L’espion qui venait de la ferme

Paul Varanchan de Saint-Geniès

En guise d’introduction


La fille aînée de Louis XV a eu pour nourrice une madame Varanchan qui se trouve être une de mes lointaines aïeules.
Il y a quelques années j’ai voulu en savoir plus sur cette famille Varanchan. A l’occasion de ces recherches j’ai relevé sans particulièrement m’y arrêter l’existence de Paul Varanchan de Saint-Geniès, colonel en Hollande pendant le règne de Louis XVI.
C’est par hasard qu’un peu plus tard j’ai trouvé sur un site généalogique la transcription d’une longue lettre de ce Paul datant du début de la Restauration. Il revient d’émigration et relate à son neveu Auguste de Montcabrier les péripéties de sa vie aventureuse.
Cette lettre a piqué ma curiosité et relancé mes recherches. J’ai découvert à travers les documents un curieux personnage, dont un contemporain a dit sans indulgence « que ce Saint-Geniès s’appelait Varenchan de son nom de famille ; que, grâce à la protection d’une madame de Chalus, première femme de chambre de la Dauphine, il avait eu fort jeune un bon de fermier général, et qu’ayant mangé son bien, il avait fait beaucoup de fredaines et de métiers, ce qui l’avait naturellement conduit à celui d’espion ».
Portrait féroce, vrai dans ses grandes lignes mais qu’un examen plus poussé conduit à nuancer comme on le verra dans les pages qui suivent.

NB. J’avais numéroté les notes en noir et en chiffres arabes, elles apparaissent sur le blog en couleur et en chiffres romains. Mystères de l’informatique!

Philippe Alasseur

I- L’ascension d’un sous-lieutenant

Les Varanchan sont des bourgeois provençaux montés à Versailles quand Catherine Vignon, épouse de Joseph Varanchan, est choisie comme nourrice pour la fille aînée de Louis XV, Elisabeth de France. Du coup la voila bien placée à la Cour pour pousser sa famille : dans les années qui suivent son fils aîné Louis entre dans l’administration des finances, sa fille Elisabeth accède au poste envié de femme de chambre de la dauphine.  Deux autres filles seront femmes de chambre des filles du roi. Un second fils, Joseph François, choisit la carrière des armes et se fait appeler Varanchan de Saint Geniès[i]  pour se distinguer de son frère Louis.

Elisabeth Varanchan sert si bien la dauphine Marie Josèphe de Saxe, mère des futurs Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, qu’elle en devient la suivante favorite. Ce qui lui  permet d’épouser en 1751 un riche financier, Geoffroy Chalut de Vérin : la dauphine a non seulement contribué à sa dot, mais a en plus obtenu du roi une place de fermier général pour son époux.

Un mot rapide sur la Ferme générale qui va tenir une place non négligeable dans ce qui va suivre. On sait qu’à la fin de l’Ancien Régime les principaux impôts indirects étaient affermés à une association de financiers, les fermiers généraux,  qui en faisait l’avance au Trésor royal et se chargeait de les recouvrer. L’accès à la charge hautement lucrative de fermier général dépendait du choix du roi. Autant dire que bien des cabales de Cour ont été montées pour y parvenir. Dans ce domaine Elisabeth Varanchan s’est distinguée: après la place accordée à son mari, elle en obtient une seconde en 1762 pour son frère Louis, toujours par la grâce de la dauphine . Et quand son neveu Paul devient à son tour fermier général en 1775, certains y voient encore la main de madame de Chalut, même si la dauphine est morte depuis belle lurette[ii].

L’éclatante faveur d’Elisabeth rejaillit sur ses deux sœurs cadettes qui font à leur tour de brillants mariages : l’une épouse un veuf fortuné,  Charles Dejean de Manville, fermier des Poudres et Salpêtres de France ; l’autre devient marquise de Régusse en se mariant avec un Grimaldi.

Reste le plus jeune frère. La sœur de lait des enfants Varanchan, Elisabeth de France,  a épousé très jeune un infant d’Espagne. C’est peut-être  grâce à elle que Joseph François devient capitaine dans la prestigieuse Garde Wallonne du Roi Très Catholique. Il se marie avec une fille du pays, Joachina Rodriguez qui lui donne vers 1747 un fils baptisé Paul Maxime Joseph Antoine[iii] et en avril 1752 une fille née à Vigo en Galice  qui reçoit le prénom rare de Thoriba.

Joseph François Varanchan destine son fils à une carrière militaire mais préfère pour lui l’armée française. Dans une longue lettre autobiographique écrite cinquante ans plus tard, Paul Varanchan de Saint-Geniès indique qu’il a quitté  l’Espagne à quinze ans pour faire comme  sous-lieutenant l’apprentissage du métier d’officier dans un des régiments de Louis XV[iv]. Premier grand voyage avant beaucoup d’autres. Et peut-être difficile rupture : il fera souvent état de ses origines espagnoles.

En ce début des années 1760 le nouvel officier peut compter sur les solides appuis du réseau familial où domine le couple Chalut de Verin. Chalut est non seulement fermier général mais cumule les postes à la Cour : conseiller secrétaire du roi, maître d’hôtel de la dauphine Marie-Antoinette, charge qu’il conserve quand elle devient reine, trésorier de Madame belle-sœur du roi, lecteur du roi…Bref, à la fois un homme de finance et un homme d’influence. Son épouse Elisabeth, toujours au service de la dauphine,  prouve une fois de plus son pouvoir quand elle fait attribuer par le roi en 1761 une pension de 800 livres à sa nièce la petite Thoriba qui n’a que neuf ans. Voilà qui aidera son père, qui a peu de fortune, à payer son éducation.

Comment s’est passée la quinzaine d’années qui a suivi l’arrivée de Paul en France ? On a seulement trace de son passage à Clamart en 1764 où il habite chez un maître de pension et devient parrain de la fille d’un journalier. Pour le reste a-t-il mené une terne vie de garnison ou  déjà commencé sa vie aventureuse ? Un magistrat d’Aix-la-Chapelle qui enquête sur son compte en 1785 dans le cadre d’un dossier dont il sera reparlé [v] écrit « qu’il avait servi dans le camp volant d’Aly Bey et avait parcouru l’Afrique et l’Asie ». S’il ne s’agit pas de ragots policiers, l’équipée se situe entre 1768 et 1773, pendant le règne de cet Ali, chef mameluck devenu sultan d’Egypte qui mena campagnes du Nil au Taurus. Le jeune officier sera allé lui louer son épée, comme il le fera pour d’autres princes par la suite.

Une bien meilleure occasion de faire fortune se présente à lui. Le couple Chalut de Vérin n’a pas d’enfant. Chalut vieillit et cherche un adjoint qui le déchargera d’une partie de ses lourdes tâches à la Ferme, avec la perspective de lui succéder. Le neveu de sa femme parait être le candidat idéal. Paul est réticent, préférant de loin les armes aux finances, mais la famille insiste et il est difficile de refuser un tel cadeau. Si bien que le 20 septembre 1775 le Conseil d’Etat, dans un arrêt rendu à Versailles en présence du jeune roi Louis XVI, nomme le sieur Varanchan de Saint-Geniès fermier général, adjoint au sieur Chalut de Vérin et apte en tant que tel à participer en ses lieu et place à toutes les délibérations du collège des fermiers généraux [vi].

Geoffroy Chalut de Verin  dessiné par Carmontellechalut-de-verins

Le travail ne va pas lui manquer : la Ferme est une immense administration gérée à partir de Paris par des comités spécialisés. Il remplace son oncle dans ceux chargés des  régies du tabac, des petites et grandes gabelles, des cinq grosses fermes, en bref des principaux impôts indirects.  Les jeunes fermiers généraux sont par ailleurs régulièrement chargés de mission d’inspection des directions provinciales de la Ferme qui regroupent trente mille agents. Paul est du nombre. Ces voyages l’entraînent dans des dépenses qu’il a évalué par la suite à 12.000 livres par an, sans contrepartie de recette puisque seul Chalut est rémunéré [vii]. Mais c’est un placement pour l’avenir. Et deuxième étape de son ascension, voila que se profile la perspective d’une charge à la Cour.

Le frère cadet de Louis XVI, « Monsieur », comte de Provence, a épousé une princesse de Savoie. « Madame » a bien entendu comme toute personne de son rang sa propre maison qui compte une multitude de dignitaires, de suivantes et de domestiques. Dont un trésorier, qui comme on l’a vu n’est autre que Chalut de Vérin. Et pas moins de quatre maître d’hôtel : le premier maître, un grand seigneur, coiffe le maître d’hôtel ordinaire, lui-même assisté de deux maître d’hôtel de semestre. Toutes ces charges d’une maison princière ont un caractère patrimonial : on les achète, on les cède où on en assure la survivance après soi à un destinataire.

Joseph François Varanchan de Saint Geniès a acheté au plus tard en 1775 la charge de maître d’hôtel ordinaire de Madame, qui vaut 45.000 livres et en rapporte chaque année plus de 5.000. Il semble alors s’être fixé quelques temps en France pour établir ses enfants: c’est chose faite quand  sa fille Thoriba épouse un maréchal de camp des armées du roi,  le comte Louis François d’Esparbès de Lussan, et quand Paul devient fermier général. Pour parfaire la situation de son fils Joseph François démissionne à son profit de sa charge de maître d’hôtel en mars 1777, en prenant la précaution d’en garder la survivance. Il peut alors regagner l’Espagne où il réside de nouveau en 1780.

Par la grâce du réseau familial, le petit sous-lieutenant a fait du chemin. Etre fermier général et maître d’hôtel de la belle-sœur du roi au début de la trentaine, ce n’est pas si mal. Reste à couronner cette réussite par un beau mariage. C’est chose faîte en avril 1779 quand Paul épouse Anne Madeleine Mazoyer, la fille d’un marchand lyonnais qui lui amène une superbe dot de 220.000 livres [viii].

 

II- Le bonheur de vivre

« Ceux qui n’ont pas connu les dix ans d’avant la Révolution n’ont pas connu le bonheur de vivre ». Cette fameuse formule attribuée à  Talleyrand concerne surtout les quelques milliers de personnes qui comptent à la ville et à la Cour. Paul fait partie de ces privilégiés. Il habite place Vendôme chez son oncle Chalut dans le splendide hôtel Croizat qui est aujourd’hui une aile du Ritz. Il a l’occasion d’y croiser les nombreuses connaissances des Chalut, des financiers, des grands seigneurs, des diplomates comme Benjamin Franklin. L’hôtel recèle une superbe collection de peinture très visitée. La famille a d’ailleurs le goût des arts : Joseph François Varanchan de Saint-Geniès possède de nombreuses œuvres de Boucher et de Fragonard qu’il vendra aux enchères en 1777 [ix]. La meilleure façon de se faire une idée de ce milieu est de se reporter à l’ouvrage monumental d’Yves Durand sur « Les fermiers généraux au XVIIIème siècle », et en particulier à sa partie consacrée à leur place dans la bonne société. La formule de Talleyrand prend alors toute sa saveur [x].

La sœur cadette de Paul,  Thoriba de Saint-Geniès,  réside rue Saint-Marc avec son mari le comte d’Esparbès de Lussan et ses quatre enfants. Une fille d’un premier mariage du comte, Louise d’Esparbès, épouse à quinze ans en 1779 Denis de Polastron, frère de la duchesse de Polignac, la favorite de Marie-Antoinette. Elle rejoint le petit clan de la reine qui fuit à Trianon le cérémonial ennuyeux de Versailles. Axel de Fersen, que nous retrouverons, y brille de tout son charme. Thoriba, qui n’a que quelques années de plus que sa belle-fille parait aussi à la Cour. La grand-mère de George Sand, Aurore de Saxe en a laissé un portrait piquant : « Madame d’Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu’elle fût un peu louche et un peu contrefaite [xi] ». La sœur ainsi assaisonnée, que dire du frère ?

Madame de Bonneuil

bonneuilD’abord qu’il n’appartient pas à ce premier cercle des familiers des souverains, même s’il n’en est pas loin par ses relations familiales. On connaît peu ses propres amis, si on excepte Jean Cyrille Guesnon de Bonneuil, premier valet de chambre de Monsieur et époux très trompé d’une ravissante madame de Bonneuil qui se consacre à la galanterie avant de la compléter pendant la Révolution par l’espionnage [xii].

Au physique, Paul est un petit homme ventripotent, au teint pâle mais au visage avenant, court sur pattes et brun de poil, qui grisonnera assez tôt [xiii].  On sait aussi qu’il parle espagnol, français et allemand. Il aura l’occasion d’acquérir au moins des rudiments d’autres langues au cours de ses nombreux voyages. La suite de sa vie montre qu’il maîtrise assez le ton de cour pour gagner la confiance de plusieurs souverains d’Europe. Il saura aussi être imaginatif pour développer des projets aventureux et convainquant pour y entraîner des compagnons. Mais il est aussi susceptible d’être roulé par plus malin que lui et pire de se duper lui-même en échafaudant des châteaux en Espagne.

Voilà à grands traits ce que l’on sait de Paul Varanchan de Saint-Geniès à l’apogée de sa vie sociale. Mais l’année 1780 est pour lui celle de l’entrée dans les temps difficiles

 

 

III- « La Chevalière d’Eon » et autres vaisseaux fantômes

Le premier responsable de la mauvaise fortune de Paul s’appelle Necker.

Chargé par Louis XVI de redresser les finances de la monarchie (mission impossible), Necker  a engagé des réformes de structures dont l’une touche la Ferme. En 1780 il encadre plus étroitement les attributions et les bénéfices des fermiers généraux, réduit leur nombre de soixante à quarante et surtout ramène les postes d’adjoint de vingt-quatre à quatre. Saint-Geniès fait parti des exclus : il ne succédera  pas à son oncle. D’autant plus que la même année sa tante Elisabeth décède et que les liens vont se distendre entre Chalut et les Varanchan : quand quelques années plus tard le fermier général sera de nouveau autorisé à prendre un adjoint, il se gardera bien de faire de nouveau appel à son neveu et choisira un proche de Vergennes, Nicolas Deville.

Paul quitte l’hôtel de la place Vendôme et va s’installer rue d’Anjou-Saint-Honoré (l’actuelle rue d’Anjou, au numéro 46) : c’est là que son épouse donne le jour à un petit Léonce.

Il lui reste un vaste réseau de relations, sa charge de maître d’hôtel de Madame et surtout la fortune apportée par sa femme. Voila de quoi rebondir, d’autant plus qu’il se croit doué pour les affaires. Les faits vont lui apporter un démenti cruel.

Le chevalier d’Eon

deonIl est d’abord le dindon d’une farce assez truculente. La France est en guerre avec l’Angleterre depuis qu’elle soutient l’indépendance américaine. Un armateur parisien nommé Le Sesne imagine d’armer une frégate de quarante-quatre canons pour faire la course aux navires anglais dans l’océan Indien. Comme il n’a pas le premier sol pour réaliser son projet, il cherche des actionnaires et pour les attirer demande au fameux chevalier (ou chevalière) d’Eon de parrainer le bateau, un peu comme aujourd’hui on promeut une action commerciale en faisant appel à une vedette. Eon accepte en décembre 1780. Mais il s’agit d’une escroquerie : en juillet 1781, l’officier choisi pour commander « La chevalière d’Eon » signale dans une lettre au parrain (où à la marraine) du vaisseau que sa mise en chantier n’est pas commencée et que le peu de bois de construction commandé par Le Sesne a été saisi faute d’être payé. Il ajoute que l’armateur à quand même reçu mille écus provenant de Varanchan de Saint Geniès, neveu de deux fermiers généraux « qui à mon occasion et sans mon avis a lié une espèce de société avec M. Le Sesne, qui plus fin que lui ne demandait pas mieux [xiv]»

Encore l’auteur de la lettre ne sait-il pas tout : ce n’est pas mille écus, soit six mille livres, que Paul avance à Le Sesne entre juin et août 1781, mais bien soixante-dix mille livres. Inutile de dire qu’il ne reverra jamais cet argent. Mais il a déjà un autre projet autrement plus ambitieux. La guerre ne se déroule pas seulement en Amérique, elle s’est étendue du Cap de Bonne Espérance aux Indes. En février 1781 la République des Provinces-Unies rejoint la France dans le conflit. L’Angleterre cherche à en profiter en lui disputant le contrôle du Cap et de Ceylan. La Compagnie des Indes orientales de Hollande qui possède ces colonies demande au comte de Meuron, colonel des Gardes Suisses de Louis XVI, de lever pour son compte un régiment. Meuron s’exécute avec l’autorisation du roi [xv]. Il est prévu que le régiment partira de Lorient, mais encore faut-il pour le transporter des bateaux et des équipages. C’est alors que Paul réussit ce qu’il pense être l’affaire de sa vie : il passe marché avec la Compagnie pour le transport du régiment à Ceylan.

La politique française dans l’océan Indien est alors menée par le comte de Vergennes, ministre des Affaires Etrangères et le marquis de Castries, secrétaire d’Etat à la marine, qui souhaitent effacer les défaites du règne de Louis XV et restaurer la présence française aux Indes. Ils viennent d’y envoyer l’escadre du bailli de Suffren qui taille des croupières aux Anglais. Il est des plus probable que le contrat entre Paul et la compagnie hollandaise s’est fait avec leur accord, voire à leur initiative.

Quoi qu’il en soit l’ancien fermier général s’est engagé à armer six vaisseaux et à recruter leurs équipages. Il traite pour l’acquisition de la flotille avec Carrier de Monthieu, un personnage un peu louche qui a fait de la prison pour avoir livré aux arsenaux de la couronne des armes non conformes et qui s’est reconverti ensuite en armateur. C’est lui qui a fourni les bateaux utilisés plus ou moins clandestinement par Beaumarchais pour ravitailler les Insurgents américains avant que la France n’entre officiellement dans la guerre à leurs côtés.

Parallèlement un autre intermédiaire est chargé de recruter sept cents matelots à Dunkerque.

Mais Carrier se révèle incapable de tenir ses engagements. Le régiment de Meuron partira finalement pour Le Cap en septembre 1782, mais pas sur les navires de Paul qui se retrouve du coup avec sur les bras des dépenses immenses et des procès avec la Compagnie des Indes et avec Carrier. Si ce dernier lui verse cent mille livres d’indemnité, l’opération se traduit par une perte sèche d’au moins deux cent cinquante mille livres.

Pour comble, Paul a eu pour mener l’affaire des besoins de liquidité et a chargé une dame Poucet de placer pour lui des billets au porteur qu’il avalise. La dame s’exécute, trouve des acquéreurs pour ces billets mais au lieu de remettre l’argent à son commanditaire lui signe des reconnaissances de dette, une dizaine entre août 1781 et juin 1782, pour un montant de plus de quarante mille livres qu’elle ne remboursera jamais. Un sieur Damonville se voit aussi remettre en mai 1782 plus de sept mille livres de billets à placer qu’il détourne à son profit. Même opération et même résultat avec un certain Poupart de Beaubourg pour plus de quinze mille livres, avec un sieur Poquet pour six mille livre. Paul attire les escrocs comme le miel les mouches.

Son épouse a autrement que lui le sens des affaires et sent arriver la banqueroute. Pour tenter de sauver des bribes de sa dot elle demande en justice une séparation de biens qui lui est accordée le 7 juin 1782. Pendant ce temps son mari continue de se faire plumer : en août 1782 un certain Dumez de Saint-Hilier réussit à lui vendre trente mille livres un domaine imaginaire en Guadeloupe.

Deux ans ont suffi à l’ancien fermier général pour passer de l’opulence à la ruine [xvi]

 

IV- Rêves d’Orient

Fin 1782 la guerre entre la France et l’Angleterre a cessé sur le sol américain mais se poursuit dans l’océan Indien. Le marquis de Castries, en charge de la marine et de ce fait avant la lettre des colonies, n’entend arrêter les hostilités que s’il lui est au minimum garanti la restitution des comptoirs français des Indes. Les victoires navales du bailli de Suffren et la résistance opposée sur terre aux Anglais par les sultans du Mysore, Haydar Ali et son fils Tippoo-Sahib confortent cette position. Castries a contre lui l’administrateur général des Finances Joly de Fleury qui trouve que la guerre coûte trop cher. Vergennes, qui depuis le départ de Necker joue le rôle de premier ministre sans en avoir le titre, adopte une politique d’attente pendant que se poursuivent de discrets contacts entre Versailles et Londres pour chercher une issue au conflit acceptable par les deux camps.

 

Le marquis de Castries

de-castriesC’est dans ce contexte international que Paul expose à Castries son nouveau projet : lever une troupe, rejoindre Haydar Ali et trouver aux Indes la gloire et la fortune. Pour éviter d’impliquer directement la France l’unité sera censée être recrutée au nom de Philippe de Holstein, comte souverain de Limbourg-Styrum, un de ces nombreux petits princes allemands qui font commerce de soldats.  Elle partira des côtes du golfe de Gênes pour gagner par mer Alexandrette en Syrie et de là par voie de terre Alep,  Bassora et les rives du golfe Persique.

L’itinéraire est moins absurde qu’il n’y parait. Il suit une piste très fréquentée qu’a emprunté quelques années auparavant un aventurier qui fera précisément fortune en combattant aux Indes, Benoit Leboigne dit le comte de Boigne . Boigne avait du faire demi-tour à Bagdad, la route étant coupée par un conflit local. Mais elle est depuis rouverte et permet d’éviter la flotte anglaise qui contrôle le passage par l’Atlantique.

Des renforts pour les Indes levés sous couvert d’un prince étranger ? Voila qui va dans le sens de la politique de Castries sans que Fleury ne puisse rien lui reprocher. Le ministre prononce un discret nihil obstat. Vergennes était-il aussi au courant ? Rien ne l’atteste. Toutefois vingt ans plus tard  l’agent diplomatique Massias présentera dans une lettre à  Talleyrand  le sieur de Saint-Geniès comme l’agent qui a étudié pour le compte de Vergennes les moyens d’attaquer les Indes.

Castries correspond régulièrement avec Pierre Poivre, un ancien administrateur des îles de France et de Bourbon (Maurice et la Réunion) retiré en France qui passe à bon droit comme un grand spécialiste des pays bordés par l’océan Indien. C’est vraisemblablement lui qui introduit Paul auprès de Poivre. Les deux hommes se rencontrent longuement près de Lyon en octobre 1782.  Poivre est suffisamment convaincu pour le recommander à son tour à une riche famille lyonnaise, les Seriziat. L’ex-fermier général  présente si bien ses plans que le fils de la famille, Charles Seriziat, achète pour 4.000 livres un grade de second dans le futur régiment (on est à l’époque où un brevet d’ officier s’achète et se vend comme aujourd’hui une licence de taxi). Mieux, Seriziat père avance 10.000 livres pour l’acquisition d’un bateau et de son approvisionnement.

En décembre 1782 Paul gagne Nice, alors possession du royaume de Piémont-Sardaigne, qui lui servira de quartier général. Son soi-disant titre de colonel du comté de Limbourg-Styrum est bien entendu une couverture, mais il en fait un peu trop, paradant en uniforme, parlant allemand en public, se faisant appeler le baron de Wich (un titre appartenant à la famille de Limbourg) et arborant l’Ordre des Quatre-Empereurs que les Limbourg ne décernent qu’à ceux qui peuvent prouver neuf quartiers de noblesse alors qu’il n’en a pas un seul.

Ce même mois de décembre, le sieur Le Seurre, consul de France à Nice, écrit au marquis de Castries pour l’avertir de l’arrivée dans sa ville de ce curieux personnage, dont il sait seulement qu’il se nomme Varanchan de Saint Geniès. Début janvier 1783 une nouvelle lettre précise à Castries que ce Saint-Geniès est le neveu des fermiers généraux Varanchan et Chalut de Vérin, qu’il a entrepris  de recruter un régiment pour aller guerroyer aux Indes, qu’il mène cette opération sans aucune discrétion et qu’il laisse entendre qu’il agit avec l’accord tacite des autorités française. Castries feint de tomber des nues et donne pour instructions à Le Seurre d’être très circonspect à l’égard de cet individu.

Quelques fils de famille aventureux rejoignent l’équipée et achètent à leur tour des brevets d’officier dans la future « Légion de Limbourg », baptisée parfois aussi « Holstein Hussard ». Les levées commencent. A la mi-janvier Le Seurre signale à Castries que quatre ou cinq cent hommes sont répartis par petits groupes dans divers ports entre Marseille et Gènes. Ils portent un uniforme : surtout de drap bleu foncé, boutons de même étoffe, doublure blanche, veste et culotte de drap blanc, et arborent au chapeau une cocarde noire. Du coup les autorités Sardes commencent sérieusement à s’émouvoir.

Pour ne rien arranger Louis XVI et Vergennes optent finalement pour la paix. L’armistice avec l’Angleterre est proclamé à Versailles le 20 janvier 1783. Dans ce contexte l’opération Légion de Limbourg, qui pouvait paraître opportune quelque mois plus tôt, doit être « démontée » d’urgence. Castries donne pour instruction à Le Seurre non seulement de couper tout contact avec Saint-Geniès  mais aussi de faire savoir aux autorités Sardes que la France ne s’opposera pas à des mesures contre lui. L’affaire est alors vite réglée : les Sardes lancent une rafle début février 1783. Sériziat et quelques autres sont arrêtés. Paul, prévenu à temps, a pu s’échapper. Il se cache à Menton puis à San-Rémo.

Dans une lettre adressée à Fleury le 16 février Castries se dégage de toute responsabilité dans cette équipée : il relève d’abord que Vergennes, tenu informé par le baron de Choiseul, ambassadeur de France à Turin qui a rencontré Paul à Nice, n’a pas jugé utile d’intervenir ; par ailleurs« la conduite inconsidérée du sieur de Saint-Geniès indique assez qu’il n’avait ni mission ni aveu du ministère du Roy », sous-entendu de Castries lui-même ; enfin il ne faut pas prendre tout cela trop au sérieux : ce Saint-Geniès « est un sujet peu dangereux pour l’Etat mais que sa famille a été très empressée d’expatrier ».

Cette allusion à la famille se trouve déjà dans une note manuscrite des bureaux de la marine du 10 janvier «  M. de Varanchan est un mauvais sujet qui est sorti de France pour les affaires, que ses parents ont abandonné ». Voici un autre élément à prendre en compte : le réseau familial, las du fils prodigue, n’a pas vu d’un mauvais œil la perspective de son départ pour l’Orient lointain…

Reste à liquider les séquelles. Sériziat est rapidement relâché par les Sardes. Castries enjoint à Le Seurre de veiller « au retour dans leur patrie des jeunes gens abusés par M. de Saint-Geniès ». Ce dernier a regagné Lyon et ose se plaindre au ministre d’avoir été lâché. La réponse de Castries envoyée de Versailles le 2 mars 1783 est une volée de bois vert « Sans vous détourner de passer dans l’Inde, je ne vous y ai point encouragé. C’était un acte libre de votre part et je devais croire qu’en vous y déterminant vous ne vous permettriez ni dans le Royaume ni sur ses frontières aucune démarche qui excitât l’attention du ministère de Sa Majesté (…) On vous reproche d’avoir séduit vos compagnons de voyage, de leur avoir persuadé que vous aviez une mission du gouvernement : c’est ce qu’il a du arrêter ». En clair : vous êtes un maladroit, pour réussir ce genre d’affaire il faut savoir agir discrètement et surtout ne pas impliquer ses alliés hauts placés [xvii].

Il en faudrait plus pour décourager un Saint-Geniès qui a déjà un rêve oriental de rechange. La tsarine Catherine II menace l’Empire ottoman qui en cas de conflit  recrute souvent des experts militaires européens pour encadrer ses troupes. Paul débarque à Constantinople avec un groupe d’officiers où on retrouve Sériziat et offre ses services. Fureur de Vergennes contre ces trublions qui viennent interférer dans son jeu diplomatique. Il invite l’ambassadeur de France, le comte de Saint-Priest, à faire rentrer d’urgence tout ce beau monde en France. En septembre 1783 Saint-Priest parvient à faire rembarquer la petite troupe, en maudissant « ces chercheurs de fortune infiniment incommodes et sujets à des inconvénients dont le moindre est d’avoir à payer leur retour [xviii] »

V- Les papiers du duc de Brunswick

Après la Méditerranée, la mer du Nord. L’épisode suivant a pour cadre la Hollande.

La république des Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas) est alors dans une situation politique instable, les notables du parti des Patriotes s’opposant au commandant en chef héréditaire de l’armée, le stathouder Guillaume V d’Orange. La France soutient en sous-main les premiers, l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche plus ouvertement le second. Des deux côtés le ton monte. La pression des Etats de Hollande est telle que le stathouder doit en octobre 1784 accepter de se séparer de son principal conseiller, le duc Louis Ernest de Brunswick, qui quitte le pays et va s’installer à deux pas dans la ville libre allemande d’Aix-la-Chapelle. La tension n’en retombe pas pour autant et une guerre civile menace qui peut s’accompagner d’une guerre étrangère,  des incidents ayant éclaté ce même mois d’octobre entre la Hollande et l’Autriche, qui possède l’actuelle Belgique, pour le contrôle de l’Escaut. On a plaisamment baptisé ces incidents « la Guerre de la Marmite », la seule victime recensée ayant été une marmite brisée par une balle perdue, mais par le jeu des alliances un conflit européen aurait très bien pu éclater.

 

La France contribue à ramener un peu de calme en proposant sa médiation. Dans le même temps Vergennes conclut un traité d’alliance avec les Etats Généraux des Provinces Unies, contrôlés par les Patriotes. En sous main les deux parties entament une autre négociation : il s’agit d’organiser en commun le recrutement et le passage aux Indes de régiments mercenaires qui viendraient appuyer les princes hindous en lutte contre les Anglais. L’idée vient de La Vauguyon, ambassadeur de France à La Haye jusqu’en 1784 [xix] . Elle sera reprise sous des formes diverses l’année suivante  par des agents de Vergennes, ainsi que par le rhingrave de Salm, un prince allemand qui a un commandement dans l’armée hollandaise et qui joue un jeu personnel entre les Orangistes et les Patriotes.

Les troubles de Hollande attirent une multitude d’aventuriers, sans compter bon nombre d’agents secrets.  Dans quelle catégorie classer Paul qui pendant l’hiver 1784-1785 est à La Haye où il séjourne à l’auberge de « La Ville de Paris » tenue par un Français ?  Est-il là pour son compte ou comme envoyé de Vergennes ou de Castries ? On ne peut trancher ce point, mais sa présence là où se négocie un projet qui n’est qu’une reprise sur une plus grande échelle de sa tentative ratée de Nice peut difficilement relever de la simple coïncidence.

De sa propre initiative ou sur ordre, il se met à la disposition du rhingrave de Salm qui a entrepris de lever un corps de cavalerie qu’il entend bien utiliser au profit de ses seules ambitions. Le rhingrave nomme Paul colonel et part pour la Prusse pendant que le nouveau promu gagne Varsovie et recrute des ulhans pour la future unité, qui sera encadrée essentiellement par des officiers français.

Revenu à La Haye à la mi-février 1785, Salm prétend sous le manteau à qui veut bien l’entendre qu’il a appris à la cour de Berlin que Brunswick et le stathouder complotent la livraison de Maestricht à l’empereur Habsbourg en échange de son appui. La rumeur est aussitôt reprise par la presse patriote et la tension monte encore de plusieurs crans. Dans les semaines qui suivent les Patriotes reçoivent le renfort un corps de troupe recruté par un lieutenant général français, le comte de Maillebois, avec l’accord tacite de Louis XVI [xx].

Mais le camp orangiste reste puissant et Guillaume V a toujours au moins en théorie le commandement de l’armée. C’est alors que Salm, Maillebois et un des principaux leaders patriotes, Gyzelaer, imaginent de prouver sa trahison en mettant la main sur sa correspondance secrète avec Brunswick.

Un plan est échafaudé : un commando gagnera discrètement Aix-la-Chapelle, s’introduira chez le duc avec la complicité d’un domestique, s’emparera de ses papiers et détalera avec. Saint-Geniès est chargé de monter l’opération [xxi]. Il met dans la confidence des officiers sous ses ordres dans la nouvelle  légion de Salm, le baron d’Arros, son lieutenant-colonel, Pinget, lieutenant de hussard, Laborde, qu’il a rencontré à Varsovie et deux autres aventuriers français, Boutet et La Faye. Le financement est assuré par le rhingrave qui fait remettre à « monsieur  St-Genié de Varenchamp » deux cents ducats en juin 1785, trois cents florins le mois suivant.

Le duc de Brunswick (caricature patriote)

BrunswickC’est alors que d’Arros trahit. Il envoie le 24 juin au duc de Brunswick une lettre anonyme dénonçant le complot et se présente chez lui deux jours plus tard pour en proposer tous les détails contre récompense. Malchance pour lui, le duc pense avoir affaire à un affabulateur et l’éconduit. Mais prévenu par d’autres sources il finit par prendre l’affaire au sérieux et avertit les autorités d’Aix-la-Chapelle. Dans la nuit du 27 au 28 juillet Pinget, d’Arros, Boutet, Laborde et La Faye sont arrêtés dans l’auberge où ils préparent l’opération. Ils avouent très vite et signalent que leur chef, Varanchan de Saint-Genié, dirige l’affaire à partir de Liège où il se cache sous le pseudonyme d’Antoine.

La justice d’Aix saisit celle de Liège. Paul a tout juste le temps de gagner Maestricht et de là La Haye. Il y rencontre Salm et Maillebois qui  décident de l’exfiltrer discrètement sur la France et en chargent un familier de Maillebois, de La Chambre, qui procure au fugitif de faux papiers au nom de Tomberchamp, marchand de Philadelphie. Les deux hommes embarquent à Rotterdam de nuit et arrivent à Boulogne-sur-Mer le 26 août.

Le fiasco d’Aix fait du bruit dans toute l’Europe. On en a des traces dans le Mercure de France, dans la correspondance diplomatique entre James Harris, ambassadeur d’Angleterre à La Haye et son ministre, et même dans une lettre de l’empereur Joseph II à son frère Léopold où le souverain ironise «  L’affaire des papiers du duc de Brunswick à Aix-la-Chapelle fait honneur au siècle, à la France et à leur grand M. de Maillebois, qui doit avoir été l’auteur de ce beau projet ». Personne bien entendu n’a prêté foi aux protestations d’innocence de Maillebois et de Salm. Heureusement pour eux l’affaire du Collier de la Reine éclate à Versailles à ce moment et vient détourner l’attention des gazettes. Mais Brunswick ne les lâche pas et fait publier par un auteur à sa solde, August von Schlözer, un récit manifestement nourri du dossier de justice qui nous permet de suivre Paul à la trace dans sa fuite.

Il a gagné Paris où il se cache pour tenter d’échapper au mandat d’arrêt lancé par la justice d’Aix. N’osant paraître devant sa femme, il lui envoie La Chambre mais elle refuse absolument d’aider le responsable de sa ruine; par le même émissaire il contacte sa famille (vraisemblablement son oncle Louis Varanchan, le fermier général) pour obtenir un sauf-conduit mais, nous dit Schlözer, « le ministre (Vergennes ?) refusa absolument ». Il feint alors de gagner Brest pour s’embarquer pour l’Amérique, mais va en fait se cacher pendant tout l’hiver chez une amie en Normandie.

Sa famille ne l’a pas complètement abandonné. Son beau-frère le comte de Lussan est en septembre 1785 à Aix et, tout en désavouant le coupable et en déclarant ignorer où il se cache, tente d’obtenir que pour préserver l’honneur de son nom celui-ci ne soit pas prononcé. Et effectivement c’est le plus souvent d’Arros qui est cité par les contemporains. Mieux, Schlözer attribue à cette intervention la modération de la justice aixoise qui en janvier 1786 se contente de frapper Paul et ses complices d’une peine toute symbolique d’interdiction de séjour. Ce quasi acquittement lui permet de regagner La Haye fin mars et de s’y prétendre blanc comme neige, toute l’histoire ayant été selon lui  imaginée par d’Arros.

Les événements continuent de marcher. En novembre 1785 Vergennes fait ratifier par Louis XVI l’alliance avec les Provinces-Unies mais abandonne quelques mois plus tard l’idée d’une expédition commune vers les Indes malgré les efforts du rhingrave de Salm pour la relancer. Croyant pouvoir compter sur la France les Etats de Hollande retirent au stathouder son commandement militaire dans leur province en septembre 1786 alors que d’autres provinces de la fédération lui restent fidèles. Les Patriotes nomment à sa place le rhingrave  général en chef. Les deux camps renforcent leurs armements. En juin 1787, un incident met le feu aux poudres : la princesse Wilhelmine de Prusse, épouse du Stathouder, est brièvement arrêtée par un corps de Patriotes. Cette insulte faite à sa sœur est le prétexte qu’attendait le roi de Prusse pour intervenir. Il masse des troupes et lance un ultimatum. Paul, alors à Paris, démissionne le 27 juillet 1787 en faveur de son père de sa charge de maître d’hôtel de Madame et rejoint le rhingrave. En septembre les troupes prussiennes passent la frontière. Maillebois pousse les Patriotes à la résistance en leur faisant espérer une intervention française. Mais Vergennes est mort six mois plus tôt. Le vieux Loménie de Brienne, nommé premier ministre par Louis XVI, cède aux pressions de l’Angleterre et de l’Autriche et reste neutre malgré les protestations suivies de démissions de Castries et de Ségur, ministre de la guerre. De ce fait l’invasion prussienne, appuyée par les Orangistes, est une promenade militaire. Le rhingrave, chargé de la défense d’Utrecht, juge la partie perdue et évacue la ville. Amsterdam, la dernière place forte hostile au stathouder, tombe pratiquement sans combat début octobre. Les principaux chefs Patriotes et leurs alliés français sont en fuite.

 

VI- Dépôt de bilan

 

A la veille de la Révolution, le bilan que peut tirer Paul Varanchan de la dernière décennie est assez désastreux : plus de Ferme, plus de charge à la Cour, plus de femme et des dettes abyssales. Au début de la quarantaine il lui reste un vain titre de « colonel au service de Hollande » qu’il ajoute à son nom sur les actes officiels, et cette étonnante confiance en soi qui le conduit après chaque échec à tenter une nouvelle aventure.

S’y ajoutent quelques atouts. Même si le réseau relationnel s’est clairsemé, il a gardé des amis comme les Bonneuil déjà cités. La famille, même fatiguée de ses frasques, est aussi un appui. L’oncle Chalut est mort en 1787 en laissant toute sa fortune à son adjoint Deville sans seulement citer dans son testament les neveux de sa défunte épouse. Mais il reste à Paul son père Joseph François Varanchan de Saint-Geniès, redevenu maître d’hôtel de Madame, sa sœur Thoriba, épouse du comte d’Esparbès de Lussan,  et surtout l’autre oncle fermier général, Louis Varanchan. Celui-ci n’a pas de descendance légitime et possède une grosse fortune qui lui permet d’aider les siens. Il a ainsi assaini la situation financière du fils d’une de ses sœurs, le chevalier Dejean de Manville, après qu’une escroquerie retentissante l’a conduit à la Bastille. Il paie de sa poche la pension de ses petites nièces d’Esparbès de Lussan éduquées comme il se doit dans un couvent. Et il a constitué une rente de 1200 livres par an à l’épouse séparée de son neveu Paul qui élève seule leur fils, le petit Léonce Varanchan de Saint-Geniès[xxii].

C’est sans doute Louis Varanchan qui a mené en sous-main la négociation entre son neveu et ses créanciers. Il était temps : Saint-Geniès ne trouve plus personne pour lui avancer de l’argent à moins de 30% d’intérêt ! Il faut dire que ses dettes dépassent la somme astronomique d’un million de livres, entre 884.000 livres à des tiers et ce qu’il doit à sa femme [xxiii]. Dans ces circonstances, le pacte qu’il signe le 28 janvier 1789 lui est très favorable : les créanciers admettent de n’être remboursé que du quart de ce qui leur est dû, et ce après une période de franchise de six ans. Les paiements s’effectueront en quatre annuités, au 31 décembre des années 1795, 1796,1797 et 1798. Personne n’a vu venir la Révolution …

Le pacte couvre seize pages et s’ouvre sur un long plaidoyer du débiteur : certes, il est endetté jusqu’au cou mais rien n’est de sa faute, tout est du à la malchance où à des escroqueries dont il a été victime. Il a pendant cinq ans supporté sans contrepartie les dépenses de sa charge de fermier général ; l’affaire des vaisseaux de Hollande et le procès qui a suivi ont considérablement entamé sa fortune ; et en tentant de la rétablir il est tombé dans les mains d’aigrefins qui ont achevé de le ruiner.

Tout n’est pas faux dans ce résumé, mais l’analyse des comptes montre aussi bien des investissements aventureux. A titre d’exemple, à la plantation fantôme en Guadeloupe dont il a déjà été fait état s’ajoute quarante mille livres de déficit dans l’exploitation d’une forêt en Corse. Plus modestes, les pertes faîtes dans l’achat de toiles pour huit mille livres quand elles en valent trois mille quatre cent, et l’acquisition pour également huit mille livres d’un « cabinet d’histoire naturel », autrement dit d’une collection de roches rares, qui n’en valaient que douze cent. Et Paul estime à soixante mille livres le coût des longs voyages entrepris entre 1782 et 1789 pour tenter vainement de rétablir sa fortune. Même si c’est l’ambassade de France qui a payé le retour de Constantinople !

 

VII- Encore les Indes

Il a devant lui six ans pour se refaire et son oncle Louis Varanchan lui consent une rente annuelle de mille six cent livres qui lui permet de vivre. Sans se décourager il reprend la route, cette fois pour la Russie pour se mettre au service de Catherine II qu’il se préparait à combattre naguère aux côtés des Turcs.

Sa présence est attestée à Varsovie en février 1791 : il y touche un trimestre de la pension que lui a fait l’oncle Louis. Il a avant ou peu après gagné Saint-Petersbourg et réussi à s’introduire dans l’entourage de Catherine II.

La tsarine entretient le rêve russe séculaire de la poussée vers les mers chaudes. Saint-Geniès gagne la confiance d’un de ses familiers, le prince de Nassau-Siegen, et sous son égide expose un plan digne de d’Alexandre – ou de Picrochole –  où une armée russe gagnerait Boukhara, de là le Cachemire et le Bengale et rallierait tous les mécontents des Indes pour en chasser les Anglais. Il a établi un itinéraire et un plan de marche, présente des cartes, prétend qu’il existe des passages praticables à travers les montagnes et qu’il a sa disposition d’anciens agents de Vergennes connaissant bien le pays. Le prince Potemkine tourne ce plan en dérision mais l’impératrice s’enthousiasme. L’expédition restera cependant à l’état de projet, l’attention de la Russie étant trop retenue par la situation en France et par la perspective d’un nouveau partage de la Pologne pour s’engager dans un conflit long avec l’Angleterre. Mais à Londres on a pris la menace et son auteur très au sérieux. Quelques années plus tard un auteur anglais, Sir William Eton, fera paraître un livre relatant toute l’affaire et présentant Saint-Geniès comme un dangereux espion dont les agents ont mis le feu à un arsenal hollandais et qui aurait fomenté des projets similaires contre des ports et des navires anglais [xxiv].

La chimère d’une expédition russe vers les Indes soutenue par la France sera reprise quelques années plus tard par le tsar Paul Ier , toujours sous l’influence d’un agent français, cette fois madame de Bonneuil, la vieille amie de Saint-Geniès [xxv]. Elle n’aboutira pas non plus, le tsar étant assassiné par des officiers de sa garde, certains disent avec la complicité de l’ambassade britannique. Déjà les prémisses du « Grand Jeu » entre l’Angleterre et la Russie, un siècle avant Kipling.

 

VIII- Le grand chambardement

Pendant que Saint-Geniès rêve de conquérir les Indes, à Paris les événements ont marché. Le roi a été contraint de réunir les Etats Généraux mais ne sait pas en garder le contrôle. En quelques mois la réalité du pouvoir passe du Trône à l’Assemblée Nationale, elle-même de plus en plus soumise à la pression de la rue [xxvi]. Les réformes se succèdent, et parmi elles la suppression de la Ferme générale en mars 1791.

Beaucoup de nobles fuient les désordres de la capitale et gagnent la province ou émigrent. Le roi lui-même, bloqué en pratique aux Tuileries, tente en juin de s’enfuir mais est repris à Varennes. Dès lors les jeux sont faits. En février 1792, un décret confisque les biens des émigrés. En avril, Louis XVI joue sa dernière carte en déclarant la guerre à l’Autriche, bientôt rejointe par la Prusse.

Dans sa lettre autobiographique à Auguste de Montcabrier, Saint-Geniès indique qu’il a alors quitté le service de la Russie pour servir la cause des Princes, ce qui pourrait faire croire qu’il a directement rejoint à Coblence l’armée des émigrés qui au début de l’été 1792 entre en France aux côtés des Prussiens. En fait il est à ce moment à Paris. Nous avons à ce sujet le témoignage de Méhée de Latouche, un ancien agent secret du roi qui l’a croisé ou accompagné à Varsovie et en Russie, est rentré en France en juin 1791 et jouera les années suivantes un double jeu trouble entre républicains et royalistes [xxvii]. Méhée est logé à Paris dans une maison appartenant à Louis Varanchan, certainement sur recommandation de son neveu, et occupe un poste dans l’administration municipale révolutionnaire où il est chargé de la délivrance des passeports. D’après lui Saint-Geniès est contraint de fuir Paris à la chute du trône pour avoir soutenu trop publiquement le roi. Avant de partir, il obtient de Méhée que celui-ci procure à son ami Bonneuil et à ses filles un laissez-passer qui leur permet de gagner la tranquillité de leur maison de campagne. Il était temps : peu après se déchaînent les massacres de septembre [xxviii].

Ce récit permet de situer l’émigration définitive de Paul à l’été 1792. Sa sœur Thoriba a gagné Montpellier début 1791 avant de passer la frontière, alors que son mari le comte de Lussan et ses enfants sont restés à Paris. Son père Joseph François s’est engagé par prudence dans le bataillon des vétérans de sa section parisienne,  tandis que se meurt l’oncle Louis, le fermier général, qui s’éteint en novembre 1792 au moment où la Convention décide d’ouvrir le procès du roi.

Comme Louis Varanchan n’a laissé que quelques bâtards non reconnus, ses héritiers directs sont son frère Joseph François et le fils de la seule de ses défuntes sœurs à avoir laissé un enfant, le chevalier Dejean de Manville. Mais l’ouverture du testament réserve une surprise : les légataires universels sont les enfants de Thoriba, les quatre petits d’Esparbès de Lussan. Ils devront cependant  régler sur la succession de nombreux legs particuliers. Paul est bien servi : son oncle lui fait remise d’une somme de 80.000 euros qu’il lui avait avancé et lui accorde l’usufruit de 120.000 livres dont la nue propriété va à son fils Léonce [xxix].

La mesure est habile : si Paul avait eu la pleine propriété de la somme, ses créanciers s’en seraient emparée. Ils ne peuvent le faire, n’ayant aucun droit à l’égard de Léonce. L’usufruit de 120.000 livres est par ailleurs un avantage non négligeable : il correspond à  des intérêts se montant à six mille livres par an. Mais Paul ne peut bénéficier de cet argent pour deux raisons : il a émigré et de plus l’héritage de Louis est peu après mis sous séquestre comme ayant appartenu à un fermier général. Tous les fermiers généraux sont en effet arrêtés pendant la Terreur et leurs biens saisis. Après un procès sommaire, vingt-huit d’entre eux sont guillotinés en mai 1794. Parmi eux Nicolas Deville, l’héritier de Chalut de Verin. Paul aurait été du nombre s’il avait comme prévu succédé à cet oncle. En l’écartant en 1780 Necker lui a paradoxalement sauvé la vie.

 

IX- Premières années d’émigration

Pendant la décennie qui suit la proclamation de la république les royalistes explorent diverses voies pour revenir au pouvoir : l’appui des armées étrangères, les soulèvements internes, le ralliement d’un grand chef militaire, le compromis avec la fraction républicaine modérée. Paul Varanchan de Saint-Geniès a participé à plusieurs de ces tentatives.

On ne sait s’il a eu un commandement dans l’armée des Princes. Mais à l’été 1793 il a rejoint  le duc d’York, frère du roi d’Angleterre, qui assiège Dunkerque avec une armée anglo-hanovrienne assistée de corps d’émigrés. Pour renforcer ses troupes légères, le duc l’envoie à Londres faire des levées [xxx]. Sans doute n’a-t-il pas eu le temps de mener cette mission jusqu’au bout : début septembre les Anglais sont bousculés à Hondschoote. York lève alors le siège et évacue les Flandres.

En France même les révoltes armées échouent : Lyon et Toulon qui s’étaient soulevés sont repris, la grande armée catholique et royale vendéenne est anéantie. Mais la guérilla se poursuit dans l’ouest. D’autres régions sont au bord de l’insurrection

Au début de 1795 le comte de Provence réside en Italie à Vérone où il s’est déclaré régent de France en attendant que la mort de son neveu captif au Temple lui permette de prendre le nom de Louis XVIII. Il apprend qu’un certain Saint-Geniès, appuyé par un comité royaliste basé à Constance, prépare le soulèvement contre la République des paysans catholiques des montagnes du Doubs. Le régent charge un de ses fidèles naguère membre du Parlement de Besançon, le président de Vezet, d’en savoir plus et surtout d’identifier pour le compte de qui agit ce comité. C’est que les réseaux pullulent. Ceux de Condé, chef de l’armée des Princes, ne sont pas forcément les mêmes que ceux du « gouvernement » de Vérone. S’y ajoutent quelques initiatives individuelles, sans parler des agents doubles. Beaucoup plus sérieux,  les services secrets britanniques en Europe dont le centre est en Suisse,  à deux pas de Constance. Ils sont dirigés par William Wickham, officiellement ambassadeur auprès de la confédération. Wickham dispose d’importants fonds secrets et  anime un grand réseau d’agents d’influence et de renseignement dont l’objectif est déstabiliser  la France révolutionnaire. Il entretient de bons rapports avec Condé et beaucoup d’émigrés sont à son service.

Vezet transmet les renseignements demandés : le fameux comité se résume à quatre personne. Saint-Geniès, «  d’origine espagnole » et neveu d’un fermier général, est un bon royaliste qui n’agit qu’avec l’accord de Condé. Wickham finance l’opération sous réserve que la neutralité Suisse soit respectée au moins dans les apparences [xxxi]. La présence de Paul dans la  région à l’époque et ses allégeances sont confirmées par l’agent double Montgaillard qui dans une dénonciation des réseaux d’émigrés indique que«  Saint-Geniès, neveu du fermier général Varanchin (sic), se tenait à Lausanne par ordre du prince de Condé [xxxii]

L’affaire de la Franche-Comté rebondit à l’automne 1795, quand les réseaux royalistes pensent le moment venu pour lancer l’insurrection dans tous l’est de la France. Saint-Geniès n’y joue qu’un rôle modeste. Gustav Caudilier, qui a particulièrement étudié ce mouvement, ne le cite qu’une fois pour une lettre adressée au prince de Condé le 25 septembre 1795 [xxxiii].  Le mois suivant Wickham reçoit des informations confirmant l’hostilité des paysans des monts du Jura à l’égard la Convention et leur disponibilité à créer chez eux une deuxième Vendée. Ce mécontentement est réel, mais  les informations émanent d’un agent provocateur républicain, Mougenet l’Aîné, qui tente de susciter un mouvement pour mieux l’étouffer dans l’œuf [xxxiv]. Finalement le projet  tournera court : lassés d’attendre un signal qui ne vient pas, les royalistes francs-comtois renoncent. Il n’y aura pas de Vendée dans le Jura.

L’ancien fermier général mène ensuite une obscure activité de comploteur s’accompagnant de séjours périlleux en France.  Un agent républicain signale dans une lettre du 8 mars 1796 à Delacroix, ministre des Relations extérieures du Directoire, que « Saint-Genié qui a été souvent employé par l’ancienne police et qui a joué un rôle en 1788 (sic)  dans l’enlèvement projeté des papiers du duc de Brunswick à Aix-la-Chapelle a passé quelques jours à Bâle où il a cherché à entrer clandestinement en France. Il a des liaisons avec les ministres de Londres et de Saint-Petersbourg [xxxv] ». Document qui confirme, malgré l’erreur de date, la réputation de Paul d’avoir appartenu aux services secrets sous l’Ancien Régime. Trois mois plus tard un autre rapport dénonce Saint-Geniès, un « intriguant qui se connaît en révolution allant venant de Suisse en France [xxxvi]. »

En mars  1796 il est à Bâle quand le comte d’Engström, ambassadeur de Suède en Angleterre en route pour Vienne y fait étape. C’est une ancienne connaissance que Saint-Geniès retrouve tous les soirs pendant son passage. Il en profite pour le faire parler de la position de son pays. Il apparaît que d’Engström souhaite une paix rapide pour éviter que l’Autriche et l’Angleterre ne tirent trop profit de leur conflit avec la France. Tous ces propos du soir sont rapportés le lendemain à un agent de Wickham, de Wittersbach, avec lequel Saint-Geniès déjeune quotidiennement. Wittersbach s’empresse alors de les relater par courrier à la baronne de Reich, une des plaques tournantes du réseau anglais [xxxvii].

 

WickhamC’est à cette époque qu’il faut situer la mission clandestine en France que signalée dans la lettre à Montcabrier. D’après cette lettre,  Wickham, en accord avec le duc de La Vauguyon, principal ministre de Louis XVIII, a envoyé Paul à Paris« voir s’il n’y avait rien à faire avec les factieux », c’est-à-dire négocier avec les républicains modérés les conditions d’une restauration des Bourbons. Les discutions auraient duré cinq mois. Sans pouvoir situer avec certitude cette mission dans le temps, elle semble correspondre aux contacts développés en 1796 par le groupe royaliste dit « l’Agence de Paris » avec des membres éminents des assemblées du Directoire, qui échouent  quand le prince de Carency, fils de La Vauguyon, trahit et dénonce le complot à Barras. D’où en janvier 1797 l’arrestation des principaux dirigeants de l’Agence et peu après le renvoi de La Vauguyon par Louis XVIII.

Saint-Geniès a échappé au coup de filet. A son retour, Wickham l’envoie rendre compte à Louis XVIII maintenant installé au cœur de l’Allemagne à Blankenbourg. Mais en son absence est survenu pour lui une petite catastrophe. Il a confié en partant à Paris ses archives à un ami. L’offensive des troupes françaises de Moreau dans le sud de l’Allemagne à l’été 1796 fait fuir les émigrés installés dans la région. Dans la panique les dossiers de Paul sont brûlés. Il énumère longuement ses pertes dans la lettre à Montcabrier: papiers de famille, correspondance avec le duc d’York et divers princes allemands, brevets militaires, brevet de maître d’hôtel ordinaire de Madame, lettres d’Aix-la-Chapelle le dispensant de peine dans l’affaire des papiers de Brunswick, créances… C’est tout ce qui peut témoigner des cinquante premières années de sa vie qui vient de partir en fumée.

 

 

X- Axel de Fersen

On ne sait de quoi vivait Paul dans ses premières années d’émigration. Pendant son séjour en Suisse et sa mission à Paris, très vraisemblablement en bonne partie des subsides de Wickham, qui dépensait sans compter pour entretenir ses réseaux.

Mais après la chute de La Vauguyon, sa position devient singulièrement précaire. S’il dit avoir gardé des contacts avec le favori de Louis XVIII, d’Avaray, le nouveau principal ministre du Prétendant est une vieille connaissance, le comte de Saint-Priest, qui le tient en piètre estime depuis l’équipée à Constantinople. Du côté anglais, rien de mieux : Wickham l’utilisait en dépit des instructions de Londres d’avoir à se méfier d’un personnage un peu trop empressé à montrer aux Russes la route des Indes, mais il est rappelé en Angleterre. Paul n’a par ailleurs pas la possibilité de revenir en France comme certains émigrés qui ont fui la Terreur mais ne se sont pas compromis avec les Bourbon. Outre la dénonciation de Montgaillard et les dépêches des agents républicains en Suisse, son nom figure dans les papiers saisis par les troupes de Moreau dans les fourgons du général autrichien Klinglin au cours de leur offensive en Allemagne. On y a trouvé la preuve des échanges entre Condé et le général républicain Pichegru, mais aussi une partie de la correspondance du réseau Wickham. Parmi celle-ci, les lettres de Wittersbach relatant la façon dont un certain Saint-Geniès espionnait l’ambassadeur Engström. Assez pour le faire fusiller.

A l’automne 1797 les puissances européennes, lasses de cinq ans de guerre, aspirent à la paix. La situation de l’Italie est réglée en octobre par le traité de Campo Formio négocié entre l’Autriche et Bonaparte. Reste à régler le sort de l’Allemagne.  Fin 1797 un congrès s’ouvre à Rastadt pour rechercher un accord sur les bases suivantes : la France conserve ses conquêtes sur la rive gauche du Rhin mais dédommage les princes allemands spoliés de ce fait. Tout ce que l’Allemagne compte d’Etat se fait représenter à Rastadt. Paul se rend sur place, à la recherche de nouveaux protecteurs [xxxviii].

Bonaparte passe en coup de vent au congrès, juste le temps d’un accrochage cinglant avec Axel de Fersen, naguère si cher à Marie-Antoinette, délégué du roi de Suède.

En mars 1798 Fersen quitte Rastadt pour représenter son roi à Carlsruhe, capital du petit état de Bade sur lequel règne de façon débonnaire un vieux souverain, le margrave Charles-Frédéric. Il a fait élever dans sa capitale un merveilleux palais baroque, mais ce Versailles d’une principauté s’échelonnant en trois parcelles le long du Rhin est à la merci du grand voisin français. Contre cette menace, Charles-Frédéric a un atout : les trois ravissantes filles de son fils aîné ont épousé le roi de Suède et les héritiers des trônes de Russie et de Bavière. La France ne se mettra pas ces puissances à dos tant que le margrave saura la ménager. Du coup la cour de Carlsruhe devient un lieu neutre où peuvent se rencontrer discrètement représentants républicains et envoyés des souverains d’Europe, pendant que les négociations officielles se poursuivent à Rastadt qui n’est qu’à une vingtaine de kilomètres.

 

 Axel de Fersen

de-fersenFersen est descendu dans un gasthaus, une de ces vastes auberges qui louent chambres et appartements. Comme par hasard Paul s’y installe également. Il y reçoit la visite d’un des principaux écrivains contre-révolutionnaires de l’époque, le genevois Mallet du Pan. C’est vraisemblablement Mallet du Pan qui le met en rapport avec Fersen.

A la mi-juillet l’ancien fermier général  demande à être reçu par le Suédois et lui confie être l’instigateur d’une mystérieuse société anti-jacobine dont un journal de Francfort vient de faire état. Elle a à sa tête un comité secret de quatre personnes et est organisée en cellules où pour des raisons de cloisonnement chacun ne connaît que deux autres affidés. Pour développer la propagande contre-révolutionnaire, il lui faut recruter des rédacteurs, avoir une imprimerie et surtout un protecteur, entendez un financier. Ne pourrait-ce être le roi de Suède Gustave IV Adolphe ?

Fersen se dérobe en prétextant ne pas connaître assez son jeune souverain, majeur depuis peu,  pour lui proposer un tel plan. Mais son interlocuteur ne se décourage pas. Les jours suivant il développe ses projets : répandre partout les idées « anti-jacobines », épier les « jacobins » (il ne désigne pas autrement les républicains français), contrer partout leurs projets, démasquer leurs agents dans toutes les cours d’Europe et gagner celles-ci à la contre-révolution. Il trace les grandes lignes d’une immense société secrète jouant dans l’ombre un rôle semblable, mais en sens contraire,  à celles qui dans les dernières années de l’Ancien Régime ont répandu les idées nouvelles. Fersen est bien entendu invité à devenir membre du comité directeur. Et petit à petit le Suédois se laisse convaincre.

Il a laissé dans son journal un portrait de celui dont il écrit le nom « Saint-Genié ». C’est pour lui un homme « que personne ne connaît vraiment ». « Il dit être de naissance espagnole, avoir eu une fortune en France et descendre de la famille royale. Il a été utilisé par Louis XVIII pour gagner des partisans et influencer les élections, a traité avec monsieur Wickham en Suisse, est allé en Angleterre, a été employé par l’Ancien Régime en Turquie, etc, etc…Il est allé partout et a gardé des contacts avec les jacobins en France [xxxix]».
Plusieurs éléments intéressant dans ce portrait. Passons sur la proximité des Varanchan avec la famille royale qu’ils servent depuis trois générations,  transformée en lien de famille. Mais la naissance espagnole est encore une fois revendiquée et le sera par la suite. C’est une fidélité mais aussi une précaution : l’Espagne est alors neutre et un espagnol capturé par les autorités françaises ne peut être considéré comme un rebelle. Par ailleurs l’allusion à la préparation des élections apporte un éclairage complémentaire sur le contenu de la mission de Paul en France : elle s’est insérée dans la vaste campagne d’opinion développée par les royalistes dans la seconde partie de 1796 qui a conduit à leur victoire électorale au printemps 1797. Victoire éphémère auquel le coup d’état de fructidor a mis fin.

Au fil des jours Paul réussit à faire tomber les préventions et les méfiances de Fersen à son égard et à le convaincre de l’authenticité de ses opinions anti-jacobines. Il lui présente un personnage pittoresque, Auguste Danican, un ancien général républicain rallié à Louis XVIII, en fuite depuis qu’en octobre 1795 l’insurrection des royalistes parisiens a été écrasée au canon par Bonaparte sur les marches de l’église Saint-Roch. Il vient de publier « Cassandre », un pamphlet où il appelle au meurtre des membres du Directoire.

Finalement rallié à la cause du « comité », Fersen tente en vain de convaincre le baron de Görtz, représentant du roi de Prusse à Rastadt, d’accueillir Danican à Berlin où il se fait fort de démasquer les espions jacobins. Aussi peu de succès avec le comte autrichien von Lehrbach, que Fersen rencontre en novembre 1798, pour une mission similaire en Bohème et en Allemagne du sud. Du coup Danican imagine de monter une provocation : un « jacobin » rencontrera un « modéré » dans une auberge de Stuttgart au Wurtemberg. Ils se prendront de querelle. Le « jacobin » s’enfuira et un « agent de police » visitera sa chambre où on trouvera dans un coffre de nombreux papiers, dont certains écrits à l’encre sympathique, apportant la preuve d’un complot républicain pour prendre le pouvoir au Wurtemberg et en Bavière. Pour faire bonne mesure le coffre contiendra aussi deux ou trois uniformes français et quelques cocardes tricolores. Avec cela Danican espère convaincre les princes de l’Allemagne du sud de l’intérêt de s’appuyer sur la société secrète anti-jacobine… et de financer ses activités.

Fersen semble avoir tenu en petite estime Danican, mais s’entend de mieux en mieux avec « Saint-Genié ». Les deux hommes partagent les mêmes codes de courtoisie et de bonnes manières acquis à Versailles et cela joue. Ils tentent ensemble de convaincre le margrave Charles-Frédéric d’appuyer la contre-révolution, mais le prince et son principal ministre le baron Edelsheim sont trop prudents pour risquer une brouille avec la France. Fersen  fait rencontrer à Paul le duc de Brunswick, un cousin de celui de l’affaire des papiers, et le contact est excellent : manifestement l’ancien maître d’hôtel de Madame sait comment se concilier un prince. Il l’a montré avec Catherine II, il le montre avec Brunswick, il le montrera avec d’autres par la suite.

Axel de Fersen quitte Carlsruhe en mars 1799 mais reste en contact avec son nouvel ami. Il essaiera sans succès à son retour à Stockholm d’inciter le roi Gustave IV à prendre la tête de la société anti-jacobine qui semble n’avoir jamais dépassé le stade du petit réseau royaliste sans grande efficacité.

L’urbanité et la force de conviction de Paul continuent à le servir : il se lie avec le baron Edelsheim qui l’introduit dans les bonnes grâces du margrave de Bade auprès duquel son influence va aller croissant. A tel point que le Grand Maréchal de la cour lui fait d’importantes  avances de fonds que le margrave couvrira [xl].

Il a enfin trouvé un protecteur et un havre : il va rester plusieurs années sur les bords du Rhin.

 

XI La Cour de Bade

En novembre 1799 Bonaparte prend le pouvoir à l’issu du coup d’état du 18 brumaire. Très vite le Premier Consul a toutes les cartes en main. A l’intérieur, sa police tient le pays. A l’extérieur sa victoire de Marengo conduit en juillet 1800 à l’armistice avec l’Autriche

Certains royalistes rêvent alors de lui faire accepter le rôle de Monk. Louis XVIII lui écrit  même en ce sens. La réponse tombe en septembre 1800 : « Vous ne devez plus souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. » L’attentat de la rue Saint-Nicaise vient en réplique mais son échec permet au ministre de la Police Fouché de liquider de concert les réseaux jacobins et royalistes.

La partie semble jouée et la cause royale perdue. L’Angleterre, dernier belligérant, renonce et signe à Amiens en mars 1802 une paix où elle reconnaît la France républicaine et ses conquêtes territoriales. Le pape abandonne les Bourbons et accepte le Concordat. Les émigrés rentrent par dizaines de milliers et obtiennent d’être rayés des listes de proscriptions en échange d’un serment de fidélité au régime. En avril 1802 un sénatus-consulte proclame une amnistie générale. Seuls en sont exclus les principaux responsables des menées contre la République, en tout moins d’un millier de noms. Saint-Geniès est sur la liste de ces irréductibles.

Il y est indiqué qu’il s’appelle Varanchan de Saint-Ginié, originaire du département de la Seine et qu’il a été maître d’hôtel de la reine. Son exception de l’amnistie est fondée sur une correspondance interceptée d’un colonel de l’armée de Condé, Firmas, qui l’a désigné comme « propre à seconder l’insurrection de l’Ouest à cause de ses liaisons [xli] ». On voit que les renseignements portés sur la liste sont en partie erronés. Comme le sont ceux de l’agent de la légation française à Carlsruhe qui fiche deux ans plus tard « Saint-Geniès, ci-devant fermier général et grand maître d’hôtel chez la reine, natif espagnol. Je pense que son vrai nom est Valancin ou Valanchin, et qu’il a pris celui de sa femme [xlii] » A noter l’origine probable d’une de ces erreurs : Paul devait se targuer d’avoir été maître d’hôtel de celle qui était devenue « la reine » pour les royalistes, Marie Josèphe de Savoie, épouse du prétendant Louis XVIII et ancienne « Madame ». Les espions transmettaient comme s’il s’était agi de Marie-Antoinette.

La vigilance républicaine ne se relâche pas au fil des ans : Talleyrand, ministre des affaires étrangères de Bonaparte,  reçoit une lettre du  15 juin 1803 émise par son représentant à Munich signalant qu’ « un intrigant, nommé Saint-Geniès, se tient habituellement à Carlsruhe. L’Electeur (de Bavière) m’en a parlé comme d’un homme très dangereux et m’a témoigné qu’il craignait que le citoyen Massias ne fut mystifié par lui [xliii]» Massias est le chargé d’affaires français auprès du margrave de Bade. Le baron Edelsheim lui a indiqué que Saint-Geniès était espagnol. Il a enquêté sur lui et écrit à Talleyrand le 11 juillet que ce « M. de Saint-Geniès de Varauchamp » est un homme qui fait métier de ses intrigues de longue date ; qu’il a autrefois étudié pour Vergennes les moyens d’attaquer l’Inde ; que cela lui avait nui auprès des ministres anglais qui, malgré une certaine protection de Wickham, avaient refusé de l’employer ; et que renvoyé de Munich il vivait maintenant à Carlsruhe, se prêtant à l’occasion à lui fournir quelques renseignements et en vendant de plus abondants et d’aussi médiocres à la Suède et à l’Autriche [xliv] .

Paul Varanchan de Saint-Geniès, redoutable espion ou piètre agent double tentant de faire finance de quelques renseignements éventés pour survivre ? Certains se posent aussi la question dans le camp royaliste. En mai 1801 la reine de Suède met au monde une fille. Le roi Gustave IV envoie un émigré français attaché à sa suite, Jean-Baptiste de Suremain, annoncer la bonne nouvelle à sa belle famille de Bade. Suremain reste dix jours à Carlsruhe et est l’objet d’avances empressées de Saint-Geniès. La suite est dans ses mémoires « Il me parla alors du comte de Saint-Priest qu’il avait, disait-il, connu à Constantinople. Effectivement j’ai su de monsieur de Saint-Priest qu’il était venu y chercher du service et n’en avait pas obtenu ; que ce Saint-Geniès s’appelait Varenchan de son nom de famille ; que, grâce à la protection d’une madame de Chalus, première femme de chambre de la Dauphine, il avait eu fort jeune un bon de fermier général, et qu’ayant mangé son bien, il avait fait beaucoup de fredaines et de métiers, ce qui l’avait naturellement conduit à celui d’espion ». Résumé cruel d’une vie aux nombreux avatars ! Suremain en conclut que ce soi-disant gentilhomme espagnol n’est en fait qu’un espion du gouvernement français [xlv].

Ce passage des mémoires de Suremain a manifestement inspiré des historiens qui s’expriment dans des termes très proches. Petiet : « Un certain Varanchan, se faisant appeler Saint-Geniès et se donnant comme gentilhomme espagnol, en réalité agent du gouvernement français [xlvi] » Kunstler : « un certain Saint-Geniès, aventurier doublé d’un espion du gouvernement   français [xlvii] ». Mais des redites successives ne valent pas preuves supplémentaires. Les documents existant prouvent que Suremain s’est trompé : Saint-Geniès n’était pas contrôlé mais surveillé par Massias. Cela étant il est des plus vraisemblable que désireux de se faire valoir comme tout agent d’influence il a à l’époque multiplié les contacts, y compris avec la légation française qui exerce sur Bade un quasi protectorat (cette docilité envers son grand voisin vaut au margrave un titre d’électeur puis de Grand Duc et de larges gains territoriaux quand Napoléon réorganise l’Allemagne à sa guise).

 

Gustave IV, roi de Suède

gustave-4Une nouvelle occasion de jouer un rôle se présente à Paul à l’été 1803 quand le roi de Suède Gustave IV vient longuement visiter sa belle-famille : il va passer un an à Carlsruhe.  Gustave est un personnage fantasque et influençable qui rêve des époques où, sous Gustave Adolphe puis sous Charles XII, l’armée suédoise était l’arbitre des conflits européens. Saint-Geniès, sans doute recommandé par Fersen, lui est présenté et très vite prend sur lui une influence remarquée. Il sait décidément se gagner les princes.

Le roi a de longue date le projet d’annexer la Norvège, alors sous souveraineté danoise, en donnant à Copenhague des compensations en Allemagne. L’idée est loin d’être absurde : Bernadotte la réalisera pour son compte douze ans plus tard. Gustave IV souhaite avoir dans cette affaire l’appui de la France même s’il en déteste la Révolution. Une première mission en ce sens menée sous le Directoire par le baron de Staël n’avait pas abouti. Espérant avoir plus de chance avec le Premier Consul, le roi envoie en secret à Paris Saint-Geniès tâter le terrain, ce dont Massias rend compte à son ministre en novembre 1803 [xlviii].

On ignore ce qu’ont donné ces contacts préliminaires, mais un événement tragique vient tout remettre en question : l’enlèvement et l’exécution du duc d’Enghien.

Le duc, dernier héritier des Condé, vit paisiblement à Ettenheim, bourgade située à vingt lieues de Carlsruhe. Il a combattu dans l’armée des Princes mais depuis sa dissolution n’a plus d’activité politique, si on excepte quelques contacts discrets. Il communique ainsi avec Drake, successeur de Wickham à la tête des réseaux anglais, par le biais d’intermédiaires parmi lesquels Boulay de la Meurthe pense pouvoir compter Saint-Geniès « personnage assez louche qui rodait autour de la cour de Bade et y recueillait des renseignements pour le compte de l’Angleterre, de la Suède et de la Russie [xlix] ».

Impliqué à tort dans le complot de Cadoudal contre Bonaparte, le duc d’Enghien est arrêté par une unité française le 15 mars 1804, transféré à Vincennes et fusillé. Ce viol du territoire badois et ses conséquences font scandale dans toute l’Europe mais le gouvernement français riposte classiquement en se posant en victime. Talleyrand prétend la France menacée par les menées des émigrés et ordonne à ses représentants auprès des Etats allemands d’exiger leur expulsion. Dalberg, ambassadeur de Bade à Paris, en informe son ministre Edelsheim dans une lettre du 20 mars qu’il conclut par « M. de Saint-Genest n’en sera donc point excepté, si M. de Massias a reçu le même ordre [l] ». L’intéressé compte donc assez pour que son sort soit spécifiquement évoqué dans le courrier diplomatique.

Mais Saint-Geniès revendique la nationalité espagnole, ce qui donne un prétexte aux autorités badoises pour ne pas l’expulser comme émigré. Il en profite pour pousser à la guerre   Gustave IV que la mort d’Enghien a fait résolument basculer dans le camp anti-français. Le roi refuse de reconnaître la proclamation de Napoléon comme empereur en mai 1804, quitte Carlsruhe en juillet suivant au grand soulagement de l’électeur son hôte et fait adhérer la Suède à la Troisième Coalition qui se noue contre la France.

Massias continue sa surveillance. Le 15 mars 1805 il envoie à Fouché, ministre de la Police, un nouveau rapport: « Monseigneur, dans un numéro du Journal des Débats (…) il est parlé de monsieur de Saint-Geniès qui, l’année précédente, fut envoyé à Paris comme espion du roi de Suède. J’ai dans le temps rendu compte à Son Excellence le Ministre des Relations Extérieures des motifs apparents et secrets de ce voyage ; à plusieurs époques j’ai donné des renseignements sur la conduite et le caractère de cet individu que Mr de Montgaillard dit dans ses mémoires avoir été l’agent du ci-devant prince de Condé. Il se trouve dans le moment à Carlsruhe, la qualité d’Espagnol qui lui est donné dans les papiers et passeports qu’il exhibe l’ayant empêché d’être compris dans la mesure générale adoptée contre les émigrés français. »

Fouché répercute l’information le 23 mars dans le bulletin qu’il remet quotidiennement à Napoléon « Saint-Geniez, émigré, conspirateur dangereux, est à Carlsruhe (rapport de Massias).

 

Charles Frédéric de Bade

de-badeLes mois qui suivent prouvent qu’il est décidemment protégé par l’Electeur de Bade : non seulement les démarches officieuses de Massias pour obtenir son éloignement sont éludées, mais l’Electeur lui attribue en avril 1805 une pension annuelle de 800 florins.

En juin 1805 les hostilités reprennent entre l’Autriche et la France. Napoléon quitte le camp de Boulogne fin août et marche sur le Rhin. L’Electeur fournit son contingent à la Grande Armée. Cette fois Massias demande officiellement l’expulsion. Pas question de laisser dans l’entourage d’un prince allié un homme suspecté d’espionnage ! Le bulletin de Fouché du 1er octobre en informe l’Empereur : « Saint-Geniez : Massias demande à l’Electeur de l’éloigner de Carlsruhe ». Le 2 octobre Fouché est informé que la mesure a pris effet. Il en félicite Massias en relevant que « le caractère intriguant de cet homme ne permettait pas en effet que sa présence fut tolérée dans ce pays dans les circonstances actuelles [li] ».

Où l’expulsé s’est-il alors réfugié ? Fouché se demande un instant si un certain Serinchamp signalé à Bayreuth n’est pas « de Varenchamp, dit Saint-Geniez » mais semble avoir vite abandonné cette piste. Olivier Blanc le signale à Berlin en 1805 [lii].  Barton suppose qu’il a rejoint l’armée russe. Charles Frédéric de Bade sait en tout cas où il se trouve puisqu’il lui fait part en août 1808 d’une majoration de sa pension. On le localise avec certitude en  février 1811 : il achète alors une maison de campagne à Schaffhouse, capitale éponyme d’un petit canton suisse aux trois-quarts  enclavé dans le Pays de Bade. Divers autres documents établissent sa présence à Schaffhouse en 1812 et 1813 [liii]. Survient ensuite la « divine surprise » de 1814 : la chute de Napoléon, le retour en France de Louis XVIII et pour Paul la fin de vingt ans d’exil.

 

XII- Retour en France

L’émigration a fait éclater bien des familles. Les Varanchan n’ont pas échappé à ce sort. Pendant la période révolutionnaire le vieux Joseph François, frère du défunt fermier général Louis Varanchan, est resté en France. Ses deux enfants, Paul et Thoriba, comtesse de Lussan, ont émigré. L’épouse séparée de Paul, Anne Madeleine Mazoyer et son fils le petit Léonce de Saint-Geniès n’ont pas quitté Paris, comme le mari de Thoriba, le comte d’Esparbès de Lussan  (un moment arrêté comme suspect et aristocrate) et ses quatre enfants, légataires universels de la fortune de leur grand oncle Louis.

Cette succession attire d’ailleurs les convoitises familiales, d’où une cascade de procès engagés contre les jeunes héritiers par leur grand-père Joseph François, leur tante Mazoyer, qui a obtenu le divorce dès 1794,  et leur cousin Léonce. Le détail de ces procédures serait fastidieux a énuméré : il suffit de dire qu’on plaide de 1796 à 1830 ! A noter au passage un jugement de 1809 où les parties déclarent ignorer si Paul est toujours de ce monde [liv].

C’est pourtant un Paul Varanchan de Saint-Geniès bien vivant qui revient en France en 1814 dans le sillage des Bourbon restaurés. Mais comme le colonel Chabert de Balzac, il doit se faire reconnaître des siens après une longue absence. C’est alors qu’il écrit au comte Auguste de Montcabrier, son neveu par alliance depuis qu’il a épousé une des jeunes d’Esparbès de Lussan, la longue lettre donnée en annexe où est résumée sa vie. Il y évoque pèle mêle sa naissance en Espagne, la ferme générale, son grade de colonel en Hollande, ses missions pour Wickham, la perte de ses papiers qui auraient été bien utiles pour prouver qui il est. Pour étayer ses dires il renvoie aux almanachs d’avant la Révolution qui faisaient état d’un Varanchan de Saint-Geniès, fermier général adjoint à Chalut de Verin et maître d’hôtel ordinaire de Madame. Il semble qu’après cela son identité n’ait pas été contestée.

Mais il lui faut aussi des fonds pour vivre. Louis Varanchan lui a légué l’usufruit de 120.000 livres dont son fils Léonce a la nue-propriété. Si on calcule cet usufruit à 5%, soit 6.000 francs par an, son accumulation sur plus de vingt ans dépasse le capital ! Paul prend contact avec Léonce, qui se découvre soudain un père de près de soixante-dix ans aspirant à sa fortune. Une tentative de transaction ayant échoué, Paul assigne son fils. Un jugement du tribunal civil de la Seine du 16 août 1814 lui donne raison et lui attribue 6.000 francs de provision en attendant que les comptes définitifs soient arrêtés entre les parties.

Léonce fait appel. Ce n’est pas un coureur d’aventures comme son père, mais un linguiste, traducteur de Goethe et de Pétrarque,  qui publiera aussi quelques poèmes. Ce qui ne l’empêche pas de savoir défendre ses intérêts. Contre son père, son avocat présente l’argumentaire suivant : l’article 617 du Code civil prévoit que l’usufruit est prescrit s’il n’en a pas été fait usage pendant trente ans. Or le testament date de juillet 1779 et aucune demande n’a été présentée depuis cette date.

La Cour d’appel le suit et rend le 21 avril 1815 le jugement suivant : « Attendu que Varanchon père s’est absenté, et que cette absence a durée plus de trente ans ; que pendant ce temps il n’a exercé aucune poursuite ; est qu’ainsi son action en paiement du legs est prescrite ». La demande est donc considérée comme irrecevable.

Le nom de famille est une fois de plus écorché mais le jugement est impeccable sur le plan du droit. Il sera longtemps cité comme exemple d’application de cet article 617 (toujours en vigueur de nos jours) dans les recueils de jurisprudence.

Il ne présente qu’un léger inconvénient : il ne correspond en rien aux faits ! En effet Paul était très officiellement à Paris moins de trente ans auparavant. Il lui suffirait pour le prouver de produire le pacte notarié qu’il a signé avec une bonne quinzaine de créanciers en 1789, où il est domicilié rue d’Anjou-Saint-Honoré. Par ailleurs le testament de Louis Varanchan n’est pas de 1779, mais du 17 juin 1789, et il n’est entré en vigueur qu’au décès de son signataire en novembre 1792. Léonce Varanchan ignore si peu la date de ce testament qu’il la donne avec exactitude dans un acte de prêt passé avec un certain Répond le 11 avril 1815, dix jours avant le jugement d’appel [lv]!

A première vue il parait totalement incompréhensible que Paul ait laissé passer sans réagir ces fantaisies de dates. On en est réduit aux supputations. Faut-il croire, la sentence étant rendu pendant les Cent-Jours, que les juges ont voulu sanctionner un partisan des Bourbon au prix d’un déni de justice ? Cela parait peu vraisemblable. L’hypothèse d’un arrangement discret entre les parties est plus crédible. Si Paul avait gagné, ses créanciers du pacte de 1789 ou leurs ayants droit auraient aussitôt fait opposition sur la somme attribuée pour être réglés. Avec un débouté accompagné d’un dédommagement en dessous de table, ils sont floués.

Indemnisé ou non par son fils, Saint-Geniès présente à Louis XVIII de retour après Waterloo une demande de pension. La note rédigée par l’administration à cette occasion relève qu’ « après avoir servi en France (il) parait avoir servi en Russie, où il a sans doute acquis le grade de colonel dont il se qualifie ; ayant joint les princes à Coblentz, il parait avoir été employé pendant tous le cours de la Révolution à des missions particulières et secrètes dans plusieurs cours d’Allemagne, même en France, pour les intérêts du Roi et des alliés, ce qui l’a exposé à des persécutions, comme l’attestent M.M. le duc de La Vauguyon, le comte de Polastron, le comte d’Esparbès, le duc de Duras et d’autres [lvi] ».

Passons sur la confusion entre la Russie et la Hollande pour le grade de colonel : en cette fin d’année 1815 il n’était peut-être pas opportun de se vanter d’avoir soutenu les Patriotes contre leur prince. Mais les deux « parait » montrent que l’auteur de la note n’est pas sûr de ses renseignements. Heureusement Paul produit les attestations de son neveu Louis d’Esparbès de Lussan, de Denis de Polastron, veuf de Louise d’Esparbès, et de deux ducs ayant accompagné Louis XVIII dans son exil. Cela suffit pour lui faire accorder en janvier 1816 un secours de 1200 francs qui tardera à être versé, l’administration exigeant la production d’un acte de naissance que l’intéressé est bien en mal de fournir (l’Espagne est loin ). Le comte de Pradel, en charge des pensions royales, l’en dispense par une lettre du 28 juin 1816. Ce secours est transformé en une pension annuelle de même montant à partir de janvier 1817 [lvii].

La vie aventureuse du petit officier espagnol passé de la ferme générale à l’espionnage se termine. Paul loue un appartement rue Saint-Honoré dans un immeuble où réside son neveu Auguste de Montcabrier. A soixante-dix ans passés il y subsiste assez chichement au milieu des épaves de sa vie : ses armes, des costumes de cour usés, de vieux papiers, le portrait d’une femme dont on ignore l’identité  [lviii] . En septembre 1819, il a tellement décliné que sa pension est versée à Montcabrier qui en échange assure ses dépenses. Il s’éteint le 16 octobre 1820.

Un dernier rebondissement dérisoire : le 27 octobre 1820, à la demande d’Armand Léonce Varanchan, comte de Saint-Geniès, fils du défunt,  le notaire André Cristy entame l’inventaire après décès des biens de Paul Maxime Joseph Antoine de Varanchan, comte de Saint-Geniès, ancien colonel d’infanterie.

D’où vient ce titre de comte qui n’apparaît sur aucun document précédent ? Très vraisemblablement de Léonce, qui signe « comte de Saint-Geniès » au bas de chaque journée d’inventaire. Rien de tel pour donner une assise à un titre usurpé que de l’attribuer aussi à son père.  Qui participe ainsi post-mortem à une ultime manigance.

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Lettre à Auguste de Montcabrier, telle qu’elle est transcrite sur le site Albipsy, y compris les points d’interrogation. En gras, correction de l’orthographe de certains noms cités.

 

 » Mon cher Auguste (de Montcabrier) Je vais vous retracer brièvement les événements de ma vie publique. A 15 ans comme Espagnol, je suis entré au service France comme sous lieutenant dans la compagnie colonelle du Régiment Royal Savoie (?) Mes parents, plusieurs années après m’ont fait quitter le service pour me faire rejoindre le (?) de fermier général de M. de Chalus, mon oncle. M. Necker ayant supprimé tous les adjoints, j’ai donc été forcé de quitter la ferme générale et de me raccrocher au militaire auquel j’étais plus proche que la finance. Voulant réparer le temps que j’avais perdu dans ce dernier état, j’ai cherché à me placer dans le militaire. Et comme la guerre ayant éclaté entre l’Autriche et la Hollande, j’ai obtenu de servir dans cette république et y ai servi en qualité de colonel adjoint au Général – jusqu’à la capitulation d’Amsterdam. Les persécutions que j’ai essuyées de la partie Orange (?) occasionnées par mon attachement au parti français…Ma réputation de bon officier j’ose le dire, me fait obtenir de l’emploi dans l’armée de Catherine seconde. J’ai quitté le service pour servir la cause de nos Princes. J’ai été envoyé de Flandres à Londres par le duc d’York, pour y demander la levée de troupes légères dont son armée manquait, et ai parfaitement réussi dans cette négociation. Malgré les préjugés que le ministère de la guerre anglais avait contre le genre de service qu’il ne connaissait pas. Dans les temps plus hasardeux de la Révolution, j’ai été envoyé à Paris par le ministre anglais Wickham voir s’il n’y a avait rien à faire avec les factieux. Je suis resté à Paris cinq mois de suite à négocier avec eux. Le moment était particulièrement d’autant plus terrible pour moi que je venais d’être signalé dans la correspondance interceptée et rendue publique par le Directoire du Général Guigolin (?) –Klinglin- et les mémoires de Mongaillard, comme un des plus actif set zélés partisans des Princes. Toutefois j’ai encore parfaitement réussi dans cette mission majeure. M. le duc de la Vauguyon, alors ministre du Roi ne refusera pas de l’attester, ayant départi pour cette mission périlleuse. La prudence me força de laisser mes papiers en dépôt à un ami nommé Mr d’Eveyeau. Cet ami mourut pendant que j’étais à Paris. À son lit de mort il chargea son curé Massenet qui l’assistait dans ses derniers moments de se charger de son dépôt pour ne le remettre qu’à moi seul. Et surtout de faire attention…. que ces papiers ne fussent pas mis sous scellé. À peine de retour de France Mr de Wickham me fit repartir sur le champ pour aller rejoindre le Roi qui était à l’intérieur de l’Allemagne… y rendre compte de ma mission. Ce fut dans cet entrefaites que l’armée française sous les ordres de Moreau envahit la Souabe, partie de cette armée remontant jusqu’à Constance, mis en fuite tous les Émigrés qui y étaient et le curé Massenet fort embarrassé de sa personne et encore plus de son dépôt, croyant qu’il ne pouvait sans risque emporter avec lui mes papiers les confia à titre aussi de dépôt à une dame Suisse nommée la baronne de Redin –vraisemblablement la baronne de Reding qui s’en chargea avec promesse de les remettre à moi-même (cette dame existe encore à Constance et elle attestera que tout ce que je dis est conforme à la plus exacte vérité). L’ancien ambassadeur de France en Russie Salon de Junier approuve le… que Madame la baronne de Redin lui fait penser des français et dans sa haute sagesse en décide à brûler tous mes papiers sans les voir ni les examiner – autodafé qui a consommé en un instant tous mes papiers de famille, mes correspondances avec le duc d’York, les Princes et le personnages les plus marquants de l’Allemagne, tous mes papiers de famille, mes capitulations, tous mes brevets militaires, celui de maître d’hôtel ordinaire de Madame, des lettres patentes d’Aix la Chapelle que j’avais obtenues dans l’affaire où j’étais impliqué bien injustement par le duc de Brunswick Lunelong (?) –Brunswick- Lunebourg lorsqu’il me fut obligé de quitter les service de Hollande, des reconnaissances de quelque argent qui m’était dû, tout a été la proie des flammes, il n’est resté que des cendres.Le duc de la Vauguejon (?) –La Vauguyonquitte le Roi (?) son ministère. Sa Majesté passe à Varsovie et je continue ma correspondance avec Mr Darvasey –d’Avaray- et Courvoisier. Enfin tout espoir est perdu. Le congrès de Ractchstad… J’y vais pour… les Princes de l’Allemagne qui me voulaient du bien, qui s’y retrouvaient en personne ou par leurs ministres. A la première invasion de l’Allemagne par Bonaparte ; son ministre de la Police Fouché me fait quitter les bords du Rhin malgré la protection manifeste que m’accordaient les Princes riverains qui tous connaissent le zèle sans borne que j’ai toujours mis en servant la cause à laquelle je me suis voué. Je ne suis rentré en France qu’avec le Roi et ses Alliés… Je n’ai demandé que la Croix que j’avais gagnée en Hollande à la pointe de mon épée….Oui je le dis honnêtement partout où j’ai été j’ai servi honorablement, personne n’a le plus petit reproche à me faire, en servant le Roi je l’ai fait par tous les moyens permis et honnête que tout galant homme peut avouer en face de l’Univers entier. Vous me faites plaisir en me disant que Polastron a obtenu le Commandement. A propos, ceux qui vous objecteront que je vous suis pas connu sous le nom de Varanchan, dites leur que le nom de Saint-Geniès que mon père et moi ont toujours porté dans le monde est un nom de (?) adopté dans notre famille pour nous distinguer du Varanchan fermier général, et d’une autre branche de Varanchan qui existe en Provence sous le nom de Varanchan Esteve ? Ce nom de Varanchan n’est pas inconnu à la famille Royale qui nous a toujours honoré de leur magnanime protection. Qu’on jette les yeux sur les anciens almanach Royaux. On y verra à l’article la maison de Madame, épouse de Louis XVIII le sieur Varanchan de Saint-Geniès, maître d’hôtel ordinaire, son père en survivance. À l’article des mêmes almanach pour les fermiers Généraux, on trouvera de Versin (ou Veresin) –de Verin-, Fermier Général : Varanchan de Saint-Geniès, son adjoint. Je ne suis donc pas tombé des nues et les miens ne sont pas inconnus de la famille Royale qui a eu la bonté de nous protéger de père en fils. Adieu, très cher Auguste. « 

 

 

Index (les numéros sont ceux des chapitres)

Ali Bey (1728-1773) sultan d’Egypte 1

Arros (baron d’) affaire des papiers 5

Artois (comte de) voir Charles X

Avaray (Claude Antoine de Bésiade, comte puis duc d’, 1759-1811) familier de Louis XVIII 10

Barras (Paul, 1755-1829) directeur 9

Bernadotte (Charles Jean, 1762-1844) général français puis roi de Suède 11

Bonaparte voir Napoléon

Bonneuil (Jean Cyrille Guesnon de, 1729-1803) valet de chambre de Monsieur 2, 6, 8

Bonneuil (Michelle Sentuary, madame de, 1748-1829) 2,7

Boucher (François, 1703-1770) peintre 2

Boutet, affaire des papiers 5

Brunswick (Charles Guillaume Ferdinand duc de, 1735-1806) 10

Brunswick (Louis Ernest duc de, 1718-1788) 5,9

Cadoudal (Georges, 1771-1804) 11

Carency (Paul Antoine de Quélen, prince de, 1768-1824) 9

Carrier de Monthieu (Jean Joseph, 1735-ap.1791) armateur 3

Castries (Charles Eugène Gabriel de La Croix, marquis de, 1727-1801) secrétaire d’Etat à la marine, maréchal de France 3,4

Catherine II, impératrice de Russie (1729-1796) 4,7,10

Chalut de Verin (Geoffroy, 1705-1787) fermier général 1-4,6,8,12

Charles X, roi de France (1757-1836)  1

Charles XII roi de Suède (1682-1718) 11

Charles Frédéric, margrave, électeur puis grand-duc de Bade (1728-1811) 10,11

Choiseul (baron de) ambassadeur de France à Turin 4

Condé (Louis Joseph, prince de, 1736-1818) 8-11

Cristy (André) notaire à Paris 12

Dalberg (Emeric Joseph de, 1773-1833) ambassadeur de Bade en France 11

Damonville (sieur) 3

Danican (Auguste Thévenet dit, 1764-1848) général républicain puis agent royalise 10

Dauphine (la) voir Marie Josèphe de Saxe

Dejean de Manville (Charles Claude, ?-1773) fermier des poudres 1

Dejean de Manville (Charles Geoffroy chevalier, 1754-ap.1805) 6,8

Delacroix (Charles, 1741-1805) ministre des relations extérieures 9

Deville (Nicolas, v.1754-1794)) fermier général 3,6,8

Drake (Francis, 1764-1821) diplomate et espion anglais 11

Dumez de Saint-Hillier 3

Duras (Amédée Bretagne Malo de Durfort, duc de, 1771-1838) 12

Edelsheim (baron) ministre de l’état de Bade 10,11

Elisabeth de France (1727-1759) fille aînée de Louis XV, « Madame infante » 1

Enghien (Louis de Condé, duc d’, 1772-1804) 11

Engström (comte d’) ambassadeur suédois 9,10

Eon (Charles Geneviève, chevalier d’, 1728-1810) 3

Esparbès de Lussan (Louis François, comte d’) maréchal de camp 1,2,5,12

Esparbès de Lussan (Louis, comte d’) fils du précédent 12

Esparbès de Lussan (Louise d’, 1764-1804) épouse de Denis de Polastron, 2

Eton (William) auteur anglais 7

Fersen (Axel, comte de, 1755-1810) 2,10

Firmas ( Armand, comte de, 1770-1828) colonel de l’armée de Condé 11

Fleury ( Jean François Joly de, 1718-1802) administrateur général des finances 4

Fouché (Joseph, 1759-1820) ministre de la police 11

Fragonard (Jean Honoré, 1732-1806)  peintre 2

Franklin (Benjamin, 1706-1790) homme d’état américain 2

Guillaume V stathouder de Hollande (1748-1806) 5

Gustave II Adolphe, roi de Suède (1594-1632) 11

Gustave IV Adolphe, roi de Suède (1778-1837) 10,11

Gyzelaer (Cornelius de, 1751-1815) homme politique hollandais 5

Harris (James, 1746-1820) ambassadeur d’Angleterre à La Haye 5

Haydar Ali (1721-1782), prince indien 4

Joseph II (1741-1790) empereur 5

Klinglin, général autrichien 10

Laborde, affaire des papiers 5

La Faye, affaire des papiers

La Vauguyon (Paul François de Quélen, duc de, 1746-1828) 5,9,10,12

Leboigne (Benoit, dit le comte de Boigne) 4

Léopold (1747-1792) grand-duc de Toscane puis empereur 5

Le Sesne, armateur 3

Le Seurre, consul de France à Nice 4

Limbourg-Styrum (Philippe de Holstein, comte de) 4

Loménie de Brienne (Etienne Charles de, 1727-1794) contrôleur général des Finances, cardinal 5

Louis XV (1710-1774) 1

Louis XVI (1754-1793) 1,3-6,8

Louis XVIII (1755-1824) 1,9-12

Lussan voir d’Esparbès de Lussan

Maillebois (comte de) 5

Madame voir Marie Josèphe de Savoie

Mallet du Pan (Jacques, 1749-1800) écrivain contre-révolutionnaire 10

Marie Antoinette, dauphine puis reine de France 1,10

Marie Josèphe de Savoie (1753-1810), Madame, épouse de Louis XVIII 1, 11

Marie Josèphe de Saxe (1731-1767), épouse du Dauphin, mère de Louis XVI 1

Massias (Nicolas, 1764-1848) chargé d’affaires français à Carlsruhe 4,11

Mazoyer (Anne Madeleine) épouse de Paul Varanchan de Saint-Geniès 1,3,5,12

Méhée de Latouche (Jean Claude Hippolyte, 1760-1826) espion et libelliste français 8

Meuron (Charles Daniel, comte de, 1738-1806) colonel suisse

Montcabrier (Auguste, comte de Peytes de, 1773-1827) 4,8,9,12

Monk 11

Monsieur voir Louis XVIII

Montgaillard (comte de) émigré devenu agent républicain 9-11

Moreau général républicain 9,10

Mougenet l’aîné agent républicain 9

Napoléon 1er 10-12

Nassau-Siegen (prince de) 7

Necker 3,4,8

Paul I, empereur de Russie 7

Pichegru général 10

Pinget, lieutenant de hussard, affaire des papiers 5

Poivre (Pierre) administrateur et explorateur français 4

Polastron (Denis, comte de, 1758-1821) 2,12

Polastron (Yolande de, 1749-1793) duchesse de Polignac 2

Polastron (Louise de) voir Esparbès de Lussan

Polignac (Diane de, 1746-1817) 2

Poquet (sieur) 3

Potemkine (Grigori, prince, 1739-1791) 7

Poucet (dame) 3

Poupart de Beaubourg 3

Pradel (comte de) 12

Provence (comte de) voir Louis XVIII

Prusse (Wilhelmine de, 1751-1820) épouse du stathouder Guillaume V 5

Reich (baronne de) agent royaliste 9

Répond, créancier de Léonce Varanchan de Saint-Geniès 12

Rodriguez (Joachina) épouse de Joseph-François Varanchan de Saint-Geniès 1

Saint-Priest (comte de) 4,10,11

Salm (rhingrave de) 5

Schlözer (August von) libelliste 5

Ségur (Philippe Henri, marquis de, 1724-1801) secrétaire d’état à la guerre,  maréchal de France 5

Serinchamp émigré 11

Seriziat (Charles) officier 4

Staël (baron de) diplomate suédois 11

Suffren (bailli de) 3,4

Suremain (Jean Baptiste de) émigré 11

Talleyrand (Charles Maurice de) ministre des affaires extérieures 2,4,11

Tippoo-Sahib, prince indien 4

Varanchan (Elisabeth 1718-1780) épouse de Geoffroy Chalut de Verin 1,3,11

Varanchan (Joseph,1688-1762) 1

Varanchan (Louis,1717-1792) fermier général 1-8,12

Varanchan de Saint-Geniès (Joseph François, 1723-ap.1797) officier en Espagne, maître d’hôtel de Madame 1,6,8,12

Varanchan de Saint-Geniès (Léonce) 3,6,8,12

Varanchan de Saint-Geniès (Paul, v.1747-1820) passim

Varanchan de Saint-Geniès (Thoriba,1752-v.1800) épouse du comte d’Esparbès de Lussan 1,6,8,12

Vergennes 3-6,11

Vezet (président de) 9

Vignon (Catherine / v.1696-1746) épouse de Joseph Varanchan, nourrice d’Elisabeth de France 1

Wickham (William, 1761-1840) diplomate et espion anglais 9-12

Wittersbach (de) agent royaliste 9,10

York (Frédéric Auguste, duc d’, 1763-1827) 9

 


[i] Joseph François signe Saint Giniès, avec deux i, son fils St Giniès ou St Ginié. Mais leurs contemporains écrivent le plus souvent Saint-Geniès et cette orthographe a fini par prévaloir vers la fin du règne de Louis XVI. Varanchan varie parfois aussi en Varanchamp, Varenchan, Varanchon, etc… La version « Varanchan de Saint-Geniès » est généralement retenue ici par simplification, sauf quand une autre orthographe existe dans un document dont un extrait est donné.

[ii] Le comte de Saint-Priest attribue la nomination de Paul à sa tante madame de Chalut  Cf. Suremain  « La Suède sous la République et le premier Empire. Mémoires du lieutenant général de Suremain » Plon 1902.   ; dans le même sens Virgile Josz, « Fragonard de la Pompadour à la du Barry » Mercure de France 1901.

[iii] Il a 67 ans à la Restauration ( Archives Nationales O/3/760, p. 36) ;  début 1783 le consul de France à Nice lui donne entre 36 et 40 ans cf Paul Ballaguy «  Un général de l’an II, Charles Sériziat » Lyon, 1913

[iv] Lettre autobiographique de Paul adressée au comte Auguste de  Montcabrier au début de la Restauration, donnée en annexe. Elle est reprise de  la fiche « Paul de Varenchan Saint-Geniès » du site Albipsy de monsieur Guy Parmentier. A noter que dans sa transcription sur ce site elle n’est pas datée. Par ailleurs  certains noms propres y sont écorchés, qu’ils l’aient été sur l’original ou qu’il se soit agi de difficultés de lecture. Désignée ci-dessous « lettre à Montcabrier ».

[v] August Ludwig von Schlözer “Louis Ernest, duc de Brunsvic et Lunebourg, etc… » traduit par Jérôme, 1788.

[vi] Archives nationales E//1518/B (37). C’est le dernier prénom, Antoine, et non le premier, Paul, qui est utilisé dans l’arrêt du Conseil.

[vii] Archives nationales ET/X/780, contrat Gobin, notaire à Paris, 28 janvier 1789 : pacte de Paul Varanchan  de Saint-Geniès avec ses créanciers.

[viii] Dot de 220.000 livres attribuée par les parents Mazoyer et un oncle (A.N Y//464, n° 83 et ET/XCIX/640 contrat Garnier-Deschesnes, notaire à Paris 13/5/1779).

[ix]  Philippe Alasseur « Varanchan, collectionneur d’art », Les Cahiers d’Histoire de l’Art 2012

[x] Yves Durand « Les fermiers généraux au XVIIIème siècle » Maisonneuve et Larose 1996

[xi] George Sand «  Histoire de ma vie »

[xii] Olivier Blanc « Madame de Bonneuil, femme galante et agent secret » Paris 1987

[xiii] Deux descriptions physiques très proches in  Paul Ballaguy op.cit.  et Schlözer, op.cit

[xiv] « La carrière militaire du chevalier d’Eon » Carnet de la Sabretache, Vol.8, 1900, p.624

[xv] Article sur Charles Daniel de Meuron in « Biographie neuchâteloise » de Jeanneret et Bonhôte 1863

[xvi] Sur tout le chapitre voir le pacte avec ses créanciers du 28 janvier 1789 cité supra note 7

[xvii] Paul Ballaguy, op.cit. Les pages 244 à 272 sont consacrées aux correspondances des archives des Affaires Etrangères relatives à cette affaire, et principalement aux échanges entre Castries et Le Seurre.

[xviii] Jean Bérenger « Les vicissitudes de l’alliance militaire franco-turque », in « Guerre et paix en Europe centrale aux époques modernes et contemporaines » par Berenger, Tollet et Bely, 2003

[xix] Henri Gouhier « La jeunesse d’Auguste Comte et la formation du positivisme » TomeII « Saint-Simon jusqu’à la Restauration ». Gouhier a étudié ce projet avorté franco-hollandais sur l’Inde auquel devait participer le comte de Saint-Simon

[xx] Correspondance de Buffon, lettre du 25 février 1785

[xxi] Sur l’affaire dans tout ses détails, voir Schlözer, op.cit.

[xxii] Inventaire après décès de Louis Varanchan  A.N.  ET/LXXXVI/883, 7-11-1792

[xxiii] Au décès de Paul son ex-femme estimera ses dettes à son égard à 643.000 francs, principal et intérêts. Inventaire après décès A.N. ET/LXXI/218 27-10-1820

[xxiv] William Eton, « A survey of the Turkish empire », Londres, 1801; voir également Barchou de Penhoën “L’Inde sous la domination anglaise” 1844.

[xxv] Olivier Blanc, op.cit.

[xxvi] Un certain comte de Saint-Genies parade en uniforme d’officier de la garde nationale au début de la Révolution et se prétend aide de camp de La Fayette. C’est un escroc qui s’appelle en réalité Jean-Baptiste Decombes et qui n’a rien à voir avec  les Varanchan. Cf. Séance de la Convention du 24 octobre 1792 et Henri Furgeot, « Le marquis de Saint-Huruge » Paris 1908

[xxvii] Olivier Blanc « Les espions de la Révolution et de l’Empire » Paris 1995, où il est indiqué que Méhée avait déjà connu Saint-Geniès en Hollande et s’était formé à l’espionnage à ses côtés.

[xxviii] Méhée de Latouche « Mémoires sur procès,  avec des éclaircissements, etc » Paris 1814

[xxix] Acte cité du  7/11/1792

[xxx] Lettre à Montcabrier

[xxxi] Henri Dugon « Au service du roi en exil, épisodes de la Contre-Révolution d’après le journal et la correspondance du président de Vézet (1791-1804) » Mâcon 1968

[xxxii] Comte de Montgaillard « Mémoire concernant la trahison de Pichegru dans les années III,IV et V, rédigé en l’an VI etc… » Paris Germinal an XII

[xxxiii] Gustav Caudillier « La trahison de Pichegru et les intrigues royalistes dans l’Est avant Fructidor » Paris 1908

[xxxiv] AF/III/51A dossier 187 n°3

[xxxv] F/7/3331, dos. 1, p. 23

[xxxvi] AF/III/51A dossier 185 n°54

[xxxvii] « Correspondance trouvée le 2 floréal an V à Offenbourg, dans les fourgons du général Klinglin, etc… » Paris, pluviôse-thermidor an VI, 2 vol .

[xxxviii] lettre à Montcabrier

[xxxix] Cette citation, ainsi que beaucoup d’éléments de ce chapitre sont issus de H.A. Barton « Count Hans Axel von Fersen : aristocrat in an age of revolution » Boston 1975, avec de très complètes références. A noter que les textes de Fersen y sont donnés en anglais, ce qui conduit pour les restituer en français à une deuxième traduction.

[xl] A.N. ET/LXXI/218, inventaire après décès du 27 octobre 1820 déjà cité.

[xli] F/7/4336 Liste des émigrés exclus de l’amnistie

[xlii] id. Liste des émigrés amnistiés et non-amnistiés résidant à Carlsruhe, 19 thermidor an XII / 7 août 1804

[xliii] Boulay de la Meurthe « Les dernières années du duc d’Enghien (1801-1804) » Paris 1886. L’Electeur de Bavière est un fidèle allié de la France. Il semble avoir expulsé Saint-Geniès de ses états.

[xliv] Boulay de la Meurthe « Correspondance du duc d’Enghien (1801-1804) et documents sur son enlèvement et sa mort » Paris, Picard et fils, 1904-1913, tome III.

[xlv] Jean Baptiste de Suremain « La Suède sous la République et le premier Empire. Mémoires du lieutenant général de Suremain » Plon 1902, déjà cité

[xlvi] E.Petiet « Gustave IV Adolphe et la Révolution française » Paris 1914

[xlvii] C.Kunstler « Fersen et son secret » Paris 1947

[xlviii] Barton, op.cit. et Boulay de la Meurthe, op.cit. supra note 43.

[xlix] Boulay de la Meurthe, op. cit. supra note 43.

[l] Capefigue « L’Europe pendant le consulat de Napoléon » 1840

[li] F/7/6458 n°9768 dossier Massias-Saint-Geniès  et « La police secrète du premier Empire : bulletins quotidiens adressés par Fouché à l’Empereur » par Ernest d’Hauterive Paris 1908-1922

[lii] Olivier Blanc « Les espions de la Révolution et de l’Empire » Paris 1995

[liii]  Papiers recensés dans l’inventaire après décès du 27 octobre 1820 déjà cité.

[liv] Note in Journal du Palais, 1826, p.269, sous Cour d’appel de Paris 21 avril 1815

[lv]  A.N.  ET/XX/854,  11/4/1815

[lvi] A.N. O/3/760 ; idem en O/3/2595/*, où d’Esparbès est remplacé par le comte de Pradel comme attestant.

[lvii] A.N. O/3/2980 et inventaire après décès du 27 octobre 1820

[lviii] Inventaire après décès du 27 octobre 1820

Une réponse

  1. Blanc Olivier
    Blanc Olivier à · Répondre

    Une remarquable étude sur une thématique parmi les plus difficiles à traiter pour l’historien: l’espionnage. Au terme d’une recherche d’archives inédites, les documents de première main sont exploités judicieusement et le personnage de Paul Varanchan apparaît par touches successives dans sa complexité : servait-il ses intérêts ou son métier d’aventurier était-il une couverture pour servir les intérêts des Bourbons ? Était-il un agent d’influence ou un agent de renseignements ? On ne le saura peut-être jamais. Le contexte géopolitique mouvant de la fin du 18e siècle, sur fond de guerre, est habilement resitué, le tout servi par une écriture fluide et agréable.

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