient parties en avant sans se mettre d’accord avec monsieur Tetu. Cette brave femme s’y était d’ailleurs employée avec une merveilleuse ardeur, il parait qu’elle est énorme et que c’était pitié de lui voir monter les étages de madame Eymieu. Mais celle-ci avec le sens délicat qui lui est ordinaire, m’extrait une consolation de leurs derniers entretiens : il parait bien que dans l’esprit de ces dames le gendre était un objet d’ameublement qui devait rester à l’hôtel comme un coq en pâte. Cette vie commune m’aurait mal convenu.

(…) Gratiot m’avait invité à dîner (…) je savais pouvoir le faire causer sans rien lui dire et je m’en donne à cœur joie. Il n’aime pas mademoiselle Louise et je savais qu’il m’en dirait du mal. Je venais en entendre. Elle est sèche, elle est froide, elle n’aime personne, elle fera des enfants parce que Dieu le veut, et ainsi pendant une heure. J’ai eu soin bien entendu de mêler l’entretien. J’ai attrapé pendant ce bavardage quelques faits curieux. Mademoiselle Louise a dix-huit ans et non vingt-et-un comme l’a dit pour se dépêtrer cette brave tante. Elle a été demandée un grand nombre de fois, sa mère a refusé tous les partis (est-ce pour moi ? la voila à l’aise), le père est un homme fort honnête et de grand sens que sa femme adore (elle ne le contrariera plus). Gratiot est un homme précieux. (…) Je clos ici l’incident Tetu : c’est le numéro deux. Chaulin en est bien depuis hier au numéro onze. En entendrai-je reparler ? Je ne jurerai pas que non, ce que femme veut, etc, mais je crois pouvoir affirmer que cela ne mènera à rien car après mes notes d’aujourd’hui j’hésiterais et de l’autre côté on serait évidemment peu pressant. (…) Mais je m’amuserai à voir marier cette belle fille l’an prochain.

9 avril – Je dîne chez Renault avec Decrais : je désirais bien connaître la femme de Renault. Decrais m’en avait parlé défavorablement mais bien au dessous de la vérité. C’est navrant. On lui donnerait trente ans : sèche, le teint usé, le tour des yeux flétris, le front couvert de rides, élancée sans grâce, coiffée comme une vieille met ses faux cheveux, et puis d’une froideur de glace, ne parlant jamais à Léon, ne le regardant pas, lui répondant à peine. Decrais et moi, sans nous être entendus, nous sommes mis en quatre. Nous étions à côté d’elle, nous avons bavardé à l’infini et sur tous les sujets. Decrais a été étincelant : pas un mot, pas un sourire, les bras croisés, les yeux baissés, la figure atone, l’air d’une vieille institutrice qui ne doit pas parler à table. Quand Albert et moi nous avons été dehors, nous étouffions. Tiens, me dit-il, c’est à croire que le mariage était nécessaire. Propos invraisemblable mais qui montre notre état. Quant à moi j’en doutais à chaque instant, il m’était impossible de trouver un lien quelconque entre cette créature inerte et Léon, si jeune, si charmant, si séduisant. Aussi bien il sera garçon dans six mois, disait Albert. C’est à vous faire rentrer sous terre les idées conjugales.

12 avril – Je fais des courses, je vais au Palais et je vais faire visite à Mme Gratiot qui part pour Essonnes. Jamais elle ne m’a mieux reçu. Elle a été si naturelle, si affectueuse, elle m’a dit sur elle-même, sur son bonheur en famille des choses si justes et si bonnes que m’y voila renglué pour tout le jour, cela sans avoir vu sa fille ni parlé d’elle.

23 avril – J’ai sauté en sortant de là dans une voiture pour toucher barre à l’étude m’habiller et aller chez Renault qui m’avait invité en bon garçon dans la salle des Pas-Perdus. Je me fais à sa mère mais point à sa femme. Elle était ce soir spécialement en laideur à ce que dit Decrais, mais je ne me risque plus à faire des frais et la considérant comme une annexe de sa charge je m’occupe à me divertir avec Decrais, Lorois et Renault. Celui-ci semble prendre à tâche d’être aimable pour deux. Et il y avait là une ravissante jeune fille, Melle Spicrenael, je crois, qu’on lui a proposée. C’est un mystère sans fin.

27 avril – Et voila comme finit le plus platement du monde un malheureux cahier de journal où j’ai répandu de la passion . C’est fini pour l’année, nous entrons dans la morte-saison des mariages et je vais rêver patiemment sur des abstractions jusqu’à l’an suivant. Mais j’avais cru par deux fois mieux passer mon été.

30 avril – Je vais à St-Laurent marier Melle Armengaud : ceci me laisse froid, la petite personne est peu pourvue d’appas, amplement de coquetterie. Je sui s enchanté de la voir éloignée d’Henriette, mais Albert qui en tenait très fort pour elle m’étonne par son calme. Elle s’appelle à présent Mme Pierard. Je dîne au restaurant Philippe (…) Je vais en sortant de là au bal de noces de Melle Armengaud, c’était chez Véfour, j’ai regretté Deffieux. Il y avait pourtant de bons types du côté du futur, entre autres un beau-frère empressé, essoufflé, suant, se trémoussant, annonçant qu’on dansait et gourmandant la jeunesse oisive. J’ai très modérément dansé et serait parti bien plus tôt sans une polka avec la mariée qui n’est venue qu’à une heure.

26 mai – Nous allons en famille à l’église des Blancs-manteaux, ma cousine Amélie se marie et devient Mme Garrigues. Il n’en a pas été beaucoup question ici et on n’en parlera guères. Son beau-père est un bon original qui prétend que les avoués sont bon à semer la discorde et n’en veut pas entendre parler, ce qui nous va fort. Henriette quêtait, Paul qui lui donnait la main était plein de tenue, la mariée passable dans ses habits blancs et les cousins Mouillefarine éclatant de joie. L’affaire a été chaude à la sacristie, j’y étais entre des premiers et on s’est embrassé en cérémonie mais le monde arrivant on s’engage, on se mêle, ça se gâte, à toi, à moi, pille, attrape, et on s’embrasse à bouche que veux-tu sans distinction de sexe ni d’age. Albert et moi crainte de malheur nous étions fourrés derrière le poêle. Ce que j’ai remporté de meilleur c’est le petit discours tout uni et tout excellent qu’a fait le prêtre aux époux.

Je n’avais plus entendu parler de la famille Gratiot depuis mes visites. J’ai reçu une lettre de Georges m’invitant à y venir dimanche. Ohé, que va-t-il se passer dans mon intérieur ? Il y a six mois que je n’ai vu la jeune personne et en un soir j’en avais pris pour une quinzaine. Depuis il y a eu bien des choses mais c’est plaisir à voir comme je suis bête. Pour examiner cela, et d’ailleurs ayant des herborisations réglées, j’ai prié Georges de remettre à quinze jours.

1er juin – Je vais au Palais où Camescasse après une série de riens échangés m’apprend que Ripault vient de perdre en couches sa femme avec l’enfant. Je saurais mal dire à quel point cette nouvelle m’a rempli de consternation, de douleur, et si j’ose dire de colère. Tant de jeunesse, tant de gaieté, un bonheur si communicatif, si exubérant. La grâce et la jeunesse de cette jeune femme et puis la mort. Une heure après la nouvelle circulait et tous les jeunes gens étaient consternés. Les yeux rougissent à mon père quand je lui en parle. Il se souvient .

Je dîne chez Emile. Il compte que Marie est grosse et le malheur de Ripault l’impressionne doublement.

3 juin – C’est aujourd’hui l’enterrement de cette jeune femme. Elle est morte à La Ferté-Milon. Il m’aurait fort déplu de ne pouvoir y aller et j’ai heureusement pu me faire libre (…) Ripault, la figure méconnaissable. Jamais je n’ai senti pour le compte d’autrui une émotion pareille. Lui tout courbé, marchant à petits pas comme un vieillard m’a dit des paroles sans suite « voila son livre de messe, elle me l’a marqué là, je n’y étais pas ». Puis il revient à moi « rends-moi son livre, c’est le sien ». L’enterrement s’est fait avec toutes sortes de cérémonies odieuses. Le père et le mari sont derrière la bière, si bien qu’en priant ils la touchent du front. On les faits tous deux aller en cérémonie à l’offrande, suivis de tout le monde et du bruissement des robes et des sous. Ripault avait l’air insensé, son beau-père Mr Milet offrait l’aspect d’une douleur immense supportée avec dignité. La mère et la sœur assistaient à tout cela, suivant le corps et l’offrande. Nous devions partir et un parent de la famille nous a forcés à prendre quelques aliments et nous a raconté la mort de cette pauvre enfant. Elle a succombé à une éclampsie puerpérale, accident fort rare, avec du délire, des cris, des souffrances atroces qui ont duré quinze heures. On n’attendait pas son accouchement si tôt et Ripault est arrivé avec le Dr Dubois trois heures seulement avant sa mort et beaucoup trop tard. Il y a trois jours de cela et pendant ce temps Ripault a eu de véritables crises de folie. Nous prenons l’omnibus du concierge et dépassons ce triste cortège qui allait à Villers-Cotterêts où est le tombeau de famille. Ripault suivait à pied et nous a adressé un regard désespéré.

Nous avons beaucoup causé de lui au retour et comme entre ses intimes amis. Aucun de nous n’est inquiet de son avenir, d’un caractère très léger il reprendra vite le dessus. C’est trois années à passer, il a 27 ans et se retrouvera garçon à 30, l’âge ou d’ordinaire on se marie. Mais les premiers moments sont bien durs et nous nous promettons de l’entourer.

11 juin – Je pars à cinq heures pour Corbeil et la famille Gratiot m’avait envoyé chercher. Grande bête que je suis, je m’étais mis avec un soin extrême et j’étais tout ému en m’asseyant à table entre la jeune Alice et sa mère. Je ne l’avais pas vue depuis le bal de madame Gillotin où je m’étais si vite épris.La réception qu’on m’a fait m’a mis quoique j’en eus à mon aise. madame Gratiot a été quasi maternelle, monsieur Gratiot très aimable, ce qui est plus rare, et presque rond, et au dessert j’étais remis.
Quand vous serez, mon cher, ce bourgeois respectable
Qu’on verra le matin s’asseoir à déjeuner
Mettre après le café les coudes sur la table, etc .

12 juin – Il est toujours chez les Gratiot et y pêche à la ligne … Et puis j’ai réfléchi, la pêche en donne le loisir, et je crois que j’ai coulé à fond la question Alice. J’ai conquis à coup sur un calme parfait. Je crois qu’à ce bal je l’avais pris comme on prend la perche, j’étais tout seul, elle me souriait, on disait autour de moi qu’elle était jolie et je suis parti d’un beau vol. J’ai réellement souffert une semaine. Elle est mignonne et gracieuse plutôt que jolie, sa beauté principale est dans la finesse de ses traits et dans son opulente chevelure. Elle est bonne, elle n’a pas une once de coquetterie, la gaieté de son age, un parfait naturel, une tranquille et honnête assurance, mais sa mère dont ce sont là les principales qualités n’a pu lui donner ce qui lui manque et l’âme s’est formée toute seule. Je l’ai suivie à la messe, priant Dieu de tout mon cœur pour être éclairé. Ou je me trompe fort ou elle n’a pas un soupçon de religion, non de parti pris mais faute de savoir ce que c’est. Une objection capitale. En outre elle est frêle, son enfance dont je me souviens a été délicate. Elle a dix-huit ans, je ne crois pas qu’on songe à la marier encore mais elle ne me parait point faite pour la maternité et depuis huit jours je ne regarde pas une femme sans songer à cela. Quant à la fortune, que je suis heureux maintenant de mettre la dernière, j’en suis encore maintenant dans les incertitudes auxquelles je me raccrochais en janvier. Ce n’est pas ici que je pouvais m’en informer toutefois je pense que celle de monsieur Gratiot n’est pas considérable et jetée toute entière dans l’usine qui ne va pas trop bien et qui pourrait sombrer.

Il suit de là que je passe à l’ordre du jour comme j’ai fait il y a deux ans pour Marie , ce qui ne m’empêchera peut-être pas de bouder quelque peu le jour qu’on la mariera. Mais Louise Tetu qui est trop verte ferait mieux mon affaire. Je ne puis me déshabituer de faire causer Georges à ce sujet. Je suis certain que peu de temps avant l’incident Pougin monsieur Tetu est venu parler de moi à monsieur Gratiot, mais il n’y a pas moyen de savoir comment (…)

14 juin 1864 – Je ris bien avec mon père et nous faisons une scène de comédie. Monsieur Dhostel est ce matin dans son cabinet. C’est un vieux rêve de mon père, passé en famille à l’état de plaisanterie chronique, que de me marier avec une de ses filles, il m’en parlait quand je faisais mon droit, et ce matin je lui demande s’il faut mettre des gants blancs. Mon père enrage car monsieur Dhostel vient de le charger de prendre des renseignements sur un futur et il se fâche en père noble du Gymnase, riant et grondant à la fois contre ma sottise et le beau parti que je refuse. Refuser est joli, mais mon père le dit de la meilleure foi du monde et s’animant il prétend en avoir le cœur net, et veut de mille manières avoir de moi un consentement pour faire des ouvertures à monsieur Dhostel, et nous nous chamaillons pendant tout le déjeuner. Mais il va faire quelque chose, c’est sûr.

15 juin – Ce projet Dhostel tient fort avant à mon père et lui, l’homme pratique et à la tête calme, il en a rêvé ou pour mieux dire il n’en a pas dormi. Il entre ce matin fort échauffé dans ma chambre et reprend son thème à savoir que monsieur Dhostel songe à moi pour gendre et par timidité n’ose point dire. « Je t’assure, dit mon père, qu’il dissimule. Croirais-tu qu’il ne m’a jamais dit un mot d’éloge de toi. Il y a quelque chose là-dessous ! »

Je sommeillais à moitié, le fou rire m’a réveillé et m’a repris plusieurs fois dans la journée, mais je ne sais si je n’aurais pas dû plutôt pleurer de tendresse. Ce sujet grabelé à fond, j’obtiens de mon père qu’il se bornera à rendre à madame Dhostel la visite que celle-ci a faite à madame Mouillefarine et verra ainsi cette demoiselle, car il n’en est même pas là.

16 juin – Mon père va ce soir en cérémonie chez monsieur Dhostel, il ne pense à autre chose. Il se fait appuyer par madame Mouillefarine qui se prête à cette corvée avec un empressement tout maternel à mon endroit. Quant à moi pour plus de sûreté je m’en vais dîner à Evry.

17 juin – J’entrais tout ricanant dans le cabinet de mon père ce matin, m’attendant à une description pompeuse. Je le trouve dans une bien plaisante fureur. Les demoiselles Dhostel étaient à la maison où mon père avait pris soin d’annoncer sa visite mais on ne les a pas fait venir au salon. Si c’est de la dissimulation il est impossible de la mener plus loin et je ris bien, mais non pas mon père. Je ne puis l’en sortir et quand je veux le ramener à la procédure, sujet habituel de nos entretiens du matin, il s’écrie qu’il s’en f… pas mal. Pour lui c’est un mot énorme. Tant va que je n’épouserai sans doute pas mademoiselle Dhostel. En voila pas mal que je n’épouserai pas, pour mon age. Le pis est que je ne sais pas son prénom, ni si elle boite comme de méchantes gens l’ont fait courir, mais mon père n’y regarde pas de si près. Pauvre père, quels soins et quelle tendresse en tout cela. Je vais voir Ripault, j’avais été deux fois chez lui sans le trouver. Il est dans un pire état que je ne croyais encore, la figure décomposée, l’œil éteint, l’esprit tout prêt de l’égarement, cependant expansif dans la douleur comme il était dans la joie, exalté, loquace. C’est par là qu’il se sauvera, mais ce sera plus long que nous ne croyions d’abord.

18 juin – Je vais dîner à Neuilly. C’était pour remercier madame Mouillefarine de sa course. Je ne pouvais pas la regarder sans rire. Elle m’a dit que mon père était bouleversé.

23 juin – Je vais voir Gomont qui est pour un jour à Paris. Il a été avancé d’une classe et a repris goût à sa profession. Il tend comme moi au mariage et fait autant de pratique que moi de théorie. Il va tout d’abord à la demande, échoue et s’afflige. Il a fait le voyage de Nancy pour une entrevue qui n’a pas pris, etc. Nous verrons qui arrivera le premier.

24 juin – Journée de travail assez calme à l’étude. Je dîne à Paris avec mon père. Travail le soir, belle soirée, pipe sur mon balcon et songes creux : Louise, faute d’autres! C’est la dernière en date.

J’ai été voir Ripault aujourd’hui. Le malheureux, quel désespoir ! Il en est encore aux premières affres de la douleur. Je ne me le serai pas figuré ainsi. Il m’a donné un petit portrait de sa femme, il en est entouré, il vit de souvenir.

30 juin – J’arrive tout éreinté à Neuilly et assez maussade, mais mon père change assez singulièrement le cours de mes idées. L’histoire vaut la peine d’être narrée. Mon père rencontre aujourd’hui un monsieur Fougere qu’il connaît un peu. Ce monsieur lui parle de moi, il en a entendu dire du bien par monsieur Armengaud « Si vous vouliez je marierai ce jeune homme là » « Oui ? » « Trois cent mille francs » « Peste ! » « Un négociant » « Bah, dit mon père qui s’intéresse à son tour, est-ce qu’il a deux filles ? » « Oui » « Il habite rue Saint-Denis ? » « Exact » « La première lettre de son nom est un D ? » « Bon, nous parlons du même ». Et voila mon père qui s’épanche dans le sein de cet inconnu, rien de plus facile à arranger, cela vaut fait. Il est lancé à toute vapeur. Il est certain que la rencontre est bizarre, ce monsieur Fougere parait fort avant dans la confiance de monsieur Dhostel. A coup sûr j’ouvre l’incident n°3. Attendons.

1er juillet – Je ne reconnais plus mon père avec qui exprès je reviens ce matin de Neuilly. Il n’a qu’une idée en tête, c’est mon mariage avec mademoiselle Dhostel. Lui si pratique et si froid, quand il aborde ce sujet là il s’échauffe et se met à plaider, suivant son idée, y ramenant toutes les circonstances, faisant argument de tout et convaincu enfin que ce brave monsieur qui lui cache ses filles quand il vient n’a qu’un seul désir que par timidité il n’ose pas dire, c’est de me faire son gendre. Et tout de suite il veut aller s’ouvrir à lui aujourd’hui. Je me mets en quatre pour l’en empêcher : il faudrait avoir au moins vu cette jeune fille, on dit qu’elle boite, cela romprait tout. Mais je n’y gagne rien, je fais le père raisonneur, lui le jeune homme, et je ne puis m’empêcher d’en concevoir un peu de mauvaise humeur. Tout ce que j’obtiens est de rester complètement en dehors de lui et de paraître ignorer ce qu’il va faire.

Il y va cependant à midi, ce dont je ne sais m’empêcher d’être à moitié ému, à moitié dépité, et revient si transporté que j’ai failli un moment m’enthousiasmer à sa suite. La démarche est des plus étranges, il y a mis toute sa finesse et ne m’a pas compromis. Il a exposé à monsieur Dhostel que c’était un vieux rêve à lui que de me marier avec sa fille, qu’il ne la connaissait point, que je ne l’avais jamais vue, qu’il ne venait donc pas la lui demander mais que, vieux amis comme ils l’étaient, il pouvait bien leur être permis de se voir, de faire faire connaissance à leurs enfants et de les marier s’ils venaient à se plaire. Pas de mariage a priori, c’est la pire chose du monde, voyons-nous, en nombreuse compagnie d’abord pour ne pas effaroucher les jeunes gens, puis en famille. Prends des renseignements sur mon fils, etc. Et mon père s’étendait avec une tendre complaisance sur l’éloge qu’il avait fait de moi, bien plus que sur la réponse de monsieur Dhostel. C’est un homme d’un terrible froid, m’a dit mon père, il m’a répondu que ses renseignements étaient pris sur toi, qu’il ne demandait pas mieux que d’être mon complice dans les projets que je lui soumettais et il m’a très fort serré la main.

Voila tout. Ce n’est guères mais mon père est enchanté et ne me parle plus d’autre chose. Il m’effraye avec son entraînement, c’est si contraire à son caractère. Je suis donc très froid. Il y a cette insupportable boiterie, ce serait si facile à vérifier. Elles sont à la campagne.

Et je ne sais pas seulement son petit nom !

2 juillet – Je dîne chez Renault entre lui et sa femme. Il est si charmant, si à son aise et intime avec moi que je finis par trouver à sa femme un espèce de charme en reflet. Toute seule à me recevoir elle a dû faire quelques frais de conversation auxquels elle ne m’a point habitué et nous avons bavardé tout le soir. Ils ne se disaient plus vous et Léon la caressait si joliment de la parole et du regard que je me sentais envahi d’un bonheur intime. Lorois est venu après dîner et nous avons passé la soirée à fumer sur la terrasse. J’en suis sorti à onze heures, jamais je ne m’étais senti plus conjugal et mademoiselle Dhostel ne boitait quasi plus. J’ai omis de dire qu’elle était plus riche que mademoiselle Tetu, cette promise.

4 juillet – Nous dînons à Neuilly tous trois, moi, mon père et madame Mouillefarine, causant très fort de l’affaire Dhostel. Moitié fatigue moitié raison j’ai un peu querellé à ce sujet mon père et ne recommencerai plus car il en était tout triste. Madame Mouillefarine a apporté en cela son excellente raison dont je fais chaque jour plus de cas, et en outre une grande tendresse pour moi.

6 juillet – En rentrant dans le cabinet de mon père j’y trouve monsieur Dhostel attablé en conférence sérieuse. J’avoue que j’ai un peu rougi et barbouillé je ne sais quoi. Ils sont restés longtemps mais mon père n’a pas eu son compte, il lui a seulement dit un mot de politesse, à savoir qu’il désirait toujours autant que lui l’accomplissement de leurs projets et ne l’a plus entretenu que d’une affaire où il perd de l’argent.

Le soir pour secouer ma dyscholie je dîne seul et vais au Français (…) Cela a fini par des pièces gracieuses qui pâlissaient un peu au voisinage et cependant m’ont fait plaisir. Got définit ainsi l’envie qu’ont les jeunes gens de se marier. C’est, dit-il :
La foi dans l’inconnu
Le besoin de ne plus aimer ce qu’on méprise
Et d’avoir des boutons à ses cols de chemise.

16 juillet – Aucune nouvelle de Mr Dhostel. C’est bon signe, croit ou dit mon père avec sa foi intrépide. Je m’en amuse et y trouve un bon prétexte pour retarder mon ameublement. Cependant on danse à Neuilly le 20 août, il faudra bien que les choses se dessinent.

20 juillet – J’avais été voir Ripault plusieurs fois sans le trouver, je lui fais aujourd’hui une visite qui m’épouvante. Il est horriblement pâli, défiguré et après deux mois dans un paroxysme de douleur inconcevable. J’avais bien mal jugé son caractère. Il est vrai qu’aujourd’hui il déménageait, les commissionnaires secouaient tous les meubles de son jeune ménage. Ses beaux-parents étaient venus l’assister dans ces détails, il a entendu sa belle-mère à côté et tout de suite m’a entraîné vers elle. « Tenez, mère, a-t-il dit avec éclat, celui-là a perdu sa mère en naissant mais il est resté à son père, à sa grand-mère, ils l’ont élevé pour lui parler d’elle. Voila comment nous aurions fait » et un torrent de larmes. Cette pauvre mère m’a pris la main. Je ne savais que lui dire ni quelle contenance faire et me suis retiré fort peu après. Je me demande si les visites occasionnent ces crises de douleur et s’il faut les continuer. J’en ai été bouleversé tout le jour.

28 juillet – Mr Demory qu’il [son père] voit lui propose un mariage pour moi. Il n’y veut pas entendre, disant qu’il est lié. C’est se raccrocher aux branches, voila un mois que Mr Dhostel ne lui a donné signe de vie, c’est poli à peine et assurément décisif. J’en suis très content sans aucune arrière-pensée. Cette claudication existe, mon père en parle à chacun, tout le monde dit que personne ne s’en aperçoit et c’est ce qui m’effraye. On sait ce que valent deux négations. Quant à Mr Demory, ce n’est pas précisément l’homme que je chargerais de me trouver une femme mais sa proposition me fait grand plaisir. Elle prouve que je ne suis déjà plus invraisemblable au point de vue du mariage et qu’on en peut parler sans faire hausser les épaules. Que disiez-vous donc, rue de Varennes, m’amie ?

1er août – Renault m’invite à venir dîner chez lui. Je finis mes études sur sa femme : elle est intolérable, décidément. Elle avait aujourd’hui pour lui donner la réplique sa sœur, mariée à un Mr Thiebault, médecin, et ces deux vieilles pies ont été intolérables. Renault qu’elles traînent à Montreux où il s’ennuie et à qui son médecin conseille Cauterets (je deviens partial) a voulu un peu abîmer Montreux. Ç’a été la plus belle clabauderie du monde. J’en suis sorti assonné.

6 août – Aujourd’hui j’ai 25 ans, nul n’y pense autour de moi, je l’oublie quasi moi-même et ne me le rappelle qu’en écrivant ce journal qui a dix ans aujourd’hui. Vieille habitude singulière, apanage des niais dont je ris chez les autres et que je ne perdrai jamais. J’en sens trop le bon effet, d’ailleurs elle est actuellement passée dans ma nature. J’ai pris l’habitude en ces anniversaires de faire sur moi un retour. Et je dois dire qu’en cette année ce coup d’œil rétrospectif est empreint de bonne humeur.

Il me semble que je suis à l’aurore de toutes choses. (…) le mariage s’avance à grand pas. Je commence à être pris au sérieux quand j’en parle, tout mon entourage me marie cette année. J’y tâcherai. Aussi bien avais-je écrit il y a un an que j’emploierai ma vingt-cinquième année à étudier des jeunes filles et préparer la question : j’ai bien tenu ma promesse. Melle Bonnet, Melle Gratiot, Melle Farjas, Melle Tetu, Melle Dhostel, c’est ce semble assez de besogne faite. Je puis, quoique mon père en enrage, considérer l’incident Dhostel comme terminé et qu’il est allé rejoindre l’incident Farjas, mais j’ai quoi, que je fasse, de Melle Tétu par la cervelle. J’y ai épuisé tous les plus beaux raisonnements, qu’il ne fallait pas y penser, que c’était une erreur sans conséquence, comme une adresse mal mise à une lettre, que ce rêve réalisé ne contenait pas le bonheur, qu’à côté des différences que mettait entre elle et moi la beauté et la fortune il y en avait de bien plus grandes dans l’éducation, que la sienne était précieuse et guindée, que je m’annihilerai dans le luxe gêné et maladroit de cet intérieur de parvenu. Tout cela est le plus sensé du monde mais j’y pense toujours, sans tristesse aucune, je n’en ai eu que trois jours. C’est retourné dans la région des rêves, mais ce rêve ne me quitte pas : on me rappelle, je plais, j’épouse. Je ne l’ai pas vue depuis tantôt deux ans, cette amoureuse, et ne suis pas sûr de dessiner exactement les traits de ce gracieux visage, mais avec les demi-teintes du souvenir il hante constamment mes rêveries.

Je sais bien maintenant que je puis l’an prochain être avocat et m’ennuyer fort, être marié et regretter mon indépendance. Je sais bien que l’espérance est trompeuse, mais telle quelle est c’est le meilleur des biens (…)

10 août – Je dîne chez Mr et Mme Bonnet. La mère est plus souffrante que jamais. Melle Cécile que j’ai fort bien regardée est vraiment par trop laide, c’est inacceptable (…)

13 août – Je vais voir Ripault et je trouve en lui un changement complet. Il déjeunait avec Damase, Jouaust et Laurent de Rillé, sombre par courts intervalles mais le plus souvent causant, riant et faisant des projets. Je ne m’étais pas tant trompé dès le principe (…)

20 août- (on danse chez les Mouillefarine à Neuilly) …Vers 9h ½, par la plus belle pluie du monde, arrivent nos invités, ceux de Neuilly les derniers qui avaient compté venir à pied, Mr et Mme Delastre, Mr et Mme Bergon, Mr et Mme Tamisier. Cette dernière est une fille de Mr Poyet et filleule de mon père. Ces trois jeunes dames sont charmantes et s’amusent de bon cœur. Je retrouve ma vigoureuse danseuse des samedis d’Herbette. Il y a mes sœurs, Melles Piot, Melles Laclaverie, Melles Lubin et en danseur Tardieu qui se multiplie, ce bon Paul Roche, Lavenu, Stéphane Lebegue, un Mr Putel qui se trouve être le cousin de Maugin. Au besoin on fait marcher Delastre et Maugin, encore qu’ils préfèrent fumer chez moi. Cela ne va pas trop mal, à coup sûr beaucoup mieux que nous ne pouvions craindre. Thé à minuit et quadrille d’hommes. Je scandalise un peu Mr Laclaverie par un cavalier seul. A une heure quand on danse le cotillon nous étions encore huit couples. Tardieu avait envoyé une liste d’accessoires religieusement rassemblés par mes sœurs. Il y avait surtout, trouvés dans la succession de Mr Foussereau, un parapluie de paysagiste et un casque de cuirassier qui ont été d’un grand effet. Il y a eu aussi une corbeille d’œufs durs qui a eu son mérite. Je dansais avec Melle Marie Lubin qui était charmante ce soir, le bonnet de police de Lavenu lui allait à ravir, ainsi qu’à ma petite sœur.

A 2h ½ les pères, mères et maris ont ébranlé les danses et le cotillon s’est écroulé dans un grand tapage de mirlitons. C’était plaisir de voir Mme Delastre souffler dans le sien (…)

23 août – (…) Je reviens travailler à l’étude où mon père était resté, et après je vais à la soirée de contrat de Damase Jouaust. Il épouse comme je l’ai dit Melle Fortin qui n’est pas trop belle, mais il a un beau-père d’une belle majesté. Nous nous sommes trouvés là un certain nombre de camarades et avons formé des coins assez gais. Toutefois une soirée de contrat est ennuyeuse par essence.

24 août – (…) J’ai été faire aujourd’hui mes adieux à Ripault.

27 août – Il est allé voir sa tante Elisa avant de partir en vacances … nous avons un fort tendre entretien sur moi et mon mariage. Son candidat à elle est Cécile Bonnet. Je voudrais bien pouvoir m’y résoudre. Le bonheur est là, mais sous quelle forme ! A ce propos j’oubliais de dire que le candidat de mon père a du dessous. Mr Dhostel a eu avec lui ce matin un long entretien qui clôt l’incident. Il lui a dit, comme de raison, que j’étais trop jeune. Mon père ne se tient pas pour battu et voudrait que j’aille à Dieppe voir la jeune personne qui y est en ce moment. Nous n’avons pas eu trois minutes pour en causer au milieu des clients, mais j’avoue que je ne vois pas trop ses raisons d’insister pour insister. J’aimerais mieux le faire rue de Varennes . Cette maudite rue est mon écueil. Je ne ferai rien de sérieux que quand cette charmante fille sera décidemment à un autre. Mme Mouillefarine m’avait suggéré une idée qui était peut-être bonne, Melle La Claverie. Je ne l’ai pas regardé et j’ai scandalisé tout à fait le beau-père (…)

28 août – Son père a une attaque qui va le contraindre à arrêter son activité. Du coup Edmond renoncera à contre cœur à entamer une carrière d’avocat et reprendra l’étude d’avoué familiale.

14 septembre – (…) j’arrive à envisager l’état d’avoué avec une certaine résignation : j’aurai ce grand avantage de n’avoir point choisi, et je suis assuré pour toute ma vie contre les incertitudes tardives et les regrets d’avoir mal choisi. La nécessité a choisi pour moi, mais que de chemin fait depuis un mois, que d’espérances envolées, que de plans brisés. C’est toute ma vie qui change, où j’écrivais calme, famille, art, il me faut écrire ardeur, fortune, métier (…)

28 septembre – Il est à Saillans en Dauphiné chez ses amis Eymieu … Nous allons tous ensemble faire une promenade aux Claux où l’on mange du raisin. Je demande en rougissant un peu si Mlle Tetu est mariée : non, mais suivant Mme Pougin, on a refusé trente demandes ; je dois être en bonne compagnie. A propos ai-je dit que Mlle Farjas était vicomtesse. Le vicomte, son époux, est percepteur à Gentilly (…)

22 octobre – ( …) Mon pauvre Ripault est mort, je l’apprends au Palais par hasard de gens mal informés, et retenu par un référé je suis deux heures avant de savoir si c’est le père ou le fils que la mort a frappé. C’est mon pauvre camarade. Il a succombé au commencement de la semaine à une rupture d’anévrisme. On dit qu’on ne meure pas de chagrin : quand je fus lui dire adieu avant de partir, il chercha par tous les moyens à prolonger ma visite. Je voulais l’emmener en Lozère, j’ai cent fois parlé de lui dans les vieux châteaux et je promettais à de Larque de le lui envoyer l’an prochain. Sa figure revient à presque toutes mes heures folles. Ce deuil obscurcit mes souvenirs de jeunesse (…)

2 novembre – Coulon et moi dînons ensemble et passons une bonne soirée de causerie en tête à tête. Notre amitié croit chaque jour (…) Il a de son côté rapporté de Londres d’étranges amours qu’il me confie. Mais il m’apprend un détail lamentable : Ripault s’est pendu. C’est pour moi incompréhensible. Je l’avais laissé revenant à l’existence, faisant des plans d’avenir, se réjouissant du rendement de sa profession, etc. Son ami Lorois qui avait passé la soirée avec lui l’avait trouvé fort gai. Il rentre, se couche, à cinq heure du matin enfonce un clou dans la muraille et se tue.

4 novembre – …Renault vient m’y voir. Le sujet de toutes nos conversations de rentrée est la mort du pauvre Ripault. Il y règne un mystère inexpliqué. Ce que me dit Renault m’éclaire en quelque mesure. Prudhomme rencontre Ripault la veille de sa mort. Ils se connaissaient fort légèrement. Ripault court après lui, lui dit qu’il a la v…, des taches noires sur le ventre (sic) et qu’il s’en va trouver Langlebert . C’est folie pure (…)

6 novembre – (…) Me voilà un candidat matrimonial possible. Que va-t-il se passer cet hiver ? Mon ami Gomont se marie et doit être bien content, Joseph Raynal se marie aussi : ma génération s’ébranle.

9 novembre – Le père d’Edmond et sa famille s’installent pour l’hiver dans un appartement au-dessus de l’étude, 7 rue Ventadour …. Il est entendu que ce n’est qu’un pied-à-terre et peut être prendra-t-on la résolution de passer l’hiver à Neuilly. Mon mariage serait une raison déterminante. Il est entendu qu’on me laisserait cet appartement du second qui serait pour un jeune ménage d’avoué une installation charmante. Or il paraît que je vais me marier, au moins les quelques clients auxquels j’ai déjà été présenté me demandent si la chose est faite ou la prédisent comme prochaine. Cela ne me rendra pas moins difficile, mais me donnera plus de facilité pour choisir. Si la rue de Varennes, cependant, voulait se mettre sur les rangs, je crois que le choix serait vite fait. Que je suis bête ! Cette idée reste accrochée aux replis du cœur. Je n’ai pas vu Mlle Tetu depuis deux ans, ma connaissance s’est bornée à trois ou quatre bals et depuis l’incident de mars dernier, j’y pense toujours : je l’ai fait, quand il a fallu me résoudre à l’étude, entrer en ligne de consolation. Cela est de la folie pure, et je voudrais quasi apprendre qu’elle est mariée, nouvelle qui m’arrivera un beau jour et me fera devenir tout blanc, ou tout rouge, devant Mr Gratiot (…)

15 novembre (…) Coulon est dans une singulière situation : j’en ai dit un mot, et comme elle peut avoir sur sa vie une grande influence, je vais la jeter sur ce papier confidentiel. A Londres où il a été cette année, il va dans une taverne, voit une fille, fait prix avec elle et l’emmène. C’est presqu’une enfant, sa robe de soie est en haillons, elle ne sait pas un mot de français et cependant elle le charme. Le lendemain, il la mène acheter une robe, elle choisit une étoffe de laine. Il la revoit tous les soirs, il apprend d’elle qu’elle vit avec sa mère et ses petits frères qui n’ont pas à manger et qu’elle leur gagne du pain en se prostituant. Sa mère qui est malade ne sait rien de ses mœurs. L’histoire est bien vieille. Coulon la fait un peu espionner : tout ce qu’elle a dit se confirme. Il s’éprend d’elle, lui donne et lui laisse de l’argent. Il retourne à Paris. La pauvre petite perd sa mère et prend la charge de ses frères. Georges se rembarque aussitôt, lui porte secours et la décide à venir à Paris. Elle vient d’y arriver. Il a obéit à une idée qui est bien de lui : lutter contre le vice, réhabiliter cette enfant, au moins lui donner l’amour au lieu du désordre. Jeu dangereux où il peut être entraîné bien loin. Je ne serais pas surpris qu’il y engageât sa vie. Pour moi, quoique je désapprouve au moins la moitié de ce que je viens de raconter, je l’aime trop pour ne pas m’intéresser à tout ce qu’il fait.

16 novembre – … Mon cousin Georges Picot fait un grand mariage : il épouse la dernière fille de Mr de Montalivet, mais cela n’a lieu qu’au printemps, je puis bien le rattraper .

18 novembre – … J’ai vu ce soir Coulon : il est beaucoup avec Miss Hannah. J’ai vu celle-ci d’un côté de la rue à l’autre : c’est une mignonne de keepsake. Mais il est bien plus avec Mme Wallet qui vient de perdre sa mère : rien n’efface pour lui cette affection là.

19 novembre – … Le soir je dîne chez Renault avec Decrais à qui j’ai pu ces jours-ci envoyer une affaire. Mme Léonie, en état de grossesse avancée, était au lit (…) Il vient cet aimable et fin Camescasse et Prudhomme qui nous lit des vers admirables. Je cause avec lui du pauvre Ripault, dont le souvenir me revient plus amer dans ces heures tranquilles et amicales. Prudhomme me confirme ce que Renault m’avait dit et il me revient qu’Orville, le juge suppléant, qui connaissait fort bien Ripault, a passé avec lui la soirée qui a précédé sa mort. Ils ont causé avec calme, spécialement des vieilles armes qu’ils collectionnaient tous deux. « Voyez-vous, lui dit Ripault, cette cote de mailles, ici, n’est pas dans un bon jour. Demain matin je la pendrai là, à cette corde, avec ce clou. » C’est là qu’il s’est pendu. La corde fort dure avait coupé les veines du cou et comme détaché la tête, il y avait une mare de sang à ses pieds. Il avait écrit un mot à ses parents. L’esprit se perd dans tout cela. Est-ce folie, est-ce au contraire dessein froidement médité ?

20 novembre – … Je dîne rue Ventadour en famille. Le soir nous causons avec mon père de notre traité. Son prix de 280.000 f. , qui m’avait effrayé d’abord, me paraît aujourd’hui fort raisonnable. Sa moyenne est de 50.000 f. Guyot-Sionnet a acheté 260.000, avec une moyenne de 30.000 f. Maugin qui a payé 140.000 francs prétend avoir fait affaire à 10 %. La mienne, si je compte bien, serait à 17,70 . Encore mon père fait-il entrer dans le prix des recouvrements garantis : je suis donc aussi content que possible de ces arrangements matériels. Vienne un mariage qui me donne l’amour et je puis, sur les débris de mes rêves, en reconstruire d’autres. Mariage, mariage, question plus que jamais grave et qui désormais va m’être à chaque instant posée. Maugin me disait que depuis sa nomination, il en était au n° 35 . Je ne suis pas pressenti et voici que tout le monde m’en parle. Voici que ma tante Elisa m’entretient ce soir de Mlle Labbé, la fille du gros négociant de la rue des Jeûneurs. Ce serait superbe à tous égards et beaucoup trop beau pour moi. Mais n’est-ce pas l’un des numéros de Chaulin ? Ma tante Emilie, chez qui ce bruit a pris naissance, prétend que cela irait tout seul. Mais ce satané souvenir de l’an passé viens toujours à la traverse . Je ne serai pratique que quand elle sera mariée. Il y aurait bien d’aller la demander courageusement, de me faire refuser et de me consoler, mais après tout je ne l’ai pas vue depuis trois ans. J’ignore ce qu’elle est devenue, quel est son caractère et son esprit, et avec cela j’en rêve sans cesse. On n’est pas plus bête. Il faut que j’aille voir Mme Gratiot.

22 novembre – Je vais au mariage de mon ami Gomont à Saint-Sulpice. Sa femme née Berthe Parrod m’a paru, vue dans le hourvari de la sacristie, une assez gentille personne (…)

23 novembre – … Mr de Mory, ami dévoué, mais en qui je n’ai pas une entière confiance, m’a fait proposer un parti. Il convient à présent d’adopter un système de numérotation : 1° Mlle Cécile Bonnet, 2° Mlle Alice Gratiot, 3° Mlle Isabelle Farjas, 4° Mlle Louise Tetu, 5° Mlle Dhostel, 6° Mlle Labbé. Mon n° 7 est la belle fille d’un Mr Hutin, fonctionnaire, 300.000 francs de dot – on ne m’offre plus que cela à présent – blond cendré, femme d’intérieur,etc. Ordonnance de non lieu à suivre. Mon père me trouve stupide et ne veut plus s’en mêler ; à quoi je lui réponds que n’ayant pas précisément choisi ma profession, je tiens beaucoup à choisir ma femme.

25 novembre – … Journée de Palais et de travail à l’ordinaire, mais d’ailleurs à noter au point de vue matrimonial : comme nous disions à Combettes, cela devient un sport. Delton, avec sa bonne et solide amitié vient m’apporter le n°8 auquel, faute de détermination, nous imposerons le nom de « la fille du conseiller », amené par les charmes de ma personne, dans un rendez-vous récent : fille d’un conseiller à la Cour de Paris, dot 150.000 f. Je refuse à priori ce chiffre là. Une alliance avec un magistrat m’aurait fort séduit comme avocat, avoué je dois me tenir à mon rang. Mais ce qui est le plus grave, c’est le n°7. De Mory est revenu ce matin il devient pressant : il va voir Mr Hutin, il voudrait une réponse, il reviendra demain. Mon père me presse vivement.

Je vais dehors tout nerveux, ces excellents amis m’irritent et me feront rester garçon. Que les gens sont fous, mon Dieu ! J’ai six mois de plus que l’an dernier, de la raison et de l’expérience, autant, mais non plus, j’ai renoncé à ma liberté, je n’ai plus le temps de vivre avec ma femme. J’avais un petit avoir indépendant, aujourd’hui je dois deux cent mille francs et ma fortune fondée sur un monopole qui peut disparaître ; l’an dernier on se moquait de moi quand je parlais de me marier, cette année on me jette quasi les femme à la tête.

Ces réflexions agitées par les rues, m’amènent à un parti extrême : celui que j’indiquais dimanche dernier : il faut me faire refuser Mlle Tetu. Je le puis maintenant sans bassesse. Au fond, c’est ce vague regret qui est la cause de mes hésitations et va m’empêcher d’étudier le n°7. Toute ma vie j’aurais un regret, il faut le couper au pied au risque de quelques moments pénibles. J’ai toujours eu pour système d’aller droit au doute, de sonder la plaie. Il ne faut pas que plus tard en rencontrant au bras d’un autre cette adorable fille, je me dise qu’elle eut pu être à moi. On m’a refusé avocat, il faut que l’on me refuse avoué. Je me connais, j’ai l’esprit pratique et l’imagination obéissante : mes rêves reposent sur une base bien légère. Quand elle n’existera plus je n’y penserai plus et me ferai heureux dans un autre destin. C’est ainsi que j’ai fait pour ma profession, tranchant tout d’un coup mes projets, et, pour en avoir un peu souffert, je ne me sens que plus fort.

26 novembre – … Je vais chez Mr et Mme Eymieu, fort ému je l’avoue. Je les assemble au coin de leur feu et leur fait ma confession toute nue, priant Marie d’aller voir Mme Pougin, triste intermédiaire, brave femme un peu chaude par accès, mais je n’en ai point d’autre. J’apprend dès ici, ce qui est un point, que Mlle Tetu n’est pas mariée, on refuse des partis d’heure en heure et Mme Pougin, l’autre jour, a encore parlé de moi et du désir qu’elle aurait de renouer la négociation. Tout n’est donc pas perdu, mai combien de chances contre moi. Je m’efforce de faire comprendre que ce que je désire surtout c’est de recouvrer ma liberté d’esprit et qu’un refus même me rendrait heureux. Mes charmants amis accueillent avec tendresse ma demande et vont se mettre en quatre. Marie verra lundi Mme Pougin. Le reste aux mains du bon Dieu dont je n’ai jamais eu à me plaindre. Je suis en sortant fort soulagé. Je pense être dans la vérité des choses et me conduire comme il convient : de la démarche que je commence doit résulter sinon le bonheur, au moins une certitude (…)

27 novembre – … A deux heures je vais au mariage de Joseph Raynal, mariage juif singulier pour nous : les hommes la tête couverte, cette église qui ressemble à une salle de concert, de la bonne musique, de la foule, un discours absurde du rabbin (…)

29 novembre – … après le dîner je m’en vais chez Mme Eymieu. Je ne pense pas qu’il s’y puisse rien servir, mais je veux éviter une mauvaise nuit et des réveils inquiets comme l’an dernier. Comment raconterais-je ? Léon et Marie ont été lundi chez Mme Pougin qu’ils ont trouvée plus extravagante et plus empressée que jamais. Avant qu’ils n’eussent parlé de moi, elle a rendu leur discours inutile en leur racontant qu’elle avait de son chef pris les devants et que dès qu’elle avait su mon traité, elle avait été parler de moi à Mme Tetu sa sœur. Celle-ci lui a dit – pour me refuser – que j’avais des frères d’un autre lit et que c’était une source de difficulté dans les partages. N’est-ce pas pitié, que de prendre de tels partis avec de telles raisons ? Mme Pougin, elle aussi, demandait l’autre semaine à Marie si ma belle-mère n’était pas bien tracassière. Pauvre Mme Mouillefarine ! Mme Pougin a ajouté que du reste il y avait trois partis en train, dont un quasi décidé. Je m’attendais à tout cela et l’ai reçu avec grand calme. Marie, dans je ne sais quelle maladroite amitié, m’en a plus dit : Mme Pougin s’est unie à leur regrets aussi bien pour moi que pour sa nièce, qui lui avait dit l’an dernier « De tous les jeunes gens reçus chez ma mère, aucun ne m’a plu autant que Mr Mouillefarine » C’est là-dessus qu’avait commencé la campagne du printemps dernier.

Ô amertume ! La pauvre Marie revient deux fois sur cette idée, répète deux fois la phrase, se souvient qu’on l’avait déjà dit l’an passé. Il semble qu’elle veuille enfoncer le coup, mais il était porté, et bien avant. Je finis ma visite à l’aide de ma froideur ordinaire et m’en vais comme un désespéré. Jamais je n’aurais rêvé cela. Dans mes plus grands accès de vanité, au printemps, j’avais attribué l’initiative à la mère j’en trouvais facilement la cause dans les frais que j’avais faits chez elle, la simplicité que j’y avais apportée, les sentiments religieux qu’elle me savait et je me figurais que présenté comme mari, je pouvais obtenir l’amour inévitable que tiennent en réserve les jeunes filles pour le premier venu. Mais voici que ne fusse qu’un instant, mon image s’est fixée dans cette âme vierge, voici qu’au moment où elle faisait sur moi tant d’impression j’ai eu quelque charme pour elle. Je n’ai rien de ce qui séduit dans le monde, il faut donc que dans nos façons d’être, dans nos esprits quelque rapport se soit établi. Ce n’est pas l’amour, mais c’est mieux : c’est le bourgeon, la source d’où j’aurais pu le faire jaillir (…)

30 novembre – Il fait part de sa déconvenue à son ami Georges Coulon …Il m’a dit que rien n’était perdu, qu’il ne fallait pas se décourager mais vouloir énergiquement, que la disparité des fortunes était une considération mesquine, que si elle pouvait m’arrêter dans mes efforts, si je pouvais y sacrifier mon bonheur, je n’avais pas le droit d’y sacrifier celui d’une jeune fille qui m’aimait (comme l’amitié y va), qu’il fallait considérer cela comme un procès à gagner et le gagner, n’importe comment. Et le voila m’interrogeant sur les tenants et aboutissants des Tetu, sur les personnes qui fréquentaient la maison (…) Oscar Falateuf a épousé une demoiselle Touffin, fort liée avec Melle Louise. Coulon s’arrête à celui là (…) Il m’a secoué de mon engourdissement et rempli l’esprit de plans nouveaux. Je l’ai mis dehors de chez moi à une heure du matin. La pauvre petite Hannah l’attendait depuis dix heures. Un jour que je serai moins occupé de moi je dirai ses plans sur cette enfant.

2 décembre – … Mon père, moitié grondeur, moitié souriant, toujours infiniment tendre en ce qui me concerne va faire ce matin sa visite à Falateuf et revient enchanté. Il a été si bien reçu qu’il s’est ouvert le cœur. Falateuf a paru fort ardent et va se mettre en campagne. Il a dit au cours de l’entretien que Mlle Tetu n’était pas jolie. Comment donc ai-je faits les yeux ? J’ai quoi qu’il en soit, peu d’espoir, ou point pour mieux dire : sans parler des objections qui me sont personnelles, il est bien à craindre que la parole ne soit donnée. Mais depuis cette démarche faite, je suis délivré de mon sombre découragement d’avant-hier. J’aurai, je pense, fait tout mon possible (…)

3 décembre – … Je reviens tout sombre à l’étude et y trouve Coulon qui venait savoir où en était la bataille, de sorte qu’il a l’étrenne d’une lettre de Falateuf, arrivée pendant mon absence et qui rend compte en deux mots à mon père d’une démarche que Mr Touflin, beau-frère de Falateuf, avait faite auprès de mon beau-père à moi. « Rien n’est décidé encore, on rendra réponse sous quelques jours. » Grand point acquis, le procès n’est pas perdu, me voilà en ligne. Ils décideront, mais j’aurai été mis sur les rangs (…)

10 décembre – … Je dîne chez Renault avec Decrais. Nous avions espéré l’un et l’autre une soirée intime, comme il y a un mois : nous nous trouvons avec du monde, Menier, avoué à la Cour, des clients de Renault, sa femme, en laideur ce soir, et ses volumineuses sœurs. Mme Renault ne voulait-elle pas que Decrais lut le Misanthrope après le café ? Ceci conté, on s’est amusé par intervalles ce qui prouve combien il serait facile avec les ressources dont nous disposons, de faire une maison charmante. C’est là un des éléments de mon rêve : il me semble que marié à une femme simple et accueillante, je ferais avec mes amis un intérieur fort amusant. Mais je ne reçois pas de réponse de Falateuf, c’est bien mauvais signe. Il n’y faut plus penser. C’est triste de n’avoir qu’une idée en tête et de ne pouvoir réussir.

12 décembre – … Aujourd’hui finissent les rêves. On remet ce matin à mon père une lettre de Falateuf : mon cher maître, il n’y faut plus penser, etc. On la marie. Encore que cent fois prévu, je reçois le coup très violemment (…)

17 décembre – … voici la série des numéros qui recommence. Je me laisse faire, cela m’amuse. Je n’ai aucune confiance cependant. C’est d’abord le n° 9, que nous nommerons « l’orpheline de Lantiez ». Comme chacun s’en mêle, le notaire de Deuil avait parlé à mon père d’une orpheline : 300.000, pas d’espérances. On était au chaud de l’affaire Tetu, mon père m’en parle aujourd’hui seulement. Ordre et mémoire, le n° 10 est Mlle Daunay, ou plutôt Mesdemoiselles Daunay ! Inventeur Mr Clerc, un client : 200.000, pieuses, jolies, le père entrepreneur de menuiserie, vont à la messe de midi aux Carmes et mon père voulait tout d’abord m’envoyer entendre cette messe. Je lui en démontre l’impossibilité, il insiste et gronde bien fort. Après cela, il me propose d’y aller à ma place, ce que j’accepte tout de suite. On n’a pas je crois vu beaucoup de pères pareils (…)

18 décembre – … mon pauvre père en a été pour sa course : il a été aux Carmes et n’a rien vu du tout.

19 décembre – … Je dîne chez ma tante Emilie. Marie est grosse comme une tour et se balance en marchant. Je voudrais bien qu’elle en eut fini de sa grossesse, c’est toujours un instant bien inquiétant et je crois qu’Emile est plus que de mon avis (…)

24 décembre – Portons pour mémoire ici le n°11 : c’est Mlle Breton, proposée ce matin par Mme Roncier, sa tante. Cela ne se discute pas : sa mère a eu à l’étude une séparation si bizarrement scandaleuse que mon père et moi n’en pouvons parler sans rire. On lui donne un numéro et c’est fini (…)

25 décembre – … Je vais à la messe de minuit à Saint André, où je communie. Conférence à Saint Médard. Je vais entendre ma seconde messe à Saint Sulpice et, ce qui est bien naïf, ma troisième aux Carmes à midi. Je suis pour ma course, rien ne ressemble au signalement. J’ai eu bien peur un moment en voyant deux sœurs d’âge nubile et parfaitement laides. Il y en avait heureusement une troisième et j’ai respiré (…)

30 décembre – … Je vais chez Marie, elle est accouchée, mais difficilement avec les fers. L’enfant était très gros. Ma tante Emilie qui est toujours au pire ne paraissait pas inquiète. Toutefois je n’aime pas cela et la voudrais voir remise.

31 décembre – … Je dîne chez Mme Bonnet rue Cassette avec Jules et Paul et quelques amis, et je vais finir l’année en buvant du punch avec les Tardieu. Notons pour finir le numéro douze proposée par Mme Vve Le Blant : c’est une demoiselle Collet, fille du juge de paix du 13ème,150.000 francs. C’est maigre, il n’y a lieu à suivre (…)

1865

1er janvier – Il fait ses visites du Jour de l’An … Mme Coulon, Mme Chaulin, Mme Grétillat, mon oncle Charles, la maison Parmentier. Marie est tout à fait bien. Ici seulement il y a du nouveau. On dit en causant que Parmentier est chez son parent Mr Hutin. Je demande ce que c’est, on me répond que c’est un inspecteur général des armées. Je m’intéresse alors tout de bon et me faisant reconduire par Emile, je lui explique la raison de mon intérêt et lui demande des renseignements. Il me les donne fort bons : la mère et le beau-père charmants l’un et l’autre, la fille point jolie mais fort gentille, aimant le monde, cela seul cloche. Mr Hutin est fort malade ce matin, mais je prends note.

7 janvier – … Delton, l’ami Delton qui me veut tout le bien du monde m’apporte « un parti sérieux » : Mlle Emma Barthaumieux, fille d’un architecte fort occupé, gentille et bien élevée, c’est entendu, 200.000 f. et un million d’espérances. Je prends cela presque au sérieux en effet: Bartaumieux a l’autre jour pris mon père à part dans d’une expertise et lui a demandé des renseignements sur deux confrères nubiles parfaitement insignifiants tous deux, Gignoux et Goujon, et tout de suite lui a dit à brûle pourpoint, combien sa fille aurait en dot et combien à revenir, comme elle était pieuse, que son fils pratiquait aussi etc. Toutes choses superflues pour Gignoux et Goujon. Mon père qui ne marchande pas la vanité paternelle a cru tout aussitôt que c’était un appât jeté à mon adresse. Il croit aujourd’hui que Delton est envoyé en avant pour sonder le terrain. Moi, je dis qu’il faut voir, je donne le numéro treize et rends un arrêté de prise en considération. Le petit nom ne me déplait pas, la dot non plus, le beau-père non plus ; je l’ai vu à l’œuvre, c’est un debater de première force, il entend les affaires et il n’est pas snob. Cette piété mise en avant ne me déplait pas trop et prouverait si mon père disait vrai qu’on y tient et qu’on connaît mes principes (…)

8 janvier – … Sur ma table, avec pas mal de lettres arrivées hier, j’en trouve deux qui m’intéressent. L’une est de Renault : sa femme vient d’accoucher d’un garçon et suivant la formule la mère et l’enfant se portent bien. L’autre n’est qu’un morceau de carton, mais il porte ceci écrit dessus :
« Mr et Mme Dénuelle prient monsieur Mouillefarine de leur faire l’honneur de venir passer la soirée chez eux le samedi 14 Janvier. On dansera. »

Que voilà bien une belle pierre dans mon lac. Irai-je, n’irai-je pas ?? L’un et l’autre sont mauvais, d’un côté le chagrin, de l’autre le ridicule : la voir avec son bouquet de fiancée, je parie que c’est un notaire. Ils n’en font pas d’autres. Et puis rencontrer là Falateuf, qui mettra une intention dans sa poignée de main. Retrouver toutes raides en tenue de bal toutes ces petites cousines, avec qui j’ai cousiné cent fois dans mes songeries : un jour en revenant de chez Damiens j’ai tutoyé Thérèse Denuelle tout le long du Champ de Mars; être présenté à Mme Pougin qui est femme à s’attendrir, être repris par ces mamans qui me voulaient du bien, et comme il y a deux ans, invité par séries, être entraîné dans de petites sauteries antenuptiales, être conduit au cotillon par le futur.

Voilà que je m’amuse en écrivant, c’est bon signe. Je suis plus solide que je croyais et j’irai chez Mme Denuelle. J’y resterai peu, je ne danserai pas, je causerai un moment avec la bonne Mme Gratiot qui n’entend pas malice. Nommez moi donc ces demoiselles, je suis brouillé avec les noms ; celle qui a un bouquet, c’est Mlle Travers, non, Mlle Tetu. Parfait. Nomme-t-on le fleuriste ? Il faut que je me lie avec lui pour lui faire avouer qu’il a un joli beau-frère. Et autres bagatelles, d’un air aussi talon rouge qu’il se pourra (…)

15 janvier – … Nous avons à dîner Stéphane Le Begue, un ami de Georges, son père est architecte. Mon père lui mène assez adroitement une conversation professionnelle et le lance sur Mr Berthaumieux (…) Sa fille est charmante, dit tout d’un coup Stéphane, je ne sais pourquoi elle ne se marie pas. De sorte qu’il me monte un peu de sang à la tête. Au surplus il est probable que je n’aurai pas ces renseignements à prendre, car Delton, si empressé tout à l’heure, ne donne plus signe de vie. Là aussi, probablement, j’arrive trop tard : je n’ai pas eu le temps de m’éprendre.

23 janvier – Il est alité depuis plusieurs jours avec une forte bronchite … Je vois Coulon qui est venu à peu près tous les jours la semaine dernière. Sa petite Anglaise est retournée au bourbier, c’est triste (…)

4 février – … A neuf heures je m’habille et sors comme Cendrillon d’un pied furtif, car cette première sortie du soir mettrait mon père aux champs. Je vais au bal chez Mr Augouard rue des Vosges, c’est là où Couteau et Delepouve m’ont si bizarrement amené l’an dernier. Je passe une soirée fort agréable. On joue un proverbe de salon d’un anonyme, la Comédie de Société, qui n’est point sot du tout et que Mme Augouard ne dit pas trop mal, puis une charge très gaie du Palais Royal, Un ami acharné. Après je danse, non pas avec la même verve que l’an dernier mais suffisamment. Ce sont d’aimables gens. Je reviens entre deux et trois avec Delepouve (…) Et cette première soirée de l’hiver me fait beaucoup de plaisir et aucun mal. Il me paraît nécessaire d’aller cette année dans le monde et je vais m’y mettre.

5 février – … Je vais chez Mme Chaulin, Mme de Larque et chez Marie Delacourtie. Celle-ci a commencé à se lever et est dans la fraîcheur des jeunes accouchées, charmante, toute blanche et rose (…) Il y a un assez beau mariage en vue pour Chaulin.

6 février – … Le soir je vais rue de l’Odéon chez Mr Lequeux, le beau-père d’Henri (…) Les Lequeux, pour achever leur œuvre , ont commencé l’entraînement de la dernière : on danse à la quinzaine, on prend le thé les autres lundis. Je n’ai pas pu y venir en janvier et m’y rends aujourd’hui ; petit lundi, on joue aux petits jeux, je suis gentiment reçu. S’il leur venait à l’idée de me choyer, je me laisserais joliment faire, jusqu’au mariage exclusivement, bien entendu.

9 février – … Je vais faire ma visite à Mme Gratiot. Je ne la trouve pas, j’en suis à peine fâché. J’ai retardé parce que je n’étais pas sur encore de mon teint à l’annonce du mariage de Mlle Tetu. Je me crois aujourd’hui calmé. Chaque matin, cependant, j’ai la dévotion de lire la liste de publications de mariage. Etude. Je vais le soir chez Rivolet. En hommes, toute la salle des pas perdus, on trouve donc à causer suffisamment. Il y a cette année un grand progrès sous le rapport des femmes : je n’ai point dansé et ne sait si elles sont sottes, mais nous en avons compté jusqu’à demie douzaine qui n’étaient point mal et d’épaules suffisamment marmoréennes. Du reste, ennuyeux. Quel jour donc arriverai-je à m’amuser au bal ? Ma sympathie pour Malapert m’a induit à faire polker sa fille, qui est moins jolie que lui. Au reste, départ à l’heure de Cendrillon.

10 février – Je vais à la Caisse avec Dhostel, les meilleurs amis du monde -une bonne erreur de mon père (…) J’ai le temps de rentrer m’habiller et d’aller dîner chez Guyot-Sionnest. Je modifie mes impressions sur sa petite femme : elle me reçoit avec une simplicité qui ne manque pas de charme et me dit sur sa jeunesse et son mariage des choses gentilles. Pour Henri, c’est un affreux tatillon, je l’ai chargé à fond ce soir. Il n’y avait à dîner que Mr et Mme Barbier, beau-frère et belle-sœur, et le baby. On me l’avait donné pour voisin. Il devient bien aimable et m’a, par deux fois, pris mon pain pour me le jeter à la figure avec une grâce exquise. Le soir il est venu la famille Lequeux, quelques amis, on a fait le whist. Tout cela est simple et gai, le plus à mon goût du monde (…) Vers onze heures, je rentre chez moi m’habiller de bal et vais rue des Beaux Arts chez Leroux. C’est un avocat à la Cour de Cassation, mon parent éloigné. Son frère, Emile Leroux a été le camarade de ma toute petite enfance. Je retrouve là lui, sa mère et un cousin Roger qui date du même temps. C’était une soirée dansante, d’assez bonne humeur. Là encore cependant, je ne connaissait que Mme Hallays-Dabot. Je me suis mis en règle à son égard et à minuit et demi, où on commençait à s’ébranler, j’ai regagné mes pénates.

11 février – … Vers onze heures, je m’en vais rue Saint Georges, 25, chez Mme Dreyfus qui donne un fort beau bal. Les salons étaient grands, le buffet ample, l’orchestre excellent, les femmes fort élégantes et fort belles une fois le type admis (…) Mes numéros languissaient. Mr Levillain se charge de m’apporter le numéro quatorze, parlant à mon père. Mais mon père ne veut plus se mêler de rien, il n’a pas même voulu demander le nom de peur de se compromettre. C’est 160.000 francs et voilà tout. Il est convenu que j’irai voir Levillain, ce qui m’ennuie fort.

12 février – … Dîner. Les demoiselles Lubin et miss Linton dînent avec nous, charmantes jeunes filles que je trouve assommantes ce soir. Il est vrai qu’elles se moquent de moi, chose à laquelle l’orgueil masculin répugne. J’ai sommeil en outre et en troisième lieu, je deviens misogyne. Les propositions de mariage en sont la cause.

13 février – … Le soir je vais chez Mr Lequeux : c’est le lundi où on danse. Je confirme mes impressions de vendredi sur Henri et sa femme, celle-ci est tout à fait aimable. C’était sans cérémonie, en cravate noire et rentrée de bonne heure.

14 février – … à 10 h je vais prendre Chaulin dans le costume décent. Nous descendons chez Larnac qui a des Mardis. Il est marié depuis peu, sa femme est une vigoureuse personne, point jolie mais bien taillée, la voix rude et les façons vives. On danse, on chante, on cause (…) Nous restons peu de temps et je remonte avec Decrais fumer un cigare chez Chaulin. Nous causons mariage, et comme les femmes de Paris nous semblent sottes, et comme chaque jour nous en éloigne un peu plus. L’entretien devient fort amical et je ne trouve rien d’étrange à ce que Decrais me propose sa cousine dont il me fait le plus séduisant portrait. C’est Mlle Hélène …. Le nom de famille manque, mais je le saurais. Numéro quinze.

Puis Decrais et moi sortons et sur le boulevard où nous nous promenons une heure l’entretien devient bien plus amical encore. Il m’ouvre son cœur et me révèle l’histoire du plus romanesque amour. J’ose à peine l’écrire. Il est depuis longtemps intime de la famille Dethomas, ce sont des banquiers, fort riches à ce que je crois. Il s’aperçoit il y a un an qu’il se laisse éprendre pour la fille, une jeune veuve charmante, Mme Alice Godard. Il se gouverne, il la voit moins, mais l’amour est né de l’autre côté, et c’est la jeune femme qui lui en fait l’aveu. Alors ils commencent une vie innocente et folle, un amour chaste et le plus imprudent du monde, des entretiens, des lettres qu’un jour on découvre. Mr Dethomas traite sa fille avec la dernière violence, la domine et obtient d’elle qu’elle renoncera à son amour. Son jeune frère vient redemander ses lettres à Decrais et le prie, tout en considérant qu’il n’est plus reçu dans la maison Dethomas, d’y apparaître de temps en temps pour que son absence ne donne au public aucun soupçon. On l’abreuve de dégoûts et de dédains, il mène quelques mois la vie la plus désolée, j’avais en effet remarqué au palais son air sombre. Il y a un mois le soleil a reparu. Il y a un mois il voit entrer chez lui Mme Dethomas, la mère, toute pleurante et qui l’embrasse. Elle est envoyée par sa fille. Celle-ci a obéi à son père, elle a indignement traité Albert pour s’arracher l’amour du cœur, mais elle se sent vaincue, elle l’aime plus que jamais, elle l’épousera s’il veut, mais dans un an. Elle veut durant ce temps obéir à son père, ne pas voir Decrais, paraître oublier pour pouvoir l’année écoulée reprendre hautement sa parole à son père et avouer son amour.

Quelle histoire. Je l’ai embrassé comme une bête devant le café du Helder. J’étais aussi ému que lui. Tout est-il vrai ? Je veux le croire. La charmante femme que c’est là, il me semble que je l’aime déjà.

18 février – … Soirée occupée, comme on va voir. Je dîne chez Mr Eymieu avec la famille de Marie et quelques amis. Après quelques parties de whist, je vais à une soirée dansante chez Mme Leroux, la mère de l’avocat à la Cour de Cassation. J’y retrouve Achet. Je m’exécute de quelques polkas, puis je prend une voiture et vais rue de Tivoli au grand bal de Mme Target. C’est fort beau, fort grave, rempli de figures connues, mais je n’y oserais danser pour un empire. J’y cause un peu (…) Je m’en vais bientôt et exécute avec Chéramy un bien vieux plan, c’est d’aller au bal de l’Opéra, ce qui ne m’est pas arrivé depuis sept ans. Me voilà avoué demain, marié la semaine prochaine, et il m’a paru que c’était le moment ou jamais. Ils ont perfectionné certains costumes qui sont devenus de plus en plus fantastiques : il y a des «Clodoche» splendides. Le foyer est toujours aussi insipide, nous avons la constance d’y rester jusqu’à trois heures pour attendre Roche qui ne vient pas. Alors nous allons souper chez Vachette. Ceci est l’idéal de l’immonde : la grande salle est garnie par deux rangs de tables serrées et nous n’obtenons que deux places vis-à-vis d’une fille ivre et de son souteneur qui nous en vante les appâts et la santé. A chaque table des scènes à peu près semblables et l’on se passe les femmes de main en main. J’en ai été assombri. Cependant je n’ai pas pu m’empêcher de divertir de notre camarade Wattelin qui faisait le loustic de la chambrée, introduisant ces dames et haranguant ces messieurs au milieu d’un tumulte infernal. Chéramy est un bon compagnon dans ces expéditions bizarres, il a de l’esprit et voit les choses du côté philosophique. Néanmoins, on ne me verra pas souvent chez Vachette. Je rentre à 5 h ½.

21 février – … Le soir, après mon travail, je m’en vais un peu au bal de noce de la fille de Mr Langlois, notre client. Elle épouse un notaire de Fontainebleau. Langlois est entrepreneur. Or le bal était princier. C’était dans une galerie de l’hôtel du Louvre, immense, toute dorée, pleine de monde, un orchestre nombreux. J’ai fait danser ainsi qu’il convenait ma cliente Mme Maillot (…) Tout cela ne m’a pas mené plus loin que minuit et demi.

22 février – Il va dîner chez Peters…. la première personne que j’ai rencontrée a été Emile Tetu. Je m’y étais préparé et nous avons beaucoup causé. Il se dégourdit et devint supportable. Il m’a fallu un certain art pour être naturel, lui l’a été le mieux du monde. Il m’a parlé de mon absence au bal de Mme Denuelle, c’est lui qui m’y avait fait inviter. Sa famille mène cette année une vie fort retirée, par suite de la mort de Jules George et de la maladie de son père ils ne vont point au bal, à peine au spectacle.

23 février – … Je vais au Palais et j’y reste fort tard. L’ami Hamelin prédécesseur de mon père à la Cour et qui me témoigne beaucoup d’amitié vient me voir avec le n° 16. Je n’ai pas grande confiance dans les reliques d’Hamelin, mais j’ai résolu de ne rien négliger : Mlle Pinaud, 200 000 f., un peu forte, beau père charmant, belle mère un peu matérielle, des parfumeurs. On se verra dans un théâtre, liberté absolue de ne n’y pas prendre goût.

Je dîne chez la bonne Mme de Larque, avec son fils et un de leurs parents qui est secrétaire de Morin, Mr Raphaël Gousse, un aimable garçon. Le soir je vais passer trois quarts d’heure au bal chez Mr Hervieux, il marie son fils Alfred qui a été mon camarade. C’est fort joli. Ce monde de commerçants qui dans la vraisemblance renferme ma future épouse a vraiment des filles charmantes. L’une d’elle me frappe par dessus toutes et je me la fais nommer. C’est Melle Labbé, j’ai toujours de la chance ! Je ne l’aurai pas refusée assurément, elle est blonde, grasse, très froide, l’air un peu bête en dansant, c’est comme moi, mais fort gracieuse. Chaulin aussi a été refusé. Mlle Jouaux, fille de son associé, est assez gentille.

24 février – … C’est ce soir le bal costumé de Mme Gretillat et je m’y rends sur les dix heures. Il a été, cette quinzaine, fortement parlé de ce bal chez les Chaulin, au palais et ailleurs. Les invitations portent uniformément cette phrase « On sera agréable à la maîtresse de la maison en venant en paysans ». L’s est historique. Nous avions bâti là-dessus des plans de cascades énormes et de paysans réalistes, mais Mme Gretillat s’y est opposé. Alors les Chaulin de qui je m’inspire ont arrêté d’y venir en habit noir, autant j’en ai fait et autant à l’inspiration de Georges, Herbette et Lechevallier. Le bal était absurde, peu de monde, une complète pénurie de danseurs, des costumés sérieux, convaincus. Mr Emile Lambert splendide en Calabrais, sa femme gentille comme tout en Napolitaine avec une pointe de rouge, Mr Gretillat admirable en cuisinier. Il a fallu danser assez fréquemment, mais de une heure à une heure et demi on a vu s’éclipser un à un, les Chaulin, Herbette, Lechevallier et moi, le plus discrètement possible et nous nous sommes tous trouvés réunis chez Mr Chaulin à l’étage au dessus, où nous attendait un souper froid fort bon et bien arrosé. La gaieté a éclaté tout d’un coup et de partout. Herbette et Lechevallier qui ne connaissaient pas la famille Chaulin ont été tout d’abord mis à leurs aises. On s’est accoutré dans des paletots et des robes de chambre. Mme Chaulin est apparue dans un costume de paysanne qui eut fait merveilles en bas et qu’elle venait d’exhumer. Nous avons passé une heure à table, riant de plus fort en plus fort.

C’était le mieux du monde et fort innocent. Mais, dire d’où nous est venu après l’idée de nous affubler de tous les manteaux, vieux habits et chapeaux bizarres que nous avons pu trouver, de nous mettre des masques et de redescendre conduits par Mr et Mme Chaulin nous jeter dans le cotillon de Mme Gretillat qui finissait de sa belle mort, courir, crier, y jeter le désordre, voir s’en aller tout le monde, crier pi-ouit dans l’escalier, puis revenir démasqués faire des grâces, ceci est impossible, cela été conçu en un moment, exécuté d’ensemble comme la plus gracieuse chose du monde, et nous en avons ri à nous faire mal. Je doute en y réfléchissant que la famille Gretillat en ait autant ri, mais il faut, comme disait Herbette, remonter bien loin dans nos souvenirs pour trouver une semblable gaîté.

C’est ainsi que j’enterre ma vie de clerc d’avoué (il a enfin terminé les multiples formalité administrative et prête serment le lendemain).

Le 26 février – … Je vais à Neuilly dans la journée sous le prétexte de voir si mes meubles avaient été convenablement déménagés. Ma vraie raison était de savoir le nom de l’oncle de Decrais que je n’avais pas osé lui demander et que je savais être inscrit sur sa thèse de licence. Celle-ci était à Neuilly. Il se nomme Mr Debans. J’écris le soir à Rozat pour lui parler de ce parti. Nulle source plus sûre ni plus chrétienne (…)

27 février – … Je dîne chez Emile, sa femme a perdu sa fraîcheur d’accouchée. Le soir je devais aller chez les Lequeux mais moitié rhume, moitié paresse, je me couche à neuf heures. Voila un carnaval qui finit moins brillamment qu’il n’a commencé. Il faut reconnaître du reste que j’ai passé un mois de février fort agréable.

René Fouret que j’ai vu à la Caisse m’a appris comme nouvelle publique le mariage de Mlle Tetu. Son futur se nomme Gérard de Blancourt ou quelque chose d’approchant. C’est entendu, je n’ai pas bronché. Triste histoire qui finit là et que cependant je ne voudrais à aucun prix retrancher de ma vie. Avoir cru aimer est quelque chose, avoir pleuré d’amour a son prix (…)

Donc continuons ces recherches matrimoniales, sans grand espoir. Il me semble, sans blague, que j’ai quelque part une fiancée choisie qui viendra quelque beau jour mettre son bras sur le mien. En attendant, si par cette semaine grasse nous récapitulions un peu les numéros, car on s’y perd.
1-/ Mlle Cécile Bonnet
2-/ Mlle Alice Gratiot
3-/ Mlle Isabelle Farjas
4-/ Mlle Louise Tetu
5-/ Mlle Dhostel
6-/ La belle fille de Mr Hutin
7-/ Mlle Labbé
8-/ La fille du conseiller de l’ami Delton
9-/ L’orpheline de Lantiez
10-/ L’une des demoiselles Daunay
11-/ Mlle Breton
12-/ Mlle Collet
13-/ Mlle Emma Bartaumieux
14-/ L’inconnue de Levillain
15-/ Mlle Hélène Debans
16-/ Mlle Pinaud

Amen ! Et encore, j’ai oublié de ranger Mlle Alice Laclaverie, le candidat obligé de Mme Mouillefarine, ce serait le 5 bis. Le prochain numéro sera 18.

28 février, Mardi Gras – … Je vais au Palais mettre pour la seconde fois ma robe avec laquelle on me trouve tout à fait joli, et je fréquente les appels avec assiduité. Mes confrères et camarades de mon âge ont de bonnes figures d’insomnie. Lebrasseur m’avoue que sur les six heures du matin il s’est laissé entraîné à danser dans une maison choisie « le pas du sous-préfet de Paimbeuf, avec l’incident de la grenouille expirante ». J’enrage de ma sagesse pendant ces trois jours gras et vais cherchant par le Palais quelque folie à faire. Chaulin me renvoie à ses parents qui doivent avoir ce qu’il me faut. Je reviens pataugeant à travers une foule absurde et m’installe agréablement à travailler dans mon cabinet. Je ne suis dérangé que par Hamelin qui suit son idée. Mr Pinaud, le père, va se mettre en quête d’un bal où je serai invité ; c’est le mieux du monde. Après dîner je me livre tout entier à la folie et m’engage à être délirant toutes les cinq minutes. J’ai été voir Mme Chaulin, voici le plan : Mme Vital, qui était à l’opéra Mlle Moreau-Sainti, que je ne connais pas du tout ni les Chaulin non plus, mais qui est ami de Mme Thomas, reçoit tous les mardis et ce soir il est entendu qu’on mange des crêpes et qu’on fait des bêtises. Tout le monde sera un peu déguisé. Mr Chaulin a son costume de bain de mer, Maurice une robe de chambre rouge et un masque de diable, Mme Chaulin, sa robe de fermière ; moi on me met une robe, du rouge, des rubans, des fleurs et de la dentelle, c’est très convenable pour un avoué ! Mon pan d’habit passe entre ma jupe et mon corsage ; on habille en homme une maîtresse d’anglais, Miss Mac Carthy et nous nous emballons en deux fiacres pour la rue de la Grande-Chaumière. Réussite complète, nous étions en plein dans le ton. J’ai été pris pour une femme, même démasqué, et par Mme Thomas qui me connaît. Mr Vital avait une couronne de roses, Mme Vital un peigne et une mantille d’Espagne, la femme de Coquelin des moustaches et une casquette, plusieurs des faux-nez ou des masques. C’était grand comme la main, on a dansé des quadrilles. Mis à mon aise tout de suite j’ai fait toutes sortes de folies et risqué des pas très accentués. On a ri tout le temps. J’ai ôté ma robe pour pouvoir danser avec un amour de petite demoiselle nommée Mlle Clesinger et avec Mme Coquelin qui dansait un petit cancan très élégant. Coquelin est arrivé à 11 h ½, pendant les crêpes avec un peignoir de bains et un couteau impossible. On a fait aussi de la musique et à une heure je me suis en allé, invité à revenir tous les mardis et m’étant amusé en soirée pour la première fois de l’hiver.

29 février – … J’ai reçu de Rozat en réponse une lettre si belle que je me sens encore tout ému et que malgré le peu de temps dont je dispose, je vais l’écrire ici :

« Mon cher ami,
« Votre lettre d’avant hier a fortement ému mon cœur et j’ai béni le ciel des sentiments qu’il vous garde, et après avoir prié Dieu de m’éclairer, je me suis mis en devoir de faire la recherche que vous demandiez. Comme je n’articule aucun nom, je puis être moins laconique que ne le demandait votre lettre. Je connaissais tout particulièrement une dame, professeur de musique et qui d’après ce que je sais de mes sœurs a été ou est encore la maîtresse de Mlle. Mère de famille pleine de sollicitude et chrétienne fervente avant tout elle m’offrait toutes les garanties que je pouvais désirer d’un conseil et je lui ai parlé comme s’il se fut agit de moi-même. L’éducation a été soignée, la fortune (ce que je savais du reste par ailleurs) est magnifique, mais la mère est une femme du monde, elle y produit beaucoup ses filles et ne leur a pas donné jusqu’ici ce qu’elle n’a pas elle- même, les habitudes quotidiennes de la piété et du travail d’intérieur.
« Mlle n’a que dix huit ans, un bon mari peut achever son éducation chrétienne… mais est-ce là une mission qu’il nous soit facile de remplir et pouvons-nous y prétendre, nous qui sentons qu’il faut que nos femmes soient nos modèles sur le chapitre de l’amour de Dieu ? En somme, moralité sans reproche, éducation soignée, manières d’excellente société, rang distingué dans le monde et fortune à l’unisson. C’est là, vous le voyez, ce qui justifie parfaitement les éloges anténuptiaux que vous avez pu entendre. Mais je vous aime tant que je vous souhaite mieux encore. Une femme de l’Evangile, instruite et riche, n’est pas impossible à trouver.
« Voici un secret, vous êtes digne de l’entendre mais en n’en disant pas un mot. Je suis heureux des mariages chrétiens que je vois mes amis contracter, je vois auprès de moi un frère de 25 ans marié depuis 2 mois avec une jeune fille qu’il a demandée longtemps au ciel et que Dieu a trempée à cette eau qui fait les femmes fortes. Je bénis toutes ces unions et j’aurai déjà suivi ou donné l’exemple si ma vocation n’était ailleurs. Je l’ai senti de cette façon qui ne fait aucun doute : je dois donc rester célibataire. Je suis obligé de taire cela à mon père et à ma mère. J’ai dû m’en ouvrir à mon patron qui pouvait compter sur un établissement matrimonial de son neveu pour traiter au sujet de son étude. Il garde pour moi les mêmes intentions et il est possible qu’avant deux ans je sois notaire.
« Or il y a six mois père et mère me faisaient part d’une demande en mariage qui remplissait complètement leurs vues chrétiennes. J’ai du dire un non pour le moment qu’ils ont reçu avec quelques regrets mais sur lequel ils ne sont pas revenus, leur ligne de conduite constante étant de n’influencer en rien leurs enfants. A quelque temps de là j’ai revu la mère de la jeune fille qui m’amena indirectement sur le chapitre en question. Je lui déclarai en toute franchise ce qui en était, la priant de le garder pour elle et l’assurant que si j’avais dû suivre la carrière du mariage je n’aurai pu mieux faire qu’en agréant ses offres. Cette réponse était sincère. Cette jeune fille n’a vécu que de la vie de famille, elle a reçu une éducation soignée, joint les arts d’agrément au reste, est bonne et pieuse, tout cela non pas avec superlatif, mais au positif. Les parents sont sans fortune, mais elle a un oncle qui lui donnera 200.000 f. de dot comme il l’a déjà fait pour la soeur aînée. Et ce ne sera pas tout. Cet oncle est veuf, sans enfant, il a fait une des plus longues carrières d’agent de change que l’on connaisse à Bordeaux et sa réputation est intègre. « Ma fille Marie, me disait la mère, nous a déclaré qu’elle ne se marierait pas tant qu’elle ne rencontrerait pas un jeune homme chrétien, mais un vrai. » C’est votre demande retournée.
« Je ne veux et ne dois vous influencer en rien, mais si vos premières vues n’étaient pas continuées, si vous n’avez pas jeté vos regards et attaché votre cœur ailleurs, si enfin une séparation ne paraissait pas trop douloureuse à des parents qui n’ont plus que cette fille auprès d’eux et qui vieillissent, je serai heureux mon ami, de savoir que votre épouse est celle que les seuls desseins de Dieu m’ont fait un devoir de ne pas avoir pour femme.
« C’est ainsi que j’entend l’amitié, vous voyez ma franchise. J’ai prié Dieu qu’il vous éclaire et qu’il m’éclaire, je le ferai encore. Je n’entends nullement vous influencer, je le répète encore. Je ne sais quelle issue aura tout ceci, j’ai déjà vu tant de choses singulières, mais ce que je sais à ne pas m’y tromper, c’est qu’il vous faut continuer à chercher dans les vues pleines de foi qui brillent dans votre lettre, c’est que vous avez en moi un ami toujours près à vous servir dans la mesure de ses forces.
« Adieu. Tout à vous. »
2 mars – … je vais faire une visite à l’excellent abbé Brehier. La conversation revient au mariage, ce sujet m’est familier et à qui mieux en parler qu’à son confesseur. L’abbé Brehier qui a fait les catéchismes de persévérance sait ce que c’est qu’une jeune fille et est d’accord avec moi sur le peu que vaut la plupart. Tout examen fait, il me propose, comme le mieux de ce qui est à ma portée, Mlle Vestier qui fait bien le n° 19. Il parait que c’est une perle. J’aurais facilement des renseignements sur elle, mais elle a pour moi un bien grave inconvénient, c’est d’être la belle-sœur de mon confrère Debladis que j’aime peu et estime encore moins, pour bonnes raisons.

3 mars – … Je vais voir la famille Chaulin. Notre équipée dans le bal Gretillat n’y a pas plu du tout, du tout. Cela ne m’étonne pas, mais ce qui est admirable, c’est que nous ayons tous eu cette idée à la fois comme de la chose la plus spirituelle qu’on put imaginer. Après l’étude je vais chez Guyot-Sionnet. Il reçoit le vendredi et j’avais mis l’habit noir : je le trouve au coin de son feu en robe de chambre, avec sa femme et Claverie. Riant tout le premier de mes frais frustratoires je passe un bout de soirée fort agréable. La part faite à quelques minauderies sa femme est très gentille et je suis avec elle sur un pied fort agréable.

4 mars – … Mon père, hier, au conseil municipal, a pris de bons renseignements sur Mlle Pinaud. Encore un numéro à mettre aux affaires terminées. « Très bonne affaire lui a dit le bonhomme Mailly son confrère qu’il avait interrogé en tant que parfumeur : faites cela il y a de la fortune. Connais beaucoup Pinaud, un godailleur, ça vous entretient des petites filles aux Variétés, beaucoup de fortune, faites cela tout de suite. Il a un peu planté là sa femme, bah elle n’a pas maigri, une femme superbe. La petite en tient : fameuse affaire, croyez-moi, j’y ai pensé pour mon fils. »

5 mars 1865- Il rend visite aux Bonnet … Il y avait des figures joyeuses et un air de gaîté qui n’est pas trop accoutumé rue Cassette. Mlle Cécile en était beaucoup mieux et je me suis repris à plusieurs fois à la regarder. Est-ce que mon cycle conjugal remonterait à sa source ? (…)

8 mars – … J’ai pu avant dîner faire quelques visites à mon père. Nous avons été chez Mr Armengaud, chez Mr Heuze, chez notre ami Dhostel. Cette dernière visite a été bonne. Mon père qui ne s’est jamais féru que d’une vision dans sa vie, mais qui y tient, me parlais tout le chemin des regrets que Dhostel devait avoir de m’avoir refusé alors que j’étais sans position, de son embarras à renouer les négociations, etc à l’infini. Nous trouvons Dhostel en conférence avec Morel d’Arleux son notaire. Je marie ma fille, nous dit-il la dixième phrase, d’un air point trop repentant ni trop embarrassé. J’ai presque perdu contenance, mon père était abasourdi. Mon père a fini honnêtement la visite, et nous sommes montés après chez un bonhomme de nos clients qui habite la même maison et qu’on nomme Belin-Laroche. Voilà, nous a-t-il dit, le voisin Dhostel qui marie sa fille. Nous venons de l’apprendre, dit mon père. Moi, reprend le bonhomme, il y a longtemps que je le sais. Voyez-vous, les domestiques me racontent cela : « Monsieur, il vient un grand blond, c’était un agent de change » ; et puis ils m’ont dit : « Monsieur, maintenant c’est un petit brun, il apprend pour être notaire ». Dommage que la demoiselle boîte comme cela. Oh mais, dit mon père qui n’osait pas me regarder, elle boîte si peu que personne ne s’en aperçoit. Laissez-moi donc tranquille, dit le bonhomme, je sais bien qu’elle a un soulier plus haut que l’autre et qu’elle se tient sur la pointe, mais tout de même, elle s’en va comme ça. Et il clopinait de son mieux dans son magasin. Je suis sorti avec une gaieté folle qui ne m’a pas quitté de tout le soir (…)

10 mars – … Je dîne chez Guyot-Sionnest avec Albert Thieblin et une vieille demoiselle. Nous nous amusons fort. Je me mets décidément des grands amis de la petite femme de Guyot ; elle est bonne tout à fait, point trop sotte, gaie comme pinson et je m’y attarde à causer jusqu’après de minuit. Elle voulait me marier ce soir je ne sais pas avec qui.

11 mars – … Mon oncle Albert me prend à part pour me faire part d’une ouverture de mariage qu’est venu lui faire son ami Mr Salel de Chastannet, conseiller référendaire à la Cour des comptes. Ceci se présente assez bien et j’ai l’avantage de pouvoir avoir des renseignements par Mme Chaulin. Je donne donc le n° 20, qui est majestueux et prends une ordonnance de lieu à suivre (…)

12 mars – … J’ai été deux fois chez Mme Chaulin sans la trouver. Je la rencontre le soir, mais avec son mari et Maurice ; nous passons la soirée à causer, rire et manger des oranges, mais du grave but de ma visite, je ne puis lui dire qu’un mot dans un coin et n’ai qu’un mot de réponse qui n’a rien de décourageant : elle est bien gentille. Mme Chaulin me promet de voir, cependant, son amie Mme Verdier qui est cousine de Mr de Chastanet.

13 mars – … je vais trouver mon confident perpétuel, Chaulin, et lui expose mon affaire. Mais ceci va donc devenir sérieux, il est presque satisfaisant : la jeune personne est grande, point jolie mais fort agréable. La mère est tout ce qu’il y a de mieux, mais le père est un original sans copie. Les frères sont des écervelés impossibles. Il faut attendre les renseignements de Mme Verdier, néanmoins je prends de l’intérêt à l’affaire (…)

15 mars – … Le soir je vais voir l’abbé Brehier. J’avais eu hier et aujourd’hui l’esprit traversé par une singulière pensée que j’avais rejetée comme invraisemblable. Dans notre entretien d’il y a quinze jours, parmi les quelques partis qu’il me proposait il avait débuté par la fille d’un conseiller à la Cour des comptes. J’avais tout d’abord répondu, comme je l’ai écrit, que ce n’était pas à ma portée et que je serai refusé. Depuis, je me suis dit : si c’était cela, et je venais ce soir en tous cas pour le consulter sur le parti qu’on me proposait. Et lui, aux premiers mots : Et bien, mon cher enfant, c’est justement de cette jeune fille là que je voulais vous parler.

Ma foi, j’ai bondi à travers la chambre, j’étais dans une indicible émotion. Les détails sont venus : après ce qu’il m’avait dit, il a rencontré chez des amis communs la famille de Chastanet et là, on l’a fait causer sur moi : on y pensait comme il pensait pour moi à cette jeune fille. C’est donc que le bon Dieu s’en mêle. Nous parlons d’elle. C’est tout ce qu’il connaît de plus chrétien et de plus solide. Elle aime peu le monde auquel son père la contraint d’aller. Son père est un original, cela est bien connu, mais la mère est tendre, intelligente et parfaite. La jeune fille est grande, brune, assez agréable. On lui donne 200.000 francs. Pour moi, je vois là mon choix marqué et je m’en retourne, encore tout imprégné d’émotion, avoir avec mon père la conversation que l’occasion exigeait. Mon père reçoit sans enthousiasme ma confidence, mais avec beaucoup de tendresse (…) Et puis je vais chez Mr Petit qui recevait pour la troisième fois. Je donne cours à mes nerfs excités en dansant rageusement, contrairement à mes habitudes, et nous intercalons dans les lanciers une course de haies qui est bien gaie. Je suis heureux à pleine âme. Je crois voir mon chemin indiqué par la providence même, et cela sans surprise. Je l’écrivais l’autre jour, le lundi gras, j’ai quelque part une fiancée qui m’attend ; aujourd’hui je pense l’avoir trouvée. Il y a quelque chose de mes mères dans tout ceci : il n’est pas dans le courant des choses humaines qu’au moment où un saint prêtre qui me dirige me propose une jeune fille pour femme, les parents de celle-ci, qui me connaissent à peine, songent à moi pour être son mari ; que tandis que leur rang m’effrayait, ils me fassent les avances ; que la fortune soit juste ce qu’il faut sans plus ni moins. Et, là où ma fatuité déborde, c’est qu’il me semble qu’il fallait qu’il en fut ainsi au milieu de ces dix-neuf mariages boiteux, je me disais que le vrai était ailleurs et serait plus facile. Dieu qui a été pour moi un père indulgent et qui m’a, jusqu’ici, fait la vie si douce, ne pouvait pas m’abandonner au grand moment.

Il ouvre un nouveau cahier qu’il date du 16 mars 1865 et écrit sur la page de garde : Ou je me trompe, ou je ferai ci-derrière, beaucoup de prose, et un peu de poésie.

16 mars – … je vais voir Mme Chaulin. Cette excellente femme était sortie de son lit pour aller voir Mme Verdier. C’est une cousine de Mr Salel, brouillée avec lui elle l’accuse de l’avoir ruinée, mais malgré cela elle ne tarit point en éloges de la mère et de la fille et ses appréciations sont absolument identiques à celles de l’abbé Brehier. Ce n’est pas Marie que s’appelle cette jeune fille, c’est Louise. Le cœur m’en a battu. Tout s’arrange pour me montrer le chemin. Elle a ce nom doux et charmant que je chéris et que je vénère, le nom de ma petite mère, qui attendrissait mon père et qui a été pour la moitié dans mes rêveries de l’année dernière. Un nom que tout petit je n’ai jamais dit sans quelque émotion. Comme cela va ! Je cours chez mon oncle Albert. Je lui rends réponse autant que je pouvais le faire et nous examinons les moyens de voir cette jeune personne. Après mûres réflexions le meilleur et le plus simple, c’est d’aller voir Mr Salel et de lui demander à quelle heure sa fille va dimanche à la messe. C’est ce que mon oncle fera demain (…)

17 mars – … J‘ai vu mon oncle Albert à huit heures ce soir pour avoir compte de sa démarche auprès de Mr de Chastanet. Celui-ci paraît très désireux de mener la chose à bien. Voir sa fille à l’église n’est pas chose difficile, elle va tous les jours à la messe de huit heures. On ne me dit pas un mot qui ne porte : comme cela suppose de la piété et des mœurs matinales d’une femme de ménage (…)

18 mars – … Palais. J’y vois mon oncle. Il n’était pas assez sur que Mlle L. de Ch. allât ce matin à la messe. C’est ce qu’est venu lui dire Mr S. hier soir, toujours plus empressé et lui apportant un état de fortune par sous, livres et deniers. Le bon beau-père que j’aurai là. Je paie à mon prédécesseur 51.000 f. en obligations d’Orléans, ce qui joint à la somme de 20.000 francs qu’il me donne en avancement d’hoirie réduit ma dette à 229.000 f. Il fait aujourd’hui un de ces premiers soleils qui débauchent invinciblement. J’ai entraîné Renault aux Tuileries, au milieu des marmots et des jeunes mères. J’avais tout un tourbillon dans l’âme que je n’aurai su comment dire (…) Le soir, je vais au bal de noces de Mr Boissaye. Oh les donneurs de renseignements ! J’écrivais le 7 janvier sur la foi de l’ami Delton que Mlle Bartaumieux était « gentille » et sur ce petit nom d’Emma je m’étais bâti une petite figure à mon goût. Elle est abominable, un nez en bec de canard, des traits masculins et vulgaires, cela fait frémir (…) Je me suis fait montrer Mme Godard, le rêve du pauvre Decrais, dont j’avais longuement parlé ce matin avec Renault. Elle n’est pas belle, mais d’une figure fort intelligente et dont je comprends la séduction.

19 mars – Je n’ai reçu aucune épître de mon oncle Albert et vais le trouver à 8 h ½. Il n’a pas vu Mr Salel et sur les premières indications nous allons surveiller l’entrée du catéchisme de persévérance, passant et repassant sur un trottoir qu’un petit chien a gâté par places, voyant des jeunes filles en quantité mais point la nôtre et pour que rien ne manque à l’insuccès, il passe la vieille bonne de la maison Salel qui reconnaît parfaitement mon oncle (…) Cela accroche, mon affaire, ce n’est pas ainsi qu’il en aurait dû être. Le père est trop prompt et la mère réagit, je flaire cela. C’est ennuyeux (…)

20 mars- …Vers les six heures, je vais voir Mr Brehier. Voilà un homme d’action, il me conte cela comme une bataille : le père est entraîné, la mère réfléchit et hésite. On en a parlé à la jeune fille qui aime en moi deux choses : que je suis chrétien et que je ne la mènerai pas dans le monde. Mais nous avons pour nous Mme Joriaux, et son père, et sa fille. Que sortira-t-il de cela, je l’ignore (…)

21 mars – Je vais voir et ne trouve pas Mr Brehier qui ayant dîné hier chez les Joriaux, probablement avec la famille Salel, devait pouvoir me donner du nouveau. Cela accroche toujours. On marie aujourd’hui à midi Mlle Bartaumieux à Saint Augustin et Mlle Dhostel à Saint Nicolas. Tais toi mon cœur ! Je tenais fort à me montrer à ce dernier mariage. Il est fort brillant. La fiancée que je n’ai point vu marcher est haute en couleurs et n’a pas de sourcils, mais elle n’est après tout pas mal (…)

22 mars – Sur un mot de mon oncle Albert trouvé hier soir je vais réveiller ma pauvre tante Elisa et me faire mener par elle à la messe de huit heures à Saint André .Elle connaît Mlle de Chastanet pour l’y avoir vue souvent, mais je suis aussi chanceux que dimanche : il ne vient à la messe que trois ou quatre vieilles. Il y a quelque malice féminine en jeu qui fait changer les heures de messe indiquées. Ceci devient tout à fait ennuyeux (…)

23 mars – A dix heures, un mot de ma tante Pauline : il faut que tu voies Mr l’abbé Brehier avant une heure. Je prends une voiture, je cours, je ne le trouve pas. Je me fais jeter au Palais, j’ai vingt et une affaires à l’audience, des référés, un gros procès qu’on plaide. A midi on m’apporte en hâte un mot de mon père: l’abbé Brehier te demande avant une heure. Je mets le mot en petits morceaux, je fais mon métier et à cinq heures, à travers la neige et les masques de la mi-carême, je vais voir l’abbé Brehier. Il s’agissait d’être à deux heures à un certain concert où, par les soins de Mme Joriaux, devaient se trouver ces dames. Et puis voilà Chaulin qui m’aborde : « Où en sont tes affaires ? » « A rien. » « Il est incroyable alors qu’on m’en parle de l’autre côté. Le petit Levercher, mon amateur , qui est cousin des Chastanet, m’a dit ce matin qu’il était grandement question de toi dans la famille. Il le tient du frère aîné, on y a d’ailleurs fait allusion à table. »

Tout ceci est fantastique. D’un côté cette mère hésitante, que l’abbé Brehier bat en brèche et à qui les Joriaux donnent l’assaut sans me connaître, ni moi eux ; de l’autre ce hanneton de beau-père, allant, bavardant, cette famille où l’on me discute au dessert, comme un point de droit, ce petit bonhomme au moment de me traiter de cousin, alors qu’on ne s’est pas même vu. C’est l’étrange par excellence. Je sais bien que tout ce qui se dit sur Mlle Louise me séduit, que Chaulin a fait causer son amateur et a ajouté au portrait des traits charmants, je reste fort désireux d’arrêter ici mes essais conjugaux. Le bonheur est là, je crois, mais sous quelle belle enveloppe de ridicule. Qu’est-ce que je ferai de ce beau-père là ? Si cela manque à présent, la jeune fille est quasi compromise et moi aussi. C’est à mourir de rire mais quand j’en ai ri trop longtemps, j’ai un peu mal aux nerfs (…)

24 mars – Je vais à cinq heures voir mon oncle Albert et le fais bien rire avec mes histoires. Je lui fais comprendre sans peine qu’il faut que cela finisse, qu’au point où on a mis les choses il faut arrêter une entrevue sérieuse et agir sans intermédiaires, comme il convient à d’honnêtes gens faisant une chose honnête. Tous ces intermédiaires sont absurdes. Les défauts que j’ai sont faciles à voir et je ne suis ni de métier ni de position à battre l’estrade « pour voir un coin de sa prunelle ». Salel que mon oncle a vu n’y va pas de main morte. Il est convaincu que j’ai vu sa fille hier et avant-hier et veut tout bonnement que mon oncle m’amène chez lui. C’est un hanneton. Je m’attends tous les matins en ouvrant mon courrier à trouver une invitation à déjeuner. Mon oncle va demain le secouer pour ses bavardages et avoir de lui un renseignement définitif (…) je pars de cet a priori qu’elle me plaira. Si elle était laide ou plus grande que moi , quel cataclysme !

25 mars – … Je suis revenu près de mon oncle Albert lui donner des nouvelles et savoir en même temps où en étaient mes affaires. Mr Salel a trouvé le plus naturel du monde cette publicité hâtive et lui a dit qu’il n’y avait plus chez lui d’autre sujet de conversation. Quant à se voir, c’est le plus simple du monde, il n’y a qu’à aller demain au Louvre et on causera mariage devant Les Noces de Cana. J’accepte. C’est insensé, mais je prends de tout cela mon parti. Je ne puis m’ôter cette idée de la tête que tout cela est convenu d’avance et le reste formalité pure. La procédure se fait tout de travers, mais les parties sont d’accord. Si nous nous déplaisons, par exemple, ce sera une débâcle atroce (…)

26 mars – … Je déjeune n’importe où et à une heure et demie, après une toilette inquiète et par un temps qui n’est pas galant du tout, je m’en vais trouver mon oncle Albert. Ce que nous faisons là est vraiment sauvage. Nous piétinons quelque temps dans les galeries et au troisième retour dans le grand salon j’aperçois la tête bien connue de Mr de Chastanet. La tête me faut et je demande à mon oncle un demi-tour avant d’aller l’aborder. Au moment où on nous voit déboucher, la jeune fille tourne sur elle-même par un mouvement semblable au mien et je ne la vois qu’un moment après, mais autant qu’on voit dans le brouillard car je suis dans un trouble mortel. Elle est fort grande, pas belle, le nez long, la bouche assez mal faite, quelques marques au dessous du sourcil gauche ; elle n’avait pas de fraîcheur et était fort pâle. Elle avait plus peur que moi, je crois, car je voyais trembler derrière elle les rubans de son chapeau. Elle n’est pas laide cependant et a l’air distingué. Mme. de Chastanet qui a sauvé les étrangetés de la situation est fort bien d’air et de manières. Quant à son mari, cinq minutes après les premières il était parti, allant en hanneton d’un tableau à l’autre. Nous avons erré une demi heure. J’ai dit je ne sais quoi d’absurde. Le trouble et la timidité me donnaient comme toujours l’air raide et guindé, je devais paraître intolérable. Ma tenue me paraissait impossible et je revenais à chaque instant me fourrer dans la poche de mon oncle. Quand nous sommes partis, j’ai cru voir la fin d’un supplice et Mlle de Chastanet a fort rougi en me saluant. Je ne sais si c’était le plaisir de la délivrance. La pauvre petite que d’excuses je lui dois et quel ennui je lui fais infliger. Jamais je n’avais rêvé de « première entrevue » plus complètement ridicule. Quant à moi, mes réflexions sont vite faites : je ne m’en serais pas rendu amoureux sur sa mine, mais elle n’a rien qui déplaise et si je ne lui ai pas trop déplu, je suis fort disposé à suivre la voie (…)

27 mars – Des courses et des rendez-vous toute la journée. Je rencontre mon oncle Albert à la Caisse. Il a vu ce matin chez lui Mr de Chastanet. Celui-ci, ou sa femme, s’est avisé un peu tard d’une chose sensée, à savoir qu’il s’était avancé, qu’il m’avait produit sa fille et qu’il n’avait pas vu mon père encore, qu’il serait convenable que celui-ci se manifestât un peu. Rien encore n’a été dit sur l’impression de la jeune fille et je fais comprendre à mon père qui rechigne un peu qu’il faut en effet qu’il se montre et que, sans former une demande pour laquelle nous ne sommes pas autorisés, il exprime à Mr de Chastanet que son fils n’a marché qu’avec sa parfaite adhésion. Ce qui se fera demain sans faute (…)

28 mars – … je pose mon père au pied de l’escalier de la Cour des Comptes, après l’avoir fortement endoctriné dans le fiacre. Il n’y va pas de bon cœur, les procédés du hanneton le désolent. Puis je m’en vais à mes affaires. Quand je rentre à quatre heures dans mon cabinet, je trouve ce mot tout ouvert sur mon bureau : « Cher, inutile de te dire que tout va bien, j’ai formé la demande. Nous sommes d’accord et nous prendrons jugement dans les délais légaux. Prépare l’instruction. » Il rentre peu après et me conte l’histoire. Mr de Chastanet l’a reçu en clignant de l’œil comme un compère et en cinq minutes tout était conclu. Mlle Louise avait dit un oui bien bas que le père a repris devant le mien le plus joyeusement du monde.

Tout cela redit en charge par mon père me plonge dans une joie et une émotion vives. Voilà la chose faite et pour mon bonheur, je le crois. Je vais le dire à mon oncle Albert qui méritait bien cette première nouvelle et à Mme Chaulin dont je connais l’affection (…)

29 mars – … on m’attend à dîner ce soir à six heures. Il me passe un frisson par le corps : j’avais demandé à mon père de me ménager une visite chez Mme de Chastanet d’abord. Je voulais la voir toute seule, lui exposer ce que je voulais, ce qu’était pour moi le mariage, comment j’avais besoin d’elle auprès de sa fille : c’est douter du procès que de demander à voir ses juges, me dit mon père et il y a avenir donné pour ce soir. Je n’achète rien , je vais, je viens, je rentre, je m’habille toujours tremblant de tous mes membres. Mon père me rend compte de son entrevue : il a trouvé la mère fort à son gré et très intelligente, il a vu la fille qui lui a semblée comme à moi simple et bonne tout à fait. Il a été très expansif et est très heureux. Mon oncle Albert accourt me cherchant partout, il est du dîner et pour donner un bon caractère à cette entrée mon beau-père s’est doublé d’un hanneton qui l’égale au moins, de Miquel le liquidateur, un brouillon à la voix de tonnerre. Tout cela vu d’avance fait dans mon esprit une admirable confusion et je vais plus mort que vif.

Voilà la maison, c’est au premier, voilà l’escalier, voilà que je sonne et que j’entre. Il n’y avait que Mr de Chastanet et que Miquel qui crie tout d’abord de sa voix toulousaine : voilà qui va bien, je suis l’ami des deux pères . Cette phrase absurde qui m’aurait partout ailleurs confondu a ici l’avantage de donner la note et je fais je ne sais trop comment à Mr de Chastanet un remerciement qui n’a pas de peine à paraître ému car je l’étais dans le plus profond de mon âme. Mlle Louise entre, alors je n’y vois absolument plus clair, je balbutie quelques mots qu’assurément elle n’a pas entendus. Je vais serrer la main de sa mère et lui dire je ne sais quoi non plus, assurément je n’ai pu me sauver que par l’émotion qui me débordait trop pour ne point apparaître. Elle avait gagné, Mr de Chastanet s’étant tout d’un coup relevé à mes yeux par quelques mots émus qu’il m’avait dits à mon entrée dans lesquels apparaissait le père de famille. Miquel, qui avait attiré Mlle Louise dans un coin et qui causait paternellement avec elle, m’apparaissait comme un vieil ami point de trop dans cette entrevue. Mme de Chastanet m’a fait place à côté d’elle et j’ai pu trouver quelques phrases de gratitude. Tout cela était si profondément dans mon cœur que je ne sais comment l’écrire.

Mon oncle est venu, puis les trois fils de la maison ; ils ont vingt, seize et neuf ans. L’aîné, camarade de Maurice Chaulin est froid et d’air peu intelligent, le second est tout pétri de ridicules jeunes le troisième est venu tout droit me tendre la main, si gentiment qu’il m’a conquis le cœur ; il est arrivé encore un ami que Mr de Chastanet avait ramassé sur le boulevard, puis on est allé dîner. Je passais le dernier. On a fait un petit changement de couvert pour me mettre à côté de la jeune fille et nous voilà côte à côte, n’osant parler, elle mangeant à peine, moi buvant peu à peu pour ne pas étouffer, faisant maigre tout trois avec la mère au milieu d’un dîner gras. Nous nous sommes remis pourtant, elle avant moi et avons causé un peu. De quoi, je ne le saurais dire, elle m’a plusieurs fois questionné sur mes goûts, sur les choses qui me plaisaient d’un air doux et confiant qui m’allait à l’âme. Puis on est rentré au salon, elle à mon bras cette fois. C’est alors que je l’ai regardée. Comment donc l’avais-je vue dimanche, elle est charmante. Son grand oeil doux et profond s’empreint d’un charme infini.

On a joué au trente et un et elle est venue sans hésiter mettre sa chaise à côté de la mienne. Il était venu quelques personnes. Là encore, nous avons causé, tremblants tous deux, mais à ce qu’il me semble confiants l’un et l’autre, cherchant à nous connaître mais sans dissimulation ni piège et nous interrogeant d’un front ouvert.

Cela a duré jusqu’à onze heures. J’ai pris mon chapeau en même temps que mon oncle. Je suis sorti dans un état digne de pitié. Le tremblement nerveux que j’avais eu toute la soirée était devenu intense et le larynx, ma partie faible, s’éteignait presque complètement. Il paraît qu’il y a eu une belle confusion : ni mon oncle ni moi n’étions invités à dîner, mais simplement à venir le soir. Mme de Chastanet est du reste fort contente que les choses se soient passées ainsi et moi je dois au quiproquo de mon père la meilleure soirée de ma vie, une visite n’aurait rien eu de semblable. Le sort de ma vie est décidé.

Incapable de marcher, de dormir ou de travailler, je prends un grand parti et je viens sonner chez Coulon. Alors tout le trop plein des joies éclate dans ce tendre cœur (…)

30 mars – Quand la reverrai-je, maintenant, c’est mon seul souci. On ne m’a pas indiqué un jour pour revenir. Reçois-tu des bulletins, me dit mon père qui voudrait déjà que j’aie pris jour pour le mariage. J’ai de la peine à lui faire comprendre combien peu je suis pressé. Outre que presser la pudeur d’une jeune fille me paraît un acte brutal je touche à un temps que je rêve depuis quatre ans, il y a quatre ans que je me raconte chaque soir l’histoire qui commence et je n’en veux pas perdre une heure. Cependant je ne suis pas encore engagé dans cette voie charmante, ma cour n’a pas commencé. Mon oncle Albert voit ce matin chez lui Mr de Chastanet et pense que je puis aller demain faire visite à sa femme (…)

31 mars – … vers deux heures, je vais rue de Provence, 74. C’est la grande affaire et j’étais ému presque autant que l’autre jour. Mme de Chastanet avait une visite qui s’en va quand j’arrive et alors très ému, mais point paralysé, je peux lui dire à peu près tout ce que je voulais, combien sa fille m’a charmé, combien je désire lui plaire et comme je m’y sens maladroit, combien j’ai besoin de sa mère pour tout cela. Je trouve un accueil comme je le pouvais souhaiter : réservé dans la forme, mais bon, intelligent, pleins d’espérances. Alors elle est entrée, avec un petit mot timide (…) alors la suppliant de rester et d’écouter ce que je disais à sa mère, me livrant à mon cœur les yeux fermés, j’ose lui dire en un mot ce que je suis venu faire chez elle et lui demander son aveu. Elle ne m’a pas dit oui ni non, mais comme une minute après nous causions appartement, je n’en ai pas conçu un bien vif désespoir. Cela est devenu tout d’un coup charmant et intime et nous nous sommes mis à converser tous trois de mon genre de vie dont mon père lui avait fait un tableau atroce qu’elle m’a raconté, de la façon dont nous vivrions ensemble, de la ville et de la campagne. Le bonheur m’envahissait à chaque mot. Tout cela était si confiant, ses grands yeux doux se fixaient si purement sur moi que je me demande où je pourrai trouver dans mon cœur les trésors d’affection qu’elle mérite (…) Sa mère m’a dit de revenir demain.

1er Avril – … Je m’en vais tout droit à l’enterrement du père de Des Etangs, non que je sois fort lié avec mon confrère, mais il habitait rue de Provence 74 dans la maison où vole mon cœur. J’espérais y trouver Mr de Chastanet, peut-être être invité à dîner pour ce soir. Cela manque, mais entre les rideaux du premier, je vois apparaître le tout petit coin d’une figure que je commence à chérir et à qui je fais en rougissant de bonheur le plus imperceptible des saluts (…) Je tombe chez Mme Eymieu et lui fais ma grande confidence : son émotion est vive et profonde, nous causons, ou plutôt elle me laisse parler avec tant d’amitié que c’est un plaisir délicieux (…) Mme Eymieu m’avait tout bouleversé en me parlant de bouquets à apporter. Ces questions de cérémonial me troublent fort et j’ai couru en référer à Mme Chaulin qui m’a dit que c’était trop tôt. J’ai avec elle une scène de vrai tendresse : elle me conte qu’elle a pleuré toute une nuit de mon mariage, que si heureux qu’elle me voie, elle songe qu’il part un fils de chez elle et la voilà qui fondant en larmes se jette dedans mes bras. J’y dîne comme hier et je m’en vais à huit heures bien juste rue de Provence. Mr de Chastanet n’y était pas mais seulement la mère, la fille et les trois fils. C’était trop ou trop peu de monde pour donner place à une conversation intime, mais je passe à causer avec elles sur des riens deux heures délicieuses. C’est la pureté même, pas un mot d’affectation, tout ce qui sort d’elle est simple et charmant. Elle vaut mieux que moi et apporte plus de tranquillité (…)

2 avril – … Ses parents m’invitent à dîner pour le soir, puis la mère et la fille avec deux des frères viennent visiter mon appartement de la rue Ventadour pour connaître celui d’en haut qui en est la répétition. Chemin faisant, Mme de Chastanet presse un peu le pas à mon bras et me demande à peu près si je commence à m’habituer à sa fille? Il m’arrive à cette question étrange un flot de paroles heureuses aux lèvres. Ne craignez donc pas, dit-elle, de le dire à ma fille, elle a peur de ne pas vous plaire (…) Nous causons et trouvant enfin la parole je laisse éclater mon maladroit de coeur. Je lui dis mon bonheur, mes espérances, je m’épanche tout entier et elle m’écoute, ravie et pâle, essuyant une petite larme avec sa main gantée (…) Nous voilà bavardant tout trois de toutes mes gaucheries, de nos entrevues, du concert manqué, du salon, du dîner de mercredi, puis Mme de Chastanet me parle de ses enfants, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils doivent être. Je ne sais combien de temps a duré cet entretien mais j’ai eu des sensations à remplir une journée. Elles sont parties cependant et Mlle Louise m’a tendu sa petite main avec un geste si charmant, timide et prompt à la fois ! Je ne sais plus où j’en suis, le cœur m’éclate (…) je reviens dîner rue de Provence (…) Elle m’explique avec sa petite voix douce que si elle est pâlie c’est qu’elle n’a point dormi depuis six semaines, qu’elle est confiante maintenant depuis ce matin et qu’elle va dormir. L’amour se nomme à présent et est dans tout l’entretien. Puis ce sont les plans chuchotés à l’oreille : nous emmènerons ma femme de chambre, aurons-nous une cuisinière ? Elle envisage avec sa douce confiance la vie avec moi (…)

3 avril – Mon père hier à Neuilly avait été contraint un peu, ce matin je le fonds aux flammes de mon émotion. Il n’a jamais aimé comme cela, dit-il. Ma vie, il faut le dire, m’y a autrement préparé que ne l’avait fait la sienne. Mais il y a des choses qu’il ne peut comprendre : que je n’ai pas encore chercher à l’embrasser et à faire fixer un jour pour le mariage. Je ne puis lui expliquer que je n’ai aucune envie ni de l’un ni de l’autre. Je suis heureux dans le présent. Je vois s’ouvrir devant moi ce cœur charmant, j’y découvre des trésors, je sens à son ingénuité que je m’y fais place. Que me faut-il de plus ? L’intimité du mariage me sera douce assurément, mais il y a trop longtemps que je désire le temps où je suis pour en vouloir perdre une heure, et puis je ne voudrais pas offenser par un empressement quelconque cette adorable candeur. Mon père finit par comprendre un peu et s’émouvoir beaucoup (…) Une voiture me conduit là où vole mon cœur. Quelle est gentille et que je l’aime. Je le lui ai encore dit tout bonnement et je crois que le Mademoiselle m’est resté sur la langue. Elle est toute candeur et m’a parlé de nos arrangements d’appartement, que si on ne commençait pas on n’aurait jamais fini, qu’elle ne pouvait pas pousser ses parents mais que je devrais bien le faire. Cela avec ses chuchotements exquis en abîmant un peu le gland d’un coussin. Elle m’aime, elle m’aime et se livre à moi sans défiance. Comment ai-je pu être si heureux. Depuis quatre ans je rêve cette heure et ne l’ai jamais rêvée si charmante qu’est la réalité. Je ne sais comment décrire ces ravissements. Nous avons chuchoté deux heures sur ce bon canapé du petit salon, la mère avec son charme et son intelligence détournait de nous le reste de la conversation pour nous laisser à nos joies (…) Puis elle m’a conduit dans sa chambrette. Il y a une gravure de la vierge de Murillo devant laquelle nos pas se sont rencontrés : nous l’emporterons. Et puis, je me suis mesuré à elle dans une glace : je suis plus grand décidément d’un bon pouce. Une bonne affaire vidée, dont nous avons ri le reste du soir.

4 avril – … à six heures, je commence un doux régime que Mlle Louise m’a annoncé hier soir, j’ai permission de venir dîner tous les soirs, et j’en use. Hier on m’a présenté à une maîtresse de musique et à un vieil ami de la famille, aujourd’hui il n’y a absolument que nous. Le frère aîné m’a prié de lui supprimer le Monsieur et j’en fais autant avec les deux autres. On cause, une bonne façon d’amitié s’établit entre nous, on fait un peu du jeu de la sellette et on se dit des choses tendres. Et puis on nous laisse chuchoter sur notre canapé, nous parlons de Saint-Brice où j’irai dimanche, de notre voyage de noces. Cette candide enfant n’a aucune peur et les fausses pudeurs lui sont inconnues. Elle témoigne tout haut son envie de se marier. Je ne crois pas que pour un cœur vierge comme le sien il puisse y avoir une source d’émotions plus vives. Rien de faux, rien de convenu, la vérité en tout. Nous bavardons délicieusement de notre ménage, de notre vie à deux. « Et nous aurons beaucoup d’enfants, monsieur, n’est-ce pas ? » murmure-t-elle à mon oreille. Un peu plus tard, comme je lui parlais de la surveillance qu’elle devrait exercer sur sa femme de chambre, elle me proposait de lui mettre son lit dans notre chambre. O sainte et adorable innocence ! Je suis trop heureux.

6 avril – Je vais ce matin commander mon premier bouquet chez Mme Siocard à qui j’explique le cas, tout à fait de son ressort. C’est un conseil de sa mère : c’est aujourd’hui leur jour de réception et mes fleurs seront là pour poser ma candidature (…) J’ai vu hier Potier qui en a fort bien pris la nouvelle et va tailler sa plume pour le contrat. Mon père est allé voir aujourd’hui Mme de Chastanet, elle l’a fort bien reçu encore qu’elle ait une persistance à lui parler de questions d’intérêts qui ne me plait pas énormément. Mon père n’en a pas été choqué et c’est tout ce qu’il fallait. Je vais dîner à six heures rue de Provence(…) Mon bouquet est bien venu et me vaut un bon petit remerciement à deux mains et puis, pendant que l’on reconduit Mme Joriaux, elle me tend une petite photographie d’elle que je lui avais demandée hier et qu’elle a retrouvée. Et pour la première fois je baise bien vite et sans qu’on me voie cette bonne petite main qui ne se retire pas. Nous dînons à côté l’un de l’autre comme il y a huit jours, mais quels changements. Quel bonheur, quelle assurance réciproque, l’amour est là (…) Elle a eu peur de moi jusqu’à dimanche et a pleuré avant de venir à ce déjeuner de Miquel (…) quel abandon chaste et vrai, sur le canapé sa main qui vient trouver la mienne, sa tête qui frôle doucement mon bras étendu, à la table, son pied posé en maître sur le mien. Je l’adore !

6 avril – J’ai le temps ce matin de courir rue de Provence pour voir comment à dormi ma Louise (…) Les domestiques me connaissent maintenant : il y a Marie qui va venir à mon service et Clotilde qui a élevé les enfants. Le soir nous faisons une visite (…) ce qui est charmant, c’est qu’on me laisse offrir le bras à Louise et que nous marchons devant comme de vrais mariés. Son bras tremble sous le mien qu’elle serre contre sa poitrine. J’obtiens pour le retour que nous allongions l’itinéraire en allant jusqu’au boulevard.

7 avril – …Je conduis à Neuilly ma fiancée et sa mère. J’avais un vif désir qu’elle connut Henriette et toutes deux étaient fort émues quand je les ai présentées l’une à l’autre. Henriette ne pouvait pas parler et Louise secouait de son mieux sa timidité pour être aimable. Je les ai emmenées toutes deux dans le jardin, donnant le bras à chacune et leur disant de mon mieux combien j’étais heureux ainsi. Mon père et Mme Mouillefarine causaient pendant ce temps avec Mme de Chastanet (…) nous avons eu toute une longue soirée d’adorables chuchotements sur le coin de notre cher canapé. A je ne sais plus quel moment, elle a penché sur moi sa tête, fondant en larmes de bonheur et j’ai appuyé mes lèvres sur ses beaux cheveux (…) Il n’y a huit jours à peine que je la connais et déjà nos vies sont pleines l’une de l’autre. Quelle adorable existence. Les parents causent dans un coin du salon, sans nous regarder, laissant nos cœurs faire connaissance.

8 avril – … J’ai dîné rue de Provence comme tous les soirs, et dans ce canapé qui semble au bout du monde j’ai passé une soirée exquise (…) Ecrirai-je que ce soir mes lèvres se sont égarées sur son front, qu’elle en a pleuré, que je me suis repenti, qu’elle m’a pardonné. Plus je l’aime, plus je la désire, car j’en suis venu là, et plus je la trouve pure. Je sens qu’elle m’aime, avec toutes ses timidités virginales, et elle m’ouvre son cœur tout plein de candeur. Jamais je n’avais rêvé de tels moments. Il y a huit jours nous étions chacun sur le bord d’une chaise, cherchant sur quoi causer, moi l’aimant déjà mais lui déplaisant beaucoup. Aujourd’hui nos cœurs ne font plus qu’un (…)

9 avril – Je vais ce matin me confesser et faire mes dévotions du Jubilé. L’abbé Brehier me recommande de faire cette communion en actions de grâces et je n’y manque pas. Je ne crains qu’une chose, c’est de penser trop à elle même en priant. Je déjeune rue de Provence. Nous devions aller tous à Saint Brice, mais on a renoncé à cette promenade à cause de l’état de ma pauvre tante. Je vais la voir et suis admis chez elle. Ceci ne s’effacera jamais de ma vue. La mort est sur ses traits, sa bouche est ouverte, ses yeux vitreux et elle pleure en me voyant entrer. Elle me sourit à deux reprises, elle me dit quelques mots de mon mariage et sa main s’agite comme pour me bénir. Je suis heureux qu’elle emporte cette consolation, je n’avais pas osé lui apprendre.

Je vais voir Mme Gomont et Mme Walker auxquelles il convenait que j’apprisse mon mariage. Toute deux l’ont fort bien accueilli quoique ce ne fut plus une nouvelle pour la dernière. J’ai été retrouver ces dames aux vêpres. Il n’y avait plus de place à côté d’elles, je suis monté dans la tribune juste en face et les ai, je le dis à ma honte, regardé plutôt que l’autel. Que Louise est gentille en priant, quel air pieux et pur. Nous sommes allé nous promener après (quels bavardages j’épanche ici, mais ils me semblent délicieux), nous allions tous trois par le plus beau temps du monde, moi au bras de sa mère mais elle à côté. J’ai fait traverser les Tuileries, nous avons rencontré des personnes de connaissance, ravis tous deux. Notre promenade a été d’aller chercher son père à la Cour des Comptes, puis d’aller faire visite à un vieux cousin de la famille, Mr Fevrier, notaire honoraire, le plus ennuyeux du monde. Puis je suis revenu dîner rue de Provence sans la quitter. Que je me sens heureux, je l’ai dit à sa mère un moment où nous étions seuls et elle s’est un peu émue, elle qui en général se contient fort : Aimez-la bien, m’a-t-elle dit, car vous l’enlevez d’une maison où elle est bien aimée – Eh ! Madame, doutez-vous que je l’aime ? – Non, et elle vous aime bien aussi.

Il y a eu un peu de fruit défendu dans notre après dîner, car Mr de Chastanet qui est un vrai enfant a passé de sa joie à un profond désespoir de voir partir sa fille et lui a demandé de ne plus causer si souvent à mon oreille. J’ai fait quelques frais pour cet excellent homme qu’en effet j’avais un peu négligé, mais ce qui est charmant, c’est que nous allons faire une visite à Mme Joriaux rue des Jeûneurs. Nous avons eu assez de mal à décider Mr de Chastanet à nous suivre, c’était tout simplement pour qu’il donnât le bras à sa femme : quand nous avons pu nous prendre, Louise et moi en avons eu une joie folle et nous avons marché bien près, ses deux mains croisées sur mon bras et causant bien tendrement. Les Joriaux sont fort accueillants, Melle Marie est la meilleure amie de ma fiancée. Elle me voulait d’abord tout le mal du monde, nous avons je crois fait la paix, elle est charmante de tout point. L’abbé Brehier était là, nous regardant être heureux et jubilant dans son cœur. Je l’ai ramenée rue de Provence comme nous étions venus et j’ai encore passé une bonne demie heure auprès d’elle.

11 avril – Mr de Chastanet vient me trouver chez moi : ce beau-père là pourra bien n’être pas drôle. Je le reconduis à la Cour et il traite à fil les questions d’intérêt. Avoir la position de mon père est une chose qui lui tient à l’esprit ; or rien ne déplait plus à mon père que de la donner. Une seconde idée qui lui germe est de ne pas me doter en capital, mais en rente seulement, ce qui me serait encore bien égal si mon père n’avait pas besoin du prix de ma charge à un jour donné. Tout cela ne sera pas très amusant à discuter avec ce bonhomme, mais la vie n’est pas toute faite d’amour. Je vais chez Potier le prier de se mettre en rapport avec Galin, son notaire (…) je vais dîner le soir rue de Provence, ce qui vaut mieux que tout. On parle de nous marier le 17 mai, c’est déjà une chose convenue entre elle, sa mère et moi. On parle trousseau et mobilier, mais Mr de Chastanet n’a pas dit oui. Il lui est venu un autre ordre d’attendrissement : tout en se montrant plein d’affection pour son gendre, il se désole de marier sa fille. Tous les soirs quand je suis parti, il se désole, il annonce qu il se tuera le jour du mariage, sa fille pleure et le console pendant deux heures (…)

12 avril – … Je choisis chez Mme Chaulin mon anneau de fiançailles. Je vais dîner rue de Provence. C’était le jour de réception et mon bouquet blanc était à son poste (…) j’ai fait mettre Louise entre sa mère et moi et nous avons causé bien tendrement une demie heure. Mme de Chastanet est trop forte pour ne pas chercher à mener son gendre et je ne sais s’il ne faudra pas plus tard mesurer nos griffes (…) Elle laisse entre sa fille et moi l’intimité complète et refoule sa jalousie, si elle en a comme je le pense, avec un art complet. Sa fille m’affirme qu’elle m’aime et je suis disposé à me laisser aimer.

13 avril – Il fait avec son futur beau-père des visites de présentation à des cousins des Chastanet Tout cela en habit noir, nous en trouvons peu, mais cela n’est pas bien drôle. Mon beau-père, en général peu fort et assez niais, est aujourd’hui complètement languissant. Il ne peut décidément pas se faire à l’idée de marier sa fille et tous mes efforts pour le ranimer sont absolument infructueux. Puis au milieu de procédés absolument tendres à mon égard, d’efforts qu’il fait pour m’avoir des clients, il me tient les propos les plus étranges. Il me raconte sans malice les efforts qu’il a fait pour marier sa fille à la Cour des Comptes, il me dit l’exigence des auditeurs, les prétentions des référendaires, puis il ajoute de sa vois lamentable que c’est pour tâcher d’avoir un conseiller qu’il avait annoncé deux cents mille francs de dot, qu’il lui faut se saigner des quatre membres pour les trouver, qu’il a eu bien tort de dire ce chiffre là devant mon oncle Albert, qu’enfin c’est dit et qu’il faut s’y tenir, mais qu’il lui faudra du temps, tout cela en geignant pitoyablement. Je ne réponds pas un mot et peu après je le quitte (…) il y a là un procédé qui est contraire à sa dignité et qui blesse mon amour propre, c’est ce piège au gendre amorcé avec 200.000 francs et qui se trouve vide quand le gendre est pris. Cela même, il faut le dire, serait révoltant de tout autre, mais il m’est impossible de prendre ce bonhomme au sérieux et quand j’en ai parlé quelque temps, le fou rire me prend. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui en allant voir mon oncle Albert à qui je dis un mot de tout ceci pour qu’il morigène Salel à l’occasion (…) Je retourne à Paris vers 8 h. ½. J’avais dans ma poche l’anneau de fiançailles et à un moment où j’étais seul avec la mère et la fille, je le présente et Mme de Ch. le tend à Louise, et puis j’ai dit bien humblement que ce n’était là que la moitié des fiançailles, et l’autre moitié m’a été accordée par ma future belle-mère avec un ton si doux que je l’entends encore. J’ai serré ma chère petite femme sur mon cœur, tremblants d’émotion tous deux. Et malgré cet instant charmant, ma soirée n’a pas été bonne, ce vieux imbécile a fait les cents coups à dîner, il a pleuré, il a crié « Jamais je ne m’y habituerai. Il peut bien venir pendant un an. » De notre pauvre 17 mai, on n’a pas osé dire un mot. Il tient à sa fille des propos de ce genre : « s’il mourrait maintenant, en épouserais-tu un autre ? » « Assurément non » « Eh bien c’est peut être ce qui pourrait m’arriver de plus heureux. » Louise en était toute triste (…)

14 avril – … Je vais chez Mr Bonnet lui faire part de mon mariage – il le savait – lui demander d’être mon témoin. Son père a été celui de ma mère et de ma grand-mère. Cette démarche paraît le toucher profondément et sa femme et lui me remercient les larmes aux yeux. Je m’en vais dîner rue de Provence. Quand je retrouve Louise mes soucis s’en vont et je m’enivre d’amour pur. D’ailleurs les choses se sont améliorées. Mr de Chastanet a été remonté par sa femme et je crois par mon oncle, et il est beaucoup mieux, il est presque gai, il veut inviter ma famille à tout bout de champ, s’en venir dîner à Neuilly. On reparle du 17 et le 17 passe à peu près. Je vais commencer les courses pour la publication des bans. Me voilà moi aussi tout remonté et je me livre tout entier à l’amour que m’inspire ma douce petite fiancée. Son frère Georges jouait au piano une valse que sa mère nous a proposé de danser. Elle a longtemps refusé, hésitant à livrer sa taille à mon bras et comprenant qu’entre nous rien ne peut plus être indifférent. Je n’insistais plus et les yeux fermés, la main dans la sienne je me laissais émouvoir à un mouvement de valse très allemand. Elle a insisté à son tour mais nous n’avons pas tourné longtemps. Je suis, moi aussi, un peu petite fille.

15 avril – …Je vais demander nos actes de naissance pour qu’on publie nos bancs, à cinq heures je vais me confesser et je dîne rue de Provence. Paul et Gaston sont à Saint Brice et je ne me plains pas de l’absence de ces deux petits beaux-frères horriblement taquins et parfaitement mal élevés. Mon père et Henriette sont venus le soir. Mon père a soutenu l’effort de Mr de Chastanet et Henriette a bavardé avec Louise, charmantes toutes deux, toutes prêtes à s’aimer pour mon plus grand bonheur (…)

16 avril – Aujourd’hui, jour de Pâques ( …) On me mène aujourd’hui à Saint Brice, la maison de campagne de Mr de Chastanet (…) A cinq heures nous revenons à Paris : pour aller de la gare à la maison, son père lui donne le bras et gâte toute notre journée. Il lui reprend toutes ses lamentations, qu’il devient fou de son mariage, qu’il n’y survivra pas. Quand je la revois sa figure est défaite (…) Je la remets de mon mieux, je l’assure que rien ne pourra nous séparer, je lui dis tout l’amour que j’ai et que ce moment augmente, puis la voyant toujours émue, j’appelle sa mère à mon secours. Nous passons tous trois ensemble quelques instants qui me font apprécier ma belle-mère, sa tendre et saine raison remonte ma pauvre petite femme, elle a des mots doux et fortifiants pour elle, aimables pour moi, sans jamais se départir du calme qui est le fond de sa nature. Elle a sur son mari, devant sa fille et moi, un mot immense qui montre le vrai de son esprit : c’est le propre des natures faibles, nous dit-elle, que d’être égoïstes. Elle juge trop sévèrement et trop bien son mari pour que je ne prenne pas garde qu’elle apprenne à sa fille à me juger (…)

17 avril – … Je vais déjeuner rue de Provence. La joie y est revenue et ma chère fiancée resplendit. Son père, bien secoué hier soir par sa femme, a fait ce matin amende honorable. Il a été charmant pour sa fille et le 17 mai a passé : c’est d’aujourd’hui en un mois. Nous allons chez le tapissier et chez le marchand de meubles tous les trois. Je vais un peu me ruiner. Je vais chercher les actes pour publier nos bans (…) puis je me mets en grand costume : c’est le dîner de Mr Février. Je me rends rue Bayard dans une belle maison renaissance bâtie de vieux morceaux et très somptueuse. Il y avait tous les futurs cousins que j’ai été voir. Louise et moi mourrions de peur de ce dîner, il a été charmant. Mr Fevrier est un très brave homme, il m’avait mis entre Louise et sa mère, de l’autre côté de Louise, son plus jeune frère, de sorte que nous avons deux heures durant jasé tout à notre aise (…) Je tutoie Georges et Paul à partir d’aujourd’hui ; nous vivons fort bien ensemble.

18 avril – Je vais au Palais ce matin. « Et sais-tu, disais-je à Coulon, qui on marie à cette heure ? Mlle Tetu » et de rire. « Tu es invité ?» « Oui » « Tu n’y vas pas ? » « Je n’ai pas le temps ! » « Il faut que tu y ailles » et le voilà qui ne me lâche plus, il en fait une affaire d’amour propre, il veut que j’y sois, le front superbe et dédaigneux. Moi, dans cette prévision, j’avais écrit sur mon mariage à Gratiot, afin qu’on le sût, mais je n’avais ni crainte ni envie d’aller à la messe. L’invitation n’est peut-être pas de bon goût, mais dans l’état où est mon cœur je n’y trouve pas place pour un dépit ou une rancune. Si j’étais moins sur d’avoir oublié j’irais tout droit et je tâterais durement la plaie pour voir si elle saigne encore, mais je suis si bien guéri. Coulon ne veut entendre à rien de tout cela. « C’est le mieux du monde, tu n’as en ce moment qu’une idée en tête, mais quand tu seras un peu remis, dans une dizaine d’années, tu trouveras que j’avais raison » Enfin, il y met tant de véhémence que me voilà parti. C’était à Sainte Clotilde en grand apparat. Je me suis surtout occupé de l’ordre dans lequel on retournait à la sacristie, point très controversé rue de Provence. J’ai revu mes danseuses d’il y a deux ans. Mlle Travers qui se marie aussi n’est plus jolie du tout, quant à la mariée, il faut être franc, elle est délicieusement jolie, aucun de ses traits ne m’était sorti de l’esprit. Singulier destin qui me fait revoir sous un voile de mariée ce charmant visage après deux ans pendant lesquels j’en ai rêvé et qui ne me laisse au cœur qu’une curiosité à peine émue. J’échange avec la mariée mon meilleur sourire et je vais serrer avec effusion les mains de Mr Tetu et de son père. Les choses donc se passent le mieux du monde et Coulon serait content. « A quand pour vous ? » me dit mon bon compère Georges Langlois. « D’hier en un mois, mon très cher ». « Vous venez répéter » me dit la bonne Mme Gratiot (…) J’ai eu ce matin à huit heures chez moi le tapissier et le marchand de meubles. Le tapissier se trouve ce soir chez Mme de Chastanet pour faire choisir des étoffes. Louise jase avec moi tout le temps et choisit ce qu’on veut. Tout me charme en elle, mais ceci me charme en ce moment. Elle a dix-neuf ans et aucun des accessoires du mariage ne la séduit, elle est venue hier à dîner me prier de retrancher de sa corbeille je ne sais quel bijou coûteux et aujourd’hui nous avons condamné très gaiement un meuble de boule dont elle avait envie. Traitons cela comme si nous étions en ménage, me dit-elle. Nous dînons en famille. Mr de Chastanet est réellement redevenu charmant. J’ai été aujourd’hui faire publier nos bans à Notre Dame de Lorette et retenir le 17 Mai. Nous avons encore une visite bien ennuyeuse à faire à un cousin, Mr Daud, mais c’est la dernière corvée à ce que l’on m’assure, puis elle a des sourires qui me paient tout.

20 avril – Son étude l’occupe beaucoup Je n’ai pas le temps, dans toutes ces affaires, d’aller à la messe de mariage de mon confrère Servy qui épouse une des amies de Louise. Nous devions y aller ensemble. Louise prétend que je ne serai jamais libre le 17 mai (…)

21 avril – … Je cours pas mal toute la journée et ai d’assez nombreux rendez-vous. Je vais oublier tout cela rue de Provence à six heures. Nous avions considéré de loin cette soirée d’aujourd’hui comme la seule tranquille de la semaine, la seule à nous deux et nous la savourons. Je n’ose plus écrire, ce pauvre journal va lui être sacrifié comme je sacrifie tout le reste : parler d’un baiser est à peine possible et les baisers deviennent les grands évènements de nos soirées, à la fenêtre ou dans un coin du salon, comme des voleurs, sans qu’on nous entende souffler (…) J’ai fait publier nos bans aujourd’hui à Saint André et à la mairie de la rue Drouot, où nous nous marierons.

22 avril – … Je dîne comme tous les soirs chez Mr de Chastanet. Je vais avec ces dames chez Mme Joriaux (…) L’abbé Brehier vient à la fin et nous confesse l’un après l’autre dans une embrasure de fenêtre, tout rayonnant de satisfaction. Il y vient Mr Labbé, mais non point sa fille . La pauvre petite allait se marier avec Mr Villiers, un assez joli jeune homme trié sur le volet de quelque conférence par le P. Tournemine, le même qui dans le temps avait été chercher Chaulin. Cet excellent ami, au bout d’un peu de cour réglée, en a eu assez et a demandé deux mois de réflexion. On l’a mis à la porte. Il est certain que les Labbé ne paraissent pas folâtres et je serais consolé si j’avais besoin de consolation. Toutefois ce qui est bien joli, c’est que le bonhomme Gaudry, à qui mon beau-père a demandé des renseignements, le bonhomme Gaudry par qui il était édicté que Mlle Labbé n’épouserait pas un avoué, a répondu ceci de ma personne : qu’il ne comprenait point comment son gendre ne m’avait pas fait demander. Moi je prends l’abbé Brehier tout chaud et je lui pose carrément la candidature de Chaulin (…) Dans tout cela, je n’ai passé qu’une demie heure avec Louise (…) Je l’adore et cependant elle m’inquiète tant est sensible et passionné ce cœur qui se révèle à moi. Je le sens à la façon dont elle se livre à moi. Les premières heures du mariage auxquelles j’ai tant pensé ne m’inquiètent plus, mais bien la vie qui suivra. Combien la désillusion sera à craindre et que je suis heureux d’être vierge pour aimer longtemps ce jeune cœur (…)

23 avril – Le soir, dîner à Neuilly chez son père avec les Chastanet. Le dîner est charmant. Je sens avec bonheur que tout le monde approuve mon choix et je me sens l’aimer à chaque instant davantage. Après, dans la nuit du jardin, ma bien aimée tombe avec passion dans mes bras (…) Et puis nous revenons à Paris, Louise à mon bras et serrée contre moi, chuchotant que nous nous aimons, que nous sommes heureux, que cette soirée est la meilleure de notre vie. Assurément je n’ai pas fait assez pour mériter ce bonheur-là.

25 avril – La journée de dimanche a transformé mon père et ma charmante femme a conquis tout le monde. Elle me disait au retour, avec cet air grave et tendre qu’elle prend si bien, que c’était toujours la faute de la belle-fille quand elle ne prenait pas un bon pied dans la famille de son mari et que, eut-elle été aussi mal accueillie chez moi qu’elle l’était bien, elle n’aurait pas désespéré de remettre en bon état toutes choses. A coup sur l’effet est produit, ce n’et plus un père que j’ai, c’est une flamme de Bengale, il illumine tout le temps. C’est lui qui met la conversation sur Louise, il trouve charmante la famille de Chastanet contre laquelle il était fort mal prévenu, ma chambre de Neuilly dont l’autre jour d’un air composé il m’avait proposé de faire un garde meubles, il l’arrange aujourd’hui, il la décore, on n’a qu’à le laisser faire, il y met un beau lit. Mme Mouillefarine propose d’en mettre deux, il en rira jusqu’à la fin de ses jours (…) De tout côtés, des mariages. Nous sommes six avoués : Servy c’est jeudi dernier, Jacob après-demain, puis Popelin, Delpon, Charles Duval et moi. Ce serait le cas de fonder une poule (…)

26 avril – … Je m’en vais au mariage de Brugnon, avocat à la Cour de Cassation. Il épouse une amie de Louise, il est entendu que nous nous verrons et j’ai fait sa connaissance au Palais. Nous devions aller à son bal de noce et ces dames y ont renoncé à cause de mon deuil . Elles étaient là comme on peut penser. J’ai été avec elles à la sacristie et j’ai trouvé un certain plaisir à défiler devant quelques bons amis, Renault, Duvergier, Lefebure. Louise avait le plus joli chapeau rose du monde (…) J’ai pu aujourd’hui faire quelques visites horriblement arriérées, à Mme Gratiot que je n’ai pas trouvée, à Mme de Larque et à ma tante Emilie. Mme de Larque a été splendide. Il y avait du monde dans son salon et elle ne savait comment me faire son compliment. J’ai été obligé de commencer et elle, avec cet air émerveillé qu’elle a « On peut donc maintenant parler de votre mariage » « Il y a un ban de publié, Madame » « Il y a un ban de publié ! Que je suis contente ! Et toujours avec Melle de Chastanet ? » « Jusqu’ici oui, Madame ». Il dîne comme presque tous les soirs chez les . Louise dans une émotion profonde m’a dit qu’un jeune homme l’avait aimée avant moi, qu’elle s’y était laissé doucement prendre le cœur jusqu’au jour où ce jeune homme au bal lui a tout simplement dit qu’il l’aimait. Depuis ce jour elle l’a méprisé, elle a averti le soir même sa mère, elle ne le revoit plus. Il se nomme Dormoy. Et puis voici que mon cœur s’ouvre au contact de son émotion, de ses hésitations, de son amour, et que je lui dis comment j’ai aimé Mlle Tetu, comment j’en ai rêvé un an, comment j’ai pleuré, comment j’ai oublié (…)

29 avril – … Je vais dîner rue de Provence, il y a tout juste aujourd’hui un mois que j’y entrais pour la première fois. Quel mois de bonheur complet (…) il est admis que à plusieurs reprises chaque soir nous quittions ensemble la pièce où l’on se tient pour l’obscurité du grand salon. Cela ferait crier bien des mamans et cependant c’est dans ces entretiens abandonnés que l’intimité se confirme, que l’amour grandit. Je n’avais jamais pensé que je ferai ainsi la cour à ma femme, mais il est possible qu’un jour je la laisse ainsi faire à ma fille (…)

30 avril – C’est aujourd’hui qu’on nous publie partout, aux trois églises et aux deux mairies. Je vais à la messe le matin puis à 9 h ½ je me rends où est mon cœur. Mon père en ses enthousiasmes a organisé un déjeuner à Neuilly. Je m’y rends par deux voitures avec Louise, sa mère, Georges et Paul. Le temps reste fort beau quoiqu’un peu moins chaud que ces jours-ci. J’avais convié Coulon voulant qu’il vit Louise le premier ; il ne pouvait rester à déjeuner, mais il était là lorsque je suis arrivé et Louise l’a charmé d’abord en répondant à son compliment avec sa franchise charmante « C’est que je suis si heureuse, moi, Monsieur » (…)

1er mai – Le voilà commencé le mois de mon mariage, j’ai cru qu’il ne viendrait jamais, et pour la première fois de ma vie je me voudrais plus vieux d’une quinzaine. Je n’étais pas préparé à ces sentiments d’impatience, je me figurais au contraire que le mariage viendrait toujours assez tôt. Louise a changé tout cela en me montrant son brave cœur franc, sans détour et sans fausse honte (…) A trois heures, Louise et sa mère sont venues dans notre appartement du second où je les recevais avec mon père (…) Il s’agissait de choisir ce que nous gardons de vaisselle. Et puis à six heures, j’y dîne. La soirée n’a pas valu grand chose. Louise quêtait à Notre Dame de Lorette pour l’ouverture du mois de Marie. J’ai été avec ces dames dans cette église où nous nous marierons (…)

2 mai – Voilà un mois qu’elle m’aime, moi j’ai commencé deux jours avant, pendant lesquels elle ne pouvait pas me souffrir. Elle pleurait de tout son cœur (…) Je vais faire une visite avec Mr de Chastanet. Il est redevenu charmant pour moi, il me bâtit toute sortes de plans d’avenir et me donne la dot comptant, ce qui me donne une vrai satisfaction, surtout à l’amour propre, par les idées que j’ai exposées le 13 avril (…)

4 mai – Je travaille chez moi le matin et à 12 h ½, je vais chercher Louise et sa mère pour nous occuper de la corbeille. Il y en aura pour dix mille francs, on ne se marie pas gratis. Il faut qu’il y ait des gens bien informés, en sortant nous trouvons une lettre à son nom chez le portier. Elle l’ouvre et heureusement la regarde à peine ; elle contenait un dessin horriblement obscène. Il me semble qu’on tuerait un homme capable de faire cela. Nous allons chez Delille regarder des cachemires pendant une heure, des longs et des carrés, j’en ai mal aux yeux. Louise n’y est pas sage et me fait à un beau moment une si drôle de grimace que la marchande perd son sérieux. Nous allons chez le bijoutier aussi (…)

5 mai – … A cinq heures rue de Provence on choisit définitivement les cachemires (…) Le joli de la chose est qu’il leur faut quinze jours de soin et qu’ils ne seront pas prêts le jour du mariage. La soirée est délicieuse, on nous laisse si bien nous éclipser dans le salon obscur (…) J’ai obtenu non sans grand peine que dans ces moments là nous nous disions tu : il me semble exquis d’avoir avec elle un langage que nul ne connaisse. Mais ne voilà-t-il pas que dans le petit salon, dans une conversation bien basse, elle lève tout d’un coup la voix : « Tu n’aimes pas cela, toi ? » Je crois qu’on n’a rien entendu, mais nous avons ri le reste du soir (…)

6 mai- … Nous allons voir des boucles d’oreille chez mon ami Gustave David et j’y reviens dîner à six heures (…) On commence le travail des billets de faire-part. Je vais chez mon oncle Charles le prier de signer mon contrat. Ils vont se promener à Versailles. Nous regardons les grandes eaux, mais le parc de Trianon est plus solitaire. On laisse Louise à mon bras, faveur encore rare, et notre bon petit secret du tutoiement nous fait une promenade charmante. Louise laisse encore échapper un « Mets ces fleurs là dans ta poche » qui nous amuse bien. Nous rentrons dîner. La soirée est très intime, mais ma pauvre chérie est aussi troublée que tendre en songeant au terme qui s’avance ( …) Elle m’émeut jusqu’au fond du cœur, c’est un tel mélange d’amour, d’ignorance et de crainte.

8 mai – … Je ne sais comment s’arrangeaient Galin et Potier, mais mon contrat qu’on doit signer après-demain n’était pas commencé (…) si bien que ce matin je harangue mon père. Nous arrêtons ensemble un petit acte qui règle divers points, notamment les dépenses d’installation de l’étude, puis il court chez Potier, il le mène chez Galin, on y trouve par miracle Mr de Chastanet, mon contrat est bâclé sans moi en une heure et je vais à onze heures l’apprendre à ces dames. Tout est à parfaite satisfaction, deux cent mille francs comptant avec cette seule petite difficulté qu’il y a 140.000 francs de rentes nominatives et que par conséquent je ne pourrai pas aliéner durant la minorité de Louise, donation de moitié des apports en usufruit, clause de reprise par moi de mon étude au prix de 300.000 francs, tout cela traité d’une façon charmante, comme entre galants hommes. Ouf , c’est fait ! (…) Après cela des courses avec Louise et sa mère (…) Nous allons chez Maynard le marchand de meubles, chez Ribailler le bijoutier et ailleurs, ce sont les achats et surtout les cadeaux de noce (…)

10 mai – « Les conditions civiles de cette union furent réglées suivant contrat reçu par Maîtres Galin et Potier, notaires à Paris, en date du 10 mai 1865, enregistré ». C’est aujourd’hui le jour du contrat ! (…) Nous signons à cinq heures. Louise a une robe de gaze de Chambéry bleue et blanche qui est charmante et la rend délicieuse. Sa mère qui a pleuré une heure ce matin a son sourire calme et aimable. Les deux pères sont majestueux. Il y a Paul et Gaston, Georges de Ch. ne sait pas ou a oublié qu’on signait aujourd’hui, il arrive de Pontoise par tous les trains et je me propose de lui envoyer un billet de faire-part. Voici les notaires, Potier est charmant, Galin n’est pas très drôle. On lit et Louise écoute comme au sermon. Je ne reviens pas sur l’acte dont j’ai parlé hier. C’est fort long, très ennuyeux, on signe. Mme Mouillefarine et Henriette arrivent pour donner leurs paraphes, puis viennent les invités du dîner, l’abbé Brehier tout rayonnant, Mr et Mme Koller nos oncle et tante, personnages assez froids qui me sont mal sympathiques, Eugène Koller, agent de change, leur fils qui est un bon garçon pas fort et peu amusant, Estelle Koller, sa sœur, une aimable personne fort à son avantage aujourd’hui, l’abbé Brehier toujours rayonnant d’aise et heureux rien qu’à nous regarder, mon oncle Albert et mon ami Georges Chaulin. Mes frères Albert et Georges arrivent les derniers et au moment où l’on allait se mettre à table (…) Le dîner est très beau, fort ennuyeux, mais pas pour moi qui suis entre Louise et mon sombre frère Georges, fort abrité par des corbeilles de fleurs et je bavarde tout bas avec ma voisine à n’en finir plus et dans la clef de tu. L’abbé Brehier nous mange des yeux, et, ce qui est surprenant, je trouve mon oncle Albert nous fixant d’un air paternel et ravi. Il ne m’a pas gâté à ce point de vue là. Au sortir de table, il y a un bon petit bout de conversation entre lui, l’abbé Brehier et les deux pères, à savoir qui a inventé ce mariage là et chacun reprend la part qu’il y a prise, tous ravis et Louise écoutant souriante, son bras sous le mien. (…) les invités arrivent. On s’était, à cause de mon deuil, très fort restreint . J’avais invité trente personnes, Mr de Chastanet cinquante à peu près, cela fait néanmoins pas mal de saluts et de présentations, mais je m’étais promis d’être très aimable et je crois que je l’ai été. M’incliner, remercier, conduire des dames signer le contrat, telle était ma tâche que j’ai rempli le mieux que j’ai pu. J’avais je sais bien quoi qui la facilitait, j’étais heureux au-delà de toute expression et on le voyait sur mon visage. On m’a dit que celui de Louise le laissait voir aussi. Et puis, ce qui est plus singulier, je n’étais pas mal du tout aujourd’hui : le bonheur et l’amour m’ont fait, je crois, une autre figure. J’avais aussi mes présentations à faire, qui me tenaient fort au cœur. Pour les jeunes gens cela a été difficile, je n’avais guères invité que des intimes, mais on n’a pas grand-chose à dire ainsi. Outre Coulon et Chaulin il y avait Renault, Decrais, Tardieu, Maugin, Prieur, Jules Bonnet, Georges Picot, j’en oublie peut-être, mais c’est merveille comme Louise a été ravissantes avec les dames que j’aime bien, Mme Petit, ma tante Pauline et Marie et surtout Mme Eymieu. Elles sont venues si gentiment l’une vers l’autre, s’aimant déjà en moi sans s’être connues, que je sentais mon cœur se fondre de joie. On ne retrouve pas des sensations de cette fraîcheur. Je voudrais noter tous les moments de bonheur que j’ai eus dans cette soirée. Ma chère femme a plu à tout le monde et ceux qui ne me le disaient pas se le disaient entre eux. Coulon venait me le répéter. « Tenez, chère enfant, lui disait mon père, je suis gris de bonheur », ce farouche père, si raide il y a un mois sur les choses de mon mariage. Mme Chaulin m’a bien manqué, elle est fort souffrante. Mr Chaulin est venu avec Maurice, il a été aimable comme il l’est toujours et mon père a trouvé des mots charmants à lui dire. Et puis ces braves gens là se sont tous en allé vers minuit. Je suis resté un peu après, il fallait bien embrasser un peu cette chère petite femme adorée, et je suis rentré chez moi à une heure, tout rompu de fatigue mais ivre de bonheur comme mon père.

11 mai – … Je vais voir un peu comment on a dormi rue de Provence et je me répands en courses et en rendez-vous. Les billets de faire-part me font tourner en bourrique : mon père s’y consacre avec un vrai dévouement, mais nous dépasserons quinze cents. Je m’en vais rue de Provence, je n’ai plus que six fois à dîner avec Melle de Chastanet. On est un peu las, la soirée n’en est pas moins bonne. Il est de principe que nous passons une bonne demie heure dans l’obscurité de la pièce à côté et puis nous avons trouvé un coin de canapé où elle me sert d’écran, où ma bouche est à la fois près de sa joue et de son oreille. Paul et Gaston nous font enrager, mais on prend ce mal là en patience.

12 mai – … On a commencé hier à apporter notre mobilier dans l’appartement du second et Louise vient à quatre heures le voir avec sa mère et y faire quelques rangements. On apporte ses robes. La douce chose de voir cette installation qui commence et surtout de la voir heureuse, souriante d’être ici, disant chez moi d’un petit air satisfait. Je l’entraîne le plus que je puis dans notre future chambre, où l’on a déjà placé une certaine causeuse qui est le seul meuble dont nous ayons eu l’envie nous-mêmes. Mon père (…) nous a donné pour le salon une garniture de cheminée en marbre et bronze qui est fort belle. Elle est déjà en place, c’est la Diane de Gabies. Je dois recevoir de mon oncle Albert la garniture de cheminée de notre chambre. Marie Eymeu a envoyé une cave à liqueurs, ma tante Elisa, une table à ouvrage, Mme Joriaux une coupe, Mme Mouillefarine a voulu faire son cadeau et a donné avant-hier à Louise une fort jolie broche. On nous gâte (…) Je porte aujourd’hui tout fièrement à ma montre un médaillon d’or avec un E et un L en rubis, c’est un cadeau de Louise qui m’a rendu bien heureux. Elle me l’a fait hier et se l’est laissé payer en baisers.

13 mai – … Ces dames viennent encore rue Ventadour. Le piano de Louise arrive, son trousseau, nos tapis. Tout cela se meuble et devient très gentil. Notre lit, que je ne regarde qu’avec émotion, est tout dressé et deux oreillers y reposent avec majesté. C’est le bonheur que les heures qu’elle passe là avec sa mère. Mais nous nous aimons trop, il faut que cela finisse. Mon oncle Albert qui vient dîner rue de Provence en est presque scandalisé. Je veux mettre à l’habitude mon pied sous celui de Louise, la méchante retire le sien et me dit : cherche. Je trouve si mal qu’elle pousse un cri tout à coup. Je renonce à redire les plaisanteries de Gaston (…)

14 mai – … nous causons deux ou trois heures cœur à cœur dans ce bon canapé du petit salon qui a assisté à nos premières confidences. Mais que de chemin fait depuis le temps où nous effilochions les glands du coussin : aujourd’hui elle est quasi dans mes bras, nos cœurs s’épanchent dans une intimité telle qu’à peine, il me semble, celle du mariage nous paraîtra plus douce (…) C’est demain qu’elle va lier irréversiblement sa vie à la mienne et je la rassure avec toute ma tendresse sur le lien qu’elle va former. Tout son amour est à moi, elle n’a que ses pudeurs de jeune fille qui l’émeuvent (…)

15 mai – … Mon père est en habit noir, moi aussi : c’est aujourd’hui le mariage civil (…) A onze heures, je vais chercher en voiture ce vénérable Mr Bonnet qui est mon témoin et je le mène rue de Provence où il fait à ces dames des compliments charmants. Ma pauvre petite Louise est, elle, bien émue et comme toujours simple et charmante dans son émotion. Nous arrivons à la mairie, mon père y est déjà ainsi que mon oncle Albert qui est mon second témoin. Voici Mr Aubry, témoin de Louise, Mr Koller qui est l’autre, avec sa femme et sa fille, Mr et Mme de Chastanet, Paul et Gaston, quant à Georges, il a oublié, enfin Mlle Deharme. Voici qu’on nous fait asseoir Louise et moi à côté l’un de l’autre sur deux grands fauteuils, que nous nous levons devant ce brave Mr Ancelle , voici les interrogations solennelles : voulez-vous prendre pour épouse etc. Je dis mon oui. J’entends celui de Louise et voici que quand je veux signer je trace des lettres ridicules et que quand je tends la plume à Mme de Chastanet, je m’aperçois qu’elle s’agite avec ma main. Voilà ce que c’est que de poser l’homme bronzé. A dire le vrai, je ne sais où j’en suis. Que sera-ce à l’église ? Je rentre avec Louise et sa mère et quand je serre ma femme sur mon cœur, voici que nous tombons assis tous trois, muets, elle pleurant à ce que je crois, moi quasi évanoui, sentant comme se dissoudre mon être. La vieille Clotilde nous a tirés de là, elle est entrée tenant son tablier à deux mains : « J’peux t’y t’embrasser, Madame ? Ma pauvre fille, je comptais le linge, je n’ai pas pu finir de l’écrire ». Et de sangloter en riant. Je l’ai embrassée après Louise et elle a eu une seconde crise en annonçant que les cachemires étaient au salon (…) Je la retrouve rue Ventadour, arrangeant les choses de notre ménage. Nous causons bien tendrement, mais je ne l’embrasse plus, c’est convenu ainsi entre les trois sacrements . Je vais chez ma tante Pauline remercier Marie d’un cadeau qu’elle m’a fait (…) A huit heures je suis près de Louise. C’est la dernière soirée de notre cour, comme on dit. Assurément celle-ci ne finit pas trop tôt, nous pouvons nous unir, il n’y a plus un nuage entre nos deux cœurs. La confiance la plus entière existe, avec le plus tendre amour. Je quitte ces dames d’assez bonne heure, elles ont besoin de repos (…)

16 mai – Je vais ce matin à Saint André communier avec Louise et sa mère (…) Elle vient faire rue Ventadour ses derniers rangements. Tout est installé, les cadeaux de noce parent toutes les pièces, notre appartement est le plus gentil du monde (…) je ne vais pas rue de Provence : depuis longtemps j’avais proposé à Louise de lui laisser passer cette dernière soirée toute avec sa mère. Je rentre chez moi où je travaille et où Coulon vient me voir à onze heures (…) nous venons à notre jeunesse, à cette dernière année surtout, aux deux angoisses que j’y ai senties et que je lui ai confiées : l’une d’être obligé de succéder à mon père, l’autre de ne pas pouvoir épouser Mlle Tetu. Deux malheurs qui se réunissent pour faire le bonheur de ma vie.

Puis nous nous embrassons avec tendresse. Il part et je reste seul. La dernière heure des quatre années de solitude que je viens de subir. Elles se résument à moi comme un jour : il me semble, à la veille de mon mariage, être au lendemain de la mort de ma mère . Je vois cette chère sainte me bénir et bénir Louise qui priera demain sur son tombeau. Je songe que dans les dix dernières années de sa vie nous causions mariage et je lui disais que je pourrai bien me marier à vingt-cinq ans. Mais sais-tu bien, me dit-elle avec un trouble extrême et comme saisissant une joie inespérée, que si tu te mariais à cet âge, je pourrais bien encore être là. Elle est partie bien avant, me choisir ma femme de là haut. Mais elle sera demain à l’église avec moi. Je la sentirai dans mon émotion.

Le journal tenu quotidiennement Edmond depuis l’age de quinze ans s’achève ainsi la veille de son mariage, le 16 mai 1865. Il reprend cependant la plume pour compléter le dernier cahier les 8 mars 1866 et 15 mars 1868.

8 mars 1866 – Voilà plus de neuf mois que je n’ai ouvert ce cahier (…) Ma femme a le sein gonflé d’une maternité prochaine. Chaque jour je lui demande en rentrant si « le petit va naître » et elle se désole de ne pas se sentir malade. La sœur garde-malade est déjà installée, on n’attend que le petit. Depuis six mois le petit est tout. Son nom est à chaque instant dans la bouche de Louise : il ne remue pas, il remue mal, tu es sur qu’il n’est pas mort ? et elle pleure. Je l’embrasse et la calme, et elle s’appuie la tête sur mon épaule et rit à travers ses larmes. Dans quinze jours au plus tard tout cela doit être fini.

Et quand je songe à cela, je tremble et retarderais sans cesse ce jour si c’était en mon pouvoir. C’est la seule pensée que je lui taise, elle ne me quitte pas et je retrouve mes vieilles habitudes en m’en soulageant ici. Si elle allait mourir comme ma mère, comme Blanche Ripault, comme mille autres. Cette pensée est telle que je ne puis m’y arrêter (…) Rien au reste ne peut éveiller mes craintes que sa constitution un peu enflammée et anémiée à la fois. Elle porte vaillamment son enfant, se promène et monte des étages. Sa santé n’a jamais été meilleure. Mais toute ma vie se joue sur ce coup.

Elle n’a pas peur et ne craint que pour son enfant. Je donnerais cent fois ce petit être pour elle et cependant si elle le perdait elle en serait atteinte au cœur. Elle est mère jusqu’au plus profond. Elle veut nourrir quoiqu’elle n’ait pas, la pauvre petite enfant maigre, la plus légère apparence de lait. Elle me jure bien qu’elle m’aime autrement que le petit, mais je ne sais pas si c’est mieux ou plus. Quelle émotion le jour où le petit a fait signe qu’il était là. C’était à Fécamp, nous dormions dans un mauvais lit d’auberge. Je la vois encore se soulevant et s’écriant « Edmond chéri, le petit a remué ! Qu’il est gentil. » Il s’appellera Camille, ce petit, qu’il soit fille ou garçon. C’est bien avant mon mariage que j’avais projeté de donner à mon premier enfant le nom de celle qui m’a fait ce que je suis. Avant notre mariage elle y avait consenti (…)

La première fille du couple, Camille Mouillefarine, naît le surlendemain.

15 mars 1868 – Je reprends encore les dernières pages de ce cahier, qui sans doute n’aura pas de successeur, pour m’épancher sur un événement affreux. Mme Paul Challiot, Alice Gratiot, vient de mourir en couches à vingt et un ans. Je l’ai conduite avant hier au cimetière.

A cet enterrement, je n’ai parlé à personne (…) Que de souvenirs à présent couverts d’un voile funèbre. Que de charme ! Que de simplicité et que de jeunesse. Les sentiments confus qu’elle m’inspirait et dont je suis venu rechercher la trace dans mon journal se trahissaient par trop de trouble et trop de gaucherie pour qu’elle n’y ait rien démêlé ; et, quand il y a un peu plus d’un an, elle m’apprit son mariage, ce ne fut pas, de part et d’autre, sans quelque rougeur. « Nous sommes de vieux camarades », me disait-elle en me tendant gentiment la main (…)

Il y a un souvenir, le plus vieux de tous, que j’ai depuis deux jours sans cesse présent à l’esprit : une promenade que nous fîmes à Fontainebleau avec sa mère. Ce n’était qu’une enfant maladive alors et gracieuse. Je ne sais sur quelle idée nous dansâmes tous deux dans un (mot illisible), ses cheveux blonds étaient dénoués et tourbillonnaient avec elle dans un rayon de soleil. Pauvre Alice !

Que sont devenues les fiancées potentielles de la liste numérotée du 27 février 1865 ? Et bien, elles ont fait un mariage bourgeois comme tout le monde, au moins pour celles dont j’ai pu suivre la trace :

– Cécile Bonnet, née en 1848 et d’après Edmond peu flattée par la nature, épouse le 19 juillet 1869 à la mairie du 6ème Marcelin Douillard, docteur en médecine. Elle en a une fille décédée en bas age.
– La charmante Alice Gratiot, née en 1846, épouse le 19 mars 1867 à la mairie du 7ème Paul Louis Challiot, 25 ans, ingénieur civil. Le même jour son frère Georges se marie également. Alice Gratiot meurt en couches en mars 1868 (Journal 15/3/68)
– Isabelle Farjas, née en 1844, dédaignée par Cheramy et Edmond, prend une jolie revanche en épousant à Mantes le 30 septembre 1864 le vicomte Maurice de Maintenac, 28 ans (Journal 28/9/64)
– L’amour déçu d’Edmond, Louise Tetu, née en 1844, épouse le 15 avril 1865 à la mairie du 7ème Edmond Nicolas Gerard, 28 ans, propriétaire (Journal 18/4/65), d’où deux filles.
– Monsieur Dhostel, dont Eugène Mouillefarine souhaitait voir Edmond épouser la fille, est Félix Roger d’Hostel, riche négociant en soieries. Sa fille aînée, Félicie, née en 1843, se marie le 20 mars 1865 à la mairie du 2ème avec Gustave Meunié, 31 ans, principal clerc de notaire (Journal 21/3/65)
– Marie Elisabeth Labbé, née en 1845, épouse le 11 octobre 1865 à la mairie du 2ème Georges de Chamberet, 26 ans, auditeur à la Cour des comptes. Ernest Salel de Chastanet est témoin.
– Emma Bartaumieux, née en 1844, épouse à Paris le 16 mars 1865 Adolphe Alfred Boissaye (Journal 21/3/65)
– Hélène Debans, née en 1847, épouse Edmond Victor Lefranc, fils de Victor Lefranc, avocat et homme politique.