Le tombeau des Capet

Blaise avait beau avoir l’esprit de famille, il ne le poussa pas jusqu’à aller à l’enterrement de son oncle François Capet dont il apprit le décès par un faire-part reçu la veille de la cérémonie. Le défunt s’était de longue date retiré dans un petit village du Cotentin, et son neveu, qui ne l’avait pas vu depuis dix ans, ne se sentait vraiment pas le courage de rouler des centaines de kilomètres dans la grisaille d’un novembre pluvieux pour une heure de messe de requiem.

Il prétexta d’obligations professionnelles pour se limiter à un coup de fil à sa tante Camille, qui lui parut prendre son veuvage tout neuf avec philosophie. Après les inévitables banalités sur les qualités du défunt, elle lui fit remarquer qu’avec cette disparition du dernier frère de son père, et faute de cousin germain, il était désormais l’ultime représentant masculin de la famille Capet. Blaise s’amusa sur l’instant d’être ainsi devenu le dernier des Mohicans et ne prêta aucune attention aux paroles de la vieille dame quand elle lui indiqua sans autres détails que cette position comportait quelques obligations.

 

Si bien qu’il tomba des nues en recevant au printemps suivant une enveloppe volumineuse contenant un épais dossier et une lettre de sa tante. Elle lui annonçait que son mari avait toute sa vie tenu à honorer un ancien contrat d’entretien de la tombe familiale au Père-Lachaise, qu’elle venait d’en recevoir la facture et qu’elle n’avait pas l’intention de s’en occuper, la charge en revenant de droit à Blaise en qualité de nouveau chef de la famille.

 

Le dossier contenait soigneusement préservé dans une chemise jaunie un vieux contrat de concession perpétuelle passé en 1897 par l’arrière grand-père Capet et une série de factures des établissements Chevalier et fils, « marbriers boulevard de Ménilmontant depuis 1802 », en règlement d’une prestation comportant chaque année deux nettoyages complets de la tombe, aux Rameaux et à la Toussaint, un balayage mensuel et un fleurissement chaque 15 décembre. Blaise imagina que cette date devait correspondre à un décès familial, avant de faire la grimace en constatant le montant à régler. Il y en avait pour une jolie somme.

 

Il envoya le chèque avec un peu d’humeur. A quelques temps de là, il téléphona au marbrier pour se faire préciser l’emplacement de la tombe dans l’immensité du cimetière et fit le week-end suivant un saut sur place avec un peu de curiosité. Il gardait de l’époque de ses dix ans quelques vagues images des obsèques de sa grand-mère, mais aurait été bien incapable de les situer. Ses parents avaient toujours demeuré à Saint-Germain-en-Laye, où ils étaient enterrés et où lui même avait vécu jusqu’à un récent divorce qui l’avait amené à s’installer dans le quartier Montparnasse. Il ne s’était jamais demandé auparavant ou étaient ensevelies les générations précédentes.

 

Malgré les indications du marbrier, il mit du temps à trouver la tombe dans la division désignée. Il finit par la découvrir, à deux pas du mausolée de la sulfureuse Cléo de Mérode. C’était un gros cube de granit, surmonté d’une vasque pour les fleurs et d’une croix de marbre. Le tout paraissait en bon état (merci à Chevalier et fils). Des noms et des dates étaient gravés sous l’inscription « Sépulture Capet »: ses arrière grands-parents, morts autour de 1900, ses grands-parents, une sœur de son grand-père et son mari, le sous-préfet Léon Le Cam, et enfin un cousin germain de son père, Hubert Le Cam. Blaise se souvenait des visites de cet Hubert dans sa jeunesse : un grand type maigre au nez cyranesque qui s’était fait une petite réputation comme sculpteur. Il était en particulier l’auteur d’un groupe en bronze représentant une grosse dame assise cherchant à éviter les coups de bec d’un canard qui trônait sur la cheminée du salon de ses parents. Ce n’est que longtemps après la mort de l’artiste, survenue dans les années soixante-dix, que Blaise avait pris conscience qu’il devait s’agir de Léda et du Cygne.

 

Le corps d’Hubert Le Cam avait été plus de trente ans auparavant le septième à être enseveli dans le tombeau. Le contrat de concession remis par la tante Camille indiquait que le caveau comportait huit emplacements. Blaise sourit en se disant qu’il n’avait plus de souci à se faire pour lui-même: une place lui restait réservée dans le tombeau des Capet.

 

§

 

 

Dix ans passèrent. Blaise réglait chaque printemps la facture des établissements Chevalier puis n’y pensait plus. Il dut pendant toute cette période se limiter à deux ou trois passages au Père-Lachaise à l’occasion d’une flânerie dominicale. Au fil des ans il découvrit qu’y posséder un caveau de famille vous donnait le prestige du vieux Parisien. Du coup, il s’amusait dans les dîners en ville à placer qu’il avait là sa résidence secondaire, formule qui produisait généralement son petit effet.

 

Arriva l’âge de la retraite. Ses revenus baissant d’un coup, Blaise vendit son appartement de Montparnasse pour en acquérir un plus petit près de la place Gambetta. Le Père-Lachaise était à deux pas et devint comme pour beaucoup d’habitants du quartier son jardin public.

 

Par beau temps, il s’y installait sur un banc de pierre avec un livre, le plus souvent face à la statue de Casimir Périer. Ou il y flânait au hasard, s’amusant à suivre des yeux la cohorte des dévots allant honorer Abélard et Héloïse ou Jim Morrison Il était devenu le complice des vieilles dames du quartier qui de tout temps nourrissent clandestinement les chats errants et leur signalait l’arrivée des gardiens. Le Père-Lachaise recèle des interdits moins véniels : un lendemain de pleine lune, il repéra autour du tombeau du spirite Allan Kardec des traces d’une nuit de culte noir, bougies fondues, plumes de coq et préservatifs usagés. Il hésita à se laisser volontairement enfermer dans le cimetière un soir d’été pour en approfondir les mystères, mais eut la sagesse d’y renoncer et de se limiter à ses promenades diurnes. Il les terminait le plus souvent par un crochet par la quatre-vingt-dixième division et le tombeau des Capet, saluant au passage Cléo de Mérode comme une vieille connaissance.

 

Il finit par prendre contact avec une Association des Amis du Père-Lachaise, un peu pour approfondir encore sa connaissance des lieux, un peu aussi pour occuper ses journées de retraité solitaire. il fut reçu par la présidente, une quinquagénaire rousse aux rondeurs encore appétissantes, qui immanquablement au prononcé de son nom l’interrogea sur un lien possible avec la famille royale. Il se contenta de répondre avec un sourire que les Capet dont il descendait étaient parisiens depuis quatre générations, et qu’au-delà il les croyait originaires de Provence En fait, son père lui en avait raconté beaucoup plus. Féru de généalogie, il était remonté jusqu’à un certain Khapetchatourian venu de Smyrne à Marseille sous Louis-Philippe qui, pour des raisons pratiques, avait réduit son nom imprononçable pour un gosier français en Khapet, vite transcrit Capet dans les actes d’état civil. Un de ses fils, l’arrière grand-père premier occupant du tombeau, était monté à Paris et y avait fait fortune dans le commerce de draps avant d’épouser l’héritière d’un industriel du textile. Smyrne était loin, et le nom de famille fleurait trop la vieille France pour que quiconque ait cherché depuis à se souvenir de l’ancêtre Arménien.

 

Blaise acquitta un faible droit d’entrée et eut l’honneur d’être inscrit dans le groupe le plus prestigieux de l’association, celui qui recevait les adhérents pouvant arguer d’une concession antérieure à 1900. Son interlocutrice lui indiqua qu’elle-même appartenait à ce groupe qui se réunissait tous les deux mois. Il était de bon ton pour un nouveau venu de présenter une communication sur son tombeau et sur ses occupants. La prochaine réunion était fixée à quinze jours de là.

 

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Il travailla sérieusement son exposé, l’illustrant de quelques anecdotes familiales sur la façon dont son arrière grand-père avait amassé une fortune considérable et la rapidité avec laquelle son grand-père l’avait joyeusement écornée, et le présenta au soir dit devant une douzaine de personnes réunies dans le petit local que l’administration du cimetière laissait à la disposition de l’association pour ce type d’occasion. Le public était plutôt âgé, plutôt masculin et plutôt somnolent. Hortense Sainville, la rousse et accorte présidente, remercia Blaise de sa très intéressante communication, essaya de réveiller l’assistance par quelques questions pertinentes puis passa aux autres points de l’ordre du jour. Le principal était un projet de jumelage avec le cimetière national américain d’Arlington. Blaise apprécia sa vivacité et son humour dans la direction des débats. Ils échangèrent quelques propos détendus après la séance avant de se quitter sur un au revoir souriant.

 

Il ne pensait pas avoir de nouvelles de la belle Hortense avant la prochaine réunion mais eu la surprise la semaine suivante de recevoir d’elle un coup de téléphone un peu mystérieux. Elle souhaitait le voir pour un motif délicat qu’elle lui expliquerait mieux de vive voix. Pourrait-il passer chez elle prendre un thé un de ces jours ? Il accepta sans difficulté, en se demandant in petto s’il n’avait pas affaire à une divorcée ou à une veuve à la recherche de l’âme sœur de rechange. Il l’aurait d’ailleurs trouvée tout à fait à son goût s’il avait eu l’intention de se repasser la corde au cou, mais ce n’était absolument pas le cas. Son divorce avait été précédé et suivi d’une liaison qui s’était à la longue révélée aussi ennuyeuse qu’une relation conjugale. Il avait fini par y mettre un terme et se satisfaisait depuis de deux ou trois visites mensuelles à une gentille vendeuse des Galeries Lafayette qui complétait son salaire en accordant occasionnellement une heure de son temps à quelques messieurs triés sur le volet. Cet arrangement conciliait parfaitement pour Blaise son goût de la tranquillité et ses appétits limités de sexagénaire. Il n’envisageait aucunement de troubler ce bel équilibre.

 

Hortense Sainville habitait un superbe appartement au second étage d’un immeuble haussmannien de l’avenue Bosquet. Elle remercia Blaise de la boîte de chocolat qu’il lui tendait, lui reprochant gaiement de flatter sa gourmandise et de menacer sa ligne, et l’introduisit dans un grand salon ou il repéra quelques beaux meubles anciens. Il sut en vanter les mérites avec tact. Son hôtesse, très à son aise, lui indiqua qu’ils lui venaient de ses parents, comme cet appartement devenu trop grand pour elle seule depuis que ses enfants volaient de leurs propres ailes et qu’elle avait divorcé. Nous y voilà, pensa Blaise, en dégustant un excellent Ceylan servi dans une fragile tasse de porcelaine de Sèvres.

 

 

Il se trompait du tout au tout. Ce n’était pas la femme qui l’avait invité, mais la présidente. Elle lui annonça être en présence d’un problème difficile : les statuts de l’association stipulaient clairement que chaque tombe ne pouvait être représenté que par une seule personne. Quand il avait présenté sa candidature, elle avait rapidement vérifié qu’il n’existait pas un autre Capet adhérent. Mais suite à sa communication et au compte-rendu qui en avait été diffusé, un membre ancien absent à la dernière réunion l’avait contactée en rappelant qu’il était depuis longtemps inscrit au titre de la sépulture Capet. Il s’appelait Daniel Serfaty. Ce nom lui disait-il quelque chose ?

 

Blaise était estomaqué. Il indiqua à Hortense qu’il entretenait la tombe depuis dix ans et qu’avant lui son oncle Frédéric avait assuré cette charge, prenant sans doute la suite de son propre père. Ce Serfaty devait être un imposteur. Il demanda à être confronté à lui, et un rendez-vous fut pris à ce sujet à une semaine de là dans l’appartement de l’avenue Bosquet.

 

Rentré chez lui, Blaise téléphona à sa tante Camille qui vieillissait dans son coin de Cotentin mais avait gardé toute sa mémoire. Il eut la surprise de l’entendre dire qu’elle savait parfaitement qui étaient ces Serfaty. Le sculpteur Hubert Le Cam avait eu une sœur, Sabine, qui avait dans les années trente épousé son professeur de gymnastique, un certain Elie Serfaty. « Un nom pas très catholique mais je crois que le mariage devenait urgent » ricana la vieille dame en ajoutant que bien entendu « ces gens là » n’avaient jamais été reçus par la famille. Seul le cousin Hubert était resté jusqu’à son décès en relation avec sa sœur.

 

Blaise raccrocha en se disant que décidément sa tante Camille était une infecte punaise. Il était quant à lui plutôt curieux de rencontrer ce cousin tombé sinon du ciel, au moins de la  montagne de Sion.

 

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Ces retrouvailles familiales ne furent pas un franc succès. Blaise arriva en retard avenue Bosquet après avoir mis un temps fou à se garer. Il trouva Hortense Sainville en présence d’un petit monsieur aux cheveux gris qui lui parut nettement plus âgé que lui. Hortense fit des présentations bien inutiles, proposa un apéritif et essaya de mettre le maximum de détente dans les relations entre ses deux hôtes qui se regardaient un peu en chiens de faïence. Elle les interrogea sur leurs souvenirs familiaux communs. Ils ne purent citer qu’Hubert Le Cam, dont Blaise gardait quelques images en mémoire et que Daniel Serfaty décrivit longuement comme le plus affectueux des oncles, qui lui avait laissé en mourant tout ses biens, dont la tombe du Père-Lachaise où il comptait bien aller un jour le rejoindre.

 

Blaise en avala de travers la gorgée d’excellent whisky qu’il était en train de boire. Quand il reprit son souffle, ce fut pour demander de quel droit le cousin Le Cam avait légué la tombe de la famille Capet. Il s’entendit répondre qu’il en était certainement l’héritier, ses parents y ayant d’ailleurs déjà été enterrés avant lui. Hors de lui, Blaise tonna que c’était bien les Capet, et en dernier lieu lui-même, qui entretenaient cette tombe de date immémoriale et qu’il n’entendait aucunement  laisser la place qui lui revenait de droit à un représentant de la branche cadette. Et qui plus est, par les femmes, ajouta-t-il en adoptant un argument pour le coup incontestablement capétien.

 

 

Malgré toutes les tentatives d’Hortense, le ton monta jusqu’aux limites de la vocifération. Daniel Serfaty finit par prendre congé sans saluer Blaise, qui le suivit peu après. Sur le palier, Hortense Sainville le retint par un bras, en lui demandant d’attendre un peu pour descendre. Elle ajouta avec un petit rire que sa réputation ne survivrait pas à une rixe sur le trottoir entre deux messieurs sortant de chez elle. Le contact de sa main calma Blaise, qui lui sut gré de le maintenir un peu plus longtemps que nécessaire. Elle lui conseilla avant de le lâcher de vérifier dans les papiers de famille, et en particulier dans les testaments, s’il n’était pas fait état de la tombe et de sa transmission entre les générations. Il la remercia, s’excusa de ses emportements et la quitta sur un baise main un peu appuyé.

 

Mais il eut beau dans les semaines qui suivirent contacter l’étude notariale qui établissait les actes familiaux des Capet depuis leur arrivée à Paris et demander à sa tante Camille de fouiller dans ses vieux papiers, il fit chou blanc. Son arrière grand-père avait partagé ses biens entre ses deux enfants, le grand-père Capet et la grand-tante Le Cam, mais la longue liste des attributions mobilières et immobilières du testament ne faisait pas état de la concession du Père-Lachaise. Un ami avocat qu’il consulta resta très vague : à défaut de pièce écrite, peut-être pourrait-on se référer à l’usage ? Mais là encore cette piste n’aboutissait à rien, les inhumations de Capet et de Le Cam ayant alterné au cours du vingtième siècle, les deux dernières étant celle de la grand-mère de Blaise à la fin des années cinquante et celle d’Hubert Le Cam une douzaine d’années après.

 

Blaise pensa poser directement la question à la direction du cimetière, mais eut l’heureuse idée d’en parler avant à Hortense Sainville qui le lui déconseilla absolument. Les emplacements au Père-Lachaise étaient devenus si rares et si recherchés qu’un doute sur la propriété de la concession pourrait donner à l’administration une excellente raison pour en déclarer la péremption et récupérer le terrain. Elle lui avoua aussi son embarras. Malgré toute la sympathie qu’elle avait pour lui (et elle appuya sur le mot), Daniel Serfaty était membre de l’association depuis plus de trente ans, en fait dès le décès d’Hubert Le Cam, et elle devait bien en tenir compte en tant que présidente. Puis elle lui proposa de tenter une conciliation : accepterait-il de soumettre le litige à l’arbitrage de trois membres du bureau si Serfaty en était d’accord? Faute d’autre solution, Blaise dut bien accepter.

 

A quelque temps de là, les deux cousins et les trois arbitres désignés par la présidente se retrouvèrent dans le salon de l’avenue Bosquet. Hortense demanda aux parties de passer dans la salle à manger le temps du délibéré. Comme ils étaient assez bien élevés l’un et l’autre, ils meublèrent le temps en échangeant des propos insignifiant sur le climat et l’actualité. Quand ils furent au bout d’une heure rappelés au salon, Blaise retrouva un instant le sentiment de trac qui précédait pour lui la proclamation des résultats des examens universitaires.

 

La présidente rendit le verdict. En premier lieu, l’association acceptait de faire une exception à ses statuts et de considérer que la sépulture Capet serait représentée conjointement par deux personnes, messieurs Blaise Capet et Daniel Serfaty. Les arbitres proposaient ensuite que le coût d’entretien de la tombe soit désormais partagé par moitié entre les parties. Enfin et surtout il leur semblait logique que l’emplacement disponible dans le caveau revienne au premier des deux cousins qui décéderait. L’ensemble de ces dispositions faisait l’objet d’un document rédigé de la main de la présidente, que les protagonistes étaient invités à ratifier s’ils en acceptaient les termes.

 

 

 

 

 

Blaise pensa que Daniel Serfaty avait au moins dix ans de plus que lui et faillit refuser. Il fut arrêté dans sa protestation par l’incapacité d’imaginer une autre solution, par les risques d’une voie contentieuse, et peut-être aussi par le regard suppliant d’Hortense Sainville qui paraissait au supplice. Il signa et le regretta aussitôt, mais il était trop tard.

 

Il prit congé rapidement sous un prétexte quelconque et gagna la rue, furieux contre les arbitres, contre Serfaty, contre Hortense et contre lui-même. Il marchait droit devant lui sans but, sa colère augmentant à chaque pas. Il traversa sans regarder la rue de Grenelle au moment ou arrivait un bus de la RATP lancé en pleine vitesse. Il se refusa à modifier sa trajectoire, pensant en une fraction de seconde qu’il allait peut-être bien trouver là l’occasion d’arriver le premier au Père-Lachaise. Le chauffeur donna au dernier moment un grand coup de volant qui lui fit emboutir plusieurs voitures en stationnement. Blaise fila sans demander son reste, les jambes flageolantes. Il se réfugia dans un café de la rue de l’Université, en se traitant de tous les noms. Il y avait certainement une meilleure solution à son problème que de passer sous un bus ! Et c’est dans ce café, en sirotant la bière qu’il avait commandé, qu’il commença à élaborer le plan qu’il allait mettre en œuvre pour gagner la course au caveau.

 

§

 

 

Les données du problème étaient finalement très simples : il suffisait de trouver le moyen que son cousin lui survive, sans pour autant se gâcher la vie. Peu importait d’ailleurs à Blaise le nombre d’années qui lui restaient, pourvu qu’elles soient agréablement remplies. Son médecin traitant lui avait imposé un régime assez strict au nom du combat contre le cholestérol. Il lui recommandait en outre de limiter sa consommation d’alcool et de se ménager dans ses relations avec les dames. Blaise décida de renoncer à toutes ces ennuyeuses prescriptions, et pendant qu’il y était de renouer avec les saveurs du cigare abandonnées bien des années auparavant. User des plaisirs de la vie devrait le conduire plus rapidement à la tombe. Encore fallait-il que Daniel Serfaty ne l’y précédât point. Il décida de s’en faire un ami, ce qui serait le meilleur moyen de veiller sur sa santé.

 

Il eut une fois de plus recours à Hortense Sainville qui accepta avec plaisir d’organiser chez elle un dîner de réconciliation. Daniel Serfaty vint accompagné de son épouse Myriam, une fausse blonde un peu anguleuse qui avait une demi tête de plus que lui et que Blaise catalogua tout de suite comme une femme à poigne. Il constata avec inquiétude que son cousin Daniel mangeait beaucoup, buvait sec et fumait d’abondance. Pour le reste le dîner se passa le mieux du monde, Hortense ayant su rapidement créer une atmosphère bon enfant et détendue. Blaise en profita pour faire sous la table un peu de pied à son hôtesse qui lui adressa deux coups d’œil successifs, le premier interrogateur, le second faussement fâché et qui finit par écarter sa jambe sans vraiment se hâter.

 

Le café et les digestifs servis au salon, la conversation vint tout naturellement sur la famille Capet. Daniel Serfaty affirma qu’il était persuadé d’une lointaine appartenance à la famille royale. C’est du moins ce que sa mère lui avait toujours laissé entendre. Il avait contacté un généalogiste qui, après des recherches longues et onéreuses, avait affirmé n’avoir pas trouvé d’acte d’état civil Capet à Marseille l’année de naissance de l’arrière grand-père mais qu’à cette époque un cadet de la famille de Bourbon-Sicile avait longuement séjourné dans cette ville. L’homme de l’art en concluait à l’hypothèse quasi certaine d’une liaison suivie de la naissance clandestine d’un fils à qui par la suite, faute de pouvoir le reconnaître, le prince avait au moins laissé son nom patronymique. Et en se rengorgeant Daniel fit admirer la chevalière qu’il s’était fait faire en l’honneur de cette illustre ascendance, ou son S initial était entouré de trois fleurs de lys.

 

Blaise applaudit en son for intérieur la brillante et rémunératrice imagination du généalogiste, qui, après les Bourbon-Parme et les Bourbon-Busset, permettait l’apparition des Bourbon-Serfaty. Bien entendu il ne contredit pas son cousin, trop occupé à gagner sa sympathie. Il poussa même la tartuferie jusqu’à prétendre que ses suppositions étaient d’autant plus plausibles qu’il se rappelait vaguement avoir entendu parler dans sa petite enfance d’il ne savait plus quelle particularité relative aux origines de son arrière grand-père. Sans ajouter que si on creusait de ce côté, il faudrait inventer aussi les Bourbon-Khapetchatourian.

 

Puis il mit le sujet sur la meilleure façon de garder la forme au troisième âge et railla un peu son cousin qui entamait un deuxième verre de cognac le cigare à la main. Il eut la bonne surprise de recevoir le renfort de Myriam Serfaty, qui se plaignit de faire vainement la guerre à son mari pour qu’il adopte des habitudes alimentaires plus adaptées à ses soixante-dix ans. Blaise surenchérit en affirmant qu’on pouvait faire une excellente cuisine allégée, et pour le démontrer invita tout le monde à dîner à quelques temps de là dans un restaurant réputé pour la qualité de sa cuisine à la vapeur.

 

Ils se quittèrent les meilleurs amis du monde. Au moment du départ, Hortense glissa à Blaise qu’elle envisageait d’aller un soir prochain à l’Opéra et qu’elle serait très heureuse s’il acceptait de l’y accompagner. Elle lui demanderait seulement d’éviter de chercher comme aujourd’hui à lui filer un bas. Le tout conclu par un petit rire complice. En descendant sans hâte l’avenue Bosquet vers sa voiture, un succulent havane aux lèvres, Blaise se dit que décidément tout allait bien pour lui.

 

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Malgré l’appui de Myriam, Blaise eut plus de mal qu’il n’aurait cru à amener Daniel à une vie plus rangée. Après le dîner au restaurant de vapeur, il devint un commensal habituel des Serfaty qui demeuraient dans le quartier du Temple. Ses visites régulières lui confirmèrent les excès de table de son cousin. Au moins réussit-il à l’entraîner dans de longues flâneries dans Paris, en partant du principe qu’un peu d’exercice ne pourrait lui faire que du bien. Il devint vite son confident, au point d’apprendre que malgré son âge il trompait encore occasionnellement Miryam avec une prostituée de la rue des Rosiers. Les talents de la dame ne suffisant plus toujours à le réveiller, il avait de plus en plus souvent recours à la pharmacopée pour se sentir d’attaque. Blaise vit se profiler le spectre de la crise cardiaque et fit à son cousin une morale sévère, tant au nom de la fidélité conjugale qu’en celui de la prophylaxie. Il réussit à lui faire promettre de renoncer à ses escapades. Ce point réglé, il pouvait passer à la question alimentaire.

 

Il eut d’abord recours dans ce domaine à l’appui de la mode. La tendance était à la cuisine légère et il offrit aux Serfaty le best-seller du genre, « Cent recettes pour rester en forme ». Il les entraîna dans des établissements spécialisés dans les grillades et les crudités, s’arrangeant pour choisir ceux cités dans les magasines haut de gamme. Du coup son cousin, qui était incorrigiblement snob, se mit à son tour à vanter les mérites des plats allégés. Pour l’alcool, Blaise choisit une autre tactique, prétextant préférer cent fois l’eau à un vin moyen et ne commandant au restaurant que des bouteilles hors de prix. Il eut bientôt la satisfaction de constater qu’on ne servait plus chez les Serfaty que des grands crus assez onéreux pour que la consommation en reste modérée.

 

Après la mode, Blaise utilisa sans vergogne les secours de la religion. Il avait lu dans un ouvrage de diététique un panégyrique de l’équilibre de la cuisine kasher à laquelle, dans son enthousiasme, l’auteur allait jusqu’à imputer la longévité des prophètes. Cela lui fit prendre conscience qu’aucune de ses prescriptions n’étaient respectée à la table des Serfaty. Il souleva comme par hasard la question le jour où il vit Daniel faire fondre avec gourmandise une noix de beurre sur une tranche de gigot et cita plaisamment le fameux «  tu ne mangeras pas l’agneau dans le lait de sa mère » des Ecritures. Myriam regarda son mari d’un air un peu pincé et lâcha qu’elle avait depuis longtemps renoncé à le convaincre de respecter les interdictions rabbiniques. Ce jour là, Blaise atteignit des sommets. Il entonna un hymne à la religion de l’enfance, qu’elle soit catholique ou juive, et sut trouver les mots pour parler avec émotion de la tendance normale à s’en écarter dans son adolescence pour mieux la retrouver sur ses vieux jours. Il confia à ses cousins que lui-même faisait de nouveau maigre pendant le Carême et rejoignait de plus en plus souvent la messe dominicale. A son immense satisfaction, Myriam lui donna entièrement raison et annonça à son mari dépité qu’à l’avenir il aurait droit à une table hébraïquement correcte.

 

Restait le problème du tabac. Il fallut un an d’amicaux reproches de Blaise et de remarques acides de Miryam pour qu’à bout de résistance Daniel accepte d’y renoncer. Ce jour là, Blaise se dit qu’il avait refait une bonne partie de son handicap dans sa course au caveau, et décida de fêter cette victoire par une visite impromptue à sa charmante vendeuse des Galeries Lafayette.

 

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Car il n’oubliait pas que son plan comportait deux volets. Pour réduire à rien les dix ans d’écart, il ne suffisait pas d’amener Daniel à se ménager, encore fallait-il que lui-même brûle la chandelle par les deux bouts. De ce côté là, il respectait parfaitement ses objectifs, alternant les gros havanes et les petits Davidoff, se versant généreusement les meilleurs whiskys et les plus vieux cognacs, n’hésitant jamais devant une gâteau crémeux ni devant une boîte de chocolat. A force de gueuletons dans les meilleurs restaurants, il dépensait bien plus que sa retraite et ses économies fondaient, mais il s’en souciait comme d’une guigne.

 

Hortense lui reprochait gentiment de prendre du ventre. Il avait commencé avec elle au retour de leur soirée à l’Opéra une liaison joyeuse et sans autre contrainte pour lui que de répondre au tempérament volcanique de la belle présidente dont la cinquantaine n’avait pas calmé les appétits. Elle s’amusa à lui faire découvrir au Père-Lachaise le gisant de Victor Noir dont des milliers de mains de femmes ont lustré le pantalon de bronze à hauteur d’une certaine bosse. En célébrant à son tour ce culte, Hortense morte de rire lui apprit que si la tradition disait vrai, elle était désormais garantie contre tout risque de défaillance de sa virilité. Il omit de lui avouer qu’il avait plus prosaïquement recours, quand l’inspiration lui manquait, à un arsenal de petites pilules qui le plus souvent faisaient merveille. Elles lui devenaient d’autant plus précieuses qu’il n’avait pas renoncé dans le même temps à ses visites tarifées à miss Galeries Lafayette, qui lui avait même fourni l’adresse d’une de ses copines.

 

Il pratiquait de longue date une visite annuelle de contrôle chez son médecin traitant. Celui-ci fit la grimace en lui découvrant dix kilos de plus, le trouva plutôt fatigué et lui prescrivit toute une série d’analyses sanguines. Quand Blaise reçut les résultats du laboratoire, il constata avec satisfaction que plusieurs chiffres étaient sortis de la fourchette prescrite, en particulier le cholestérol qui avait fait un bon de cabri, et les gamma G T qui atteignaient le seuil d’alerte. Un court malaise au sortir d’une sieste avec Hortense vint lui confirmer que ses plans étaient en bonne voie de réalisation. Il fut définitivement rassuré par la réaction horrifiée de son médecin à la vue des analyses. Il eut droit à un sérieux sermon et partit avec une ordonnance longue comme un jour sans cigare qui termina dans la première poubelle.

 

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Les mois passaient. Daniel Serfaty tenait une forme éblouissante que lui enviaient ses amis de la même génération. Blaise avait depuis belle lurette renoncé à l’accompagner dans ses promenades dans Paris, manquant par trop de souffle au bout d’un kilomètre. D’ailleurs il voyait moins le couple Serfaty, fuyant les invitations à venir déguster la nouvelle cuisine kasher de Myriam, et en particulier ses éternelles truites aux amandes dont il avait goûté à saturation. Ce fut pourtant pendant une de ses rares soirées passées chez eux qu’il eut une alerte grave due à un excès d’urée. Il crut ce soir là avoir remporté la compétition, eut la déception de s’en remettre et après quelques jours de clinique reprit comme un devoir sa vie de patachon.

 

C’est alors qu’il frôla la catastrophe. Sans qu’aucun signe avant coureur ait permis de s’y attendre, Daniel fut dans la rue victime d’une crise cardiaque, sans doute une conséquence lointaine de ses anciens abus de tabac. Averti par Myriam, Blaise se rua vers l’hôpital ou son cousin avait été transporté d’urgence. Il s’entendit dire que le malade était sur la table d’opération et qu’il ne pourrait être donné un pronostic sur ses chances de survie que le lendemain. Pour la première fois depuis son enfance, il pria sincèrement le Seigneur pour la santé d’un être proche, offrant même sa propre vie en échange s’il le fallait. Après une longue nuit d’angoisse, il apprit avec soulagement que l’intervention avait parfaitement réussi et que Daniel sortirait dans quelques semaines. Il rendit grâce à Dieu ou à Jéhovah de n’avoir pas permis que son cousin le précède au firmament et dans le tombeau des Capet.

 

Au retour de Daniel, Blaise retrouva le chemin régulier de la maison des Serfaty, bien décidé à vérifier par lui-même que son cousin respectait les prescriptions médicales et ne se fatiguait pas inutilement. Il l’assistait avec un dévouement cité en exemple. Au Père-Lachaise où ils passaient en ce début d’été toutes leurs après-midi à prendre le soleil sur un banc, on ne les appelait plus que les inséparables. Certains habitués mal informés allaient jusqu’à élaborer des hypothèses douteuses sur la pureté des mœurs anciennes de ces deux vieux messieurs souffreteux. Même Hortense trouvait par moment que Blaise la négligeait un peu trop pour veiller sur son cousin. Elle était par ailleurs très inquiète de l’inconséquence de son amant qui accumulait les malaises et refusait résolument de se soigner. De fait la santé des deux hommes était devenue également fragile et à tout moment l’un ou l’autre risquait l’accident fatal qui le conduirait le premier au caveau familial.

 

Sa convalescence officiellement terminée, Daniel décida de participer à un séjour aux Etats-Unis organisé par l’Association dans le cadre du jumelage entre le Père-Lachaise et le cimetière d’Arlington. Blaise s’y inscrivit aussi après avoir vainement tenté de le dissuader des fatigues de ce voyage. Au moins pourrait-il là-bas le surveiller et lui éviter tout excès. Hortense connaissait déjà Arlington et ne les accompagna pas.

 

 

 

 

 

On ne sut jamais pourquoi le Boeing 747 du vol Paris- New York disparut soudainement des écrans radars en plein Atlantique. Accident, sabotage, bombe à bord ? Toujours est-il que l’avion s’écrasa au large des Açores et s’engloutit dans l’océan. Les recherches entreprises ne permirent de retrouver aucune épave, seule une grande tache d’huile sur l’eau marquant le point d’impact. Après une enquête de routine, les cent quatre-vingt-sept passagers furent portés disparus. Parmi eux, une bonne moitié de Français, dont les sieurs Serfaty et Capet.

 

Match nul, alors ? Non. Le droit français présumant que le plus jeune survit d’un instant au plus âgé en cas de morts simultanées, Blaise avait bel et bien perdu la partie. Mais la victoire de Daniel resterait vaine, son corps gisant par deux mille mètres de fond.

 

Une messe de requiem en mémoire des victimes fut chantée à Notre-Dame en présence du Premier Ministre. Myriam fit célébrer une cérémonie plus intime dans la synagogue de la rue des Rosiers. Hortense pleura beaucoup, puis se consola.

 

Il reste toujours une place disponible dans le tombeau des Capet.

Une réponse

  1. monique dalsace
    monique dalsace à · Répondre

    Excellent, Philippe ! Quelle imagination ! Ta plume retrace bien le mélange de ton humour joyeux et de ton parler riche.
    Je pense à une histoire vraie à laquelle je pense souvent car témoignant de l’unité familiale quelles que soient les origines des défunts : la sépulture DALSACE dans le carré israëlite de Montparnasse : encore de nombreuses places, donc ma belle-mère y a rejoint son époux au lieu de sa propre sépulture familiale, puis l’an dernier on y a inhumé mon beau-frère, catholique. Et si tout va bien (si j’ose dire), j’aimerai, quoi que moi-même catholique, y être aussi enterrée avec Michel.
    Continue à nous gâter de jolies scribouilles ! Respectueusement vôtre, Monsieur le Juge.

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