Le Voyage en Corse

 

 

 

JOURNAL D’EDMOND MOUILLEFARINE

 

LE VOYAGE EN CORSE

 

Septembre-octobre 1863

 

 

 

 

Présentation :

 

Eté 1863. Edmond Mouillefarine s’ennuie à Paris. Son père, un avoué parisien, a pris quelques jours de congés en le chargeant de veiller sur son étude. Il attend impatiemment son retour pour partir à son tour en vacances. Il avait prévu de gagner les Alpes mais au dernier moment, sur le conseil d’un ami, choisit de découvrir la Corse.

 

Edmond vient d’avoir vingt-quatre ans. C’est un garçon de taille moyenne aux yeux très bleus, féru de botanique et de marches dans la nature. Il tient depuis son adolescence un journal que ses descendants ont conservé. L’extrait  qui suit en reproduit les pages de septembre et octobre 1863 consacrées à son voyage en Corse. Un voyage sportif d’environ huit cents kilomètres parcourus en trois semaines, en bonne partie à pied ou à dos de mule. Son auteur a déjà quelques belles courses à son actif dans les Alpes où les Pyrénées mais il est émerveillé par la splendeur des paysages de l’île. Il est aussi frappé par le sens de l’hospitalité de ses habitants même si, en bon homme du Nord, il peste souvent contre leur nonchalance méridionale.

 

Un mot sur le manuscrit : contrairement au reste du journal tenu au jour le jour l’odyssée corse d’Edmond a été écrite à son retour, ou plutôt retranscrite à partir des notes détaillées prises en cours de route. Le tout au fil de la plume et sans chercher à faire œuvre littéraire : les ratures sont extrêmement rares et les répétitions ne manquent pas.

 

J’ai voulu rester au plus près de l’original, y compris dans ses archaïsmes (certains mots et certaines tournures sentent leur 19ème siècle). J’ai maintenu les abréviations et n’ai pas modifié l’orthographe, sauf étourderie trop flagrante. La ponctuation m’a posé quelques problèmes, les virgules étant fréquemment remplacées par un tiret, les points par un ou deux traits, les accents, les parenthèses et les points d’interrogation manquant le plus souvent. J’ai essayé de la rétablir du mieux que j’ai pu. Les mots soulignés le sont dans le manuscrit.

 

Les noms de personnes ou de lieux peuvent être orthographiés différemment d’une page à l’autre : de la Rocca et Della Rocca, Valdoniello et Val d’Oniello, Monte Christo et Monte-Cristo, etc. J’ai retranscrit ces variantes à l’identique. Je n’ai pas non plus modernisé ni « corsisé » la toponymie : Edmond écrit Monte Rotundo là où les pancartes d’aujourd’hui se partagent entre Monte Rotondo et Monte Ritondu.

 

La carte Michelin au 150.000ème peut être utile pour suivre l’itinéraire. Pour les personnes qui comme moi n’y connaissent rien en botanique, les moteurs de recherche sur internet permettent de visualiser les plantes citées.

 

Un dernier mot sur le document, pour ceux qui trouveraient déplacées certaines ironies ou exagérés certains enthousiasmes : il ne faut pas oublier qu’il est écrit à son seul usage par un homme encore très jeune.

 

 

        Un extrait du manuscrit

 

 

 

 

 

 

 

J’ai complété le texte de quelques notes et de quelques illustrations : bien entendu Edmond Mouillefarine n’est en rien responsable de ces ajouts de son arrière arrière-petit-fils.

 

Philippe Alasseur

Eté 2014

 

Paris, le jeudi dix septembre 1863

Je reçois ce matin une lettre de mon père. Il arrive samedi : je pourrai en conséquence m’embarquer mardi matin pour la Corse. Mon voyage de dessine. J’ai reçu la lettre de Gueroult[1] pour Kosjorowitch. Et puis aujourd’hui j’ai été au bureau de De Bretagne[2] (préfecture de police) pour lui parler des renseignements qu’il devait demander à son ami. Cet ami est la première personne que je trouve dans son bureau et auquel il me présente : Jean della Rocca[3], un Corse enthousiaste qui s’éprend de l’idée de mon voyage, me le dessine, m’indique les points à voir, me promet des lettres. Tout cela avec une verve méridionale qui m’effraye. Quoiqu’il en résulte, j’ai des renseignements, mon voyage m’envahit le cerveau. Je reste à dîner et réunit le soir Tardieu et Gaudefroy chez moi. Le dernier m’apporte une lettre de Mr Verlot pour un botaniste de Corte. Nous classons les doubles et nous allons en cérémonie en porter chacun un énorme paquet chez Tardieu : c’est pour les échanges qui se feront en mon absence. Je fais ce soir mes adieux à mon brave caporal[4].

 

Neuilly, le vendredi 11 septembre 1863

Je déblaye la fin de ma besogne à l’étude. Labey y est revenu, ce qui me fait grand plaisir. J’achète les mille petites choses du voyage. J’ai mon passeport, etcetera. Le soir : Neuilly.

 

Neuilly, le samedi 12 septembre 1863

Je règle ce matin avec Rougeot, maître clerc chez Moullin, un petit compte qui d’antique et expresse convention devait être suivi d’un déjeuner. A quoi il est amplement pourvu. Je fais mes dernières courses. Je vais demander au Dr Chanet des médicaments et des conseils. Je range mon bureau. Je réunis tous les papiers arrivés en l’absence de mon père, je dis adieu à Labey et à Prieur et je m’en vais tout heureux. Et qui trouvè-je chez moi ? Paul de Bretagne. J’avais en mon esprit accusé Della Rocca. De Bretagne m’apporte de lui douze lettres de recommandation

Mr Ambrogi, directeur de l’école primaire de l’Ile Rousse

Mr Gandie, avocat à Calvi

Mr Tedeschi, receveur particulier à Corte

Mr Multido, propriétaire des bains de Guagno

Mr Ottavi, lieutenant de gendarmerie en retraite à Soccia

Mr Cecaldi, médecin inspecteur général des armées à Evisa

Mr Leca, géomètre chef du cadastre et conseiller général à Ajaccio

Mr Abatucci, député de la Corse à Zicavo

Mr Perette, sous-préfet à Sartene

Mr Baptiste Emily, propriétaire à Ste Marie Sicche

Mr Grassi, propriétaire à Cervione

Mr Fernandi, à la grotte de Brando près Bastia

 

C’en est invraisemblable : avec cela un itinéraire, un ouvrage de lui sur la Corse. Il m’arrive en même temps une liste de plantes que Gaudefroy m’a faites pour mon voyage. Si je ne rapporte pas quelque chose de bon à ces amis-là, j’y veux perdre mon nom.

 

Et je vais dîner à Neuilly. Mon père y arrive avec mes frères. Mon père n’est pas de mauvaise humeur comme l’an dernier mais enchanté de son voyage, charmant pour tout le monde et mon bonheur est complet.

 

Paris, le dimanche 13 septembre 1863

Dernier jour : il est fiévreux mais ces apprêts du départ sont plus amusants que le voyage même. Et comme dit Toppfer[5] reprenant fort bien la plaisanterie connue : la bête seule est au logis, l’autre est partie déjà courant par des pays qu’elle dispose à sa guise. J’avais apporté les paperasses de l’étude arrivées pendant l’absence de mon père et nous travaillons une heure ensemble à Neuilly. J’y fais mes adieux après la messe, je fais chez moi de derniers rangements, je vais voir Tardieu et lui porter ce qui reste de mes doubles. Je dîne à Evry où je fais mes adieux à ma tante. Le soir j’écris à Guyot qui est à Aix-les-Bains et à Tournier le guide de Chamonix, qui l’un et l’autre devaient m’attendre, que mon itinéraire est complètement modifié, et je dors avec bonheur ma dernière nuit de Paris.

 

En chemin de fer, le lundi 14 septembre 1863

Je suis à l’étude de huit à neuf heures. J’y travaille, mais d’un travail médiocre ainsi qu’on peut penser. Albert s’y installe comme clerc sérieux. Mon père me fait de fort tendres adieux, et je vais chez moi revêtir avec des frémissements de joie mon attirail de touriste. J’ai comme tous les ans la chemise de laine, mais en raison des lettres de Della Rocca j’y ai combiné un système réellement ingénieux de faux cols et de cravate longue comme les Anglais en Suisse. Déterminé à herboriser grandement j’emporte deux rames de papier gris et un couteau long d’un pied et demi servant de déplantoir et ayant un aspect terrible.

 

A onze heures, l’express emporte en ma personne le plus satisfait des voyageurs. En voiture pour la Corse !!

 

Il est entendu – entendu avec moi tout seul – que je vais en Corse pour m’instruire : aussi durant que le train m’emmène, je lis docilement un gros ouvrage que Mr De la Rocca a joint à ses lettres de recommandation. Cela s’appelle La Corse et son avenir[6]. Il faut dire que ce bienfaisant inconnu parait avoir entrepris la Corse et qu’il rédige à Paris un journal qui s’appelle L’Avenir de la Corse. Cet ouvrage est écrit à un très faux point de vue, à savoir que toute initiative doit venir de l’administration, que tout doit se faire en Corse par son secours. Je viens de lire Paris en Amérique, admirable pamphlet de Laboulaye dont les maximes se sont gravées dans mon esprit. Toutefois ces réserves bien formulées le livre m’intéresse en ce qu’il établit qu’il y a énormément à faire en Corse et qu’on y fait très peu. Il a la date de 1857. Qu’a-t-on fait depuis ? Qu’y a-t-il à faire pratiquement et immédiatement ? C’est ce que je vais voir par moi-même.

 

Mr de la Rocca fait justice du banditisme et déclare qu’il n’existe plus qu’à l’état de tradition. J’en étais convaincu avant de le lire, mais il s’en faut bien qu’on ait les mêmes idées à Paris. Qui donc m’a demandé au Palais quelles armes j’emportais ? C’est la faute de cet admirable roman de Colomba. Mérimée, qui a popularisé la Corse sous le point de vue par lequel il lui a plu de la dépeindre, en a été le plus grand ennemi.

 

Mais je trouve que mon auteur passe bien légèrement sur l’insalubrité du pays. Celle-ci est évidente, hier Mr Richardiere en a malencontreusement parlé à mon père, et déjà je m’étais muni des conseils de Mr Chanet.

 

Le livre en question me mène jusqu’à Tonnerre. Je trouve sur le quai Paul Bonnet avec qui je passe les dix minutes réglementaires. Il est encore dans les premières tristesses de la mort de sa grand-mère. J’aurais du lui réserver quelques heures et je les lui promets pour le retour. A Dijon, dîner, j’y trouve l’ami Delton avec toute une famille que je ne lui connaissais pas. Sitôt après Dijon, une pipe étant fumée, je dors. J’ai comme voyageur des grâces d’état. De temps en temps les bruits de la route pénètrent dans mon sommeil mais c’est un plaisir de plus que de se sentir dormir.

 

A bord du Courrier Corse, le mardi 15 7e 1863[7]

Mes yeux fermés sur la Bourgogne se rouvrent sur la Provence, plus loin qu’Arles, au sein d’une âpre nature. A six heures et demie j’arrive à Marseille tout ému d’être en si peu de temps déjà si loin du départ et si loin encore du but. Tout aussitôt, prenant une voiture, je ma fais conduire aux bureau de Valéry frères Quai Napoléon n°3 et je retiens ma place. Le bateau qui part le mardi va alternativement à Calvi et à l’Ile-Rousse. Il se trouve que cette semaine c’est le tour de Calvi ce qui me convient fort. De là je me fais conduire à la Joliette. On m’indique le Courrier Corse. Je déjeune dans une des admirables maisons qu’a bâties ici la société des Ports et à neuf heures je m’embarque. Mes derniers souvenirs de navigation remontent un peu haut, à un certain voyage en Angleterre en 1851 où je fus bien malade. Aussi suis-je solemnel et cherche sur le bordage de bonnes petites places, bien aplomb sur les flots. Pour cette fois mon espoir est déçu. La mer est comme un lac, il n’y a ni mal de mer, ni titillation, ni même incertitude du pied. J’ai vu bien autre chose il y a deux ans sur le lac de Côme. Par suite il se répand en moi un bonheur considérable car, tout en faisant le brave, j’avais un peu redouté cette épreuve.

 

Le ciel sans nuages est d’un bleu pur au zénith. La côte est couverte d’épaisses brumes et c’est un ravissant tableau vaguement indiqué en deux couleurs, le gris et le bleu. Qui voudrait constater trouverait mal son compte, pour moi je jouis sans regret du pittoresque. Au bout d’un  quart d’heure Marseille a disparu, nous dépassons la Quarantaine et le château d’If et nous remontons la côte bordée de belles montagnes, très hautes et aux superbes dentelures. Voyant que l’on prépare un déjeuner je vote d’enthousiasme la réitération de ce repas. Ce que j’avais absorbé à terre était purement prophylactique : un moyen de n’être pas pris au dépourvu par infortune. Mes convives sont, aux premières, au nombre de deux : il n’y a personne sur ce bâtiment. Encore le capitaine en est un, ours mal léché et d’un vilain commerce. L’autre est l’ingénieur de Bastia Mr Buffet, jeune homme assez poseur. Mr Buffet, avec qui j’ai par l’école polytechnique quelques amis communs, serait intéressant s’il voulait, car il connaît bien la Corse. Il ne l’aime pas. Le pays est fiévreux mais ceci ne vient que du défaut de culture. Les centres sont sains. En résumé et pour répondre à Mr de la Rocca il y a en Corse onze millions de dépense et un million de recette, ce qui me confirme dans mon idée que c’est à des efforts individuels qu’il faut demander l’avenir de ce pays. Mais tout cela n’est qu’idées préconçues, que je note à mesure des conversations et pour les vérifier sur place.

 

Notre voyage continue dans d’admirables conditions, nous dépassons La Ciotat, La Seyne puis Toulon. Huit nœuds et demi à l’heure, vent debout mais cela souffle la machine. Je note avec un empressement tout Parisien ces renseignements techniques. A quatre heures nous passons par le travers de la dernière des îles d’Hyères, Porquerolles ; depuis ce moment nous quittons la côte et cinglons en large. On dîne. Grâce à l’état de la mer le maître d’hôtel ne gagne rien sur nous. Les mets pour la qualité et la propriété sont un intermédiaire entre bien et mal dont en voyage on se contente à merveille, mais c’est une duperie par un si beau temps que de prendre les premières.

 

Quand nous remontons sur le pont il fait nuit, le phare de Saint-Tropez s’allume et l’une après l’autre toutes les étoiles du ciel : alors c’est un spectacle enchanteur. Je fume sur le pont, rêvant, dormant à demi, regardant le phare, regardant les étoiles, regardant la mer et la phosphorescence du sillage et puis je vais m’étendre dans mon cadre. Encore un préjugé de moins : on y est très bien et même les domestiques ont ordre de vous donner des draps à votre première demande. La seule difficulté est de s’insérer entre le plafond et une large planche dont le lit est bordé pour préserver le dormeur d’un roulis nocturne.

 

Calvi, le mercredi 16 7e 1863

Je dors le meilleur sommeil du monde, à demi bercé par le balancement du navire. A quatre heures du matin je suis réveillé par la cessation de ce balancement : nous sommes arrivés, ayant gagné six heures sur le temps porté au programme, nous sommes à Calvi et le jour vient. Bientôt habillé et monté sur le pont, je contemple cette Corse si désirée et il est difficile de voir rien de plus morne que l’aspect de Calvi dans les brumes du matin. C’est, à ce qu’il semble, un méchant village de quelques maisons sales et décrépites. Pas de jetée, on s’affale en bateau et les bateliers raflent la moitié de mon bagage. Mr Buffet m’indique l’Hôtel de France (Orsini. 6 f. par jour). Je m’étais préparé à tout et suis agréablement surpris, après avoir traversé une cuisine pleine d’oignons qui exhalent les parfums de certains quartiers de Saragosse ou de Madrid, d’être conduit dans une annexe située à quelques maisons plus loin, où on me livre une grande chambre blanchie à la chaux qui a vue sur la mer. J’y reste peu, impatient de promenade et d’herborisation. Je prends sous le nom de café une infusion parfaitement fabuleuse et dont le goût et la couleur bouleversent toutes les idées reçues et puis je me jette avec ardeur dans l’espace.

 

Mes premières impressions ne sont pas favorables : les collines qui voisinent Calvi sont grillées. Il y avait plus de végétation l’an dernier le 15 octobre à Biarritz. Je reconnais qu’il faudra chercher sa vie et abandonnant la colline je me rapproche de la mer. Là je suis plus heureux. Au fond du golfe dont Calvi garde l’entrée il y a des dunes, petites, mais vu avec mes plantes d’Etaples, je trouve un fort beau silène tuberculeux (s.corsica ?). Un peu plus loin au bord du chemin je m’arrête en admiration devant un merveilleux arbrisseau. Il a le port d’un osier, des fleurs d’un blanc de lait en grappes retombantes et des fruits crépitants comme le coluteau et pleins de coton. C’est je l’ai su plus tard l’asclepias fruticosa.

 

Cependant le soleil s’est levé et a modifié du tout au tout mes idées sur Calvi. Je n’en avais vu que la moitié. Calvi se divise en deux parties : la basse ville où je loge au foyer Orsini ;  puis au dessus la vieille ville ou la citadelle, située sur une montagne ou plutôt sur un rocher, enceinte de murailles énormes et merveilleusement massée. A ses pieds s’ouvre un petit golfe bleu du fond duquel en ce moment j’observe et je décris, puis au fond sont d’immenses montagnes noyées dans la brume bleue du matin et dessinant des silhouettes incertaines et charmantes. C’est le groupe du Monte Grosso. Cette illumination qui change le tableau ma pénètre de « la joie des voyages ». Et tout de suite je me baigne.

 

Ici un épisode bizarre qu’on n’imprimera pas après mon décès et dont je puis bien me réjouir un moment dans mon journal. Je nageais à dix brasses du rivage. Au devant de moi je vois un grand corps noir qui me parait un rocher et j’y vais prendre pied. Cela recule en remuant quelque chose à droite et à gauche. Brrr, tout hier soir on a parlé requins, marsouins, souffleurs. Je tourne au rivage et après une brasse, regardant derrière moi, le corps noir m’a suivi et s’agite presque sous moi. Si bien que les brasses qui suivent sont tout à fait nerveuses. Et toujours la bête à mes côtés. Je prends pied et me retourne moitié peureux, moitié colère. La bête recule et se tient à distance. C’était mon ombre, bonnement.

 

Dans les sables que je retraverse pour venir à Calvi je vois des essais de culture de coton qui paraissent négligés.

 

Je rentre déjeuner. J’ai pour convives deux ou trois habitués, entre autres un jeune officier de la garnison à moitié mort d’ennui et qui est fort aimable. Il parait que ce golfe si joli et si bien entouré ne vaut rien pour les navires. Il est ensablé et quand souffle un certain vent qu’on nomme le Libeccio, vent du sud-ouest je crois, les navires y sont plus malmenés qu’en pleine mer. Au reste Calvi, maintenant que j’ai fait amende honorable au point de vue du pittoresque, n’est purement qu’un village. L’Ile-Rousse l’a tuée. Paoli qui a fait construire ce dernier port a annoncé que c’était une potence pour pendre Calvi. Les habitants étaient dévoués aux Génois. On en a dit autant d’Algajola. L’un de ces trois points seuls pouvaient vivre, en devenant le marché de la Balagne, contrée fertile dont j’aurai à m’occuper.

 cervaroles

            Les Cervaroles

Les femmes de Calvi sont en général fort belles. Elles ont des grands yeux noirs, de la pâleur, une certaine morbidezza qui rappelle les tableaux d’Hebert. Au moment où cette idée me venait j’ai vu passer les Cervaroles[8] détachés de leur cadre : les femmes vont chercher l’eau dans de grandes amphores qu’elles portent sur leur tête, et deux descendaient l’escalier d’une fontaine qui est derrière la basse ville.

 

Ayant déjeuné, je fais une course au cap Rivelata. C’est la pointe la plus orientale de la Corse[9] et Gaudefroy dans la liste qu’il m’a remise, m’a indiqué là et à Bonifacio un certain narcissus serotinus, recommandé avec toutes sortes de points d’exclamation et de notes à l’encre rouge. Je m’y rends en suivant les contours de la côte découpée en des miniatures de golfes et de caps, tantôt suivant tantôt dominant le rivage, et même me mettant à l’eau pour voir de plus près des actinies couleurs de pourpres. Chemin faisant je prends quelques bonnes plantes, un asplenium, un cyperus, le statice articulata, l’erodium corsicum, et surtout une petite plante délicate et charmante, le leuconium roseum qui me fait presque pleurer d’émotion. Quant au narcissus cherché avec le plus grand soin au cap et sur le chemin, il fuit absolument mes regards. Du phare placé sur le cap on a une belle vue de mer. La côte fuit vers le sud et à gauche la vue s’arrête à un énorme rocher tombant à pic dans la mer, mais à droite j’ai la citadelle de Calvi et les montagnes derrière, la pointe de l’Ile-Rousse et au loin la ligne du cap Corse. J’explore avec grand soin au point de vue botanique la pente abrupte du cap vers la mer et me console en recueillant le leuconium en abondance, puis je reviens par la même route. Je prends mon bain de mer, c’est le troisième mais les deux premiers étaient des essais.

 

En arrivant à Calvi je m’arrête émerveillé par la splendeur du spectacle. Il fait une soirée d’une admirable sérénité, j’ai devant moi la citadelle avec ses épaisses murailles plantées sur le roc et en continuant perpendiculairement l’escarpement. Après sont les toits et les clochers de la ville basse, derrière le golfe bleu et au fond le groupe du Monte Grosso détachant à la lumière du soir toutes ses arrêtes et tous ses détails. De bonnes gens montés sur leurs ânes entrent dans la ville haute, des gamins presque nus galopent sur des petits chevaux corses qu’ils mènent boire à la fontaine, de belles filles l’entourent avec des amphores sur la tête. C’est un merveilleux tableau.

 

Je rentre dîner. La nourriture est un peu fantastique : on nous sert un certain poisson détestable nommé cazeto , dont je n’ose traduire le nom. Ayant fait le doigt de toilette que comporte mon sac je vais chez Mr Gandie : c’est une des personnes pour qui j’ai une lettre de Mr de la Rocca. Il n’y est pas. Alors j’arrange mes plantes de la journée, je clos dans mon sac toutes mes élégances en ne gardant que le strict nécessaire, puis je vais expédier à la diligence de l’Ile Rousse mon sac et une de mes rames de papier. L’autre rame va m’attendre à Ajaccio. Ces soins pris j’écris une lettre et m’étends dans un grand lit garni de draps fort blancs. Cela va le mieux du monde.

 

L’Ile-Rousse, le jeudi 17 septembre 1863

Ce matin, Mr Gandie vient par l’organe du garçon d’hôtel frapper à ma porte. Tant pis pour lui, mes beaux habits sont partis pour l’Ile-Rousse et je vais recevoir sa visite avec mon feutre informe, ma chemise de laine et ma vareuse. C’est une extrémité inévitable mais le garçon d’hôtel la prend moins philosophiquement que moi, il me dit d’un air tout fâché « est-ce que vous n’allez pas d’abord vous laver ? » Admirable propos qui me fournit une entrée en matière pour mon entretien avec Mr Gandie. Cet entretien a lieu sous le marché de la ville. Ce pauvre jeune homme qui ne parait pas manquer de moyens est avocat et juge suppléant à Calvi, et de tout cela il ne s’amuse guères : il n’y a pas d’affaires. Il y a trois avoués, et quand le procès renferme  plus d’intérêts distincts, on autorise un avocat à se constituer, ce qui renverse les idées parisiennes. On plaide surtout ici des délits de port d’armes. Depuis 1851, le port d’armes est interdit en Corse. La peine, disproportionnée et de circonstance, était au minimum d’un mois de prison, depuis peu on a admis l’application de l’art.463[10]. Mon avocat trouve cette loi détestable : un paysan n’a pas moyen de repousser un sanglier qui lui dévore ses récoltes. Selon lui, la loi n’est pas la cause de la disparition de la vendetta : quand on veut tuer son ennemi, un couteau ou un bâton font fort bien l’affaire. Il y a bien à répondre à cela, l’absence du fusil supprime au moins l’embuscade, il faut un bien moindre degré de colère pour tuer un homme à vingt pas qu’à bout de bras, la défense est bien plus facile à l’arme blanche, etc à l’infini, mais ici je ne discute pas, j’écoute. Au reste Mr Gandie ne désire pas vieillir ici et pétitionne pour être défenseur en Algérie.

 

A dix heures je déjeune et, léger de tout bagage, je prends la boîte au flanc le chemin de l’Ile Rousse. Il y a 22 kil. J’entame avec ardeur. C’est la route que j’ai prise hier en herborisant et qui suit les rives du golfe. De l’autre côté, en face Calvi, commence la Balagne. C’est la partie fertile de la Corse et un Corse en a toujours le nom aux lèvres. A ce titre j’ai bien fait de commencer par là. La Balagne se compose de vallées ou plutôt, pour me servir du terme Suisse plus exact, de combes immenses qui descendent de la montagne vers la mer, pays merveilleux à ce qu’il semble pour y cultiver la vigne. Cependant il y en a moins qu’il ne devrait, mais en revanche j’y vois de superbes oliviers, hors de toute proportion avec ceux que j’ai vus en Provence, et aussi du blé, quelques mûriers. Les villages sont haut perchés sur la montagne et toujours à ce qu’il semble à l’endroit le mieux choisi pour le plaisir des yeux. Autre en est la raison toutefois. C’est qu’au temps des Sarrasins d’abord et des Génois ensuite le voisinage de la mer était malsain aux petites gens. Ces villages sont d’un aspect étrange. Le premier que je rencontre est Lumio, situé en face de Calvi mais beaucoup plus haut aux flancs de la montagne qui ferme le golfe. Lumio réalise l’idée qu’a priori je me forme des villages arabes. Les maisons étagées, uniformément grises, sans toit, exactement carrées et plus hautes que larges et percées d’étroites fenêtres, sont absolument des tours. Entre les maisons, sur les espaces libres du rocher, s’étalent de vigoureux opuntia pliant sous des fruits tels que je n’en ai vu nulle part encore ailleurs. En même temps derrière moi Calvi et le golfe apparaissent dans toute leur splendeur. Et pour qu’aucune partie de moi-même ne soit charmée je rencontre en quantité une excellente plante corse, le polygonum equisetiforme.

 

Chaude est la monté cependant et je sens mon ardeur de grande route diminuer. Après Lumio la route, sortie du golfe, suit la mer quelque temps en faisant corniche. Je songe à mon brave Ripault avec qui je devais courir les champs cette année. Puis elle descend dans une des riches vallées de la montagne où s’élèvent très haut les oliviers et les villages. On la nomme, si je ne me trompe pas, vallée di Sant’Antonio, mais je n’affirme pas. Au bord de la mer est Algajola, aujourd’hui mince village mais qui par ses fortifications et par une tour qui l’avoisinent décèlent une antique splendeur. Le tout est de la façon des Génois. Ils avaient destiné Algajola à cette situation de marché de la Balagne dont je parlais hier. Il y paraissait appelé par sa situation centrale. Paoli l’a tué en même temps que Calvi : c’est à lui que s’appliquerait le mot que je citais hier. J’anticipe pour ne pas revenir : Paoli m’a-t-on conté à l’Ile-Rousse appela sur une montagne voisine les chefs de familles influentes d’Algajola au nombre de neuf, et leur annonça que s’ils persistaient à tenir pour Gênes, il allait sur le rocher de l’Ile-Rousse dresser pour les pendre des potences (force). Ils résistèrent et ruinés passèrent à Gênes ou on leur donna pour guerdon[11] une permission de mendier : ainsi m’a-t-on conté à l’Ile-Rousse.

 

J’étais un peu las et avise un cabaret borgne. L’ardeur me revient après un verre d’eau anisée et surtout une bonne pipe. J’arrive à trois heures à l’Ile-Rousse, ayant fort mal marché. C’est une petite ville peuplée, aux rues droites, étroites et dallées, et qui me rappelle pas mal les grands villages de la Corniche. A l’extrémité il y a une belle place plantée d’arbres, dédiée à Paoli. C’est là que sont les belles maisons de la ville, surtout celle des Piccioni. C’est là aussi que sont les hôtels. L’hôtel d’Europe où je descends est une grande maison avec des chambres peintes à fresque comme à San Remo (De Giovanni 5f.50 p.j.). Je prends un bain de mer, je fais porter une lettre de la Rocca à un sign. Ambrogi, et je dîne. On dîne pas mal.

 

Après dîner, je vais voir Mr Ambrogi. C’est le maître d’école. Il me reçoit avec une cordialité timide et affectueuse toute particulière et me monte pour demain une course dans la Balagne, encore qu’il déplore ma précipitation et qu’à son sens l’Ile-Rousse vaille un jour. Nous causons tout le soir. Je m’efforce d’être aimable, lui procède par questions, et cela va si bien que l’Europe entière passe au crible de ma parole religieusement écoutée : événements, hommes d’état, écrivains. Avant de clore l’entretien il me remet une brochure de lui. Cela s’appelle Deuxième rayon de lumière et ce sont des vers français détestables. Il est convenu que nous partons demain matin à six heures du matin, et je rentre à l’hôtel pour arranger mes plantes et pour dormir.

 

Corte, le vendredi 18 septembre 1863

Je m’éveille à cinq heures et attends Mr Ambrogi qui n’arrive pas. A sept heures et demie je vais frapper à sa porte. Il n’a pu avoir un cheval ce qui nous force à abréger notre tour. Nous ne partirons qu’à neuf heures. Depuis ce temps il s’empare de moi et la chose est laborieuse. La brochure d’hier n’était qu’un avant goût. J’ai le malheur de lui en dire du bien et le digne homme en prend prétexte pour tirer un volumineux manuscrit, proprement mis au net et qu’il me prie de lire. Cela a trait aux devoirs de l’instituteur. « Et vous m’en donnerez votre avis en toute sincérité » Et pendant que je mettais les yeux dans le cahier le pauvre homme avait les siens attachés sur moi, si désireux et si craintifs que c’était peine à voir. C’est un pauvre rêveur, honnête et nuageux, évidemment malheureux à l’Ile-Rousse et supérieur à sa situation par de certains côtés de son esprit. Son ouvrage dans lequel il vit est le fondement de ses chimères. Ce qu’il m’en fait lire est très mauvais, ou plutôt c’est le néant, l’inintelligible. A propos de l’instituteur il développe sur le perfectionnement moral des idées absolument banales en phrases emphatiques et filandreuses qui n’en finissent plus. Je n’avais autre chose à lui dire que du bien de son ouvrage, il aurait pleuré, je crois, si j’en avais dit du mal. Je m’efforçais de dégager une idée des nuages de sa prose pour l’approuver ou la développer avec lui et c’était en réalité un pénible travail d’esprit. J’ai toutefois paru le satisfaire. Mais quand il m’a demandé avec sa même expansion hésitante et maladive si je croyais que son livre pourrait avoir un éditeur à Paris, que lui pourrait vivre à Paris de sa plume, présenter à l’Empereur ses ouvrages et lui exprimer ses idées, j’ai eu honte de plus mentir et lui ait dit ce que je pensais sur le sujet à force de précautions oratoires. « Je vois m’a-t-il dit d’un air découragé en me quittant, qu’il faut que je reste à l’Ile Rousse[12]. »

 

J’ai résumé ainsi pour n’en pas faire à deux fois notre entretien de toute la matinée, car une fois le fatal cahier sorti de son enveloppe il ne m’a plu quitté. J’ai proposé pour faire une diversion une promenade au phare, il a pris le cahier sous son bras puis à de certains moment une idée lui venait qui y était traitée. Il ouvrait à la page et me priait de lire. Sur la jetée, nous étions au grand soleil et l’éclat du papier blanc me blessait les yeux. Je l’ai aperçu qui marchait tête nue, les yeux sur mes yeux et tenant à la main son chapeau pour me faire de l’ombre. Aussi malgré l’ennui que me causait ce brave homme et le labeur d’esprit que j’ai subi pour causer avec lui de son livre, il me laisse un souvenir de sympathie et de commisération.

 

Cependant, comme je ne suis pas en Corse pour voir Mr Ambrogi, il serait bon de parler un peu des localités. L’Ile-Rousse doit son nom à trois grands rochers roux placés dans la mer à l’entrée du petit golfe où elle est bâtie. On a joint deux de ces rochers à la terre et sur celui du milieu, de beaucoup le plus haut, on a planté un phare. C’est à ce phare que je suis monté avec Mr Ambrogi. On y a une belle vue de mer et l’on découvre d’un côté le cap Corse, de l’autre le cap Rivelata et le haut des forts de Calvi. J’ai pu ici arracher une demie heure à mon bourreau en allant prendre un bain de mer entre les rochers.

 

A 9h ½, toujours lisant et causant, Mr Ambrogi m’a fait faire chez lui une collation où a figuré un mets nouveau pour moi, des confitures de figues de Barbarie (opuntia). A 10h nous sommes montés ensemble dans un petit char corse attelé d’une mule. Ces chars ressemblent aux chars suisses mais ils sont encore plus primitifs. C’est une simple banquette à deux places où l’on est fort mal quand on est trois comme aujourd’hui. On a sous les pieds un filet de grosse corde sur lequel on arrime les bagages. L’ensemble ne pèse rien et doit aller par tous les chemins.

 

Il fait comme hier un temps magnifique. Il y a cinq mois qu’il dure. La route suit la mer en s’élevant. Je n’ai qu’à tourner le dos pour avoir une belle vue sur le golfe, la ville et les rochers. L’aspect ne vaut pas celui de Calvi mais il n’est cependant pas à dédaigner.

 

Nous quittons la mer à un point où s’élève sur le rivage les restes d’une tour génoise : c’est là que s’ouvre une des plus riches vallées de la Balagne, la vallée de Fiumereggio. Elle s’élève en tournant vers des montagnes vertes qui ne ressemblent guères aux montagnes pelées de Calvi. C’est en suivant cette vallée que nous allons retrouver la route de Calvi à Bastia et notre point de rencontre est Belgodère. C’est un village situé à moitié sur la montagne, à moitié sur un roc qui parait s’en être détaché. Et du fond de la vallée c’est un spectacle magnifique que ce village ainsi situé, de moi à lui la vallée qui monte avec ses magnifiques oliviers, ses grands opuntia, sa végétation puissante, puis au-dessus du village la montagne brillante au soleil et semée de chênes lièges qui détachent leur ombre sur le gazon. Une des plus belles choses que j’ai vues. Ambrogi n’en revenait pas de ma satisfaction.

 

Notre modeste char que le mulet hisse péniblement dans les pentes rapides de la vallée de Fiumereggio entre dans Belgodère en même temps que la diligence de Bastia. Il ne peut être question de déjeuner. Je fais de rapides adieux au digne Mr Ambrogi qui a payé le char en traître et me laisse tout honteux. Et puis je me claquemure dans le coupé d’une effroyable petite diligence traînée par deux mules, entre deux commis voyageurs heureusement très polis et de très bonne compagnie. La voiture gravit une terrible montée du haut de laquelle je vois la pointe du golfe Saint Florent et à la descente elle pénètre dans un pays effroyable, grillé, absolument désert. Au village de Ponte à la Leccia la voiture nous abandonne pour continuer sur Bastia. Nous, c’est-à-dire les deux commis voyageurs et moi qui, alliés par l’infortune, craignons fort de devoir y coucher. C’est un affreux village situé entre trois gorges, balayé d’air froid et que par suite décime la fièvre. Les rares habitants ont des mines à faire peur, sauf la maîtresse de poste, une grasse et jolie indolente. Il s’agissait de savoir si la diligence de Bastia à Ajaccio aurait des places vides, cas qui se produit heureusement. Nous y trouvons tous trois places et à huit heures du soir, après une grande montée et une grande descente, nous faisons notre entrée à Corte. La table d’hôte de l’hôtel Cervoni répare toutes les abstinences. Quelle bombance et qui s’y serait attendu ? Puis les commis voyageurs me mènent au café où je bois d’excellent moka, si bien que je proclame Corte, comme disait Lacoudrays, une petite Capoue, et que je me sens pris d’une exubérance de satisfaction à laquelle je donne cours dans une lettre à Tardieu.

 

Corte, le samedi 19 septembre 1863

Le temps reste splendide. Toutefois comme c’est demain dimanche je ne puis commencer aujourd’hui l’excursion du Monte Rotundo[13]. J’ai d’ailleurs besoin de réunir des renseignements à ce sujet. Je me propose donc de passer la journée à Corte et dès le matin j’examine la ville. Elle a deux éléments très différents : les nouvelles maisons à six et sept étages s’étendent le long de la route d’Ajaccio à Bastia qui se nomme ici le cours. La vieille ville, grimpée sur la montagne, a des maisons petites, basses et sombres. Une haute citadelle domine le tout. La hauteur des maisons neuves donne à la ville sa physionomie la plus caractéristique. Dans un pays comme celui-ci où l’espace est loin de manquer ces dimensions sont inattendues. Je n’ai rien vu de pareil qu’à La Chaux de Fonds où cela s’explique par les besoins de l’industrie.

 

Un autre trait singulier est la présence dans les rues de grands Arabes déguenillés et promenant gravement leurs grandes têtes africaines. C’est bien autre chose que les Arabes à demi civilisés que nous voyons parfois sur le boulevard des Italiens. Ce sont des condamnés politiques internés à Corte. Libres toute la journée ils habitent à la citadelle qui de tout temps a servi de lieu de détention politique.

 

J’emploie ma matinée à herboriser et en même temps à examiner les lieux au point de vue topographique. Corte est dans une assez large vallée au pied des grandes montagnes. On pénètre dans celles-ci par deux gorges qui s’ouvrent ici : celle du Tavignano et celle de la Restonica. Le vieux Corte vient finir sur un roc d’un très bel aspect qui forme un des côtés de la gorge du Tavignano. Celle de la Restonica s’ouvre en phase et ce torrent confond ses eaux à celle du Tavignano au pied même de Corte. Au moins la géographie veut-elle qu’on parle ainsi car aujourd’hui le Tavignano n’avait pas une goutte d’eau à mêler aux flots d’argent de la Restonica : on eut dit deux associés fournissant l’un son nom, l’autre sa commandite.

 

J’herborise dans ces deux gorges. Je commence par celle du Tavignano qui, tournant Corte, coule derrière la citadelle et est couronnée par ses remparts. J’ai peu de succès. Je trouve cependant les dernières fleurs de plantes spéciales à ce pays mais qui y sont communes,  teucrium marum, hypericum hiranum, Je suis plus heureux dans la gorge de Restonica où je prends plusieurs bonnes plantes et notamment le cyclamen neapolitanum que je voyais pour la première fois et qui me ravit d’aise. Je rentre à Corte la boite pleine et mon couteau que je brandissais en anthropophage satisfait est tout simplement saisi par un officier de gendarmerie qui ne me le rend qu’après enquête. La prohibition du port d’arme s’étend-elle aussi loin ?

 

Après un déjeuner que couronne le café, toujours avec les commis voyageurs d’hier, je m’occupe de mes lettres de recommandation. J’en ai une de Mr Verlot pour Mr Burnouf, botaniste de la localité. On m’apprend qu’il n’habite plus Corte depuis trois ans : ils sont à ce qu’il parait bien informés, au Museum ! J’en suis un peu contrarié, ayant compté sur des renseignements botaniques. Alors, mettant mes gants, je vais voir Mr Tedeschi, receveur particulier à qui j’ai fait remettre la lettre de Della Rocca. Il occupe le dernier étage d’une maison énorme qui loge le Palais de Justice au premier et dans l’intermédiaire je ne sais combien de services publics, y compris le sien. C’est par goût : à Corte le propriétaire est toujours le plus près du ciel. Quand je dis que Mr Tedeschi est propriétaire, il faut s’entendre. La propriété de ces grands immeubles est assez complexe. D’usage, on paie le sol en donnant à son propriétaire l’un des étages du milieu dans la maison qu’on construit. Et ici, comme Mr Tedeschi a pris des associés pour bâtir la maison, ils se la sont de plus partagée par tranches perpendiculaires. Cette division de la propriété est du reste prévue par la loi et je crois me souvenir qu’elle est en usage à Bordeaux.

 

Mr Tedeschi est un homme distingué de figure et d’esprit à ce qu’il semble. Il m’accueille de la meilleure façon et tout d’abord m’offre une chambre dans le spacieux appartement qu’il occupe. Il va sans dire que je refuse et nous causons, avec grand fruit pour moi. Je le fais parler de son pays et il me formule en bons termes des idées qui déjà ne me sont pas nouvelles. La Corse produit peu et consomme peu. Le paysan n’a pas de besoin. Le pays est chaud, il est en toute saison assez vêtu avec un costume de pilone. Il vit de blé quand il y en a, à défaut de châtaignes. Ce qui est affligeant au point de vue de l’économie générale, c’est le défaut de bras pour l’agriculture. La Corse qui pourrait nourrir un million d’habitants n’en a que trois cent mille. L’accroissement de la population serait le premier pas vers le progrès, puisqu’il donnerait à la fois la nécessité et le moyen d’utiliser d’avantage le sol. On le gaspille. Même dans la Balagne dont le nom est à chaque instant cité on perd énormément de terrain et on livre à l’opuntia des coteaux où la vigne ferait merveille. Les familles sont nombreuses cependant mais un grand nombre d’habitants s’expatrient. Beaucoup sont soldats. Les Corses arrivés haut sur le continent épaulent bien fort leurs amis et cette espérance en attire beaucoup hors de l’île dans les carrières administratives.

 

Par suite et même dans l’état incomplet, presque rudimentaire, de l’agriculture en Corse, les bras lui manquent. Tous les travaux sont faits par des Lucquois : on comprend sous ce nom générique des habitants de toutes les parties de la côte italienne qui au printemps arrivent ici en grand nombre. Ils gagnent deux francs par jour, ils vivent pour dix sous et emportent annuellement un million de Corse. C’est le chiffre donné par Mr De la Rocca dans son livre et Mr Tedeschi le croit exact.

 

Et encore, me dit Mr Tedeschi du haut de son balcon qui me donne le vertige, tout ce que vous avez vu jusqu’ici est comparativement fortuné. Derrière ces collines, à l’embouchure de ce Tavignano qui coule à nos pieds, se trouve Aleria et la plaine orientale. Cette plaine est d’une merveilleuse fertilité, on dit qu’Aleria a eu quatre vingt mille habitants du temps des Romains et des Sarrazins, vous n’y trouverez pas aujourd’hui vingt maisons. Toute cette plaine est désolée par la fièvre. C’est la malaria du pays romain et la maremme de Toscane. Et suivant Mr Tedeschi ces miasmes ont pour unique source le défaut de culture.

 

La plaine orientale, voila la vraie plaie de la Corse. C’est le plus beau pays du monde à ce qu’il parait. Je le verrai, mais rapidement. C’est là qu’ont été essayés par des compagnies françaises de grands efforts industriels, la Solenzara, le Migliacciaro, qu’on liquidait cette année au Palais. Tout a échoué devant la malaria. Il est certain que contre ce fléau des efforts individuels sont impuissants. Durant que je dessèche mon champ celui de mon voisin m’empoisonne. Il faudrait agir d’ensemble et entamer le dessèchement et la culture sur quarante lieues de longueur en même temps. Mr Tedeschi me le dit et je le comprends aisément. Il n’y a que la colonisation qui puisse sauver la plaine orientale. Et il ajoute cette proposition sensée que le plus grand mal arrivé à la Corse est la conquête de l’Algérie qui a donné une autre direction aux idées de colonisation.

 

Et même en supposant que tout fut fini de ce côté et que l’Algérie fut peuplée, il n’irait pas de soi d’envoyer les gens dans les maremmes cultiver des terres empoisonnées et se faire tuer dans leur sillon comme à la bataille pour gagner des terres à l’utilité générale. Les Anglais l’ont fait en Australie, mais l’Australie est loin et la Corse fort près. Le découragement est chose assez française et la colonie serait vite abandonnée.

 

Aussi impasse, problème insoluble. La solution est de moi et pour un siècle encore elle est un rêve. Pourquoi l’armée ne serait-elle pas employée à ces travaux ? Y a-t-il plus de courage à mourir de la fièvre jaune à la Vera Cruz que de la fièvre paludéenne à Aleria ? Le beau de la chose est-il donc qu’on va au Mexique pour tuer des Mexicains[14] et qu’on irait en Corse pour faire vivre des Français ? Arrivera-t-on un beau jour à séparer l’idée de gloire de l’idée de coup de canon ?

 

Aussi bien tout cela est dit in petto et je le trouve trop avancé pour Mr Tedeschi. Revenons à son balcon dont j’ai fait un beau détour.

 

De ce balcon on voit le Monte Rotundo dont je commence à rêver. C’est une fière pointe et qui attire. L’entretien changeant de caractère Mr Tedeschi me donne quelques idées sur la course, me fait goûter son rhum et ses cigares, m’invite de nouveau à déjeuner, à dîner et coucher chez lui et pour plus de détails il me livre à son fils avec qui je cours la ville jusqu’au soir.

Celui-ci, jeune homme de mon âge, est une triste variété de la pianta uomo : pauvre garçon qui a été passer quatre ans à Paris pour y faire son droit et qui en rapporte un incurable ennui, un profond dégoût des choses de son pays. Ankylosé par l’ennui et l’oisiveté, il s’est fait des manières automatiques et un visage de pierre. Rien ne le déride ni ne l’émeut. Au fond, serviable et bon comme les gens de son pays, il emploie sa journée à arranger mes affaires mais il me fait bouillir avec son silence et sa lenteur. Et quand dans notre marche à travers Corte nous rencontrons le cours (la grande route), les pieds de Tedeschi s’emparent de son individu et le voila qui monte de l’hôtel Cervoni à la place Paoli puis redescend de la statue à l’hôtel, un pas par minute. J’en ai d’abord été pris, croyant qu’il me cherchait quelqu’un ou quelque chose. Quand je lui rappelais la réalité, il me disait : dans un moment et nous reprenions la suite de nos affaires.

 

Enfin, à force de pas et de démarches, j’arrive à établir quelques bases. Je galvanise un peu mon glacial compagnon qui se décide à faire l’ascension avec moi. Il est convenu que je redescendrai de l’autre côté de la montagne sur les bains de Guagno. Il nous faut trois mulets et nous faisons prix du tout avec un gaillard nommé Zampone : ce nom me ravit[15].

 

Je finis même, en mettant le jeune Tedeschi sur des sujets bien choisis, à avoir de lui une conversation intéressante. Corte, situé au pied des grandes montagnes, est un pays de bandits. Ceux-ci bivouaquaient  d’habitude dans les lieux que je parcourrai demain. Aujourd’hui que les bandits ont disparu, ils deviennent légendaires et ces légendes sont d’un grand intérêt. Je n’en ai pas pu tirer à cet égard du bon Ambrogi qui m’a répondu que son principal soin d’instituteur était d’empêcher que la vendetta ne devint une vertu épique et les bandits des héros. C’était fort juste, néanmoins Tedeschi m’amuse fort en me déliant, comme disent les seguedilles catalanes, tout un plein sac d’histoires. C’est Sacrone caché, rancune tenante, dans la maison de son ennemi juré. C’est Zeraffino remettant dans son chemin un gendarme continental perdu dans la Balagne. C’est le trépas de ce même Zeraffino. Il a la jambe cassée, les gendarmes l’entourent, il en choisit un à qui il voulait du bien : « c’est toi qui sera décoré, voila mon pistolet, casse moi la tête. » Ce qui s’exécute de bon accord. C’est Arrighi soutenant huit jours de siège avec ses compagnons dans une grotte située à quelques lieues d’ici et qui a pris le nom de Masoni, le premier qui y fut tué des compagnons d’Arighi. C’est Sarruchi qu’on mène à l’échafaud et qui, voyant un gendarme qui fait le fier à côté de sa charrette, se penche à son oreille et fait Brr. Le gendarme a un tressaillement et Sarruchi sourit avec dignité.

 

L’échafaud est un vilain dénouement, heureusement fort rare dans les histoires de banditisme : la plus grande partie meurt à la bataille. Tedeschi tout petit en a vu rapporter un mourant dans les rues de Corte, c’était je crois Sacrone. Il a couru après lui comme les autres enfants et s’est senti transporté de fierté d’avoir pu toucher de la main le bout de son pilone. D’un homme aussi parfaitement civilisé et aussi froid ce trait de mœurs n’est pas le moins curieux de ses histoires, d’autant qu’il ne s’y mêle aucun penchant au paradoxe. Au fond, me dit-il, ce sont des gueux, mais que vouliez-vous, nous en faisions des héros. Il y en a qui disparaissent absolument. On en cherche encore un qu’on n’a pas vu depuis des années et dont la tête vaut mille francs, ce qui, sauf correction, me parait être a regular humbug. D’aucuns passent en Sardaigne et y font souche d’honnêtes gens. Gambini a fait l’expédition de Gênes avec le grade de capitaine. Santa Lucia a été garibaldien en 1848. Ce Santa Lucia est de tous celui qui donne le plus de pâture aux légendes. C’était un honnête citoyen au nom inconnu. Son frère, un honnête vicaire, est accusé de je ne sais quel crime. Il est arrêté, il passe en cour d’assises. Le futur bandit assiste aux débats déguisé. Tous les ennemis de son frère viennent déposer contre lui. Le plus acharné déclare avoir vu commettre le crime et adjuré par le Président de dire vérité il ajoute « si j’ai menti que sainte Lucie patronne des yeux m’ôte les yeux ». Le prêtre est condamné. Son frère quitte la ville et va s’embusquer sur le chemin. Quand les faux témoins passent, il les arrête, va à celui qui avait pris sainte Lucie à témoin et lui dit « Me connais-tu ? » « Oui, tu es untel. » « Non, je suis Sainte Lucie » et il lui crève les yeux avec son stylet, le lie sur son cheval et gagne la montagne où il fait vite connaître son nom de Santa Lucia. Depuis il joue le rôle du Figaro du banditisme, prenant mille costumes, trompant toutes les surveillances, allant trouver l’évêque d’Ajaccio pour lui démontrer l’innocence de son frère, se trouvant dans le cabinet du procureur général, aux soirées du Préfet, que sais-je, et qui m’eut dit que je ne quitterais pas l’île sans avoir sur lui des détails autrement précis ?

 

Il est besoin de bien entendre et de bien répéter en France que tout cela est de la légende, que le banditisme a disparu de l’île et en même temps que lui la vendetta. Toutes les passions corses (et je ne m’en doutais guères) se réfugient dans les luttes électorales. La politique générale y est étrangère, tout le monde ici est impérialiste à des exceptions si rares qu’il n’y a pas à s’en occuper. Ce n’est qu’une question d’influences, question des plus ardentes du monde. Il y a deux partis à Corte, le parti Mariani et le parti Gaffori. De l’un à l’autre on ne se parle pas. Tout le tribunal est marianiste et Tedeschi qui est gafforiste y perd tous ses procès.

 

Ici Tedeschi, parlant goutte à goutte, devient réellement très intéressant. Chaque famille riche a son influence qui s’exerce sur un plus ou moins grand nombre de paysans et de montagnards. C’est la clientèle dans le sens romain du mot : appui réciproque au forum. Quand il y a un avocat dans la famille et c’est le cas de mon ami Tedeschi, il plaide à peu près sans honoraires tous les procès de ses clients et au jour du vote il a trente ou quarante voix qui lui appartiennent. A ces grands jours là, tout le monde est à son poste. Les marianistes et les gafforistes se mesurent de l’œil. Il n’en est pas un qui n’ait son stylet dans sa poche. A un mot que dirait un homme comme Gaffori par exemple, qui groupe toutes les influences d’un parti, on en viendrait aux mains. Avant la prohibition du port d’arme, c’était bien mieux : on venait au vote le fusil chargé et Tedeschi a vu coucher dix hommes par terre sur la place de Corte.

 

Le chef de cette féodalité originale, Gaffori, que Tedeschi me montre sur le cours, est une physionomie curieuse. Il a 96 ans et comme il est avocat depuis l’âge de seize ans il peut passer pour le doyen de l’ordre dans le monde entier. C’est un petit homme encore très vert et très droit à qui l’on donnerait bien 70 ans. Il se lève parait-il chaque matin à quatre heures et lit sans lunette des ouvrages de droit. Il plaide encore quelque fois pour ses amis. A coup sûr il se promène gaillardement. Cet homme là a pu un beau jour, en 1815, marcher contre les Anglais à la tête de son parti, comme le Cid ou un chieftain de W. Scott, et il les a très bien battus. En 1852, à la tête du mouvement napoléonien, il ne marchait qu’avec cinquante hommes derrière lui. Il est officier de la Légion d’honneur. Son influence est énorme, presque légendaire. Tedeschi raconte et croit fermement que sous Louis-Philippe, en un jour d’humeur railleuse, il a fait nommer pour député le général Paoli[16]. Sa dernière campagne a été une victoire car le candidat de l’opposition, Mr Garini, a triomphé malgré les efforts de toute l’administration et du sous-préfet de Corte, Mr Mariani, frère du candidat officiel. Et Tedeschi s’enflamme presque en parlant de cette lutte.

 

A quatre heures Tedeschi clôt nos longues promenades par une ample visite à sa vigne. Elle est fort belle mais nous voyons à l’entour bien des coteaux arides. Il m’explique que l’oïdium a sévi en Corse plus que partout ailleurs et que les propriétaires découragés ont arraché leurs ceps. Nous avons de sa vigne une belle vue sur Corte et passons au pied des ruines d’un couvent qu’on va reconstruire.

 

Je reviens dîner à l’hôtel Cervoni et à propos de mon ascension de demain on parle à la table d’hôte du Monte Rotundo. Un des convives qui prétend y être monté narre si pittoresquement les innombrables dangers de la course que je suis forcé de faire le modeste et de dire que j’essaierai sans entêtement. D’autre part on m’annonce que sur cette même montagne est aujourd’hui une famille continentale, le père, la mère et deux fils, dont l’un est substitut aux environs de Paris. Je pense immédiatement à Dubois, dont la mère a de si belles campagnes. Quelques renseignements me confirment dans cette idée que je change en certitude en voyant l’adresse des malles. La rencontre est admirable, et après avoir mis en voiture mes amis les commis voyageurs qui partent pour Ajaccio, j’attends avec impatience la descente des voyageurs. Ils descendent à 8h ½  et je tombe presque dans les bras de Dubois. Sa mère, dont la figure est beaucoup plus jeune que l’âge que ses enfants lui donnent, me charme tout d’abord. Après la rude excursion qu’elle vient de faire, elle est animée, fiévreuse comme une jeune fille qui sort du bal. Ne trouvant pas la bergerie où on doit coucher ils ont passé la nuit dernière à bivouaquer sous une sapinière. Voila une femme ! La soirée est très gaie, nous échangeons nos renseignements.

 

Tedeschi vient me dire qu’il ne me suivra pas au Monte Rotundo et j’en suis vite consolé.

 

 

Bergerie de Timozzo, le dimanche 20 7e 1863

Je vais de bonne heure à la messe avec Albert Dubois, frère cadet de mon camarade Georges. Celui-ci, dont les vacances expirent, est obligé de s’embarquer après-demain à Ajaccio et il part pour les bains de Guagno en passant par les lacs d’Ino[17] et de Creno. Et puis je vais chez mon endormi d’avocat de qui dépend l’agencement de mon expédition. Il était au lit : je ne le quitte plus, peu s’en faut que je ne l’habille et non sans peine je lui fais reprendre ses démarches d’hier. Il n’y a plus de Zampone, Zampone a été reconnu insuffisant. C’est Anto Maria[18] qui me conduira. Celui-ci est un beau Corse barbu qui ne sait pas un mot de français et il faut stipuler à nouveau que je veux descendre aux bains de Guagno, que je ne veux pas coucher aux bergeries de Rivesecco, qu’il me faut un mulet pour mon bagage, que je veux marcher à pied et partir de bonne heure, et ainsi de suite indéfiniment, le tout par l’entremise de Tedeschi qui est bien le plus déplorable interprète du monde et qui, de peur de se lasser, rend trois mots pour une phrase qu’on lui confie. Bel-men ![19] Enfin il est entendu que le mulet sera à dix heures et demie à la porte de mon hôtel. Il ne me reste plus qu’à établir les vivres avec l’excellent Cervoni, à causer et à déjeuner avec Dubois dont la famille se rend aussi aux bains de Guagno, mais par le Niolo et la forêt de Valdoniello. Il est impossible que nous ne nous retrouvions pas.

 

Cependant dix heures et demie se passent, onze heures et demie aussi et les mulets n’arrivent pas. La famille Dubois est comme moi dans l’attente. La population de Corte qui n’a jamais vu de touristes si nombreux forme des groupes et Boule, l’admirable garçon de l’hôtel Cervoni, Boule à qui j’aurais du faire l’honneur d’une description, multiplie autour de nous ses protestations et ses expressions de condoléance. J’envoie le petit décrotteur me chercher Anto Maria, le décrotteur me rit au nez et la population s’égaie. Je deviens un peu sauvage (to turn savage) et cours le vieux Corte comme un furieux. Voila bien le mulet harnaché, voila bien Dominique, le fils d’Anto Maria qui parle français, mais Anto Maria s’est rendu invisible. Il a tout simplement mis dans sa tête corse ce qu’il a essayé de me persuader ce matin, à savoir que deux heures suffisant pour arriver aux bergeries il ne fallait pas monter « pendant la chaleur »: au mois de septembre ! Je fais des interprétations polyglottes, espagnoles notamment, dont les désinences trompent ma rage. Puis je me mets à louer un autre guide, moyen plus simple et qui fait arriver immédiatement Anto Maria. A midi un quart la famille Dubois avait complété son armement et je lui faisais mes adieux. A midi et demi il me manquait encore des gourdes et toute la famille Anto Maria était dispersée pour m’en trouver. Fidèle à ma politique je fourre les bouteilles dans mes poches et vais devant avec le mulet. Les gourdes rejoignent avant que je n’aie dépassé la ville. Ce sont des courges toutes rondes, particulières au pays. En langue corse, zucce.

 

Mr Tedeschi en me faisant ses adieux m’a dit que j’allais avoir un bon guide, que c’était son cousin et qu’il m’avait recommandé à lui. Ici cela est tout simple et le guide n’a pas eu plus de fierté à me le dire que Mr Tedeschi n’avait eu d’embarras. Ce guide est un bel homme, taillé en force et dans d’excellentes proportions. Il a sur la tête un bonnet de laine épaisse incliné sur le côté. Il est tout entier vêtu en pilone de couleur brune. Il porte ses vivres dans la peau d’une brebis noire, suspendue à son cou comme j’ai ma boite. Les quatre pattes, liées par paire, forment les points d’attache. Il a ses allumettes, son amadou, tous ses petits objets de pâtre dans sa cartouchière (carchera), seul reste du costume militaire des Corses. Il se nomme Gambini, comme l’un des bandits que j’ai nommé hier. Il en est cousin et me parle de cette parenté d’un ton aussi naturel que de celle avec Mr Tedeschi. Quand je dis qu’il me parle, c’est d’une manière indirecte, car il sait autant de français que moi d’italien[20] et du tout on ne ferait pas un gros dictionnaire. Notre truchement est son fils Dominique annexé à l’expédition pour faire demain tourner la montagne au mulet qui porte mon bagage. Celui-ci est la jeune Corse, portant le velours au lieu du pilone et la casquette au lieu du bonnet. Il parait bien chétif à côté de son père et j’ajoute que sa moralité n’est pas ressortie absolument pure à mes yeux de son rôle dans la course. Deux jeunes chiens très gais et d’un aimable commerce complètent l’expédition.

 

Nous nous enfonçons dans la gorge de la Restonica, d’abord sous de grands châtaigniers, ensuite sous des pins et dans des maquis[21] de cistes et de bruyères en arbre. Cette gorge est assez belle mais les deux heures annoncées sont largement dépassées. Les Corses sont à ce sujet d’une impudence ou plutôt d’une indifférence sans égale, et vous annoncent quatre heures de chemin une heure après qu’ils ont énoncé que deux heures suffisaient à le faire. Flegmatiques à l’excès, oisifs par principe, ils ne comprennent pas l’impatience et n’ont jamais, je pense, songé à mesurer les distances par le temps.

 

Cependant le beau temps qui avait souri à mon départ semble se rembrunir et les nuages s’amoncellent du côté du Monte Rotundo. Je l’annonçais hier à table d’hôte, j’ai une étoile fatale aux ascensions. Anto Maria, en vrai fainéant Corse qu’il est, essaye de tirer parti de ces menaces et me propose de nous arrêter pour ce soir dans une excavation de rochers que nous rencontrons au confluent de la Restonica et d’un petit torrent nommé le Timozzo. C’est un lieu célèbre dans les annales du banditisme et notre cousin Gambini y a fait, si je ne me trompe pas, quelques peaux de gendarmes. Cette considération me laisse absolument froid. Je repousse la proposition avec énergie et nous prenons la gorge du Timozzo qui est fort abrupte. Je rencontre sur le chemin les vestiges du bivouac de notre ami Dubois.

 

A cinq heures et demie nous arrivons aux bergeries du Timozzo où je dois passer la nuit. Le temps s’est découvert et s’il circule encore quelques fumées sur les pentes, le ciel est absolument pur du côté du Monte Rotundo. Nous sommes à la limite des forêts et des pâturages. Il n’y a plus autour de nous que des pins rabougris, des aunes, des berberis . Au-dessus de nous, nous avons la montagne ou notre vue ne peut beaucoup s’étendre et au-dessous de nous la gorge du Timozzo qui s’enfonce profondément et qu’une grande arête de rochers sépare de la Restonica. C’est un beau bivouac de montagnes et dont l’aspect grandiose et sévère me ravit d’aise. Quant au gîte, c’est du confortable. Je m’étais préparé à une seconde édition de ma nuit du Canigou. C’est une toute autre affaire. La cabane est grande, haute, bien couverte et bien close. Les bergers y ont laissé un ample morceau de pilone et une marmite. Tandis que Dominique descend remplir celle-ci au torrent son père accroche sa gourde et ma boite au tronc branchu d’un sapin qui, planté dans les pierres de l’enceinte, sert à chaque bergerie d’armoire et de porte manteau. Cette prise de possession effectuée il a en un moment transformé la cabane en un four et, étendu presque nu devant le feu, il s’y grille avec satisfaction. Je veux le suivre mais mes yeux moins aguerris ne pouvant supporter la fumée il m’apporte au dehors un tronc tout enflammé qui m’arrange beaucoup mieux. C’est autour de ce foyer extérieur que nous déballons mes provisions et que je partage avec mes guides le gigot et les œufs durs de Cervoni. Je fais le café et Anto Maria n’en revient pas. Pendant le repas la nuit est venue avec cette majesté que j’ai déjà décrite et la fraîcheur tombe des montagnes. Nous rentrons dans la cabane où le feu, bien allumé, répand une douce chaleur et pas de fumée. Les arbres qui brûlent occupent toute la longueur de la cabane. C’est de ce côté que se tendent nos pieds, tandis que nos corps sont voluptueusement étendus sur un vaste pilone qui recouvre un lit de camp en planches légèrement inclinées. L’oreiller est représenté par un gros laricio. Je distribue des cigares de l’Ile-Rousse dont le bon Ambrogi m’a bourré les poches, j’allume ma pipe et il y a une heure de causerie. Dominique, couché entre son père et moi, fait passer les demandes et les réponses. Je leur redis ce qu’on m’a appris à Corte sur le cousin Gambini, je narre ma nuit du Canigou, j’expose comment sont faites les montagnes à Paris. Puis peu à peu les cigares et les voix s’éteignent, et je n’entends plus que la respiration égale des deux Corses, ou le gémissement de ma boite que le vent fait battre le long du sapin. De temps en temps nos chiens hurlent aux renards du maquis. Pour moi la singularité de ma situation éloigne pour un temps le sommeil de mes yeux, mais ce temps est court. Peu à peu les pensées deviennent vagues et s’évanouissent dans les rêves.

 

Bains de Guagno, le lundi 21 7e 1863

Je passe une nuit excellente. Cependant, à quatre heures et demie, c’est moi qui réveille tout le monde. Il y a quelques nuages du côté de Corte mais le côté de Monte Rotundo est parfaitement pur. Je fais un léger repas qu’Anto Maria me complète d’une tasse de lait chaud en rencontrant un troupeau de chèvres. Dominique reste avec le mulet pour remonter la Restonica et nous retrouver ce soir. Son père et moi nous suivons le Timozzo. La montée dure trois heures. Les deux premières sont rudes, mais sans excès. Il y a bien quelques points un peu perpendiculaires mais aussi des plans sur lesquels nos deux chiens jouent avec entrain. Nous arrivons à un petit lac (lago di Monte Rotundo[22]) où finit le Timozzo. La montagne est devant nous avec de grandes plaques de neige gelée et de grands rochers sans végétation. Le Monte Rotundo fait partie d’une série de montagnes en ligne qui ne lui sont pas de beaucoup inférieures. Une heure me sépare encore du sommet mais cette heure est rude et Anto Maria qui jusqu’alors s’était contenté de marcher devant s’emploie énergiquement à m’aider. Les mains sont aussi nécessaires que les pieds. Il y a entre autre une certaine brèche à franchir qui a bien cinq pieds de haut. Anto Maria enlève son chien et le pose en haut. L’autre, qui était un camarade annexe, reçoit un coup de pierre en cérémonie et reprend tout pensif le chemin de Corte. Puis il monte et prenant mes deux mains il m’enlève à bout de bras comme une plume.

 

 

montrotundo

A huit heures du matin après un dernier coup de collier nous atteignons le sommet. Hélas ! il y a bien peu de vue. J’en suis un peu  fâché mais pas du tout surpris. Sauf la Dole, je n’ai jamais pu réussir une ascension et les choses se passent ici comme l’an dernier au Canigou. Le ciel au-dessus de ma tête est d’une parfaite pureté mais l’horizon est chargé de vapeurs et quelques nuages flottent sur les sommets inférieurs. Il s’en faut bien que je vois la mer de tous les côtés comme Mr de la Rocca m’en avait flatté, ou même de trois, comme la famille Dubois avant-hier. Je l’ai à l’est et à l’ouest : d’un côté les étangs de Diana et d’Urbino et la mer, de l’autre côté les golfes d’Ajaccio et de Propriano dont les rivages, hauts et découpés, sont d’un bel effet. Sous mes pieds j’ai une vue très étendue sur la terre Corse. Devant moi Corte, le Niolo, le lac d’Ino, à gauche de profondes vallées que le guide me nomme, entre autres celles de Vico dont je vois le couvent. Derrière moi le Monte d’Oro qui parait aussi haut que moi et les grandes montagnes de Sartène, à droite sur la côte orientale la plaine du Migliacciaro, puis à mes côtés d’âpres sommets, de petits lacs, une très belle nature alpestre ; et par-dessus tout, ce qui console des vues incomplètes, j’ai ce grand air vif des cimes, ce déjeuner du sommet, cette bonne pipe fumée à demi couché dans un méplat de la cime, tout à côté de l’homme de pierre.

 

A 8h ½, la course étant longue, Anto Maria propose de repartir. La descente qui se fait du côté diamétralement opposé commence d’une façon moins farouche que n’avait fini la montée. J’ai moins besoin des membres supérieurs et me passe de l’aide d’Anto Maria. J’arrive ainsi à un petit lac nommé je crois Battoniella qui est au pied de l’autre face du Monte Rotundo, trouvant, chemin faisant, de très bonnes plantes. Là je croyais mes fatigues finies : jamais il n’y eut pareille erreur. Anto Maria me fait descendre de nouvelles pentes, circuler sur des crêtes, traverser des versants. De chemin aucune trace mais à chaque instant un escalier de pierres pointues. Il faut en éprouver les degrés avec le bâton, jeter en avant le couteau botanique, puis se balançant sur les mains jeter les pieds en avant. Anto Maria  absolument rassuré sur mon sort était toujours à un kilomètre et vraiment, quoique je le donnasse parfois au diable comme guide, je ne pouvais m’empêcher de l’admirer comme type de montagnard. Il était vraiment superbe à voir se dessinant en pleine lumière sur un rocher culminant. Quand je tardais trop il bourrait sa pipe d’un tabac verdâtre qu’on nomme l’herbe corse et qu’il roulait entre ses mains pour la pulvériser. Quand il m’avait perdu de vue il chantait à tue tête une chanson lente et traînante. J’arrivais, on repartait alors et il avait vite repris sa distance.

 

Après trois heures de marche dans le désert nous atteignîmes une crête qu’on nomme je crois le col de Stervio et sur laquelle recommençaient à se montrer quelques maquis. Les sapins se montraient, mais beaucoup plus loin et dans la profondeur de deux gorges qui s’enfonçaient, l’une à l’orient, celle du Vecchio, l’autre à l’occident, celle du Liamone. C’est vers le Liamone qu’Anto Maria a dirigé mes pas. La pente du col de ce côté a achevé mes pauvres plantes. J’en arrivais au découragement et trouvais comme Della Rocca dans son livre que c’était au gouvernement à faire le reste. Enfin à midi et demi nous avons trouvé la première bergerie et la première apparence de chemin. Un vieux pâtre tout déguenillé est venu se pendre au cou d’Anton Maria et le baiser comme pain. Ce vieux bonhomme  était superbe dans les débris de son pilone. Il nous a offert un seau d’eau que j’ai presque à moitié vidé, encore que je n’eusse pas laissé un ruisselet de la montagne sans y emplir ma tasse de cuir. Quelle course ! Le reste a été long mais beaucoup plus facile. La gorge du Liamone est une des belles choses que j’ai vues et ne pâlirait pas à côté de Fourvoirie. Nous marchons entre d’épais châtaigniers, en face de nous et au-dessus de notre tête s’élèvent jusqu’au ciel de grands laricios, couvrant la montagne et la gorge de leur vert charmant. Un grand nombre, et ceci est particulier au pays, morts debout comme des Romains étendent au milieu de la verdure leurs grands bras décharnés, d’autres, succombant au temps gisent sur la pente ou barrent le torrent. Les gorges latérales donnent des points de vue sur les grandes montagnes. Nous n’allons pas vite, à chaque instant Anto Maria rencontre des amis. On s’arrête, on cause, on échange une série d’histoires dans lesquelles je remarque celles sur le bandit Gambini que j’ai contées hier soir. Les noms de Garini et de Mariani reviennent dans l’entretien : on cause évidemment politique. Puis on s’occupe de moi et à la mode corse on m’intente mille questions en italien sur mon voyage, mon nom, ma profession, l’utilité et le prix de chaque partie de mon costume. Ma boite a surtout un vrai succès de curiosité. Dominique et le mulet n’arrivent pas. On fait d’interminables pauses pour les attendre et je dors sous les châtaigniers. Les deux intéressants personnages ne nous rejoignent qu’à cinq heures du soir et à six heures, au fond de l’Angelus, nous faisons notre entrée au village de Guagno, moi juché sur mes bagages d’un air morose et malsain. Depuis une demie heure mes jambes refusent le service et j’avais fait descendre de la mule Anto Maria qui s’y était campé sans demander permission et y chantait des terzetti, poésie locale à ce qu’il parait dont j’aurai bien voulu enrichir mon carnet. Je n’en ai pu obtenir la traduction de Dominique[23].

 

Le village de Guagno est merveilleusement situé dans les arbres. Toutefois ce soir je me sens mal disposé à l’admirer. A vrai dire j’ai mon compte, j’ai trop bu d’eau et n’ai pas faim, c’est pourquoi je tiens essentiellement à me reposer cette nuit dans les lits de Bains de Guagno. La chose ne va pas tout seul et Anto Maria l’entend autrement. Il y a eu de l’obscurité dans notre contrat. Il s’en faut de deux lieues que les bains de Guagno et le village de Guagno ne soient la même chose. J’ai dit Guagno, nous sommes à Guagno, mes guides n’entendent pas aller plus loin et un grand cousin que nous avons rencontré dans la gorge entend me garder cette nuit. Cette hospitalité qu’il m’aurait en tout autre cas amusé d’accepter ne me sourit pas ce soir, et je lève les difficultés en réglant avec les gens de Corte (f.25) et en louant un nouveau mulet pour aller aux Bains. Je descends au clair de lune une vallée qui me parait charmante et à 8h ½ , ranimé par l’air du soir, je frappe aux volets de l’établissement. C’est Mr Multedo en personne qui vient m’ouvrir : c’est le propriétaire des bains, oncle de Mr Della Rocca et pour lequel j’ai nécessairement une lettre. Il me fait souper et je me couche avec bonheur.

 

 

Bains de Guagno, le mardi 22 septembre 1863

Je suis réveillé par une pluie torrentielle frappant contre mes carreaux et je l’entends sans peine, car elle m’ôte d’un doute. J’avais grand envie de monter aujourd’hui au lac d’Ino et je redoutais d’autre part ce supplément de fatigue : je me rendors donc et quand je m’éveille c’est qu’il me pleut sur la main. Cet établissement très fort vanté par Mr de la Rocca n’est qu’une masure. Je m’habille et trouve en mauvais état mon sac confié à Dominique. Ma fiole de café est vide. Il s’en est bien un peu répandu, mais certes pas tout, et il me manque une belle pipe sculptée d’Orezza achetée à Corte. On déjeune assez maigrement dans une grande salle voûtée et cénobitique. Il pleut toute la journée. Je la passe assez facilement à fumer, à écrire quelques lettres, à mettre mes notes au courant et à faire quelques parties de whist. C’était encore le meilleur endroit de la Corse pour y être ainsi bloqué. Le personnel, fort dégarni à cette époque, se compose du père Multedo, bonhomme à l’air doux et malheureux, parfois égrillard, toujours fort accueillant, ses neveux et nièces, le frère de Mr Jean della Rocca, Alexandre, personne serviable qui ne dîne pas à table, et ses trois sœurs, Saveria, Marie et Rose. La première est mariée à un officier de manières distinguées, Mr Allier, la dernière est une jolie fille. En hommes, il y a le garde général de Vico, Mr Vico, personnage un peu prétentieux mais bon homme, des officiers parfaitement vulgaires et un barbouilleur de peintre qui fait le portrait des dames. A quatre heures j’essaye à sortir et suis ramené par la pluie. Le dîner est égayé par des plaisanteries d’un goût odieux sur les amours conjugales de Mr Allier. Et puis Mr Vico qui me dit tout bas, en confidence, que je voyage avec un revolver, que j’ai tort, plus tort de le nier, qu’il me donne un bon avis, etc. Il ne se tait que par politesse, du reste il est convaincu de visu, Mr Allier l’a vu comme lui hier soir. Ce fait est curieux : voila à quoi tiennent les témoignages. Après dîner on joue au salon à de petits jeux de carte. Les messieurs ont la pipe aux lèvres et enfument les dames à loisir. Toujours la pluie, je me couche fort triste.

 

 

Vico, le mercredi 23 7e 1863

Pas de pluie ce matin, de grands nuages et de grands coups de soleil qui se battent. Je me lève à six heures, tout heureux, et à sept heures je monte à Soccia. C’est un petit village situé dans une gorge élevée en face des Bains. Par cette gorge, on monte aux lacs d’Ino et de Creno: c’est là une belle course qui me laisse des regrets mais quand j’en ai parlé ce matin le docteur Multedo a levé les bras au ciel en disant « Dieu préserve ». Les torrents de la montagne sont fort grossis à ce qu’il parait. Le village est haut perché comme les villages corses et par suite très haut perché. On y arrive par les lacets d’une belle route qu’on répare en ce moment et je passe sous une fusillade de questions. Que cercate ? Que vendez-vous ? Qu’elle est votre profession ? Quel est votre nom ? A n’en finir plus. Avant d’arriver au village je traverse des grands ravins ombragés de châtaigniers. Des femmes y lavent pieds nus et déguenillés. Elles tiennent un drap qu’elles secouent sur terre et en l’air avec énergie. Je n’y comprends rien et si j’écris jamais mon voyage je n’essaierai pas de décrire ces laveuses, mais le matin, les pénombres du ravin, la vapeur d’eau répandue en l’air, tout cela m’a tenu cinq minutes, regardé et regardant, songeant aux Lavandières Bretonnes de Yan d’Argent. Le tableau était fantastique. Ma promenade à Soccia a d’ailleurs manqué son but : je voulais voir un ancien officier de gendarmerie corse, Mr Ottavi pour qui j’avais une lettre et qui m’aurait sans doute dit de belles histoires de brigands, mais je ne sais par quel quiproquo on m’a dit qu’il était à Marseille et je suis redescendu aux Bains où l’on m’a appris que Mr Ottavi ne quittait plus son fauteuil.

 

Aux Bains, je fais à déjeuner des plans avec Mr Vico qui a à faire une excursion forestière très conforme à mon itinéraire et dont la compagnie me serait très avantageuse. Je fais mes adieux au bonhomme Multedo qui ne veut pas me laisser payer et me met dans un embarras mortel. Je m’en tire heureusement à mon avantage.

 

J’ai envoyé ce matin par le voiturier de Vico mon carton à plantes qui devient énorme. Je boucle mon sac et part à onze heures ½ . Je quitte les Bains sans regret. Peut-être serait-ce le lieu d’en dire un mot oublié jusque là. Les eaux de Guagno guérissent nécessairement tous les maux, mais plus spécialement ils me paraissent être un succédané de Barèges pour le traitement des anciennes blessures. Il y a des militaires, mais en bien moins grand nombre que n’avait espéré Mr Multedo qui a fait de grandes dépenses et qui se ruine à ce qu’il parait. J’ai d’ailleurs peu examiné l’intérieur de l’établissement et ma plus grande peur, hier soir, a été d’y être indéfiniment bloqué. Aussi je me retrouve avec bonheur sur les grands chemins et gambade sous mon sac. Je marche allégrement, fumant et herborisant : il y a trois lieues à peine et quand j’arrive à deux heures je me croyais encore fort loin. Méprise toujours agréable à reconnaître.

 

Et tout de suite, ce qui a son charme aussi, le messagers des Bains et l’hôte soupèsent mon sac, ma boite, me mettent au feu pour sécher ma sueur et décident que « ces continentaux ont le diable au corps ». Le conducteur est cependant continental lui-même. Ce brave homme qui se nomme Desmaret est né près de Mantes et connaît bien La Falaise[24]. Venu aux Bains pour une saison, il a pris racine au pays. Quant à l’hôte, c’est un gros Corse grave aux bras nus qui a logé Mr Requien[25] et qui porte un nom illustre ailleurs, ici fort commun, Pozzo di Borgo.

 

Séché, reposé et ayant goûté, je vais à la promenade. Vico, dont mon ami Della Rocca veut faire une sous-préfecture, est un triste bourg, presque un village, mais comme tous les villages corses dans une position charmante. C’est là une beauté de ce pays-ci. Vico est sur le penchant d’un vallon. En face et dans les bois est le couvent que j’ai aperçu avant-hier. Les religieux (oblats) y font sur une pente ingrate d’assez bonne culture pour montrer aux Corses à s’y prendre. Je vais faire une grande promenade dans les bois du couvent. J’y cherche et y trouve probablement la mantha insularis de Requien dont c’est la localité classique, puis redescendant dans la vallée je reprends d’assez loin la route des Bains et je remplis ma boite d’un bel echium du mercurialis corsica et d’une autre ravissante borragnée que je n’avais fait qu’entrevoir – borrago laxiflora.

 

Je rentre à six heures. On dîne à la table d’hôte, c’est-à-dire avec l’hôte, convive assez malpropre. Toutefois on dîne à peu près. Il y a le peintre des Bains qui tout le jour s’est occupé au milieu d’un public nombreux à peindre une enseigne d’apothicaire, les lettres comprises, sa famille et quelques employés. Au dessert je fais causer corse, mais mes gens n’en savent pas long et je m’attire un bien joli mot. « Croyez-vous, leur dis-je, que si les Anglais étaient ici ils ne sauraient pas faire du coton ? » « Si les Anglais étaient ici, ils ne sauraient faire que des esclaves. »

 

Après dîner je vais voir Mr Vico qui est pareillement arrivé des bains. Je m’entends avec lui pour notre course de demain. Puis je rentre à l’hôtel m’assurer un cheval pour trois jours et une place dans la diligence de dimanche qui me trouvera à Sagone. Ceci n’est pas facile car les voitures sont encombrées de séminaristes qui rentrent. J’arrive à négocier l’affaire toutefois avec Melle Pozzo di Borgo que ce soin regarde, belle indolente qui me répond à peine. Sa mère au contraire, petite bonne femme éveillée, m’assassine de questions à la mode corse et quand on en vient à écrire mon nom sur les paquets que je laisse ici, c’est une joie folle.

 

J’ai par cette belle personne des nouvelles d’Albert Dubois. J’en avais eu aux Bains. Il est passé ici lundi matin et n’est parti que par grâce. Le gros temps de mardi l’a par suite pris en mer mais j’ignore encore dans quel coin il aura bloqué le reste de sa famille.

 

Evisa, le jeudi 24 septembre 1863

A cinq heures et demi je me lève : le cheval qui devait m’éveiller par ses hennissements se fait attendre une heure. Ici cela va de soi. Nous partons à sept heures. Il ne fait pas beau. Mr Vico est monté sur une petite bête noire, laide mais pleine de feu. J’ai un pauvre cheval gris, bien maigre qui à tout l’air d’un âne et qui ne connaît que le pas. Je ne sais comment nous aurions pu faire route ensemble. Le temps par grand malheur se charge de trancher la question. Les nuages s’amoncellent et une pluie violente se met à tomber. Après un moment de délibération  Mr Vico prend le parti de rebrousser chemin, ce qui gâte fort mon affaire. Je me décide à continuer au moins jusqu’à Evisa, mais désolé et songeant à me rembarquer mardi pour le continent. Je laisse passer le plus fort de l’orage dans une masure puis je reprends ma route sur ma pauvre bête qui ne tient le trot qu’à la condition d’être constamment et énergiquement battue. Mon bâton ferré m’a servi de cravache et j’en avais mal au bras le soir. La route s’élève pour suivre un petit col d’aspect sauvage où je quitte la pluie pour marcher dans les nuages, distinguant seulement la pente au-dessus et au-dessous de moi comme dans certains paysages écossais que décrit Walter Scott[26].

 

Le col passé, la route redescend dans une vallée profonde où se trouve le petit village de Cristinace et mettant pied à terre je vais spéculer mon cheval dans la pente.

 

A Cristinace ils ont la battue. C’est un jour concédé de loin en loin aux habitants durant lequel on peut porter le fusil et chasser sans permis. Ils en usent avec bonheur et, quoique la pluie en détrempant les maquis eut rendu la chasse impossible, les habitants réunis sur la route étaient tous armés et brûlaient leur poudre aux moineaux ou tiraient à la cible. J’ai spécialement distingué à un kilomètre de distance un grand vieillard de six pieds qui devait bien faire il y a vingt ans. De là je pousse ma bête jusqu’à Evisa. C’est un pauvre village assez sale, bien situé comme toujours. Un gamin m’indique une auberge borgne des plus malpropres que j’aie vues, où une nourrice débraillée me sert un plat de chèvre pour mon déjeuner. Jamais plat de chèvre ne fut mieux fêté.

 

Après ce repas et malgré la pluie je m’empresse comme à Vico de chercher des nouvelles de la famille Dubois. Des touristes continentaux au milieu de cette population oisive et curieuse ne sont pas pour passer inaperçus et un intrépide petit bonhomme qui m’assure que la pluie ne le mouille pas et refuse mes sous me conduit aux deux autres auberges d’Evisa. Dans la seconde que tient un certain Carrara et qui est très supérieure au bouge où on m’a conduit, je trouve des nouvelles toutes fraîches de Dubois. Il a quitté Evisa il n’y a pas deux heures et à tout hasard a laissé pour moi sa carte, comme les navigateurs du Pôle laissent de leurs nouvelles sur les banquises. Voici ces nouvelles : « Mon cher ami, nous avons passé ici la nuit de mercredi à jeudi, après avoir vu le Niolo et reçu au Valdo Niello la plus gracieuse hospitalité dont la pluie nous a forcé d’abuser pendant deux jours. Qu’es-tu devenu par cet affreux temps et quand pourrons-nous espérer nous retrouver ? Ce soir nous couchons à Piana et demain à Vico. Samedi nous irons à Guagno et au Campotile, et si la pluie ne contrarie pas trop nos projets nous serons dimanche soir à Ajaccio. C’est là je crois que je puis te donner rendez-vous avec quelqu’espoir de te rencontrer. Tout à toi, etc. »

 

De l’auberge Carra je vais tout de suite remettre à son lieu la lettre que j’ai pour Evisa. Elle est adressée à Mr Ceccaldi[27], médecin inspecteur général des armées. Malgré ces titres je vais faire ma visite en grandes guêtres, désespérant d’être propre je m’efforce d’être pittoresque. Et Mr Ceccaldi me fait tout d’abord à l’aise par la cordialité et la bonhomie de son accueil. Je n’ai aucun effort à faire pour l’amener à causer de son pays, surtout au point de vue de la culture. Ce que j’ai acquis dans mes précédents entretiens me sert à mener celui-là et quand nous en sommes à parler de la plaine orientale le cœur me bat d’aise en entendant Mr Ceccaldi émettre avec aplomb les utopies auxquelles je m’étais laissé entraîner à Corte. On ne fera rien de ce pays, me dit-il en termes exprès, qu’en y jonchant la terre de cadavres, et c’est trois régiments qu’il y faut mettre. Et tout de suite il m’indique le côté pratique de son idée. La fièvre dure de juin à octobre, on pourrait faire les travaux d’octobre à juin. En trois ans on en aurait fini. Les terres malsaines ne donnent à les remuer de miasmes que pendant deux ans. Il parait même qu’au fort de la malaria on pourrait tenir le pays et s’en défendre au moyen de certaines précautions sanitaires. Quant aux résultats, ils seraient immenses. Le pénitencier de Casabianca établi sur la côte orientale fait d’admirables récoltes sur une terre improductive auparavant. Mais il faut bien reconnaître que là il meurt beaucoup de monde. On a peu de soin des travailleurs et d’ailleurs un point de la côte étant assaini, les miasmes lui arrivent du midi et du nord. Pour réussir il faut que l’œuvre soit entreprise en même temps sur toute la côte. Il parait par conséquent difficile que l’initiative en vienne d’autre part que de l’administration.

 

Des questions générales Mr Ceccaldi passe à celles qui le touchent de plus près et me parle de sa vallée. Il me montre avec orgueil une lande située en face de nous de l’autre côté du vallon dans laquelle pointe quelques bouquets verts au milieu des fougères jaunies par l’automne. Ce sont de jeunes châtaigniers dont il a déterminé la plantation par son conseil et ses exemples. Il vit ici instruisant et prêchant. Son potager est sous ses fenêtres. Il lutte contre le sol en pente et construit des murs de soutènement comme j’en ai vus hier, comme j’en devais voir les modèles au cap Corse, plantant sur tout et faisant planter.  Le châtaignier doit être l’arbre de salut de ce pauvre pays et c’est à le multiplier que tendent tous ses efforts. Cet arbre s’accommode de mauvais terrains, il exige peu de soins et produit beaucoup. Avec les châtaignes le paysan fait du pain et de la polenta. C’est bien souvent ses uniques aliments. La pluie de ces jours-ci sauve la récolte de châtaigne et Mr Ceccaldi la voit tomber avec plaisir.

 

Cependant il me demande l’influence qu’elle va exercer sur mes plans et m’offre sa maison comme une chose toute simple et que je ne peux refuser : voici ma chambre et voici mon lit. Je m’excuse bien entendu. Toutefois je ne puis résister à une invitation à déjeuner pour demain, au retour de l’excursion que je vais entreprendre.

 

Je me propose d’aller voir la forêt de Val d’Oniello, l’une des plus belles de Corse au dire de Mr Vico qui devait m’y conduire et me présenter partout. Seul, je suis un peu embarrassé. Il n’y a pour coucher que l’hospitalité de la compagnie qui exploite la forêt. Dubois s’en loue fort, mais si on peut l’accepter quand on se trouve pris en pleine forêt par la nuit et le mauvais temps, il me semble assez difficile d’aller la demander par voie principale. Tout le monde à Evisa et Mr Ceccaldi lui-même m’assurent que la chose va de soi. Je me décide à partir pour prendre conseil des événements.

 

La pluie a cessé quoique les nuages soient toujours amoncelés et menaçants.  Je pars à pied, laissant ma déplorable monture se refaire à l’écurie. J’estime d’ailleurs qu’il est plus sain d’être mouillé en marchant.

 

C’est un genre de plaisir que le ciel se garde de me refuser. A trois kilomètre d’Evisa je suis rejoint par l’orage. Je cherche l’abri des châtaigniers mais cet arbre est traître. Toppfer l’a remarqué, ses grandes feuilles moles font gouttières et distillent l’eau du ciel. Je me décide à marcher et suis mouillé tout le soul.

 

Pour arriver à la forêt de Valdoniello il faut traverser la forêt d’Aitone. Je pénêtre dans celle-ci et vois de biens belles choses. La route est sur le penchant d’une gorge haute et profonde. Je n’en aperçois pas le fond mais j’y entends mugir le torrent d’une voix épouvantable. De mon côté c’est une pente rapide, garnie de laricios, en face c’est une brèche à pic. Il y a des pins qui s’accrochent dans les fentes du roc ou qui se groupent dans les méplats. Il y a de grands nuages qui parcourent la montagne, que le vent troue et qui aussitôt se reforment. Il y a de minces cascades qui tombent d’en haut, sortant du brouillard. Tout cela est confus, changeant, fantastique et me produit une impression profonde. Je n’ai jamais trouvé tant de charme au mauvais temps.

 

Toutefois, la pluie redoublant, je vois avec plaisir quelques établissements humains. C’est une scierie, la scie d’Aitone suivant l’expression usitée à Evisa. Autour du hangar sous lequel elle fonctionne se trouvent des maisons en planche. Je frappe à l’une d’elles et les ouvriers me font place autour d’un grand feu de laricios. Je me sèche de mon mieux puis je vais voir travailler la scie qui débite de grands laricios. Les opérations sont surveillées par un des membres de la compagnie de Valdoniello. C’est un homme fort bien élevé et qui m’intéresse en me parlant de ses travaux. Ils exploitent les deux forêts d’Aitone et de Valdoniello, ils résinent, ils coupent les arbres et chargent leurs produits au golfe de Porto. Mr Ceccaldi me disait que sans ces exploitations le pays serait mort de faim cette année où toutes les récoltes ont manqué.

 

D’ici, pour compléter ma course, il me faudrait passer un col et retomber dans la forêt de Valdoniello. Elle est beaucoup plus belle à ce qu’il parait que la forêt d’Aitone. Ici les arbres sont jeunes. Les Génois avaient exploité la forêt d’Aitone en conquérants et en marchands qu’ils étaient. Mais je ne pourrais aujourd’hui aller jusqu’à Valdoniello et revenir à Evisa et, si aimable que soit ce monsieur, je ne sais de quel front piquer son assiette. Je paierai cher une auberge, fut-ce la bergerie de Timozzo. Enfin j’y renonce et la pluie ayant cessé je reprends le chemin d’Evisa, admirant plus à loisir la gorge que j’ai suivie pour venir.

 

Je suis à Evisa à quatre heures. Je décide que l’auberge où l’on m’a fait descendre est indigne de moi et j’arrête de transporter mes pénates chez Carrara. Je fais seller mon cheval et pour ne pas être un prétexte à jalousies locales je fais un tour d’une heure en forme de V, jusqu’à l’embranchement de la traverse par laquelle je suis venu dans la grande route qui traverse le haut d’Evisa et a l’auberge de Carrara en façade. Le temps s’étant éclairci je prends une idée sur la topographie du pays. Le système de montagnes qui forme la face abrupte de la gorge d’Aitone s’infléchit et passe derrière le mamelon sur lequel Evisa est bâti. Les montagnes continuent vers la mer pour faire l’un des côtés de l’enceinte du golfe de Porto qu’on voit au loin. J’ai l’avantage en même temps de voir un berger vêtu du classique pilone à capuchon : costume que je m’apprêtais à ranger dans les choses fabuleuses.

 

Puis je viens dîner chez Carrara. C’est modeste, mais propre et satisfaisant. D’un autre côté j’aurai aujourd’hui vécu pour 3 f 50 c, comme Desbarrolles[28]. D’un autre côté aussi je dîne avec des Corses fort amusants. Il y a un certain Mr Barbieri, inspecteur voyer à ce que je crois, qui fait les frais de la conversation. Les histoires de brigandage vont aussi dru qu’à Corte. J’apprends de lui comment les brigands faisaient parfois la police. Autour d’un gros bonnet du maquis, un Zeraffinone par exemple, se groupaient des drôles qui, tout fiers d’avoir marché dans son ombre, commettaient sous son nom de vilaines larroneries et se permettaient de pressurer les gens, se disant chargés par le maître de ses recouvrements. Quand ces badinages arrivaient aux oreilles du bandit il se mettait en campagne et toutes choses cessantes allait casser la tête du voleur.

 

Mr Barbieri a connu des bandits et sa phrase un peu vulgaire et dite avec un pur accent marseillais est si drôle que je lui cède la parole. « Et Sacrone, monsieur, et f.., j’ai connu Sacrone, que j’ai mangé plus de trente fois le macaroni avec lui dans le maquis. Et je vois encore son compagnon, le Paysan qu’on l’appelait, m’ôtant le tartre des dents avec un petit instrument de fer qu’il s’était confectionné pour cet usage. Une idée d’hygiène qu’il avait ».

 

Mr Barbieri connaît aussi le bandit introuvable. Il m’apprend son nom, Castana, et me donne des détails sur les apparitions qu’il fait et les nuits blanches que passe la gendarmerie. Il l’a vu fumant son cigare dans les rues d’Ajaccio.

 

Et le meilleur, dont on ne m’avait pas parlé à Corte, c’est Teodoro Poli. Il était de Guagno et avait pris le maquis après avoir tué un brigadier de gendarmerie, son rival et son persécuteur. C’est pour le réduire, m’assurent mes convives, qu’ont été institués les voltigeurs corses qui ont précédé la gendarmerie, troupe un peu sauvage qui recrutait les mécontents du banditisme et combattait les bandits plus par vendetta que par discipline .A l’affaire de la grotte de Masoni le dernier bandit qui se rendait sous promesse de vie sauve fut tué par une balle sortie des rangs des voltigeurs corses. Le nombre de ces voltigeurs qu’a tué Teodoro Poli est innombrable. Il portait ces mots écrits sur un galon cousu à sa manche « Teodoro re secundo ». Il y a eu a la fin du 18ème siècle la royauté éphémère d’un Théodore en Corse. Le trépas de ce bandit est épique. Il fuyait avec deux camarades devant une troupe de voltigeurs. Il est pris d’une douleur au côté qui lui rend la marche impossible. Il ordonne qu’on le laisse , se met à genoux dans un poste abrité et fait face aux voltigeurs. Ceux-ci tiraillent toute la nuit et une partie du jour. Poli avait été traversé d’une des premières balles. Ils tirent toujours sans oser avancer. Un enfant qui s’est glissé près du roi des bandits vient dire aux voltigeurs qu’il ne bouge plus et qu’il doit être mort. Ils tremblent encore et il faut que l’enfant aille ôter le bonnet du cadavre agenouillé pour qu’ils s’avancent jusqu’à lui[29]. Je sais des vers fort admirés de Delavigne qui rendent assez bien ce tableau

On dit qu’en les voyant couchés sur la poussière,

L’ennemi, l’œil fixé sur leur face guerrière,

Les contempla sans peur pour la première fois.

 

Mes convives, hommes murs et pratiques, concluent en disant que ce temps là était le pire de tous, qu’il n’y avait aucune sécurité et qu’on respire à présent. On use pour en empêcher le retour d’un moyen singulièrement énergique. Quand il y a eu mort violente, les parents de l’assassin présumé sont avertis qu’ils ont un certain délai pour faire constituer prisonnier celui-ci. Le délai passé ils sont tous mis en prison. Il s’en suit que le coupable n’a plus personne pour lui porter à manger au maquis, et qu’on n’y monte que pour lui porter d’excellents conseils : que s’il est endurci, on va lui casser la tête. L’utilité est incontestable, la légalité ferait plus matière à doute au moins dans mon esprit continental. « Voyons, dit péremptoirement Mr Barbieri, a-t-on le droit d’arrêter les assassins ? » « Evidemment » « Et bien en Corse il n’y a pas d’autre moyen de les arrêter ». Que répondre à cela : il y a des sophismes irrésistibles.

 

Dans ces aimables devis la soirée s’écoule le plus agréablement du monde. On me fait fumer l’herbe corse : c’est tout simplement de la feuille de nicotiana rustica séchée au soleil et c’est supportable. Mr Barbieri retournant demain à Vico, je le charge d’une lettre pour Dubois, aux soins de Mr Pozzo di Borgo. Je le mets au courant de mes faits et gestes, mais mon but principal est d’offrir à sa mère ma place dans la diligence de dimanche : autrement ils seraient bloqués à Vico.

Piana, le vendredi 25 septembre 1863

 statue

 

 

 

 

Buste de F. Ceccaldi à Evisa

 

 Ma matinée n’étant occupée que par le déjeuner de Mr Ceccaldi je paresse sur le petit lit de camp que m’a bâti Carrara. Et à dix heures, brossé de mon mieux et encore fort malpropre, je me présente chez Mr Ceccaldi. Il s’est rasé de frais et a mis un habit avec sa rosette. Du reste la bienveillance de son accueil n’a pas changée et quand il apprend que, revenu hier d’Aitone, j’ai couché à l’auberge, il me le reproche en quelques mots tout à fait sérieux. Ceci rappelle la Chaux-de-Fonds, encore étions-nous présentés chez Mr Boch par Gustave son filleul, intime ami de la maison, ici je tombe des nues. Et puis l’hospitalité de Mr Ceccaldi a un caractère de distinction qui manquait au Jura Suisse. Je déjeune avec Mme Ceccaldi qui a les charmes physiques de Mme Rivolet, Melle Ceccaldi qui lui ressemblera mais qui élevée à Saint-Denis a une conversation toute sémillante, et enfin le notaire du lieu, bon paysan en habit de velours. On me reçoit bien mais sans le faste gênant du repas de province. Au reste nous sommes ici dans le pays le plus pauvre de la Corse et Mme Ceccaldi raconte une petite histoire presque touchante. C’est un enfant à qui elle demande ce qu’il aime le mieux manger et elle lui parle de bœuf rôti et de poulet, et il répond : de la polenta au lard. Je parlais de cet enfant qui hier refusait des sous après m’avoir conduit sous une pluie battante et Mr Ceccaldi m’a dit qu’il venait souvent chez lui pour une commission des enfants qu’il savait être affamés et auxquels il ne pouvait faire accepter du pain. Après déjeuner nous causons des nombreux voyages que Mr Ceccaldi a fait en Algérie et de celui qu’il va faire en Italie. Il me montre d’assez jolies porteries kabyles et chinoises. Sa conversation si intéressante et si pleine de bonhomie me faisait oublier l’heure, quand Mme Ceccaldi entre et dit en italien à son mari que le temps se gâte et qu’il ne faut pas me faire manquer ma journée. Ce que je ne trouve pas sot et le plus hospitalier du monde. Je vais donc payer Carrara, faire seller mon cheval et je quitte Evisa, à qui je laisse en souvenir mes admirables guêtres qui séchaient. Mr Ceccaldi me fait la conduite avec son neveu maire du lieu jusqu’à l’entrée des gorges. Nous rencontrons un paysan qui labourait une lande. « Bravo, crie en français Mr Ceccaldi , bravo, voila comment il faut faire.» Et le laboureur rougit d’aise de cet éloge public. Ce dernier trait résume parfaitement la mission que s’est imposée Mr Ceccaldi et l’estime qu’il m’inspire m’oblige à penser que je le reverrai. Jamais je n’ai été séduit en aussi peu de temps à un égal degré. Voila les hommes qu’il faudrait à la Corse, connaissant ses maux et luttant sur place pour les guérir, au lieu d’aller en France vivre de places et faire des livres.

 

A partir de ce moment et jusqu’à ce soir je contemple des beautés d’un ordre tellement supérieur que je ne sais si je pourrai même essayer de les décrire. Les craintes de Mme Ceccaldi ne se sont pas réalisées, l’orage a fui et le plus beau soleil du monde éclaire ma route. Mr Ceccaldi m’a laissé à midi et demi à l’entrée d’une gorge large et profonde qui me rappelle spécialement celle des Pyrénées. Au fond coule le torrent d’Aitone et la gorge est la continuation de ce que j’ai vu hier. Il y a deux routes, en haut celle des voitures faite avec beaucoup d’art et des travaux immenses, en bas celle des chevaux et des mulets :c’est une route pierrée construite par les Génois, véritable sentier de chèvre étroit et montueux, admirablement pittoresque, qui grimpe les rochers en d’innombrables zigzags et passe les torrents sur des ponts solidement bâtis, mais si minces au milieu que c’est à donner le vertige. On nomme cette route la Spelunque – la Spelunca. Je n’ai pu démêler si elle avait pris ou donné son nom à la gorge tout entière qu’on appelle aussi quelquefois ainsi. C’est là-dedans que je m’engage à pied, chassant devant moi mon cheval qui s’accommode au mieux de cette façon d’aller. Elle me convient aussi à merveille. De hautes montagnes en pleine lumière se lèvent sur ma droite et à ma  gauche le torrent écume, le sentier se contourne, des chèvres ou de petits moutons corses sautent autour de moi, un chien invisible me tient de vilains propos et une pierre lancée au jugé dans le maquis ajoute un bémol à sa chanson. Enfin je suis le plus heureux des touristes et pour pouvoir converser avec mon unique compagnon je lui impose le nom de Basta-cosi, par allusion à ses allures modérées et à son trot si vite ralenti.

 

Cependant il fait dans les gorges une terrible chaleur et j’arrive avec plaisir à Otta. C’est un petit village accroché aux rochers entre des opuntias, patrie d’un illustre bandit, l’un des Seraffino je crois, car il y en a eu deux, le gros et le petit, Seraffinone et Seraffinello. Là se place un épisode de mon voyage très gracieux ou du moins que j’ai trouvé tel, la solitude rend indulgent. Je m’étais assis par terre à l’ombre d’une maison, tenant mon cheval par la bride. La population toujours oisive et toujours curieuse m’observait à distance. Une femme se détache du groupe et me demande en mauvais français si je n’ai pas chaud, si je n’ai pas soif et si je ne veux pas me reposer chez elle. J’accepte et tout aussitôt elle envoie son petit garçon puiser de l’eau fraîche au torrent et sa fille cueillir deux citrons à l’arbre. Et me voila en plein rêve. La fille était charmante, non qu’elle eut la beauté sculpturale de certains visages corses, mais un fichu bien blanc encadrait son corsage et ses beaux pieds nus étaient aussi blancs que ses mains de marbre. Ici où toutes les femmes vont pieds nus ce sont les premiers pieds que j’aie regardés. J’entrai dans la chambre de cette charmante enfant, pauvre et blanche comme elle (il y avait à coté de son ouvrage des volumes dépareillés d’Anquetil) et quand sa mère et elle m’eurent pressé des citrons dans l’eau glacée, je bus le nectar. J’aurais bu jusqu’au soir si Piana n’était pas si loin. La mère me racontait ses histoires, la fille se tenait debout silencieuse et immobile. Je pris encore quelques raisins et je remontais à cheval avec des pieds nus plein la tête et une grande envie de faire des vers. Cette brave femme se nomme Mme Rigonneaux, elle est femme d’un gendarme continental qui a pris ici sa retraite et tient une petite auberge. J’en ai eu pour 50 c. et des souvenirs pour cinquante louis.

 

Après 2h ½ de marche j’arrive au golfe de Porto. C’est comme je l’avais supposé d’Evisa un fort beau golfe étroit admirablement enceint de montagnes abruptes. La compagnie d’Aitone se l’est approprié. Elle bâtit des hauts fourneaux, des maisons, et des batelets vont charger de résine un navire mouillé un peu plus loin. La route que j’ai suivie se sépare en deux sur les deux côtés du golfe : au nord elle va vers Calvi, je me dirige vers le sud et m’élève en zigzags. Le chemin n’est pas des meilleurs, on l’élargit et les remblais envahissent l’ancienne voie. Et il y a des endroits si abrupts et si dégradés qu’à plusieurs reprises je descends de cheval et je laisse cet excellent Basta-cosi se tirer d’affaire, ce qu’il fait le mieux du monde.

calenche

Après avoir marché dans un petit bois épais qui tantôt me cache et tantôt me montre à mes pieds le golfe bleu, déjà charmé par cette route et songeant à la corniche, j’arrive au passage connu sous le nom des Calenche de Piana. Je n’ai de ma vie rien vu de semblable, rien d’aussi étrangement beau et je me sens absolument impuissant à les décrire. Impuissance qui ne vient pas du temps écoulé et qui existait dès le soir. Avec quels mots vais-je jalonner mes souvenirs ? La mer tout en bas, au dessus la montagne, des pins et des rochers, de grands rochers rouges, tourmentés, éclatés en mille boursouflures étranges, coupés par la route et se dressant comme de grands fantômes. Le chemin vertigineux au-dessus de l’abîme, au-dessous des rochers qui se dressent et qui menacent. Quelque chose d’inouï. On ne m’a jamais parlé de rien de pareil et en remontant dans mes souvenirs je ne trouve que le défilé de Pancorbo en Espagne qui ait quelque analogie. Mais les plates sottises que je viens d’écrire pour une si puissante impression ! Une heure comme cela vaut le voyage.

 

J’ai laissé venir la nuit dans le défilé et Basta-cosi, avec lequel je me réconcilie, sort des Calenche par un beau temps de galop. J’entre dans une plaine fort élevée au dessus de la mer qu’ont voit de loin et à six heures je fais mon entrée dans Piana, un fort village où il y a un cadran au clocher et des bonnes gens qui se promènent, dont plusieurs gendarmes : la pleine civilisation au sortir du chaos. Toutefois ce n’est pas sans peine que j’effectue mon annexion temporaire à cette population heureuse. On m’avait indiqué l’auberge de Cantoniello. J’y frappe et une horrible mal peignée qui berce un marmot entrouvre une porte pour me crier qu’on va venir, puis les choses en restent là. En vain je proteste que le cheval e sudado et moi affamé : les choses en seraient là encore sans un vieux brave qui parle français et que j’intéresse à mon sort. Il arrive à secouer la lenteur corse et j’arrive d’abord à surveiller l’installation de mon coursier, ensuite à m’introduire moi-même dans la cuisine où siège l’hôte. L’homme et le lieu sont sales à faire frémir et la grâce y est représenté par une luronne de fille à pieds nus, avec de grands yeux noirs et de grands cheveux mal peignés. Elle est en coquetterie réglée avec le percepteur d’Evisa que ma bonne fortune me fait trouver ici. C’est un neveu de Mr Ceccaldi dont le nom continue à me protéger. Par son entremise je sais que « les continentaux » ont couché ici hier soir. C’était toute une affaire, car à la famille Dubois était jointe le Cdt Dupont et sa suite : trois messieurs dont un galonné me dit la fille. On s’était rencontré à Valdoniello et Mr Dupont retournait le matin à Calvi pendant que la famille Dubois gagnait Vico. J’ai su depuis par Dubois que c’était un jeune homme fort riche voyageant avec un ami et un domestique, ami des de Sèze et par là me connaissant un peu. Il avait été l’année dernière vaguement question d’un voyage d’Espagne entre nous.

 

On dîne. Oh, la piteuse affaire ! Cantoniello préside la table à laquelle le percepteur et moi nous asseyons. Une soupe, un œuf, et puis une tarte, affreuse chute ! Et quelle tarte, des potirons couvrant une pâte incuite. Je mords avec résignation, décidé à tout trouver à merveille. Cette longanimité faillit s’évanouir dans ma chambre. Il y avait eu entre la fille et le percepteur une longue discussion sur les lits, c’était en italien et je n’y avais rien compris, mais celui où me conduit cette mal peignée à un aspect louche. « Vos draps sont-ils blancs, mademoiselle, dis-je avec une naïveté parfaite comme au Grand-Hôtel.» « Je les trouve blanc, me répond-elle, mais vous n’avez qu’à prendre la lampe pour voir s’ils le sont assez pour vous » Ceci sans la moindre apparence de raillerie et avec une bonne fois parfaite. Un mot comme cela console de tout. Je me fourre de bon cœur au lit et tâche de m’endormir vite car en rappelant mes esprits, je me trompe fort si la politesse du percepteur n’a pas consisté à se faire dresser quelque part un lit de rencontre, m’abandonnant celui à qui une longue possession lui donnait droit.

 

 

Sagone, le samedi 26 7e 1864

Ce matin je fais un petit repas de fromage proportionné à celui d’hier, c’est-à-dire le plus mauvais du monde, et je pars. Le percepteur et moi allons à Cargese et il est entendu qu’eu égard à la différence de nos montures je pars le premier pour arriver le dernier. Et me voila en route. Basta-cosi, décidemment remis, a des grâces exquises et je me désole en songeant que je vais le quitter. Il est toujours prêt à trotter et c’est moi qui me sentant décrocher les entrailles prononce les mots calmants que je mettais hier dans sa tête de cheval. D’ailleurs peu d’incidents. Le pays n’est pas beau et c’est là l’inconvénient de la Corse que des beautés de premier ordre y sont séparées par des pays insignifiants et qu’on ne peut les traverser plus vite. Rien à voir depuis les Calenche jusqu’à la rade d’Ajaccio. Je fais route avec un conducteur des ponts et chaussées qui a accompagné hier Mme Dubois au même point et me fais voir après elle des ruches faites à la mode antique d’un tronc d’arbre creusé. Puis je chemine avec un paysan qui me croyant sourd me hurle du corse aux oreilles. Il voulait me débarrasser de mon bagage, en tout bien tout honneur. J’ai en effet autour du corps tout un attirail de cartables, boites, paletots, assez gênant. J’aurais eu part autant du banditisme. Ce brave homme me montre d’ailleurs la pureté de ses intentions en rattrapant ce folâtre de Basta-cosi à qui pour marcher à pied j’avais mis la bride sur le cou et qui partait de son meilleur trot.

 

Matinée superbe d’ailleurs et promenade agréable. Je m’allonge bien d’un bon quart en semant sur la route par deux fois différentes ma vieille vareuse noire, fidèle compagne de trois voyages et que je vais rechercher : c’est déjà trop d’avoir laissé mes grandes guêtres à Evisa. Toutefois j’arrive à Cargese peu après le percepteur, et encore Basta-cosi n’en voulait démordre et prétendait emboîter le galop de sa jument. Je m’y suis opposé.

 

Cargese est un assez fort village occupant la pointe extrême d’une large baie qu’on nomme le golfe de Sagone. C’est, chose singulière, une colonie grecque établie en Corse depuis un siècle et demi. Battue de malheurs sans nombre, dépouillée et proscrite, cette colonie a repris possession du sol et y fait de la culture. C’est les seuls champs en état que j’ai vus depuis ce matin. Le pays que j’ai traversé était à peu près désert et le conducteur me montrant des maquis brûlés m’expliquait le système d’assolement auquel ce misérable pays doit avoir recours. La pente du sol est telle qu’après quelques années de culture les eaux ont entraîné vers le bas toute la terre végétable. La culture se retire et laisse arriver le maquis, et les cistes et les arbousiers se mettent à l’œuvre pour reconstituer un sol que leurs racines retiennent. Ce qui était champ devient maquis, ce qui était maquis devient champ. On brûle un coin de bois, les cendres sont le premier engrais, et la charrue arrache les racines comme elle peut.

 

Cargese est donc un village grec, on y parle grec à ce qu’il parait, ce que je n’ai pu apprécier. On y bâtit une église grecque qui a une certaine apparence. Je descends dans une auberge fort propre tenue par un certain Corfioti où le percepteur m’attend entouré de paysans et du pope ou prêtre grec, un grand homme admirablement typé avec de grands cheveux flottants et une longue barbe grise Et je fais œuvre de mon métier dans cette population, chose curieuse. En Corse on se demande sans façon ses nom, et profession, comme aux assises, si bien que le percepteur qui me connaît à fond depuis hier me renvoie un de ses contribuables qui voulait une consultation. On me soumet un pacte de famille écrit en italien transparent et je rédige séance tenante une quittance qui le complète. Encore le pope voulait-il m’en faire tirer bénéfice, exposant à son ouaille que toute peine valait salaire et qu’un avocat d’Ajaccio eut pris gros. J’ai failli déjeuner gratis.

 

J’ai failli aussi ne point déjeuner du tout : quand le percepteur est arrivé il n’y avait pas dans tout Cargese de quoi nous mettre sous la dent. Il s’est évertué et on a trouvé une langouste qui est le fondement de notre cuisine. On en fait deux plats, la soupe et le bouilli. Avec cela, une carafe du célèbre vin de Cargese et une brune pâle aux yeux noirs pour nous servir à table et dans laquelle je m’arrange pour retrouver le type grec. Cependant les paysans attendent au bout de la salle et le pope silencieux et grave se promène à grands pas. Moi je cause avec le percepteur, un bon vrai Corse. Il n’est pas content de son oncle qui connaît du monde plein les ministères et qui ne l’a pas fait venir encore sur le continent. Ce n’est pas ainsi qu’on agit et en ce moment il le boude un peu.

 

Après déjeuner je me sens pesant, non que j’aie pris trop de nourriture ni omis de noyer d’eau le vin de Cargese. Je descends à la mer pour herboriser. Il vient une petite pluie et je me réfugie sous un figuier de barbarie où je perd momentanément le sentiment : on y est le mieux du monde. Toutefois après un moment je me secoue et regardant ma montre, je me frotte les yeux. Il est trois heures et demie et je suis là depuis midi. Je songe à mon grand-père Noé et pense que ces Grecs ont emporté ici les vignes de Mitylène ou de Chio.

 

Par bonheur le reste de ma course n’est que d’environ trois heures. Je vais faire seller Basta-cosi et  prenant congé du percepteur je pars pour Sagone. La route suit les détours du golfe, la mer mugit à mes côtés et de temps en temps je m’arrête pour prendre quelques bonnes plantes. J’arrive à Sagone à la nuit tombante. C’est, au fond du golfe, un bourg composé de trois ou quatre maisons, reste d’une grande ville. Ces maisons ont bon air d’ailleurs et sont pour la plupart des auberges. Un temps de galop -les adieux de mon coursier- et je suis devant la porte de Maspoli, l’aubergiste à qui je dois le rendre. Le tout sur ma parole, on est confiant dans ce pays. Je trouve également chez Maspoli une lettre de Dubois, datée d’hier à Vico. Sa mère accepte mon offre et prend ma place dans la diligence. Je vais m’arranger pour aller à Ajaccio de mon mieux.

 

Ce que je trouve le moins c’est à dîner. Quelques légumes, des haricots mange-tout, mets parfaitement fade, une omelette et pas de vin. La provision est épuisée et on en attend de Vico qui arrive comme je fumais ma pipe. Je dîne avec un Corse, demi monsieur que cette mauvaise chaire attriste plus que moi et qui me fait subir avec plus de détails que jamais l’interrogatoire traditionnel. Puis, voulant partir avant l’aube, je me couche de bonne heure.

 

Ajaccio, le dimanche 27 septembre 1864

Je me lève de très bonne heure et je n’ai pas mis la tête à la porte qu’un souffle de mer me ranime. Je mange un morceau avec deux braves gens qui vont faire route avec moi : c’est un jeune soldat convalescent des fièvres que son père conduit sur un mulet s’embarquer à Ajaccio. Je marche aussi à pied à côté de la bête, car on n’a pu me trouver un cheval. On m’en fait espérer un à Calcatoggio, village à une quinzaine de kilomètres. Nous suivons le golfe de Sagone. La route est sans incidents. Nous traversons le Liamone à son embouchure. Il y avait un pont, les détenus d’un pénitencier voisin s’étant échappés y ont mis le feu et on passe en bac. Je trouve dans les fossés voisins une belle malvacée , l’abutilon avicennae, puis la route remonte le long de montagnes qui ferment la baie de Sagone, nous coupons par des raccourcis horriblement durs et Calcatoggio qui avait l’air tout près n’arrive pas. C’est un petit village, joliment situé à mi-hauteur, de là on domine tout le golfe de Sagone et on voit au loin la pointe de Cargese. J’y arrive très las et mal en point. Nous entrons dans une auberge comme on en trouve en ce pays, une sale basse, enfumée, pleine de monde en l’honneur du dimanche et sale à plaisir, cuisine et salle à manger tout à la fois, et aussi salon de réception où l’on me laisse entrer et me dépêtrer comme je puis de mon fourniment en m’observant avec intérêt. Je trouve par bonheur un homme parlant français : c’est le fils de la maison, ancien soldat qui a tenu garnison à Paris et qui s’intéresse à moi tout de suite.

 

Par ses soins j’obtiens ma part d’un haricot de mouton qui mijotait dans la poêle en compagnie d’oignons et de pommes de terre. Ici on mange de la viande le dimanche, en quittant Sagone j’ai vu égorger une grande chèvre noire. Mon mouton de Calcatoggio pourrait bien en être proche parent, toutefois jamais mouton de pré-salé n’a été plus tendrement accueilli, je meurs bonnement de faim, n’ayant pas mangé de viande depuis Evisa. C’est la raison de ma fatigue et deux parts de mouton ne font que passer sur mon assiette.

 

Après déjeuner je suis un autre homme et vais entendre la messe, accompagné de mon ami le fils de l’aubergiste qui ne me quitte plus et me mène avant et après au café. Il y a un café à Calcatoggio, il y en a même plus d’un car celui-ci se nomme le café Bartholi, en raison du parti qui s’y rassemble. On est encore ici tout chaud des élections et mon homme était un chaud bartholiste. Comme en prenant mon nom par écrit il m’a fait écrire le sien, je puis bien le nommer. C’est Giovanelli Etienne Mathieu, tenant l’auberge di Fiumenar. « Ecrivez bien Etienne Mathieu car il y a le maire d’ici qui porte mon nom de famille et est mon grand ennemi. » Et en tant qu’avocat, car il a fallu décliner aussi ma profession et mon adresse, il me tient au courant des difficultés d’entre lui et son cousin. Le maire, qui comme de raison tenait pour Abatucci, a retiré de l’urne jusqu’à dix-sept bulletins de Bartholi. Etienne Mathieu a protesté comme trente diables et l’autorité la lui a gardé bonne. Il règle le prix d’un fermage avec son colon et cause avec lui d’amitié dans un coin : tapage diurne. Il a fait un vœu en Afrique de faire chaque nuit du 28 août brûler deux cierges sur sa fenêtre. C’est justement le jour que Mr Bartholi a commencé une campagne contre les irrégularités de l’élection et assigne nombre de maires. Etienne Mathieu illumine d’avance : manifestation séditieuse. A chaque fois assignation devant le juge de paix d’Orri, qui est à trois heures, acquittement, mais journée perdue. Il se propose pour avoir son tour d’assigner son maire en deux cents francs de dommages intérêts devant le tribunal d’Ajaccio qui est bien plus loin. Consulté en forme sur le bien fondé, je lui expose l’art. 75, jolie institution à faire comprendre à un honnête homme qui en ignore, et qu’elle vous rend fier d’être Français.

 

Cependant mon ami Giovanelli a fait de son mieux pour me trouver un cheval et sans aucun succès : il faut terminer l’étape à pied. Nous nous faisons les adieux les plus cordiaux et j’emboîte le pas. La route franchit les montagnes qui enceignent la baie de Sagone, domine quelques temps un autre petit golfe et puis s’enfonce dans les terres. Elle est sans intérêt aucun et je marche au kilomètre. Tout finit par lasser : il y en a trente six et demi et les avant-derniers m’ont assez ennuyé. Je ne dis pas les derniers, car quoique je fus très las, ils m’ont paru les plus beaux du monde. Je débouche sans préparation dans le golfe d’Ajaccio. Il est admirable et je me sens embarrassé à le décrire. C’est une large enceinte de montagnes environnant la mer. La ville est en face de moi sur un petit cap, au dessus s’étagent des maisons de campagne et une ancienne citadelle, et dans le golfe est embossée l’escadre d’observation de la Méditerranée. C’est le dimanche et tout est en fête. Sur la route qui suit la mer et que bordent de superbes villas il y a des voitures à deux chevaux et des dames en robe de soie : c’est original pour qui a déjeuné à Calcatoggio. La route en entrant dans la ville devient le cours Napoléon, avec des orangers plantés comme les arbres de nos boulevards, de vrais orangers avec des oranges mures. Je vois une belle statue du général Abbatucci, je vois une fontaine adossée à un rocher et entourée d’aloès et de cactus, je vois surtout avec bonheur le bruit de la ville, les marins qui se répandent partout, errant, riant, montés deux par deux sur des rosses qu’ils frappent à tour de bras, et les bons citadins qui me regardent avec de grands yeux, et les marchands de légumes et de fruit. Il faut pour saisir ces harmonies avoir fait trente six kilomètres et demi.

 

Cependant, de toutes ces choses, celle que je vois avec le plus de plaisir c’est l’hôtel de France où le rendez-vous a été pris avec une bonne chambre bien aérée, voyant la mer en côté, où je me repose avec bonheur. J’ai mon compte. Je retrouve en bas mes deux commis voyageurs de Corte, Mr Bernard et l’autre avec qui j’avais pris aussi jour, et qui me reçoivent à grande amitié, vermouth avant le dîner et café après, et quand je veux payer ma part, on se fâche.

 

Coucher de bonne heure, j’avais besoin de mon lit. Cependant je vais à la voiture de Vico tendre galamment le poing à Mme Dubois et la voiture arrive sans elle. Je me perds en hypothèses.

 

Ajaccio, le lundi 28 septembre 1864

Je me réveille tout à fait remis de ma fatigue mais de pires soucis m’arrivent. J’avais hier trouvé la poste fermant. J’y cours ce matin et j’y trouve bien des lettres du continent, de Tardieu, de Coulon, de ma tante, mais point du tout de mon père. Ceci trouble tout, pour jouir du voyage pleinement il faut être tranquille sur les choses de chez soi. Quand cette sécurité disparaît tout le charme est détruit. J’envoie une dépêche télégraphique à mon père et en même temps j’écris à Coulon, que je sais à Paris, d’aller chez lui et de s’informer  doucement de l’état de toutes choses, sûr qu’il y courra au début de ma lettre. Cependant, et tout mis au pis, je me tiens prêt à partir par le paquebot de France qui chauffe pour demain.

 

Mais tout cela me met en mauvaises dispositions pour faire du tourisme. La matinée se passe assez languissamment à prendre un bain, à prendre mon paquet de papiers gris qui est arrivé de Calvi pour changer de linge mes plantes arrivées hier par la diligence de Vico. Elles en avaient besoin et les deux jolies borraginées de mercredi sont bien malades.

 

L’arrivée de la famille Dubois sur le midi m’impose une distraction forcée et me secoue mes diables bleus. C’est une grande effusion et de longs remerciements de Mme Dubois puis l’histoire d’une odyssée qui n’en finit plus. Hier avant de partir de Vico ils ont été voir un curé des environs que par aventure ils se trouvent connaître. Là ils ont trouvé la lenteur corse, un déjeuner qui n’arrivait pas, une mule qui était aux champs et ils ont manqué la diligence. Mme Dubois me dit très gaiement qu’elle en a pleuré comme une petite fille. Il a fallu trouver des chevaux pour Ajaccio, cela a mené jusqu’à trois heures, on est parti à la douce, la nuit est venue, plus de bac au Liamone, il a fallu remonter et passer à gué. Ils mouraient de faim et ils ont trouvé tout clos à Calcatoggio, et Giovanelli le père les a envoyés promener malgré les prières de deux gendarmes charitables. E un’orso ! Enfin ils ont trouvé un abri pour la nuit au café Bartholi. Mme Dubois en tout cela est fraîche comme une rose et prête à recommencer. Le beau tempérament de voyageuse que c’est là.

 

Quand la famille Dubois est là nous faisons bien des choses car ce ne sont pas gens à rester en repos. Tout d’abord nous courons la ville (j’ai fait un doigt de toilette). Elle en vaut la peine et si elle n’a plus aujourd’hui l’aspect animé d’hier il lui reste de quoi charmer , non par ses monuments mais par la mer bleue qui l’entoure, le soleil qui la remplit, sa propreté et son aspect méridional. J’ai déjà parlé du cours que j’ai suivi hier avec ses hôtels, sa fontaine dans les rochers et les cactus et les jeunes orangers qui la bordent. A la hauteur de l’hôtel le cours est coupé par une autre voie qui va vers la mer et un peu avant s’arrondit en une place circulaire. Au milieu est une statue de Napoléon, un marbre blanc drapé à l’antique. La statue est mauvaise, les maisons ne sont pas bien monumentales mais l’ensemble est réussi. Ces villes du midi ont besoin du soleil pour être vues et tout va bien quand elles en ont. Le golfe est si beau d’ailleurs que tout ce qui lui sert de cadre est suffisant.

 

Et puis pour procéder régulièrement et en touristes congrus nous allons à la maison de Napoléon. C’est dans un coin retiré et nous avons eu quelque peine à nous y rendre mais l’endroit est charmant, plein de fleurs et de soleil. La maison de Napoléon est une de ces choses qu’on s’est faite cent fois et je m’étais toujours représenté des meubles de serge et de grandes pièces blanchies à la chaux. En quoi je m’étais fort trompé. La maison, amplement distribuée, est pleine du luxe un peu lourd mais très sage des châteaux Louis Quatorze et il y a entre autres une galerie de bal avec lustres en cristal qui me renverse mes idées. Partout des meubles en soie éclatante dont les touristes snobs arrachent des morceaux : mon ami Bernard en avait hier plein le portefeuille, échantillonnés comme des commissions à prendre. Mais dans tout cela je ne note que le contraste car ces constatations de choses inévitables à voir me ragoûtent fort peu et seul, n’eut été la crainte de poser le paradoxe, j’aurais brûlé la maison. A coup sûr j’ai laissé la famille Dubois constater sans moi la grotte où Napoléon étudiait ses leçons : bourde énorme comme j’en ai déjà vu apprêter en maint endroit aux touristes honnêtes.

 

Nous allons au musée. Ceci pourrait être bon. C’est le reste de la collection du cardinal Fesch, ce qu’on n’en a point volé, et à ne juger que par l’étendue il en reste la matière d’un des plus beaux musées de province. Mais on s’en occupe assez peu et quand un garçon nous présente au directeur, la famille Dubois est toute surprise de me voir serrer la main de ce haut fonctionnaire et de lui demander des nouvelles de tout son monde. C’est le brave homme de peintre des bains de Guagno qui à Vico peignait les lettres d’une boutique à la profonde admiration de la marmaille du lieu. Le musée s’en ressent, pas un catalogue, pas un nom d’auteur. Mal connaisseur je crois cependant qu’il y a là d’admirables tableaux italiens. Le directeur ne m’a guère éclairé mais il nous a promené partout avec un amour évident de son musée et annonçant l’intention de s’en occuper avant peu. Comment, je ne sais : s’il ne rentoile pas il n’y aura que demi-mal.

 

Et puis quittant un peu la famille Dubois je vais faire des visites. J’avais une lettre de Della Rocca pour un Mr Lecca que je ne trouve pas et une lettre de Guéroult pour Mr Kosiorowitch, l’ingénieur ordinaire des ponts. C’est un ancien de Bonaparte[30] que je n’y ai jamais connu mais avec qui j’ai beaucoup d’amis communs. Dès que j’ai déclaré mon nom il ouvre son tiroir et tire une lettre à mon adresse. C’était de Paul Bonnet à qui j’avais dit en cinq minutes que je viendrai ici.

 

L’ingénieur me reçoit fort bien. Il est un peu piqué du snobisme provincial et administratif mais ce n’est rien. Il adore les montagnes de Corse – c’est lui qui a fait la route de Porto à Evisa, et celle des Calenche- et il me bâtit pour le midi un plan d’excursion qui me parait supérieur à celui de Della Rocca. Il entoure ma route de toutes sortes de facilités et je ne puis m’empêcher de transcrire ici in extenso l’ordre de service qu’écrit sous ses yeux un de ses employés à mon intention

 

Ajaccio, le 28 7e 1863. Ordre de service

Le chef cantonnier Paolantonacci accompagnera jusqu’à Corra le porteur de cet ordre.

Il lui donnera ensuite des cantonniers pour l’accompagner jusqu’à Cozzano, où le chef cantonnier Andreani se mettra à sa disposition. Le chef cantonnier Andreani mettra également à la disposition du porteur les maisonnettes de Scrivano et Chisaldino et devra l’accompagner jusqu’à Ghisoni et plus loin si cela était nécessaire.

Le conducteur, Labre.

 

On ne peut rien trouver de plus réussi. Cela sent l’ukase, le mougik, le voyage en Russie. Je vais faire pâmer Mme Dubois et décide facilement la famille à se joindre à moi dans ce tour qui doit durer trois jours et nous permettre de voir encore ensemble Sartène et Bonifacio. Nous allons commander une voiture qui nous mène au point de la route de Sartène où nous devons nous engager dans la montagne : c’est le village de Grossetti et marché est fait d’un char à bancs.

 

Puis le soir s’avançant nous nous offrons un spectacle d’une merveilleuse splendeur, c’est de nous élever au dessus de la ville pour voir le golfe dans son ensemble. J’ai à peine jusqu’ici parlé du golfe et j’en rougis, c’est l’incomparable beauté du lieu. A cette heure la mer est calme comme un lac, les montagnes qui l’enceignent se dorent au soleil couchant et l’âme est envahie d’admiration et de béatitude.

 

On dîne et je passe ma soirée à écrire, à faire quelques préparatifs et à clore pour le paquebot de demain mes paquets de plante. Leur emballage n’est pas chose commode. Heureusement que les gens de ce pays-ci ayant la curiosité des oisifs en ont en même temps la complaisance et je trouve partout aide et protection. Mes paquets vogueront demain vers Paris. Il pourrait se faire, en tout état, que je les accompagne. Mais je chasse ces idées là. La lune s’est levée et la nuit est telle que je n’en ai jamais vu de si belle. La mer resplendit, le ciel brille d’un bleu sombre, les maisons de la place et du quai sont comme des palais de marbre et la statue semble vivante dans la lumière rose qui l’inonde. Je me promène longtemps, fumant ma pipe et enivré de félicité. Oh le Midi, oh l’Italie !

 

Corra, le mardi 29 septembre 1864

Mr Dubois, fatigué de son retour de Vico, a été souffrant cette nuit et il est décidé entre sa femme et lui qu’ils nous laisseront faire notre voyage et iront nous attendre à Sartène où d’après les indications de Mr Kosiorowitch nous devons être après-demain soir. Nous modifions en conséquence nos préparatifs.

 

Le matin je reçois de mon père une dépêche parfaitement rassurante. Il y a eu quelques lettres perdues. Grâce à cet admirable télégraphe j’aurais pu être rassuré dès hier avant dîner sans une petite erreur d’adresse. Tout va donc bien et je me reprends à voyager par tous les pores.

 

Nous finissons nos constatations ce matin en allant voir l’église où sont enterrés les Bonaparte. Rien de plus fade et de plus ennuyeux, et je me souviens bien mieux des grandes maisons qui sont en face l’église et dont les balcons peints et singulièrement historiés ont une tournure espagnole. Ceci fait nos devoirs sont accomplis et nous songeons au départ. Georges cependant va en toute hâte voir un des grands vaisseaux embossés dans le golfe et dont la présence ne constitue pas peu à donner à Ajaccio cet aspect de splendeur qui restera dans mes souvenirs. Durant ce temps le paquebot chauffe pour la France : c’est une affaire d’Etat, toute la ville est sur le quai, chacun se dandinant à la méridionale et questionnant le plus qu’il peut. Les deux commis voyageurs partent ce matin en emportant mes lettres pour la France et toutes sortes de poignées de main, d’adresses échangées, etc.

 

Nous déjeunons et vers midi ou une heure (il ne faut pas en Corse y regarder de trop près) Georges dit adieu à sa famille et tous deux, équipés en course, montons dans un petit char découvert, voiture idéale en voyage. Celui-ci devait nous coûter quarante francs. Le loueur ce matin est venu nous le réduire à vingt-cinq et chacun de noter ce beau trait. Dubois et moi nous apercevons en route qu’il l’a aussi réduit à un cheval et de compte fait il n’y perd pas.

 

Nous prenons le cours par où je suis entré et suivons le golfe mais nous tournons à droite. Le golfe d’Ajaccio est de tous côtés entouré de montagnes et nous avons à franchir l’une d’entre elles. Le passage qui suit la route de Sartène se nomme le col de Saint-Georges. C’est fort long, le chemin est ordinaire, le charme de la locomotion et la splendeur du ciel auraient suffi pour lui donner des charmes mais la vue du golfe vaut plus que la peine. Nous nous élevons à peu près comme la route de Fribourg au dessus de Vevey et à chaque détour le point de vue s’élargit. C’est le golfe entier, les Iles Sanguinaires se suivant dans la ligne du cap, comme des pierres jetées dans une mare, le phare qui la termine et Ajaccio qui nous parait à chaque pas plus petit, plus resserré entre la mer et la montagne. Tout cela est inondé de lumière.

 

Si bien que nous allons lentement, marchant à pied et dépassant encore notre poussive voiture, causant des choses de Paris, de nos amis, de nos voyages, regardant surtout et jouissant à plein de l’existence. Nous remontons en voiture au sommet du col, la boca en langue corse, et la descente se fait rapidement. Nous descendons vers un pays de petite montagne peuplé de quelques villages, ceux-là parfaitement situés à la façon corse, des châtaigniers dans tout cela , un joli pays en somme mais sans que rien y saisisse ou y arrête le regard. Notre principal soin est de nous informer à chaque passant de Paolantonacci, ce précieux cantonnier chef au nom bizarre qui doit nous ouvrir toute la filière administrative, nous passant de main en main comme un seau d’incendie. Ce précieux personnage apparaît sur le bord du chemin, cassant des cailloux lui-même. Je lui tends le firman, peu s’en faut qu’il ne le baise, sa figure s’empreint de respect et le conducteur n’y comprend plus rien. Nous convenons de nos faits et reprenons notre course pour nous arrêter à Sainte-Marie-Sicche : c’est un petit village un peu plus loin que Grossetti où notre voiture nous abandonne.

 

Il est cinq heures, j’ai une lettre de De La Rocca pour un habitant du lieu mais l’envie me manque de la porter. Nous dînons dans une auberge du lieu. Il y a une queue de bœuf, des œufs, des raisins et des noix pour lesquelles Georges se découvre un goût immodéré. Puis à six heures Paolantonacci vient nous rejoindre, gréé pour la course. Ce nom infini et bizarre nous a déjà mis en joie. Son propriétaire devait nous faire passer quelques moments agréables ; serviable, obséquieux, maladroit, lent, gauche et par-dessus tout curieux, c’est bien le type du paysan corse. Le mieux est qu’il parle un très bon français et que la teneur de l’ordre de service lui inspire à notre endroit une vénération mêlée de crainte qui le mènerait au diable à notre suite, tantôt marchand à côté et tantôt suivant, aiguillonné par la curiosité et retenu  par le respect, n’y comprenant rien et mourant d’envie d’en avoir le mot. Grâce à lui et pour faire bref l’arrondissement de Sartène est encore à se demander qui nous sommes, des agents voyers, ou des employés de la Solenzara, etc.

 

Pour le présent nous demandons au plus intrigué de tous les guides de nous conduire à Corra[31] où nous devons coucher. La nuit tombe et de suite la lune se lève et c’est merveille, nous marchons en plein rêve. La lune a des enchantements et à Neuilly où j’écris ces lignes j’ai vu par de certains soirs s’idéaliser les affreux carrés qui nous entourent, mais ici et sous ce splendide ciel du midi c’est fantaisie pure, et le sentier, et le torrent, et le moulin, et le châtaignier, et surtout la maison étincelant dans les arbres. Avec cela un bon bavardage ami qui grise après plusieurs jours de silence et de solitude. La route a dû durer trois ou quatre heures, je m’en souviens comme d’un quart d’heure et ne saurais rien décrire qu’un long enchantement. Nous arrivons à Corra entre neuf et dix heures. C’est un petit village où tout dort. Paolantonacci nous a promis que nous trouverions sur sa bonne mine un lit chez le maire et nous travaillons en conscience à réveiller ce premier magistrat. La première porte cède et je fais éclater une allumette qui me montre un hangar assez dénudé. « Ohé, Dubois il y a une planche. » «  Oui ! » « Et un peu de braise par terre. » « Vraiment ? » « Et un petit chien qui dort. » « Il y a de tout ici ! » s’écrie Dubois du ton d’une admiration profonde. De ces bonnes bêtises de voyage qui font rire à l’infini. Le maire arrive et aussi la mairesse. Grande surprise. Ils nous font un lit et se vont coucher gros de questions rentrées. La chambre est propre, le lit suffisant et mon compagnon et moi le partageons en bons frères, quoiqu’il parait qu’en dormant pour ravoir la couverture je l’ai traité de misérable !! Vivent les voyages !!

 

Maisonnette de Scrivano, le mercredi 30 7e 1863

Une journée de mésaventures, partant de bons souvenirs, où nous avons moins examiné le pays que ses habitants. Paolantonacci nous réveille à l’aube. La fée d’hier soir a soufflé sa lanterne magique et Corra n’est qu’un village fort ordinaire sur une pente de châtaigniers. Notre guide et nos hôtes ont que je crois mis en commun leur curiosité et le maire ouvre le feu au réveil pour savoir ce que nous sommes et ce que nous venons faire ici. Mais j’ai trouvé une formule qui satisfait Dubois : nous voyageons parce que nous avons du pays à voir. Dit d’un air profond, c’est de l’huile sur le feu. Nous payons (ce n’est pas cher) et laissons cette malheureuse famille en proie à l’incertitude. Le cantonnier emboîte le pas, perdu dans les hypothèses. Dubois avant son départ a eu le soin fort sage d’écrire à sa famille que nous pourrions bien n’être pas demain soir à Sartène.

 

Nous descendons la pente et nous trouvons sur une route notée dans tous mes itinéraires sous le nom de route forestière n°5, que nous devons suivre. Nous faisons halte aux bains de Guitera. On nous avait fait espérer que nous y trouverions un char ou des chevaux pour continuer notre route. Espoir fortement déçu, c’est ici la misère même. L’établissement thermal se compose d’une vasque en plein air divisée en deux compartiments et où bouillonne une eau chaude. Deux grands fantômes funèbrement drapés de flanelle s’y baignent à l’abri d’un toit de branchages flétris, ou vont se rajuster dans une grange. Nous faisons le premier repas avec du saucisson rance qui est encore plus lamentable.

 

Ici nous faisons notre plan. Paolantonacci ira à Zicavo, un fort bourg qui est voisin, il nous louera deux chevaux pour trois jours et nous rejoindra au village de Cozzano s’il n’y est pas avant nous. Il part et nous peu après lui. La route n°5 que nous suivons passe au pied de ce Zicavo, un village à mi-montagne merveilleusement situé -mais je me lasse de dire cela à chaque page- puis elle suit la vallée du  [32]. Rien que d’assez banal, beaucoup de bois, un air assez désert, les éléments ordinaires d’un paysage corse. Le principal événement est la rencontre d’une charogne de cheval qui pourrissait si délicatement dans le fossé que nous en avons été pris d’émotion et avons essayé de lui donner des soins.

 

Il y a à peu près deux heures jusqu’à Cozzano. C’est un village de rien. Nous entrons dans un bouge appelé Auberge du Cours, où même Hôtel si je me souviens, et que remplissent des Lucquois avinés jurant le sang de la madone et toutes les saintetés qu’ils se remémorent. Nous y tâchons à déjeuner et c’est assez malaisé. Le pain manque surtout, nous attrapons un peu de soupe et de la tête de bœuf. Il parait que nous sommes voués dans ce voyage à toutes les extrémités. Mais le charme incontestable de la chose est dans l’hôte, ancien soldat comme celui de Calcatoggio, parlant bien et le plus admirable Corse que j’ai jamais vu. Il ne nous quitte pas et pour nous dérober notre secret nous dit tous les siens, comme quoi la civilisation marche et Cozzano est en plein progrès, comment il se fait qu’aujourd’hui on y puisse improviser un dîner pareil à celui qu’il nous sert, ou plutôt qu’il nous fait servir, car paresseux autant qu’il est bavard il transmet nos commandes à sa femme, manière d’ilote à physionomie abrutie. Supérieur à ces détails il les connaît mal et formule sur ce que nous demandons soit des craintes qu’on n’en manque, soit des espérances de nous voir satisfaits. Le plus beau de la discussion est le moment où je lui demande des châtaignes. Il faut noter que nous marchons sous les châtaigniers depuis deux jours et que Cozzano en est ombragé. « Oh, pour cela, messieurs, je crains bien que vous n’en puissiez avoir parce que, vous m’entendez, la police est mal faite. » Ebahissement des continentaux. « Eh oui, chacun cueille à l’arbre, les gamins y jettent des pierres. » Et me voila à lui expliquer ce que c’est qu’un garde-champêtre, à lui remontrer que leurs villages sont pleins de soldats en congé définitif qui ne sachant pas de métier fainéantisent tout le jour, qu’ils garderont leurs moissons ou leurs arbres quasi pour rien, etc. Mais j’y ai perdu mon temps. « Ce n’est pas cela, dit l’homme en branlant la tête, il nous faudrait des gendarmes mais on ne fait rien pour nous. »

 

Voila toute la Corse et tout le livre de De La Rocca. Dubois se venge par faire des carnages de noix.

 

Cet hôte admirable dont j’ai par grand malheur oublié le nom ne nous en a pas tant dit sans espoir de retour et à maint reprise il profite de nos attentions pour nous porter des bottes. Il procède par voie de paris et lance avec un admirable hochement de tête des hypothèses sur notre existence. Il y a de l’ancien, il y a du nouveau. Ce qu’il a inventé de mieux est de faire de nous des ingénieurs venant étudier un tracé de chemin de fer, au plus grand bonheur de Cozzano. Nous le laissons dire parce que Paolantonacci n’arrive pas.

 

Nous sommes arrivés ici à dix heures et propos et déjeuner nous ont mené jusqu ‘à midi. Nous allons nous étendre sur le chemin de Zicavo, moi fumant, tous deux causant. Mais la pipe finit et la conversation s’épuise et Paolantonacci n’arrive pas. On lui dit des injures dans toutes les langues, cela mène à une heure. On passe encore une demie heure à bombarder de cailloux les porcetti qui vont partout, grognant et courant. A deux heures la rage nous prend et après avoir laissé à l’hôtel des renseignements détaillés nous prenons à grand pas le chemin de Zicavo.

 

C’est une traverse à mi-côte à travers bois. Il y en a pour une petite heure et l’on rencontre de jolies filles qui ne savent rien du cantonnier ni des chevaux. A Zicavo nous voyons la maison de la famille Abbatucci[33] qu’habite encore le député. J’avoue qu’à la voir je regrette presque d’avoir laissé à Ajaccio la lettre de De La Rocca qui m’en  ouvrait la porte. La dimension seule la distingue un peu des maisons de paysans qui l’entourent. Un petit jardin l’avoisine, elle est en façade sur la rue comme la première venue. J’aime cela et je trouve dans cette maison des ancêtres religieusement habitée quelque chose de patriarcal et qui sent son vieux Romain.

 

Tout cela est vu rapidement car nous avons hâte et demandons Paolantonacci à tout venant dans un italien péniblement collaboré. Oh ! Oh ! nous répond un vieux avec un sourire aimable, et dites-moi de grâce quelle est votre profession ? Celle-ci est trop Corsée et nous éclatons de rire. Nous en faisons immédiatement une formule que pour tout le restant du voyage nous appliquons comme consolation à toutes les mésaventures. Nous sommes plus heureux avec les gendarmes et apprenons d’eux que Paolantonacci a des mulets, qu’il est parti il y a une heure pour Cozzano et que c’est miracle si nous ne l’avons pas rencontré. Et les deux camarades de se lancer sur la route de Cozzano au pas redoublé.

 

Nous y arrivons quand j’entends dans le maquis au-dessus de nous des imprécations de muletier et des pas de chevaux. Il serait assez drôle, disons-nous, que nous croisions encore Paolantonacci et nous y regardons par manière d’acquit. Pas autre ! C’était ce triple idiot qui retournait à Zicavo nous chercher : il a la voix admirablement pâteuse, la figure illuminée, et du temps perdu pas la moindre excuse. Les mules étaient au champ. Il en a deux à défaut de chevaux, une grande blanche qui a l’air d’une jument, une petite noire qui a l’air d’un âne. Dans tout cela il est quatre heures passées, il faut renoncer à coucher ce soir à Ghisoni et nous faire ouvrir une des maisons forestières de mon firman. Dubois prenait mal aux nerfs de Cozzano et voulait partir tout de suite pour la forêt qui ferme la vallée et que nous voyons du village. A grand peine je le décide à profiter de la soupe que fait en ce moment tremper notre hôte beau parleur. Il y a encore un peu de viande et surtout des noix, et l’hôte ajoute même que si nous voulions coucher on arriverait à pourvoir tant les choses marchent, mais nous n’opposons que le silence à cette insinuation politique.

 

Donc vers la nuit tombante nous montons à mulet et quittons avec joie ce village enchanté. Ici nous quittons aussi Paolantonacci qui a fini son service et viendra reprendre nos mules à Sainte-Lucie de Talane. Il s’en va convenablement rémunéré et aussi content de nous que de lui-même. L’ordre est transmis à son confrère Andreani, que la conservation de notre personne regarde désormais et qui se fait assister du cantonnier porteur des clefs de la maisonnette. Commencée au crépuscule, la marche s’achève au clair de lune. Nous entrons dans la forêt de Verde où de grands laricios étendent fantastiquement leurs branches.

scrivano

 

 

 

 

La maison cantonnière de Scrivano (état actuel)

C’est le paradis qu’on nous ouvre, cette maisonnette de Scrivano, et je n’ai jamais mieux senti mon importance. En bas une cuisine et un cabinet de travail, en haut deux chambres, deux lits avec des draps de rechange. Ce sont des logements pour les ingénieurs en tournée[34]. Nos deux cantonniers empressés vont nous chercher de l’eau au torrent et voulaient même changer les draps du lit. Mais Dubois et moi, mal habitués à ce raffinement, refusons. Nos gens nous laissent et nous nous étendons à demi vêtus sous la couverture. Le sommeil venait quand on tape un maître coup dans notre porte et nous ne pouvons nous défendre de quelques méditations sur le lieu, l’heure, la solitude. Mais le sommeil prend vite le dessus.

 

La Ghisonaccia, le jeudi 1er octobre 1863

Nos hommes nous réveillent à l’aube d’après la consigne et nous amènent nos bêtes qui ont passé la nuit je ne sais où. Le cantonnier Andreani qui de tous les vices de Paolantonacci n’a que la curiosité (on n’est pas Corse pour rien) nous aurait bien accompagné jusqu’à Ghisoni, tant pour obéir à l’ordre que pour faire plus ample connaissance, mais Ghisoni est fort loin, nous voulons aller vite et le quittons dès le matin. Je ne puis lui faire accepter la plus légère rémunération. Il me parait atteint d’un doigt de misanthropie et me dit d’un air fort sombre que s’il avait appris, il voudrait rendre service à plus de monde, et toujours gratis. Nous continuons les pentes du col de Verde du pas pacifique de nos mules. Celle de Dubois est une bête absurde, molle et sans ressort. La mienne irait bien et prend le grand trot pour rattraper, mais se sentant plus petite elle se fait un devoir de ne pas dépasser sa compagne. Ici le botaniste se rappelle avec émotion un admirable asphodèle balançant ses fleurs roses sur sa haute tige. J’arrêtai la caravane pour l’avoir, au grand plaisir de Dubois qui craignait toujours que je ne me privasse d’herboriser. Hélas il a succombé au voyage et mon herbier n’en a rien vu.

 

Au premier ruisseau de bonne apparence nous mettons pied à terre et rompons le jeûne avec des œufs durs et du pain emportés de Cozzano que nous arrosons faute de mieux de gorgées d’eau claire. Nous sommes dans la forêt de Verde, sous les premiers laricios. Nous revoyons avec plaisir cet arbre doux et étrange, à la fraîche verdure, aux grands bras étendus, mais la forêt, que Koziorowitch m’avait vantée, n’a toute sa beauté qu’après avoir passé le col. Les pentes de l’autre côté sont splendides. Ce sont des arbres gigantesques, les uns debout, les autres étendus et paraissant plus grand, ce sont de grandes pentes de forêt ou, comme à la gorge d’Aitone, des brèches gigantesques que les laricios couvrent en partie. Le chemin fait de longs détours pour descendre et nous ménage une série de vues splendides. La gaieté règne dans l’expédition, on chante, j’initie Dubois au brésilien, comme dans la cave de Neuilly, et pour que rien ne manque à la joie nos mules prennent comme par miracle un espèce de trot allongé. C’est horriblement dur mais on gagne du pays et pour aujourd’hui notre étape est fort longue.

 

Le col descendu nous sortons de la forêt et suivons une nouvelle vallée qui doit nous mener à la mer, celle du    [35]. J’ai peu de chose à dire de la route sauf qu’elle est longue et creuse l’estomac. Nous avons de nos mieux pressé nos mules. Toutefois ce n’est qu’à midi que nous apercevons les toits rouges de Ghisoni. L’aspect à son prix, c’est toujours, dit-on entre Champagne[36], une jolie paroisse que Saint-Potage, mais déjeuner à part Ghisoni se présente bien, c’est un assez fort village amassé en rond au centre d’un amphithéâtre de collines.

 

Je l’ai dit nous mourions de faim et trouvons une auberge qui après Cozzano nous semble merveilleuse. Il y a une vraie salle à manger avec une glace et des gravures, et puis du bœuf et des pommes de terre. J’y fais ajouter du café et des liqueurs en raison de la malaria que nous allons braver, et puis l’hôte vient causer avec nous, s’étendre sur le sopha et nous griffer sur une guitare un petit air italien à mouvement de valse. Et me voila à tourner comme un mouton fou. On a en voyage et nulle part ailleurs des instants de joie absolument purs.

 

Le seul inconvénient de cette charmante expédition est que nous allons lentement eu égard aux parents de Dubois. Koziorowitch a fait une affreuse erreur en nous disant qu’en un jour nous pourrions aller de Ghisoni à Sartène. Nous serons heureux si nous atteignons demain ce dernier point et pour hâter notre marche nous nous efforçons de trouver ici un cabriolet, ou un char corse pour être moins ambitieux, auquel on attellerait les mules. Il s’en trouve bien un dont on nous demande quarante francs sans marchander pour aller jusqu’à la Solenzara. Aussi nonchalant qu’avide son propriétaire nous laisse dans l’ébahissement où nous a mis son offre et nous commandons qu’on selle nos coursiers.

 

A n’aller que jusqu’à la Ghisonaccia il nous reste encore une forte étape. Après être sortis du vallon de Ghisoni nous reprenons avec la grande route le cours du   [37] et entrons dans la partie de sa gorge qu’on nomme l’Insecca. Encore que l’ingénieur ne l’eut surfaite en la comparant aux Calanche, c’est une fort belle gorge de montagnes et qui valait la visite. Les rochers, soit par la nature, soit par les coupures que la route y a faites, ont des aspects bizarres et se dressent parfois comme dans ce splendide golfe de Porto, mais la comparaison serait un blasphème. L’un de ces rochers dressés nous sert d’abri pendant un vif et rapide orage que nous essuyons, et nous continuons après du pas toujours plus lent de nos mules.

 

Après l’Insecca les bords de la vallée s’abaissent, nous sommes au seuil de la montagne et de grands maquis de cistes sont le seul ornement du chemin. Le jour baisse cependant et c’est aux dernières lueurs du crépuscule que nous atteignons la célèbre plaine orientale dont nous avons tant parlé et tant entendu avant que de la voir. L’instant a sa grandeur. Les longues lignes de la plaine paraissent majestueuses à nos yeux habitués à la montagne et l’air chargé de l’humidité de l’orage, la nuit qui gagne, les cris du marécage et je ne sais quelle secrète horreur de ce pays malsain, tout cela s’unit pour nous donner un léger trouble qui n’est ni sans solemnité ni sans charme. Il est bon de dire que le danger est tout fictif, les fièvres, je l’ai dit, finissant en octobre, et d’ailleurs une pluie comme celle que nous venons de rencontrer lave l’air et emporte à la mer les miasmes. Les paysans nous l’ont dit.

 

Et nous marchons longtemps, bien longtemps, dans cette plaine sombre et déserte sans voir la fin du chemin et entendre la mer ou le bruit d’un village. Nos bêtes sont fourbues et nous allons à pied derrière elles assez mélancoliquement. Il s’allume derrière nous dans la montagne et fort loin à notre droite dans la plaine des lueurs trompeuses. Ce serait le pire endroit pour passer la nuit et nous avons la sagesse de suivre notre chemin encore qu’il semble s’effacer. En effet guères avant huit heures nous foulons avec bonheur le sol officiel d’un grand chemin. C’est la route orientale de Bastia à Bonifacio et à peu de distance est un village, mais invraisemblable, de grandes maisons énormes éloignées les une des autres, on dirait un quartier de Paris qui serait allé herboriser. « Je crois, dis-je à Dubois, que c’est La Chapelle-Saint-Denis, n’aie pas peur, j’y ai des clients.» Ces inepties là font rire.

 

C’était pourtant bien la Ghisonaccia : nom bizarre et sauvage, c’est l’augmentatif méprisant de Ghisoni, comme on dirait Ghisoni le pauvre ou le mauvais. Chaque village de la plaine a, comme on dirait bien, son correspondant dans la montagne, l’un est dans l’air pur, l’autre dans la fièvre. Le nom comme on voit s’explique parfaitement, toutefois je n’ai pas rencontré d’autres exemples de cette nomenclature. Dubois qui voit une fenêtre éclairée dans une de ces maisons hautes et sinistres va dessous crier de sa voix la plus tendre en guise de sérénade un « Dov’e l’albergo ? » des mieux sentis, et la fenêtre s’ouvrant on nous indique à quelques pas la maison de l’adjoint près de la gendarmerie.

 

Tout cela sonne la civilisation le mieux du monde mais la réalité n’a rien de flatteur. Dans une petite salle basse dont la porte absente laisse passer l’air de la nuit et qui sert à la fois de cabaret, de cuisine, de boutique et de salle à manger sont trois hommes d’aspect assez triste. Le plus pâle, le plus endormi et le plus languissant est l’adjoint maître de céans. Il dit un mot toutes les minutes, si bas qu’on l’entend à peine, et se remue si lentement, si silencieusement, si douloureusement que c’est pitié. Triste vie que la leur : les femmes et les enfants sont à la montagne et les hommes restant seuls ici dans la saison des fièvres passent le temps malsain le mieux qu’ils peuvent, les uns mourant, les autres vivant à peine, comme l’adjoint de la Ghisonaccia. Il trouve non sans efforts moyen de nous faire souper. Notre ordinaire est mélancolique, quelques tranches de poisson grillé, les éternelles noix dont Dubois lui-même commence à se lasser et un affreux fromage de Sardaigne qu’on trouve ici partout. Après, le coucher. Il nous donne une chambre à un seul lit, ce n’est pas ce qui nous effraye mais bien un bourdonnement continu dans le plafond. Il n’en faut pas douter ce sont des moustiques et à peine avons-nous éteint qu’ils descendent en troupe avide. Nous nous relevons indignés et nous croyons sauvés en trouvant dans un cabinet voisin une vieille moustiquaire en forme de cloche à melon que nous disposons autour de nous, mais outre qu’elle est chargée d’une épaisse et odorante poussière elle a des trous et bientôt des moustiques y sont entrés et alors c’est comme une chasse gardée. Nous jetons loin cette fragile barrière et nous livrons sans défense à nos persécuteurs.

 

Forêt de Bavello, le vendredi 2 octobre 1863

 

Quelle nuit, il m’en souviendra ! Les piqûres continuelles m’avaient jeté dans une sorte de cauchemar assoupi et de rêve malsain, mais enfin je dormais ou plutôt j’aurais dormi sans Dubois qui était une vraie âme en peine. Il sautait comme une carpe, me passait brusquement sur le corps pour courir dans la chambre se mettre à la fenêtre ou s’habiller, ou bien il prenait les partis les plus étranges « laisse-moi emporter l’oreiller, je vais dormir dans le palier », puis il revenait découragé « ceux du palier ont encore plus faim ».

 

Ainsi, et plus lamentablement encore que je ne puis le dire, nous avons gagné l’aurore. Dubois dès qu’il y a eu une apparence de jour s’est levé pour aller tremper la soupe et est venu une heure après me chercher pour la manger. Délivré de ses plaintes et les moustiques repus je goûtais un pur repos auquel je m’arrache avec peine et nous mangeons la soupe en question. Mme Dubois qui est la plus admirable voyageuse qu’on ait jamais vu a muni son fils au départ de tablettes de bouillon. Ce n’est pas fameux et cela sent surtout l’eau chaude mais l’apparence est celle d’un excellent pot-au-feu. C’est un prétexte à manger du pain et puis cela complète le caractère du voyage pittoresque dans un pays primitif. Je n’en veux plus faire d’autres. Puis nous reprenons nos mules décidément harassées et que nous ne pouvons faire sortir du pas, même en les éperonnant avec mon couteau botanique. Elles font juste la lieue à l’heure, nous irions plus vite à pied.

 

Nous suivons une route qui côtoie la mer au milieu des prairies du Migliacciaro. Le bâtiment d’exploitation est à une lieue de là. Ce pays ressemble assez bien aux plaines de Lombardie. Nous traversons de temps en temps un torrent descendant de la montagne, le Fiumorbo notamment qui à grand peine arrive jusqu’à la mer et le plus souvent s’endort sur la rive –inde mali labes[38]– de la malaria.

 

La Solenzara ou nous comptons déjeuner est à quatre heures de la Ghisonaccia. C’est une grande exploitation métallurgique. Richardière qui l’a liquidée m’en a parlé à Paris. Nos yeux devenus sauvage voient avec surprise la civilisation, des cottages avec des grilles en bois et des jardinets devant et une auberge qui, en attendant, se nomme Hôtel du chemin de fer. On nous y sert un bifteck aux pommes. Dubois qui dort a demi sur sa chaise me prie de savoir si le tintamarre est en lecture, bref nous déjeunons fort bien, servis par un crétin d’aspect malfaisant que nous désignons sous le nom de Steeves Hargraves, du roman de Miss Aurore[39]. Tout le monde parle ici italien, nous avons quelque peine à nous éclairer sur notre route et les renseignements quand enfin ils viennent ne sont pas satisfaisants. Kojiorowitch était décidemment bien brouillé avec la carte. Le plus prochain village sur la route de Sartène est Zonza, à quarante beaux kilomètres. Du reste aucun moyen de transport que la diligence de Bonifacio. Il est une heure du soir et nos chevaux vont comme je l’ai dit.

 

Il n’y a pas à hésiter en présence de l’inquiétude de la famille Dubois. Je fourre philosophiquement le reste du pain dans ma boite à herboriser et nous reprenons nos bêtes et leur façon d’aller, discutant entre nous sur le meilleur gîte pour la nuit, d’un maquis ou d’un porche d’église. La route qu’on nous indique suit le cours de la Solenzara et nous nous en réjouissons parce qu’elle nous dirige vers une chaîne de montagne faîte en dents de scie qui se détache d’une façon pittoresque à l’horizon et que nous avions regardé ce matin avec un certain regret. On nous a dit qu’elles s’appelaient les force d’Asinao. Au reste d’ici à Sartène rien de certain dans les noms, nous n’avons ni guides, ni cartes, ni indications quelconques. Je les ai attrapés comme j’ai pu et retenus de même.

 

La gorge de la Solenzara est d’une fraîcheur charmante. Les maquis en sont formés d’une plante au vert glauque, le cistus halimifolius, qui donne au paysage des teintes d’une exquise douceur. Elle s’élève et à mesure nous voyons mieux la mer derrière nous et devant nous les montagnes aux dentelures bizarres. Celles-ci même sont si près que nous avons un moment l’espoir qu’on nous a trompés sur la longueur du chemin et notamment sur les 26 kil. qui nous séparent de la bocca, du sommet du col. Un pli de terrain s’abaisse et nous touchons les force au moment où, le soleil se couchant, il s’abat sur elles un nuage de pluie fine qui les voilant à demi leur donne un aspect d’une grâce étrange. Il y a bien ici un col, mais c’est le premier, il faut descendre et remonter, laissant à gauche les force, pour passer la chaîne en un autre point. Ce premier col se nomme, d’après un passant, la bocca di Larone, ou approchant.

 

Du haut du col nous avons un spectacle étrange. L’illusion a pu y tenir sa part mais tel quel c’est un des paysages de montagne les plus originaux que j’aie vu. La nuit vient avec l’orage, nous avons au dessous de nous une gorge profonde et qui parait fermée de tous les côtés. Le fond en est tout obscur, et mêlé d’ombre de pluie et de vent on y démêle au milieu de noirs sapins des grands rochers blancs groupés comme des maisons. La montagne se replie tout autour,  noire de sapins. Tout cela hurle au vent, il tonne dans le lointain. C’est émouvant et l’on serre son manteau.

 

Nous spéculons à la descente et retrouvons la route au fond de la gorge à la dernière lueur du jour. Elle remonte du côté opposé en contournant la gorge et en passant sur plusieurs torrents qui de précipitent vers l’entonnoir, à ce que je pense. L’orage est venu tout de bon, il pleut un peu, il tonne à faire plaisir, il éclaire et ma mule harassée prend une pose apocalyptique en renâclant avec effroi sur un pont formé d’arbres mal joints qu’elle frappe du pied avec fureur. Force m’est de descendre pour la faire avancer. Dubois qui n’a pas dormi la nuit dernière s’assoupit sur sa selle. Jamais notre expédition n’a atteint un si parfait degré de fantastique. Nous marchons toujours sous le bois et dans la nuit, mais désespérant d’atteindre Zonza. La pluie d’ailleurs rend les maquis un séjour désobligeant. Aussi est-ce avec quelque plaisir que sur le bord de la route nous voyons la lumière sous la fente d’une porte et entendons aboyer un chien. Nous crions comme dans le conte du Petit Poucet et un homme parait à la porte qui nous offre l’entrée. Nous acceptons et pénétrons dans le logis. C’est une hutte de terre et de bois où vivent quelques cantonniers. Je leur montre le firman de Koziorowitch et quoi qu’ils ne soient pas de sa circonscription ils en conçoivent un certain respect. Du reste ils mettent toute la maison à notre service et nous acceptons l’hospitalité comme aux anciens jours. Nous sommes dans la forêt de Bavello, à deux kilomètres du col mais encore à une distance folle de Sartène:c’est merveille si nous y arrivons demain. La famille Dubois va être dans une inquiétude mortelle. Georges en pleurait presque.

 

Il faut s’installer. Nos mules entravées quelque part auront un peu de foin mouillé. Il y a de grosses charrettes qui campent ici et les charretiers passent la nuit autour d’un feu dans une hutte voisine d’aspect parfaitement sauvage où autant que j’ai pu démêler il y a une posada rudimentaire. Nous, nous trempons la soupe à l’ébahissement des cantonniers qui nous livrent tout leur ménage et se mettent en quatre pour nous abandonner une de leurs chambres. Après souper on va au lit. Ces braves gens nous ont fait une couchette presque présentable et nous nous étendons tout habillés, Dubois et moi, sous une étroite couverture, entendant la pluie tomber sur le toit de terre à quelques pieds de nos têtes et songeant non sans plaisir aux situations de plus en plus invraisemblables où nous mène notre humeur vagabonde. Le sommeil vient vite car la fatigue nous accable. Dubois dans le demi sommeil s’écrie avec angoisse que voici les moustiques qui reviennent. Ce n’était qu’un rêve et Morphée nous prodigue de plus faciles pavots.

 

 

Sartène, le samedi 3 octobre 1863

 

Il ne fait pas chaud sous cette chaumière disjointe et le froid du matin n’a pour venir à nous que le choix des passages. Dubois et moi qui désirions partir de bonne heure sommes tirés au soleil avant cinq heures. Les menaces de la nuit ont fui au loin, le soleil se lève de fort belle humeur et dore les sommités abruptes des montagnes qui nous touchent. Nous sommes en plein cœur de forêt et en plein aussi dans la montagne. L’endroit valait d’être vu de jour. Nous quittons ces braves gens sans pouvoir leur faire accepter le plus léger présent et reprenons la route du pas lamentable de nos mules, enrageant de leur langueur et comptant les kilomètres.

 

Nous atteignons facilement le sommet du col. Nous avons une belle vue sur les montagnes environnantes et notamment sur une gorge voisine, et par delà la forêt nous voyons briller la mer bleue et à ce que je crois l’île de Monte-Christo.

 

Nous faisons en repassant la montagne la même remarque qu’en les passant, à savoir que le versant occidental est beaucoup moins beau. La vallée où nous entrons est ordinaire et rappelle celle de Cozzano.

 

Après avoir fourni nos seize kilomètres nous arrivons à neuf heures au village de Zonza, pauvre gîte et qui ne doit pas nous faire regretter la hutte de la forêt. On nous indique une auberge où un pauvre bonhomme tout essoufflé seul au logis arrive non sans peine à nous trouver quelques œufs. Alors Dubois, fécond en ressources, nous fait deux tasses d’un excellent chocolat. Le plus singulier c’est qu’il pense trouver des nouvelles de ses parents : on lui fait récit d’un monsieur et d’une dame continentaux qui venaient de Propriano et sont passés hier par ici. Je reconnais là l’activité de Mme Dubois.

 

Et puis tout va à merveille : nous trouvons une petite voiture, un char découvert, la voiture idéale, qui pour le prix modéré de vingt francs nous mène à Sartène. Nous y montons avec bonheur. La seule difficulté est d’utiliser nos absurdes mulets. On attache l’un derrière, on campe l’autre dans le brancard et on part, mais la bête de derrière se butte sur ses pieds, se fait traîner et finit par rompre son licou. Celui de devant lance d’admirables ruades dans la voiture et peu s’en faut dans nos jambes. Le conducteur, qui veut se donner des airs de parler français et qui m’entend m’exprimer mon indignation à Dubois en termes énergiques, s’approprie l’épithète et s’exprime d’un ton sentencieux : « oh oui, il est cochon. » Et nous de rire pendant un kilomètre. Nous traversons Levie et nous arrivons à Sainte Lucie de Talane, fort village disséminé en plusieurs hameaux sur la montagne et d’une jolie apparence.

 

Là, nous avons des nouvelles certaines  de Mme Dubois : elle nous a préparé un des plus curieux épisode de notre voyage. Un prêtre de haute taille, haut en couleur et d’un air bonace s’approche de nous et nous annonce qu’elle va bien et l’a prié de nous donner de ses nouvelles en même temps qu’il ferait notre connaissance. C’est l’abbé Sainte Lucie, le frère du bandit, le héros des histoires de Corte, et il nous mène dans la salle haute du cabaret et on nous apporte du café, des liqueurs, des raisins, du vin du lieu célèbre dans toute l’île. Et durant la collation il nous raconte des histoires.

 

Ce digne homme qui pourrait se poser en martyr est le plus simple du monde. On a quelque peine à le jeter dans les récits de banditisme. En parlant des aventures de son frère il dit « nos malheurs » puis peu à peu il s’anime et joint les récits aux récits. On voit, dans des teintes effacées, la lutte entre le prêtre et le Corse. L’histoire de la Cour d’assises est exacte dans son ensemble. Des ennemis de la famille Santa Lucia (c’est son nom) accusent l’abbé d’un crime, je ne sais lequel. Il passe aux assises de Bastia. Son frère accusé en même temps que lui mais qui a pris la fuite est caché dans l’auditoire. Les faux témoins déposent. « J’ai vu commettre le crime, dit l’un d’eux, si je mens que Sainte Lucie, patronne des yeux, me fassent perdre les miens. » Et l’abbé est condamné à dix ans de réclusion. Son frère va attendre le témoin sur la route. « Tu as invoqué Sainte Lucie, Sainte Lucie va t’ôter les yeux, » etc.

 

Depuis ce temps il prend la montagne et tue tous les faux témoins l’un après l’autre. Du reste, pas de cruautés inutiles, il ne tue pas les gendarmes et leur échappe par une série de déguisements merveilleux : c’est le Figaro de banditisme. On le trouve un beau jour dans les rues d’Ajaccio, on le reconnaît, on court sur lui. Il va vers un douanier, lui prend sa carabine. Le douanier résiste, ne lâche pas. Santa Lucia lui pique amicalement les bras avec son stylet, puis l’ayant désarmé s’en va à petits pas, tenant la gendarmerie en respect. Le public est pour lui, le laisse faire. Le lendemain il renvoie la carabine au procureur impérial avec un mot d’excuses où il demandait de remettre au porteur son chapeau qu’il a laissé tomber dans la bagarre.

 

Cinq ans se passent. On découvre les véritables auteurs du crime pour lequel les frères avaient été condamnés. Santa Lucia apparaît un jour chez l’évêque pour lui représenter que son prêtre innocent est encore en prison. L’évêque agit, obtient la grâce. L’abbé Sainte Lucie est remis en liberté, et avant d’arriver ici, nous dit-il, je savais bien dans quel bois trouver mon frère. Ils vivent ainsi quelques temps, le prêtre au village, le bandit dans le maquis, armés tous deux, se secourrant l’un l’autre contre les vendettas suscitées contre eux par les représailles de Santa Lucia. Puis l’abbé part à son tour pour Paris, il va demander à l’Empereur, alors président, la grâce de son frère. Ceci est le point obscur, il est probable qu’on lui a promis de fermer les yeux. Mais Santa Lucia a quitté l’île et est allé joindre Garibaldi. Il devient son aide-camp, il accomplit des faits merveilleux d’adresse dont on m’a parlé. A l’expédition de Rome, il envoie sa démission à son général pour ne point se battre contre des Français. « Mais ils t’ont condamné, ils t’ont proscrit, » dit Garibaldi. « C’est vrai, mais ils ne peuvent faire que mon sang ne soit français. »

 

Tel est l’abrégé sommaire, incomplet, où manquent mille choses curieuses, des légendes que nous a dites pacifiquement ce vieux bonhomme, sirotant son café ou grugeant son raisin tandis que notre esprit voguait en pleine fantaisie. Nous n’avons pu en savoir clairement ce qu’est devenu son frère. Il passe pour mort mais les réticences de l’abbé nous ont fait penser le contraire. Il a un fils sous-officier dans l’armée.

 

Nous serions restés indéfiniment avec ce bon abbé qui, hospitalier et paternel, nous promène de son mieux et nous fait voir le couvent où je fais une forte herborisation, mais notre cocher nous réclame et nous ne quitterons pas l’île sans avoir fait attendre un Corse, chose rare entre toutes. Et puis voici venir le célèbre Paolantonacci dont j’oubliais de parler. Il était convenu avec cet ingénieux animal qu’il reviendrait prendre nos mules à Sainte Lucie. D’après le compte fait en le quittant il devait y être hier. Aujourd’hui, aucun signe de sa présence. L’hôtelier du lieu ne voulait pas recevoir les mules et j’ai vu le moment où elles nous restaient pour compte. Le petit Paolontonacci est arrivé comme nous partions et rémunéré à nouveau, chargé de fonds pour le loueur de Zicavo, est parti avec son air idiot et satisfait.

 

Et la voiture de reprendre sa marche. La vallée de Sainte Lucie que nous suivons et qui aboutit au golfe de Propriano, en bas de Sartène, est assez belle. Elle a une largeur de plis qu’on trouve rarement en Corse mais on n’y voit aucun village et ses pentes sont uniformes et sans vie. Nous la suivons d’un assez bon train. Vers cinq heures et demie notre cocher nous dépose au bas de Sartène.

 

Nous avons vu bien des situations pittoresques en Corse mais point de comparables à celle-là. La ville est à mi montagne sur deux versants qui se croisent. Les maisons, vues d’en bas et dans la pureté du soir, prennent un aspect monumental. Nous montons en toute hâte encore que le chemin soit bien plus long que nous l’avait annoncé notre voiturier, heureux de se débarrasser d’un crochet de grande route.

 

Nous trouvons la famille Dubois qui commençait à s’inquiéter et un dîner majestueux répare les abstinences de ces jours-ci. J’ai pendant le repas une belle souleur : on m’annonce qu’une dépêche télégraphique m’attend au bureau et j’y cours tout hors de moi. Ce n’était qu’une réponse de Coulon à ma lettre d’Ajaccio. J’ai trouvé ici de bonnes lettres de Neuilly. Après dîner nous voyons la ville, c’est vite fait. Mr et Mme Dubois s’y sont amplement livrés tout aujourd’hui. Ils ont eu l’introduction en grande pompe, avec des fleurs et des coups de fusil, de la jeune épouse d’un Pietri dans la maison de la famille qui est ici, et puis le changement de garnison « Vous êtes du bataillon qui arrive », dit un gamin à Mr Dubois. « Non. » « Vous êtes donc du bataillon qui s’en va. » « Pas d’avantage. »

 

Et puis comme la diligence de Bonifacio ne part qu’à minuit, Dubois et moi nous nous retirons dans une chambre. Il se jette sur le lit durant que j’écris des lettres et que je parcours un roman invraisemblable de Janin autrefois célèbre, L’Ane mort. Je le tiens au courant mais quand je lui annonce finalement qu’on va disséquer l’héroïne il m’envoie au diable, non sans raison.

 

Bonifacio, le dimanche 4 octobre 1863.

 

A minuit juste part la diligence, heure commode pour voir le pays. La famille Dubois est au coupé et moi comme il convient à l’intérieur où je dors bien, où je dormirais mieux n’étaient mes voisins. Je crois, à moins que ce ne soit un rêve, qu’on m’a réveillé pour me demander ma profession.

 

Nous arrivons au petit jour à Bonifacio, lumière assez triste, heure assez maussade Toutefois Bonifacio est curieux et après avoir admiré en Corse tant de belles situations il me faut trouver pour dépeindre celle-ci des traits particuliers.

 

Une large falaise s’avance vers la mer en cône tronqué, déclive à l’un de ses points par où monte la route. Elle est coupée à pic dans tout le reste de son contour, à gauche et en devant par la mer, la vaste mer au-delà de laquelle on voit la Sardaigne présentant un large flanc de cotes et de petites îles accessoires dont une carte me dira les noms ; à droite la falaise s’entaille à pic sur un long chenal, comme une impasse. C’est un petit golfe qui s’avance dans le sein de la montagne comme si la mer avait voulu venir au devant des vaisseaux. Au plus haut du cône est Bonifacio, un tas de maisons bien serrées avec une forte ceinture de murailles et une vieille citadelle dont les assauts sont des légendes : on parle de puits qui communiquent avec la mer, de sentiers entaillés en une nuit dans la falaise. Je ne les ai pas trop bien démêlées et ne les en aime que mieux.

 

Nous trouvons un hôtel, un fragment d’hôtel, quelques chambres au troisième étage d’une maison d’ailleurs occupée par d’autres industries. Georges et moi avons deux chambres qui se commandent et qui commandent encore un autre appartement secret : d’où il se trouve que tout l’hôtel nous doit compte de ses démarches intimes. Mr Dubois jette sur tout cela sa gaieté incomparable et tout parait aller le mieux du monde.

 

Nous allons à la messe, les femmes ont des façons de mantilles espagnoles qui sont déjà ravissantes et des traits un peu mauresques absolument distincts de tout le reste de l’île. Bonifacio est à la Corse comme Gibraltar à l’Espagne, presque en dehors, et a à lui ses traits, son langage, ses mœurs et son histoire. De l’église nous allons visiter la maison où a couché Charles-Quint. C’est un point. Je fais ces choses là quand je voyage, en conscience. D’ailleurs Mme Dubois n’y entend pas raillerie : c’est la plus intrépide questionneuse qui fut jamais. Nous voyons donc la maison, et la chambre, et presque le lit. Cela est fort vieux, point beau, mais orné de deux ou trois portraits anciens qui, cadres et toiles, me paraissent admirables.

 

A déjeuner, comme il fait très beau et que Mme Dubois a l’imagination la plus entraînante du monde, on décide tout d’un coup d’aller passer une heure en Sardaigne. Et tout se prépare pour cette expédition. Il faut d’abord voir le commissaire pour faire viser nos passeports puis louer une barque et pour cela nous descendons à la marine dont j’aurais dû parler plus tôt. Bonifacio est double. La ville a deux étages : il y a un groupe au haut du cône, qui est la ville. Il y a une ligne tout en bas, dans l’étroit espace entre l’escarpement de la falaise et la rive du bras de mer qui pénètre : c’est la marine. Beaucoup de villages corses ont de la montagne où ils perchent leur correspondant près des vagues bleues, leur sosie, leur alter ego, qui se nomme la marine. J’en verrai surtout dans le cap Corse.

 

Une barque est vite louée, assez grande et assez forte pour le voyage, et les préparatifs commencent, vigoureusement menés par un vieux marinier caduc et un mousse à peine né. Quelle lenteur, bon Dieu, et quel air rechigné ! Quelle désolation de gagner sa journée ! Assis sur les bornes du quai nous causions de choses parisiennes avec le plaisir qu’on y prend en voyage, notamment du ballon de Nadar dont j’ai entendu parler pour la première fois dans la marine de Bonifacio, comme on m’a vanté à Tolède l’horloge du café du Château d’Eau. Nous pressions un peu nos hommes cependant qui devenaient plus sombres à chaque instant. Au bout d’une heure où deux durant lesquelles le gréement n’a pas fait un pas le vieux s’avise de nous dire que le vent a sauté, qu’il n’est plus bon pour aller en Sardaigne, pire pour en revenir. L’expédition est tout de suite prorogée et le gamin dans un batelet nous mène voir les grottes.

 

C’est la curiosité de Bonifacio. Il y en a trois, l’une le long du bras de mer, qui se nomme le pertuis de Saint Barthélemy si ma mémoire me sert, les deux autres qui sont à la mer, l’une à gauche du bras, sous Bonifacio même, l’autre à droite. On nomme celle de gauche la grande grotte, il grotone, celle de droite les chambres. Le pertuis est le plus étrange, c’est une étroite fissure dans la falaise où le bateau entre à peine, chacun courbé et le batelier saisissant le roc avec ses mains. La galerie en pénétrant dans le roc va s’élargissant. Une lumière incertaine vous y a suivie qui couvre et l’eau et les rochers d’une teinte glauque exquise. C’est froid, mystérieux et enchanteur.

 

Les deux autres sont d’immenses cavités creusées à plein roc dans la falaise, hautes comme des maisons, profondes, sombres, présentant des enfoncements inexplorés où la mer entre en plein et où les vagues déferlantes éclatent avec de grands hurlements. Ce doit être par une mer mauvaise un spectacle d’une infinie majesté. Les vagues n’étaient pas bien méchantes, toutefois la bonne Mme Dubois qui craint la mer par-dessus tout avait par provision une peur terrible. Nous avons un peu abrégé et nous sommes faits mettre à terre à un phare sur la falaise en face de Bonifacio, autre moitié du cap qu’est venu fendre en deux ce bras de mer invraisemblable.

 

J’ai laissé mes compagnons visiter le phare et me suis plongé tout seul dans une herborisation charmante. Ce n’est pas que j’aie un peu enragé de ne pas trouver le narcissus serotinus, dont c’est la seconde localité indiquée, mais j’ai revu l’erodium corsicum, un saxifraga exquis, de bonnes composées. J’ai fait lentement et péniblement parfois le tour du petit golfe et suis rentré dîner à Bonifacio.

 

C’est la dernière soirée que je passe avec la famille Dubois qui s’en va prendre le bateau de mardi à Ajaccio. J’ai tâché de leur exprimer quelle bonne fortune ç’a été pour moi que de les rencontrer et j’ai fini mes expéditions avec Georges par une dernière que j’ai craint un moment trop pittoresque. Le matelot caduc a bellement gardé nos passeports que nous lui avions remis pour la Sardaigne. Il est venu vers Mr Dubois je ne sais quel drôle lui faire comprendre la nécessité d’indemniser ce vieillard pour le temps qu’il a employé à nous faire enrager. Mr Dubois a envoyé paître l’officieux, mais nos passeports n’arrivent pas. Et Georges et moi de descendre à la marine sur les neuf heures. Nous étions fort montés et je me préparais de très bonne fois à ce que mon camarade Damiens appelle pittoresquement « un bourrement de gueules ». L’animal trouvé à grand peine nous a crié d’abord à travers la porte qu’on verrait demain, mais nous avons fait éclater une si belle tempête de cris et de coups de bâtons ferrés contre la porte qu’elle s’est entrebâillée pour laisser passer les papiers demandés. E finita la musica, on va se coucher. C’est là que Dubois a fait sa synthèse comme compagnon de voyage « Je te demande pardon, mais cela te dérangerait-il que je porte tes habits dehors pour qu’on les brosse ? »

 

Je n’y change pas un iota ! Quel homme !!

 

 

En diligence, le lundi 5 octobre 1863.

 

Quand Dubois et moi nous nous éveillons il tombe une pluie superbe, le ciel est sombre, il fait du vent et les rues de Bonifacio sont transformées en torrents. Il n’en faut pas tant pour décider Mme Dubois de renoncer au retour par mer qu’elle avait projeté hier et je vais lui retenir ses places dans la diligence d’Ajaccio tandis que je prends la mienne dans celle de Bastia. A sept heures la séparation s’effectue, fort amicalement des deux parts à ce qu’il m’a semblé. Pour moi je n’ai eu qu’à me louer des excellents rapports que j’ai eus avec Dubois au milieu de nos misères et quant à sa mère sa résolution, sa gaieté et son entrain lui ont acquis mon admiration. Et comme je lui disais en riant hier je voudrais, si je me marie, qu’elle eut fait faire un voyage à ma femme.

 

Les adieux se concluent, la diligence roule. Je m’étends dans le coupé qui m’est tout entier livré et me voila seul par un vilain temps et dans un assez triste pays : cela sent déjà le retour. On marche avec la lenteur corse, vingt-trois heures pour faire à peine cinquante lieues. Le conducteur aperçoit dans un étang des manières de sarcelle : il descend avec un fusil, tire, en blesse une, la cherche longtemps, la trouve et reprend tranquillement sa route. A Porto-Vecchio, durant les dix minutes que le conducteur m’accorde et qui en langue du pays valent bien trois quarts d’heure, on m’improvise un déjeuner passable. Là, par manière d’acquit, je m’informe du botaniste local, Mr Revolièse, dont Damiens m’avait eu le nom. On ne connaît absolument personne de ce nom à Porto-Vecchio. Ce sera un regret de moins, c’est comme Mr Burnouf à Corte.

 

Porto-Vecchio est au bord d’un golfe très profond et qui de loin à l’air d’un lac. Ce village est comme tous bien situé et assez joli de loin.

 

Nous reprenons notre route. A de certains moments elle borde la mer et est assez jolie, à de certains autres elle s’enfonce dans le maquis, à de certains autres aussi je dors, ce qui me dispense de toute description, mais je n’aperçois de véritables plaines un peu étendues que celles que nous avons traversées jeudi et vendredi avec Dubois. La diligence y arrive. Je salue la Solenzara et l’Hôtel du Chemin de fer, je cherche en vain pendant qu’on relaye le célèbre Steeve Hargraves qui doit ronger ses rancunes dans quelque coin. Il me monte un monsieur qui me montre en mer l’île de Monte-Cristo. On dîne au Migliacciaro, assez triste auberge, mais cependant très supérieure d’aspect à notre gîte de la Ghisonaccia. Nous passons peu après dans ce village fabuleux et j’échange quelques compliments avec notre adjoint toujours fiévreux et rêveur.

 

Puis mon gentleman est remplacé par un abominable paysan qui est sale et qui m’intente la série des questions usitées auxquelles décidément je ne veux plus répondre. Toutefois il me rend ce service qu’il appelle mon attention sur le pénitencier de la Casabianca (ou Casabianda, je ne sais) dont m’avait parlé Mr Ceccaldi. Les bâtiments sont sur une hauteur, où cependant la malaria sait à ce qu’il parait s’élever et tout autour sont d’admirables cultures, de forts oliviers au milieu des chaumes, des grandes meules de blé, pas un maquis, pas une lande, un bel exemple pour le pays qui n’en profitera guères. Tout ce que vous voyez là, me dit le paysan, c’est à l’Empereur. Ce qu’il ne me dit pas, mais ce que bien sûr il pense, c’est que c’est affaire à l’Empereur de cultiver si bien son héritage et que le pauvre monde n’y saurait prétendre. Après, c’est la nuit, c’est Aléria, c’est décidément le sommeil, mon paysan s’en va. A Cervione on me complète mon coupé avec deux jeunes gens. Je dors obstinément, quoiqu’assez torturé par les dimension étroites du coupé.

 

Luri, le mardi 6 octobre 1863.

 

Nous arrivons à Bastia vers quatre heures et demie ; toutefois le buraliste n’étant pas ouvert les chevaux piétinent dans la rue et les voyageurs dans le coupé, lequel est si bien agencé qu’on n’en peut sortir sans la permission du conducteur. Sur les interpellations du continental, le conducteur répond « dans un moment » et les compagnons de voyage « à quoi bon ? » Ceux-ci qui dans la nuit, entre deux rêves, m’ont intenté quelques questions discutent ce matin avec calme. Il s’agit de la concupiscence. L’un, laïque, attaque les principes avec audace, l’ecclésiastique les soutient avec calme et quand son adversaire tire un argument fallacieux du crescite et multiplicamini qu’a dit Jésus-Christ, il lui rappelle fort à propos que c’est Moïse.

 

Enfin on m’ouvre et je fais porter mon sac à l’hôtel Tellier où je dors en attendant le jour.

 

A sept heures je me lève et vais à la poste. Il y a deux lettres de Tardieu remplies de son aimable gaieté, une de Coulon qui confirme sa dépêche de Sartène et m’annonce qu’il m’en a envoyé d’identiques ici et à Bonifacio -le brave ami que cela fait ! et enfin une lettre de Mr Eymieu qui m’annonce m’attendre à Saillans[40]. Il faut donc que je m’embarque après-demain et pour cela j’organise de suite ma course du cap Corse. Qui croirait que dans une ville comme Bastia je n’ai pu trouver un cheval à louer pour deux jours ? Au moins un idiot de garçon d’hôtel qui s’en est chargé est revenu sans succès. Voila un pays qui me plait infiniment, où si je pouvais je resterais huit jours encore pour voir le cap Corse, la forêt de Vezzavona et le nord du golfe de Porto, mais je commence à en avoir les habitants dans un degré d’horreur inexprimable. A peine puis-je avoir une feuille de carton pour me faire un cartable. Je finis par en trouver une chez un quincaillier.

 

Ce faisant je cours Bastia : c’est une assez jolie ville sans monuments que quelques églises qui au dehors sont un peu moins laides que d’habitude et au dedans ornées dans le goût italien. Elle est bien bâtie, assez propre, très remuante. Elle a une large rue qu’on nomme ici la traverse et qui descend du palais de justice à une grande place au bord de la mer. Le palais n’a rien de curieux. « Le palais de l’injustice, monsieur, demandez à qui vous voudrez » me dit un plaideur mécontent auquel je demande ma route. La place est un carré de belles maisons dont la mer forme un des côtés. En face on voit l’île d’Elbe toute enveloppée de brumes ce matin et plus près et au nord l’île de Capraia. Au milieu de la statue[41] est un Napoléon comme à Ajaccio : un grand marbre blanc drapé à l’antique, mais celui-ci est très beau, les draperies sont majestueuses et la figure noble. Je crois démêler d’après l’inscription du buste que c’est le Napoléon de Canova.

 

Rentré à l’hôtel je m’organise non sans peine un repas de fruits et de café et je pars à 9 h ½ de mon pied léger. Le plan que m’a donné Dubois est de suivre aujourd’hui la côte orientale du cap Corse, de le couper à la hauteur de Luri et d’aller coucher sur la côte occidentale à Pino pour revenir demain par Nonza. Ce plan, sans cheval, sera peu commode.

 

Brando est le premier but auquel je vise. C’est à deux heures, on suit le rivage en passant devant de belles forges en pleine activité. Ce pays est fort joli. La montagne que je suis s’ouvre de temps en temps et laisse voir de petits villages admirablement perchés. Brando étale plusieurs hameaux sur les pentes et sur le rivage de sa marine qu’on nomme Herbalonga. Dans le cap Corse la plupart des villages sont ainsi hauts perchés et ont un hameau au bord de la mer qu’on nomme leur marine.

 

A Brando il y a à voir une grotte à stalactites qui m’est fort recommandée. C’est la première fois qu’en Corse je vois exploiter quelque chose, tendre aux touristes un appât quelconque, et ici c’est un plaisir. Je n’avais jamais vu de stalactites et celles-ci sont admirablement montrées. On pénètre par un escalier creusé dans le roc dans « le salon », grotte profonde habilement éclairée par des lampes et qui est d’un effet magique. Ce sont de grands piliers amincis au milieu, des pendentifs resplendissant de lumières et ruisselant d’eau, de grandes stalagmites qui se dressent du sol, des petits coins sombres dans lesquels on entrevoie d’autres merveilles. La chose est vite vue car la grotte est petite, on en cherche d’autres en ce moment, mais elle vaut largement les trente sous qu’elle coûte, comme une cascade de l’Oberland.

 

Après avoir payé mon tribut j’avais fait porter au commandant Ferdinandi, propriétaire de la grotte, la dernière des lettres de mon bon génie De la Rocca dont j’aurai à me servir et en sortant des entrailles de la terre je trouve le commandant en question, vieux bonhomme assez rond qui me fait goûter d’un vin exquis du cap Corse et manger des fruits de diospyros virginiana, un arbre qu’il plante et dont il m’offre d’emblée. Cela passe avec le vin et l’intérêt botanique.

 

Cependant je vais déjeuner à Herbalonga où on me fait faire triste chère et boire de bon vin. Je suis encore à cinq heures de Luri et je reprends un pas vigoureux.

 

Depuis Brando c’est le désert, ça et là quelques marines en ruine, le reste du temps la montagne, la route et la mer. Je marche au kilomètre. Chemin faisant cependant je trouve de bonnes plantes, après Bastia une composée voisine des érigerons, à Brando un alnus, probablement le cordata, après un dianthus, et puis une des grandes émotions botaniques de ma course : je crois voir un albinisme de ce dianthus, je me baisse, c’était le narcissus serotinus si laborieusement cherché à Calvi et à Bonifacio, si solemnellement promis au caporal. J’y avais renoncé ! La jolie plante que c’est, et quel puellage[42] !

narcissus

Le narcissus serotinus, enfin !

 

 

 

Le nombre de kilomètres annoncé me met non pas à Luri mais à la marine de Luri. Le village est à une grande heure encore. Il est quatre heures et demie et je dois renoncer à coucher à Pino. J’admire avec tranquillité. En automne l’heure qui précède le coucher du soleil donne à la nature des teintes ravissantes et la vallée qui s’ouvre ici vaut qu’on la regarde. Elle a de jolis villages et au fond elle se termine par les montagnes du cap Corse dont la silhouette se découpe sur le ciel. En face de moi est une grande dépression dans la chaîne, la bouche de Sainte Lucie par laquelle on va à Pino, et à gauche de ce col un burg, quelque chose d’étrange dans un paysage Corse, un petit pic de rochers amoncelés sur lesquels se dresse une tour : c’est la tour de Sénèque dont m’a parlé Dubois.

 

Je remonte avec calme la vallée de Luri, longeant des cultures de cédratiers et recueillant de beaux arums. J’arrive avant six heures au village et trouve une auberge assez propre que tient un certain Cervoni, parent de celui de Corte. On me fait bien dîner. Je cause avec l’hôte et reconnaît l’impossibilité d’exécuter le plan de Dubois : faute de chemins entre Nonza et Brando ce pourrait être une journée de vingt heures. Je me décide à prendre demain la voiture de Bastia. Fatigué, je me couche de bonne heure. Il fait un orage qui me fait me féliciter de n’avoir point poussé jusqu’à Pino.

 

Bastia, le mercredi 7 octobre 1863.

 

L’orage continue toute la nuit avec des coups de tonnerre terribles. Je songe avec commisération à la famille Dubois qui est en mer. La pluie dure jusqu’à huit heures du matin. Quand elle est finie j’entreprends l’excursion de la tour de Sénèque : c’est l’affaire d’une heure et demie. L’ascension du col de Ste Lucie n’est rien, celle du petit pic qui supporte la tour est au contraire très difficile et encore plus la descente. La vue du haut de la tour est assez belle, à gauche (occident) on a la mer à ses pieds, à droite on suit la vallée de Luri de villages en villages jusqu’à la marine -cette vallée est charmante d’ici- et en mer on découvre Capraia, l’île d’Elbe et entre les deux les côtes lointaines de l’Italie.

 

Je reviens au village de Luri en suivant une route qu’on construit en ce moment à travers le col de Ste Lucie et je traverse de belles cultures en étage de raisins, de figues et de cédrats. Je déjeune à 12 h et disant adieu à mon hôte, vieux brave homme qui me plaisait assez, je me confie à une patache qui me porte à la marine de Luri. Là, la patache attend la diligence qui suit la côte orientale de Macinnaggio à Bastia. Celle-ci ne s’avise-t-elle pas de passer complète comme un omnibus parisien ? Le conducteur complaisant m’offre une place sur la capote mais le narcissus m’attire, j’ai des remords d’en avoir si peu pris hier. Et confiant seulement mon cartable à ses soins, ma vertu est récompensée, je prend du narcissus à satisfaire Gaudefroy lui-même et je trouve en outre un très beau cyperus près duquel j’étais passé hier. C’est près d’un hameau dont j’ignorais le nom et songeant à l’étiquette d’herbier, je le demande dans le meilleur italien que je puis à une petite fille qui gardait sa vache dans le maquis au-dessus de la route. La petite se retourne et pousse un « che » épouvantable. Je reprends « Como se chiama questo luego, », appuyant mon discours de gestes explicatifs et montrant les maisons. Là-dessus elle lâche sa vache, bondit épouvantée sur la route et court jusqu’à des ouvriers auxquels je vois qu’elle demande assistance avec des cris et des gestes de profonde terreur. C’est mon satané couteau botanique qui est cause du quiproquo. Je le tenais à la main et il avait donné à mes gestes un caractère singulier. L’aventure pouvait mal finir si les ouvriers avaient partagé les illusions de la pastoure. Je prenais ma meilleure contenance : heureusement un des ouvriers parlait français et tout a fini par des rires. Le hameau se nomme Pietracorbara.

 

Je fais mes 28 kil. de 1h ½ à 6h ½. J’entre de nuit à Bastia assez las et fort affamé, très content de ma promenade. Le temps s’était éclairci et j’ai fort bien vu outre les deux îles le rocher de Monte Christo qui a fort bonne apparence.

 

Je soupe et vais au café. J’y rencontre le jeune Tedeschi de Corte qui me reçoit presque avec chaleur. Il est avec son oncle et son jeune frère qui s’embarque demain. Nous causons de fort bonne amitié.

 

J’écris à Tardieu et je dors ma dernière nuit de Corse.

 

A bord de la Princesse-Clothilde[43], le jeudi 8 octobre 1863.

 

Assez beau temps ce matin, cependant la mer est sombre. Je me lève de fort bonne heure pour les acquisitions que j’ai à faire : des stylets microscopiques en corail pour mes sœurs et  Mme Eymieu, une gourde montée en argent pour Mr Eymieu, et puis pour mes amis et pour moi des gourdes et des pipes de paysan, c’est ce qui me donne le plus de mal. Je vais à la poste et n’ai pas de lettre qui me rassure sur le sort des paquets envoyés d’Ajaccio. Je m’occupe ensuite de ma place dans le paquebot. C’est horriblement cher, quarante francs, et il y a des formalités de visa de passeport qui sont insupportables.

 

A neuf heures je me rends à bord de la Princesse-Clotilde qui doit m’emporter, fort désolé de finir mon voyage, fort désolé de quitter le sol corse où j’aurais encore bien de bonnes journées de promenade et de botanique à passer. C’est ainsi qu’après avoir vécu en pleine liberté et en plein oubli on sent la nécessité vous tirer par la longe, le collier de misère.

 

Je prends une cabine et m’installe de mon mieux au milieu de la plus terrible confusion. Tout Bastia est je crois sur le pont, d’un côté des militaires ivres, de l’autre côté des bourgeois qui se disent adieu. Tedeschi me recommande son frère et à la séparation m’embrasse sur les deux joues, ce dont je reste ahuri.

 

A dix heures on part. Il y a du roulis, le navire danse, on n’avait pas dépassé la ville que c’est une razzia générale, mal de mer, dispersion des dames qu’on convoie le mieux qu’on peut vers les cabines, le pont se vide en un instant. Le petit Tedeschi est immédiatement et considérablement atteint. Je le soigne et je le couche, tout fier de ma santé.

 

Nous suivons le cap Corse, je salue Brando, la roche au narcissus, la tour de Sénèque. J’ai un peu mal à l’estomac, à cela près, marin parfait. On m’induit à me mettre à table, je me laisse faire, mange des mieux, fume après ma pipe et me trouve à merveille. Quand nous avons dépassé le cap Corse la mer devient moins agitée.

 

La traversée est des plus agréables : il y a un capitaine d’Alger qui revient de eaux d’Orezza avec sa femme et sa petite fille, un ingénieur qui vient de faire de la géodésie en Corse, un inspecteur vétérinaire, etc. On vit en bonne intelligence, on cause beaucoup. L’ingénieur me nomme les montagnes. Tout en causant nous avons fait du chemin et la Corse se présente à nous dans toute sa largeur, du cap Corse à la pointe Rivelata. Le Monte Rotundo domine tout cela et j’en suis tout fier.

 

Au dîner je mange très bien, quoique de temps en temps il faille venir respirer l’air du pont, et je reste assez tard sur le pont à causer avec un jeune Anglais qui parle très bien français et qui connaît les Indes. A dix heures je vais me coucher. Il a fallu doubler les voyageurs et j’ai dans ma cabine l’infortuné Tedeschi qui, malade sans discontinuer, n’a plus forme humaine.

 

___________________________________________________________________________

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi se termine la partie du Journal consacrée à la Corse. Edmond Mouillefarine arrive le 9 octobre à Marseille beaucoup moins faraud que la veille, ayant été atteint à son tour par le mal de mer. Il rejoint Paris le 14 octobre après une étape chez ses amis Eymieu près de Valence et reprend sans enthousiasme sa collaboration avec son père. Celui-ci lui cède son étude d’avoué l’année suivante.

 

Edmond cesse de tenir son journal quotidien quand il se marie en 1865 et ne le reprend que momentanément pendant le siège de Paris de 1870. Il mène ensuite une vie de grand bourgeois parisien, bon catholique, père de six enfants, président de la chambre des avoués et membre très actif de la Société Botanique de France. Il meurt à 69 ans en 1909, sans à ma connaissance n’être jamais retourné en Corse.

 

P.A.

 

 

 

 

 

 

 

Itinéraire et carte

 

 

 

 

16 septembre. Arrivée à Calvi. Promenades dans la ville et ses alentours.

17 septembre. Calvi- L’Ile-Rousse. 24 km, à pied.

18 septembre. L’Ile Rousse- Corte. 72 km, en char à mule jusqu’à Belgodère, puis en diligence.

19 septembre. Promenades dans et autour de Corte

20 septembre. Corte- Bergerie de Timozzo. 13 km, environ 1.000 m de dénivelé. A pied.

21 septembre. Bergerie de Timozzo- sommet du Monte Rotondo- Bains de Guagno. Une vingtaine de km, montée dénivelé 600 m, descente dénivelé 2.100 m. A pied en montagne, à dos de mule en vallée.

22 septembre. Bains de Guagno. Repos.

23 septembre. Bains de Guano-Vico, plus un A-R à Soccia. 25 km. A pied.

24 septembre Vico-Evisa. 21 km à cheval, plus un A-R à pied à Aitone d’environ 12 km.

25 septembre. Evisa-Piana. 25 km, à cheval.

26 septembre. Piana-Sagone. 44 km, à cheval.

27 septembre. Sagone-Ajaccio. 36 km et demi (décompte précis d’Edmond !), à pied.

28 septembre. Ajaccio. Visite de la ville.

29 septembre. Ajaccio- Corrano. 43 km. 24 en char et 19 à pied.

30 septembre. Corrano- Scrivano et A-R Cozzano-Zicavo. 32 km dont 22 à pied, 10 en mule.

1er octobre. Scrivano- Ghisonaccia. 52 km, en mule.

2 octobre. Ghisonaccia- forêt de Bavella. 40 km, en mule.

3 octobre. Forêt de Bavella- Sartène. 53 km, en mule puis en char.

4 octobre. Sartène-Bonifacio. 54 km en diligence, puis visite de la ville et des grottes.

5 octobre. Bonifacio-Bastia. 172 km en diligence.

6 octobre Bastia- Luri. 33 km, à pied.

7 octobre Luri-Bastia et A-R tour Sénèque. 44 km dont 5 en patache et 39 à pied.

8 octobre Bastia. Courses en ville puis embarquement pour Marseille.

 

 


[1] Gueroult revient de Corse et a donné à Edmond l’idée d’y aller à son tour. Kosjorowitch est un de ses amis  ingénieur à Ajaccio (cf. Journal 7/9/1863), dont le nom va être orthographié de bien des façons.

[2] De Bretagne, et plus loin Gaudefroy et Tardieu, sont des amis d’Edmond qui partagent ses goûts pour les excursions et la botanique. Albert Labey est le fils du premier mariage de la seconde femme de son père

[3] Il va écrire ce nom aussi de diverses façons

[4] Surnom amical qu’il donne à Gaudefroy

[5] Ecrivain Suisse, « ancêtre » de la bande dessinée.

[6] Jean de La Rocca La Corse et son avenir Plon 1857, 500 pages, accessible sur le site BnF

[7] 7e pour septembre, selon l’ancienne abréviation

[8] Les Cervaroles, tableau d’Ernest Hébert, 1859, représentant des femmes de Cervara descendant un escalier vers une fontaine

[9] Aujourd’hui la Revellata, pointe au nord-ouest de la Corse (orientale mis par erreur pour occidentale).

[10]  Possibilité pour le juge de réduire une peine de prison ou de la remplacer par une amende

[11] Ancien mot signifiant récompense

[12] Paul André Ambrogi finira par faire éditer chez Plon en 1867 son livre  L’instituteur, l’autorité et la liberté . Son recueil de poème Deuxième rayon de lumières  est accessible sur Gallica. En le parcourant on comprend les réticences d’Edmond.

[13] Fervent catholique il ne veut pas manquer la messe dominicale.

[14] On est alors en pleine intervention française au Mexique

[15] Nom du pied de porc farci en italien

[16] Mort depuis 1807

[17] Souvent cité par la suite. Il s’agit très probablement du lac de Nino.

[18] Suivant les lignes Edmond met ou non un trait d’union à Anto Maria et à Monte Rotundo. Ces traits d’union ont été supprimés par soucis d’unité.

[19] Cf. les turqueries du Bourgeois Gentilhomme.

[20] Pour Edmond la Corse est italienne tant par la langue que par la géographie, ce qui ne remet pas en cause son rattachement  à la France quand Rome, Venise ou Mantoue restent aussi extérieures au jeune royaume d’Italie proclamé deux ans plus tôt.

[21] Ecrit parfois maquis et le plus souvent makis. La première orthographe est ici partout retenue.

[22] Aujourd’hui lac di l’Oriente

[23] Quand on regarde une carte, il semble qu’Edmond ait confondu le Liamone avec son affluent le Grosso. L’itinéraire serait alors : à partir du sommet en direction du lac de Betaniella (alias Bellebone) puis vers Bocca a Soglia ou Bocca Manganello ; le col passé, vers l’ouest jusqu’à  Guagno en suivant le cours du Grosso. Les noms de lieu devaient être donnés par Anto Maria et la différence de langue a pu conduire à des incompréhensions.

[24] Château près de Mantes ayant appartenu au grand-père maternel d’Edmond, Antoine Louis Delacourtie

[25] Esprit Requien (1788 -1851), célèbre botaniste

[26] J’ai eu en septembre 1984 cette même impression d’Ecosse transportée en Corse, lors d’une randonnée à cheval perdue dans la pluie et les brumes sur le plateau du Coscione.

[27] Ferdinand Fiorello Ceccaldi (1802-1869), médecin général des armées, commandeur de la Légion d’Honneur

[28] Cf. le livre d’Adolphe Desbarrolles Voyage d’un artiste en Suisse à 3 francs 50 par jour.

[29] Voir l’article  Théodore Poli sur wikipedia

[30] Le lycée Bonaparte, aujourd’hui lycée Condorcet, où Edmond a fait ses études secondaires.

[31] Aujourd’hui Corrano, ou Currà en corse.

[32] Nom laissé en blanc. Il s’agit du Taravo.

[33] Famille noble qui dominait alors la vie politique de l’île.

[34] La maison cantonnière de Scrivano existe toujours.

[35] Nom laissé en blanc. Il s’agit du Fium Orbo

[36] Surnom d’une bande d’amis botanistes

[37] Nom laissé en blanc. Il s’agit toujours du Fium Orbo

[38] A vos Gaffiot !

[39] Stephen Hargrave, personnage du drame  Le Secret de miss Aurore  de Lambert Thiboust alors à l’affiche à Paris.

[40] Les Eymieu sont des amis qui ont une propriété à Saillans, près de Valence.

[41] Lapsus pour : au milieu de la place

[42] Mot inconnu. A rapprocher du latin puella, jeune fille, ou de pucelage ?

[43] Un exemple des variations d’Edmond quand il écrit les noms propres : Clothilde et Clotilde à quelques lignes d’intervalle.