Le sel polychreste

Extrait des « Anecdotes de la famille Coutin-Mouillefarine, recueillies par Jean Brunet-Moret »,  septembre 1977.

 

Le Sel Polychreste

SEIGNETTE

 

Les Coutin, vignerons de la grande Champagne, sont restés paysans jusqu’au jour où Jean Coutin (1757-1804) quitta son village pour devenir commis de la marine à Rochefort. Son fils Jean Nicolas, docteur en médecine, épousa le 28 octobre 1813 Sophie Seignette de la famille des célèbres apothicaires de La Rochelle.

 

Les Seignette dotèrent en effet au XVIIème siècle la thérapeutique d’un médicament chimique nouveau dont la célébrité extraordinaire s’étendit à Paris puis sur tout le royaume de France et gagna même l’Angleterre et l’Amérique, célébrité justifiée d’ailleurs puisque le « Sel Polychreste » est toujours en faveur et inscrit au Codex français sous le nom de « sel de La Rochelle » et « sel de Seignette ».

 

Jehan Seignette maître apothicaire rochelais naquit en 1592. Son père était marchand rue Bourserie à l’enseigne de « La Fortune ». Ils appartenaient à la religion réformée dont Jehan fut l’un des diacres. Il exerçait la pharmacie dans la maison dite des « Quatre Vents » sise à l’angle de l’actuelle rue du Palais et de la Place des Petits-Blancs.

 

Il connut les horreurs du siège de 1628 et une nuit, alors qu’il se trouvait de garde sur les murs qui vont de la Tour Saint-Jean à la Tour de La Lanterne, il entendit un bruit qui venait du côté du chenal et crut voir des ombres se mouvoir. Il cria « aux armes » et tira un coup de fusil. Les hommes de garde au pied de la tour de la Chaîne répondirent à l’appel de l’apothicaire mais les malheureux étaient tellement affaiblis par la faim qu’au lieu de porter leurs fusils ils s’en servaient comme d’un appui. Un rayon de lune éclaira le chenal et les pauvres assiégés purent se rendre compte que leur terreur était provoquée par des huîtres qui, la mer étant basse, faisaient claquer leur coquille. Jehan Seignette fut, parait-il, celui des Rochelais qui tira le dernier coup de feu du siège fameux.

 

Pour lutter contre le scorbut qui causait de grands ravages dans la population, Jehan Seignette avec le médecin Mathias Gohier chercha un remède et le trouva dans une plante très commune, la moutarde, qui croissait en abondance sur les remparts. Les médecins ordonnèrent « d’user de l’herbe de moutarde aux repas pour les sains et quant aux malades d’en boire au matin à jeun la valeur d’un verre commun exprimé avec du vin blanc » comme aussi des lavages de bouche et des lessives pour les jambes qu’on trouvait toutes prêtes chez le sieur Seignette apothicaire.

 

Des sept enfants de son mariage avec Marie-Suzanne Guillemard, Jehan né en 1623 fut médecin de l’école des « chimiques » en opposition avec les parisiens tenant pour les trois S : Séné, Seringue, Saignée ; et Elie, apothicaire comme son père.

 

Elie était né en 1632 et n’avait que seize ans quand son père mourut, mais il travaillait depuis l’âge de treize ans et connaissait déjà son métier. Toutefois il ne pouvait exercer seul l’art de la pharmacie, les statuts de sa corporation lui interdisant de se faire recevoir maître avant l’âge de 20 ans. Sa mère étant morte, il n’avait pas non plus de tutrice et il lui fallait un garçon apothicaire admis par les membres de la Communauté, mais il passa outre au règlement et continua l’exercice de sa profession. Immédiatement ses confrères lui intentèrent un procès, demandant sa condamnation à 500 livres d’amende et la fermeture de sa boutique. Le tribunal convoqua les deux frères Jehan et Elie et leur demanda ce qu’ils pensaient faire. Jehan répondit « qu’il n’avait pas l’intention de tenir la boutique de son père et qu’il laissait ce soin à son frère, celui-ci faisant profession de l’art de pharmacie ». Par un jugement rendu le 31 juillet 1649 le tribunal autorisa Elie Seignette à exercer jusqu’à l’âge de 20 ans.

 

Néanmoins Elie Seignette ne voulut pas à 20 ans subir les examens de maîtrise devant la Communauté et ne cessa d’être en but aux attaques de ses confrères et des catholiques, ce qui ne l’empêcha pas d’obtenir un brevet royal pour l’exercice de sa profession.

 

C’est entre 1648 et 1660 que les deux frères « créèrent » le nouveau sel chimique qui devait révolutionner la thérapeutique de cette époque. Après la mort de Jehan en 1663, Elie continua seul la préparation du sel polychreste et les travaux pour le faire connaître.

 

Il se rendit à Paris en 1664 et distribua son remède à des malades, à des apothicaires, à des médecins. Parmi ceux-ci, le médecin de la reine d’Angleterre, celui du Roi, le premier médecin de la reine de Suède et du prince de Condé, furent si satisfaits de l’emploi du Polychreste qu’ils prièrent Elie Seignette d’apporter de son sel à l’ »Assemblée Physique », cénacle de savants qui donna sur ce produit un rapport élogieux et l’adopta.

 

En Amérique, la vente du Sel Seignette était courante et soutenue par un des frères d’Elie, Pierre. Le succès fut tel qu’une contrefaçon se répandit partout et causa un tort considérable au véritable Sel Seignette. Elie dut retourner à Paris en 1672 pour prouver devant l’Assemblée Physique qu’il n’y avait aucune analogie entre le sel débité partout sous le nom de Polychreste et le sel de La Rochelle découvert par les Seignette.

 

Dans une brochure intitulée « Traité du faux polychreste », Elie conte en détail les efforts qu’il dut faire pour triompher de cette contrefaçon. Il découvrit aussi un autre sel qu’il appela « alkali nitreux » et en faveur duquel il publia une nouvelle brochure « La nature, les effets et l’usage du sel alkali-nitreux de M. Seignette, maître apothicaire à La Rochelle. »

 

Toujours en but à la jalousie de ses confrères, Elie Seignette adressa un placet au Roi dans lequel il demandait à être autorisé à continuer l’exercice de sa profession. Appuyé par l’Intendant de la Généralité de La Rochelle, la requête eut un plein succès et le brevet du 16 janvier 1673 se terminait ainsi :

 

… la dite Majesté, voulant, par ces considérations, gratifier et personnellement traiter ledit Seignette, elle lui a permis et permet, conformément à l’avis du sieur de Tevron, de continuer dorénavant si bon luy semble, l’exercice publicq d’apothicaire à La Rochelle.

 

Qu’elle a voulu signer de sa main et fait contresigner par moy son chancelier, secrétaire d’Etat et de son commandement.

Louis                                 Phelipeaux

 

En 1689, Elie Seignette fut reçu ricochon (apprenti) du côté des monnayeurs en vertu des droits de sa mère, Marie Guillemard dont le père était monnayeur de pleine part. Ce titre valait à l’apothicaire l’exemption d’impôts et donnait à sa postérité « née et à naître » le droit de faire partie de la monnaie. En 1690, il était admis comme maître de plein droit.

 

Elie Seignette mourut à La Rochelle le 2 mai 1698 sans avoir abjuré le protestantisme.

 

L’un de ses fils, Pierre, baptisé à l’église réformée le 8 décembre 1660, fut reçu médecin à Caen en 1683.Il revint à La Rochelle et se fit agréer par le Collège des médecins de la ville en 1686. Il s’occupa principalement d’eaux minérales et s’ouvrit sur cette étude à Fagon premier médecin du Roi qui applaudit à ses desseins. Pierre Seignette se rendit à Paris, muni d’ordres royaux adressés à divers intendants de France, près desquels devaient le conduire ses plans d’exploration. Il abjura le protestantisme en 1700 et fut pourvu en sa qualité de médecin d’emplois lucratifs et importants. Il fut nommé médecin ordinaire de Monsieur, frère de

Louis XIV, puis de Philippe d’Orléans régent du Royaume. Il revint à La Rochelle à la fin de sa vie et y mourut le 11 mars 1719.

 

Il fut le père de Pierre-Samuel Seignette (1704-1766), conseiller au Présidial de La Rochelle en 1730, assesseur de la maréchaussée d’Aunis, premier échevin, puis maire de la ville de 1761 à 1764.

 

Celui-ci fut un des derniers descendants d’Elie seignette à conserver le privilège de la vente du sel polychreste. Le Mercure de France publia l’annonce suivante :

 

« Le public est averti que M. Seignette, Conseiller au Présidial de La Rochelle, y demeurant rue des Augustins, continue de composer et débiter le véritable Sel Polychreste ainsi qu’il a toujours fait depuis la mort de son père, Pierre Seignette, médecin de S.A.R. Monseigneur le Duc d’Orléans. Il met comme ci-devant son parafe dans chaque paquet… ».

 

Hélas, en 1731, le chimiste Boulduc était arrivé, non sans peine, à analyser le sel Seignette et devant l’Académie Royales des Sciences en donna la composition le 5 septembre 1731. « Le sel Polychreste de Seignette est une crème de tartre rendue soluble par l’alkali de la soude ». A partir de ce jour tous les chimistes et tous les apothicaires purent fabriquer du véritable sel de La Rochelle. On le trouve très fréquemment comme chef d’œuvre, lors de l’admission des apothicaires à la maîtrise.

 

Parmi les enfants de Pierre-Samuel nous trouvons Pierre-Henri qui fut reçu avocat au Parlement de Paris ; il revint à La Rochelle où il fut avocat, puis assesseur de la maréchaussée. Il devint sénéchal des seigneuries de Laleu, La Jarrie et dépendances, échevin, puis maire de La Rochelle de 1771 à 1775. Membre de l’Académie de La Rochelle, il fit preuve d’un esprit scientifique éclairé, soit qu’il s’occupât des expériences sur le thermomètre Crest, soit qu’il secondât l’Anglai Walsh dan les célèbres expérience sur le poisson torpille. Ces travaux firent grand bruit et valurent à Seignette l’honneur de les répéter devant l’Empereur Joseph II d’Autriche. En 1778, il adressa à l’Académie des Sciences des observations sur la hauteur des marées. En 1789 il fit partie de la Commission chargée de rédiger les plaintes et doléances de la ville. En 1790, juge au tribunal du district, il subit la prison et échappa à la guillotine. Chevalier de la légion d’honneur dès 1804, année de la création de l’ordre, conseiller à la Cour de Cassation, il mourut en 1808 après une vie bien remplie (voir la note ci-après).

 

Son fils Pierre-Etienne (1767-1836), Président du Tribunal Civil de Rochefort, épousa à Lagord près de La Rochelle le 8 août 1791 une jeune créole réfugiée de Saint-Domingue, Marie Françoise Sophie Brossard dont il divorça le 23 fructidor an VII.